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tager ses dépouilles; mais ces vastes projets n'eutent point de suite , et il ne lui resta que la honte d'avoir trahi la confiance d'un prince malheureux.
Malgré le secret que Sigismond mettait dans ses démarches auprès de Henri V , sa déloyauté n'en fut pas moins connue à Paris ; elle indigna tous les partis. Le connétable, qui s'était montré contraire à ces ouvertures de paix , rompit l'armistice, et reprit le siège d'Harfleur, pendant que la flotte resserrait la ville du côté de la mer, en empêchant l'introduction des secours. Le comte d'Orset se défendit en héros; mais ses dernières ressources était épuisées, il allait se voir obligé de capituler, lorsque le vicomte de Narbonne se laissa battre complètement par l'escadre anglaise aux ordres du duc de Bedfort, frère d'Henri Y. Le connétable, trahi par cet événement désastreux, se vit obligé de lever le siège. Le duc de Bourgogne, loin de prendre part à ce malheur , comme tous les Français, saisit au contraire ce moment pour se rapprocher davantage de Lancastre , avec qui , depuis plusieurs années, il entretenait des relations secrètes. Sous prétexte de traiter des affaires relatives au commerce de la Flandres , il envoya à Londres des ambassadeurs, dans le seul but
de resserrer les liens qui unissaient les deux princes , et lui-même demanda au roi d'Angleterre une entrevue à Calais ; il s'y rendit à la fin d'octobre i4i6, et là on vit un fils de France , cousin germain de Charles VI, faire un traité qui avait pour objet de morceler le royaume et d'anéantir la monarchie. Les actes publics d'Angleterre , recueillis par Rymmer , renferment la teneur de ce pacte honteux , dans lequel le duc de Bourgogne reconnaissait Henri V pour légitime roi de France. Rapin Thoiras assure que Jean-sans-Peur apposa sa signature à cet acte inouï. Les auteurs de l'Art de vérifier les dates ont fait à ce sujet une savante dissertation, pour prouver que le prince bourguignon, retenu par la honte, ne signa point le traité, et que la pièce rapportée par Rymmer n'était qu'un simple projet dressé par les ministres anglais eux-mêmes. Au reste , il importe peu de savoir laquelle des deux versions doit faire autorité ; car le duc de Bourgogne en agit comme s'il avait signé le traité. Mais la mort du comte de Touraine vint déconcerter ses desseins : ce jeune prince vivait depuis plusieurs années à Mons , auprès du comte de Hainaut , son beau-père , et dont la sœur avait épousé Jean-sans-Peur; le comte de Touraine, âgé de dix-huit ans, succéda au titre de dauphin après
la mort de Louis , troisième fils de Charles VI , et réclama l'exercice du pouvoir à l'instigation du duc de Bourgogne, qui s'était facilement emparé de lui ; en conséquence, il partit pour Paris sous l'escorte de troupes bourguignonnes ; arrivé à Compiègne, il y tomba malade; il avait dans l'oreille un âpostume qui creva en dedans, et l'étouffa le 5 avril 1417* Les Bourguignons dirent que le connétable et les Orléanais avaient empoisonné le fils de Charles VI; l'ignorance des médecins, qui ne connurent pas la nature de la maladie, donna quelque poids à cette accusation.
Ce trépas rendit la position de Bernard d'Armagnac moins embarrassante ; le nouveau dauphin , comte de Ponthieu , dernier fils du roi , détestait le parti bourguignon. Ce prince , une fois reconnu pour héritier présomptif de la couronne , et , à ce titre , régent du royaume , accorda toute sa confiance au connétable , qui , fort de cette autorité , redoubla d'ardeur pour conjurer les orages dont l'État était menacé. Henri V se disposait à débarquer une seconde fois sur le continent ; on le savait dans le public, et cependant le connétable, qui déployait la plus grande activité pour disposer les moyens de défense , trouvait de la résistance là où il en attendait le moins ; irrité de
cette opposition à laquelle venaient se joindre encore les tentatives du parti bourguignon , d'Armagnac redoubla de sévérité , et comme il croyait voir partout des ennemis personnels , il traitait avec aigreur les seigneurs de la cour : cette hauteur indisposa au lieu d'en imposer ; et lorsque, pour subvenir aux frais de la guerre, il voulut frapper la capitale et les provinces d'une contribution extraordinaire , on refusa de la payer ; il fut obligé d'envoyer ses Gascons en garnisaires (mangeurs dans les maisons, comme l'on disait alors ). Son activité, sa résolution et son génie auraient sans doute surmonté
toutes ces difficultés , s'il n'avait eu à combattre un nouvel ennemi plus terrible peut-être que les autres réunis ; c'était le parti mitoyen. Cette faction mixte se forma au milieu des calamités publiques, d'hommes méchans, lâches et corrompus , qui n'osaient se prononcer ouvertement pour une des deux factions rivales ; on distinguait parmi eux les guerriers pusillanimes qui s'étaient cachés pour ne pas aller combattre dans les champs d'Azincourt, et ceux qui avaient fui au commencement de Faction ; on les voyait, depuis quinze ans que durait la rivalité des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne, changer tour à tour d'affection ; mais comme la lutte devenait
de plus en plus opiniâtre , ils ne cherchèrent qu'à rester neutres sous le voile d'une fausse modération, qui n'était que de la lâcheté; ils déploraient en public les excès des deux partis , et les blâmaient ouvertement ; mais en secret ils excitaient , par leurs perfides discours , le bourguignon contre l'orléaniste, et l'orléaniste contre le bourguignon : un semblable parti était une chose nouvelle pour la France, dont les habitans pleins de franchise ne savaient point déguiser leurs véritables sentimens ; jusqu'alors les querelles civiles .avaient été terribles , mais courtes ; ce parti les perpétua ; il surgit au milieu du quinzième siècle, et sa naissance combla la mesure des maux que vit éciore ce siècle dépravé appelé le tombeau des mœurs; depuis cette époque la faction des prétendus modérés ne cessa de figurer dans nos débats politiques, et ne servit qu'à perpétuer le mal, à pousser les Français contre les Français , sous les Guises , pendant la Ligue, sous Louis XIII et sous Louis XIV.
A la tête de cette association d'hommes perfides se plaça la détestable Isabeau de Bavière , digne chef d'un tel parti ; toujours impassible devant les maux qui accablaient la France , elle avait paru joyeuse en apprenant les désastres de la journée d'Azincourt , qui coûta la vie à tant
d'hommes illustres, divisés malheureusement d'opinion , mais tous réunis dans un même sentiment d'horreur pour cette femme coupable ; la reine, condamnée à un rôle purement passif, observait les mouvemens en se tenant à l'écart , et n'avait de contact avec le gouvernement que pour puiser dans les coffres cet argent qu'on y versait avectantde peine ; renfermée dans sa belle maison de Vincennes, elle passait sa vie au milieu des plaisirs souvent les plus criminels, pendant que la mort moissonnait sa famille ; de douze enfans il ne lui en restait que quatre; le dauphin Jean venait d'expirer dans ses bras ; et cependant, insensible à ces pertes, dont la rapidité aurait dû l'effrayer, Isabeau donnait des fêtes dans lesquelles on déployait une profusion qui contrastait avec la misère publique ; ces fêtes se terminaient toujours par quelques sales débauches dont elle-même donnait le signal. Juvénal des Ursins a voulu peindre sa cour en disant : a Quelques guerres , quelques tempêtes et tribulations, les dames et damoiselles menoient grand et excessif état, portoient cornes merveilleuses, longues et hautes , et avoient de chaque côté deux grandes oreilles si larges, que quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre , il falloit quelles tournassent de coté. »
Les modérés se réunirent à la reine pour profiter des excès des deux factions et partager les dépouilles du peuple ; ils formaient une masse qui embarrassait la marche du gouvernement ; ils portaient le découragement dans toutes les ames , dégoûtaient ceux qui voulaient se rallier au connétable , véritable représentant de l'autorité légitime ; tantôt ils lui offraient leur appui , et lorsque celui-ci le réclamait ils trompaient son espoir par une prompte défection ; ils servaient d'espions aux généraux bourguignons.
Isabeau, instruite de leurs manœuvres , s'en faisait un jeu, et se réjouissait des embarras qu'elle suscitait au connétable j celui-ci , indigné , n'écouta plus le respect qu'il avait jusqu'alors conservé pour la femme de son roi. Dans un moment où l'infortuné Charles VI jouissait de sa raison , d'Armagnac déplora devant lui les honteux débordemens d'Isabeau ; Charles ne connaissait pas cette partie de ses malheurs ; son amour pour sa femme avait survécu à la perte de tous les autres sentimens ; il parut furieux , et repoussa ces imputations comme une véritable calomnie ; le connétable lui montra la possibilité de se convaincre par lui-même en allant surprendre la reine à Vincennes au milieu de ses amans dont il cita les noms; Charles VI, entouré de
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calamités auxquellesson état de maladie le rendait insensible, se montra terrifié lorsque de plus amples détails ne lui laissèrent plus de doute sur les infidélités dlsabeau ; et quoique le jour fût sur son déclin , il partit à l'instant pour Vincennes accompagné d'une garde nombreuse et du prévôt de Paris ; il rencontra sur sa route le sire de Bourdon qui venait de quitter la reine dont il était le grand maître d'hôtel ; ce seigneur salua profondément le roi et passa au galop; Charles VI le reconnut fort bien : on le lui avait désigné comme l'amant le plus favorisé de la reine ; il ordonna au prévôt de Paris de courir après lui et de l'arrêter , ce que l'on fit surle-champ; le roi revint sur ses pas , et en rentrant à l'hôtel Saint-Paul , il fit appliquer Louis Bourdon à la question. Ce chevalier supporta les plus affreuses douleurs sans rien avouer; le roi, qui était bien informé , n'eut aucun égard à son silence, et donna l'ordre exprès de le lier dans un sac de cuir, et de le jeter dans la Seine par la terrasse de l'hôtel Saint-Paul , en face de l'île Louviers, ce qui fut exécuté (i) (1417)- H sem " blait que la tendresse dlsabeau portait malheur
(i) Les historiens modernes disent que l'on mit sur le sac cette inscription : Laissez passer la justice du roi. Ce fait est peu probable.
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à ses favoris ; c'était le troisième qui périssait tragiquement : Louis d'Orléans , Louis de Bournonville et Louis de Bourdon ; ce dernier, guerrier valeureux , s'était couvert de gloire à la bataille d'Azincourt, et avait toujours montré une grande haine pour Jean-sans-Peur. Le roi ne borna pas sa vengeance à la mort de ce chevalier; il fit enlever la reine de Vincennes , la sépara de sa maison , et la relégua dans le château de Tours, sous la garde de trois seigneurs chargés de la surveiller, et qui répondaient de sa personne; la perte de son honneur , la juste colère de son époux , la privation même de sa liberté, touchèrent peu Isabeau ; mais sa fureur fut extrême lorsqu'on lui apprit que le dauphin s'était saisi du trésor qu'elle avait confié aux moines de Saint-Denis, et que non content des joyaux qui composaient ce trésor, il s'était fait donner par force l'argent monnayé déposé par elle chez les négocians Sanguin et Lhuillier. Isabeau maudit son fils en lui jurant une haine éternelle ; elle ne tint que trop bien ce funeste serment : poussée parle ressentiment, elle sortit de cette froide réserve à laquelle on la croyait condamnée pour toujours ; elle voulut , dès ce moment , jouer un rôle sur ce théâtre sanglant ; elle y apporta toutes ses fureurs; la scène prit dès lors un aspect encore plus terrible.
Isabeau, reléguée à Tours, implora l'assistance de Jean -sans-Peur; ce prince, irrésolu même dans ses mauvaises actions, paraissait honteux de sa liaison avec l'Angleterre; ses démarches équivoques décelaient les divers sentimens qui agitaient son ame; il craignait d'échouer dans ses projets contre le dauphin et le connétable ; il se voyait isolé, sans pouvoir se ménager dans le royaume quelque puissant allié; il poussa un cri de joie en apprenant le fâcheux éclat qui venait d'avoir lieu dans la famille de Charles VI. Sa satisfaction redoubla lorsqu'il reçut le message dlsabeau , qui le suppliait de la prendre sous sa protection ; cette nouvelle liaison allait changer sa position; la fortune lui offrait un moyen de plus pour tromper le vulgaire et en imposer au public:. ce n'était plus, devait-on dire, pour poursuivre des projets ambitieux qu'il se tenait en armes, mais pour prendre la défense d'une femme outragée, d'une reine malheureuse , d'une mère méconnue. Il sortit donc de la Picardie à la tête d'une armée de soixante mille hommes , disent les historiens contemporains, et tourna Paris en cherchant à se rendre maître des diverses petites places voisines de cette capitale ; mais ayant été repoussé , il fut obligé de se retirer et de prendre ses quartiers
d'hiver, en restant sur la défensive; car le connétable, bien inférieur en forces, avait su le tenir en échec sur tous les points.
Pendant que les généraux bourguignons formaient un nouveau plan de campagne, Jeansans-Peur, accompagné de six cents nobles, prit le chemin de Tours, en passant par la Beauce. Isabeau lui avait fait parvenir une lettre qui l'informait du jour et de l'heure qu'elle irait entendre la messe à l'abbaye de Marmoutier. En effet, au jour désigné, elle se rendit à l'église, escortée par le sire de Laurens, son gardien , homme dur, qui parlait à la reine « ir- « reverement , sans mettre la main à son chapel.» A peine la messe était-elle commencée que Hector de Saveuse, commandant l'avant-garde du duc de Bourgogne, investit l'église. Laurens, reconnaissant les troupes bourguignonnes , voulut se retirer en amenant Isabeau ; mais cette princesse s'attacha à la balustrade du maître-autel. Laurens, voyant entrer l'ennemi, se sauva par la sacristie, et se jeta dans une nacelle qu'il trouva attachée au bord de la Loire; mais la frayeur le troublait à un tel point qu'il se laissa tomber hors de la barque, et se noya. Le duc de Bourgogne arriva quelques instans après et emmena la reine. Les historiens contemporains, quoique
très-réservés lorsqu'ils parlent des princes, cherchent à faire comprendre qulsabeau s'unit alors à Jean-sans-Peur par les mêmes liens qu'elle avait jadis formés avec Louis d'Orléans!... La reine, alors âgée de quarante ans, était encore fort belle, et se montrait habile dans l'art de plaire.
Bientôt après , la Picardie , la Champagne et la majeure partie de la Normandie se révoltèrent ouvertement contre la cour, à l'instigation du duc de Bourgogne ; le dauphin , le connétable et le conseil , justement indignés, déclarèrent de nouveau ce prince criminel de lèse-majesté, ainsi que ses adhérens. Jean-sans-Peur lança un pareil manifeste contre d'Armagnac et les Orléanais. Ces deux publications portèrent le feu d'un bout du royaume à l'autre , et les haines particulières s'alliantaux divergences politiques, donnèrent lieu à des assassinats et à des représailles. Les circonstances devenaient si graves, qu'il paraissait au-dessus du pouvoir humain de les maîtriser; car pour surcroît de malheur, Henri V, débarqué de nouveau en France avec 2 5,ooo hommes, envahissait la Normandie, pendant que le duc de Bourgogne marchait sur Paris à la tête de 5o,ooo soldats bien aguerris. Le comte d'Armagnac se vit alors obligé de
recourir à des mesures extraordinaires, qui irritèrent encore plus contre lui le peuple de Paris.
On disait sans ménagement qu'il ne pouvait rester au timon des affaires, et que le duc de Bourgogne seul était capable de les bien diriger. D'Armagnac ne conserva point dans cette position critique le beau caractère qu'il avait jusqu'alors montré; on s'aperçut facilement que ses démarches ne tendaient plus qu'à conserver le pouvoir qu'on voulait lui enlever; ses regards n'embrassaient plus la France entière , qu'il fallait tirer de l'abîme , il ne voyait que Paris et ce qui l'entourait; sa retraite aurait pu, en sauvant sa gloire, changer la face des affaires, ou peut-être inspirer quelques regrets sur son départ, mais il en repoussa la pensée; cependant s'il ne fit pas preuve de désintéressement, il n'en montra pas moins de courage et de dextérité; il ne se laissa intimider, ni par les manoeuvres de ses ennemis secrets , ni par l'approche du duc de Bourgogne. Ce prince ayant ravagé le pays qui sépare lUe-de-France de l'Artois, vint établir son camp à Mont-Rouge, d'où il pouvait embrasser d'un coup d'œil cette ville immense qu'il avait déjà gouvernée en maître, qu'il avait souillée de crimes, et où il
lui restait encore tant de sang à verser ; en arrivant à Mont-Rouge il fit ses dévotions dans la chapelle du monastère , et le lendemain matin il envoya au roi un héraut porteur d'une lettre dans laquelle, protestant de sa fidélité pour le monarque, il lui offrait ses services. Une fièvre maligne retenait Charles VI dans son lit ; ce fut le dauphin qui se chargea de faire la réponse : «Hérault, ton seigneur de Bourgogne, dit-il, montre mal qu'il soit' notre bienveillant, comme il nous l'écrit : s'il veut que Monseigneur le roi et nous le tenions pour notre parent loyal , vassal et sujet, qu'il aille combattre le roi d'Angleterre, ancien ennemi de ce royaume.»
Sur ces entrefaites un incident singulier vint accroître les embarras du dauphin et de son conseil.
Le concile de Constance venait de mettre fin au schisme par la déposition de Jean XXIII (1417), et en élisant Othon de Colonne, qui prit le nom de Martin V : selon l'usage établi, les pères informèrent tous les potentats de l'exaltation du nouveau pape. Le concile avait déclaré le connétable schismatique comme partisan de l'anti-pape, Pierre de Luna, et décida que, vu la maladie de Charles VI et la jeunesse de son successeur, le duc de Bourgogne seul devait avoir
la régence; en conséquence le messager du concile vint trouver ce prince à Meudon, où il avait établi son quartier-général, et lui remit la bulle de notification. Jean-sans-Peur, s'appuyant sur la décision du conclave, revendiqua hautement l'administration du royaume en vertu de la bulle qui coAsacrait ses prétendus droits. Les malheurs publics n'avaient point affaibli chez les Français le zèle religieux; on reçut généralement avec respect cette décision émanée des chefs de l'Église, et les amis du Bourguignon en profitèrent pour échauffer le peuple de Paris; la fermentation régna bientôt au milieu de cette capitale. Les modérés , voyant le duc de Bourgogne à la tête d'une armée formidable , ne balancèrent plus à se déclarer en sa faveur, ne doutant pas qu'il ne fut le plus fort; il y eut des rassemblemens considérables dans les rues, plus de aoo,ooo personnes, sans compter les enfans, se trouvèrent réunies, dit le Journal de Paris, sur les places et sur les quais; ni l'activité du prévôt, ni les efforts des magistrats, ni les remontrances du parlement , ne purent calmer le peuple ; la nuit, la lassitude, et surtout la neige qui tombait sans interruption, purent seules dissiper les attroupemens. Cependant le mécontentement qui était peint sur tous les visages fai-
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sait pressentir une catastrophe; elle eut lieu le 29 mai i4i8.
Le ressentiment d'un artisan obscur fut la cause première de cette révolution épouvantable. Cet homme, âgé de vingt-six ans, se nommait Perrinet Leclerc; il était fils d'un marchand de fer établi sur le Petit-Pont, et quartenier de la porte Saint-Martin.
Les quarteniers avaient la police d'un arrondissement et la garde d'une porte : ce magistrat était indépendant de l'autorité militaire; il avait sous ses ordres des bourgeois qui montaient la garde aux barrières. Toutes les portes étaient murées, à l'exception de celles du Temple, de Saint-Germain et de Saint-Martin , faites de deux énormes pièces de bois rapprochées à quatre pieds l'une de l'autre; on remplissait cet intervalle de pierres et de morceaux de fer : tout cela était fort lourd, et tournait difficilement sur les gonds ; les serrures avaient d'ailleurs des secrets impossibles à forcer; ces portes restaient ouvertes pendant le jour, l'entrée en était gardée par une division de troupes soldées qui au moindre signal d'une sentinelle placée sur la tourelle les fermait sur-le-champ; mais à la nuit tombante on rapprochait les énormes battans, on les unissait l'un à l'autre au moyen de fortes 11. 6
serrures dont on portait les clefs chez le quartenier; dès ce moment les troupes soldées rentraient, et la garde se réduisait à un peloton de douze archers bourgeois qui devaient donner l'alarme dans le seul cas de tentative d'escalade. On voit d'après ces détails, consignés dans le Journal de Paris, que le service intérieur était assez mal réglé.
Tanneguy-Duchâtel, prévôt de Paris, avait confié la garde des portes à trois bourgeois reconnus très-dévoués au connétable; celle de Saint-Martin à Jean Pivers, maître chaudronnier; celle du Temple à Symaret Dubois, enlumineur d'estampes, et celle de Saint- Germain à Leclerc , marchand de fer : ce dernier fort âgé partageait ses fonctions avec son fils aîné. Un soir le jeune Leclerc faisait la ronde avec quelques archers, il fut insulté par les gens de plusieurs membres du conseil; il porta plainte aux deux prévôts, mais on lui donna tort en employant même à son égard des formes propres à le blesser. Perrinet Leclerc regarda cette décision comme un sanglant affront; il ne déguisa pas son mécontentement, il l'exprima même avec la chaleur naturelle à son âge. Les agens secrets du duc de Bourgogne excitèrent son ressentiment par mille propos, enfin ils lui persuadè-
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rent que le seul moyen dé venger son offense était de servir les intérêts de leur maître. Le jeune homme, une fois lancé dans le parti bourguignon, fit à son tour des prosélytes, et gagna des jeunes gens aussi ardens que lui; tels que Jean Thiébert, fils d'un boucher, Perrin Bourdechot, marchand de drap, etc. Il séduisit même les bourgeois de sa section , chargés de la garde de la porte Saint-Martin qu'il avait résolu de livrer à Fennerai. Le souvenir des châtimens terribles infligés naguère à des conspirateurs ne put l'arrêter dans sa fatale détermination; et l'exécution du projet fut irrévocablement fixée à la nuit du 28 au 29 mai.
A huit heures du soir, par une nuit très-sombre, Lille- Adam, général bourguignon chargé du coup de main , partit de Pontoise avec 800 chevaux et 3oo archers à pied, suivi des sires de Chatelux, de Chevreuse, de Mailli, de Varigni, Leveau de Bar et Lionnet de Bournonville :
il tourna Paris, s'approcha de la porte Saint- Germain, y stationna en attendant qu'on donnât le signal convenu. Vers deux heures après minuit, le jeune Perrinet, qui couchait dans le même Ut que son père selon l'usage d'alors, profitant du sommeil du vieillard, lui déroba les clefs placées sous le chevet; il sortit de la mai-
son avec précaution, et alla se réunir à quelques conjurés qui l'attendaient au coin de la rue St.-André-des-Arcs (i); il trouva encore d'autres bourguignons à la Croix-Rouge : et tous ensemble volèrent vers la porte Saint-Germain, dont la garde était également gagnée. Perrinet ouvrit les serrures, et la porte tourna pesamment sur ses gonds ; Lille-Adam se précipita au galop dans cette ouverture, et lorsque toute la troupe fut entrée, Perrinet referma les portes et jeta les clefs par-dessus les remparts; on ne sait dans quel but. Les bistoriens contemporains citent le fait, mais aucun d'eux n'explique le motif de cette action assez étrange.
Lille-Adam s'avança dans Paris, descendit la
(i) Le Père Daniel et l'abbé de Choisi se sont trompés en disant (Histj de Charles VI), qu'on éleva , en l'honneur de Perrinet, une statue au coin delà rue St.-André-des-Arcs; ils se rendirent les échos d'une erreur populaire. En i5oi , quatre-vingts ans après la surprise de Paris par les Bourguignons, l'Hôtel-Dieu acheta la maison qui faisait l'angle de la rue St.-André. L'acte de vente ne fait point mention de la statue. Au commencement de 1700 cette maison fut rebâtie à neuf; les tailleurs de pierre , soit hasard , soit intention , façonnèrent grossièrement une tête d'homme sur le haut de la borne du coin de la rue ; cette borne n'existe plus. D'ailleurs comment croire que le gouvernement de Charles VII eût conservé un pareil monument ?
rue Saint-Jacques, passa la Seine sur le Petit- Pont, franchit le second pont, et arriva sur la place du Châtelet, où il trouva laoo conjurés. Alors ce général partagea sa division en détache» mens qu'il envoya dans différentes directions, vers la Grève, vers le Louvre, vers les rues St.-Denis et Saint-Martin ; il ordonna à ses soldats de pousser les cris de vive la paix! uive le duc de Bourgogne / À ce signal, les partisans de ce prince et ceux de la reine, les modérés surtout, sortirent de leurs maisons , se joignirent aux mécontens; en peu d'instans Paris fut livré au désordre le plus épouvantable. Lille-Adam courut à l'hôtel Saint-Paul, en brisa les portes, pénétra dans les appartemens de Charles VI, arracha ce prince de son lit, le mit de force sur un cheval, et le promena dans les rues; d'autres conjurés s'étaient portés chez les magistrats et chez les seigneurs connus pour leur attachement au dauphin, et se saisirent de leurs personnes. Le président Louvet, celui que l'on cherchait avec le plus d'activité, parvint cependant à s'échapper ; Juvénal des Ursins ( i ), avocat du roi, père de
(1) La ville de Paris avait donné à Jean Jouvenal (plutôt que Juvénal) l'hôtel des Ursins, pour reconnaître les services qu'il avait rendus dans les troubles de i383 ; Jouvenal prit les armes et le nom de cet hôtel.
l'historien, ne dut son salut qu'à un avis que lui fit donner à temps son ancien ami, Leveau de Bar, un des officiers bourguignons entrés avec Lille- Adam; le chancelier de Marie fut arrêté dans sa maison près l'église Saint-Leu ; les évêques de Laon, de Lizieux, de Coutances, de St.-Lo, furent également pris chez eux : Lille-Adam ordonna de s'assurer de leurs personnes, mais de garantir leurs jours. On les jeta tous en prison pêle-mêle avec des malfaiteurs. Restait encore Tanneguy-Duchâtel : cet officier, en sa qualité de prévôt, logeait à l'hôtel de ville, sur la place de Grève; éveillé de bonne heure par le tumulte, il se leva précipitamment, s'élança seul dans les rues, renversa tout ce qui s'opposait à son passage, et arriva au Louvre pour s'emparer du dauphin encore endormi; il l'enveloppa dans sa robe à relever, le chargea sur ses épaules , et sortit du Louvre par une fausse porte au moment où les Bourguignons y entraient plfr la principale. Il traversait une partie delà ville avec ce précieux dépôt, lorsqu'il rencontra, derrière le Châtelet, le chancelier Robert-le-Masson qui fuyait à cheval; il l'arrêta en le conjurant de l'aider à sauver l'héritier du trône. Robert-le-Masson (i )
(1) Le président Hénaut dit que le chancelier Robert-le-
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mit pied à terre et donna son cheval au prince , qui, grâce au zèle de ces deux hommes fidèles, arriva sain et sauf à la Bastille, dont les Gascons gardaient l'entrée : sans perdre un seul instant, Tanneguy Duchâtel sortit de la forteresse par la porte opppsée, et alla se renfermer avec le dauphin dans Melun, ville très-dévouée, et regardée comme imprenable.
Ce dauphin, sauvé si miraculeusement, était le dernier fils de Charles VI; sa mort pouvait aplanir au Bourguignon le chemin du trône.
Certes la vie de cet enfant courait un grand danger au milieu de ce tumulte, et on conçoit facilement la grandeur du service que Tauneguy- Duchâtel rendit dans cette circonstance.
Bientôt la Bastille se remplit d'une multitude d'orléanistes qui fuyaient la mort ; le maréchal de Rieux et l'intrépide Barbazan, ayant rallié plusieurs postes occupés par les Gascons , battirent lentement en retraite, et protégèrent la fuite des royalistes, dont ils sauvèrent ainsi un
Masson sauva la vie du dauphin, et ne fait point mention de Tanneguy : on conçoit que cet historien veuille laisser tout le mérite de cette action glorieuse à un magistrat, puisqu'il Tétait lui-même ; cependant toutes les relations s*accordent à dire que Duchâtel eut la principale part à cet acte de dévouement.
grand nombre ; quant au connétable, il ne put jamais parvenir à la Bastille; on s'était porté en foule à son hôtel, situé dans la rue Saint-Honoré, mais il en était sorti de bonne heure , travesti en marchand; il s'égara dans les rues , sans pouvoir se rallier à ses Gascons , jusqu'à ce qu'enfin, craignant d'être reconnu lorsqu'il ferait grand jour, il se jeta dans la maison d'un maçon qui le cacha au grenier ; mais le soir du même jour on publia un ordre du jour qui prononçait la peine de mort contre celui qui cacherait un orléaniste; le maçon épouvanté alla déclarer à Lille-Adam qu'il avait dans sa maison le comte d'Armagnac : le général bourguignon envoya Levau de Bar avec une forte escorte arrêter le connétable, qui fut conduit au Louvre, et transféré le lendemain à la Conciergerie. La multitude s'ameuta sur son passage , et voulait le mettre en pièces. Levau de Bar fut obligé de le prendre en croupe derrière lui ; il partit au galop , fendit la presse , et arriva au Louvre avec son prisonnier. On massacra dans cette journée 5*2 personnes bien connues ; on pilla le collège de Navarre et plus de i5oo maisons, car pour le peuple l'unique but de toutes les révolutions est de piller; un seul ravit le pouvoir, et les autres ravissent le bien des particuliers.
Les chroniques du temps ne disent pas ce que devint Pcrrinet Leclerc au milieu de ces désordres; il n'en est plus question dans l'histoire de Charles VI et de Charles VIL
La Bastille capitula au bout de quinze jours; on en donna le commandement au sire de Cany, dont la femme avait été la maîtresse du duc d'Orléans. Malgré tous ces avantages, ni le duc de Bourgogne ni la reine ne venaient se montrer à ce peuple qui s'était soulevé pour ses intérêts. Isabeau annonça froidement qu'elle ne se croirait en sûreté à Paris que lorsqu'on se serait défait de tous les armagnacs : cette seule phrase fut le signal d'un second massacre bien plus épouvantable que le premier.
Depuis l'entrée des Bourguignons, le bas peuple se montrait insatiable de carnage; le projet d'un pillage général se forma en secret et à l'insu des généraux de Jean-sans-Pcur, uniquement occupés de se partager les principaux emplois et les riches dépouilles des seigneurs détenus ; cette conspiration , tramée au milieu d'une autre conspiration, avait pour chefs deux hommes audacieux, Lambert, fabricant de pots d'étain, et Ca peluche, bourreau de la ville.
A onze heures de la nuit, un dimanche 12 juin *4i8, on cria alarme à la porte Saint-Germain .. x
comme si l'ennemi voulait forcer les barrières ; aussitôt le menu peuple s'arme de maillets, de vieilles épées et de haches; dans moins d'une heure 40,000 hommes se trouvèrent réunis aux Halles, à la place Maubert, au Châtelet, à la Grève et sur les ponts; les agens secrets du duc de Bourgogne avaient amassé dans l'hôtel d'Artois, appartenant à ce prince, quantité d'armes, et pendant trois heures ils en distribuèrent à ceux qui se présentaient.
A trois heures , le jour paraissant à peine , on entendit ce cri : Tuez , tuez tous les armagnacs ; aussitôt les bandits se portèrent par pelotons dans les divers quartiers; les bouchers, armés de haches , marchaient en tête de chaque division ; ils se dirigèrent vers les prisons , firent main-basse sur les gardes , les geôliers et les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de détenus pour dettes, et même des bourguignons arrêtés par l'ordre du dauphin , et qu'on n'avait pas encore songé à mettre en liberté. Le chancelier de Marie, 7 prélats, le recteur de l'Université, i5o seigneurs, chefs de très-anciennes familles, furent massacrés avec 3ooo autres personnes de tout âge et de tout sexe ; le connétable fut arraché de la Conciergerie , on lui écrasa la tête sur la pierre de marbre du Pa-
ARTHUR DE BRETAGNE. gi
lais; on le mit tout nu , et un boucher lui leva sur le dos un lambeau de chair pour figurer la bande , signe de ralliement de son parti; son cadavre fut abandonné à une troupe de petits enfans , qui lui attachèrent une corde aux pieds et le traînèrent un jour entier. Ainsi périt, à l'âge de cinquante-trois ans, Bernard d'Armagnac, septième du nom, général brave et expérimenté : les historiens contemporains, tous attachés au parti bourguignon, n'ont publâmer en lui qu'une sévérité excessive.
Dans cette affreuse boucherie, chacun recherchait celui auquel il avait voué de la haine ; tout ce qui était ouvrier s'acharnait après Jean Claude, maître charpentier attaché à l'artillerie, homme très-dur. « Lorsqu'un ouvrier lui demandait de l'argent, dit le Journal de Paris, il lui donnait un blanc; l'ouvrier se récriait sur la modicité de la somme : — Va , va , répondait-il , tu peux avec cela acheter une corde pour te pendre.»
Le sire de Grandpré , le prieur de Saint-Denis, Pierre de Gajaut, maître des requêtes, Reroonet de la Guerre, un des meilleurs officiers du connétable, Odôard Baillet , le plus savant docteur de l'Université, Chariot Poupart, argentier du roi, furent massacrés dans la prison du Temple. Une des particularités les plus singulières de cet
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événement fut le rôle que jouèrent Lille-Adam , Chatelux, Levau de Bar et surtout Jean de Luxembourg, nommé prévôt à la place de Tanneguy-Duchâtel; ces généraux bourguignons , entrés dans Paris le 29 mai, et qui depuis douze jours gouvernaient au nom du roi, ne purent comprimer le mouvement populaire concerté à leur insu; ils se réunirent au nombre de 1000 à peu près tous à cheval ; ils marchaient ainsi en silence au milieu de la foule des brigands ; ces guerriers, qui avaient affronté la mort dans tant de com bats , paraissaient saisis d'effroi à la vue de tous ces massacres ; aucun d'eux n'éleva la voix pour prendre la défense de quelques malheureux égorgés sous leurs yeux, ou écrasés sous les pas des chevaux, « et n'y estoit de si hardi, s'écrie le contemporain Jean Lefèvre, qui osât dire parole, sinon, vous faites bien, mes enfants.» Ce que purent faire Lille-Adam , Chevreuse et Chatelux, fut de sauver plusieurs riches seigneurs, en les prenant en croupe derrière eux, et lorsque le danger fut passé ils en exigèrent de fortes • rançons , comme s'ils les avaient pris à la guerre: ils gagnèrent 100,000 écus à cet étrange négoce!!! (1).
(l)St.-Remy.
Guillaume Cyrasse, doyen des maîtres layetiers , nommé prévôt des marchands par Tanneguy-Duchâtel , fut le seul qui montra du courage dans cette crise , et qui voulut arrêter la furie des égorgeurs; mais le peuple fondit sur lui pour le tuer ; en se débattant contre ses meurtriers, il tomba dans un soupirail de cave : cette circonstance lui sauva la vie. Les rebelles nommèrent d'eux-mêmes, sur-le-champ, un autre prévôt des marchands ; ce fut l'épicier Noël, bourguignon exalté.
Les massacres ne finirent pas le 12 juin; on égorgea pendant quatre jours de suite: dans ce court espace de temps, plus de 2,000 personnes périrentaumilieudeleursdemeures.Les brigands mettaient par-dessus leurs haillons de riches habits de bannerets, de chevaliers, des robes de présidens, même des vêtemens de femmes, et couraient ainsi les rues foulant aux pieds les cadavres qui gisaient par terre sans que personne songeât à les enlever. Comme il faisait déjà très-chaud, ces corps entrèrent en putréfaction : « Mais, dit la Chronique, dans la nuit du 1 5 juin il plut tant fort que oncques ne sentirent mal odeur; mais furent lavés par force de la pluie, que au matin n'y a voit sang, ne bête, ne ordures sur leurs playes. » Au milieu de ces hor-
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reurs arriva la Saint-Médard, que l'on fêtait chaque année avec beaucoup de pompe, et il était d'usage que les membres de la confrérie de saint Landry, patron des ouvriers, se rendissent à l'église Saint-Eustache, en procession, parés de couronnes de fleurs. Tous ces hommes du 12 juin, repus de sang, voulurent célébrer cette féte comme dans les temps les plus heureux, et couvrirent leurs têtes hideuses de chapeaux de fleurs : les maîtres de la confrérie firent plus de neuf cents de ces chapeaux. « Le moustier de St.- Eus tache, dit Juvénal des Ursins, étoit tout plein de monde; n'y a voit ne homme, ne prêtre, ne autre qui n'eût en sa tête un chapel de fleurs vermeilles, et sentoit tant bon le moustier, comme s'il fut lavé à Teau rose. » Le soir, les roses effeuillées couvraient la terre et se mêlaient au sang coagulé et aux membres épars des victimes.
La lassitude et des maladies effrayantes , suite d'une intempérance immodérée, calmèrent l'effervescence de la populace. L'effroi retenait chez eux la plupart des bourgeois ; la capitale offrait l'aspect d'une vaste solitude; les relations avaient cessé, chacun restait renfermé. Le 3o juin était le Landy, jour célébré ordinairement avec beaucoup de joie par les élèves de l'Université ; c'était
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aussi l'époque d'une foire très-fameuse dans Paris : mais cette année la vente fut nulle, trèspeu de marchands étalèrent , on vendit quelques paires de souliers de Brabant dans la grande rue Saint-Denis, et tout se borna là(i).
Le mois de juillet commença par d'autres excès; on pilla et l'on tua de nouveau. L'exaltation remplissait toutes les têtes ; un soldat de Lille-Adam , sortant d'un cabaret au coin de la rue aux Ours, se jeta furieux sur une statue de la Vierge placée à l'angle opposé, et la frappa de sa dague ; cette profanation, émut le peuple, qui au milieu de la plus affreuse licence conservait encore des idées religieuses. On cria au sacrilège; des spectateurs assurèrent avoir vu jaillir du sang de la statue; on se saisit du coupable, et on le mit à mort. Depuis cette époque, en expiation de cet attentat, on brûla, le 3 juillet de chaque année, au coin de la rue aux Ours, un homme d'osier armé d'un poignard ( i4 1 8 ).
Ce fut le lendemain de cette scène , le 4 juillet i4i8, que le duc de Bourgogne fit son entrée dans Paris, dont il était maître depuis six semaines ; il avait différé de venir, pour n'être pas témoin des massacres qu'il avait commandés; il
(i) Journal de Paris, p. 59.
f)Q ARTHUR DE BRETAGNE.
amena avec lui Isabeau de Bavière : l'arrivée de ces deux personnages fut un triomphe; les bourgeois étaient vêtus de bleu , couleur de la reine; ils offrirent au duc et à son fils aîné une robe de velours également bleue; le peuple bordait la haie et criait noèl, en signe de joie; on jetait de la feuillée et des fleurs devant le char d 'Isabeau, de cette femme impudique, naguère si détestée, et que les Parisiens appelaient la grande truie. Les fleurs qu'on jetait sur les pas de Jean-sans- Peur et de la reine ne cachaient point les atrocités qui venaient de se commettre ; ils virent des maisons incendiées, d'autres abandonnées, des meubles brisés, des vètemens sanglans, et des lambeaux de cadavres que les chiens se disputaient encore; les bouchers vinrent au-devant du prince bourguignon , et lui demandèrent un salaire; Jean-sans-Peur fut obligé de les accueillir : ils avaient si bien secondé ses fureurs ! On le vit prendre la main de Capeluche, bourreau de la ville, et le chef populaire le plus influent. Après avoir traversé toute la ville, le cortège se rendit à l'hôtel Saint-Paul, où l'on avait transporté le roi une seconde fois. Charles VI reçut le duc et Isabeau d un air étonné ; il combla sa femme de caresses , sans se rappeler l'affaire de Bourdon. L?l particularité la plus
extraordinaire de la maladie du roi était l'oubli total du passé; à cette occasion la Chronique de Jean Lefèvre dit : « Le roi étoit de tout content , et des bourguignons et des armagnacs, et peu lui challoit et lui estoit indifférent comme tout allât, p
Le duc de Bourgogne, vainqueur des armagnacs, maître de la personne du roi, régnant sans entraves dans la capitale, se trouva bientôt aussi embarrassé que le connétable Tétait deux mois auparavant : les Orléanais, réunis sous Tanneguy-Duchâtel , resserraient Paris comme les Bourguignons le faisaient précédemment. Les Gascons, brûlant de venger la mort du comte d'Armagnac leur général, leur maître chéri, poussaient chaque jour des reconnaissances jusque dans les faubourgs; le duc de Bourgogne, s 9 inquiétant peu des maux qu'il n'éprouvait pas lui-même, ne songea qu'à donner une forme nouvelle à son gouvernement; il institua un conseil de finances, nomma des magistrats, deux maréchaux de France (Lille- Adam et Chatelux ) et un connétable qui fut Charles de Lorraine: Levau de Bar se chargea à regret des fonctions de prévôt de Paris. Jean-sans-Peur se vit bientôt traversé dans ses opérations par les prétentions du parti populaire, qui voulait s'arroger la su-