LIVRE PREMIER
Jeunesse de Glisson. — Ce gnerrier , un des soutiens du parti de MoDtfort , se signale à la bataille d'Auray. — Charles Y le nomme connétable après la mort de Dugaesclin.
On se rappelle sans doute l'acte de sévérité exercé par Philippe de Valois , en i343 , envers Olivier de Clisson et quatorze chevaliers bretons venus à Paris. Vannes avait été pris par Robert d'Artois au commencement de la querelle des deux maisons de Blois et de Montfort. L'opinion publique accusa Olivier de Clisson, gouverneur de cette place , d'avoir cédé à des insinuations secrètes plutôt qu'à la force des armes. Les termes de ce traité occulte prouvèrent qu'Edouard III , en paraissant défendre les droits de la maison de Montfort ,
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ne travaillait en réalité que pour ses propres intérêts : cette trame fut dévoilée à Philippe de Valois par le comte de Salisbury, dont la femme, la belle Anna Norfolk, n'avait pu résister aux poursuites d'Edouard III. Salisbur)', indigné de voir flétrir son honneur par un prince qu'il avait servi avec le zèle le plus sincère , quitta Londres furtivement, et se retira en France, comme Robert d'Artois s'était retiré en Angleterre. Philippe de Valois Taccueillit, et le dédommagea de la confiscation de ses terres. Pour payer ces bienfaits, Salisbury livra tous les secrets de son ancien maître : Philippe de Valois vit déchirer le voile qui couvrait d'horribles intrigues ; il actjuit la cruelle certitude d'être trahi précisément par ceux dont il s'efforçait de gagner lafFection , lesquels , tout en ac-ceptant ses dons, continuaient à le tromper. Voulant les effrayer par un grand exemple, le roi fit tomber sa colère sur les bannerets bretons inscrits dans la liste des parjures. Il les avait tous comblés des marques de sa munificence, en particulier Olivier de Clisson, que sa haute naissance et ses vastes domaines rendaient un des hommes influents du duché. Olivier et les autres Bretons, partisans cachés d^Edouard, assistaient en ce moment aux fêtes que l'on donnait à Paris pour le mariage de la fille posthume de Charles IV avec le second fils de Philippe. Olivier, ayant fait briller dans les tournois sa force et son adresse; sortait de la lice couvert d'applaudissements, lôi^que le connétable du palais r.irrê ta au nom du roi : la semaine suivante il eut la tête tranchée, ainsi que quatorze chevaliers ses amis, convaincus, comme lui, d'avoir favorisé l'Angleterre , en paraissant toujours attachés à la maison de Blois. Olivier mourut victime de sa dissimulation ; il aurait pu servir Edouard ouvertement en embrassant la cause deMonifort, à l'exemple
de beaucoup de barons ms compatriotes (r). Sa tête fut envoyée en Bretagne, et plantde sur une pique audessus de la porte principale de Rennes.
Tel est cet événement qui eut des conséquences si graves , et que les chroniques du temps rapportent diversement. Olivier de Clisson laissait deux fils et une veuve, Jeanne de Belleville : celle-ci vivait par goût fort retirée, an château de Saint"- Yves ^ situé auprès d'Hennebon. Douce et timide , Jeanne de Belleville paraissait dépourvue de cette énergie que plusieurs femmes de cette époque déployaient à un haut degré ; la mort de son époux fit développer en elle une vigueur de caractère surprenante : au pi*emier bruit de cette catastrophe, elle se livra à tous les transports de sa juste douleur ; puis les larmes se tarirent subitement , et les regrets amers firent place aux désira de la vengeance. Jeanne ayant quitté Saint*Yves, accompagnée de sa jeune famille , parvint jusqu'à Rennes, s^arréta devant la porte , et montra à ses fils le trophée sanglant qui la décorait : c( Voilà , leur dit-elle, la tête de votre père; jurez avec moi de le venger, m Elle éleva vers le ciel les mains de ces enfants, et leur fit prononcer le fatal serment : le moins âgé comptait à peine trois ans; Tainé ^qui en avait sept , était cet Olivier dont nous éorivona la vie : il naquit , en i366, au château de Clisson, situé à huit lieues de Nantes»
Dès ce moment Jeanne n'eut en vue que de satis^faire les mânes de son époux ; elle parcourut ses domaines , implora l'assistance de ses amis» Le i^cit de ses malheurs les émut profondément ; beaucoup d'entre eux embrassèrent sa défense avec enthousiasme. Elle
(i) L'historien Hume applaudit h cet acte de scTérîté; il dit que Philippe de Valois avait le^droii de punir une pareille fôlarvie.
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réunit 4,000 hommes, se mit à leur tête , et enleva plusieurs châteaux-forts du parti de Blois. C'eût été le sublime de la vertu de ne point souiller son triomphe , mais un pareil effort est au-dessus de Thumanité ; les garnisons furent massacrées en entier ; Gallois de Labaume, gouverneur de Lannion, échappa par miracle, après s'être battu quelque temps corps à corps, dans l'intérieur de la place, contre la veuve de Clisson. La prise de Lannion pouvait passer pour un exploit éclatant , surtout de la part d'une femme ; mais déjà on se familiarisait avec de pareilles actions : la Bretagne admirait depuis plus d'une année Jeanne de Montfort , dont le courage seul soutenait le parti de son époux ; on vit bientôt après monter sur ce théâtre vivement animé, une autre héroïne, Jeanne de Penthièvre, qui égala en résolution ses deux devancières.
Philippe di Valois, satisfait d'avoir puni la félonie dans la personne de Clisson, n'avait pas eu l'intention d'étendre le châtiment jusque sur sa famille ; mais en apprenant la conduite de la veuve , il prononça la confiscation de ses fiefs , et la déclara ennemie de l'Etat. Ce décret, loin d'arrêter Jeanne de Belleville dans le cours de ses expéditions , rendit au contraire sa fureur plus active : cependant elle fut bientôt obligée d'abandonner et ses conquêtes, et même ses propres domaines. Chassée de son pays , de ses foyers jadis si paisibles , cette femme énergique vendit ses joyaux , fit l'acquisition d'un va isseau et s'y réfugia , n'ayant autour d'elle que quelques hommes généreux , qui, transportés d'admiration , s'attachèrent à sa fortune.
Jeanne de Belleville désola les côtes de la Bretagne par ses courses : tout navire qui portait pavillon français était attaqué et pris. Cet étrange corsaire devint la terreur des navigateurs; souvent elle opérait des descentes,
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portait le fer et le feu au milieu des campagnes. Le jeune Olivier la suivait dans ses excursions , et prenait de sa mère les premières leçons du métier des armes. Les succès de l'héroïne attirèrent l'attention de Philippe ; on lança à sa poursuite plusieurs vaisseaux : elle soutint contre eux des combats meurtriers , mais enfin son bâtiment fut mis hors d'état de tenir la mer. Jeanne n'eut (|ue le temps de se jeter dans une chaloupe, avec ses deux enfanls et trois serviteurs fidèles : l'infortunée resta plusieurs jours à la merci des vagues. Ce fut dans ce moment déplorable que le plus jeune de ses fils mourut : la malheureuse mère ne put lui creuser un tombeau sur cette terre natale que ses yeux découvraient de loin, et de laquelle la proscription la tenait écartée; les abîmes de l'Océan reçurent les restes de son enfant. Les premières méditations du jeune Olivier eurent donc pour objet , un père mort sur l'échafaud , une mère livrée au désespoir, et un frère expirant sous ses yeux d'une ma-* nière presque tragique : doit-on s'étonner si , dans une situation aussi cruelle, exalté par des émotions trop fortes pour son âge , il contracta une violence qui dégénéra plus tard en férocité , chaque fois qu'une résistance trop opiniâtre vint heurter ses volontés.
La veuve de Clisson , ayant lutté pendant six jours contre le courroux des vagues et les horreurs de la faim , parvint à prendre terre au port de Morlaix , qui tenait pour le parti de Montfort; elle y trouva Jeanne de Flandres, que le sort poursuivait alors avec acharnement : la conformité de leur situation lia ces deux femmes , qui avaient été ennemies dès le principe delà rupture des maisons de Blois et de Montfort. Olivier faisait l'orgueil de samère,son unique consolation ; déjà son jeune courage exprimait énergiqnement le désir de la vengeance , et , dans la position