LIVRE II
De ce qui se passa en France depuis la bataille d'Azincourt.
<r4i5 jusqu'èh i4l5.)
Quelque grand qu'eût été le désastre de la bataille d'Azincourt , il aurait pu se réparer si la rivalité des deux maisons de France et <le Bourgogne n'eût partagé les opinions. La conduite tenue par Henri V après sa victoire était faite pour laisser à un gouvernement bien constitué le loisir de se reconnaître, et de remédier à ce malheur. Ce prince , au lieu de rester sur le continent , et de profiter de la désunion des membres du conseil, se hâta de se rembarquer(i). Il aurait pu , en marchant sur Paris , changer la
(1) 11 est à remarquer que Henri V n'accorda pas de grandes récompenses à ceux qui l'avaient si vaillamment secondé dans la journée d'Azincourt; il ne donna le collier de la jarretière qu'à deux seigneurs, quoique bien d'autres eussent le droit de réclamer pour eux cette distinction. Ces deux nouveaux chevaliers furent Robert Wilhouby et Jean Mowbrai.
face de la France, il ne revint que deux ans après : peut-être fut-il contenu par l'attitude que prit le royaume dans ce moment critique ; mille faits particuliers, répandus dans la narration vague des historiens contemporains , attestent qu'après la défaite du connétable d'AIbret , il y eut un mouvement national fort remarquable ; la Normandie tout entière courut aux armes; les moines quittèrent leurs monastères , et offrirent de prendre l'épée pour la défense commune; les écoliers de l'université se formèrent en légions sous le commandement de leurs professeurs.
Jean de Nevers aurait pu jouer dans cette circonstance le rôle le plus digne d'un prince français, et faire oublier ses torts en sauvant l'État. Il pouvait marcher sur-le-champ à la tête de 4o,ooo hommes , s'unir au duc de Bretagne , qui accourait avec 10,000 des siens, et déployer toutes ses forces devant les Anglais ; sans doute qu'Henri, déjà affaibli, se serait empressé de faire une paix honorable. Ce service éclatant eût donné à Jean-sans-Peur une supériorité incontestable sur ses rivaux.
Au lieu de suivre la ligne honorable que lui traçaient les circonstances, Jean-sans-Peur, poussé par une jactance maladroite, débuta par envoyer au roi d'Angleterre son gantelet, en le défiant à
un combat singulier , pour venger , disait-il , la mort de son frère, le comte de Brabant, tué à la bataille d'Azincourt. Mais comment osait-il envoyer un cartel, lui qui refusait sans cesse ceux qu'on lui adressait ? Le sien resta sans réponse. Jusque-là il n'était encore que ridicule ; il devint bientôt criminel, en marchant sur Paris à la tête de 5o,ooo combattans. Le conseil de France et le dauphin, effrayés de son approche , lui envoyèrent proposer le gouvernement de la Picardie t en y mettant pourtant la condition qu'il tournerait ses armes contre les Anglais ; il refusa avec fierté j en annonçant qu'il ne venait que pour arracher le roi à la captivité dans laquelle il gémissait. Son manifeste indigna tout le monde ; le conseil lui envoya un messager d'État (fin de i^iS) pour lui intimer l'ordre, au nom du roi , de ne pas s'avancer davantage vers Paris. Jean-sans-Peur ne tint point compte de cette défense ; il continua sa marche dans Pespoir d'être secondé par les partisans secrets qu'il avait dans la capitale; mais le ressentiment public se prononça si fortement contre lui, que personne n'osa agir en sa faveur. Le conseil sentit alors la nécessité de mettre à la tête du gouvernement un homme dont l'énergie et les talens fussent bieix reconnus. On jeta les yeux sur Bernard
d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans. Ce seigneur n'avait point assisté à la bataille d'Azincourt ; personne ne doutait qu'on n'eût évité ce revers s'il avait commandé l'armée ; mais le soin de défendre ses domaines particuliers contre les Anglais le retenait depuis long-temps au pied des Pyrénées. Les envoyés du dauphin le trouvèrent dans l'ivresse de la joie , célébrant un succès éclatant qu'il venait de remporter sur les généraux de Henri V ; ils lui annoncèrent que le conseil du roi l'avait choisi pour premier ministre et pour successeur de Charles d'Albret dernier connétable. D'Armagnac reçut cette communication avec la plus vive satisfaction ; il comprit sur^e-champ le beau rôle qu'il allait jouer. Ce n'était plus comme chef de parti que d'Armagnac allait agir , mais comme lieutenant du roi; sa mission était de sauver l'État, et non de servir des intérêts particuliers; on ne lui demandait pas de réunir des Français pour les mener combattre d'autres Français ; il allait au contraire les réunir tous sous la même bannière, pour les conduire contre les Anglais, éternels ennemis de son pays. A cette idée son ame généreuse s'enflamma d'ardeur; il quitta le midi, et se rendit à Paris avec une promptitude d'autant plus étonnante, qu'il conduisait à sa suite 6000
Gascons , vieux soldats, depuis viugt ans ses compagnons d'armes en Italie, en France et en Allemagne , accoutumés à combattre au milieu des • villes soulevées comme en rase campagne. Il fit son entrée à Paris le ao décembre 1 4 1 5 , dans des circonstances épineuses, car la mort du dauphin Louis avait mis de l'agitation dans la capitale , et compliquait les difficultés qu'il allait avoir à surmonter. Le jour même de l'arrivée de ce général, Charles VI sortit momentanément de sa longue léthargie; il lui remit l'épée de connétable avec la plus grande pompe, mais avec indifférence : il l'aurait donnée aussi volontiers au duc de Bourgogne. Après cet acte solennel, Charles retomba dans son affaissement accoutumé; il n'était plus furieux, l'âge avait affaibli ses organes. On le portait, on le nourrissait comme un enfant malade.
D'Armagnac, reconnu premier ministre par le conseil , entra en possession de sa charge , et l'exerça avec la confiance que donne le sentiment de ses propres forces. Il désirait ardemment faire disparaître les nuances des deux factions de Bourgogne et d'Orléans , mais comme les partisans de » Jean-sans-Peur s'agitaient dans Paris, en menaçant les anciens amis de la maison d'Orléans , ceux-ci effrayés s'attroupèrent de nouveau , et se mirent
sous la protection de Bernard d'Armagnac, qu'ils avaient vu long-temps à leur tête. Le connétable les accueillit , non pas en chef de parti , mais comme ministre du roi. Dès ce moment il se prononça ouvertement contre tout ce qui n'était pas Orléanais. On reprit les marques ostensibles qui , trois ans auparavant, servaient de signe de ralliement à ce parti : c'était une bande d'étoffe rouge, portée en écharpe sur le vêtement en manière de baudrier, ce qui avait fait donner aux Orléanais le surnom de Bandés; on en para les statues des saints et les en fan s en maillot. Il arriva que peu de jours après la revivance des Bandés, un jeune homme appelé Petit-Jean déchira avec mépris une de ces bandes , passée autour de la statue de saint Eustache ; on le condamna juridiquement à avoir le poing coupé, comme s'il eût commis un sacrilège (i).
Oepefnd&nt Paris se trouvait resserré par les troupes bourguignonnes ; les arrivages n'étaient libres que du côté du midi. Dans l'intérieur de
agressions perpétuelles ; on se vit forcé , pour tes réprfrttèr, d'avoir recours aux mesures les plus vigoureuses. Bernard déploya à cet effet
' (i) Journal de Paris , p. 86.
une rigueur que les historiens contemporains ont blâmée outre mesure : on voit bien toujours l'odieux de la sévérité , mais Ton ne voit pas les maux qu'elle prévient. Ferme dans sa conduite, le connétable fit arrêter les plus turbulens , et les retint en prison , sans leur infliger d'autre châtiment. La corporation des bouchers était une puissance redoutable et fort dévouée au duc de Bourgogne, et ne cessait de comploter des mouvemens insurrectionnels dans le grand marché à la viande , situé à l'apport de Paris ; ce vaste bâtiment fut rasé. Le connétable ôta aux bouchers leurs privilèges, et créa quatre nouvelles boucheries à la halle de Beauvais , à la place du grand châtelet , près du petit châtelet , et au cimetière Saint-Gervais. Il nomma prévôt de Paris Tanneguy-Duchatel , chevalier breton réputé pour son courage, sa loyauté et son caractère incorruptible; ce magistrat avait le gouvernement civil et militaire de la ville. Tanneguy établit une police fort sévère. On pouvait reprocher à la nouvelle administration des formes un peu dures ; mais sa marche était droite et franche. Le connétable punissait les délits d'après les lois existantes ; il dissipait les attroupemens, contenait les agitateurs,sans réclamerrappui d'une féroce populace. Le duc de Bourgogne en avait agi bien différem-
ARTHUR DE BRETAGNE. 6l
ment lorsqu'il dirigeait les affaires au nom du roi, en 1 4 1 o et 1 4 1 1 'il n'avait pas craint de se servir de cette tourbe criminelle , chaque fois qu'il s'était trouvé dans des momens difficiles.
L'énergie du connétable, la vigilance de Tanneguy-Duchatel , la discipline des bandes gasconnes auxquelles la garde de Paris était confiée, firent perdre au duc de Bourgogne l'espoir de se rendre maître de la capitale. Il quitta la Brie après avoir passé deux mois à Lagny sans tenter un seul coup de main , sans sortir un seul jour de ses quartiers; il se retira vers la Flandres. Les Parisiens , pour qui les événemens les plus sérieux ont toujours eu un côté plaisant, l'accablèrent de railleries, et lui donnèrent le nom de Jean de Lagnjr qui n'a pas de hâte.
Le duc de Bourgogne, renonçant à la voie des armes, eut recours aux brigues et à l'intrigue, moyen qui lui était bien plus familier; ses partisans, voulant profiter de l'absence du connétable qui était allé à la rencontre des Anglais , sortis dUarfleur , avait formé un vaste complot qui devait éclater le 19 avril i4i6; mais la veille de ce jour, la femme d'un changeur nommé Michel Baillet , l'un des conjurés , alla dénoncer cette trame au sire de Dampmartin , chambellan du roi ; ce seigneur avertit sur-le-champ Tanne-
6l ARTHOR DE BRETAGNE.
guy-Duchatel, qui, dans la nuit même, fit investir par les Gascons les lieux où les conspirateurs se réunissaient. On les trouva tous occupés à préparer leurs armes pour la tuerie, dont le signal devait être donné quelques heures plus tard ; on en pendit au gibet cent et quelques , et Ton jeta le reste dans les cachots. D'Orgemont, archidiacre d'Amiens, fut également arrêté; on eut égard à son caractère de prêtre , on ne le fit pas mourir quoiqu'il fût désigné comme le premier auteur du complot ; on le livra au tribunal ecclésiastique , qui le condamna à être mitrè et prêché publiquement, et renfermé le reste de ses jours au pain et à l'eau. 11 fut conduit sur la place de Grève, revêtu d'un manteau violet, et placé dans un tombereau à moitié plein de boue. Ce d'Orgemont était piébot et borgne; il passait pour le plus riche ecclésiastique du royaume : il fut taxé à une amende de 80,000 écus , à peu près un million d'aujourd'hui. On trouva chez lui , dans un grenier, 1 6,000 écus en or , et aoo,ooo livres cachées dans un tas d'avoine.
A la nouvelle de cette conspiration d'Armagnac quitta l'armée, et arriva à Paris en toute hâte; indigné contre les Bourguignons, dont les tentatives se renouvelaient chaque jour, il se crut en droit
de redoubler de sévérité ; il prit les mesures les plus rigoureuses. Il fit désarmer les bouchers, et bientôt après tous les habitans , dont on déposa les armes à la Bastille. Ce n'était pas tout, le connétable voulut savoir ce qui se disait, ce qui se faisait dans chaque maison , et prit des mesures en conséquence; il établit même un règlement d'après lequel aucune noce ne pouvait se faire sans que le prévôt de Paris en fut prévenu deux jours d'avance : comme à cette époque les familles mettaient beaucoup de pompe aux mariages, une cérémonie de ce genre était l'occasion d'une grande réunion de personnes. La nouvelle ordonnance voulait qu'un commissaire du gouvernement se trouvât k ces assemblées, pour s'assurer si on ne conspirait pas contre l'État ( i). De plus , on publia, le u août i4i6, à son de trompe, la défense d'avoir sur les fenêtres ni pots de fleurs, ni caisses, ni bouteilles; car on craignait que, dans un tumulte, on ne se servît de ces objets pour assaillir les troupes royales. Cette vigilance du connétable conserva la calme dans le capitale, et déjoua tous les projets du Bourguignon.
Tranquille sur le sort de Paris, d'Armagnac reprit le dessein de venger d'une manière écla-
(i) Journal de Paris, p. 29.
tante la défaite d'Azincourt ; il avait su cacher le but de ses grands préparatifs ; il acheta des vaisseaux à la république de Gênes, et prit à la solde de la France ses matelots et ses arbalétriers. 11 obtint du roi de Castille des vaisseaux qui , réunis à ceux de la France et de Gènes , formèrent une flotte considérable. D'Armagnac en confia le commandement au vicomte de Narbonne. Cet amiral concentra ses forces sur les côtes du Poitou , pendant que le connétable faisait de son côté des préparatifs pour assiéger par terre la ville d'Harfleur; il tenait beaucoup à arracher cette conquête à l'Angleterre, qui se trouvait fière d'avoir un pied en Normandie.
La flotte française , partagée en trois divisions, parut dans la Manche vers le milieu du mois d'août i4 16, rasant les côtes d'Angleterre, et les menaçant d'une invasion. De son côté le connétable quitta Paris, et se mit a la tête de x5,ooo hommes que, malgréles efforts des agens du duc de Bourgogne, il avait Véunis sous les bannières royales; il alla investir Harfleur, et en poussa le siège avec une activité qui tenait du prodige. Henri , étonné de se voir attaqué par cette France qu'il croyait épuisée et divisée, se laissa ébranler, et prêta l'oreille aux propositions que le conseil de Charles VI lui faisait depuis quelque temps
en secret. L'arrivée de l'empereur Sigismond à Paris parut devoir accélérer la marche des négociations; ce prince, le même qui, n'étant que roi de Hongrie, avait combattu à Nicopolis, fut reçu avec empressement ; il se montra touché de cet accueil, et s'offrit pour médiateur entre TAngleterce et la France. L'infortuné Charles VI, jouissant alors d'un éclair de raison, accepta ses bons offices avec une vive effusion de reconnaissance. Sigismond quitta Paris, comblé de riches présens et de bénédictions; mais en arrivant à Londres il se laissa capter par Henri V, accepta l'ordre de la Jarretière, et finit par oublier l'objet principal de sa mission, pour ne songer qu'à ses propres intérêts. L'état critique dans lequel il avait trouvé le royaume de France , privé de son roi et déchiré par les factions, lui fit concevoir l'espérance de pouvoir recouvrer facilement les provinces de l'ancien royaume d'Arles, depuis cent ans démembrées de l'empire. En conséquence , au lieu de préparer les voies pour une paix si ardemment désirée , il proposa au contraire à Henri V de . s'unir à lui pour accabler la France (i), et par-
(i) Actes publics d'Angleterre, t. ix. — Tous les historiens d'Angleterre.