JEAN LE 31E1NGRË DE BOUCICAUT
II restait encore près de i5,ooo hommes de milice rangés à l'entrée de la plaine , dix - huit cents toises plus loin que le premier champ de bataille. Henri V ne chercha point à engager dans une quatrième action ses soldats accables de lassitude et la plupart blesses ; il envoya le sir de Ross vers ces communes pour leur dire que tous les nobles de France étaient ou morts ou pri-« sonniers , et que le roi d'Angleterre leur laissait la liberté de se retirer ; mais que si elles comn^ençaient un nouveau combat , il ne ferait quartier à personne. (Journal de Paris, p. 27.)
Pendant que le sir de Ross remplissait sa mission auprès des milices et que les pourparlers commençaient, Talarme se mit dans les rangs des vainqueurs; des fuyards venant de Maisoncelles annoncèrent que les Français avaient tourné la position , et que , ralliés au nombre de 20,000 , ils s'avançaient pour attaquer les Anglais en queue. Le roi , fort irrité en apprenant cette nouvelle, forma de nouveau ses divisions, dans la con*viction qu'on allait recommencer la lutte contre des forces supérieures; il commanda qu'on fit main-basse sur les J^^ooo prisonniers , jugeant que le soin de les garder l'embarrasserait trop; mais ces prisonniers étaient en majeure partie des bannerets de distinction : les soldats , qui espéraient tirer d'eux une forte rançon , refusèrent de les tuer. Lancasti^e , outré de colère, chargea plusieurs chevaliers de son hôtel de prendre aoo archers, et d'exterminer les prisonniers à coups de masse (i). Cet ordre barbare fut exécuté aussi froidement que celui de Bajazet à Nicopolis. Déjà 1,200 de ces malheureux venaient de périr ^ lorsque Henri V fit cesser le carnage à l'arrivée d'un nouveau message an- Ci) Tons les historiens sont unanimes sur ce fait.
224 lEAN LE MBINGRE DE BOCCICAUT.
nonçaiit que les fuyards avaient donné une fausse alerte. Quelques écuyers et 600 paysans commandés par Bournon ville, parent d'Enguerand de Bournonville, le défenseur de Soissons, s'étaient jetés sur le camp des Anglais. Les soldats de garde , épouvantés , coururent joindre rai*mée, en criant que tout était perdu. Les pillards, à l'approche d*une division, se hâtèrent d'abandonner le plateau , ayant eu néanmoins le temps d'enlever ce que les bagages du roi contenaient de plus précieux (i) , et d'amener prisonnier sir John Garew» ainsi que cinq chapelains- Sur ces entrefaites, le sire de Ross , rentrant de sa mission auprès des milices, annonça qu'elles allaient se retirer; en effet, ces troupes composées d'hommes étrangers au métier des armes, conduits par force sur le terrain , pouvaient-elles espérer d'exécuter ce que n'avaient pu faire ces nobles, transportés d'une ardeur martiale P on les vit s'ébranler^ et, par un mouvement rétrograde, se jeter dans la grande chaussée de Fruges, où. elles se rompirent pour prendre différentes directions. Henri Y les fit suivre par une division d'archers, et lorsqu'elles eurent entièrement disparu à ses regards , il vint se placer au centre du défilé , s'assit sur un mon-
(i) Henri Y perdit dans cette occasion an coffret plein de pierreries , ses habits royaux , le grand sceaa de la chancellerie , an morceau de la vraie croix incrusté dans an lingot d*or, et une épée fort riche. Pierre de Bournonville eut pour sa part cette épée ; il la donna au jeune comte de Charolais , qui le prit sous sa protection, et empêcha qu'il ne fût misa mort, comme le dac de Bourgogne l'avait ordonné pour le panir d'avoir causé la mort de i,aoo chevaliers. Le siredeGaueoort, pris une seconde fois, promit de retrouver tous les effets enlevés , si on lui donnait la liberté sans rançon : son offre fat acceptée ; il parvint à recueillir ces objets précieux» et les racheta au compte du roi d'Angleterre par une somme assez forte.
JEAN LE MEIKGRE DE BOLXÏCACT. 225
ceau de cuirasses et se livra, comme un enfant , aux transports d'une joie immodérée ; il se fît amener Fleurde-Lys, roi d'armes de France, qui se trouvait au nombre des prisonniers, ce Eh bien ! lui demanda le prince avec ironie , dis-nous à qui est l'honneur de la victoire ? » Fleur-de-Lys répondit : «A qui voulez- vous qu'il soit, si ce n'est à vous ?3> Henri lui dit ensuite: «Quel est le nom du château que j'aperçois sur ma gauche au milieu de9 arbres? — On le nomme Azincourt. — Hi bien ! comme toutes les batailles doivent porter le nom de la forte^ resse la plus voisine , celle-ci s'appellera la journée d'Azincourt. » Ceci n'était point exact, car le château de Tramecourt , caché par les arbres sur la droite , sè trouvait beaucoup plus près que celui d'Azincourt.
Henri voulut voir les prisonniers; on les fit passer devaut lui : la plupart étaient couverts de larges bles-^ sures. Lancastre reconnut parmi eux cet Olendyne qu'il avait chassé de sa présence dans la revue de Southampton; d'après ses ordres, des varlets gallois le hachèrent à coups de dague. Le roi commanda aux clercs de son hôtel de parcourir le champ de bataille , et d'établir le rôle des morts; les clercs trouvèrent, outre sept princes du sang , plus de 6,000 barons, chevaliers ou écuyers^ l'élite du féodal lignage de France. Plusieurs membres de la même famille avaient succombé : on peut citer trois chevaliers de la maison de Trame*^ court, trois Béthune, trois Châtillon, quatre Graon, trois Gréqui , quatre Renti , deux Groi , deux Fosseux « deux Gournai , deux d'Ivry, deux Mailli ; vingt bannerets furent tués avec leui^s fils; les sires d'AppJincourt, d'OlTemont, d'Auxi, de Beuvrières, du Chatellier, Gaspard de Ghâtillon, de Dreux, de Fiefs , de Gournai, d'Humières, d'Ivry , de Lannoi , de Mailli, de Neuville*,, de Noyelles, de Quiévrain , deRosimbos, Saint-Simon,
TOM. IV. i5
a^n JEAN LB lllilNGRK DE BOUCICAUT.
de Villers, de Wavrin. On releva a,ooo hauts barons ou chevaliers très-grièvement blessés , parmi lesquels on distinguait les comtes de Vendôme, de Richemont et le maréchal Boucicaut.
Les Anglais perdirent i,6oo hommes, outre une quantité considérable de blessés; le duc d'York, le comte d'Oxenfort , princes du sang , succombèrent dans cette journée; on fit bouillir leurs corps , afin d'emporter les os en Angleterre : on enterra leurs entrailles au monastère de Fressin.
Les clercs s'apercevant que Boncicaut respirait encore , quoique grièvement blessé , le tirèrent du milieu des morts. Quelle sensation pénible ne dut pas éprouver le maréchal , en reprenant ses esprits , en voyant la joie inexprimable avec laquelle les ennemis célébraient an pareil succès! Les plus amères infortunes avaient traversé la carrière de Boucicaut : à Nicopolis , il faillit payer de la vie sa propre témérité; aax champs d'Azincourt , il expia les imprudences d'autrui par la perte de la liberté, et dut servir d'ornement au triompl^e du vainqueur.
Henri Y se hâta de gagner Calais et s'y renferma , craignant de se voir obligé d'en venir aux mains avec le duc de Bretagne , qui accourait à la tête d'une armée bien disciplinée. Le monarque anglais, ayant passé quinze jours à Calais, arriva au port de Douvres lé 17 novembre, après une traversée fort pénible, et fit son entrée dans Londres le 24.
Boucicaut vécut encore six ans, réduit à une captivité assez dure. Henri V ne voulut jamais recevoir le prix de sa rançon , trop soigneux de retenir dans les fers un guerrier dont les conseils aussi bien que le bras pouvaient rendre encore d'éminents services à la France. L'histoire n'a laissé aucun détail sur les dernières années de la vie
JEAN LE MEINGRE DE BOUCICAUT. 2î27
de Boucicaut ; on sait qu'il allait souvent visiter, à Windsor, le tombeau du roi Jean , dont les infortunes lui paraissaient conformes aux siennes. Une particularité plus frappante se rattache à cette malheureuse période, et prouve que Le Meingre se montra jusqu'à son dernier soupir enflammé de patriotisme. Henri V, convoitant la couronne de France , était devenu le gendre de Charles VI : une clause du traité, de Troyes venait de le déclarer l'héritier présomptif du trône des Valois, Lancastre , dès ce moment , ne négligea rien pour se ménager des partisans dévoués parmi la chevalerie , sachant fort bien que le tranchant de son épée ne suffisait pas seul pour réduire le pays. Henri V n'échoua pas toujours dans ce genre de conquête, et nous avons vu précédemment que beaucoup de chefs de maisons illustres embrassèrent sans rougir le parti de l'étranger. Le roi et ses ministres redoublèrent de soins auprès de Boucicaut , lui offrirent non^seulement la liberté , mais encore des avantages magnifiques , ne doutant pas que l'accession d'un général si renommé ne dût servir de règle auprès d'une foule de guerriers , et bannir les scrupules de la plupart d'entr'eux. Le maréchal, convaincu qu'un mauvais exemple deviendrait, dans cette circonstance , une véritable trahison , repoussa vivement ces offres , préférant terminer sa carrière dans les fers sur une terre ennemie , que de forfaire à l'honneur. Quelque énergiques que fussent ses refus , ils ne le délivrèrent point de l'obsession de Lancastre : enfin la mort vint le saisir au milieu de cette glorieuse lutte. Le noble captif mourut à Londres des suites de ses graves blessures, en 1421, vers l'âge de cinquante-six ans, huit mois avant Charles VI: sa famille obtint la permission de transporter son corps sur le continent. Le Meingre fut enterré dans l'église de
2^8 JEAN LE MEIXGRE DE BOCCÏCAIJT.
St-Martin de Tours (i), auprès du maréchal son père. On voyait son épitaphe gravée sur une plaque de bix)nze, et conçue en ces teripes : « Cy gist noble chevalier messire Jean Lemeingre di( Boucicaut, le fils, maréchal de France, grand connétable de l'empereur et de Tempire de Copstaptinople , gouverneur de Gênes pour le roi, comte deBeaufort, de Clux, d'Alest, et vicomte de Turenne , lequel trépassa en Angleterre illec étant prisonnier^ le 27"^® jour de.,., mcccgxxi. n
Boucicaut avait épousé, en 1893 , Antoinette de Turenne;, elle lui dpf^na un fils qui mourut en 1416 avant sa vlngtiènxe année , ayant, toujours eu une très-faible complexion. La mère de ce jeune banneret^ consun^éepar le chagrin que lui causait la captivité de son époux et la mort récente de son fils, descendit au tombeau vers 1^ fin dp 1416; ^Ue légua ses riches possessions ^ le. vicomte de Turenne et le comté de Beaufort, au mareçhal; mais celui-ci, étant prisonnier, ne put faire valoir ses droits contre la famille de sa, femme , qui s*empara de tous les. biens. Boucicaut mourut sans avoir joui du bénéfice de cette donation.
(i) Cçttc église n'existe plus.
FIN DU TOME TROlSièaiE.