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nauté avec ses adorateurs que l'adoration qu'on lui offre ; de ne plus Taimer, si cet amour devait coûter un rayon à sa réputation; ou, si l'amour désintéressé d'Héloïse était devenu un besoin et une consolation pour lui, de la reléguei^ au rang de ces femmes méprisées du monde dont ni la religion ni les lois ne consacrent les sentiments, esclaves du cœur qu'on n'affranchit jamais par le nom d'épouses. Le mépris de l'univers souffert pour Abélard était, disaitelle, la seule gloire à laquelle il lui fût donné d'aspirer. Sa honte, à ce prix, ferait son orgueil.
Abélard, après de déplorables hésitations, ne put se décider ni à accepter un tel suicide d'Héloïse ni à déclarer son amour devant le monde. Il continua d'habiter la maison de Fulbert. Lâche à la fois envers l'amour et lâche envers la vertu, il flotta entre deux faiblesses : il n'eut ni le courage de sa passion ni celui de sa gloire. Ici, comme toujours, le cœur de la femme fut viril, le cœur de l'homme fut féminin. Son amour cependant se nourrissait de ces angoisses.
Fulbert, justement irrité d'un silence qui pouvait ressembler à du mépris, et qui rendait son hospitalité suspecte, ferma sa maison à Abélard. Cette séparation déchira le cœur d'Héloïse, humilia celui d'Abélard. Le maître et l'écoUère ne purent se
déshabituer de cette vie où les regards, les entretiens, les études, les chants, les contemplations à deux, leur avaient fait une seule âme. Ils se revirent en secret. Fulbert s'offensa de ce mystère. Âbélard enleva Héloïse et la conduisit respectueusement à Nantes dans la maison paternelle , et il la confia comme son épouse à la tendresse de sa propre sœur. Revenu immédiatement après à P«ris, il alla se jeter aux pieds de Fulbert, implora son pardon, et obtint par son repentir la main de sa nièce. Héloïse, pardonnée et rendue à la fois à son oncle et à son amant, devint secrètement Tépouse d'Abélard.
« Après une nuit passée en prières dans une égUse » de Paris, dit-il, nous reçûmes le matin la béné- » diction nuptiale, en présence de Toncle dlïé-
• loïse, de quelques-uns de ses amis et de quelques- » uns des miens. Ensuite nous nous retirâmes sans
• bruit, chacun de notre côté, pour que cette union, » connue seulement de Dieu et de quelques fami- » liers, ne portât point honte ou préjudice à ma » renaaoïmée. »
Les deux époux, heureux à Tinsu du monde, affectèrent dès lors de se montrer rarement ensemble et d'éteindre toutes les rumeurs qui avaient couru sur leujr amour. Le monde y fut un moment trompé , et Abélard jouit de nouveau et à la fois
des délices de son amour et du retour de sa gloire.
Mais les domestiques de Fulbert, confidents nécessaires de ces fréquentations secrètes, ébruitèrent le mariage. Les envieux d'Abélard triomphèrent de sa faiblesse et l'accusèrent d'avoir sacrifié la philosophie, l'éloquence, la gloire, à une nouvelle Da- Ula. Son orgueil en souffrit; il osa nier ses liens, comme s'ils eussent été une honte. La généreuse Héloïse elle-même, préférant à son propre honneur la réputation de son amant , répandit et fit répandre qu'elle n'était unie à Abélard que par le culte de l'admiration et de l'amour, entachant ainsi sa propre vertu pour relever le lustre de celle d'Abélard.
Ces bruits offensants pour Fulbert le portèrent à des reproches mérités contre sa nièce, dont le pieux mensonge déshonorait ainsi son sang. Abélard, craignant pour elle les ressentiments de son oncle, l'arracha de nouveau à la tutelle de Fulbert et la conduisit à Argenteuil, village voisin de Paris, dans un monastère de femmes. Ces monastères, semblables aux autels antiques, donnaient un droit d'asile inviolable aux vierges ou aux épouses qui en franchissaient le seuil ; il lui fît prendre le voile blanc de novice, sans toutefois lui faire prononcer encore des vœux irrévocables. 11 se voua lui-même à l'état monastique et au sacerdoce, et, une fois investi de ce caractère sacré, il revêtit de ses propres mains Héloïse de l'habit des servantes du
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Christ, lui coupa les cheveux et la donna à Dieu, n'ayant ni le courage de la revendiquer pour épouse ni le courage de la laisser dans le siècle, auquel il renonçait pour jamais. Héloïse, heureuse d'immoler sa vie à celui auquel elle avait déjà immolé sa renommée, se prêta à tout comme une victime qui se couche d'elle-même sur l'autel des sacrifices. Tout lui était doux, même le supplice qu'elle subissait par la volonté et pour l'amour, ou plutôt pour l'orgueil de son époux. Les portes du monastère d'Argenteuil se refermèrent sur la Sapho du onzième siècle. Beaut?, génie, amour, tout fut enseveli dans ces catacombes, sans qu'on entendît, pendant quinze ans, les plus belles années de la victime, un reproche, un regret ou un soupir sortir de ce sépulcre.
Abélard, libre et purifié aux yeux de ses disciples, reprit avec une ardeur et un éclat nouveaux le cours de ses leçons et l'empire de sa popularité. Mais l'indignation de Fulbert couvait une vengeance. Trois fois trompé, dans sa tendresse pour sa nièce, parla séduction, par la perfidie et par la lâcheté d'Abélard, il se voyait arracher par la même main la présence de sa pupille chérie, la gloire de sa maison, son honneur et sa félicité. Il n'avait cultivé avec tant de soin cette merveille de son sexe que pour la voir
dédaigner par Tépoux même auquel il rayait enfin cédée, entachée comme une concubine , répudiée, méprisée dans sa tendresse, enfermée enfin comme une repentie dans un monastère ; retranchée, jeune et brillante, du nombre des vivants, pour écarter une fausse honte du front d'un ingrat suborneur , et condamnée à s'abreuver de larmes pendant qu'il s'emparerait des applaudissements du siècle !. .. On ne justifie pas la vengeance d'un père ainsi offensé, on l'explique : il avait tout pardonné pour qu'Héloïse fût la glorieuse épouse du plus beau génie de son temps, et, avant d'être reconnue épouse, elle était répudiée ! Le désespoir alluma la haine, et la haine médita le crime.
Les portes de la maison d'Abélard s'ouvrirent une nuit par la complicité achetée de ses serviteurs. Des bourreaux, guidés et soldés par Fulbert, le surprirent pendant son sommeil; ils l'accablèrent d'outrages, puis le laissèrent baigné dans son sang et dégradé par son châtiment. L'humiliation et le remords, pires que le supplice, firent détester à Abélard la vie que ses ennemis lui avaient laissée comme un supplice de plus. La lumière du jour lui devint odieuse. Le désespoir qu'il éprouva de cet outrage impuni égala la vaine gloire dont il avait été altéré jusqu'à l'ingratitude et jusqu'au lâche sacrifice d'Héloïse ; il ne chercha plus qu'à disparaître de ce monde qu'il avait rempli de sa renommée et qu'il remphssait maintenant de sa honte.
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« Je me rappelais douloureusement, b écrit-il,
• de combien d'éclat je brillais encore la veille de ce » jour et par quelle prompte ignominie cette gloire » était éteinte! Je voyais par quel juste châtiment » de Dieu j'étais puni!... par quelles justes repré- » sailles l'homme que j'avais trahi venait à me trahir » à son tour! Il me semblait entendre les joies » maUgnes de mes ennemis , les applaudissements » que mes rivaux donnaient à cette justice distri- » butive. Je compris queje ne pourrais plus paraître » en public sans être montré au doigt et sans devenir » l'objet d'une ignominieuse pitié. Enfin le senti- » nient de ma dégradation me couvrait de tant de » confusion, que (je l'avoue) ce fut plutôt la honte » que la piété qui me jeta dans les sohtudes du cloî- » tre. Je voulus cependant, avant de me dérober » au monde, lui enlever irrévocablement Héloïse :
• par mon ordre, elle prononça ses vœux éternels.
• Ainsi, tous les deux, le même jour, en même » temps, nous embrassâmes la vie des cénobites: » elleà Argenteuil, moi dans l'abbaye de Saint-De- > nis. Touchées de sa jeunesse 6t de sa beauté, les » compagnes d'Héloïse voulurent en vain la détour- » ner du sacrifice qu'elle allait consommer. Elle leur » répondit en pleurant, non sur elle, mais sur son » époux, par ces vers que le poë te romain met dans » la bouche de Comélie, veuve du grand Pompée :
« O mon illustre époux ! 6 toi dont je n'étais pas » digne de partager la couche ! c'est ma fatale
» destinée qui pèse sur la tienne 1 Pourquoi , miséy> rable que je suis, ai-je formé des nœuds qui de- » vaient entraîner ta ruine? Tiens, reçois, dans » rholocauste de ton amante, l'expiation des mal- » heurs que j'ai attirés, par mon amour, sur toi!..» « En prononçant ces \ers entrecoupés de ses san- » glots, Héloïse se précipita à Tautel comme on se » précipite à Tabîme ; elle y saisit le voile funèbre » des mains de Tévêque, et se consacra pour tou- » jours, devant le peuple assemblé, au Dieu qui » reçut son serment 1 »
Tel est le récit du sacrifice d'Héloïse par Abélard lui-même. L'ombre du monastère le couvrit ensuite pendant de longues années : flamme recouverte , jamais éteinte 1 Abélard porta dans le monastère de Saint-Denis son inquiétude, ses talents vivifiés encore par la concentration sur l'étude, son ambition qui n'avait fait que changer de nature , et ce zèle intolérant de réforme par lequel les nouveaux prosélytes croient racheter trop souvent leurs égarements. Les moines relâchés de Saint-Denis et l'abbé qui tolérait et partageait leurs désordres s'irritèrent de ses admonitions ; il fut obligé d'aller porter ses sévérités et ses innovations dans un couvent voisin, dépendant de l'abbaye de Saint-Denis, à Deuil. Il y releva sa chaire de philosophie et
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remplit de nouyeau les écoles et l'Église du bruit de ses doctrines et de ses nouyeautés en matière de foi.
L'Eglise s'offensa de ces hardiesses , comme les moines s'étaient offensés de ses objurgations. On ne sait quel écrit subtil et quintessencié sur Vunité et la trinitéj dans lequel il expliquait ce mystère sans ayoir besoin d'appeler la foi en aide àl'inguffisance des raisonnements humains , seryit de prétexte à ses ennemis hgués contre cet importun novateur. Un concile le cita deyant lui à Soissons, pour rendre compte de ses doctrines : il y fut condamné solennellement. On le relégua, pour expier son erreur, dans le monastère cloîtré de Saint- Médard. 11 y entra, le désespoir dans le cœur. « La trahison de Fulbert, » s'écrie-t-il, « me paraît » moins intolérable que ma nouvelle injure I » Le légat du pape, plus impartial et plus tolérant, lui remit promptement sa peine .
Rentré dans l'abbaye de Saint-Denis, il y retrouva, dans les moines, ses ennemis implacables. Jls ne tardèrent pas à le faire déclarer ennemi de VÉtat^ criminel de lèse-nation^ pour avoir dit que saint Denis, évêque d'Athènes, converti par saint Paul, n'était pas le même que saint Denis des Gaules, premier évêque de Paris. Obhgé de s'exiler luimême, malgré la complaisance d'une rétractation qu'il avait faite pour désarmer la haine des moines de Saint-Denis, il s'enfuit avec un seul adolescent,
son disciple, dans un désert de la Champagne, a JLà, » dit-il « au bord d'une petite rivière ombragée de » chênes et bordée de roseaux, nommée TArduze, » je me construisis de mes propres mains un petit » oratoire , bâti de branchages et couvert de chaume . » J'étais seul, et je pouvais chanter avec le Pro- » phète: J'ai fui, je me suis éloigné, et j'ai habité » dans la solitude I »
Mais il ne fut pas seul longtemps. L'esprit de dispute et de nouveauté soufiQait alors dans le monde avec une telle force, que ceux qui possédaient la parole de vie entraînaient à leur suite des peuples entiers de disciples et d'auditeurs. La jeunesse avait une telle soif de vérité dans ce siècle, que la controverse seule lui paraissait un pas vers le grand mystère, et que du choc des doctrines contre les doctrines elle espérait toujours voir jaillir l'éclair qui ne jaillissait jamais.
« Lorsque ma retraite fut connue, » écrit-il, « mes » disciples accoururent de toutes parts^ des villes » et des châteaux, pour se construire d'humbles » cellules dans mon désert. On les vit abandonner » les couches molles de duvet pour des lits en feuil- » les, les tables somptueuses pour de grossiers her- » bages. C'est ainsi, comme le dit saint Jérôme, » que les philosophes de l'antiquité fuyaient les » cités, les jardins, les riches campagnes et les » doux ombrages, les concerts des oiseaux, la frai- » cheur des fontaines, les ruisseaux murmurants,
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» qui pouyaient charmer les yeux et les oreilles, » séduire les sens et amollir la vertu ; c'est ainsi » que les fils des prophètes iriyaient en solitaires » dans des cabanes sur les bords du Jourdain, se » nourrissant de farine d'orge et de racines, loin » des villes et des passions humaines. Mes disci- » pies se construisaient des cellules sur les bords » de l'Arduze, plus semblables à des ermites qu'à » des écoliers. Mais plus leur nombre augmentait, » plus leur vie était studieuse et sainte ; en sorte » que mes ennemis voyaient leur honte se multi- » plier avec ma gloire. Cependant c'était l'indi- » gence qui m'avait forcé à rouvrir mon école. Je » ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la » terre, je ne voulais pas m'avilir à mendiei'mon » pain. Mes disciples cultivaient les champs, bâtis- » saientles cellules. Bientôt elles ne purent suffire » à les contenir. Ils élevèrent un vaste édifice » commun en charpente et en pierres. J'appelai ce » monastère, du nom de l'Esprit Consolateur, le » ParacleL »
Les ennemis d'Abélard, cependant, lui envièrent jusqu'au désert. Ils virent ou feignirent de voir dans le nom consolateur, auquel Abélard avait dédié son monastère, une sorte d'invocation philosophique à une seule personne de la Trinité, à l'exclusion des
deux autres. Saint Bernard le désigna à la vindicte de l'Église. 11 fut obligé de déserter le désert luimême et d'aller chercher à l'extrémité des côtes de la mer de Bretagne, parmi les écueils et les grèves de l'Océan, un asile plus inaccessible à l'envie et à la persécution. C'était l'abbaye de Saint-Gildas , dans le diocèse de Vannes. Les moines qui l'habitaient, dégénérés de la sainteté monastique des premiers âges, en avaient fait un repaire de toutes les barbaries et de tous les vices. L'âpreté des lieux était surpassée par celle des hommes. C'était un promontoire sans cesse battu par les vagues d'une mer gémissante ; des montagnes d'écume qui assiégeaient jour et nuit des rocs retentissants; une côte, creusée en voûtes et en cavernes par l'étemel assaut des lames qui s'y engouffraient comme dans des abîmes et qui en ressortaient par d'autres bouches comme des laves jaillissant du volcan. Des falaises à pic enlevaient à l'abbaye la vue de la terre. On eut dit un navire en perdition éternelle sur un rivage inaccessible aux nautonniers.
« La vie de ces moines, » dit Abélard leur supérieur, « était débordée et indomptable. Les portes » de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de » biche, d'ours, de sanglier, trophées sanglants de • leur chasse. Les moines ne se réveillaient qu'au » son du cor et des chiens de meute aboyant. Us » étaient cruels et sans frein dans leur licence. En » guerre avec les seigneurs voisins, ils étaient tour
» à tour opprimés ou oppresseurs. » Us riaient de Tindiguation que leurs mœurs excitaient dans Abé-» lard. Bientôt leur haine contre celui qui prétendait les réformer se porta jusqu'au crime. Insulté, menacé, attaqué dans les forêts, empoisonné, dit-il, jusque dans le calice du sacrifice, il se déroba avec peine par la fuite à la sédition des moines. Les seigneurs de ces contrées l'arrachèrent au fer des assassins. Il s'abrita dans un site plus désert encore des domaines de son abbaye, criant au Seigneur du fond de ses calamités comme le Prophète.
Cependant quinze ajis s'étaient écoulés dans ces ambitions de savoir, de gloire, de sainteté, et dans ces tribulations de la vie , sans qu'Abélard eût donné un seul signe de souvenir à celle dont il avait enseveli le cœur encore jeune el vivant à- Ârgenteuil. Hélpïse ne se plaignait ni de cette dureté ni de ce silence ; elle respectait comme une vertu de plus cette négligence et ce mépris de son époux, croyant que la terre et le ciel^ et son propre cœur, n'étaient bons qu'à être sacrifiés à ce plus grand et à ce plus adoré des hommes. Abélard. 'était demeuré intact dans son adoration sur l'autel qu'elle lui avait élevé en son âme. Tous ses soupirs allaient à Dieu pour lui , mais elle les renfermait entre Dieu et elle, de, peur qu'un de ses souvenirs n. 8
OU un de ses regrets ne scandalisât le monde on ne troublât la contemplation sublime de son époux. Les portes du monastère d'Argenteuil n'ébruitaient rien de cet immense amour qui survivait derrière leurs murs. Une persécution les brisa.
Suger, abbé de Saint-Denis, prétendit que le monastère d'Argenteuil appartenait à son ordre, et il chassa impitoyablement les religieuses comme un troupeau sans bercail et sans pasteur. Le cri de leur détresse arriva jusqu'à Abélard. Soit que ses propres . malheurs eussent attendri son âme; soit que la mémoire des félicités de la jeunesse, qui se ranime au soir de la vie comme ime voix sourde quand le bruit tombe ; soit que la comparaison entre le dévouement de cette femme immolée, les ingratitudes du monde et le néant de la gloire, rallamassent en lui les saintes reconnaissances d'un amour mal éteint, Abélard accourut de son désert au secours d'Héloïse errante et persécutée.
n la conduisit au Paraclet avec ses compagnes, lui fit don de ce monastère, doni elle devint l'abbesse, et la visita souvent pour assister de sa présence et. de sa fortune l'indigence de celle à qui il avait ouvert cet asile. Agé alors de plus de cinquante-huit ans, revêtu du costume sacerdotal, devenu père spirituel d'époux charnel qu'il avait été, il vit respecter par le monde cette union de deux âmes tendres qui n'avaient de commun dans le passé que des gémissements , dans le présent que des saintetés , dans
l'ayenir que le ciel. Mais ses enoemis ne les respectèrent pas, ils semèrent d'odieuses calomnies sur la pureté de ce commerce tout mystique entre Abélard et son ancienne épouse. Il se retira de nouveau, pour les faire tomber, dans son désert de Bretagne. 11 préféra exposer sa vie de nouveau au poignard et au poison que d'exposer la vertu d'Héloïse aux langues acérées de ses calomniateurs. 11 écrivit alors les mémoires de sa vie , dont nous avons donné les principaux traits dans ce récit. Ce livre, confié à l'amitié, parvint à Héloïse. 11 fit éclater, par les souvenirs qu'il retraçait, le cœur d'Héïoïise, quinze ans muet. Un. commerce de lettres, tendres d'un côté, froides de l'autre, s'ouvrit entre les deux époux séparés par la main de Dieu et des hommes. La Sapho du christianisme y épanche, dans une inexprimable passion, cette flamme d'un amour que le sacrifice a purifié et que rien ne peut éteindre sur la terre parce qu'il ne s'alimente que du feu du cieL L'adresse seule de ces lettres d'Héloïse est un hymne de tendresse infinie, parce que cette suscription trahit l'hésitation passionnée d'une main de femme qui cherche, qui trouve et qui rejette tour h tour tous les noms capables d'exprimer les plus forts attachements de l'âme sans pouvoir en trouver un qui la satisfasse, et qui finit par les accumuler tous ensemble, afin qu'il n'y ait pas dans la nature une sorte de tendresse qui ne soit confondue dans la sienne.
« A SON SEIGNEUR, OU PLUTÔT A SON PÉKE, SON » ESCLAVE, OU PLUTÔT SA FILLE, SON ÉPOUSE, OU PLUTÔT » SA SOEUR ; A Abélard , HÉLOÏSE 1 »
« Quelqu'un, » dit-elle dans la première de ces lettres, aussitôt après avoir lu le récit de leurs amours par Abélard, « quelqu'un m'a apporté » naguère et par hasard l'histoire que vous venez de » confier à un ami. Aussitôt que j'eus reconnu aux i> premiers mots de la suscription qu'elle venait de » vous, j'ai commencé à la lire avec d'autant plus » de précipitation que j'adore davantage celui qui » l'a écrite. Celui-là que j'ai perdu ,^ je croyais le » retrouver, comme si son image avait dû se repro- » duire et s'incarner dans les signes de sa main ; )) elles sont bien tristes et bien amères, ô mon » unique trésor, les lignes de ce récit qui retrace » notre conversion et nos inépuisables malheurs! » Je doute que personne puisse la hre ou l'entendre » sans fondre en pleurs. »
Puis , faisant allusion à l'exil nouveau d' Abélard et aux persécutions dont il est entouré à Saint-Gildas : « Au nom du Christ même qui semble encore » nous protéger, » dit-elle, « nous qui sonunes ses » petites esclaves, comme nous sommes les vôtres, » nous vous conjurons de nous informer par de fré- » quentes lettres des naufrages au milieu desquels » vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui vous » restons seules au monde, nous puissions partici- » per à votre douleur ou à votre consolation; Ordî-
» nairement c'est consoler un affligé que de s'aSli- » geravec lui. Ces lettres nous seront d'autant plus » douces, qu'elles nous seront un témoin que vous » \ous souvenez de nous 1 ... »
« Ohl que les lettres des amis absents sont déli- » cieuses à recevoir ! Si les portraits * deft amis » séparés par la distance ravivent leur mémoire et » trompent le regret par une vaine et décevante » consolation , combien plus ces lettres , qui sont » eux-mêmes, qui portent les véritables empreintes » de Vami absent!.... Grâce soit rendue à Dieu de » ce qu'au moins la haine ne nous défend pas d'être » ainsi l'un à l'autre présents! »
Elle l'interpelle ensuite, par les soins qu'il doit comme père à ses religieuses, de leur prodiguer sans cesse ses lettres, ses avis, ses ordres; mais on voit qu'elle se sert à son insu de ce prétexte sacré pour prendre elle-même la part principale et délicieuse de ce commerce. « Pensez, sans parler des autres, » écrit-elle , « à l'immense dette que vous avez con- » tractée aussi envers moi. Peut-être alors, » ajoutet-elle avec une joie mal dérobée d'être la première et la dernière dans sa vie , « peut-être ce que vous » devez à toutes ces saintes femmes ensemble , » l'acquitterei-vous plus facilement à une seule, à » une seule qui ne vit que pour vous!... Et pour- » quoi, » poursuit -elle avec un tendre et jaloux reproche sur tant d'années d'oubli ou de silence, « pourquoi , lorsque mon âme est inondée de tant
» d'angoissea, n'ayez-vous pas tenté au moins de » me consoler, absente par voe lettres, présente par » vos paroles?. •« C'était là un devoir qui vous obli- » geait d'autant plus envers BK)i que nous sommes » unis par le sacrement du mariage , et voos êtes » d'autant plus coupable à mon égard que toujours, » comme tout l'univers en a été témoin, je vous ai » aimé d'un amour immense et impérissable] Vous » savez, ô ma seule tendresse,' combien en vous per- • dant j'ai perdu 1 Plus grande est ma douleur, plus n pieuse doit être la- consolation. Ce n'est point d'un » autre, c'est de vous seul que je l'attends. Vous y » êtes obligé, car vous êtes le seul qui puissiez m'at- » tri^ter, qui puissiez me réjouir et qui puissiez me » consoler I N'ai-je pas fait aveuglément toutes vos » volontés? Ne me suis-je pas perdue moi-même » pour vous obéir ? J'ai fait plus encore, incroyable » sacrifice 1 mon amour s'est exalté jusqu'à la dé* » mence et au suicide. C'est par votre ordre , en » revêtant ces habits, que j'ai changé à votre gré de » cœur, pour vous faire voir que vous en étiez le » possesseur absolu I Jamais, Dieu m'en est témoin, » je n'ai voulu de vous autre chose que vousl Bien » que le nom de votre épouse fût le plus fort et le » plus saint des titres, tout autre eût suffi à mon » cœur; car, plus je me serais humiliée pour vous, » plus j'aurais ainsi mérité de vous un retom» plus » tendre et moins j'aurais enchaîné votre génie et nui » à votre gloire. Je prends Dieu en témoignage que,
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si le maître du monde entier m'eût jugée digne de sa main et m'eût offert avec son nom l'empire de tout riinivers, le nom de votre esclave m'eût semblé plus glorieux que celui d'impératrice! Quels rois pourraient se t$omparer à vous? Quel pays, quelle cité, quel village n'était impatient de vous contempler? Quelle femme, quelle vierge n'a pas désiré que vos regards tombassent sur elle ? Quelle reine n'a pas envié mon bonheur?....
• N'aviez-vous pas deux dons qui fascinaient irrésistiblement les cœurs de toutes les femmes? l'éloquence et le chant. C'est par ces dons qu'en vous délassant de vos études de philosophie ^ vous composiez ces chansons d'amour qui, partout répétées à cause du charme de la poésie et de la musique, faisaient redire votre nom et le mien à toutes les bouches. Ainsi mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de femmes à cause de vous s'alluma contre moi!... Et quelles perfections d'esprit et de corps n'ornaient pas en effet votre adolescence 1... Je vous ai fait du mal, et pourtant, vous le savez, j 'étais innocente 1 . . . Ditesmoi seulement pourquoi, depuis que je me suis faite captive dans le cloître par* votre volonté, vous m'avez punie en me négligeant, en m'oubliant, en me privant de votre présence et même de vos lettres 1 Dites-le, si vous l'osez 1 Ah 1 je le sais^ moi , et le monde le soupçonne : c'est que votre amour n'était pas aussi pur, aussi désinté-
» ressé que le mien. Dès que vous avez cessé de » désirer un bonheur profane, vous avez cessé » d^aimer....
» Ah! faites, je vous en supplie, ce que je de- » mande : c'est si peu, et si facile à vous ! Parlez- » moi au moins de loin par ces paroles qui me ren- » dent Tillusion de votre présence. J'avais cru tout » mériter de vous, quand, si jeune, j'embrassais » pour vous complaire les austérités du cloître; » quelle récompense ai -je attendu de Dieu, pour » l'amour de qui j'ai bien moins fait ce que j'ai fait » que pour l'amour de vous?... Quand vous avez » marché vers Dieu, j'ai suivi... Comme si vous » vous souveniez de la femme de Loth qui regarda » derrière elle, vous avez cru devoir me lier par » l'habit et les vœux monastiques, quand vous-même » vous quittiez le siècle ! ... Ah ! que c'était bien mal » me connaître! J'en ai profondément gémi, j'en ai » rougi. M'en chasser, moi; moi qui, pour vous » obéir, n'aurais pas hésité alors à vous suivre jus- » que dans les enfers ! car mon cœur n'était pas m avec moi, mais avec vous... Faites donc qu'il soit » bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien » avec vous si vous l'exaucez, si vous lui rendez » tendresse pouu tendresse... Jadis on pouvait dou- » ter de la pureté des motifs qui m'attachent à vous; » mais la fin ne montre-t-elle pas quelle fut la nature » de mon amour dès le commencement? Je me suis » sevrée de toute félicité mondaine, je ne me suis
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» réservé des jouissances terrestres qu'une seule, le » droit de me regarder conune toujours à vous.
» Ah I par ce Dieu à qui vous vous êtes consacré, » je vous adjure de me rendre votre présence autant » -qu'il vous est permis , c'est-à-dire en m'écrivant » quelques lettres de consolation, afin que, fortifiée » par cette lecture, je m'élève avec plus d'ardeur au » service de Dieu 1 . . . Lorsque autrefois vous aspiriez » à des délices profanes, vous me visitiez par de fré- » quentes épîtres qui apprenaient le nom d'Héloïse » à toutes les lèvres ; toutes les places , toutes les x> maisons retentissaient de ce nom. Eh quoi! pour » m'élever aujourd'hui à Dieu, ne pourriez-vous » faire ce que vous faisiez jadis pour me solliciter » à des tendresàes terrestres? Ah ! pensez-y.
» Je finis cette longue lettre par ce seul mot: » Mon unique et mon tout, axiieu 1 »
Abélard rompt enfin un silence de tant d'années, ému par ces accents. « ma sœur, » dit-il à son épouse, « vous qiii me fûtes si chère dans le siècle, • vous qui m'êtes plus chère mille fois en Jésus- » Christ, je vous envoie la prière que vous me » demandez avec tant d'instance. Offrez à Dieu » avec vos compagnes un holocauste d'invocation » pour expier nos graves et innombrables fautes , » pour conjurer les périls qui m'enveloppent à
» toute heure du jour 1 » Puis il disserte longue • ment, mais froidement, avec elle sur l'efficacité de la prière collective des conununautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l'atteignent, il semble oublier les afflictions d'Héloïse pour ne penser qu'aux siennes, comme si elle était assez heureuse de souffrir pour lui. Cependant, à la fin de la lettre, l'amour semble se trahir dans un dernier vœu qui ajourne à la mort une réunion si vainement désirée pendant la vie 1 a ma sœur, » s'écrie-t-il, o si Dieu » me livre aux mains de mes ennemis, s'ils me » donnent la mort, ou si par quelque événement » ordinaire je m'achemine vers le terme commun » à tous les hommes, faites,^ je vous l'ordonne, » transporter mon corps, inhumé ou abandonné » ailleurs, dans votre cimetière, afin que vous, mes p filles, que dis-je? mes sœurs en Jésus -Christ, » ayant sans cesse mon tombeau sous les yeux, » vous soyez plus sollicitées par ce sépulcre à » répandre pour moi des prières devant Dieu. Car, » pour une âme. affligée par tant de revers et repen- » tante de tant de faiblesses, je ne pense pas qu'il » y ait ici-bas un séjour plus sûr et plus salutaire » que celui qui est consacré à l'Esprit ccmsolateur » et qui mérite ei bien ce nom... Ce sont des » femmes qui, soigneuses de l'ensevelissement du » Christ, l'embaumèrent de parfums et veillèrent » autour du sépulcre. Aussi furent-elles les pre* » mières consolées. »
HËLOISE. 36
A rexception de ce retour inyolontaire d'amour
après la tombe, les lettres d'Àbélard sont sèches de
larmes, froides de coeur, dures souvent de paroles.
On sent Thomme plein de lui-même. Héloïse n'est
pleine que de lui.
« À mon unique après Jésus-Christ, à mon unique en Jésus -Christ, » écrit-elle. « Ahl c'est à TOUS qu'il appartient de célébrer nos obsèques, à TOUS d'envoyer à Dieu celles que vous avez rassemblées en sa présence. Non, jamais Dieu ne permettra que nous vous survivions ; mais, si vous mouriez avant nous, nous songerions à vous suivre plutôt qu'à vous ensevelir, puisque, destinées aussitôt nous-mêmes à là tombe, nous n'aurions pas la force de préparer la vôtre.... Si je vous perds , que me restera-t-il à espérer? Comment demeurer dans ce pèlerinage de la vie où je ne suis retenue que par la pensée que vous l'habitez encore ? O la plus malheureuse de toutes les malheureuses ! Élevée par vous au-dessus de toutes les femmes, n'ai -je donc obtenu cette gToire que pour être précipitée de plus de félicités dans plus de désastres? Nous vivions chastement, vous à Paris, moi à Argenteuil ; nous nous étions ainsi séparés pour nous consacrer plus saintement, vous à vos études, moi à la prière parmi de saintes vierges. C'est pendant cette vie si pure que le crime vous a frappé. Ah! que ne nous frappa-t-il ensemble! Nous avions *été deux
pour les torts, vous fûtes seul pour l'expiation, et le moins coupable a porté la peine ! Ce que TOUS avez souffert un moment dans votre, supplice , il est juste que je le souffre toute ma vie. S'il faut vous avouer la faiblesse de mon âme misérable, je n'y trouve pas le repentir. Mon bonheur fut si doux que je ne puis ni en avoir l'horreur ni l'arracher de ma mémoire ! Dans mon sommeil, au milieu même des cérémonies où la prière doit être la plus pure, les lÎBux, les temps, les félicités de nos années heureuses se représentent à moi. Ils m'appellent sainte , ceux qui ne me savent pas gémissante ; ils me louent devant les hommes, mais je ne mérite pas ces louanges devant Dieu qui sonde les cœurs...
Dans toutes les circonstances de ma vie, vous le savez, j'ai plus craint de vous offenser que d'offenser Dieu lui-même... Ah! n'ayez pas une opinion trop haute de moi, et ne cessez pas de » me secourir de vos prières. »
Au milieu d'une dissertation diffuse sur le Cantique des cantiques, Abélard trouve quelques notes pénétrantes dans sa réponse : « Pourquoi me » reprochez-vous, » dit-il àHéloïse, « devons avoir » fait participer à mes angoisses, quand c'est vous- • même qui m'y avez contraint par vos suppUca- » tions ? Est-ce dans les misères de mon existence » actuelle que vous auriez le cœur d'être heureuse? » Vouliez-vous donc être la compagne de ma féli-
» cité, et non de mes peines? Souffririez-vous, par » ces souTenirs criminels, que j'aille au ciel sans
• vous, vous qui m'auriez suivi, disiez-vous alors,
• jusqu'aux enfers ? »
.' Puis il repasse, devant Dieu et devant sa complice, toutes ses iniquités passées, et ordonne à Héloïse de rendre grâce à Dieu des peines qui l'ont frappé et changé : « Vous nous avez unis. Seigneur, » et vous nous avez séparés, » dit-il en finissant; « ceux que vous avez séparés une fois pour un » moment dans le monde, réunissezr les à jamais » dans le ciel I »
On retrouve enfin l'époux dans le saint.