‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siécles (volume 2)Chapitre 20 sur 25 · OUriEE DE CLISSOH · texte numérisé non relu

OUriEE DE CLISSOH

tous les diables de l'enfer Toot gardé des mains de moi et de mes gens , car il y eat lancé sur loi et gelé plus ^ soixante coups d*épée et de coatean , et qnand il fbt chutté de cheral je cuidois qu'il fat mart(T). a Cenx qui s'attachent à étudier le coeur humain tnmveroDt sans doute étrange de voir Hontfort reprocher à un antre d'avoir laissé échapper Olivier, lui qui, quatre ans auparavant, d'un mot aurait pu trancher les jours de ce redoutable ennemi, retenu prisonnier an châtean de THermine. Au reste, si Olivier n'avait pas encore œasé de vivre, sa mort n'en paraissait pas moins prochaine: il fit son testament, diaprés lequel on vit que le puissant vassal possédait (la dot de ses filles payée) 1,700^000 livres de nos jours, en mobilier, numéraire^ joyaux^ ses domaines territoriaux valaient le douMe : il avait conquis ces richesses sur les Anglais. Les rançons pioduisaient alors des gains considérables: dans l'espace de vingt ans , le sort des armes fit tomber entre ses mains 160 bannerets, qui se virent obligés de se racheter an prix de i5,ooo livres chacun (a). Contre tonte espérance, Clisson se trouva hors de danger an boni d'une semaine, grâce aux soins de deux praticiens allemands. Quoique Olivier ne craignit plus pour sa vie, cependant il ressentait des douleurs très-aiguës : l'espoir d*nne ptochaine vengeance pouvait seul apporter quelque adoucissement à ses maux; en eSèt, Charles YI ne se montrait animé que du désir de lui tenir parole. En apprenant l'assassinat du premier officier de la couronne , le roi avait donné les marques de la plus violente colère : il était rentré à l'hôtel Saint-Paul dans une agitation qui ne se calma jdus ; la douceur habituelle de son caractère

(1) Froîssard, liv. n.

(q) Lobineaa , t. n , preuTes.

fit place à une acrimoDie que le moindre incident excitait au plus haut degré ; il éclatait en fureur lorsque le hasard lui rappelait cette criminelle tentative envers la personne de son connétable.

Charles YI somma le duc de Bretagne de lui livrer le sire de Craon; Montfort répondit qu'il ignorait absolument si le fugitif s'était retiré dans ses états : sur cette réponse ) des commissaires fuirent envoyés pour saisir les terres que Pierre de Graon possédait dans le Maine et dans l'Anjou. Le duc protesta contre ce séquestre, en qualité d'acquéreur tout récent de ces domaines. Le courroux du roi ne connut plus de bornes ^ et , ne pouvant atteindre le véritable coupable , le monarque dirigea ses poursuites contre Montfort , qu'il regardait comme l'instigateur de l'assassinat ; il manifesta hautement l'intention de porter la guerre en Bretagne, et ordonna sur-le-champ les préparatifs de cette expédition. Les ministres le secondaient de tout leur pouvoir; ib étaient amis du connétable, et avaient pour eux l'opinion publique. Les oncles du roi, tremblant pour Montfort, qu'ils chérissaient en ^^aison de la liaine qu'il portait à Olivier , mirent en jeu tous les ressorts de Tintrigue pour faire échouer ce projet. Charles YI reçut des avis anonymes, qui le menaçaient des plus grands malheurs s'il persistait à fondre sur le duc lean lY. Faire partir le roi ou le faire rester, devint l'unique objet de toutes les brigues : le voyage de Bretagne occupait les esprits; un noir pressentiment semblait annoncer quelque calamité. Charles YI n'en travaillait pas moins à poursuivre ses desseins ; en vain le duc de Bourgogne voulut-il lui alléguer les fatigues d'une campagne commencée au fort de Tété : « Je me porte mieux à cheral que dans Tolsiveté , lui répondît son neveu très-sèchement ; ceux qui pie conseillent autrement ne m'aiment pas , et ne cher-

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chent pas à me plaire. » Enfin il partit pour le Mans j le VA juillet iSga , a^ec 10,000 hommes; ses deux oncles , commandant d'autres divisions de troupes , ar-« rivèrent le plus tard qu'ils purent. Les intrigues recom-r mencèrent dès que l'on atteignit la capitale du Maine ; la faction opposée essaya vainement de détourner le roi , de la guerre. Les hérauts publièrent Tordre suprême d'après, lequel l'armée devait se ranger en bataille hors de la ville du Mans « le i^' août au matin. Ce jour-là le roi se trouva fort inconmiodé par des spasmes nerveux; mais ayant retrouvé du calme, il fit donner le signal du départ ; ainsi le connétable triomphait. Pendant que l'armée (i) défilait sous les murs de la ville et se mettait en colonne de marche , Charles YI assistait à l'office divin dans l'église cathédrale ; il paraissait inquiet , accablé sous le poids de pénibles rêveries. Le prince refusa de toucher aux mets qu'on venait de lui servir, et ne prit qu'un peu de clairet. A l'issue de la messe il monta à cheval ; l'horloge de la ville sonnait onze heures; la chaleur se faisait déjà sentir vivement, et le roi l'éprouvait d'autant plus qu'il était vêtu comme en plein hiver : on ignore la cause de cette singularité. Charles YI portait sa jaque* de drap d'or, recouverte d un manteau ; un vaste chaperon de veloars écarlate couvrait sa tête; un collier de grosses perles , présent de sa jeune épouse Isabeau, pendait à son cou. lies gens de la suite particulière du roi marchaient à quelque distance, afin de ne point l'incommoder par la poussière qui s'élevait sous les pieds des chevaux. Les

(i) Louis de Çlermont la commandait spécialement. Les historien^ fpodernes disent que le connétable avait suivi le roi : c'est une ery-çur; les chroniques contemporaines assurent qu'Olivier souffrait pnçprp trop de ses blessures pour pouvoir monter à cheval.

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ducs de Bourgogne et de . Berri cheminaient à côté l'un de l'autre; le duc de Bourbon, le sire de Gouci, le comte de Clermont, don Pèdre de Navarre, suivaient les deux régents. Les personnes les moins éloignées du monarque étaient deux pages : l'un portait la lance de Charles VI , l'autre son casque de bataille, exhaussé sur le pommeau de la selle. La lance , remarquable par le travail et par la trempe de Tacier , venait du duc de Berri , qui en fit fabriquer douze pareilles dans la capitale du Languedoc (i). (Froissard, liv. iv« )

Le roi traversait la forêt du Mans, et longeait seul la lisière du bois; tout*à-coup un homme, vêtu singulièrement , sort du milieu des arbres, saisit la bride du che-p val en disant : « Boi , ne chevauche pas plus avant , mais retourne, car tu es trahi* » Ces paroles, et l'apparition de cette espèce de mendiant, tirèrent Charles YI de sa préoccupation, sans l'épouvanter néanmoins, comme quelques écrivains l'ont dit. Le prince ne discontinua pas de marcher : il pouvait regarder cet étrange avis comme une ruse employée par ceux qui voulaient em* pêcher l'expédition d'avoir lieu. Cependant les gardes accourus de divers points repoussaient l'inconnu , qui répétait par intervalle et d'une voix forte le fatal avertissement, en cherchant toujours à joindre le roi : enfin il se retira , se perdit dans l'épaisseur du taillis , et, chose assez surprenante, on ne l'arrêta point. Charles YI, absorbé plus que jamais par de tristes pensées , acheva de traverser la forêt , au sortir de laquelle s'ouvrait une plaine argileuse qui réfléchissait fortement les rayons du soleil; on n'entendait raisonner ni le pas des fantas^

(i) La mannfactare d'armes de Touloase fut célèbre dans le moyen âge; elle rivalisait avec celle de Bordeaux. Bajazet en tira plusieurs (irmes de prix, ce qui la mit eo réputation dans tout l'Orient.

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sins, ni celai des chevaux, puisqu'ils marchaient sor le saUe. Le silence morne qoi enyironne le corl%e est bmsqaonent intenrompa par le brait de la lancé royale, qae le page laisse tomber sor le caaqœ de son compa-* gnon qai le précédait immédiatement. A ce choc inattenda Charles VI tressaille , se retoame et voit toat près de sa poitrine le fier de cette lance que Ton relevait avec vivacité; le prince frissonne, sa léte se perd , il croit disdngacr le diqaetis des armes; Payertissement dn mendiant lai revient à l'esprit , l'assassinat encore récent da connétable reparaît à son imagination: l'infortané se voit environné d'ennemis ; il tire son épée, poosse son cheval sur ses pages et les roiverse : « En avant sar les traîtres ! » s'écrie-t-il d'ane voix altérée. Charles agite le glaive sans vouloir rienécoater: toat fuit, tontse disperse. Le dac d'Orléans, son ùère bien-aimé , se présente 9 espàant le contenir, mais le prince fond' sar lai comme on fiirieax, et Loois de France n'échappe à ce péril qœ par une ]Nx>mpte faite. Cbacnn courait, sans songer à se défendre ccmtrele roi; enfin le dlieval haletant de fiitigne s'arrêta : Charles Yl continuait à frapper, quoique le fisr se fiât cassé dans ses mains. Cette scène affreuse dura près d'une heure. Froissard , contemporain , mais âoigné des lieux oà ^événement se passait, assure que personne ne fut tué; le moine de St^Denis, ^ fiusait partie du corl%e, dit que le roi blessa mortellement quatre écuyers, et cite parmi eux le |eune Héraclins de Pol^nac. Guillaume Martel, chevalier normand fort aimé de Chailes VI, sauta l^èrement sur la croupe dn destrier » et embrassant étroitement son maître , lui ôta ainsi l'nsage de ses mains. Le roi ne connaissait aucun de ses serviteurs : on le tenait couché sur le sable; il finit par S'évanouir. < Le voyage est fait pour cette saison, »

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dit le duc 4e Bourgogne , d'un ton d'assurance. Les troupes reçurent incontinent Tordre de rebrousser che-^ min , et de regagner le Mans : on y transporta le mal-* heureux prince dans un chariot à boeufs, la seule voiture que l'on put se procurer en ce moment. Arrivé au Mans, Charles VI fut plapé dans la salle du palais épiscopal ; on lui prodigua les secours que nécessitait son état. On laissait entrer tout le monde : plusieurs envoyés d'Angleterre, assurent la plupart des historiens , y pénétrèrent comme les autres , et ne purent s'empêcher de témoigner leur joie , ne doutant pas que cette catastrophe n'eût pour la France de terribles conséquences. Le fait est vrai à l'égard de ces personnages, mais il est certain que le roi Richard II et la ville de Londres montrèrent de véritables regrets en apprenant ce funeste accident (i)« Charles YI demeura plongé deux jours entiers dan^i une léthargie complète ; sa çtial^ur était presque éteinte. Les médecins , après L'avoir cru mort pendant plusieurs heures , parvinrent à ranimer ses forces vitales, sans pouvoir néanmoins ramener sa raison : il paraissait en être privé totalement. Ces médecins déclarèrent qu'il n'y existait aucun symptôme de poison, ce qui fit cesser les fâcheuses runieurs répandues parmi le vulgaire. Les hommes dç l'art pensaient que l'ardeur du soleil , auquel le ro^ était resté exposé long-^temps, avait pu occasionner une congestion au cerveau; désordre d'autant plqs facile à se développer, que les es{»rits du jeune prince s^ trouvaient livrés depuis quelque temps à une exaltation iae3q)rimable (a).

Comme le merveilleux se mêlait alors aux fail9 i.m*

(i) Rapîn Thoiras , t. ii.

{2)Anonyme de Saint-Denis ^ lir. xii, chap. 3.

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portants , les chroniques de là Bretagne et da Maine disent que pendant la léthar^e da roi le grand anneau de la Vierge Marie , de Téglise de Saint-Julien du Mans , roula une heure autour du doigt de la sainte , sans qae personne y touchât. ( Manuscrits du seizième siècle , p. 263.)

Charles YI entrait dans sa vingt- troisième année ; la

reine, plus jeune, attendait le moment de deyenk* mèrer

on eut soin de lui cacher ce malheur. Les oncles du roi,

profitant de la circonstanco, s'emparèrent du ponvoir et

. culbutèrent le parti de Clisson.

Le connétable se rétablit beaucoup plus promptement que ses amis et lui-même ne l'avaient espéré : déjà Olivier voyait le moment oîi il pourrait aller rejoindre le roi; déjà il se représentait au milieu des états de son ennemi, vengeant sa propre querelle les armes à la main ; mais la nouvelle de la catastrophe du Mans vint dissiper ces rêves brillants: il en fut atterré, et ne songea plus qn'aux maux prêts à fondre sur la France. Hélas ! ses craintes n'étaient que trop réelles ; les difficultés qui s'élevèrent subitement pour savoir quel serait le prince du sang qui exercerait la régence , faisaient présager des désastres sans nombre. Le droit de la naissance la mettait aux mains de Louis d'Orléans , frère da roi ; mais sous prétexte que ce prince était trop jeune et trop léger, le duc de Bourgogne l'évinça , et prit sa place. Le duc de Berri , d'un caractère apathique , se désista de ses prétentions ; mais il voulait de l'argent : son frère lui en promit en quantité.

Le nouveau régent se montrait depuis long-temps le plus implacable ennemi de Clisson. Au mépris des services éminents que ce guerrier lui avait rendus lors de la succession des états du comte de Flandres , le duc de Bourgogne saisît la première occasion qui se présenta

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pour lui faire sentir combien l'ingratitude est redouta- ' ble. Les princes s'étaient hâtés de congédier les troupes, sans acquitter la solde arriérée. Les archers , fort mécontents , vinrent porter plainte à Glisson , leur défenseur naturel , en sa qualité de chef de Farmée ; ils le supplièrent de les protéger en cette occasion. Olivier promit d'employer tout le crédit que lui donnait sa charge. En eSet , quoique convalescent et fort affaibli , il se présenta à l'hôtel d'Artois oii le duc de Bourgogne venait d'arriver ; il exposa à ce prince les plaintes des archers et des gens d'armes, et demanda , peut-être avec^ trop de hauteur, qu'on payât à l'instant la solde arriérée, ce Glisson 9 lui dit durement le régent , vous n'avez que faire de vous embesogner de l'état du royaume , il a eu malheur tant que vous vous en êtes mêlé. Oîi diable avez-vous assemblé tant de finance ? le roi , mon frère le duc de Berri et moi , ne pourrions en mettre autant ensemble. Partez de ma chambre , hissez de ma présence, et faites que oncques je ne vous voie; car ce n'étoit l'honneur, je vous ferois l'aulre œil crever. » Un pareil langage tenu au premier officier de la couronne, à un vieux guerrier dont la nation appréciait les services , montrait la ligne qu'allait suivre le nouveau régent. La ruine de Glisson fut donc résolue ; celui - ci l'apprit de bonne heure, grâce au duc d'Orléans qui lui montrait un intérêt généreux. Olivier sut , à ne pas en douter, que sa maison allait être cernée le soir même : profitant des avis qu'on lui donnait , il sortit par une issue souterraine, et se trouva en quelques instants hors des murs de Paris , suivi d'un seul page. C'est ainsi que le héros de Rosebec abandonna, comme un fugitif, la capitale du royaume , oh dix ans auparavant on l'avait vu entrer en triomphateur et en maître. Glisson gagna la forteresse de Montlhéri , qui lui appartenait ; mais on

TÎntrinfoniier, an boat de quelques beores, que le sire de Châteanmorand , lieutenant de Piifli|^ - le -Bardi , accooraît poor PinTcstir avec des farces ooosidérahles : il sortit de Montihéri , accompagné d une partie de sa garnison , se fraya nn passage par la force a traTers la Beance , et arrÎTa dans ses domaines de Btetagne , décidé à soutenir seul la gnene contre les r^ents de France. Cenx-ci lui dépêchèrent qoatre hérauts d*armes pour le sommer, au nom du roi , de remettre Vépée de connétable. Oliyier reçut ces messagers à Josselin , les fit magnifiquement traiter, les combla de présents, et les reuToya porteurs de cette réponse : a Le roi Charles TI m*a donné l'épée de connétable, et |e ne la rendrai qu'à la mort. » Le duc de Bourgogne , ne gardant plus de mesure , lui fit faire son procès par le parlement : on observa à son ^ard les formes ordinaires. Le délai prescrit pour la comparution étant expiré , Clisson fiit appelé trois fois, à la table de marbre , au perron , à la porte du palais : personne n'ayant répondu , le parle^ ment condamna Oliviar, comme £iux traître, à être banni et amendé de 100,000 livres (un million) (10 décembre 1392 ).

Cet arrêt indigna Paris et les provinces. Le duc d'Orléans refusa d'assister à ce jugement inique, car chacun savait que Clisson avait toujours bien servi l'Etat. L'intérêt que ce prince témoigna au connétable dans cette circonstance, fiit l'origine de la rivalité des deux maisons de Bourgogne et d'Orléans.

Clisson étant banni , le régent oflSrit Fépée de connétable au sire de Couci : cet illustre vassal eut la délicatesse de la refiiser ; Gui de La Trémouille imita une aussi noble conduite : Philippe d'Artois , comte d'Eu , petitfils du fameux Robert d'Artois et gendre du duc de Berri, ne se fit pas scrupule de l'accepter.

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Après sa condamnation par le parlement , Olivier ne reparaît plus sur la scène politique , et dès ce moment cesse d'appartenir à Thistoire de 'France. Ce guerrier vécut encore quatorze ans qu'il passa en Bretagne , toujours puissant , toujours redouté et toujours malheureux. Nous consacrerons le dernier livre à parler de ces quatorze années , qui ne sont pas dépourvues d'intérêt.

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