Vies des grands hommes
L'amour est une des grandeurs de notre nature ; et quand ce sentiment est porté jusqu'à l'héroïsme de la femme qui est le dévouement, quand il est allumé par la beauté, excusé par la faiblesse, expié parle malheur, transformé par le repentir, sanctifié par la religion , popularisé dans toute une époque par le génie, éternisé par la constance sur la terre et par les aspirations à l'immortalité dans le ciel, cet amour se confond presque avec la vertu, il fait de deux amants deux héros et deux saints dont les aventures deviennent l'entretien et dont les larmes deviennent les larmes d'un siècle.
Telle est l'histoire ou le poëme d'Héloïse et d'Abélard. Aucune histoire, aucun poëme n'ont
lU 1
touché plus profondément le cœur des hommes depuis huit siècles. Ce qui émeut si profondément et si longtemps les hommes fait partie de leur histoire; car l'humanité n'est pas seulement esprit, elle est sentiment. Ce qui l'attendrit l'améliore. L'admiration et la pitié amollissent son cœur, et le cœur, dans l'humanité comme dans l'homme , est l'organe le plus sûr et le plus fort de la vertu. Ces deux histoires n'en font qu'une. Elles sont tellement entrelacées comme les deux âmes et les deux existences des deux époux, que la vie de l'un est le contre-coup perpétuel de la vie de l'autre, et que le même événement ou le même sentiment, répercuté dans un double écho^ n'y produit qu'un seul et même intérêt. Racontons.
Pierre Abélard était fils d'un chevalier breton, nommé Déranger; sa famille seigneuriale possédait, dans les environs de Nantes, le château et le village de Palais. Déranger exerçait, comme tous les seigneurs du temps, le métier noble de la guerre. Son fils Abélard fut élevé par lui pour les armes. Mais la piété de sa race, attestée par l'habit religieux que prirent dans leur âge avancé Déranger, sa femme et ses filles, associa à Téducation miUtaire du jeune Abélard l'étude des litres, de la philosophie et de la théologie. La grande et unique
profession intellectuelle et libérale de cette époque, l'Eglise, attirait à elle tous les jeunes hommes dans lesquels se signalaient de bonne heure la poésie, l'éloquence, l'amour de la gloire, les ambitions de l'esprit. Abélard était le plus heureusement doué des hommes de son siècle : il dédaigna le métier peu intellectuel de l'homme d'armes, il abandonna à ses frères son droit d'aînesse sur les domaines et sur les vassaux de sa maison. 11 quitta la demeure paternelle ; il alla, d'école en école et de maître en maître, recueillir, à l'exemple des disciples des philosophes de l'antiquité, ces trésors enfouis des littératures grecque et latine que la Gaule et l'Italie commençaient à exhumer des manuscrits, à remettre en lumière, et à adorer comme les mystères profanes de l'esprit humain. Son cœur passionné et son imagination impressionnable ne se contentèrent pas de ces langues mortes : il écrivait, il parlait en grec et en latin, mais il chanta en français.
Les poésies dont il composait lui-même la musique, afin que la passion dont elles étaient animées se communiquât à l'âme par deux sens à la fois, devinrent le manuel des poëtes ; elles se répandirent avec la rapidité d'un écho qui se multiplie par tous les coeurs ; elles furent l'entretien des lettrés, les délices des fenunes, la langue secrète des amants, l'interprète des sentiments inavoués, le chant populaire des villes, des châteaux, des chaumières ;
elles portèrent le nom du jeune musicien et du poëte familier dans toutes les provinces de la France. Il eut sa gloire confidentielle dans le secret de l'âme de tout ce qui aimait, rêvait, soupirait ou chantait au printemps de la vie. Une voix mélodieuse, qui ajoutait la vie et la palpitation aux paroles et à la musique; une adolescence précoce en renommée; une beauté grecque du visage, une taille élevée et souple, une démarche noble, ime modestie où la pudeur de l'âge rougissait de la maturité du talent, ajoutaient en lui l'attrait à la gloire. Il était le rêve des yeux, de l'oreille et du cœur des femmes qui l'avaient vu ou qui seulement avaient entendu prononcer son nom. C'est ainsi qu'Héloïse se le retrace elle-même longtemps après la ruine de ses illusions et de son amour.
Mais il chantait ainsi dans ses vers précoces des sentimens qu'il n'éprouvait pas encore. Ses poésies amoureuses étaient des jeux de son imagination, imitées des poètes antiques. Elles avaient l'accent du cœur, mais ce n'était pas du sien. Il vivait à l'ombre, dans l'étude, dans la piété et dans des perspectives de gloire. Ses chants n'étaient pour lui qu'un délassement ; la philosophie et l'éloquence le possédaient tout entier. Sa parole assoupUe par la difficulté des vers, son élocution rendue plus harmonieuse par la musique, la fécondité riche et spontanée de sa pensée , la mémoire nourrie de fortes et universelles lectures, l'éclat, la propriété et la nou-
Teauté des images dans lesquelles il sculptait ses idées pour les rendre palpables à ses auditeurs, faisaient de ce jeune homme assis au pied des chaires célèbres de l'université de Paris le maître des maîtres et Torateur le plus écouté des écoles. Or, les écoles de cette époque du monde, c'était le forum du genre humain, c'était ce que l'enseignement, la science, la religion, l'opinion, la presse, la tribune, furent depuis. La parole à peine retrouvée régnait sur le monde ; une seule autorité la dominait, c'était TEgUse. Mais l'éloquence, la philosophie et la foi, toutes également renfermées dans le sanctuaire, ne s'exerçaientquesurles mêmes textes. On ne luttait, dans des disputes ininteUigibles aujourd'hui, que pour faire triompher à Tenvi la révélation par les arguments de la raison profane, et pour appeler Platon et les philosophes en témoignage du Christ et des apôtres. On sent à quelles subtilités de dialectique ces controverses devaient conduire l'esprit. Mais ces controverses sont quelquefois des exercices qui fortifient, pour d'autres vues de la Providence, la raison humaine, et qui donnent au monde de grands talents et de grandes renommées.
Le jeune homme suivit le courant de son siècle. Il monta à la tribune de son temps : c'étaient les chaires des écoles publiques , autour desquelles le peuple tout entier se pressait d'autant plus qu'il sortait d'une plus profonde ignorance et qu'il attendait on ne sait quelle lumière commençant à poindre. Abélard, d'abord humble et docile disciple, s'éleva peu à peu sur les applaudissements de ses auditeurs jusqu'au niveau des oracles dej'école, puis jusqu'à lutter d'arguties et d'éloquence contre eux. Enfin il les effaça tous , fonda une école de philosophie à Melun, entraîna à sa suite la jeunesse fanatisée par son génie, consterna par sa popularité croissante ses rivaux qui professaient dans le vide à Paris, se consuma lui-même du feu qu'il allumait dans l'imagination publique, excita l'envie de tous les lettrés de l'Université et de l'Eglise, se retira deux ans dans la solitude de sa terre natale pour retremper ses forces, et reparut plus fort, plus célèbre et plus dominateur à Paris. Il assit son école , son camp , tomme il l'appelle , sur la montagne alors presque solitaire où s'élève aujourd'hui le temple de Sainte-Geneviève.
Ce fut le mont Aventin d'un peuple de disciples
\ écoles anciennes pour venir écouter la
^t hardie d' Abélard. Chacun de ces dis-
ciples payait un prix modique au philosophe : c'était l'humble salaire d'un peuple altéré de vérités. Ce salaire, multiplié par le nombre incalculable des auditeurs, élevait la fortune d'Abélard aussi haut que sa renommée. 11 était dans la fleur de ses années , de sa gloire , de sa vertu même ; car jusque-là il n'avait eu de passion que pour la vérité et pour la foi. L'orgueil si naturel à celui que les hommes écoutent, et la volupté si séduisante en celui que les femmes admirent, l'exaltèrent et l'amollirent à la fois. Un double piège l'attendait au moment où il touchait à sa maturité, à son génie et à sa gloire.
Il avait alors trente-huit ans. Il régnait par l'éloquence sur l'esprit de la jeunesse, par la beauté sur le regard des femmes , par ses poésies amoureuses sur les^cœurs ; il régnait par ses mélodies musicales chantées dans toutes les bouches. Qu'on se figure en un seul homme le premier orateur, le premier philosophe , le premier poëte , le premier musicien de son temps ; Antinous, Cicéron, Pétrarque, Schubert, dans une même célébrité vivante et jeune , on aura une idée de la popularité d'Abélard à cette période de sa vie.
Or il y avait à Paris un chanoine riche et puissant de la cathédrale, nommé Fulbert,. qui vivait
dans le quartier savant de la cité. Fulbert avait chez lui une nièce (quelques-uns disent une fille), aimée par lui d'un amour paternel. Cette nièce, âgée de dix-huit ans , plus jeune , par conséquent, de vingt ans qu'Abélard, était célèbre déjà dans Paris par sa beauté et par un génie précoce. Son oncle, le chanoine Fulbert, avait mis en elle toutes ces complaisances dangereuses des vieillards qui, en ornant de tous les dons de Tintelligence et de Tart une nature d'élite, ne s'aperçoivent pas qu'ils préparent une victoire plus belle à la séduction , à l'amour, au malheur. Cette nièce se nommait Héloïse.
Les médaillons et la statue qui la retracent d'après les traditions contemporaines et les moules pris après la mort dans son sépulcre la représentent comme une jeune fille d'une taille élevée et d'une rare perfection de formes. Une tête d'un ovale légèrement déprimé par la contention de la pensée vers les tempes, un front élevé et plane, où l'intelUgence se jouait sans obstacle, comme un rayon dont aucun angle n'arrête la lumière sur un marbre ; des yeux largement encadrés dans leur arcade , et dont le globe devait réfléchir la couleur du ciel ; un nez petit et légèrement relevé vers les narines, tel que la sculpture le modelait , d'après la nature, dans les statues des femmes immortalisées par les célébrités du cœur ; une bouche où respiraient largement, entre des dents éclatantes, les sourires de l'esprit et la tendresse de l'âme ; un menton rapproché de la
bouche et légèrement creusé au milieu, comme par le doigt de la réflexion souvent posé sur les lèvres ; un cou long et flexible , qui portait la tète comme le lotus porte la fleur en ondoyant avec la vague ; des épaules arrondies et inclinées d'une seule ligne avec les bras ; des doigts effilés , des courbes flexibles, des articulations minces, des pieds de déesse sur son piédestal : voilà la statue, qu'on juge de la femme 1 Qu'on restitue la vie, la carnation, le regard, l'attitude, la jeunesse, la langueur, la flamme , la pâleur, la rougeur, la pensée, le sentimont, l'accent, le sourire, les larmes, au squelette de cette autre Inès I on reverra Héloïse. Ses traits, disent les historiens du temps et Abélard lui-même, étaient encore moins frappants sur les yeux par la beauté que par la grâce : la grâce, cette physionomie du cœur, qui attire, qui invite, qui force à aimer parce qu'elle aimel beauté suprême, bien supérieure à la beauté qui ne force qu'à admirer 1 Mais laissons parler ici Abélard :
« Sa renommée , dit Abélard , s'était répandue » dans toute la France. Tout ce qui peut séduire ♦) l'imagination des hommes vint s'offrir à moi. » Héloïse devint l'amour de mes rêves, et je crus » que je pourrais parvenir à m'en faire aimer; car » j'étais alors si célèbre, et ma jeunesse et ma beauté » ajoutaient tant de prestige à ma gloire, que je ne » pouvais être repoussé par aucune femme que I) j'illustrerais de mon amour. Je m'enivrai d'autant
» plus de cette espérance qu'Héloïse était elle-même » versée dans l'étude des lettres, des sciences et des » arts, qu'une correspondance poétique existait déjà w entre nous, et que j'osais lui écrire avec une liberté » moins timide que je n'aurais osé lui parler. Je me » laissai tout entier enflammer par cette passion ; je » cherchai tous les moyens d'établir entre nous des » relations de familiarité et des occasions d'en- » tretien. »
Rien n'était plus facile à Abélard. L'oncle et la nièce conspiraient , à son insu , avec lui : la nièce par ses attraits , l'oncle par son orgueil. La familiarité d'un homnae si illustre était une gloire pour une maison. Abélard fit insinuer par des amis communs à Fulbert que, le soin de ses affaires domestiques étant pour lui une importune diversion aux études et aux lettres, sa passion dominante, il voulait se décharger de ces embarras de l'esprit et demander une hospitalité de famille dans une maison honorée et studieuse, où il vivrait en fils dans la maison d'un père. Fulbert, pénétré de joie et de vanité à ces ouvertures, fit offrir son foyer à Abélard. U y trouvait, dit-il, le double avantage d'illustrer son nom parla cohabitation avec le premier homme du siècle et d'achever sans frais l'éducation httéraire de sa nièce, qui, rapprochée ainsi d'Abélard, l'oracle du temps, puiserait toute vertu et toute science à sa source. On peut croire aussi, et tout l'atteste dans les complaisances et dans les fureurs
HÉLOISE. Il
prochaines de Fulbert, que Toncle, enthousiaste d'Âbélard et rêvant pour sa nièce un époux, le seul, selon lui, digne d'elle, se prétait, dans un intérêt tout paternel, à un rapprochement dont pouvaient naître Tinclination et l'union de ces jeunes cœurs.
Quoi qu'il en fût, Abélard habita la maison de Fulbert. Cette familiarité domestique, favorisée par l'oncle de la belle élève, leur offrit à l'un et à l'autre les occasions , et on pourrait dire la nécessité de s'aimer. Bien loin de s'opposer à la douce intimité du maître et de l'écoUère, Fulbert conjura Abélard d^ donner à sa nièce tous 1(Bs secrets et toutes les perfections de sa science poétique, ora* toire, théologique, afin d'achever en elle ce prodige d'intelligence que la nature avait commencé et que la France s'étonnait d'admirer dans une femme. 11 lui remit toute son autorité paternelle sur sa nièce, et, selon la rude discipline du temps, il l'autorisa même à la frapper, si elle manquait d'obéissance ou d'aptitude à retenir ses leçons ; en un mot, il fit d'Héloïse une sorte d'esclave intellectuelle et d'Abélard un maître absolu.
Héloïse n'était que trop disposée à voir, nonseulement un maître , mais un dieu, dans le plus beau et dans le plus renommé des hommes de son siècle. Ses progrès dans tous les arts répondirent aux désirs de son oncle. Elle ne travaillait plus pour le monde, mais pour Abélard ; toute sa gloire était de lui plaire. La nature, l'amour et le génie
s'entendaient pour faire de cette jeune fille la merveille de son temps. Abélard s'enivrait de son ouvrage. Ces deux âmes, tentées par tant d'intimités, ne pouvaient manquer de tomber dans le piège que l'imprévoyance ou la complicité leur avait ouvert sous de si spécieux prétextes et sous de si douces complaisances. Le monde extérieur s'anéantit pour eux. Ils s'aimèrent. Abélard, qui n'avait plus d'autre pensée qu'Héloïse, chanta son amour en des poésies où les vers et la musique , trempés au même feu, répandirent le nom d'Héloïse comme un secret céleste divulgué à la terre , que tout le monde se confia en répétant ces chants divins , et qui finit par arriver à l'oreille de Fulbert lui-même. Mais Fulbert affecta de ne pas entendre ou de ne pas croire cette profanation de son foyer domestique. Il répondait qu' Abélard était, par son génie et par s^ piété, trop au-dessus du reste des mortels pour descendre , même sous la séduction de l'amour, du ciel de la science et de la gloire, que son intelligence habitait avec les anges. Peut-être aussi attendait-il de jour en jour qu' Abélard, vaincu par l'attrait toujours croissant, lui démandât la main de son écoUère, qu'il serait heureux de lui accorder.
Cependant Abélard, combattu entre sa passion pour Héloïse et sa passion pour la renommée, hésitait misérablement à se prononcer. Il craignait, en s'avouant dompté par une beauté terrestre, de dé-
choir, aux yeux du monde, de cette réputation de pureté et d'impassibilité platonique qu'une philosophie éthérée avait faite à sa jeimesse. Il craignait sans doute aussi de renoncer, par le mariage, à cette perspective de dignités, d'honneurs et de fortune que l'Eglise , à laquelle il était déjà Ué par quelques noviciats, ouvrait devant lui. Ses disciples ne reconnaissaient plus en lui le même honmie. L'amour faisait dans son cœur une douloureuse diversion à son génie i Ses amis gémissaient tout haut de sa décadence ; la langueur de sa passion avait passé dans son éloquence ; tout le feu de son âme s'évaporait dans ses soupirs, il n'en restait que les cendres pour ses leçons. Il se sentait si peu semblahle à lui-même, qu'il avait renoncé à improviser des discours où il ne trouvait plus sur ses lèvres que l'image et le nom d'Héloïse. Il était réduit à apprendre de mémoire les leçons qu'il avait professées autrefois, et à se répéter, de peur de décliner dans l'estime publique. Ses rivaux et ses ennemis triomphaient. On le montrait au doigt comme un débris de lui-même, on le citait comme un scandale de la faiblesse humaine, on le foulait aux pieds comme un dieu tombé de son piédestal. Héloïse s'affligeait plus encore que lui de cette dégradation de l'homme qu'elle adorait pour lui-même. Elle le suppliait à genoux de la sacrifier à sa gloire, de se laisser adorer par elle comme une divinité qui reçoit le cœur et l'encens des mortels, sans avoir d'autre commu-