LIVRE IV
CHsson devient plus puissant que jamais. — Maladie de Charles YI. — Le duc de Bourgogne , devenu régent > accable Olivier de sa disgrâce.
Glisson, ivre de ressentiment , quittante châteaa de THermine , et , sans aller visiter ni sa famille ni ses domaines , il partit pour Paris , accompagné d'un seul page. Le roi et sa chevalerie avaient abandonné l'Ecluse depuis plus de quinze jours. A la nouvelle de l'arrestation du connétable , un cri d'horreur s'était élevé dans l'armée ; mais le découragement ne tarda pas de succéder à l'indignation : les bannerels , ainsi que leurs gens , abandonnèrent le camp et regagnèrent leurs foyers ; on se hâta de licencier les troupes soldées , que l'Etat ne pouvait garder trop long-temps sur pied ; enfin ces vastes préparatifs , pour lesquels on avait épuisé les ressources du royaume, furent encore en pure perte. Ainsi les deux expéditions les plus formidables que la France eât jamais disposées contre TAngleten^e, et dont chacun
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espérait des rësnilats aussi utHesque glorieux, ëcliouèrent par suite de deux intrigues ourdies avec la plus odieuse lâcheté.
Olivier, arrivé à Paris , y trouva tout le conseil dans la consternation : on lui témoigna peu d'empressement. Les oncles du roi, ses ennemis déclarés, heureux de le voir humilié , saisirent cette occasion pour chercher à le perdre dans Tesprit de Charles YI : ils purent croire quelques instants d'y être parvenu. Le roi reçut froidement le connétable ; cduî-ci ne se laissa pas intimider par cet accueil : « Seigneur, dit-il en se jetant aux preds du monarque, jamais je ne me suis rendu indigne delà charge de premier officier de la couronne, dont vousavez daigné me revêtir ; si quelqu'un ose ici me démentir, je jette mon gage : » en même temps il laissa tomber son gant; personne ne le releva. « Seigneur, continua Olivier, en exerçant la charge de connétable , j'ai été ar* rêté traîtreusement par le duc de Bretagne; cette violence inouïe a suspendu l'expédition d'Angleterre , et finalement l'a fait échouer : je demande une réparation éclatante , et si vous croyez qu'elle ne doive pas m'être accordée, je vous prie de reprendre l'office de connétable , dont je me démets entre vos mains. »
Le roi parut touché du malheur d'Olivier, néanmoins la présence de ses oncles l'empêcha de manifester ouvertement tout l'intérêt qu'il lui portait. » Je penserai à votre affaire, répliqua-t-il ; mais en attendant je vous dirai que vous avez commis une grosse faute en vous laissant conduire au château de THermine par votre plus cruel ennemi : le duc de Bretagne vous a joué comme un enfant. — Eh 1 monseigneur, répondit Olivier, il me montroit de si beaux semblants , que je ne lui osois pas refuser. »
Les services passés du hanneret breton ramenaient
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déjà Charles VI à des dispositions plas favorables , lorsque le duc de Bourgogne le retint par cette phrase adressée à Olivier d'un ton ironique : « Je vous coidois plus subtil que vous n'êtes. » Clisson aurait pu repondre au duc s a Vous me regardiez comme subtil loi^ue mon bras et mon courage vous mettaient en possession de vos états de Flandres. » Au reste , le conseil ne partageait pas à l'égard d'Olivier les sentiments des oncles du roi r deux partis bien distincts s'y disputaient l'avantage de s'emparer de l'esprit de Charles YI , et de gouverner au nom de ce prince ; l'un reconnaissait pour chefs les ducs de Berri et de Bourgogne , l'antre les guerriers les plus fameux de cette époque , le sire de Couci , le maréchal de Sancerre , le comte de Saint-Pol , le maréchal de Blainville ^ l'amiral Jean de Vienne et le chancelier La Rivière. Ce parti ^ quoique composé d'hommes recommandables, et jouissant de l'estime publique, subissait la loi des oncles du roi y vu l'impuissance de placer à sa tdte un chef rempli de résolution, et d'une consistance personnelle non équivoque. Clisson, quoique disgracié, parut propre à remplir ce rôle , autant par son caractère et sa réputation militaire que par ses immenses richesses, qu'il savait prodiguer lorsque la nécessité l'obligeait d'abaisser des rivaux. Olivier embrassa d'un coup d'œil la véritable situation des choses ; il se releva tont-àcoup , et redevint en peu d'instants plus puissant qu'on ne l'avait jamais vu. Les adversaires des oncles du roi, et ils étaient nombreux , se rallièrent spontanément autour de lui; l'université, la ville de Paris méme^ offrirent au connétable leur appui contre des princes, objets de la haine publique ; le parlement , les syndics des corpo*rations vinrent le visiter en grand appareil. (Froissard, liv. ui, ch. 68.) La chevalerie surtout se montra très<empressée auprès du connétable. Dans d'autres circon*
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stances, Olivier se serait hâté de quitter Paris pour aller en Bretagne venger son offSsnse par la force des armes ; mais ayant conçu des projets plus vastes , il ne voulut pas s'absenter de la capitale du royaume , et ce qu'il fit alors peut donner une juste idée du pouvoir exorbitant que les hauts barons exerçaient à cette époque, en vertu de la constitution féodale. Clisson se trouvait à cent lieues de ses domaines , et cependant ses ordres s'y exécutèrent comme s'il y e&t été présent. Olivier commanda à ses chefs de compagnies , à ses capitaines d'armes , aux gouverneurs de ses châteaux et forteresses, de commencer sans délai les hostilités contre le duc de Bretagne. Ces farouches capitaines obéirent avec toute l'ardeur que l'on pouvait attendre d'hommes auxqi^Is la guerre offrait autant de charmes que de profit. Coëtmen prit la ville de Guingamp, défendue par le sire de Kermarec ; le sire de Rostremen emporta Ghâtel-Audren , et passa au fil de l'épée la garnison , en punition d'avoir tenu une heure; Allain de Rolland bloqua Ghâteaulin , combla lea fossés, et prit la place d'assaut ; Beaumanoir, naguère captif au château de l'Hermine avec son beaupère , enleva Lamballe par escalade ; Robert de Guitté et Geoffroy Feron surprirent Saint-Malo, occupé par des Anglais unis à des Bretons du parti de Montfort, et firent la garnison prisonnière de guerre , malgré la résistance soutenue du gouverneur, Pierre de Ghâteaugirons, La nouvelle de succès aussi brillants et aussi rapides étonna le conseil de France , et particulièrement Gharles YI ^ dont l'imagination ardente s'enflammait au simple récit d'un fait d'armes extraordinaire. La réputation que le connétable avait acquise dans les combats lui parut en* core plus méritée , il se repentit d'avoir écouté les cris de l'envie. Glisson , profitant hal>ilement de ce retour, se présenta devant le roi et lui offrit en pur don la ville de
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Saint-Malo , conquise par ses armes. Charles VI accepte la donation : dès ce moment il rendit ses bonnes grâces à Olivier, et ne voulut agir que d'après ses avis. Les princes essayèrent vainement de retenir le pouvoir qui leur échappait , et ce fut contre leur gré que le jeune monarque , regardant l'oOense faite à Clisson comme la sienne propre, en demanda réparation. Il somma le duc de Bretagne de venir sans délai à Paris pour comparaître devant les pairs, le menaçant, en cas de refus, de l'y contraindre à la tête de 60,000 hommes , et de le dépouiller du duché. La nation bretonne ne se montra nullement empressée de compromettre son existence pour défendre la querelle particulière de ce prince. Jean IV , efiayé des intentions que manifestaient ses sujets , se soumit : il vint à Paris dans le mois de juin i388 , sollicita long-temps une audience de Charles. VI , et se vit obligé de suivre le souverain à Montereau. Ce fut là seulement que le monarque consentit à recevoir ses excuses , pour avoir insulté le premier officier de la couronne. L'entrevue du roi et de M ontfort eut lieu au moment oîi la famille royale allait se mettre à table : soit à dessein , soit par hasard , Charles VI se lavait les mains lorsque le premier chambellan introduisit le duc de Bretagne ; Jean IV prit la serviette que tenait Tofficier du palais , et la présenta lui-<méme au roi. Pour obtenir son pardon , Montfort dut remettre non-seulement les quatre places reçues par lui en caution , mais encore les cent mille livres arrachées à Clisson. 11 venait de dépenser une somme double pour repousser les agressions des capitaines d'armes agissant au nom d'Olivier. Le duc aurait dû prévoir, quand il fit prisonnier le connétable , que cette perfidie n'était en réalité qu'un acte de démence , et qu'elle finirait par tourner à sa honte.
Charles VI , désirant cimenter cette réconciliation forcée , fit asseoir à sa table Montfort et Glisson : J*un et l'autre 9 sur son invitation , burent dans la coupe royale , que Pierre d'Auberjon , grand échanson , leur présenta au nom de son maître* D'après les moeurs du temps , cette cérémonie équivalait au serment le plus solennel. A l'issue du repas , Charles VI voulut les voir embrasser en sa présence. Cette contrainte , loin d'affaiblir leur haine, la rendit plus implacable. Le roi , satisfait, regardait la querelle comme définitivement terminée parles engagements que Montfort venait de contracter ; mais le prince breton , avant de quitter Rennes , avait pris la singulière précaution de protester d'avance , entre les mains de deuic chapelains , contre toutes les promesses qu'on allait exiger de lui. En effet , rentré dans le duché , il ne remplit qu'une faible partie de ses obligâtions! Olivier , qui s'y attendait , vola en Bretagne. Les habitants de ce malheureux pays ne virent pas sans effroi rallumer de nouveau le flambeau de la guerre civile ; car lorsqu'il s'agissait des intérêts de Montfort et de Glisson , tous se partageaient d'opinion. Quoique les hostilités se poursuivissent chaudement, Olivier ne craignit pas de s'absenter du duché , et chargea Beaumanoir de conduire les opérations de la guerre. La Bretagne lui paraissait un théâtre trop restreint pour son ambition , la France seule pouvait la satisfaire. Il ne tarda pas de regagner Paris , guidé par le désir de présider au grand acte qui se préparait : c*était de priver les ducs de Berri et de Bourgogne de la tutelle du roi leur neveu , tutelle si longuement prolongée , dont le prince s'était affranchi par intervalles , et sous le joug de laquelle il finissait par retomber. Le vœu de la nation favorisait, sans contredit,le parti opposé au duc de Bourgogne ; néanmoins ceux qui le dirigeaient ne pouvaient
agir sans l'intervention da connétable , dont la réputatiAi balançait l'avantage que donnait aux régents le prestige de leur position élevée. Clisson accourt ; il arrive à Reiras , oil résidaient le roi et sa famille. A son apparition , le mouvement est donné ; un coup d'état s'apprête : l'explosion a lieu le 3o novembre i388. Depuis long-temps des gens sages instruisaient le roi des désordres enfantés par la gestion de ses oncles ; les ducs de Bourgogne et de Berri en avaient comblé la mesure. On fit prendre à Charles YI la résolution de réparer tant de désastres au sein de cette même ville ou huit ans auparavant , en recevant l'onction sainte, il avait promis d'être juste. Charles YI assembla un conseil extraordinaire oîi parurent ses trois oncles , les ducs de Bourgogne y de Berri et de Bourbon ; trente prélats y le connétable et les dignitaires de la couronne y assistèrent pareillement.
Le roi , dans un discours préparé , annonça la résolution de gouverner par lui-même ; il remercia ses oncles de tous leurs soins , en exprimant le désir de les décharger du pénible fardeau de l'administration de l'Etat. L'assemblée parut très-joyeuse de cette détermination. Les ducs de Berri et de Bourgogne jurèrent de tirer une vengeance éclatante des menées d'Olivier , qu'ils regardaient comme le principal artisan de leur disgrâce ; le premier alla reprendre son gouvernement du Languedoc , le second se retira en Flandres. Clisson , qui les supplantait dans la confiance du roi , devint premier ministre ; il ne fit aucune difficulté de partager les soins de la fortune publique avec le duc de Bourbon , prince vertueux, qui estimait le connétable sans l'aimer.
Clisson , voulant détourner l'attention générale , et en même temps marquer son avènement au pouvoir par quelque spectacle propre à frapper les yeux autant qu'à
toucher le cœur , imagina de faire célébrer un service funèbre en l'honneur de Duguesclin , son ancien frère d'armes. L^évêque d'Auxerre prononça le panégyrique : il étala dans son discours toute Véloquence d'un orateur chrétien et tous les sentiments d'un chevalier français ; le prélat termina par ces mots remarquables : <c Le titre de preux n'appartient vraiment qu'à ceux qui , à l'exemple du héros breton, se signalent également en prouesse» et en vertu. »
Des mariages succédèrent au service mortuaire de Duguesclin ; le duc de Berri alla a Riom donner sa main à la fille du comte d'Auvergne (6 juin 1889) , et le duc d'Orléans , frère du roi , épousa dans la même semaine Yalentine de Hilan : ce fut l'occasion de tournois et de fêtes brillantes. Tant de dissipations cachaient des orages : les princes du sang tombés en disgrâce cherchaient par des intrigues sourdes à renverser les ministres , et principalement le connétable , dont la conduite ne se montrait pas toujours exempte de blâme. Les ducs de Bourgogne et de Berri trouvèrent un instrument docile de leurs passions dans le duc de Bretagne ; ils lui persuadèrent de rompre le traité en vertu duquel le prince devait restituer les 100,000 livres extorqués à Clisson : la rupture ne tarda pas d'éclater ; les démêlés recommencèrent. Le conseil et la famille royale de France se partagèrent d'affection entre Montfort et le connétable : les princes embrassèrent le parti du premier, ils furent les seuls ; la chevalerie tout entière se prononça en faveur du second. Clisson quitta la France , qu'il gouvernait en maître , pour aller en Bretagne , oCi il jouissait d'un crédit au moins égal : h sa voix les preux vinrent se ranger sous ses bannières. Il possédait un moyen infaillible pour enflammer leur ardeur : c'était de montrer les Anglais prêts à venir
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ravager le duché. Montfort , au moindre danger , renouait ses liaisons avec les Plantagenet ; ses sujets en concevaient pour lui plus d'aversion. Glisson profita de ces dispositions pour défendre les côtes de la Bretagne menacées par les ennemis perpétuels de son pays (juillet 1391), et dans cette circonstance il prouva à ses compatriotes que l'habitude de régir les affaires civiles de l'Etat n'avait point amolli son courage ni diminué son activité. Au bout de trois mois le duc perdit les deux tiers de ses domaines : les soldats de son redou-
table adversaire taillaient en pièces les troupes qui osaient tenir la campagne contre eux ; ils enlevaient à l'escalade les châteaux et les villes crénelées. Qisson déployait la même intrépidité qui l'avait fait remarquer au début de sa carrière. Au fort d'une rencontre , tombèrent un jour entre ses mains Tvonet et Bernard , écuyers du duc de Bretagne , les mêmes qui l'avaient arrêté au château de l'Hermine : nous avons vu que le premier exerça avec une extrême dureté son odieux ministère, et que le second au contraire , touché de compassion , se dépouilla de son manteau pour le jeter sur les épaules du connétable. Glisson tua l'un de sa main à coups de dague , et combla l'autre de largesses*
Quoique la guerre n'eût lieu que sur les terres de Bretagne , on en ressentait cependant les effets jusque dans le cœur du royaume. Les ministres La Rivière et Noviant , hommes éclairés , désireux de la paix , résolurent de mettre un terme à ces contestations. D'après leurs conseils, Charles VI intima aux deux rivaux l'ordre de suspendre toute hostilité, et les appela une seconde fois à son tribunal afin déjuger ces différends. On choisit à cet effet la ville de Tours , plus rapprochée du théâtre de la guerre (fin de décembre 189 1 ). ' Les négociations entamées entre tant d'esprits al tiers
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et de cœurs ulcérés furent plusieurs fois sur le point d'être rompues ; enfin les princes , qui favorisaient le duc de Bretagne , se servirent d'un expédient pour empêcher le roi de rendre une justice complète à Glisson , comme celui-ci le désirait : ils proposèrent le double mariage d'une fille de Charles VI , encore au berceau ^ avec le fils atné du duc de Bretagne , âgé de trois ans ^ et celui de la fille de ce même duc de Bretagne avec le fils du comte de Penthièvre. Glisson était Taïeul de ce jeune prince , de la maison de Blois. L'idée de ce mariage entre quatre enfants plut au roi , mais ne sourit pas au connétable. L'ambition et la colère ne l'avaient cependant pas aveuglé au point d'étouffer dans son cœur les sentiments généreux > il sacrifia ses intérêts particuliers au bien de l'Etat , et ne recula devant aucune concession. Dès ce moment les démêlés parurent définitivement arrangés , et néanmoins la noble modération de Glisson ne désarma point le courroux de ses ennemis.
Parmi les personnages saillants de cette époque on distingue Pierre de Craon , homme pervers , artisan d'intrigues , qui sut gagner les bonnes grâces de tous les princes de la famille royale. Ghoisi pour favori par le duc d'Anjou , il détourna à son profit les sommes considérables que la femme de ce prince l'avait chargé de porter à son mari , qui disputait en Italie la couronne de Naples à Charles de Durazzo.
Pierre de Craon se fit le client empressé du duc d'Orléans, frère du roi, prince fort dissipé; il devint confident de ses désordres, et le trahit en les dévoilant à Yalentine de Milan : celle-ci ne cacha point à son époux le nom de celui de qui elle tenait ces informations. Le duc d'Orléans, outré de dépit, annonça qu'il percerait de sa dague le traître de confident, s'il le rencontrait sur TOM. II. 29
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soD passage. Craôn reçut Tordre de sortir du royaume : cette disgrâce le mortifia siugulièrement. Les barons dévoués aux anciens régents lui persuadèrent qu'Olivier de Clisson l'avait desservi auprès du roi. Pierre de Craon jura d'en tirer vengeance : il courut trouver le duc de Bretagne, qui se repentait alors, dit Froissard, de n'a-voir pas ôté la vie au connétable lorsqu'il le tenait enclialné dans la tour de l'Hermine. Craon vendit sa terre de Sablé à Jean de Hontfort, annonçant que des motifs de conscience l'obligeaient à faire un voyage en Terre- Sainte : personne n'en douta , et il fut bientôt oublié. Sur ces entrefaites , la santé de Charles YI s'altéra : la nature de sa maladie confirma l'idée généralement reçue, qu'avec uu corps robuste et une imagination ardente, ce prince avait une tête très-faible; cependant celte indisposition, quoique grave dès le principe, céda en peu de jours à des soins éclairés. Ce prompt rétablissement fournit un prétexte naturel pour donner des fêtes. Le i3 juin 1392, le jour du Saint-Sacrement, les chevaliers et les écuyers formèrent des joutes : Guillaume de Flandres, comte de Namur, remporta le prix. Ces joutes furent suivies d'un souper, donné à l'hôtel Saint-Paul, appelé V Hôtel des Joyeux esbastênunts : à l'issue du ban* quet on dansa une partie de la nuit. Clisson se retira un des derniers : il vit en partant le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup , et lui demanda s'il ne songeait pas à quitter le bal : « Je ne sais , répondit le prince ; mais partez toujours, n Clisson monta à cheval , accompagné seulement de huit écuyers et de quelques valets portant des flambeaux: son hôtel occupait la place que tient aujourd'hui celui de Soubise. Lorsqu'il passa dans la rue Culture-Sainte-Gatherine, des inconnus se mêlèrent brusquement à sa petite troupe , arrachèrent les flambeaux, et les éteignirent sur le pavé. Telle était la sécu-
rite du connétable , qu'il prit d'abord cette attaque subite pour un simple jeu de la part du duc d'Orléans, le seul qui pût se permettre de plaisanter ainsi avec lui. Olivier se mit donc à crier : a Ha foi , monseigneur, c'est mal fait à vous, mais je vous pardonne ce badinage.' — A. mort Glisson, à mort I » fut la réponse qu'on lui fit, et il se sentit frapper en même temps de coups d'épée. « Qui es-tu, dit Glisson, toi qui parles ainsi ? — Je suis PieiTe de Graon, et tu vas expier l'outrage que tu m'as fait. » Olivier tira une petite épée (i), et essaya de se mettre en défense. Une voix ayant crié : « Les tueronsnous tous? » Graon répondit: « Oui, tous ceux qui résisteront. 1» Glisson s'étant adossé contre un mur afin de ne pas se laisser entourer, se défendait comme un homme accoutumé à braver la mort au milieu dés combats. Les assassins à gage, persuadés jusque-là qu'il s'agissait de venger quelque injure particulière sur un baron obscur, furent saisis d'étonnement ( comme ceux de la tour de THermine), lorsque la voix de Graon leur apprit qu'ils avaient devant eux le plus grand guerrier de l'époque , le premier officier de la couronne* Leurs bras tremblants ne portaient plus que des coups mal assurés ; mais leur chef, que nul respect ne retenait, guidé par Fanimosité, s'acharnait à frapper Glisson; il l'atteignit enfin au visage, et l'étendit : le connétable tomba de son destrier, et alla heurter contre la porte d'un boulanger, qui venait de Pentr'ouvrir au bruit qui se faisait dans la rue. Graon ne douta pas que son ennemi ne fût mort ; il partit suivi de sa bande de stipendiés, quitta Paris surle-champ, et reprit la route de Bretagne.
L'artisan reconnut le connétable, le plaça sur son lit,
(i) On portait ces petites épées lorsqu'on alLiit dans le monde : c'était au simulacre d'arme. \
et s'empressa d'envoyer chercher des chirurgiens à Thâtel Saint-Panl. Le roi fut informé de cet attentat au moment oîi ses gens finissaient de le déshabiller : il prit à la hâte un manteau, et courut chez le boulanger, escorté de quelques gardes et de plusieurs Qambeaux. A la vue de Clisson couvert de sang, le prince poussa des cris de désespoir. « Comment vous trouvez- vous, mon connétable? lui dit-il. — ^Ghier sire, petitement, foiblement. — Ehl qui vous a mis dans cet état? — C'est Pierre de Craon , qui m'a {»*is traîtreusement sans défense. » Les médecins visitèrent les blessures, et assurèrent au roi que dans quinze jours le malade aurait assez de force pour monter à cheval. « Ne songez qu'à vous guérir, reprit Charles VI, ne vous inquiétez de rien; cet outrage est le mien , et je me charge du soin de la vengeance. » Le prévôt de Paris , Pierre de FoUeville, venait d'accourir sur les lieux : le roi lui ordonna de se mettre incontinent à la poursuite de Craon; mais celui-ci sut donner le change, au moyen d^un faux avis qu'il fit semer sur la route, et le prévôt ayant pris le chemin de Cherbourg, entra dans cette ville, où Craon n'avait point paru.
Sur les douze portes de Paris, six existaient encore ; les autres avaient été abattues par ordre d'Olivier, lorsqu'il ramena le roi dans sa capitale , après la campagne de i382 : depuis dix ans on ne les avait pas rétablies. Celte négligence favorisa l'évasion des assassins; ce qui fait dire à Froissard que Clisson paya les verges dont il fut fouetté, et que jamais on n'aurait osé attenter à sa vie si les portes de Paris eussent été fermées.
Les informations apprirent que Craon s'était tenu caché pendant un mois dans son hôtel ; qu'il y avait rassemblé des armes et des spadassins; que la plupart d'entre eux ne savaient pas quel homme ils allaient frapper ; qu'enfin Pierre de Craon , sorti de Paris par le faubourg
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Saint-Antoine, ne s'était arrêté qu'à Chartres, dans la ni^ison d'un chanoine , qui lui fit boire à la hâte quelque peu de liqueur; puis, au bout de dix minutes, Craon poursuivit sa route jusqu'à son ancien château de Sablé, où il demeura pour connaitre l'effet qu'avait produit son attentat. Un page et deux de ses écuyers furent arrêtés ) on leur coupa le poing sur le lieu du délit, et puis on leur trancha la tête aux halles quatre jours après l'assassinat. Le lendemain , le concierge de l'hôtel de Craon fut décapité, pour n'avoir pas révélé au quartenier l'arrivée de son maître. Le prévôt se saisit du chanoine chez qui Pierre de Craon but un verre de cordial : on le condamna à rester enfermé, au pain et à l'eau, 1« reste de sa vie« Le roi voulait qu'on punit tous ceux qui, directe^ment ou. indirectement, se trouvaient impliqués dans cette affaire. De son côté , la ville de Paris demandait qu'on fît justice des criminels et des complices. L'hôtel de Craon fut démoli : on convertit son emplacement en un cimetière; la rue qui passait sous les murs du jardin où les spadassins s'étaient cachés, fut appelée désormais la rue des Mauvais Garçom, nom qu'elle a conservé jusqu'à ce jour. Froîssard assure qu'un clerc attaché au sire de Craon iftstruisit le duc de Berri du complot formé contre le connétable, mais que ce prince n'en prévint pas Olivier. L'attentat du i3 juin 1892 devint, par l'enchainement des circonstances, la cause première des longs malheurs qui affligèrent la France durant les règnes de Charles VI et de Charles VII.
Pierre de Craon apprit avec une extrême surprise que le connétable vivait encore : il quitta à la hâte le château de Sablé, et se retira auprès du duc de Bretagne. En le voyant, ce prince lui dit : « Vous êtes un chétif, quand vous n'avez pu occire un homme duquel vous étiez audessus. — Monseigneur, je crois, répondit Craon, que