‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 16 sur 42 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Portrait d'Ifiabeau de Bayière. — Détails sur cette reine. — Louis de Clermont , retenu à Paris par les soins du gouyemement , envoie dans le Périgord son fils alnë , qui chasse les Anglais de cette pro~ yince. — Nouveaux démêles entre le duc d'Orléans et Jeaa-sans- Peur. — Louis de Clermont réconcilie les deux princes.

La mort de Philippe-le-Hardi équivalait , poar la France , à la mort d'un roi ; elle y changeait la face des afiaires : son administration avait été vicieuse y celle qui lui succéda prouva qu'on pouvait en trouver de pire que la sienne. Les douze années qui venaient de s'écouler depuis le premier accident de Charles VI avaient été malheureuses , il est vrai , mais elles étaient tolérables en comparaison de celles qui les suivirent ; la nation^ éprouvait un état de langueur , comme le malade qui attend un accès violent. Paris et les contrées voisines s'étaient vues assaillies par mille calamités : en compensation , les provinces situées au-delà de la Loire avaient eu moins à se plaindre ; l'admirable système communal de ces pays , fondé sur des coutumes TOM. ui. ao

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antiques , était le ciment qui retenait les pierres de l'édifice social , et les empêchait de se détacher. Durant ces douze années , l'histoire générale nous montre le duc de Bourbon faisant des eSbrts héroïques pour entretenir la bonne intelligence entre les princes de la maison de Valois. La mort du duc de Bourgogne lui commandait de redoubler de zèle ; la scène prenait un aspect nouveau : des personnages que la présence de Philippe - le - Hardi avait réduits jusqu*alors k un rôle secondaire , s'avancèrent sur le premier plan. On distinguait d'abord cette Isabeau si fatale au pays ; elle était fille d'Etienne H , duc de Bavière-Ingolstadt , et de Thadée Visconti , nièce de Galéas ; elle se trouvait , par conséquent , cousine germaine de Yalentine , dont elle se fit la rivale : ses contemporains la représentent d'une taille élevée y extrêmement blonde , ayant les sourcils et les cils des paupières de la même couleur que les cheveux. Le conseil la choisit pour devenir la femme de Charles VI , parce que la maison de Bavière occupait le premier rang en Allemagne , et que l'on tenait à se ménager des alliances dans l'ancienne Germanie. Depuis Louis IX jusqu'à Charles Y , sur douze reines on en comptait dix françaises ; elles avaient fait la gloire du trône et le bonheur de leurs époux : cet exemple ne fut malheureusement pas imité.

Isabeau arrivant en France à l'âge de dix-huit ans , resplendissante de beauté , fut saluée comme un astre radieux; elle se montra d'abord fort éprise de Charles VI y le plus bel homme de son siècle. Dès son apparition la haute société française perdit cette physionomie sérieuse qu'elle avait eue du vivant de Cliarles V ; les plaisirs et les fêtes se succédèrent sans interruption : la jeune reine en paraissait insatiable. Elle ne tarda pas de communiquer k tout le monde sa légèreté ; il se fit dans les

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grande truie ) ; elle , du haut de son char découvert , riait de leurs clameurs , et traversait sans crainte les flots d'un peuple qui la couvrait de malédictions. Mais cette femme , qui a&rontait avec audace les fureurs de la multitude, tremblait au moindre bruit du tonnerre; aux premiers éclairs précurseurs de l'orage elle se réfugiait dans un des caveaux de la Conciergerie (i) attenant au palais de la Cité, qu'elle habitait de préférence. D'après ses ordres d'habiles ouvriers avaient natté et lambrissé ce caveau : la reine y restait cachée jusqu'à ce que le ciel fût devenu serein. (Manuscrit de la cour des comptes, cité par Tabbé Choisi, page 216.)

Personne ne se réjouit plus du trépas de Philippele-Hardi , qu'Isabeau de Bavière; elle avait la certitude de jouir sans contradiction d*un pouvoir illimité sous la régence du duc d'Orléans : de son côté , l'époux de Valentine fit un rêve brillant et se crut le maître de l'Etat; lieutenant-général du royaume, frère de Charles YI, il se voyait soutenu par de nombreux partisans* La reine et lui se livrèrent avec une sorte de délire au plaisir de dominer; tout ce qui avait tenu au dernier régent fut abaissé; les sages remontrances de Louis de Clermont ne produisirent aucun effet : Tun et l'autre croyaient que désormais nul ne pouvait leurdisputer l'autorité, et dans cette idée ils se livraient aux excès les plus révoltants. Les maisons de la reine et du duc d'Orléans nageaient dans l'abondance ; on n'y parlait que de festins et de réjouissances , tandis que le roi , entouré de vieux valets qui le traitaient fort durement , manquait

(1) D'après les investigations que nous avons faites sur les lieux , et les anciennes descriptions de la Conciergerie , nous ne serions pas éloigné de croire que ce caveau où allait se cacher la coupable Isabeau , fût celui-là même où l'iuforluuée leine Maric-Anloinelle a été renfermée.

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retour de la raison , elle ne garda pins de ménagement : un dégoût prononcé fit place à cet amour si violent. An lieu d'entourer son époux de soins , d'adoucir sa misère par des attentions délicates , comme l'aurait sans doute fait une Française , elle l'abandonna à des valets, fut la première à affaiblir le respect que chacun lui devait : Isabeau quitta même le toit conjugal , et , sous le prétexte frivole d'éviter d'être blessée par le roi dans quelque accès de frénésie , elle trompa sa tendresse en faisant introduire furtivement auprès de Pinfortuné une jeune personne qui lui ressemblait , nommée Odette de Champdivers , fille d'un marchand de chevaux. Le peuple l'appelait la petite reine.

Philippe, duc de Bourgogne, qui détestait Isabeau de Bavière, lui laissa le moins de pouvoir possible; d'ailleurs on était accoutumé à voir les femmes des souverains rester étrangères aux affaires publiques: celle-ci, ayant épuisé tous les genres de plaisirs, n'aspirait plus qu'à goûter les jouissances de la domination. Pour parvenir à son but, elle se servit habilement du duc d'Orléans , l'enleva à Yalentine, en fit son esclave , lui inspira le désir de commander, que peut-être il n'aurait jamais conçu, et l'opposa au duc de Bourgogne. Telle fut l'origine de cette fatale division qui arma Français contre Français. Au moment oh. Philippe -le- Hardi descendait au tombeau, Isabeau entrait dans la trente-sixième année de son âge : ses traits avaient grossi, sa figure avait pris une expression de dureté extrême. Impassible au milieu des orages que sa malice soulevait, elle ensuivait froidement toutes les phases. Les Parisiens, qui la voyaient indifférente à leurs misères, l'exécraient; un pareil caractère leur était inconnu : ils s'attroupaient sur son passage , la huaient en lui prodiguant les épithètes les plus outrageantes, et l'appelant la grande gore{^ la

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grande truie ) ; elle , du haut de son char découvert , riait de leurs clameurs , et traversait sans crainte les flots d'un peuple qui la couvrait de malédictions. Mais cette femme , qui affrontait avec audace les fureurs de la multitude, tremblait au moindre bruit du tonnerre; aux premiers éclairs précurseurs de l'orage elle se réfugiait dans un des caveaux de la Conciergerie (i) attenant au palais de la Cité, qu'elle habitait de préférence. D'après ses ordres d'habiles ouvriers avaient natté et lambrissé ce caveau : la reine y restait cachée jusqu'à ce que le ciel fût devenu serein. (Manuscrit de la cour des comptes, cité par l'abbé Choisi, page 216.)

Personne ne se réjouit plus du trépas de Philippele-Hardi , qulsabeau de Bavière; elle avait la certitude de jouir sans contradiction d*un pouvoir illimité sous la régence du duc d'Orléans : de son côté , Fépoux de Valentine fit un rêve brillant et se crut le maître de l'Etat; lieutenant-général du royaume, frère de Charles VI, il se voyait soutenu par de nombreux partisans. La reine et lui se livrèrent avec une sorte de délire au plaisir de dominer; tout ce qui avait tenu au dernier régent fut abaissé; les sages remontrances de Louis de Clermont ne produisirent aucun effet : lun et l'autre croyaient que désormais nul ne pouvait leur disputer l'autorité, et dans cette idée ils se livraient aux excès les plus révoltants. Les maisons de la reine et du duc d'Orléans nageaient dans l'abondance ; on n'y parlait que de festins et de réjouissances , tandis que le roi , entouré de vieux valets qui le traitaient fort durement , manquait

(1) D'après les inTCstigalions que nous aTons faites suf les lieux , et les anciennes descriptions de laConciergerie , nous ue serions pas éloigné de croire que ce caveau où allait se cacher la coupable Isabeau , fût celui-là même où l'inforlauée leine Marie-Antoinette a été renfermée.

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du strict nécessaire. La chambre habitée par Charles VI était ouverte à tous les vents ; on mit aux fenêtres du fil d'archal, afin d'empêcher les oiseaux de nuit et les pigeons d'y venir répandre leurs ordures. Les enfants n'étaient pas mieux traités que le père; un jour la femme à qui on les avait confiés vint trouver Charles Vf, et lui représenta qu'elle n'avait pas de quoi suffire aux premières dépenses : « Voyez , suis -je mieux, moi.^» répondit le prince en montrant ses habits déchirés. Le public paraissait indigné. Le duc d'Orléans et la reine, sortant fort peu de leurs hôtels, ignoraient ce qui se passait: ils ne savaient rien des dispositions alarmantes que le peuple montrait à leur égard. Un moine Augustin , nommé Jacques-le-Grand , eut le courage de les en instruire : il prêchait dans la Sainte-Chapelle le jour de l'Ascension (mai 1404)9 îl tonna contre les vices des heureux du monde, apostropha la reine et le duc d'Orléans, leur prédit que Dieu enverrait un vengeur qui les punirait du mal qu'ils faisaient à la France. Ce vengeur fut le duc Bourgogne , ce Jean de Nevers dont l'imprudence avait occasionné, huit ans auparavant, la perte de la bataille de Nicopolis, et qui aprèscette malheureuse expédition fut surnommé, on en ignore le vrai motif, Jêan-ians-Peur : il était du même âge que le duc d'Orléans. Celui- ci, parlant avec élégance , se piquait d'être le prince le plus savant de l'époque et l'homme le plus aimé des femmes; ses indiscrétions, ses inconséquences, son mépris pour tout ce qui lui paraissait inférieur soit en dignité , soit en mérite, lui attiraient de nombreux ennemis; il ne ménageait pas le peuple, et le peuple ne le ménageait pas dans ses discours. Quant au duc de Bourgogne, il ne possédait ni les grâces, ni l'amabîh'té > ni l'éloquence de son cousin germain : sa taille médiocre n'avait aucune noblesse. Jean de Nevers s'énonçait mal ^

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mais il agissait avec autant de vigueur que d'activité. Sod tempérament était encore plus violent que celui de son père; néanmoins cette fougue extrême se dissimulait habilement sous les dehors d'un flegme imperturbable. Les ennemis du nouveau duc de Bourgogne le disaient cruel, implacable dans sa haine , dissimulé jusqu'à la perfidie ; personne ne lui refusait toutefois le mérite d'être économe, austère dans ses mœurs, fils respectueux et père tendre. Louis d'Orléans, doué de plusieurs vertus admirables, parut criminel; il fut détesté, de la multitude seulementi car ceux qui l'entouraient le chérissaient. Jean de Nevers au contraire , avec des vices affreux , sut obtenir Testime générale : le vulgaire, qui le voyait à une grande distance, l'aimait; les gens qui l'approchaient l'exécraient , car ses efforts pour se contraindre ne pouvaient leur cacher la noirceur de son âme. L'un , prodigue , domiait à pleines mains et ne payait pas ses dettes ; l'autre, avare comme sa mère, s'étudiait à remplir ses engagements avec une exactitude exemplaire. Le premier , animé d'une véritable piété, fondait des chapelles, comblait de largesses les gens d'église , qui ne lai en savaient aucun gré ; le second, professant dans son intérieur un mépris réel pour la religion , fut proclamé le défenseur de la foi. Son voyage en Hongrie , sa captivité chez les Turcs , ses courses sur la Méditerrannée l'avaient formé aux dangers, aux travaux militaires. Possesseur de domaines qui le rendaient l'égal des rois , Jean de Nevers aurait pu jouir de ses richesses sans chercher à braver les orages ; mais l'ambition rongeait son cœur , il n'aspirait qu'à gouverner la France en continuant le règne de son père. Sa naissance l'éloignait du timon des afiaires encore plus que Philippe-le-Hardi : il voulut y arriver par la force, en brisant tous les obstacles, en écrasant tout ce qui s'opposerait à son élévation. Le

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nouveau duc de Bourgogne se rendit à Paris vers le milieu de juin 1 4o4 9 ^^^ ^^'^^ se fut acquitté des premieris devoirs que lui imposait un deuil aussi austère. Son prétexte était de rendre hommage au roi , son but d'observer ce qui pourrait nuire ou servir à son ambition. Il demanda entrée au conseil comme prince du sang; on ne pouvait le lui refuser : dès-lors chacun put prévoir que les mêmes vents régneraient, et que de violentes tempêtes agiteraient la scène politique.

Sur ces entrefaites , le duc d'Orléans acheva de perdre l'estime publique en se faisant le protecteur d'une cause odieuse. Charles de Savoisy, fds de celui à qui Charles V avait confié le trésor de Melun , eut une querelle avec l'université. Ce corps allait en procession à l'église Sainte-Catherine du Val -des -Ecoliers, rue Culture, prier Dieu pour la guérison du roi (14 juillet 14^4)? des pages de Savoisy, menant boire leurs chevaux, traversèrent le cortège en y portant le désordre : il s'ensuivit une rixe furieuse ; Savoisy envoya les gens de sa maison au secours de ses pages, et mit tout le monde eu fuite. L'université porta plainte contre lui au parlement. Louis de Clermont blâma trèsfort Savoisy, et sa médiation aurait arrêté cette lâcheuse affaire , si le duc d'Orléans et la reine n'eussent pas eu l'imprudence de prendre le parti du chambellan ; leur intervention déplacée accrut la rumeur générale, et obligea le parlement à être plus sévère : on condanma Savoisy à payer 1,000 livres aux blessés, autant à l'université, et à faire démolir lui-même sa maison.

La faute que le duc d'Orléans venait de commettre en prenant la défense de Savoisy réjouit beaucoup le duc de Bourgogne. Ce prince, peu comnninicatif , ne faisait part de ses projets à personne : il ne se déclarait pas ouvertement contre son cousin, licutcnant-genéral du

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royaume ; mais il se créait des partisans, se formait une suite nombreuse de clients , et cherchait à gagner par ses manières afiables les hommes les plus considérables. Deux mois à peine s*étaient écoulés depuis qu'on Pavait admis au conseil y lorsqu'il fît célébrer le mariage du dauphin Louis avec sa fille Marguerite , du même âge que le prince; et celui de madame Michelle , quatrième fille du roi , âgée de onze ans, avec son fils le comte de Gharollais, qui n'en avait que neuf. La célébration de ce double mariage instruisit les Français de l'ascendant que le duc de Bourgogne prenait déjà sur le parti de la reine et du duc d'Orléans, à qui cette célébration causait un déplaisir très-sensible.

Louis de Glermont , vivant au milieu d'une société dont la corruption répugnait à son cœur, fut dédommagé en partie des dégoûts qu'il ressentait , par la gloire qu'acquérait l'héritier de son nom et de sa renommée. Les Anglais, profitant del'impéritie des gouvernants de la France, firent des progrès rapides dans la Guîenne; Louis de Glermont offrit , pour les arrêter, son fils et 3,ooo hommes levés sur ses terres : le jeune prince partit accompagné de ce peu de troupes, en réunit d'autres le long de la Dordogne, et enleva aux Anglais , dans une seule campagne, trente-quatre châteaux-forts. Le conseil, au lieu de se borner à comprimer les Affglais, à les tenir éloignés des possessions fi'ançaises , décida d'aller porter la guene en Angleterre même; on vit renaître la manie des descentes :'ces sortes d'expéditions, Irès-coûteuses d'ailleurs, ne produisaient rien. Le duc d'Orléans proposa une troisième fois de frapper une nouvelle taxe : Jean de Nevers , suivant la politique de son père, s'y opposa vivement, plaida la cause des peuples , et protesta contre cet acte , en déclarant qu'il empêcherait bien les habitants de ses domaines de payer l'impôt. Il s'éleva à ce sujet entre les deux

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j)arenls un violent démêle; on se traita avec aigreur: le duc d'Orléans , à qui Tàge de son oncle avait toujours inspiré du respect, ne se croyait pas retenu par cette considération à l'égard du (ils ; les autres membres du conseil eurent beaucoup de peine à les calmer. En dépit de l'opposition du duc de Bourgogne , soutenu par le duc de Bretagne, l'impôt n'en fut pas moins adopté ; mais le peuple regarda Jean de Nevers comme son protecteur, se déclara ouvertement pour lui, et en détesta encore plus le duc d'Orléans. Celui-ci , fier de la victoire qu'il venait de remporter, poussé par la reine, qui brûlait de le voir revêtu d'une autorité illimitée, se donna, de son plein gré, le gouvernement de la Normandie. Louis de Clermont, voyant tous les inconvénients de ce mouvement d'ambition, voulut éclairer son neveu sur ses véritables intérêts, en lui prédisant que cette nouvelle dignité qu*il s'attribuait par sa seule volonté, ne servirait qu'à aigrir les esprits. Les sages prévisions du duc de Bourbon ne tardèrent pas à être justifiées; les Normands déclarèrent ne reconnaître pour gouverneur que le roi seul : le conseil prit leur parti , et Charles VI, jouissant dans ce moment d'un peu de calme, sanctionna cet avis. Le duc d'Orléans n'obtenant pas ce gouvernement, acheva de tomber dans le discrédit , et en conçut une plus grande haine contre le duc de Bo#i^gogne, dont les partisans avaient fortement appuyé la réclamation des Normands. Le mois suivant , Jean - sans - Peur fut obligé de quitter Paris pour regagner ses états de Flandres, où des afiaîres de la plus haute importance l'appelaient. A peine fut-il dans ses domaines , que le duc d'Orléans lui fit expédier un ordre revêtu de la signature du roi , par lequel on lui défendait de revenir à Paris avant qu'il en reçût l'invitation expresse. Loin de déférer à cet ordre, clonl il devinait la source , Jean-sans-Pcur prit

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aussitôt la route de la capitale , accompagné de io,oop hommes : c'était déclarer Quvertement la guerre. La reine et le duc d'Orléans , mal servis , ne prévoyant rien et n'étant préparés à aucun événement , n'apprirent sa marche que lorsque le Bourguignon n'était plus qu a deux journées. Le peuple les haïssait , les princes du sang ne les aimaient point : se voyant dépourvus d'amis el d'argent , ils ne surent que fuir. Le duc de Bourbon se montra désespéré de cette disparition soudaine ; quant à lui , sondant la profondeur de l'abime où la discorde des deux princes allait entraîner l'Etat , il demeura auprès du roi pour faire respecter son autorité et tenir les habitants dans le devoir. Il empêcha les partisans du duc de Bourgogne d'ouvrir les prisons, comme Gharles-le-Mauvais en avait agi vingt ans auparavant. Sa fermeté en imposa à la bourgeoisie , qu'il engagea à rester tranquille. Grâce à ses soins , aucun dé* sordre ne fut commis, et la capitale déjoua par son attitude calme les projets des factieux. Telle était la conduite deLouis de Glermont pendant que le duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume, abandonnait son poste* L'époux de Valentine , parti le premier , courut s'enfermer dans Melun ; la reine le suivit de près : leur précipitation fut si grande , qu'ils laissèrent derrière eux le dauphin et les autres fils de France. La reine chargea son frère , Louis dé Bavière , de conduire les princes à Gorbeil. Dès le lendemain ( aS août i4o5), ces enfants remontèrent la Seine dans un bateau couvert, jusqu'à deux lieues de Paris ; une litière les attendait sur le bord de la route. Le duc de Bourgogne , en arrivant au village de Louvre , apprit la fuite d'Isabeau et l'ordre du départ du dauphin ; il ne perdit pas un instant, traversa Paris au galop et arriva à l'hôtel Saint-Paul : voyant que le dauphin (son gendre) n'y était déjà plus,

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il hâta sa course, le joignit à Juvisi au moment où le prince montait en litière , et l'arrêta en lui demandant s'il n'aimait pas mieux retourner à Paris. Le jeune homme 5 étonné de voir son beau-père, répondit affirmativement. Le Bourguignon, ne tenant aucun compte des observations de Louis de Bavière , saisit les chevaux par la bride et les fit rebrousser chemin, ramenant ainsi son gendre , les autres princes et leur suite composée de cent écuyers. Louis de Bavière courut à Gorbeîl apprendre à sa sœur et au duc d'Orléans, qui était venu la joindre , ce que le duc de Bourgogne avait osé faire : il les trouva à table ; TeBroi les saisit , ils quittèrent leur repas et s'enfuirent vers Melun.

Jean de Nevers rentra dans Paris en triomphe , au milieu d'un peuple transporté de joie ; mais parmi ces applaudissements on entendit la voix de Louis de Clermont qui reprochait au Bourguignon le crime qu'il avait commis en venant, escorté d'une armée, s'emparer de la régence à laquelle il n'avait aucun droit , et porter ainsi la guerre civile au sein d'un pays oii il avait reçu le jour. Jean-sans-Peur écouta froidement les paroles du duc de Bourbon , et ne s'en prépara pas moins à poursuivre ses projets. Agissant en maître , il fit rendre les armes aux habitants de la capitale , et replacer au coin des rues les chaînes qu'on en avait ôtées : il nomma le sire de Montagu commandant de la Bastille, et confia la personne du dauphin ainsi que le gouvernement de l'Ile-de-France au duc de Berri son oncle. Ces dispositions étant achevées , le duc de Bourgogne alla se fortifier dans son hôtel, rue Mauconseil ; le duc de Berri en fit autant à l'hôtel de Nesle : ce dernier plaça le dauphin au Louvre en lentourant d'une garde formidable, de peur, disait -il, qu'on ne Tenlevât une seconde fois.

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Le vainqueur réunit autour de lui jusqu'à 25,ooo hommes de troupes , et en assembla d'autres sur la lisière de la Champagne et de la Brie. L'évêque de Liège , Jean-sans-Pitié , son allié , fit son entrée dans Paris en habit militaire à la tête de 6,000 combattants : les villages de la banlieue furent livrés à la licence de la soldatesque. Les ducs de Glcves , de Savoie , d'Autriche, le comte de Wirtemberg , tous étrangers à la France , amenèrent des troupes au duc de Bourgogne ; des milices venues de la Hollande , de la Zélande , du Hainaut , du Brabant , se logèrent à Pont-Saint-Maxence.

Le nouveau maître, qui savait comment on mène les hommes , assembla un grand conseil , qu'il composa de princes du sang , de prélats , du recteur de l'université , de docteurs en théologie , et de professeurs de droit ; il invita le duc de Bourbon à s'y rendre , mais celui-ci refusa , ne voulant point par sa présence sanctionner l'illégalité de cette réunion. Jean-sans-Peur parlait mal; il fit haranguer l'assemblée par Jean de Nielle , homme éloquent , qui déclama contre les abus , protesta que le duc de Bourgogne voulait les réformer , qu'il offrait sa personne , ses biens , ses amis pour y remédier , et qu'il allait convoquer les états-généraux. L'orateur^ut couvert d'applaudissements ; le duc se leva ensuite , et annonça que si quelqu'un doutait de ses bonnes intentions, il était prêt à se battre avec lui. Cette proposition imposa silence, et fit approuver tout ce que le prince avait fait.

Cependant la reine et son beau-frère se fortifiaient dans Melun ; ils appelèrent des troupes de toutes les provinces , et parvinrent à rassembler près de 20,000 hommes : on pouvait donc compter sous les armes , dans un rayon de quinze lieues autour de la capitale , 60,000 soldats , dont la moitié d'étrangers , qui dévoraient le

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pays. Tout prenait l'aspect de la guerre civile; Je sang français allait arroseï' le sol de la France: cette idée seule fit reculer (reflTroi Louis de Clermont. Ce prince prit la resolution de sacrifier son repos, sa vie même, afin d'empêcher un tel désastre. Surmontant le mépris que lui inspirait le duc de Bcrri , il courut le trouver , parvint à l'émouvoir et sut le tirer de son apathie habituelle : Tun et Tautrc convinrent d'unir leurs efforts j)our arracher les armes des mains des deux compétiteurs leurs neveux , et les obliger à conclure une paix définitive. Tls se rendirent ensemble auprès du duc d'Orléans , qui se montrait le plus difficile à calmer. 11 soutenait, non sans raison , que son cousin avait agi comme un rebelle en méconnaissant son autorité de lieutenant-général du royaume , en entrant subitement dans Paris accompagné d'un corps d'armée. La tcte de ce prince renfermait beaucoup de légèreté , mais son cœur n'avait point de fiel : il écouta favorablement le duc de Bourbon son oncle , qui lui inspirait le plus profond respect. Des conférences s'ouvrirent à Vincennes , la reine et les deux rivaux s y rendirent: là , sous les auspices de Louis de Clermont , la réconcilialion se fit ; on convint que Tun et l'autre licencieraient leurs troupes; que le duc de Bourgogne partagerait l'autorité avec le duc d'Orléans ; mais ce dernier devait garder l'administration des finances , clause fatale , qui ne pouvait manquer de le rendre responsable de tous les malheurs publics et d'augmenter la haine qu'on lui portait.

Les troupes se retirèrent , la paix fut publiée : la reine fit son entrée avec beaucoup de pompe , comme dans un jour de fête. Un long cortège de femmes la suivait: les ducs d'Orléans et de Bourgogne marchaient aux deux côtés de la litière ; tous les hauts barons les

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accompagnaient ; on ne voyait qu'or et pierreries : les chevaux étaient fen'és d'argent , et les coffres vides. Le peuple , dans sa misère , contemplait ce faste d'un œil courroucé ; il ne pouvait manquer d'observer que les doubles tailles imposées par un nouvel édit , étaient employées par les princes à se donner le plaisir ridicule de ferrer leurs chevaux avec un métal qu'on lui enlevait violemment.

Le duc de Berri , voulant cimenter la réconciliation de ses deux neveux, les fit souper ensemble dans son hôtel de Nesle : ils s'embrassèrent , se jurèrent une éternelle amitié , et , selon l'usage de ce temps-là , ils couchèrent dans le même lit. (Fin de i4o5.)

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