‹ Vies des grands capitaines français du môyenage pour servir de complément à l'histoire générale de la France aux XIIeXIIIe, XIVe et XVe siècles /Chapitre 16 sur 22 · VI · texte numérisé non relu

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Digitiz

qui le retint huit jours dans cette ville; enfin, surmontant la douleur , il se remit en route, et arriva à Tours, où il fit son entrée solennelle le i5 janvier. Philippe de Malestroit, son chancelier , portait devant le prince deux épées : celle du duc de Bretagne, nue et la pointe élevée;

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le fourreau. Le roi avait envoyé au-devant de lui une partie de ses dignitaires , et fit rendre à son connétable des honneurs extraordinaires.

Arthur m désirait rentrer dans ses Etats promptement ; il demanda à faire sur-le-champ l'hommage exigé par les lois féodales. On se rendit à ses vœux ; mais au moment de la céré* monie il s'éleva une difficulté majeure ; les grands officiers de la couronne voulaient que l'hommage fût lige; le duc déclara qu'il ne le devait que simple, et comme on le pressait trop , il se retira en disant qu'il ne pouvait agir dans un cas si grave sans consulter les États de Bretagne : il s'indignait avec raison des difficultés que Ton élevait sur une vaine formalité, sans avoir égard aux services éminens qu'il avait rendus à l'Etat; il en conçut une affliction si profonde, qu'il en retomba malade, et fut obligé de rester encore un mois à Tours. Dans cet intervalle, il se fit recevoir chanoine de Saint-Gatien , et donna en

présent à cette église une chappe de drap d'or , présent exigé par la discipline du chapitre (i). On avait vu l'époux de Valentine de Milan se faire recevoir chanoine de l'église d'Orléans : c'étaient les mœurs du siècle.

Arthur, quoique fort affaibli, revint dans le duché, qu'il trouva très-alarmé des démonstrations hostiles des Anglais. L'évêque de Saint- Malo, séduit par les promesses de la cour d'Angleterre , s'était engagé à livrer cette place. Une escadre nombreuse manœuvrait entre Jersey et Frehel, cherchant le moment favorable pour jeter en Bretagne une nouvelle armée. Le duc arriva sur ces entrefaites ; il ne lui fat pas difficile de réunir autour de lui ses sujets pour la défense de TEtat ; ses sages dispositions préservèrent le duché des malheurs d'une invasion.

Les points vulnérables furent mis sur un pied de défense respectable. Arthur visita tous les travaux, et veilla lui-même pendant plusieurs mois à la sûreté des côtes; son attitude assurée en imposa aux Anglais, qui abandonnèrent ces parages sans avoir retiré aucun fruit de leurs tentatives.

Au moment où le duc Arthur rentrait à Rennes,

(1) Lobincau , t. n.

il reçut un message du roi de France qui l'invitait à se ren dre en qualité de pair à Montargis, où le parlement était convoqué pour faire son procès au ducd'Alençon.Il répondit par écrit, le 1 1 mai i458: «J'ai de tout temps servi Charles et son royaume; je suis connétable , et comme tel je suis tenu de me rendre aux ordres du roi, mais non comme duc de Bretagne. Je ne suis point pair de France, attendu que mon duché n'a jamais fait partie du royaume , et qu'il n'en est point un démembrement ; et , pour ne pas compromettre l'indépendance de mes sujets, je ne comparaîtrai ni à Montargis ni ailleurs. »

Arthur ne persista cependant pas dans cette résolution; il était oncle du duc d'Alençon; l'honneur lui faisait une loi de ne pas abandonner ce prince dans la position difficile où il se trouvait. A ces motifs se joignaient des considérations de la plus haute importance : le dauphin venait de Jever une seconde fois l'étendard de la révolte ; le procès du duc d'Alençon mettait en mouvement toute la noblesse; une rupture avec le duc de Bretagne pouvait mettre Charles VII dans un grand embarras ; Arthur comprit mieux l'état des choses que le roi lui-même ; il sacrifia son amour-propre au bien public , et se hâta de se rallier au roi de France. Nous nous plaisons

d'autant plus à faire remarquer la générosité de sa conduite , que l'histoire générale a passé sous silence les raisons qui le faisaient agir; on trouve souvent dans la vie des grands hommes des détails honorables qui n'ont pas été célébrés parce qu'ils se sont passés sans fracas.

Arthur accourut à Vendôme, où la cour des pairs devait rendre son jugement définitif. Le duc d'Alençon, convaincu de haute trahison, fut condamné à avoir la tête tranchée (i); les instances du duc de Bretagne firent commuer la peine ; le duc d' Alençon fut enfermé pour le reste de ses jours dans le château de Loches.

Au moment où le duc de Bretagne se préparait à quitter Vendôme pour rentrer dans ses états , le chancelier lui demanda s'il était décidé à rendre hommage au roi ; les mêmes difficultés existaient toujours; Arthur annonça ne vouloir faire aucune concession; Charles VII ordonna qu'on cessât de le presser ainsi , et il fut arrêté que l'hommage serait fait comme il l'entendrait; on fixa la cérémonie au 1 5 octobre 1^58 à neuf heures du matin, dans la cour du château de Vendôme. Au jour convenu, le roi se rendit avec ses grands officiers au lieu indiqué ; il y

(1) Voyez les détails de ce procès dans la Vie de Danois.

trouva le duc de Bretagne armé de pied en cap, escorté de son chancelier et de cent chevaliers. Arthur s'avança vers le roi, ôta son casque; il prononçait les premiers mots de la formule usitée, lorsque Dunois, qui assistait à la cérémonie en qualité de- grand chambellan , l'interrompit en disant : «C'est bien lige que vous faites l'hommage ? — Non, répondit fièrement le duc de Bretagne en faisant mine de se retirer; c'est rhomraage simple que je veux faire , et je suis surpris que l'on exige plus de moi que de mes prédécesseurs (i). » Dunois n'avait pu résister au plaisir de mortifier son rival de gloire. Le comte d'Eu et le bailli de Touraine élevèrent la voix pour appuyer le bâtard d'Orléans ; mais ils né purent rien gagner sur le prince breton, qui rendit pour le duché l'hommage simple tel qu'il voulait le rendre, debout, la tête nue, armé de toutes pièces et les éperons chaussés ; il quitta ensuite son armure, et se mit à genoux pour rendre l'hommage lige, en ce qui regardait les terres de Montfort-l'Amauri et deNauphle-le-Châteati, que sa famille tenait en fief des rois de France.

Arthur conçut un véritable chagrin des contestations qui s'étaient élevées à son sujet et en

(i) Tous les historiens de Bretagne.

présence du roi qu'il avait contribué si puissamment à replacer sur le trône de ses pères; il se retira la mort dans l'ame ; il passa à Fontrevault poury visiter une de ses nièces abbesse de cette maison , et rentra en Bretagne où l'attendaient d'autres tracasseries ; il s'établit à Nantes. L'évêque de cette ville, Guillaume de Malestroit, lui suscita mille querelles au sujet de la juridiction religieuse, qu'il voulait rendre indépendante de l'autorité souveraine ; il se refusa à rendre l'hommage accoutumé pour les terres qu'il possédait comme évêque de Nantes ; il fulmina des excommunications contre les officiers du duc qui défendaient les droits du souverain. Arthur, réputé pour le prince le plus attaché à la religion , opposa la résistance la plus ferme à ces injustes attaques :1e 7 octobre, Guillaume de Malestroit revenant en procession de l'église des Carmes, fut accosté par Pierre Leboutillier, procureur général, qui lui déclara que n'ayant point compara pour rendre hommage au duc pour son temporel , malgré des invitations réitérées , ce temporel allait être saisi; mais que, par respect pour l'Eglise, Arthur avait différé de faire exécuter la saisie et l'ajournait au samedi suivant pour rendre l'hommage exigé. Loin de se montrer reconnaissant de ces ménagemens , l'évêque ex-

communia le prince, ses officiers, et mit le duché en interdit. Ce Guillaume de Malestroit n'avait été nommé évêque de Nantes que par le crédit d'Arthur et contre le gré même de Pierre II.

Le duc eut beaucoup de peine à retenir le peuple, qui voulait aller piller l'hôtel du prélat; il calma les esprits, et se contenta d'en appeler au pape. Mais il n'eut pas le temps de connaître la décision du saint-siège; ces tracasseries lui causèrent un chagrin qu'il ne put surmonter; il fut atteint d'une maladie de langueur qui le consuma lentement. Malgré son mal, il refusait de prendre des médicamens, et luttait contre les douleurs physiques avec autant de courage qu'il avait lutté contre les Anglais dans les champs d'Azincourt, de Patay et de Formigni. Enfin sentant approcher le terme de sa vie il ne garda plus le lit, voulant attendre la mort debout ; il marchait dans la grande salle de son palais (le château de Nantes), appuyé sur les bras de ses officiers et entouré de ses gardes. Il se confessa la veille de la Noël , assista le lendemain à matines, puis à la messe , fit ses dévotions à genoux avec une onction qui édifia tout le monde, et expira le 26 décembre i458, assis sur son fauteuil ducal, le même sur lequel il rendait la justice à ses sujets. Il resta exposé deux jours à la vénération

des Bretons, et fut enterré par ce Guillaume de Malestroit, évêque de Nantes, dont les violences avaient hâté la fin d'un prince modèle de. toutes les vertus.

Jean Gruel, écuyer et historien de ce prince, dit : « Plût à Dieu qu'il n'eût jamais été à Vendôme, car oncques depuis il ne fut sain jusqu'à sa mort, et plusieurs font grand doute qu'elle lui fut advancée: Dieu sçait la vérité, » Ces soiipçons sont injustes et dénués de vraisemblance; un homme usé par les travaux de la guerre pouvait fort bien mourir à l'âge de soixante-cinq ans par suite d'un chagrin vivement senti ; d'ailleurs la maladie ne fut point subite, et n'eut point le caractère d'un empoisonnement.

Lobineau a dit que ce prince avait un physique grossier; il a avancé ce fait sans aucun. fondement; il est avéré au contraire qu'Arthur ressemblait beaucoup à son frère Jean V, qui passait pour un des plus beaux hommes de son temps.

Ayant reçu à la bataille d'Azincourt des blessures très-graves à la tête, il ne pouvait porter.de coiffure pesante, aussi le représente-t-on avec un bonnet de poil de sanglier ; on lui avait même donné cet animal pour emblème, à cause de la dureté apparente de son caractère. Comme nous venons d'offrir aux lecteurs le tableau de sa vie,

36a ARTHUR DE BRETAGNE.

nous croyons inutile de nous étendre sur les qualités de ce prince; on a pu être à même de le juger, et de s'assurer que là Bretagne perdit en lui un des plus grands hommes qu'elle ait jamais produits.

Arthur ne laissa pas d'enfans de ses trois femmes : il eut dans son extrême jeunesse une fille naturelle qu'il maria au sire de Brécart, gouverneur de St.-Aubin-du-Cormier.

Ce prince fut enterré dans l'église des Chartreux, qu'il avait fondée. Cette église ayant été détruite en 1789, des personnes zélées en enlevèrent les restes d'Arthur III, qui furent un peu plus tard placées au milieu d'une chapelle de l'église cathédrale de Nantes, dans un magnifique tombeau qui renfermait déjà le corps de François II. Ce tombeau est encore aujourd'hui un des plus beaux monumens de la Bretagne.

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