LIVRE IL
Gttcm p«ir la successio» de U Brcbsn^. — Premiers exploiU
de Duguescliiu
Nous serons foiv<vi do iNf^veiùr plusieurs fois sur cette cjuei^lle fameuso ijui ilôolùra si long-temps la Bretagne, et qui alluma en Kui\>)h> un vaste incendie : nous en avons <lej!^ )^vlô dans la Yie de Jacipies de Bourbon.
Jean 111 % duc de IWtagne % fut y à juste titre , surnommé h B0H, Jaloux de piH^venir les maux dont il |MVvoyait i|uo sa mort serait le signal ( n ayant point dIuûiUer diivot) » ce prince iv^la de son virant sa succession % ivipernut que ceUe dis|H\^itioo obtiendrait r«îisentimenl \U la untiou ^M\ti^iv% U dèclai^ donc hôriliiN\H) Jinuiue îia ni^eo % tille de Gui comte de PenlhivNviH> I »on ft^re putnô ^ mort eu iXhv Oeite fille y Vi^\\v\m\\U\\\i *on ju^ie % rtv»ùt ^ vl\>ipi\^s les cou« tûmes do la Hrela^uoi phu sie duMl^ vpie Jean cv4nle
BLnniAKD DUGUESGLIN. IQ
de Montfort, quatrième fils (T Ai tus II, père de Jean III, mais issu d'un second lit. Pour mieux assurer la légitimité de sa nièce » hsji-h-Bon songea à lin ménager l'alliance d'une maison souveraine. Edouard ofirit un prince de sa famille ; mais la haine irréconciliable que les Bretons nouiTissaient pour les Anglais, rendit cette union impossible. La France proposa le jeune Charles d'Evreux | roi de Navarre » surnommé depuis le Mau-^ voie. Ces premières ouvertures furent accueillies favorablement , et l'alliance allait être conclue , lorsque le Navarrois refusa de quitter ses armes pour prendre les hermines bretonnes : cette seule objection rompit donc le mariage, ^^ependant 9 comme la Fr^mce tenait beaucoup à donner un successeur à Jean III , elle présenta en second lieu Charles de Châtillon , comte de Blois , fils de Marguerite de France» so^ur de Philippe de Valois. Jean III transmit aux états assemblés à Rennes cette communication. Les états voyaient avec peine que le choix de leur souverain se fixât hors du pays ; ils auraient voulu que Jeanne de Penthièvre choisit pour époux un Breton , soit parmi les Rohan , soit parmi les Laval; mais Jean III pensait, non sans quelque raison, que le duché étant » par sa position topographique , ouvert aux attaques de la France et de l'Angleterre , devait chercher à se faire un appui de l'une de ces deux puissances 9 pour l'opposer à l'autre ; en conséquence, ce prince se décida pour la première. Les .partisans de Montfort 9 quoique en minorité , surent rallier à eux Topinion générale , en ce qu'ils rejetaient toute alliance étrangère : la proposil^ion de Jean III fut donc vivement combattue. Ce prince , fatigué de la i^ésistance qu'il rencontrait , annonça la ferme résolution de céder son duché au roi de France. Cette fière noblesse bretonne , frémissant à l'idée de perdre son indépendance,
20 Brr.TRAND DCGUESCLIN.
"^ consentit à Talliance du comte de Blois ; on céle'bra le mariage en i338 , et ce fut dans le tournoi donné à cette occasion que se signala le jeune Bertrand Duguesclin.
Jean , comte de Montfort , avait inutilement essayé de traverser cette union; et, quoiqu'elle fût consommée, il n'abandonna pas le projet de s'emparer du duché. Ce prétendant était incapable de se soutenir par ses propres forces , vu la faiblesse de son caractère ; mais sa femme, Jeanne de Flandres, princesse énergique, agissait pour lui. Elle sut gagner de nombreux partisans à son époux , autant par son adresse que par une activité infatigable. Le comte de Blois , presque aussi nul que son rival , ne cherchait point à soutenir personnellement les droits qu'il venait d'acquérir , se reposant de ce soin sur les bons offices du roi de France , son oncle.
Il se forma deux partis qui restèrent en présence : l'amour et le respect que l'on professait pour le vieux duc contenaient leur impatience. Enfin , au bout de trois ans , Jean III expira , en i34t ; sa mort devint le signal de la guerre civile. Le comte de Blois se trouvait en ce moment auprès de Philippe de Valois; il n'imaginait seulement pas qu'une circonstance aussi décisive réclamait impérieusement sa présence en Bretagne , et n'y parut point. Jeanne de Flandres , au contraire , déployait l'activité d'un guerrier entreprenant ; s'étant emparée , au nom de son mari , de Nantes et de Rennes , elle courut à Limoges , oii l'on gardait les trésors de Jean III , et les enleva. Des succès aussi rapides ne purent cependant décider la masse entière de la population , ni même la majeure partie de la noblesse , à se prononcer en sa faveur : la religion du serment enchaînait les Bretons. Montfort ne rallia à sa
BERTRAND DCGUESCLIN. 31
cause que des hommes ambitieux et turbulents , qui espéraient acquérir de l'importance en se montrant redoutables. On avait cru que Charles de Blois serait accouru pour imprimer une forte impulsion au parti qui l'attendait ; mais il resta à Paris , et soumit à la décision du roi de France une aOaire jugée depuis ti^ois ans par le dernier duc. Philippe de Valois n'eut garde de laisser échapper l'occasion d'exercer son droit de suzernineté sur un pays dont il ambitioniftit la possession ; le monarque mit le plus grand appareil à ce jugement, llontrorl, sommé de comparaître devant la cour des pairs, se présenta suivi de 4oo chevaliers. L'aiTét fut prononcé à Gonflans , le 7 septembre l3^l : le roi proclama luimême Charles de Blois souverain du duché. Quelques jours auparavant , Montfort s'était en quelque façon échappé de Paris pour revenir au plus vite à Rennes.
La Bretagne n'avait pu voir sans mécontentement Charles de Blois recourir à une autorité étrangère pouy faire sanctionner des droits reconnus par les états du pays : un homme plus politique que Montfort aurait sa profiter de ces dispositions. Au lieu de tirer quelque avantage de l'indécision de son rival , il commit une faute capitale , une faute irrémissible aux yeux des sujets dont il s'agissait de gagner les suffrages. Ne doutant pas que Philippe de Valois ne voulût soutenir son neveu par la force des armes , Montfort courut se jeter dans les bras du roi d'Angleterre. La Bretagne poussa un cri d'indignation ; la haine nationale se ralluma plus vive que jamais; la portion des féodaux qui ne s'étaient point encore prononcés^ ouvertement, se déclara en faveur de Jeanne de Penthièvre : le peuple l'imita. Quelques bannerets qui avaient embrassé les intérêts de Montfort , indignés comme les ajitres , mais, retenus par un faax amour-propre , restèrent /idcles h
a à BÉtlTRAIfD DUGUBSCLm.
sa cause , craignant de montrer une versatilité inconnue au caractère breton.. On ne vit pas , dans tout le cours de ces démêlés sanglants , dix chevaliers changer de parti par intérêt ou par oubli de leurs serments.
Renaud Duguesdin ne fut pas du nombre de ceux qui regrettèrent que Charles de Blois recourût à Pintervention de k maison de Valois , car il manifestait autant de prédilection pour la France que de haine pour l'Angleterre. Ce fianneret se rangea donc sans aucun regret du cAté des Penthièvre , et se prépara , ainsi que toute sa famille , à prendre part à la lutte dont sa patrie allait devenir le théâtre.
Cette guerre se fit d'abord sans vivacité; les rois de France et d'Angleterre envoyèrent un peu tard des divisioiiÀ de troupes , qui se battirent long-temps sans songer au principal motif de la querelle ; enfin le comte de Blois se vit obligé de sortir malgré lui de son inaction, et arriva en Bretagne à la suite d'une armée plus nombreiis(e que les précédentes. A son approche, tes villes ouvrirent leurs portes ; néanmoins Rennes , occupée par les Anglais, opposa une résistance héroïque : c*est devant les murs de cette place que Duguesclinfit, à vingt-un ans, ses premières armes, et fita tous les regards par son coup d'essai. L'animosité dont les habitants paraissaient transportés envers les Anglais, servit merveilleusement les intérêts du comte de Blois. Ce prince entra en possession de la ville après un mois de siège ; il prit ensuite Auray, Guérande , et alla investir Vannes qui passait pour un des boulevards du parti de Montfort. Une garnison imposante se défendit d'une manière opiniâtre : resserrée tous les joilirs davantage , elle allait succomber par famine lorsque les Anglais essayèrent d'y jeter du secours. Ils se reunirent en nombre à Ploërmel, et résolurent de sur-
BERTRAND DUGIIËSCLIN. ^3
prendre pendant la nuit les assiégeants au milieu de leur camp : on jageak alors ces sortes de surprises comme indignes de gens de cœur, aussi «e tenait-on fort peu sur ses gardes. Les Anglais, tworisés par robscurité, s'approchent du camp , y pénètrent précisément par le côté oh DttgtiescliR se 4rpuvait «vec la compagnie du* comte de la SelKèvre dpnt il faisait par^ tie. Le jeune Bertrand, à la tête de ao Bretons, disputa rentrée des barrières courageuseineiit , persuadé qu'il n'avait à repousser que des «pelotons de partisans. Les ennemis, de leur côté, jugèrent, à une résistance aussi soutenue, que leur projet était éventé , et que toute Tarmée se levait sur pied pour les recevour ; les ténèbres contiibuaient à les entretenir <lan8 cette ^reur : ils ne pensèrent donc plus qu'à regagner leur position. La retraite s'effectuait àé)k avant que les généraux de Charles de Blois fussent venus au secours <ie DugueS' clin; quelques prisonniers, restés entre ses maitfs, expliquèrent toute l'affaire, en faisant connaître le nombre des ennemis. On vit aflors que le camp avait été défendu contre 3,ooo hommes, grâce à la pi'ésence d'esprit et à rintrépidité ti^un simple écuyer. Le comte de Blois, le maréchal Ândrehan et les anti^eschefs comblèrent d'éloges Bertrand Buguesciin. Vannes ouvrit ses portes la semaine suivante. Dès ce moment le fils de Renaud fut choisi po^r prendre part aux expéditions difficiles ; et cependant l'histoire générale passe sous silence son nom jusqu'en i35< : on doit peu s en étonner ; chaque rencontre donnait lieu à mille traits de prouesse; et comme les chroniques écrites à cette époque ne prévoyaient pas la hante for^ lune qui attendait Bertrand , elles ne le signalèrent pas au milieu d'une foule de chevaliers intrépides» comme lui. Néanmoins on peut regarder comme cer-
a4 BERTRAND DUGUESCLIN.
taia qu'il ne demeura point oisif durant cet intervalle : en eflfet , il devint si redoutable aux Anglais , qu*on voit, en i35i, les Bretons prendre son nom pour cri de guerre, et ce cri devenir l'elTroi de l'ennemi.
La période de ces neuf années renferme un conflit d'événements que nous devons rappeler au souvenir du lecteur* La querelle qui occupait la Bretagne aurait dû se terminer en 1342, puisque Jean de Montfort tomba au pouvoir de son rival ; mais Jeanne de Flandres sut relever le parti de son époux par une énergie peu commune* D'après ses instances réitérées, Edouard III débarqua sur les côtes du duché une armée qu'il voulut commander en personne, ayant pour lieutenants Robert d'Artois, le comte de Salisbury et le duc de Lancastre. Philippe de Valois y accourut également et commit l'imprudence d'accorder une trêve, au moment oii la foirtune lui offrait des chances trèsprobables de réussite. Edouard abandonna le théâtre de la guerre , et les hostilités continuèrent contre le vœu des deux monarques : l'un et l'autre parti s'attribuaient des succès assez importants , lorsque l'évasion de Hontfort de la tour du Louvre ( i345 ) parut un moment faire pencher la balance de son cdté ; mais des revers ne tardèrent pas de l'assaillir. Cerné dans son camp devant Quimper, ce prince s'échappa par miracle, et mourut de chagrin le 26 septembre 1345, séparé de sa famille qu'il recommanda au roi d'Angleterre.
Le trépas de Montfort , loin d'assurer le triomphe des Penthièvre 9 devint au contraire le principe de leur ruine.
Le comte de Blois, réduit à ses propres forces, car Edouard venait d'attaquer la France sur divers points, ne put tenir contre le général anglais Thomas d'Aig-
BERTRAND DUGCESCLIN. 35
wort ; il perdit la sanglante bataille de la Rocke~Dérien le i8 juin i347, ^"^ P^^^ couvert de blessures , et envoyé à Londres : il y demeura jusqu'au mois de mai i35i. Vers cette époque , on entra en négociations pour obtenir sa liberté moyennant une rançon. Bertrand Duguesclin reparut alors sur la scène : il se rendit à Londres en compagnie des sires de Beaumanoir, de Fléchièrcs , de P^nhouët, de Saint -Pern, chargés par les états de trancher les diflSicultés.
Edouard , voulant donner une haute idée de sa puissance, traita magnifiquement cette ambassade : les fêtes se succédèrent, les tournois surtout se firent remarquer autant par Faffluence des poursuivants que par la richesse des armures. Ce luxe contrastait avec la simplicité des envoyés bretons : ruinés comme tous leurs compatriotes par une guerre désastreuse , ils portaient des vêtements usés que rehaussait une contenance martiale. Duguescjin et ses compagnons ne refusèrent point de rompre quelques lances dans les tournois préparés en leur honneur ; la force et l'adresse qu'ils y déployèrent arrachèrent des applaudissements. Dans un de ces combats, le favori d'Edouard III , Robert Melvill , reçut une blessure mortelle : les historiens de la Bretagne assurent qu'il avait couru contre Duguesclin. Le monarque anglais , trèssensible à cette perte , cessa dès-lors de traiter les bannerets bretons avec la même distinction. Dans une circonstance assez remarquable il ne déguisa point son mécontentement. Les plénipotentiaires réunis commentaient devant lui le projet d'une trêve entre les contendants: a J'espère, dit Edouard, que vous observerez l'armistice que je veux bien vous ménager ; répondez , l'observerez- vous ? n Le ton menaçant dont
d6 BERTRAND DU6UE9CLIN»
il prononçait ces paroles décelait une irritation ex— trémeb Les Bretons gardèrent d'abord le silence , mais Duguesclin le rompit sans ménagement : <( Seigneur, dit-il , nous observerons la trêve comme vou3 l'observerez; si vous la .rompez, nous la romprons» » Ces mots,' dits aveu fierté, piquèrent vivemrat le roi, qui s'emporta en menaçant de punir le:témériâre qui sem* blait avoir mis en doute sa bonne foi, Peïibouët le supplia de pardonner tu jeune Breton : ce C'est, dit* il , un léger cervea^ , un fou plaisant. • Edouard accepta cette excuse.
Duguesclin quitta l'Angleterre le 01013 suivant , en compagnie des autres ambassadeurs, qui avaient à peu près rempli l'objet de leur mia^oa, Cbsurles de Pl^is obtint la faculté dereveoir dans son duché pour compléter la rançon exigée par nwà vainqueur*
Bertrand , de retour en Bretagne , j U'ouva les moyens d'occuper son courage. On respectait Jbrt mal de part et d'autre la trêve nouvellement conclue ; les garnisons angbises sortaient des places fortes^ dévastaient le pays, enlevaient les femmes , les «nfiints des plus ricbes habitants ^ et ne les renvoyaient qu'après les avoir contraints de racheter leur liberté. Ceux de Becherel surtout tenaient la contrée dans un eOroi per*^ pétuel : plusieurs barons s'unirent, en jSSi» , pour arrêter leurs ravages, Duguesclin , qui aspirait à se signaler, se joignit à eux; on tendit une «mbuscade oil l'ennemi vint tomber : Bertrand se distingua en cette circonstance si particulièrement ^ que les chroniques, en faisant la relation de cette rencontre, qui fut toute en l'honneur des Bretons , ^cent son nom en lête de ceux de ses compagnons de gloire,. Le jeune écuyer ne fut cependant pas toujours heu-
BERTRAND DVGUKSCLIN. 27
reux; car, pris trois fois et mis à rançon, il ne dut sa liberté qu'à la nouvelle assurance d'une paix dé^ fînitive.
Le papC) qui favorisait Charles de Blois, avait su décider Edouard à le reconnaître pour le véritable souverain de la Bretagne : il proposait un fils du comte de Blois pour Tunir à la fille d*Edouard, et le jeune prince venait déjà de passer en Angleterre avec son frère ; mais au moment oii le traité allait être conclu , le comte de Derby , ministre et favori du roi , fit changer les dispositions depuis peu arrêtées, en repi*ésentant à son maître la honte qui rejaillirait sur lui s'il abandonnait Montfort , dont on avait juré de défendre les intérêts. Le roi d'Angleterre se rendit aux instances de Derby^ et retint même à Londres les deux fils de Ghaiv les de Blois, comme otages de leur père* Ce prince n^ayant pu se procurer la somme nécessaire pour acquitta sa rançon , vint reprendre ses fers en avril i353. Alors la guerre recommença, d'une manière partielle néanmoins.. Les Anglais, animés contre les Bre*tons d'une haine implacable , les poursuivaient sans distinction de parti, sui^enaient les châteaux, les pillaient , et regagnaient les places fortes , chargés de butin, La dame de Tintinac , Isabean , douairière de Laval, donnait une fête dans son château de Montmuran, en l'honneur du maréchal Andrehan ; Duguesclin y avait suivi les sires de Saînt-Pern et de Porrohet : les Anglais, en ayant été instruits, se mirent à battre la campagne pour cerner le château et enlever tous les gens qui s'y trouvaient rassemblés.
Voulant déjouer de tels projets , Porrohet et les antres conviés réunirent pendant la nuit, au milieu du parc de Montmuran, une masse de i,5oo hommes (avril 1354)9 ^^9 bien loin de donner à l'ennemi le
temps de se présenter devant le château, on courut à sa rencontre. Duguesclin , sorti de Montmuran suivi d'un assez fort détachement , fondit sur les Anglais, et arrêta leurs premières divisions. Le combat dura plusieurs heures ; la bravoure des Bretons décida de raOaire : les soldats d'Edouard , taillés en pièces , laissèrent au pouvoir du vainqueur dix pennons et Galwerley leur commandant , qui fut pris par Henguerand de Hesdin. Ce fait d'armes augmenta la réputation de Duguesclin. Le maréchal Andrehan , charmé de sa valeur , voulut l'armer chevalier. La cérémonie se fit dans la chapelle de Montmuran , en présence des dames invitées à cette fête (i). Bertrand » dont la consistance personnelle venait d'être accrue par un concours de circonstances heureuses, leva sur-le-champ une compagnie de 60 hommes qui s'enrôlèrent sous sa bannière ; le blason représentait un aigle à deux têtes, aux ailes déployées : les exploits du vaillant capitaine firent que plus tard cet emblème reçut le nom de l'aigle bretonne.
Duguesclin' n'était pas riche; sa famille, fort nombreuse, ne pouvait guère l'aider à entretenir sa compagnie. Ne sachant comment y pourvoir, le nouveau
(1) Ce château (à huit lieues de Rennes), bâti dans un vallon trèspittoresque 9 est assis sur une masse de granit ; ses magnifiques tours existent encore telles qu'on les éleva dans le quatorzième siècle : les bâtiments intermédiaires ont été rebâtis à la moderne*. La chapelle n'a rien perdu de son premier état. En i35o, Montmuran appartenait à la inaison de Laval ; il passa , au seizième siècle ^ dans la maison de Goligny^ puis dans celle de Duplcs&is-Mornay. Celte terre, revendue plusieurs fois , appartient maintenant à M. de Bizicn, ancien maire de Saint>MaIo , descendant de ce Guillaume de Bizicn qui prêta ses armes et un cheval au jeune Duguesclin son paretit.J
BEUTHAND DUGI3ESCLIN. ^9
chevalier se saisît des bijoux de sa mère, et les vendit pour payer ses soldats. La dame courroucée le chassa de sa présence^ mais il ne tarda pas à l'apaiser; car, ayant appris -qu'un capitaine anglais conduisant un riche convoi devait traverser le bois de Coiron, Bertrand alla Pattendre, le combattit, et s'empara de tout le butin , parmi lequel se trouvait une forte somme d'argent monnayé : il en donna la moitié à ses gens et le reste à sa mère, ne se réservant rien pour lui. Sa générosité bien connue , et quelques autres entreprises exécutées avec autant d'audace que de bonheur, attachèrent à sa fortune quantité de Bretons : l'histoire a conservé les noms de la plupart d'entre eux.
Le principal exploit de Bertrand, durant l'année i354, fut la prise du château de Fougeray, citadelle qui dominait les routes de Vannes et de Redon ; elle avait pour gouverneur Robert Bembro , guerrier célèbre , parent de celui qui commandait les Anglais!^ au combat des trente. Bertrand employa en débutant une ruse de' guerre, car il ne pouvait se flatter d'enlever de vive force un boulevard aussi redoutable. Au bout de quelques jours d'observation , il apprit que Bembro , accompagné d'une partie de sa garnison , venait de sortir de la place pour ramasser des vivres. Duguesclin se travestit aussitôt en bûcheron , et fait endosser le même déguisement à soixante des siens ; il cache sous une longue blouse sa forte dague , et couvre sa tête d'un bonnet de peau de renard : la cognée de bûcheron était dans ses mains une arme redoutable. Sa troupe , divisée en quatre bandes , se répand dans la campagne en abattant des arbres à la vue des soldats placés aux créneaux ; chargeant ensuite d'énormes fagots sur ses épaules , Duguesclin se présente à la porte
3o BERTRAKD DCGUËSCLIN.
du château avec plusieurs de 9es compagnons , en demandant asile pour une nuit , craignant , dit-il , de tomber entre les mains des partisans de Penthièvre, qui les maltraiteraient. On le laissa entrer ; alors il jette ses fagots sur le seuil de la porte , de manière à l'empêcher de fermer : tandis que le concierge essaie de débarrasser le passage 9 Bertrand tire sa dague, fond sur le chef du poste et le désarme; en même temps tous les soldats , qui couvraient de leur bois le pont-Ievis , pour qu'on ne pût le relever^ arrivent eu en foule et franchissent les barrières en criant : Du-^ ffuetelin I DugusieUn l Les Bretons se trouvaient , au plus , 80 contre aoo ; Bertrand , sans se laisser effrayer par cette disproportion , soutint audacieusement le poids de tant d'ennemis ; ses compagnons le seconde-' rent. Ils allaient cependant devenir les victimes de leur témérité , Lorsque loû hommes de cavalerie du parti de Blois , passant par hasard devant Fougeray, vinrent les délivrer ; ils virent Bertrand adossé à une muraille, tenant tête à six Anglais ; sa hache lui ayant échappé des mains, il se battait à coups de poing : cette lutte inégale cessa, grâce à la jonction de ce renfort. Les Bnetons réunis dispersèrent les Anglais, et restèrent maîtres de la place : ils accordèrent l'honneur de la journée à Duguesclin , qui , ayant saisi de nouvelles armes, fit mordre la poussière à ceux qui Tavaient assailli. Bertrand , peu satisfait de ce premier avantage , alla s'embusquer sur la route que devait tenir Bembro pour rentrer au château , l'attaqua , et le tua de sa main. Cette action mémorable , célébrée >dans toute la Bretagne , ne fut pour le jeune héros que le prélude de succès plus éclatants : sa réputation s'accrut tellement, qu'en i356 le comte de Blois, revenu d'Angleterre, le combla de marques d'af-
BBRTRAKD DUGUËSCLIN. 3l
f€CtioD y ea lui disant qu'il ne désespérerait jamais de la fortune tant que sa famille le compterait au nombre de ses amis. Ce prince rentrait alors dans ses états avec le consentement d'Edouard , ayant laissé ses deux fils en otage; il osait moins que jamais se flatter de triompher des. eSbrts persévérants de son compéiiteur. Le roi d'Angleterre , afin de resserrer les liens qui l'unissaient déjà au parti de Jeanne de Flandres , donna un^ de ses filles au jeune Hontfort; en même temps il redoubla de soins pour assurer à son gendre la possession entière du duché. Bien décidé de porter aux Penthièvre le dernier coup , il envoya sur le continent Henri de Lancastre » son troisième fils , prince magnanime , dont le courage brillant égalait les éminentes qualités. Le nouveau généralissime parut en Bretagne vers la fîp de i355 , ayant pour lieutenants les guerriers les plus marquants de l'Angleterre , Pembrok , Ghandos , Robert EenoUes. La pr^ence d'un homme aussi généreux adoucit les maux dont cette contrée se trouvait accablée depuis le com* mencement de la guerre.
L'arrivée de LancaiStre à la tête de nouvelles fi^rces^ loin d'intimider les partisans du comte de Blois , ne servit au contraire qu'à doubler leur ardeur : on • ré** solut d'affamer les Aqglais en ramassant les diverses denrées dans les places fortes ^ en évitant constamment d'engager une action générale. Plusieurs chefs intré-^ pîdes se chargèrent de harceler les colonnes, d'enlever les convois , d'adopter enfin cette guerre de partisans qui finit par ruiner l'ennemi le plus formidable. Dugaesclin s'y montra le plus ardent : il réunit en peu de temps autour de son pennon jusqu'à a,ooo hommesi qui firent un mal extrême aux Anglais. Le duc de Lancastre , désespéré du genre de guerre embrassé par les
3^ BËftTKANl) DUGUESCLIN.
Bretons , résolut de les étonner en attaquant leur csl^ pitale , jurant sur son épée de ne point quitter la Bre-' tagne sans avoir planté ses enseignes sur les remparts de Rennes. Tout ce que le parti de Blois comptait de plus brave se jeta dans la place. Duguesclin , emporté par ses courses vers un point opposé , trou* va la ville si bien cernée que ni lui ni aucun de ses compagnons ne purent y pénétrer; il demanda au duc de Lancastre la permission d'y entrer avec lo hommes seulement : le duc répondit qu'il préférerait y laisser passer 5oo combattants plutôt que Bertrand tout seul. Dans l'impossibilité de partager les périls du siège, ce capitaine se promit bien de ne point demeurer oisif: caché au fond de la forêt de Paimpont, il épiait le moment favorable pour se glisser dans la ville. Chaque jour il tentait un coup de main , poussait des reconnaissances durant la nuit , taillait en pièces les postes avancés, et harassait l'ennemi en l'obligeant d'être perpétuellement sur pied. Ghandos , Kenolles cherchèrent vainement à le joindre , ou à le chasser de ces parages : Bertrand leur échappait au moment oh ils croyaient le saisir. Il prit dans une reconnaissance le sire de La Pool! , officier estimé : il sut de lui que Rennes ne tarderait pas à capituler, et que le duc de Lancastre avait tellement miné la partie orientale de la ville , que le lendemain la muraille offrirait une large brèche. Getavis était donné avec toute l'assurance qu'inspire un succès certain. Duguesclin aurait bien voulu prévenir ses compatriotesdu danger quiles menaçait : dès le soir même, favorisé par un violent orage , il se jeta sur le camp des anglais , suivi d'une troupes de gens résolus , et le traversa en partie. L'intrépide chevalier allait franchir les barrières et sauter dans les fortifications extérieures de Rennes , lorsque plusieurs sentinelles le reconnurent :
BERTRAND DUGUESCLtN. 33
Falarme devint universelle ; il se vit obligé de battre en retraite , et le fit sans perdre un seul homme : cependant on apprit le lendemain que Penhouët , ayant deviné la mine , avait neutralisé les efforts des travailleurs (i).
Le siège durait depuis six mois; les Anglais, harassés de fatigue , pouvaient à peine continuer les travaux. Les habitants commençaient , de leur côté , à ressentir la famine. Plus le duc^de Lancastre éprouvait d'obstacles , plus son amour-propre se trouvait engagé à poursuivre son entreprise. Sachant l'extrémité oh le manq\^ de subsistances réduisait ses adversaires , il voulut les tenter en leur montrant toutes les ressources de l'abondance , se flattant que des affamés ne pourraient tenir à une pareille séduction. Le général anglais fit donc promener le long des remparts les vivres dont son camp regorgeait , et ordonna qu'on menât paître sur les glacis quantité de bétail , espérant que les assiégés sortiraient de leurs murs pour s'en emparer. Le gouverneur sut éviter le piège ; il parvint même à se saisir d'une portion de ce bétail : cependant cette faible conquête ne devait retarder que d'une semaine , au plus , la reddition de la place. Le comte de Blois , renfermé dans Yannes , ignorait sans doute la position de sa capitale , ou du moins il ne tentait pas de venir à son secours ; les émissaires du commandant tombaient constamment entre les mains du duc de Lancastre. Penhouët, se voyant sans ressources , assembla à l'hotel-de-ville les notables et les officiers ; il mit en délibération si l'on capitulerait : cette proposition allait être accueillie, lorsqu'un bourgeois , dont le nom est malheureusement resté inconnu , insista pour qu'on différât encore de
(i) Lobincau , dans son Hiâtoirc de Bretagne^ tome i^. TOM. II. 3
34 BERTRAND BVGUESCLIN.
quel(|ues jours. « Je me dévoue , dit-il , pour le salai de tous; je crois pouvoir traverser le camp des ennemis : j'irai me présenter au comte de Blois dans Vannes » et je le déterminerai à venir délivrer les nôtres. » Cette offre rendit la confiance aux plus timides ; on coasentit à reculer le moment de la reddition. Penhouët commanda le lendemain quelques centaines d'archers pour une reconnaissance ; le bourgeois sortit mêlé, parpii les soldats y et se laissa prendre par les assiégeants. On l'amena devant le duc de Lancastre y qui le questionna. « La famine est tellement affreuse, dit le Rennois , que j'ai préféré être maltraite par les troupes de Votre Seigneurie que de mourir de faim ; d'ailleurs le gouverneur parle de passer au fil de l'épée les bouches inutiles. Les Rennois disent bien (|u'il arrive aujourd'hui un secours de 49000 Français, conduisant quantité de sacs de farine envoyés par le comte de Blois ; je n'en doute nullement , mais je n'ai jamais cm que ces 4^000 soldats pussent trouver moyen de tromper la vigilance de Votre Seigneurie, et je me suis échappé pour aller me réfugier à Hennebon , chez un de mes frères. » Le duc de Lancastre se laissa abuser par la naïveté appatrente de cet homme ; d'autres faux avis lui annonçaient que Charles de Blois amenait en effet plusieurs divisions. Il convoqua aussitôt ses principaux officiers, et l'on décida d'aller au-devant des troupes bretonnes:. le dqc se mit lui-même à la tête des deux tiers de ses forces, abandanna son camp et se dirigea vers la route de Vannes. Le vusé messager , ayant trompé la vigilance de ses gardes , s'esquiva , et courut en toute hatc dans la direction de Nantes ; mais il tomba au milieu d'une embuscade tendue par Duguesclin , à qui rien n'échappait : celui-ci , prenant le Rennois pour un espion du duc de Lancastre , allait le faire pendre
BKRTRAND DUGUESCLIN. 3{
malgré ses protestations , lorsqu'un des officiers le reconnut pour un artisan de la capitale du duché. Le malheureux , prosterné aux genoux du général y raconta le stratagème dont il s'était servi pour sortir de Rennes^ et annonça que le duc avait quitté son camp. Duguesclin , ne doutant plus de sa véracité , le combla de présents , et résolut de profiter de cet heureux hasard. Il rassembla ses soldats dispersés dans les bois de la Guerche , marcha toute la nuit , et j décrivant un long circuit , il arriva au lever du soleil en vue de la place. Le chevalier breton donna quelques heures de repos à ses gens ^ se remit ensuite en marche » surprit le camp plongé dans le sommeil , égorgea les gardes , mit le feu aux tentes , brisa les barrières du parc , se saisit de deux cents chariots chargés de viandes salées , de pain , de vin , et obligea les charretiers à les conduire euxmêmes dans Rennes. Ses soldats y ayant poussé le cri de Duguesclin « furent reconnus par les postes avancés ; les assiégés s'empressèrent de baisser les ponts-levis : une partie de la garnison sortit pour les protéger, et Bertrand put alors entrer , amenant une quantité immense de vivres , après avoir bouleversé les quartiers ennemis d'une manière épouvantable. Les Bennois le reçurent comme un libérateur ; chacun voulait le voir, le toucher et contempler ses traits.
Cependant , au bout de six heures de marche , le duc de Lancastre , s'étant enfin aperçu qu'un avis perfide l'avait trompé , se hâta de regagner ses lignes , qu'il trouva toutes rompues. Le général apprit bientôt les malheurs que son absence venait de causer , et on lui signala Duguesclin comme Fauteur de ce nouveau revers. Le duc ne put s'empêcher de louer la témérité de ce capitaine intrépide qui , depuis le commencement du siège , n'avait pas laissé passer un seul jour sans lui
%f) BKUTn\ND DUGUESCLIN.
occasionner quelque dommage ; il n'en résolut pas moins de continuer le siège , et jura une seconde fois devant ses lieutenants de ne pas quitter la Bretagne sans avoir planté sa bannière sur les remparts de Rennes. Ces serments étaient fréquents parmi les gens de guerre ; on y tenait , quelque présomptueux qu'ils fussent. Le duc déplorait encore les tristes effets de sa crédulité , et regardait la prise de la place comme trèsretardée par cet échec , lorsqu'on lui amena les villageois, conducteurs des chariots enlevés par Bertrand. Le généreux Breton , ayant acquis la certitude que ces gens n'avaient point encore reçu des Anglais le prix de leurs denrées au moment de la surprise du camp, obtint des magistrats de Rennes qu'on leur en payât le montant; puis il renvoya ces villageois, avec ordre d'aller présenter ses respects au duc , et de lui offrir de sa part un présent d'excellent vin. Les charretiers s'acquittèrent de leur commission , en exaltant l'équité de Bertrand , à qui ils devaient le remboursement des vivres fournis par eux. Le duc de Lancastre , charmé de ces nobles procédés , manifesta publiquement le désir de connaître un capitaine si distingué par ses manières autant que par son courage ; le comte de Pembrock lui dit qu'il pourrait bien facilement se satisfaire , en envoyant au Breton un sauf- conduit et une invitation de venir au camp : le duc expédia aussitôt l'un et l'autre. Le héraut porteur du message se présenta le lendemain aux barrières de Rennes, accompagné d'un trompette : on le mena devant le gouverneur ; ce dernier , informé de la mission , dit au héraut : « Vous demandez messire Bertrand ? le voilà précisément qui s'avance vers nous accompagné de quelques chevaliers. — Lequel est-ce ? demanda l'An-
BBIITRAND ftUGOKSCLIN. 87
glais (i). — C'est celui qui est en jaque noire , ayant sa hache pendue au cou. -^ Quoi I e'est ce guen ier dont on parle si favorablement ? il a plutôt Vaiv d'un brigand. — C'est lui-mênie , répondit le gouverneur en riant ; mais prenez garde qu'il ne vous entende , vous auriez à vous en repentir. » Le héraut , mettant à profit Tobservation, s'approcha respectueusement de Bertrand, en lui présentant la lettre et le sanf-condait du due de Lancastre* Le chevalier , voyant la .livrée anfjjaise , reçut assez mal le varlet ; il prit la missive , et la remit à un de ses écuyers pour en savoii* le contenu : celui-ci lut à haute voixlaletti^exiugénéralissimel L'empressement que l'on montrait à voir Duguesclin flatta ison* amour-propre. « Vous pouvez annoncer à voti^ maitre, rcpondit-il , que je me ferai un devoir d aller lui oflTrii* mes respects. » Un don de cent florins en or accompagna ces paroles. L'Anglais , fort étonné de cette libéralité 9 n'osait pas d'abord accepter ; il se retira cependant avec le présent , et courut Tétaler aux yeux dé tous ses compagnons.
Les trompettes du camp annoncèrent bientôt ^arrivée* de Doguesclin , qui parut escorté de trois ofliciers seu<lement. Lancastre envoya à sa rencontre plusieurs chevaliers. Les soldats et les chefs accouraient de tous côtés pour contempler ce guerrier redoutable , dont le nom seul inspirait l'effroi ; ils formèrent une haie très-serrée, au milieu de laquelle Duguesclin passa fièrement. U
(1) II ne Êiat pas oublier que depuis te onzième siècle jusqu^à la fia du quinzième k langue parlée en France devint d^un usage fa-' niilier parmi les Anglais ^ principalement parmi les gens de guerre ,; ])uisque leurs souverains possédaient la moitié de la Fraacc : d'ailleurs les successeurs de Guillaumc-le-Couquéraul avaient transporté au-delà du détroit le dialecte gallo-frank.
38 BERTRAND DIGUESCLIN.
descendit de cheval non loin de la tente du général , et mit un genou en terre devant le duc de Lançastre ^ qui s'empressa de le relever en lui disant : a Je vous sais gré de votre démarche, vaillant capitaine; je désirais depuis long-temps avoir le plaisir de me trouver avec vous, -— Je remercie Votre Seigneurie , répondit le Bretoa^ de me procurer l'honneur de bai* ser les mains d'un aussi grand prince , pour qui je profe^pe un respect si profond que je le défendrais contre qui que ce fût , excepté contre mon seigneur et maitre» -*- Eh , quel est ce seigneur? demanda vivement le duc. ^^ C'est le comte de Blois ^ à qui la Bretagne appartient de droit , répondit le preux fort librement. >■*- Avant que cette question soit décidée , reprit le duc , il en coûtera la vie à 100,000 hommes. — «-Tant mieux pour ceux qui resteront, ils hériteront de tout , ^> s'écria Bertrand. Cette saillie fit sourire le duc , qui dans le cours de la conversation lui dit : c< Duguesclin , si vous voulez entrer dans- mon armée , je vous y promets un rang très-élevé ; plusieurs de vos compatriotes y servent déjà. » Bertrand rougit en entendant une pareille proposition. « Sir, j'ai juré fidélité au comte de Blois , et rien ne pourra jamais m'engager à fisittsser mon serment* v Cette réponse augmenta encore la bonne opinion que le duc avait conçue du Breton : il le combla de caresses. Cbandos et KenoUes lui prodiguèrent également des marques d'estime. -Biais tous les assistants ne regardaient point du même œil ce chef dé partisans dont ils avaient si souvent éprouvé la bravoure j Bembro surtout s'indignait en voyant traiter d une manière si distinguée Tennemi le plus implacable de l'Angleterre. Ce capitaine était fils de Bembro , commancfant les Anglais au combat des trente , et proche parent de celui que Dugiicsclin avait tue de sa main dans la ren-
RGRTRAND I»UC|}ESCLlN. Sq
contre de Fougeray. Ne poavant fte contenir plus Idiig^ temps , il perça la foule, et s'adresstint à Bertrand , il lui dit : « Je suis Bembro , parent de celai k qui vous avez ôté la vie à Fongeray j j'espère q«é vousT ne nie néfuserez pas trois coups d'^pée en sa nvamoliie. -^ Non , certes, je ne les rafliserai pas , » répondit le Bt^etôn en lui frappant fortement sur Tépiaule. Leduc de Lanctistre témoigna un extrême déplaisir lorsque cette provocation parvint à aefi oreilles , car oa pouvait dès'-lors regarder son invitation comme un pi^ lendu à Doguedclin pour leiaire insslter. n adressa de siévères reproches à Bembro , et s'eiTorça inutilemeht:d*étcmi&roe différend. Les deux champions piûèrent le duc de vbuloir bien se Cotisa tîluer. juge de ce dotnbât : le princis y consentit ; et , pour donner à Duguesclin une preuve de son estime ^ il le conjura d'accepter' le plus beau cfaevfirl de $ë.^'éqiiipaged. Le. Breton , transporté de joie ^ le i^ma^ein respeotueuseUientt; « Seigneur^ dkk-il en eolisidéràlît le fier coursier qu'on avait amenié ^ lé ehêval iftst^b^l , sy le cbevaucherai demain devant vous pour acquitter moii convenent» (Heytiardé ) .> ; ..
Le gouverneur de Rennes , la garnisoD et lés tiabiftâf^'t^ attendaient avec impatience le retont* de BeHrâmd ; enfin il rentra dsinB les tîrars, et raconta a I^nhouët tout ce qui s'élAÎt passé entre lui , le duc de Lahcastre etBenltn o*. Le gouverneur désapprotivâ la promesse du diaelj it craignait quelque ' trahison» La famille de Ba*tra|ïd ne voulait pas le laisser sortir ': il objecta que sa parole étant donnée , l'î^"^ siu monde ne pouvait le détourner d'y rester fidèle. Le jour suivant, le preux monta le destrier de Lancastre , se couvrit de ses armes , chiargca sa tète d'un heaume fort ricbe ; mais au moment oti il partait on. vil accourir sa tante, la même qui le conduisit jadis au sermon pour i'empccher d'assister
à la partie de lutte. des jeunes Rennois. Cette bonne femme , vivement alarmée , voulut l'embrasser pour la dernière fois^ disait-elle. « Ma tante , repondit Du-* guçsclin en riant, aliez baiser votre mari, et hâtezvous de . préparer le dîner , car j'aurai fini aussit6t que vous. » Enfin , Bertrand franchit les barrières au bruit des fanfares , et précédé ' de quatre éçuyers , dont un portait sa bannière. Les trompettes du eamp répondirent à celles de la ville. Duguesclin fut reçu avec les honneurs de la guerre* Le duc de Lancastre, déjà placé sur uu siège ducal au bord de la lice, se leva pour rendre le salut de Duguesclin , et fit lire par un clerc la défense , sous peine de mort, d'approcher les deux poursuivants à la distance de quarante toises. De nouvelles fanfares annoncèrent l'ouverture du champ. Les deux rivaux se mesuraient des yeux , lorsque le duc de Lancastne donna le signal : Bertrand et Beml>ro se précipitèrent l'un sur Tautre. Le premier débuta par un violent coup de lance, qui perça la cuirasse et le gambesson de son adversaire ; celui-ci riposta par un rude coup d'épée appliqué sur le casque de Bertrapd* Le Breton, d'abord ébranlé ^ se remit prompteipent ; après avoir voltigé long -temps au-* tour de Bçmbro , H le joignit , et d'un choc terrible le jeta sur le sable. D'après les lois du duel à outrance le vainqueur pouvait achever son adversaire, et cet exemple était malbeareusement assez fréquent; mais Duguesclin , dont la gétiérosité pe se démentit jamais, montra combien il dédaignait de profiter d'une pareille victoire : satisfait de son triomphe , il laissa la vie au vaincu , se contentant de lui prendre son cheval ; et, mettant le sien au galop , il fit le tour de la lice en saluant le duc de Lancastre. Le prince l'envoya com* plimenter par son écuyer. Bertrand fit présent à ce
BBUTKAND PTJGUESCLIN. /^l
dernier du cheval de Bembro , et quitta le catup , qui ne put refuser de le i^econnattre pour un chevalier brave , magnanime et libéral.
Le convoi nouvellement introduit par Duguesclin avait ravitaillé la ville pour lopg-temps; le duc ne pouvait plus espérer de la prendre par famine , aussi voulut^il essayer une seconde fois l'emploi de moyens vigoureux. Il occupa dooc.une partie de son armée à construire une t tour pour battre les murailles. Ces machines ne. .produisaient aucun effet notable depuis que d^ larges fossés environnaient les plac^ ; comme Ton construisait ces tours en bois , les assiégés s'attachaient à 1q$ briller, .et rarement échouaient-ils dans ces sortes de tentatives. ^ Afin de les garantir du: feu ^ on entourait la base de{ ce^.tpurs de-, peaux de^ boeufs nouvellement tués. Dès que/le duc de Lancastre vit la sienne terminée , il la fijt (rainer devant les mur$ de Rennes ; elle causa ^pe yérilable . frayeur aux habi-* tantSy qui n'avaient jamais . vu die (<^ machines.: Peu* houët eut beaucoup de peine à les rassqr^. Duguesclin s*ofirit d'aller détruire ce qui produiss^it ce$! terreurs; on accueillit sa: proposition)* en le.lai83aAt maUre- de prendre les dispositions nécessaires. }^ commwdfl ^S^Oi arbalétriers, et leur distribuâmes fagots.de très-ipenu, bois enduits de soufre ; il sortit ensuite, à. la tête 4^ i,ooo hommes î; Tépée. d'une main , la torche dp l'au^. tre. L'ennemi essaya vainement, d'arrêter sa marche , Bertrand retnversa tous ceux qui açcourfûççtpqur lui fermer le passage : il parvint j^squ'à la tour,.y mi^ le feu et se battit, ensuite contre les nouvelles divisions. qui voulaient éteindre l'incendie. La machine embrasée s'écroula, et ensevelit sous ses débris ceux qui en défen-^ daient le comble.
Le duc de Lancastre accourait suivi d'une partie de
4^ BERTRAND DLGUESCLIN.
ses forces; le cri de Duguéselinï poussé par les Bretons lui apprit que ce guerrier était hauteur de ce coup d'audace. Cependant il Tenveloppa de telle sorte que la retraite paraissait impossible aux Bretonis, lorsque le sire de Rohan s'élança à la tête de a,ooo hom-mes pour protéger les siens^ Un courbât sanglant se livra sur les bords d^s fossés; Bertrand se fit jour au travers des divisions ^ culbuta le comte de l^mbrock qui essayait de r&rréter^ et rentra dans Rennes aux acclamations des habitants. Ce second éçfaec consterna l'ennemi. Le duc de Lancastre voyait dépérir son armée ; la disette se faisait sentir parmi les troupes ! cette expédition lui avait déjà coûté plus de €^000 soldats, n consulta ses officiers ; Us furent tous d'avis de lever le siège. Le duc - partageait biett jce sentiment , mais son serment le retenait : on se rappelle qu'il avait juré de planter ses enseignes sur les bastions ^ et son honneur' s'y trouvait engagé : on imagina on expédient pour banhir'^e^ sct*up*iles. Pebhouët, instruit de ce qui se passait, kiî fit 'proposer d'entrer suivi de dix chevaliers ^ et d'accomplir son serment en plaçant sa bannière 'sur Une des tours ;* à condition néanmoins que dès le lendeiftain il lèverait le blocus. Le duc accepta cette oiTré , et déploya un appareil extraordinaire à Ce puéril simulftcre. Il entra donc dans Rehned, reçut les clefs de la ville, rfla planter fièrement son étendard sur la princîpule tourelle, et parcourut ensuite l'intérieur de la cité. Le gouverneur avait ordonné à tous les hatbitanis de placer os^ tensiblement devant leurs portes les vivres qui leur restaient; il s'en trouva beaucoup plus que Pènhonct lui-même ne se Tétait imaginé. Le duc ne put s'empêcher de témoigner sa surprise à la vue d*une telle abondance , cl cette circonstance le raffermit davan-
ItfiRTRAND DUGCËSCLlIf. 4^^
tage dans la résolalion de s'éloigner ; mais avant de sortir de Rennes, sa vanité éprouva une cruelle mortification. Un bourgeois, indigné de voir flotter sur les murs de sa ville natale la bannière de l'Angleterre , l'abattit, et la jeta aux pieds du prince, en s'é«criant : afin a bien dit qu'elle y serait plantée, mais on n'est pas convenu qu'elle y resterait. » Le duc sentit vivement cet affront; il s'exhala en reproches. Penhouët s'efforça de le calmer, en le sommant néanmoins de tenir sa parole. Lancastre ne la viola point , et leva le camp le lendemain 3o juin liSj. Ainsi se termina le siège de Rennes. Cet événement combla de joie Charles de Blois, qui accourut témoigner sa reconnaiâsance aux vaillants défenseurs de sa capitale: il donna à Duguesclin le château de la Roche- Dérien, en récompense des services signalés que le guerrier venait de rendre à sa cause, ne doutant pas qu'il n'e&t encore à réclamer son appui. En effet, quoique la Bretagne fût comprise dans la trêve que la France et l'Angleterre avaient signée âpres la ba* taille de Poitiers , le duché renfermait trop de ferments de discorde pour que cette convention fût religieuse-^ ment observée. Le jeune Mofitfort, n'espérant rien dei l'attachement des Bretons ^ ne cessait d'implorer l'assistance d'Edouard IIL De son côté, le monarque anglais rougissait d'abandonner ainsi an, jeune prince devenu l'époux de sa fille : son honneur lui faisait une loi de le secourir ^ et, quoique embarrassé par les atla*que$ incessantes de l'Ecosse, il trouva moyen d'envoyer une nouvelle armée dans l'Armorique* Il en confia une seconde fois le commandement au duc de Lancastie, nonobstant les revers essuyés par ce prince deux ans auparavant.
Le général anglais débarqua auprès de Saiot-Malo,
44 BEHTRAND DtGCE^CLIN.
au printemps de xiSg. Les plus brillants succès signalèrent son entrée en Bretagne : Lesneven, Saint- Brieux, tombèrent au pouvoir de ses armes ; il marcha vers Dinan, la ville la plus importante du parti de Penthièvre après Rennes et Nantes. Charles de Blois ordonna à Duguesclin de se jeter dans la place avec un corps de 600 hommes; le vaillant Penhouët s'y renferma, résolu de sauver Dinan comme il avait sauvé la capitale du duché. Le duc de Lancastre fut cbarmé d'apprendre que les mêmes adversaires Tattendaient , se promettant bien de venger l'affront reçu devant Rennes. Il cerna la ville et appela auprès de lui le jeune Montfort, afin d'exciter Tardeur des soldats par la présence de ce prince. Le siège fut poussé vigoureusement : la garnison était peu nombreuse, et les moyens de défense presque nuls. Le courage de Duguesclin et de ses braves compagnons d'armes avait seul arrêté la première furie de l'ennemi ;.mais on ne pouvait espérer de vaincre d'une manière définitive une armée déjà très-redoutable , et dont la force augmentait chaque jour par l'arrivée de nouveaux détachements. La place fut bientôt réduite à l'extrémité : Penhouët , à la prière des habitants, fit proposer au duc de Lancastre de la lui remettre au bout de quinze jours si le comte de Blois ne venait pas à son aide. Le duc de Lancastre, et surtout Montfort, voulant se montrer généreux envers les habitants de Dinan , persuadés d'ailleurs que cette conquête ne ppuvait leur échapper,, acceptèrent ces propositions : les hostilités cessèrent, et les chefs des deux partis se firent des visites réciproques; quelques Anglais entrèrent dans la ville, et les bourgeois jouirent aussi de la faculté de sortir jusqu'à la fermeture des portes. Un jour Olivier Dfiguesclin , frère de Bertrand , usa de celte licence pour
BERTRAND DOGt£SCLlN. 46
essayei' par les champs un jeune cheval ; il rencontra isur ses pas le beau-frère de Chandos , Thomas de Cantorbéry, qui, apprenant par un de ses gens que cet e'cuyer était le parent du redoutable Breton , l'insulta grièvement , et le fit prisonnier contre tous les droits des gens. Un varlet français , ayant vu traîner Olivier au camp des Anglais, courut en avertir Duguesclin : il le trouva au milieu d'un groupe d'habitants , regardant ti*anquillement achever une partie de paume , et lui exposa ce dont il venait d'être témoin. Bertrand ne voulut pas d'abord croire à une pareille félonie, mais d*autres personnes lui certifièrent bientôt le fait. « Par saint Yves ! s'écria-t-il , on m'a pris mon frère , on me le rendra. » Le chevalier s'arme aussitôt , va droit au camp , pénètre dans la tente du duc de Lancastre : ce prince jouait aux échecs avec Chandos; KenoUes, Pembrock et le jeune Montfort Tentouraient. En voyant Duguesclin, ils se levèrent tous et allèrent au-devant de lui en le comblant de politesses, ce Seigneurs , leur dit-il , je viens vous demander justice d'une injure que Ton m^a faite, bien sûrement à votre insu : au mépris de la foi jurée , mon . frère Olivier vient d'être fait prisonnier par Thomas de Cantorbéry, qui s'est emparé de sa personne pendant qu'il se promenait seul dans la plaine ; je supplie Vos Seigneuries d'ordonner que mon frère soit relâché sur l'heure, b Chandos , outré de colère comme les auti^es spectateurs , rassura que Cantorbéry se repentirait d'avoir agi d'une manière aussi déloyale. Le duc l'envoya chercher, l'accabla des plus vifs reproches , en lui enjoignant de remettre Olivier entre les mains du parent qui le réclamait. « Les reproches de Votre Seigneurie, répondit Thomas, viennent d'augmenter la haine que je porte à Duguesclin ; il est présent , qu'il relève le
46 BEIITRAND DUGDSSCLIlf.
gage du combat. » En disant ces mots , l'Anglais [eta son gantelet ; Bertrand , plus prompt que l'éclair , le releva en lui disant : ce J'accepte très-joyeusement votre défi , messire Cantorbéry, et je déclare que vous êtes un félon d'en avoir usé ainsi envers un des miens. » Le duc de Lancastre voulut interposer son* autorite pour que ce combat n'eût pas lieu 9 mais les deux rivaux étaient trop aigris ; ils résolurent de décider leur querelle à Tinstant même : EenoUes offrit à Bertrand son cheval et ses armes. Cependant les habitants de Dinan apprirent ce qui se passait au camp ennemi , et conçurent de véritables craintes pour la sûreté de Bertrand , que les Anglais ne cessaient de provoquer : la population désolée se porta sur les remparts ; on s'empressa de consulter Tiphaine> fiUe de Robin Raguenel, sire de la Beilièvre» qui s'occupait d'astrologie judiciaire. Cette demoiselle » à l'issue de ses élucubrations mystérieuses , annonça que le guerrier, objet de tant d'alarmes , sortirait vainqueur de ce combat : on ajoutait beaucoup de foi aux prédictions de Tiphaine , aussi un écuyer courut-il annoncer celle-ci à Bertrand au moment où il chaussait Tétrier. Duguesciin recul cet avis en riant: « Ces prédictions sont bonnes, ditil , pour amuser les femmes ; quant à moi , je n'ai foi qu'en la justice de Dieu, en la force de mon bras et en la bonté de mes armes. »
Déjà la lice s'ouvrait et le$ champions allaient s y précipiter, lorsque l'arrivée d'un envoyé de Pcnhouëi arrêta leur furie : le gouverneur de Dinan demandait au duc de Lancastre que le combat eût lieu sur la grande place de la ville : « Il est juste , disait-il dans sa missive , que Duguesciin , souvent insulté , ait au moins une fois ses compatriotes pour juges de sa valeur; nous invitons Votre Seigneurie à être témoin de
RËATRAND DCGUfiSCLlN. 4y
la joute» et à se faire accompagner de 20 chevaliers. » Le duc de Lancastre reconnut l'opportunité de cette demande ; en peu d'instants tout fut disposé : le prince accepta les otages offerts pour sa sûreté personneUe, et entra dans la ville accompagné de ses officiers. La principal^ place ' de Dinan avait été préparée pour le combat : de hautes barrières Tentouraient de chaqne côté. Tputes les disposition^ étant accomplies , quelques banneret$ des deux nations proposèrent un arrangements Duguesclin déclara qu'il se tiendrait pour satisfait sî Gantorbéry se mettait à sa discrétion y en lui présentant Tépée par le pommeau : citait pour un chevalier le comble de l'humiliation ^ aussi KenoUes repoussa-t-il cette proposition comme injurieuse à sa nation : Bertrand ne l'avait sans doute avancée que pour rendre impossible toute espèce de conciliation.
Les habitants de Dinan garnissaient les barrières , des spectateurs couvraient le faite des maisons; cha-. cun adressait au Ciel des vœux pour l'enfant chéri de la Bretagne. Penhouët fit mettre des gardes aux quatre coins de l'enceinte ; son héraut publia lavertissement suivant : Mui qui entrera dans la lice pour nuire au . chevalier anglais ^ e$ra incontinent mis à mort.
Les préliminaires étant terminés ^ le beffroi de Diqan et les trompettes du camp donnèrent le signal; on ouvrit aussitôt la barrière; les deux champions^ entrant par les côtés opposés y s*élancèrent dans l'arène et se chargèrent avec impétuosité. Chacun briaa ses armes contre son adversaire ; quelque rude que fut ce choc , l'un et l'autre restèrent fermes sur les étriers ; alors , abandonnant les tronçons de leurs lances , ils saisirent l'épée effilée : peu de gens savaient la manier; il fallait une grande dextérité pour bien s'en servir. Les
48 BERTRAND DUGCESCLIM.
deux rivaux cherchèrent long-temps à se percer att défaut de la cuirassse ou par l'ouverture de la visière. Durant cet assaut d'adresse , l'Anglais laisse échapper son fer ; alors Duguesclin , caracolant autour de lui ^ le pousse dans un des angles du champ, et, l'aban-» donnant un instant , court vers l'épie de son adversaire , met lestement pied à terre, la saisit, et la jette hors de la lice. Gantorbéry se trouvait donc sans armes , mais il conservait l'avantage d'êti^e monté ; tandis que Duguesclin , sentant fléchir son cheval p^r suite d'une blessure grave, venait de le lâcher, bien résolu de joindre son ennemi à la course. Il s'assit sur le gazon pour se débarrasser de ses cuissards et de ses genouillères , qui l'empêchaient de marcher. Gantorbéry ne le vit pas plus tôt courbé qu'il fondit sur lui au galop , espérant le fouler aux pieds de son cheval. Bertrand avait trop de présence d'esprit pour se laisser surprendre; se levant avec agilité, il plonge son épée dans le poitrail du coursier , qui , en se cabrant, renverse son cavalier. Le vainqueur, la dague à la main , se jette sur l'Anglais , et lui déboucle son casque comme pour lui couper la tête : toute l'assemblée pousse un cri d'effroi. G'était mal juger Bertrand, la modération tempérait toujours les effets de son courage : il se contenta de marquer Gantorbéry au visage pour mieux constater sa défaite , et le contraignit à demander quartier. Des chants de victoire célébrèrent l'heureuse issue de cette lutte ; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans l'enceinte pour prodiguer les plus touchantes marques d'affection à celui qu'ils appelaient la gloire de leur pays. Les témoignages de la satisfaction publique ne firent point oublier à Bertrand ses devoirs : il courut mettre un genou en teiTe devant le duc de Lancastre,
BERTRAND DUGUfiSCLIlf. 49
en le remerciant d'avoir bien voulu être le témoin de ce combat singulier. Le prince l'assura de son estime, lui fit rendre son frère, et chassa Cantorbéry de sa présence.
En rentrant au camp le duc trouva l'ordre de lever le siège de Dinan : Edouard III, décidé d'accabler le régent de France, qui venait de refuser de ratifier le traité de Londres, rappelait de la Bretagne toutes ses troupes. Le jeune Montfort obtint du duc de Lancastre qu'avant son départ il lui ménagerait une trêve avec Charles de Blois : celui-ci commit la faute de l'accorder ; elle fut conclue à Lamballe, et devait se prolonger jusqu'à la fin de i36i. C'est dans cet intervalle que Bertrand passa au service de la France.
TOH. II.
5o BERTRAND DDGUËSCLIN.