LIVRE in
DnvaeseliB entre ao serrice de la France. — Ses exploits deTantMelun. Mariage de Dugaesclin avec Tiphaine de IVagiienel. — Aventure de sa sceur Julienne et du capitaine Felton.
La guerre que Jean II soutenait contre l'Angleterre était assez importante pour fixer à elle seule l'attention de la France. Cependant la querelle des deux maisons de Blois et de Hontfort ne cessait d'occuper les esprits : on avait classé selon leur mérite particulier les principaux acteurs qui figuraient sur ce théâtre sanglant ; et comme la réputation de Duguesclin grandissait chaque jour, il arriva que ce guerrier devint aussi célèbre hors du duché que dans son propre pays : c'est ce qui engagea le dauphin à le rechercher. Ce prince gouvernait pendant la captivité de son père; l^s embarras , les dangers qui l'environnaient , mettaient sa jeunesse à une rude épreuve. Les états de
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Paris se déclarèrent contre lui; la Jacquerie couvrit le royaume de ruines : pour comble de maux , la trêve conclue avec l'Angleterre après la bataille de Poitiers, allait expirer; Edouard refusait de la renouveler .* jamais cet ennemi des Valois n'avait montré plus d'acharnement. Le dauphin , voyant la guerre inévitable , se disposa à la soutenir avec honneur. Il redoubla d'efforts pour augmenter le nombre de ses soldats , et s'attacha les capitaines qui avaient acquis quelque réputation dans le métier des armes. La situation pénible du royaume inspirait de l'intérêt à l'Europe entière. Plusieurs princes d'Allemagne et d'Italie , ainsi que le roi d'Aragon , envoyèrent gratuitement des hommes et de l'argent. Duguesclin se fit un devoir de voler au secours du dauphin : la seule condition qu'il mit à ses services fut qu'on lui laissât la faculté d'aller combattre pour Charles de Blois , son souverain naturel , lorsque les circonstances l'exigeraient. Nous ne pouvons point préciser en quelle qualité il passa sous les drapeaux du régent, mais on le voit constamment en tête de la petite armée active que le jeune Charles faisait manœuvrer sur les flancs des colonnes d'Edouard. Bertrand , précédé d'une renommée justement acquise, releva le courage des soldats à un tel point qu'il leur fit entreprendre des expéditions qu'on n'aurait pas osé tenter dans un temps de prospérité. Il communiqua son ardeur au dauphin, qui avait besoin de rassembler tous ses moyens ; car un nouvel ennemi venait de se prononcer contre lui. Le roi de Navarre , voyant le régent triompher des dangers toujours croissants, en devint plus actif; il^ s'unit étroitement aux Plantagenet, et déclara solennellement la guerre à son beau-frère.
Le Navarrois sut persuader à Jeanne d'Evreux , sa tante, -veuve de Charles IV, de recevoir garnison an-
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glaise dans Melun qui lui appartenait, et dont la po<tsession était d'une haute importance , car cette ville incommodait beaucoup la capitale en interceptant les arrivages^ Le peuple de Paris commençait à souffrir de la famine. Le dauphin ne pouvait sortir de ce nouvel embarras qu'en rendant libre la navigation du fleuve : il voulut tenter de s'emparer de Melun , pendant qu'Edouard se consumait en efforts impuissants devant Reims ; il prit donc avec lui les gens les plus de'terminés,et se mit à leur tête. Duguesclin fit partie de l'expédition en compagnie de quelques chevaliers bretons qui , ne voulant pas séparer leur fortune de celle de Bertrand , le suivirent en France.
Melun se trouvait sous le commandement du sire de Mareuil , paladin célèbre , dont le sang-froid égalait la bravoure* 11 avait pourvu la place d'une garnison nombreuse dont l'ardeur était exaltée par la présence de Jeanne d'Evreux , veuve de Charles lY, de Blanche de Navarre , veuve de Philippe de Valois , et de Jeanne de France , femme de Charles-le-Mauvais, trois reines qui vinrent se réfugier derrière les formidables remparts de cette ville. Avant d'user de la force des armes , le dauphin fit proposer au gouverneur des conditions honorables ; on les repoussa dédaigneusement. Le lendemain matin le prince donna le signal de l'assaut; mille échelles furent appliquées contre les murailles , tandis que deux lignes d'archers protégeaient les assaillants en accablant de traits ceux qui défendaient les créneaux. Le baron de Mareuil animait ses gens par ses paroles et par son exemple : placé dans un angle saillant , il tirait luimême de l'arbalète avec une adresse rare, choisissant parmi les assiégeants ceux qui lui paraissaient les plus hardis ; jamais il ne lançait un trait inutilement. Le premier assaut échoua en plein. Cet échec portait déjà le
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découragement dans Tâme des plus intrépides , lorsque Duguesclin releva leur détermination par son air résolu: f( Il faut, dit -il, s'acharner à la personne du baron de Mareuil , et je ne désespère pas de faire tomber bientôt sous mes coups ce redoutable gouverneur, dont la défaite doit assurer la conquête de la place. » La confiance avec laquelle Bertrand prononçait ces paroles ranima Tardeur des combattants ; on recommença Tattaque vigoureusement ; toutes les échelles se dirigèrent vers le lieu où l'on présumait que se tenait le baron de Mareuil. Celui-ci , voyant que les ennemis le cherchaient , voulut prouver le mépris que lui inspiraient tous ces efforts , et , par une témérité assez ordinaire chez les guerriers de cette époque^ il remplaça son bonnet de mailles par un casque surmonté de riches^ panaches dont la sommité dépassait les créneaux (i), bravant ainsi le courroux des Français ; en même temps il faisait pleuvoir sur eux une quantité de pierres et de poutres ramassées sur les remparts. Le dauphin , posté sur un point culminant , voyait avec une peine extrême le peu de succès qu'obtenait ce second assaut : il accusait la fortune de tous les maux qui, depuis vingt ans, accablaient la monarchie. Dans ce moment , le chevalier Lebègue de Villaines vint le joindre , et lui conseilla d'ordonner une attaque générale , car jusqu'alors les tentatives avaient été partielles. Le dauphin trouva l'avis fort prudent , et , d'après son commandement , on fit les apprêts d'une nouvelle escalade : les troupes disséminées autour des fossés se concentrèrent sur un seul point ; les cavaliers mirent pied à terre , et l'on se précipita une troisième fois vers les remparts ; les machines de guerre,.
(i) Voyez un trait pareil dans la Vie de CJisson.
conduites par Puguesclin et par ses Bretons, frappèrent la muraille à coups redoublés , afin d'y pratiquer une brèctie. De son côté , le baron de Mareuil , toujours placé dans l'endroit le plus périlleux , s'attacha à ceux qui conduisaient les catapultea» et en peu d'instants mit hors de combat les hommes qui les servaient. Bertrand , furieux en songeant que le gouverneur tenait seul la fortune en suspens , jura en langage breton d'aller aux créneaux parler à ce Basque : il saisit à l'instant une lourde échelle, l'applique contre Iç bastion , monte et arrive jusqu'au faite , en apostrophant vivement le baron de Mareuil : <c Je vous ferai , lui disait - il , repentir d'avoir pris les armes contre le dauphin de France, » Le Basque attendait en riant soil ennefni courroucé ; le voyant près d'atteindre les créneaux, il laissa rouler sur lui un tonneau plein de pierres. Bertrand , ne pouvant résister à un tel chpc , tomba dans le fossé plein d'eau . Toute l'armée , qui considérait avidement cette scène de bravoure , poussa un cri de douleur en voyant choir le valeureux assaillant; on courut de toutes parts vers le fossé, on en retira Duguesclin encore tout étourdi de sa chute. Le Breton reprit connaissance au bout de quelques instants : il demanda à ceux qui l'entouraient si l'assaut continuait encore. Leur réponse aQiri:pative fit renaître son audace ; il se couvrit d'une aimure plus solide 9 et , malgré les prières de ses amis , il s'empressa de joindre les Français. Voyant que l'on aban* donnait l'attaque des tours , parce que la journée tirait à sa fin , Duguesclin s'élance vers les fortifica* tions qui défendaient la tête de pont , parvient à briser plusieurs palissades , puis , accompagné de quelques bravea, il se précipite dans les retranchements , taillant en pièces tout ce qui s'y trouve : l'audacieux
serait entré le soir même dans la place , si les assiégé^ n'eussentjaassitôt levé le pont-Ievis. Le dauphin , voyant monter ainsi à Tescaladc un guerrier qu'il ne reconnaissait pas , désira savoir son nom : on lui apprit que c'était Dugnesclin , engagé depuis peu de temps au service de la France. Le régent fit appeler le Breton , le combla de caresses, en lui disant qu'il venait de justifier d'une manière glorieuse la bonne opinion que chacun avait conçue de son mérite. Cependant les trois reines renfermées dans Melun, dé)à épouvantées des premières tentatives eflectuées par les troupes françaises , apprirent bientôt que le dauphin préparait un nouvel assaut pour le lendemain , et qu'il en confierait la direction à Bertrand : cdui^^-ci avait juré de ne faire quartier à personne , s'il prenait la place de vive force. Les princesses , aussi efirayées que les habitants , exigèrent que le baron de MareuiL capitulât sans attendre plus long-temps : en consé^ quence , la ville et le château furent livrés au dauphin. (1359). ^^ prince, pour récompenser les services rendus par Duguesclin , le nomma gouverneur de Pon«> torson» château-fort situé sur la frontière de la Bretagne et de la Normandie.
Bertrand fit son entrée à Paris , marchant derrière le daupliin ; sa réputation , son aventure devant Hehin. et la singularité de sa personne , le rendirent l'objet de la curiosité générale. Les hostilités cessèrent quelque temps après , et les ouvertures de paix que l'on fit amenèrent ensuite le malheureux traité de Bi^etigny. Bertrand 9 aflfaibli par des blessures asse^ dangei*eases , résolut d'aller se reposer dans son gouvernement de Pontorson.^
Avant de quitter Paris Bertrand eut encore le temps d'y voir paraître le roi Jean , qui le confirma dans son gauvernement de Pontorson ,, et lui donna une comp.v-
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gnie de loo lances , faveur réservée aux princes du sang : ce n'était par le fait que la licence de lever une compagnie de 5oo hommes de cavalerie , qui marchaient sous une bannière aux armes de France et du capitaine ; ce corps devenait la propriété de celui qui le formait , mais le roi en acquittait la solde ; et comme le prince ne se piquait guère d'exactitude à cet égard , le zèle du commandant devait y suppléer : c'est ce que fit souvent Duguesclin.
Dès qu'il fut arrivé au château de Pontorson , Bertrand s'occupa à compléter sa compagnie ; elle se composa, en entier, de Bretons d'un courage éprouvé. Sur ces entrefaites il apprit que deux capitaines anglais , au mépris de la trêve , couraient les campagnes , pillant les bourgs et les villages : quoique souffrant , Bertrand ne balança pas à se mettre en mesure de délivrer la province de ces hôtes dangereux (comm. de i36i ). Gomme sa résidence touchait les frontières de la Bretagne , le chevalier put instruire en peu de temps ses anciens compagnons de sa résolution d'entreprendre une expédition contre les Anglais ; au bout de quelques iouTS 7l, ooo Gars se trouvaient réunis sous ses ordres: il partit de Pontorson à la tête de 900 chevaux , pour courir à la recherche des capitaines Windsor et Plebi. Ceux-ci , apprenant que Duguesclin avait juré de les combattre sans quartier , eurent grand soin de l'éviter; néanmoins il les atteignit et les resserra dans un bois du côté de Saint-Lô , où leur nombreuse cavalerie les embarrassait au lieu de les servir. Ils envoyèrent à Bertrand un écuyer , pour lui représenter qu'il étal t indigne de guerriers braves de se mesurer au milieu des bois et des ravins ; que la plaine voisine serait un champ de bataille plus convenable à des gens de cœui • Puguçsclin accepta cette proposition ; il laissa défiler
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Windsor , le ssuivit jusqu'au terrain désigné , et puis le chargea impétueusement sans lui laisser le temps de ranger ses escadrons. Le combat dura six heures avec un acharnement incroyable ; enfin lea Anglais furent défaits , leurs chefs pris , et l'immense butin qu'ils traînaient à leur suite tomba au pouvoir de Bertrand.
On sentit d'autant plus le service rendu en cette occasion par le gouverneur de Pontorson , que Jacques de Bourbon succombait presque en même temps dans les champs de Brignais en combattant des bandes armées. On devait craindre qu'un semblable fléau ne vînt affliger le nord et l'ouest du royaume ; mais la présence de Duguesclin suffit pour éloigner de ces contrées les dévastateurs : la Normandie s'en vit délivrée, grâce à ses soins ; les habitants de cette province le proclamèrent leur libérateur. Les villes qu'il traversait lui prodiguèrent des honneurs extraordinaires : le clergé d'Avranches vint le recevoir aux barrières , et le conduisit au logement préparé d'avance. A peine y estil arrivé , qu'un bourgeois se présente , et lui offre , comme gage de son estime particulière , un présent en espèces : Bertrand le refuse avec sa modestie accoutumée. Le bourgeois, après quelques instances inutiles , se retire , et revient aussitôt muni d'un présent double du premier ; même refus , accompagné de marques de reconnaissance. Cet homme se retire , et ne tarde pas de reparaître portant un don trois fois plus riche. Surpris d'un procédé si extraordinaire , le héros en demande le motif, ce Je ne connaissais pas tout votre mérite , dit le bourgeois , quand je vous ai fait mes premières offres; vos refus successifs m'ont appris à connaître ce que vous valez, et j'ai triplé la valeur de mon présent. » Il appuya cette explication de prières
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si pressantes , que le chevalier ne put s'empcclier d accepter.
Ce fut après avoir purgé son gouvernement de& bandes qui le désolaient., que Duguesclin songea à céder aux vœux de sa famille : tous les siens le près* saient depuis long- temps de se marier ; il craignait que sa laideur ne le fit mal accueillir de celle qui fixerait son choix, ne sachant pas que la gloire efface aux yeux des femmes les torts de la nature. La Bretagne s'enorgueillissait déjà de lui avoir donné le jour ; ou citait sa générosité autant que sa valeur : on oublia bientôt la difformité de ses traits pour ne songer qu'à sa distinction. Dès que l'on sut qu'il était décidé à se marier, quantité de châtelaines prétendirent à l'hon-* neur de lui appartenir} il donna la préférence à Tiphaine de Raguenel , dont le père avait assisté au combat des trente : ses connaissances en astrologie judiciaire l'a* valent rendue célèbre. Le lecteur se rappellera sans douté que ce fut elle qui prédit la victoire que Duguesclin remporta sur Cantorbéry. Tipbaine s'adonnait à l'étude de l'astronomie : elle résolut quelques problèmes de chimie et de {^ysique , ce qui la fit regarder par le vulgaire comme un être surnaturel. On fut persuadé que Tiphaiue entretenait un commerce avec le diable ;: sa réputation sur ce point était si généralement établie , que beaucoup de chevaliers , d'ailleurs très-braves dans^ les combats, refusèrent ,pour une raison aussi futile , la main de cette héritière , quoiqu'elle fût riche et belle. Une pareille crainte n'arrêta point Bertrand ; il ne fit aucune difficulté de s'unir h Tiphaine ^ dont les grâces le charmaient depuis long-temps. De son côté , la fille de Raguenel avait conçu une vive allection pour Duguesclin ; elle s'intéixssait à ses succès , et avait démêlé
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une âme brùlaole à travers l'e'corce un peu grossiëie de sa personne.
L'alliance de Bertrand avec Tiphaine dé Raguenel fit Tëtcmnement de toute la Bretagne ; le peuple disait qu'il n'y avait que Daguesclin qui pût avoir le courage d'épouser une sorcière. Au sortir des noces , Bertrand conduisit sa femme à Pontorson , et engagea sa sœur Julienne , religieuse dans une communauté de Rennes, à raccompagner pour tenir société à Tiphaine*
Dès que Duguesclin fut rentré dans son gouvernement , il invita la chevalerie de la Bretagne et de la Normandie à venir aux fêtes et aux tournois qu'on devait y donner. Pendant qu'il célébrait son bonheur au milieu de nombreux amis , on lui annonça qu'un corps de troupes britauniques , fort de i,aoo hommes , débarqué récemment à la Hogue, se diri^ait vers la Bretagne par la Normandie , en saccageant sans pî^ié les lieux qui se trouvaient sur son passage. Bertrand avertit les commandants des places de son gouvernement de se tenir prêts à repousser toute espèce d'agression. Les Anglais avaient pour chef le capitaine Felton , du pays de Sussex ( i ) , homme présomptueux à l'excès , et surtout très - envieux des exploits de Duguesclin , dont le seul nom le mettait en courroux. En débarquant il apprit que Bertrand , nouvellement marié , donnait des fêtes à Pontorson; il ne voulut pas sortir de la Normandie sans l'avoir provoqué. En conséquence, s'étant écarté de sa route , il parut devant Pontorson au moment où l'on s'y attendait le moins. Aussitôt les chevaliers bretons et normands renfermés dans la place
fi) Biographia briunnica. Kippis. — Ce Felton avait un frère beaucoup plua distingué que lui , chevalier de la Jarretière , et un des meilleurs généraux du prince Noir.
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prirent les armes pour aller à la rencontre des Anglais : le général , an^êtaut leur ardeur, ordonna au contraire que personne ne parût , fit lever les ponts-levis et retirer les gardes qui garnissaient les remparts. Felton fut étonné de ne trouver personne aux barrières extérieures; craignant quelque surprise , il enjoignit à ses officiers de fouiller les bois voisins , et tandis que ceux-ci tournaient le château , il s'approcha du bord des fossés , et d'une voix forte appela Duguesclin. Celui-ci parut aux créneaux, magnifiquement vêtu, comme en un jour de réjouissance. « Vous voilà donc , intrépide guerrier , lui cria l'Anglais; je viens, pour l'amour de votre gloire, vous arracher des bras du plaisir , afin qu'un nom pareil au vôtre ne s'obscurcisse pas dans l'oisiveté. Je viens vous défier , en vous laissant le choix des armes et la liberté de fixer le nombre des combattants : 20 contre 20 , 100 contre 100 ; je vous offre même de faire combattre 5 Anglais contre 20 Bretons que vous commanderez : parlez , choisissez. »
Duguesclin , accoudé sur le parapet , regardait Felton en affectant de ne rien répondre à ses insultantes provocations ; son silence dédaigneux augmenta la colère de l'Anglais : « Lâche I descends du haut de la tour , viens rompre une lance ; je prouverai au monde entier que ta réputation est mal acquise , disait - il. » Bertrand pouvait à peine contenir les chevaliers cachés derrière les bastions , non loin de lui. ce Descends donc , lâche , » répétait Felton en fureur. Enfin Duguesclin se met tout droit , regarde son ennemi fixement , lui tourne le dos , reste quelque temps dans cette position , et disparait sans avoir proféré un seul mot. Sur ces entrefaites , les officiers , revenant de fouiller les bois voisins , entendirent leur général parler très-haut; ne voyant personne sur les
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bastions , ils lui demandèi^ent ce qa'il avait pour se disputer ainsi avec des murailles, ce Je viens de provoquer Duguesclin de la manière la plus forte , leur dit Felton , mais il a disparu sans avoir osé soutenir mes regards. » Le superbe recommença ses apostrophes , auxquelles les échos seuls répondirent. La rage dans le cœur , Felton rallia sa troupe , et prit le chemin de la Bretagne.
Dès que Duguesclin vit que les Anglais s'éloignaient , il dépécha deux coureurs pour porter l'ordre aux garnisons de Beuvron et de Saint -Michel de se réunir le lendemain à Ventrée d'un bois fort connu des deux commandants' de ces villes , et sortit lé soir même de Pontorson , emmenant tous ses gens. Lès archers venus de Beuvron et de Saint-Michel se trouvèrent exactement au lieu indiqué. Bertrand disposait ainsi d*un corps de 1 ,000 hommes , dont 700 à cheval.
Felton , ayant perdu du tetops en se détournant pour venir à Pontorson ^ désirait le regagner ; il chemina donc toute la nuit. Duguesclin , qui dut toujours ses avantages à la rapidité de ses mouvements ^ l'atteignit au milieu des landes de Mellàc , après vingt heures de marche. Il envoya sur - le - champ un de ses écuyers au capitaine anglais pour lui annoncer que l'on venait enlever ses guilledins , afin de leur épargner la peine d'aller jusqu'en Bretagne. On appelait guilledins de très-jeunes bacheliers, étrangers au métier des armes : c'était une épithète injurieuse pour des soldats. L'Anglais , étonné de voir devant lui Duguesclin conduisant des forces égales aux siennes , répondit néanmoins avec assurance : « Allez dire à votre maître que mes guilledins serviront à le mener prisonnier , ainsi que tous les siens ; » se tournant ensuite vers ses officiers , il leur dit : « Le Ciel nous favorise assez pour offiûr
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a nos coups ce Bertrand qui a causé tant de mal à nos compatriotes : nous sommes ici en rase campagne , nous n*avons à craindre aucune de ses ruses infernales ; coipptez donc sur une victoire certaine. » En même temps il fit faire volte-face à sa troupe , et s'avança en bataille serrée contre les Français. Duguesclin n'avait pas besoin de stimuler ses compagnons ; il se contenta de parcourir les rangs , de parler à la plupart d'entre eux d'un air de gaieté : les trompettes sonnèrent, et les deux partis se hçurtèrent violemment. Du premier choc les lances volèrent en éclats , et furent remplacées par Tépée et la dague. Bertrand saisit sa hache terrible (son arme .favorite) ; il tint tête à quatre Anglais qui , s^étant dévoués pour l'immoler y s'acharnaient après sa personne ; il les abattit tous , aidé du seul GeoÛTroi de Lannion. Felton , pris deux fois par les Bretons , fut deux fois arraché de leurs mains , et finit par succomber dans un troisième engagement ; Rollin Bodin le renversa d'un coup de masse d'armes , et le fit prisonnier. Les vainqueurs irrités frappaient sans relâche sur leurs adversaires, qui n'opposaient plus de résistance. Duguesclin, toujours humain après l'action , arrêta la furie de ses soldats ; il ordonna de prodiguer des soins aux blessés , et partagea ensuite le butin aussi bien que les prisonniers entre ses hommes d'armes et les arbalétriers, en ne se réservant que Felton : ses écuyers le conduisirent au château de Pontorson.
Il est certain qu'après cette expédition Duguesclin forma le projet d'abandonner une carrière parcourue jusqu'alors si glorieusement. Heureux dans son hymen, il avait savouré avec délices les jouissances du repos. D'après les mœurs du temps , un capitaine ne pouvait, sans déshonneur , quitter le métier des armes avant que
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la vieillesse ne l'eût mis hors d'état de servir ; mais Duguesclin s'était placé au-dessus de cette considération par sa bravoure. En se retirant du théâtre de^la guerre , il s'élevait au-dessus tles préjugés de son siècle , et renonçait volontairement aux honneurs extraordinaires que la fortune semblait lui promettre : on pouvait donc le considérer comme un sage affranchi des illusions du monde. Tiphaine, transportée du sentiment de la gloire, combattit la résolution de son mari. Craignant qu'on ne lui attribuât une retraite qui priverait la patrie d'un de ses plus puissants soutiens , elle se servit de tout son ascendant pour l'engager à changer de résolution : Duguesclin céda aux instances d'une femme dont il appréciait le rare mérite. Les prières de Tiphaine le disposèrent à se rendre aux désirs de Jean de Cintré y commandant de la Guienne , qui le suppliait de venir le seconder dans une entreprise qui devait avoir les plus heureux résultats pour le service du roi*
Edouard III avait signé la paix à Bretigny , mais il ne l'observait point , parce que Jean II ne pouvait l'y contraindre : le gouverneur .anglais de la Guienne et ceux des provinces adjacentes ne cessaient de. désoler les terres de France ; ils avaient surpris le château d'Essay, place forte environnée de marais, et d'un accès très*di£Bcile. De cette position redoutable ces étrangers tenaient la province dans un effroi perpétuel, dévastaient impunément le plat pays , et couraient se renfermer derrière les inexpugnables remparts du château , sitôt que des forces supérieures approchaient. Duguesclin partit de Pontorson suivi de sa compagnie et d'autres troupes , en tout 1,1,00 féodaux et 400 ar-f chers ; il longea la frontière de la Bretagne , franchit la Loire , traversa le Poitou , l'Angoumois , et opéra sa jonction avec le sire de Cintré sur les bords de la Dor-
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dogne. Son intervention releva le courage des Français. Les habitants de la Guienne ne le connaissaient que par la voix de la renommée ; ils accoururent sur son passage pour le contempler.
Nous avons dit que Duguesçlin mettait dans ses opérations une promptitude merveilleuse : le jour même de son arrivée il investit le château d'Essay. Jean de Cintré voulait céder le commandement suprême à son généreux auxiliaire ; celui-ci le refusa , et ne fit aucune difficulté de servir sous ses ordres. La place fut attaquée à la fois des deux côtés : les assiégeants échouèrent au début de cette tentative. Bertrand , craignant de laisser fléchir l'ardeur des troupes , saisit une échelle, monte rapidement sur le rempart , et y plante son pennon en poussant son cri de guerre. A ce signal si connu , les Bretons s'élancent à Pescalade pour défendre la bannière de leur général* De son côté , l'ennemi s'efforce de l'abattre : tout plie à l'approche dès soldats de Bertrand ; les Anglais se retirent dans le corps de la place , Duguesçlin les poursuit chaudement. Trouvant le pont encombré , il passe sur des poutres jetées d'après ses ordres sur les deux parapets ; l'une de ces poutres , rongée par la vétusté , plie sous lui et se rompt : il tombe de quinze pieds au fond de la cour intérieure du château , et se casse une jambe. Se traînant dans un des angles de la muraille , Bertrand s'y adosse et attend courageusement ses ennemis, ayant à sa main sa longue hache dont il se servait avec une dextérité incroyable. Du premier coup le valeureux Breton terrasse un Anglais qui voulait se saisir de lui ; d'un revers il casse les bras du second. Deux nouveaux assaillants se présentent au momentoà ceux-ci mordaient la poussière; ils essaient de tourner ce formidable adversaire , afin de le vaincre plus facilement. Bertrand leur faisait face
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depuis quelques instants ^ mais la douleur qu'il ressentait de sa blessure , jointe à la fatigue , allait bientôt terminer cette lutte inégale , lorsqu'un écuyer nommé Hongar , du pays de Morlaix , l'aperçoit près de succomber ; aussitôt il se laisse couler le long du mur , saute dans la cour , se précipite sur les deux Anglais, perce le premier de sa, dague , et force l'autre à s'éloigner : Duguesclin épuisé tombe entre les bras de son libérateur. Des chevaliers français qui avaient brisé les barrières accourent , l'enveloppent dans leurs manteaux et le transportent ainsi hors de la cour, en mêlant des gémissements aux cris de victoire que poussaient les soldats de Cintré vainqueurs sur tous les points.
En voyant défiler ce funèbre cortège , les Bretons ne / doutèrent pas que leur commandant ne fikt mort; rien ne put contenir leur fureur, ils mirent le feu au château : « Nous voulons, disaient-ils, que ces ruines fumantes deviennent un monument de notre douleur et de l'amour que nous avons pour Duguesclin ; » et les murailles, les tours, les portes, tombèrent comme par enchantement sous leurs efforts réunis. Au milieu de ce tumulte, on vint annoncer à ces furieux que Tobjet de tant d'aOection n'avait point cessé de vivre; ils refusèrent de le croire , et continuèrent d'assouvir leur vengeance sur des décombres. Enfin , à force de soins, on ranima les esprits de Bertrand ; ses fidèles compagnons purent entendre sa voix chérie , et apprendre de sa bouche qu'il espérait encore les mener au combat.
On décida de le conduire en Bretagne. Les écuyers le chargèrent sur leurs épaules ; et , traversant ainsi la Guienne, le Poitou , l'Anjou , ils arrivèrent à Mantes dont les habitants supplièrent Duguesclin de s'arrêter
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dans leurs murs pour y attendre sa guérison. Le comte de Blois accourut le visiter» Un jour ce prince se trou-» vant seul avec le chevalier , désira le consulter sur ses affaires particulières. « La comtesse de PenthièVre et ' mes amis , dit - il , ont résolu de rassemUer extraordinairement les soldats attachés à ma cause , afin d'attaquer à rimproviste les Anglais sur tous les points , soit dans les places fortes, soit dans les camps retranchés. — Mais oubliez - vous , répondit Bertrand étonné , que la guerre n'est point déclarée en Bretagne , que les Anglais se reposent sur la foi des trai* tes? — Duguesclin, répliqua le comte, vos scrupules se dissiperont quand vous saurez ce qui se passe. Les Anglais ne cessent de dévaster les campagnes : lorsque je me plains de ces infractions, le duc de Lancastre les désavoue, il est vrai, mais Edouard commande en secret de les continuer; j'en ai des preuves irrécusables : voici un ordre textuel que le hasard a mis entre mes mains ; le monarque y désigne lui - même les points sur lesquels il «convient de diriger les excursions. » L'indignation de Bertrand fut au comble , et le comte de Blois , voulant profiter de sa colère , le somma de tenir la promesse faite par lui en entrant au service du roi de France , c'est-à-dire de venir au secours de la Bretagne quand elle serait menacée. Le guerrier n'hésita point; il promit de se trouver à Nantes au bout de deux mois, avec des troupes nouvellement rassemblées.
Duguesclin, se sentant en état de monter à cheval , partit pour Pontorson ; il fut bientôt à même de reconnaître la vérité des assertions du comte de Blois. Les capitaines anglais, ayant appris que Bertrand se préparait à regagner son gouvernement , résolurent de
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lenlever à sa sortie de Nantes. Richard de Grcvasques, le plus enti^eprenant d'entre eux , se cUargea de l'exécution de ce coup d'audace.
Le second jour de marche, Bertrand logea dans une abbaye; son escorte et sa compagnie de cent lances prirent gîte à Nozay. Grevasques arriva devant cette ville le lendemain matin au point du jour, massacra les gardes extérieures, barricada les portes au-deiiors, et s'élança vers Tabbaye ; mais un écuyer placé sur ^1^ tourelle avancée, le vit approcher, et donna l'alarme. Duguesclin descendit lentement, pouvant à peine supporter le poids de son armure"; il réunit autour de lui ses gens et le peu de soldats restés auprès de sa personne. Les Anglais, arrêtés quelque temps par les valets qui s'étaient mis en défense, envahirent la dernière cour, où Bertrand les attendait : il voulut marcher à eux le premier, quoique affaibli par de longues souffrances; on ne lui en laissa pas le temps ; les chevaliers bretons s'élancèrent en avant pour le garantir, et le retinrent au milieu d'eux. Geoffroy Levoyer, Raoul de Kergouet, le sire de Bouille, expirèrent à ses pieds, percés de coups. Les assaillants poussaient des cris de joie, regardant la prise de Bertrand comme assurée, lorsqu'on entendit le galop d'une troupe de cavalerie : c'était la compagnie de loo lances, qui accourait pour délivrer son commandant. LesBretons, encouragés parTapproche de ce secours inespéré , se multipliaient en quelque façon pour résister à l'ennemi. Grevasques , furieux de se voir enlever sa proie , redoublait d'efforts , quand il vit choir à ses côtés son fils frappé mortellement au visage : le sang de ce jeune homme rejaillit sur lui. Son émotion fut telle à la vue de ce cruel spectacle, que les armes tombèrent de ses mains : on l'entoura , et on le fit prisonnier. Le malheur de ce père infor-
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tune toucha rame dé Duguesclin, qui, toujours ma-^ gnanime , le renvoya sans rançon , lui accordant la permission d'enlever le corps de son fils.
Après avoir échappé à ce péril, Bertrand rassembla sa compagnie , et poursuivit sa route pour Pontorson* Déjà il apercevait les tourelles du château ; le son du beifroi , qui semblait annoncer de loin son arrivée , frappait son oreille ; son cœur palpitait à l'idée de se ti^ouver bientôt réuni à tout ce qu'il avait de plus ^erj lorsque le chevalier commandant Tavant-garde vint rinformer que l'on distinguait parmi les haies des hommes armés qui se cachaient mystérieusement : on sut bientôt que c'était une bande de trois cents Anglais, Bertrand prit sur-le-champ les mesures nécessaires pour fermer les différentes issues , et en peu de temps ces partisans se virent contraints de mettre bas les armes. Le chef seul, monté sur un cheval vigoureux, opposait la résistance la plus opiniâtre. Les Bretons l'assaillirent de toutes parts et l'emmenèrent prison* nier à Duguesclin, qui reconnut Robert Felton. Pendant l'absence de Bertrand, ce capitaine avait recouvert sa liberté en payant à Tiphaine la rançon exigée par les lois de la guerre : mais il ne put se consoler de sa disgrâce j le souvenir des traitements généreux qu'on lui avait prodigués au sein de la famille de Duguesclin l'importunait; pour venger son affront, Felton aurait voulu anéantir jusqu'à la maison qu'il avait habitée. En conséquence, deux jours après son élargissement, s'étant mis à visiter les quartiers anglais , il parvint par ses instances à réunir 3oo hommes avçc lesquels il conçut le projet d'aller surprendre le château de Pontorson , d'enlever Tiphaine de Raguenel et Julienne la religieuse, sœur de Bertrand; entreprise dont le succès lui paraissait infaillible, car loo archers au plus
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composaient la garnison. Felton concerta son perfide dessein avec une chambrière du château , qui promit de )e favoriser jusqu'au bout. En efiet ce jour-là méme^ avant que le soleil fût levé , elle l'introduisit dans l'intérieur des cours , en lui livrant deux des portes da parc : cette femme eut également la détestable précau*tion de laisser ouverte une des fenêtres de l'appartement principal (i).
Le capitaine appliqua une échelle à cette fenêtre, et monta, se réjouissant déjà de tout le chagrin qu'il Cimseralt au rival dont le nom seul allumait sa colère ; mais au moment où il allait entrer dans l'appartement, Julienne Duguesclin, la religieuse, éveillée parle bruit de l'alerte , se présenta , revêtue d'une armure de son frère; elle fondit sur Felton , qui atteignait déjà la fenêtre , l'attaqua courageusement , mit en pièces son casque , poussa l'échelle d*un bras vigoureux , et la renversa :. l'Anglais tomba tout étourdi sur le pavé. L'action héroïque de Julienne (2) donna le temps à la garnison et aux gens du château d'accourir de toutes parts; on assaillit les soldats étrangers qui, épouvantés par ce premier échec , lâchaient pied et s'échappaient à travers le parc, se hâtant de sortir de Pontorson ; leur bande fuyait encore lorsqu'ils rencontrèrent la troupe de Duguesclin , qui les ramena prisonniers au château. Le général breton y trouva tout le monde en rumeur : il lattribuait à son arrivée inattendue. En effet , Tiphaine et Julienne vinrent le recevoir au perron , en lui prodiguant les marques de
(1) Nous n'avons retrouTé aucune trace de ce château. (3) Julienne Duguesclin fut depuis abbesse de Saint-Georges k Hennés, et mourut dans un âge fort avaucé.
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leur tendresse : le vainqueur présenta son prisonnier aux dames ; à cette vue Tiphaine ne put contenir des éclats de rire, qui se prolongèrent long-temps : c( Ah} seigneur Felton I s'écria - 1 - elle , vous voilà encore ! quoi ! vaincu en quelques heures par la sœur et par le frère, c'est trop pour un vaillant homme comme vous. » Duguesclin , étonné de ce discours , en demanda l'explication ; on la lui fournit : « Gomment , capitaine I dit-il à Felton, surprendre des dames endormies dans leur lit I c'est déloyal, vous en avez reçu la seule punition que méritait votre procédé : car être battu par moi, c'est convenable, et d'ailleurs vous y êtes accoutumé ; être battu par une religieuse, c'est vraiment trop surprenant. »
Bertrand , n'écoutant que sa bonté ordinaire, aurait néanmoins oublié les torts de Felton , en raison de la singularité de Taventure , si on ne lui eût fait connaître les moyens mis en œuvre par l'Anglais pour s'introduire dans Pontorson. Indigné de sa perfidie, Bertrand l'accabla des plus sanglants reproches, et le fit reléguer au fond de la grosse tour. La femme qui avait livré à l'ennemi une des portes de la place , fut enfermée dans un sac de cuir et jetée à l'eau, châtiment réservé aux traîtres.
La situation critique de la Bretagne ne permettait pas à Duguesclin de goûter long -temps le repos : quoique la guerre ne fût pas déclarée ouvertement , les ravages continuaient des deux côtés ; de sorte que les peuples , toujours trompés dans leur fausse sécurité , demandaient à grands cris qu'on les tirât de celle incertitude , souvent plus difficile à supporter qu'un malheur dont on connaît toute l'étendue et dont on peut prévoir le terme. Les Bretons, exaspérés , force-
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rent enfin Charles de Blois h décider sa querelle avec son compétiteur. Le conseil arrêta que l'on rappellerait Duguesclin , dont le nom inspirait aux soldats une confiance aveugle : on dépêcha vers lui un baoneret, qui vint le sommer de tenir la promesse faite au duc de Bretagne à son retour de la Guienne.
Ainsi que tous les gens sages » Bertrand pensait que cette fameuse querelle devait se vider violemment d^un seul coup ; il s'empressa de quitter Pontorson , et arriva h Nantes vers les premiers jours d'avril i363 : on lui fit un accueil capable d'embarrasser sa modestie. Charles de Blois lui conféra le commandement général des troupes : en vain voulut-il s'en défendre , regardant les sires de Rohan , de Laval et de Beaumanoir comme plus dignes de cet honneur par leur rang et par leur mérite; mais ces trois barcms furent les premiers à le presser d'accepter, pour le bien public, la charge de laquelle dépendait le salut du duché. Le prince remit à Duguesclin les insignes du commandement, un bâton d'argent parsemé d'hermines* Bertrand , dont l'activité pas* sait toute croyance , se mit à parcourir les villes , les bourgs et les moindres cantons. A sa voix , les plus attiédis se ranimèrent ; il compta bientôt sous ses ordres 2a,ooo hommes, dont 5,ooo de cavalerie. Dès que l'armée eut terminé ses préparatifs , Charles de Blois envoya un héraut à son compétiteur pour lui déclarer la guerre, attendu qu'on n'avait cessé de violer les conditions de la trêve» Jean de Montfort répondit qu'il le ferait repentir d'avoir provoqué une rupture aussi éclatante.
Duguesclin commença les opérations par le siège de Carhai'X , qui dura trois semaines ; il marcha ensuite contre lé château de Bécherel , forteresse dont la prise pouvait entraîner des conséquences très-fàcfaeuses pour
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le parti contraire. Les Anglais se concentrèrent à trois lieues de Bécherel , avec l'intention de bloquer étroitement les lignes formées par les assiégeants. A leur approche , Bertrand manifesta l'intention d^abandonner les travaux et de tenter une bataille en rase campagne ; mais il s'aperçut dès-lors que le titre de commandant en chef, dont on l'avait décore , ne le rendait pas maître de prendre les résolutions qu'il jugerait convenables. Le conseil du comte de Blois voulut que l'armée ne fit aucun mouvement. Bertrand , obligé de se conformer à cette décision suprême , se retrancha si bien dans sa position, que les généraux anglais , indignés de voir consumer le temps en efforts impuissants , obligèrent Montfort à défier son rival en combat singulier, Duguesclin , dont la finesse égalait le courage , profita de l'impatience de l'ennemi pour sortir de la situation critique oii il se trouvait contre son gré : Bertrand fit refuser le cartel , en offrant de vider l'affaire, dans un délai de huit jours, par une action décisive qu'on livrerait au milieu des landes d^Evran. Cette proposition , acceptée par le présomptueux Montfort , sauva d'une ruine certaine l'armée de son compétiteur.
Les hostilités cessèrent durant une semaine : les deux partis profitèrent de cet intervalle pour réunir jusqu'à leurs plus faibles ressources. Chandos , commandant les troupes anglaises , les concentra sur un seul point , et vint joindre Montfort , accompagné de Robert KenoUes et du sire de Montagu , ses lieutenants. Au jour marqué , les vastes plaines d'Evran virent se déployer des masses énormes. On distinguait, à la tête des Bretons du parti de Montfort , Olivier de Clisson, depuis connétable de France , Tanneguy-Duchâtel , Olivier de Cadoudal et Pierre de Lanvaux ; ils suivaient à
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regret les mêmes enseignes que les soldats d'Edouard III : cette armée renfermait dans ses rangs 189000 hommes. Celle de Charles de Blois , plus nombreuse , se composait en entier de Bretons ou de Normands ; on y voyait tout ce que le duché comptait de plus illustre : les sires de Rohan , de Laval , d'Avaugour , de Raits , de Rieux, de Malestroit , de Pellevé , de Penhouët , de Quélen , de Cornouailles , de Porrohet , de Tintiniac , de Beaumanoir y de La Marche , etc. Dnguesclin pouvait concevoir un juste orgueil en voyant marcher sous ses ordres les chefs de ces puissantes maisons. La journée se passa en escarmouches très-opiniâtres; elles furent toutes à l'avantage du parti des Penthièvre. Le lendemain matin on fit de très-bonne heure les apprêts d'un engagement général : déjà les lignes achevaient de se foiiner ; déjà le hennissement des chevaux et les acclamations des guerriers répondaient au son éclatant des trompettes , lorsque les évêques, qui se trouvaient dans les deux camps , vinrent se placer spontanément au-devant des rangs , prêts à se heurter» Les combattants , retenus par le respect , s'arrêtèrent ; les prélats entrèrent en conférence au milieu de la plaine , et décidèrent de mettre un terme au difi^rend qui depuis si long-temps agitait la nation. On applaudit de part et d'autre à leur zèle , d'ailleurs fort respectable. Duguesclin fut le seul qui n'approuva point cette démarche; toujours profond dans ses jugements , il prévoyait qu'on n'observerait jamais bien une simple trêve , et que la querelle ne serait véritablement terminée que lorsque l'un des deux compétiteurs aurait reçu le coup décisif. Il ne doutait pas que , si on livrait bataille , les résultats ne fussent favorables à Charles de Blois ; aussi s'opposa-t-il à toute espèce d'arrangement : son opinion ne prévalut point-
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Les ëvêqaes obtinrent que les deux rivaux s'abouclieraient ; ils leur peignirent avec chaleur les maux de la guerre, leur montrèrent les Bretons prêts à s'égorger pour des intérêts privés ; ils finirent par les faire consentir à un partage* Les soldats, dont la première effervescence s^était calmée pendant qu'on parlementait , témoigner rent par des cris la joie que leur causait la proposi** tion émanée des évêques : la conVjention fut donc fvo^ clamée ; les soldats des deux camps se mêlèrent , et chacun regagna ensuite ses foyers* Ainsi finit cette campagne. Duguesclin dit au comte de Blois , lorsqu'il le vit signer la convention : « Seigneur , nous avons manqué une belle occasion de vous faire seul duc de Bretagne, n On ne demeura pas long-temps sans reconnaître la justesse de ses prévisions.
Les parties belligérantes ae donnèrent réciproquement des sûretés (fin de i363). Montfort menpc^ de rompre les négociations si Bertrand n'était pas compris au nombre des otages , ne doutant pas que son rival n'oserait rien entreprendre tant qu'il serait privé de ce vaillant capi* taine. Duguesclin aurait pu alléguer les obligations qui l'attachaient au service du roi de France , et ce motif eût paru légitime à tous les yeux : ne voulant cependant pas que son pays pût lui reprocher d'être une des causes volontaires de ses malheurs , il se résigna , eu obtenant néanmoins qu'on le relâcherait au bout d'un mois. Il espérait que , dans cet intervalle , les principales clauses du traité seraient posées irrévocablement, ou que la guerre recommencerait incontinent i Duguesclin pensait que , dans ce dernier cas , il lui serait permis de reprendre le commandement de l'armée. Le sort trompa ses calculs : voici comment.
L'accord conclu dans les landes d'Evran avait be-
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soin de la sanction de Jeanne de Penthicvre , liértlièi e véritable de Jean III , et de qui Charles de Blois tenait ses droits sar le duché. On n'avait pu la consulter , puisque l'arrangement s'était opéré sur le terrain , et que cette princesse se trouvait alors retenue à Nantes^ Elle manifesta une indignation extrême en apprenant que Pon venait de disposer de son héritage sans son aveu , et déclara que nulle considération ne la ferait consentir au partage. D'un autre côté le roi d'Angle* teiTe , ayant vu avec regret aplanir ces différends , attisait le feu de la discorde ; il ne se donna point de repos que les négociations ne fusaient rompues. Ainsi les habitants de ces malheureuses contrées furent encore trompés dans leurs espérances : tout reprit l'aspect de la guerre. Les hostilités ne se déclarèrent pas d'abord ouvertement; mais chacun se tint sur la défensive. Bientôt de légères escarmouches , des reoconti*es journalières entre des corps isolés , recommencèrent à porter la désolation au sein des campagnes. On rendit les otages de part et d'autre : cependant , au mépris des lois de l'honneur, Montfort retint Duguesclin et le confia en dépôt à Felton , le même qui avait été fait prisonnier plusieurs fois par cet intrépide guerrier. Ce capitaine venait de payer sa seconde rançon , et se trouvait , par le plus abominable abus de la force , le geôlier de celui dont naguère encore il était le captif.
Depuis un an Bertrand languissait dans la détention la plus arbitraire ; on lui avait accordé comme une grâce de sortir, une heure par jour , du château de Bécherel, environné d'une forte escorte. La surveillance que l'on observait à son égard diminua insensiblement : il n'eut bientôt plus pour gardien qu'un jeune bachelier âgé de quinze ans , fils du capitaine
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Felton. Dès ce moment Taudacieux Breton conçut le projet de briser ses fers. Comme on le menait promener chaque jour dans le même lieu , il envoya un dimanche son écuyer, qui ne l'avait pas quitté durant sa captivité, l'attendre à l'entrée de la forêt avec deux chevaux très^vigoureux. Tout s'exécuta selon ses dé-* sirs : lorsque Duguesclin fut arrivé , ainsi que le jeune Felton , à l'endroit indiqué , il sauta sur un des chevaux , et dit au bachelier : ce Mon enfant , votre père sait ^ès-bien que je suis retenu prisonnier injustement ; je ne lui ai point engagé ma parole d'honneur, ainsi il comprendra que je me sois soustrait violemment à an esclavage aussi peu mérité. » En disant ces mots il s'éloigna. Le jeune Felton , le voyant partir, fit retentir la forêt de ses plaintes : ce Vaillant chevalier, criait-il , vous allez être la cause de ma mort ; mon père me tuera. » Les pleurs de cet enfant touché-rent Duguesclin ; il revint sur ses pas , et lui dit : a Si votre père veut vous maltraiter, venez vous réfugier chez moi à Pontorson ; je me charge de votre sort. » Piquant ensuite son cheval , il disparut dans l'épaissenr du bois.
Montfort , irrité de l'évasion de Bertrand , accusa Felton de s*être laissé gagner par de l'argent : on savait que le capitaine anglais en était fort avide. Mais Duguesclin , trop généreux pour laisser planer un tel soupçon sur ce chevalier , publia une déclaration de ce qui s'était passé , certifiant sur son honneur que Felton disait l'exacte vérité. Celui-ci , nullement sa* tisfait , adressa un cartel à son ancien prisonnier, qui l'accepta ; mais le dauphin fit porter le différend au parlement : l'affaire fut plaidée solennellement. La cour arrêta que Duguesclin n'avait point forfait à l'hon-^
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near, puisque deux cents chevaliers à bannière attestaient que , d'après les arrangements convenus , il ne devait demeurer en otage qu'un seul mois.
Bertrand, ayant brisé ses fers (commencement de i364), alla se jeter dans Guingamp , la placeja plus voisine , et se préparait à la quitter pour gagner sa résidence de Pontorson , lorsqu'il vit sa maison entourée par une foule de gens qui criaient : a Vaillant Duguesclin , ne nous abandonnez pas ! i» Fort étonné de ces paroles , il demanda ce qu'on voulait de lui : les magistrats lui apprirent que les Anglais tenaient deux châteaux voisins, Trogof etPithiviers , et qu'ils commettaient de tels ravages , que les habitants avaient résolu d'abandonner leurs demeures et de s'expatrier si Bertrand ne consentait à délivrer ces contrées de ces cruels ennemis. Duguesclin ne fit aucune difficulté de se rendre au vœu public , en déclarant toutefois qu'il entendait être secondé vigoureusement. On mita sa disposition tout ce qu'il jugea convenable , et dans l'espace de quelques jours , par la seule force de son génie, le guerrier sut se ménager des ressource^ dont on ne soupçonnait pas l'existence : il inspira une telle confiance , que les bourgeois de Guingamp formèrent un corps d'arbalétriers , et consentirent à partager les dangers de l'expédition. Bertrand prit la moitié de la garnison de Pontorson , obtint quelques troupes de la comtesse de Penthièvre , appela auprès de lui les chevaliers bretons qui habitaient non loin de là , visita les châteaux , les manoirs , les abbayes , et y recueillit des hommes, des armes et des vivres; enHn', en peu de temps , il se trouva comme par enchantement à la tête de 6,000 combattants. Duguesclin marcha aussitôt contre Pithiviers , château construit au milieu des ma-
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rais : le gouverneur se nommait Jacques Davy. Jeanne de Rostremen , veuve d'Alain , sire de Rohan , éprise de ce capitaine, qui passait pour le plus bel homme de PAngleterre, venait de l'épouser : elle habitait avec lui Pithiviers,
La position de la place rendait lentreprise fort difficile; mais , à l'aide des villageois accourus de divers lieux, Duguesclin parvint à élever une chaussée très-large , fit approcher les machines de guerre, battit le^ murailles 9 et pratiqua une large brèche : ses gens s'y précipitèrent en fureur ; les paysans eux-méme$ montèrent à Tassant. Pendant que les uns s'élançaient vers les remparts, d'autres s'attachaient à enfoncer une porte de secours ; ils la couvrirent de matières combustibles , et parvinrent ainsi à y mettre le feii. Davy, jugeant à l'acharnement des Bretons que sa ruine était inévitable , n'aspirait qu'à faire payer cher sa défaite ; déjà une foule d'assaillants Tentouraient: les assiégeants , irrités d'une défense trop prolongée , venaient de livrer le château aux flammes , ne faisant. quartier à personne; ils cherchaient le gouverneur , pour l'immoler. Duguesclin , qui reprenait son caractère humain dès que la résistance cessait , fit abattre lui-même les échelles afin que personne ne montât plus , et s'avançant au milieu de la scène d'horreur que présentait l'intérieur de la place , il prit Davy sous sa protection , en écartant ceux qui le serraient de trop près , et arracha à la brutalité des soldats Jeanne de Rostremen , après laquelle les Bretons s'acharnaient, voulant la punir d'avoir répudié le beau nom de Rohan. Le cbâteau de Trogof n'imita point Pithiviers ; il capitula à la première sommation.
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