II
repoussent par la vérité. A côté delà couleuvre endormie, qui repose sa têle en fléchissant le cou sur les anneaux de sa queue, on voit la noire écrevisse, cette araignée des eaux, tendre ses longues serres comme pour pincer les écueils et s'incruster dans les fentes du rocher. A côté d'elle, les poissons argentés aux nageoires ouvertes s'élancent conmie par un ressort intérieur, dirigeant leur fuite rapide à travers les joncs, par un léger frémissement de leur queue, gouvernail de cette nef vivante. Le coquillage aux volutes cannelées, semblable à une pétrification de la vie animale ou à une animalité commençante de la pierre, se colle au fond de l'eau, comme pour fermer sa demeure solitaire à ses ennemis. La grenouille, contractant ses membres élastiques, se teint en vert pour se confondre avec les plantes qui bordent le ruisseau; elle ouvre ses larges yeux, dresse sa tête, et semble prête à bondir pour échapper à la couleuvre. Sur les rebords du plat, de jeunes lézards aux pattes étendues et à la queue sinueuse comme les labyrinthes des plantes entre lesquelles ils se glissent, penchent la tête pour écouter le bruissement des brins d'herbes ou des grains de sable. Le fond de l'eau et les bords sont tapissés de mousses humides ou de larges feuilles d'herbes aquatiques, aplaties et collées au sol par le poids des gouttes de rosée, dont la transparence se reflète sur leur vernis. C'est le monde sous -fluvial, surpris par l'œil de l'homme qui
écarterait les feuilles, les tiges, les joncs du marécage, et transporté sur l'argile, aussi vrai de formes, aussi nuancé d'écaillés, aussi éclatant de couleurs que si une ménagère, en lavant son dressoir, avait enfoncé un de ses plats dans le lavoir et l'avait retiré rempli jusqu'aux bords de sable, de coquilles, de débris d'herbes et d'animaux aquatiques. Le filet d'un pêcheur vidé, tout palpitant et tout ruisselant sur lé sable et transvasé dans un bassin d'argile, voilà les plats de Palissy.
Quelquefois il sculpte et il peint en groupes coloriés des scènes de l'histoire, de la Fable, de la Bible, de l'Évangile ; quelquefois des scènes naïves de la vie rurale, la nourrice qui donne le sein et qui sour rit à l'enfant ivre et rassasié de la source vivante de toute vie ; quelquefois Vénus jouant avec les Amours; ailleurs, tme jeune fille qui a surpris une nichée de petits chiens et qui les emporte dans un pan de son tabUer pour les faire admirer : leurs petites têtes étonnées débordent des fentes de la toile, et la mère, tendre, inquiète, mordille, en suivant ses petits, les plis de la robe de la jeune fille. Celle-ci la regarde et la rassure par un sourire.
Mais les chefs-d'œuvre de Palissy, devenu artiste plus consommé par la contemplation des grandes toiles et des grands marbres, décorent les musées domestiques du prince Soltikof , à Paris ; de M. de Rothschild, à Londres; de M. Sauvageot, de M. Rallier, enfin de M. SeUières, qui a voué un
culte à la mémoire de ce grand artisan et qui a fait de sa demeure un musée de ses œuvres. C'est chez M. Sellières, au château de Mello, qu'on admire le grand bassin des Éléments où la terre a imité les délicatesses du métal ; le combat des Centaures et des Lapithes , monument unique de l'atelier de Palissy; le relief de Persée et d'AndiX)mède ; celui de la femme adultère ; celui de la vendange et des plats à jour festonnés d'arabesques, dont des marguerites en fleur émaillent et semblent parfumer les bords , devise parlante de quelque amoui* royal ou chevaleresque inspiré à l'artiste. 11 est beau de voir la passion désintéressée de l'art, dans des hommes de luxe, attribuer ainsi des prix énormes à des morceaux de terre cuite qui gardent seulement l'empreinte des doigts d'un pauvre artisan. Le métier ainsi devient or, et l'or devient art, à la gloire de l'homme de goût et au bénéfice de l'ouvrier ; échange mutuel entre le luxe et le travail, et la fortune qui les ennoblit tous deux !
Nous devons à M. Sellières la clef des musées de Palissy.
Mais cette gloire , cette faveur des cours , cette popularité de ses ouvrages dans toute la France et jusqu'en Espagne et en Italie, cette fortune, repos de ses vieux jours et héritage de ses enfants , ne
contentaient pas l'ouvrier de terre. Il sentait qu'il avait en lui une autre œuvre à façonner, son âme. Comme Socrate, statuaire en marbre, c'est en luimême qu'il s'efforçait de tailler sa propre statue, par la ressemblance avec le divin modèle de toute perfection, par la sainteté de sa vie, et, s'il était nécessaire, par le martyre. La vie immortelle, à mesure qu'il avançait en âge, l'occupait plus que la vie mortelle. Dès son enfance, et pendant tout le cours de ses apprentissages, de ses voyages et de ses luttes corps à corps avec la terre, la passion de Dieu l'avait travaillé, soutenu et consolé. C'est cette passion dont il trouvait la satisfaction dans la solitude des forêts, sur la cime des montagnes et au bord des mers. Elle lui faisait rechercher les lieux déserts pour s'abîmer plus en silence dans la contemplation des formes et de la vie des rochers, de la structure et de la végétation des plantes, du réseau souterrain des eaux, de l'organisation et des mœurs des animaux. 11 en sait des secrets merveilleux, à la gloire de Celui qu'il appelle le grand mécanicien, le grand constructeur, le grand animateur des mondes. Cette contemplation pieuse et passionnée des choses de la terre devait porter nécessairement une âme si complète à la divination des choses d'en haut. Tout vrai génie monte sans cesse, et, en montant, il rencontre Dieu.
Palissy croyait l'avoir rencontré, et il vivait dans un perpétuel commerce avec l'esprit invisible qui
seul lui rendait raison des choses visibles* C'était le temps où la Réformation, née des abus introduits par les Médicis dans l'Eglise catholique^ préludait à la liberté de penser tout en voulant rester fidèle au dogme principal du christianisme, et où la foi d'autorité et la foi de raisonnement luttaient avec le fer et le feu, l'une pour conserver, l'autre pour conquérir le monde des âmes. La famille de Palissy et lui-même étaient de la religion réformée; ils subissaient les persécutions de la religion dominante. Il y a dans l'honmie une tyrannie naturelle : quand il ne peut pas asservir au nom des princes, il veut asservir au nom de Dieu. Il n'apprend à respecter la Uberté d'autrui qu'après avoir mille fois souffert dans la sienne. Les prédicateurs du culte nouveau dans les provinces du midi et de l'ouest y étaient traqués comme des bêtes fauves, prenant différents déguisements et métiers pour cacher leur véritable métier de moissonneurs d'âmes, épiés, emprisonnés , enfermés , traînés sur les routes et conduits dans les villes pour y être jetés au feu des bûchers : prélude sinistre de la Saint-Barthélémy I
Des traits sublimes de foi, de résignation, de dévouement et d'espérance signalaient cette persécution. L'un, évadé de sa prison la veille du supplice et voyant qu'il n'était pas suivi par ses compagnons de captivité moins adroits que lui, y rentrait pour les consoler jusqu'à la dernière heure. L'autre, le matin
du jour de sa mort, éveillait son ami couché sur la même paille, et, lui montrant de la main une splendide aurore d'été sur l'horizon, lui disait : « Réjouis-
• sons-nous 1 Si le spectacle de la nature et de la » clarté renaissante est si beau sur la terre, que » sera-ce demain quand nous verrons tant de pavil- » Ions étemels ? » Les plus heureux se réfugiaient 8ur les écueils et dans les îles qui bordent les côtes de Saintonge, et venaient, à travers les tempêtes et en bravant la mort, apporter la parole èvangélique à leurs coreligionnaires.
Palissy, qui se nourrissait de leurs doctrines, décrit avec admiration leur zèle et leur intrépidité : « Ces vieillards n'avoient point d'épée, » dit-il, a à
• leur ceinture, mais un simple bâton à la main, et » s'en alloient ainsi seuls et sans crainte, selon cette » parole du Maître: « Vous annoncerez ma loi, » allant, venant, mangeant, buvant, couchés, levés, » assis sur le bord des chemins. » Us portoient leur » nourriture dans leur chemise, car il y en avoit » bien peu de riches dans notre assemblée, et nous » n'avions pas de quoi leur payer leur salaire, • « Les » peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, » imprimeurs et autres, » dit un historien catholique du temps, « qui dans leur humble métier » ont cependant quelque exercice d'esprit, furent » les premiers à se prendre aux idées neuves, v
L'âme poétique et musicale de Palissy était particulièrement séduite par la poésie et par le chant
des psaumes, dont les prédicateurs apprivoisaient le peuple des champs. « En les écoutant, » dit-il, « il me sembloit que je promenois le long des ri- » deaux d'aunes et de frênes qui voilent le lit des » eaux des ruisseaux, et que j'entendois un peu • murmurer les eaux courantes du ruisseau qui » couloit au pied de ces rideaux d'arbres ; et, d'autre » part, j'entendois la voix des petits oiseaux qui » étoient sur lesdits aubiers , et lors me venoit à » souvenir du psaume cent quatrième, sur le plan » duquel j'avois dessiné mon jardin, et où le pro- » phète dit que les ruisseaux passent et murmurent » aux vallées^ au bas des collines^ et où il dit aussi » que les oiseaux font résonner leur voix sur les ar- » brisseaux plantés au bord des eaux courantes. Il » me sembloit encore que j'entendois les voix de » plusieurs vierges qui gardoient leUrs troupeaux, » et des pasteurs jouant mélodieusement de leurs » flûtes. »
Mais il décrit bientôt la persécution religieuse et politique qui dissipe ces petits troupeaux : « Je me » retirai secrètement dans ma maison, » dit-il , « pour ne pas voir les meurtres, les reniements, » les pillages qui se faisoient dans les villes et dans » les campagnes. Cependant deux mois que j'y n restai, il me sembla que l'enfer étoit défoncé et » que tous les démons étoient sortis pour ravager » la terre. De ma maispn, je voyois les soldats » courant par les rues l'épée nue au poing et
n criant : Où sont-ils?.... Les petits enfants eux- » mêmes s'assembloient dans une place que je » voyois de la maison où je travaillois de mon mé- » tier de terre, et imitoient les blasphèmes, les batailles et les meurtres des hommes. Il me pre- » noit souvent envie d'en Taire vengeance ; mais je tt récitois en mon cœur le psaume de miséricorde 1 »
Palissy revint à Paris pour échapper à ces spectacles. Son génie le préserva djf. massacre de la Saint-Barthélémy, peut-être aussi ThumiUté de sa condition et la douceur de son caractère. Jean Goujon, le Michel- Ange de la France, plus envié parce qu'il était plus célèbre, fut atteint sur son échafaud de sculpteur, en travaillant aux cariatides du Louvre ; il tomba, le ciseau à la main, au pied de la statue à laquelle il donnait sa vie. Les protections de cour sauvèrent Palissy. Il occupa ses loisirs d'abord et plus tard ses captivités à écrire, de son art, de son âme et de sa foi, les choses, étranges sous la plume inculte d'un ouvrier, que nous avons citées de lui. Le style grandissait en lui avec la sagesse et les années. Nous n'en connaissons point, en français, de plus bibUque et de plus moderne à la fois. On y sent les premiers bouillonnements d une source qui va jaillir : c'est une langue qui se moule sur l'âme, et non sur l'antiquité. Ce sont les
» façon de corniche, un grand nombre d'aubépines » et autres arbrisseaux portant leurs fruits pour la » nourriture des oiseaux, lesquelles aubépines et » autres arbustes seront cause que ceux qui se » pourmèneront en icelles allées auront ordiiiaire- » ment le plaisir de diverses chansonnettes qui par » les oiseaux seront dites sur ces arbrisseaux. Il y a » deux causes qui rendront les oiseaux amateurs
• de dire leurs chanscmnettes en ce heu. La pre-
• mière cause est le soleil, qui dès le matin jettera » ses rayons sur les arbrisseaux; la seconde est que » les oiselets trouveront ordinairement quelque » .chose à se repaître sur les branches. Pour mieux » les accoutumer en ce jardin, je jetterai en temps » d'hiver des graines de plusieurs semences sur la » terre, afin qu'ils trouvent à manger quand la » saison aura rendu les arbres stériles
» Et ceux qui se pourmèneront au-dessus de ces » galleries et s'appuieront sur l'accoudoir pour se » récréer auront les arbustes et les oiselets sur leur » tête; et, voulant regarder la beauté du jardin et » ce qui s'y fera, ils auront de la senteur de certains » violettes, marjolaines, basilics et autres espèces » d'herbes abritées, par les rpchers, dea froideurs » du nord ou de l'ouest. Ces montagnes exposées » au midi et au matin, échauffées tout le jour par » le soleil, rendront la nuit leur chaleur à ces » plantes, herbes et arbres, et les fruits en seront 9 plus savoureux et à meilleurs goûts. De plus.
• celles qui demanderont l'humidité seront plantées
• le long des ruisseaux qui sortiront de ces rochers
• et montagnes, et ces petits ruisseaux feront, en
• allant, un grand ruisseau; certaines circulations » formeront des îles propres à nourrir des herbes » aquatiques, et, pour arroser chacune, je creuse- » rai un grand nombre de branches de sureau qui ■ s'engenceront Tune au bout de l'autre; et j'en » présenterai un bout aux suintements des roches, » et je les soutiendrai sur de petites fourches en » bois plantée^ en terre, qui porteront mes petits » canaux à chaque place que je youdrois mouiller. » Et pour que le pied des hommes ne foule et ne » gâte pas les herbes, entre les rochers et les plantes » auxquelles je conduirai l'eau, mes aqueducs de » sureau seront percés tout le long de petits trous » qui laisseront pleuvoir comme une^ rosée pèrpé- » tuelle sur les herbes. »
Puis, après une longue et aiAoureuse description de ses montagnes, cavernes, rochers, parterres, vergers, entremêlée de réflexions merveilleusement pieuses et d'élans de l'âme à Dieu : a En me reti- » rant des labeurs de cette terre, » s'écrie-t-il, « je » n'ai tnmvé en ce monde autre délectation que de » construire et cultiver mondit jardin ; tellement » que depuis ce temps-là je n'ai fait que rêver à » l'édification d'icelui. Et la semaine passée, comme » j'étois en mon lit endormi, il me sembla que mon » jardin étoit déjà fait comme j'ai dit ci-dessus, et
» que je commençois déjà à en manger les fruits ; » et me sembloit qu'en passant le matin par ledit » jardin Je considérois les menreilleuses choses que » le souverain Maître a commencé à faire à nature. »
Palissy sort de là pour s'élever aux considération!^ les plus surnaturelles, mais les plus vraies, sur les lois morales de toute la création, visibles pour un génie religieux et philosophique dans les lois physiques de la végétation et de l'animalité. Il épanche sa charité sur les animaux, il prête son intelligence aux végétaux, aux rochers eux-mêmes, aux sources, à l'Océan ; il fraternise de l'âme avec l'âme universelle, dont il voit les actes, dont il plaint la sensibilité, dont il entend la plainte ou la joie dans toute la nature.
a Nulle nature, » dit-il, « ne produit son fruit sans • extrême travail ou douleurs. Je dis aussi bien les » natures végétatives que les sensibles et raison- » nables. Si la poiile devient maigre pour faire » éclore ses poussins, si la chienne soufiEre en met- » tant bas ses petits, je te puis assurer que les » plantes souffrent en produisant leurs fruits...
» J'étois une fois dans les îles de la Saintonge. » J'aperçus une vigne plus chargée de fruits que » toutes les autres : m'enquérant de la cause , on » me répondit qu'elle étoit chargée à mort. Je de- » mandai ce que l'on vouloit dire. J'appris alors » qu'on lui avoit laissé plus de rameaux que de » coutume, parce qu'on vouloit l'arracher après la
cueillée; mais qu'autrement on n'auroit pas voulu permettre qu'elle fût chargée si abondamment. Ce qui veut dire que, si on laissoit faire aux vignes ce qu'elles voudroient, elles se tueroient à cause de l'abondance des fruits qu'elles s'efforceroient de produire... Bien des fois j'ai contemplé des arbres et plantes qui se sentoient mourir, et qui, avant de mourir, se hâtoient de fleurir et de produire graines et fruits avant le temps accoutumé. Que seroit-ce si je parfois des hommes ? »
Plus loin, il contemple dans son jardin « les rameaux des vignes, des pois et des courges, lesquels sembloient avoir connoissance de leur débile nature ; car, ne pouvant ^e soutenir d'euxmêmes, ils jetoient certains petits bras comme filaments en l'air, et , trouvant quelques petites branches, ils venoient s'y lier, suspendus et attachés. Quelquefois aussi , passant par les jardins, je voyois plusieurs de ces rameaux qui n'avoient rien à quoi s'appuyer et jetoient leurs petits bras en l'air, pensant saisir quelque chose pour se soutenir. Lors je venois leur tendre certaines branches pour aider à leur foiblesse ; et un matin l'ayant fait ainsi, je trouvai le soir que ces plantes avoient jeté et entortillé leurs bras autour de ces appuis. Et, tout émerveillé de la providence de Dieu, je me rappelois cette parole : que les oiseaux même y ont part, et ne tombent pas sans » sa volonté 1...
» J'aperçus aussi certaiiis arbres fruitiers, les-
• quels il sembloit qu'ils eussent quelques connois- » sauces, car ils étoient soi^eux à garder et à pro- » léger leurs fruits, comme la femme son petit f enfant. Parmi ces plantes, les vignes, les courges, » s 'étoient posées et contournées certaines feuilles » dont ils couvroient leurs fruits, craignant que le » froid ne les endommageât. Les rosiers et groseil- » liers, afin de se défendre contre ceux qui vou- » droient ravir leurs fleurs et germes, avoient mis » au devant des armures et épines piquantes. Je vis » le froment et autres blés, à qui le Tout-Puissant » avoit donné la sagesse de vêtir leurs fruits si excel- » lemment, que Salomon ne fut jamais si bien vêtu. » avec toute sa sagesse. Toutes ces choses medon- » noient occasion de tomber sur ma face et d'adorer » le Vivant des vivants , qui a fait de telles choses » pour l'utilité et le service de l'homme ! La terre » seroit bénie, » s'écrie-t-il alors, « si l'homme y tra- » vailloit. » Le potier devient lyrique, et le cantique du prophète se mêle au travail de ses mains : « Il n'y a trésor pareil aux petites herbes des champs,
• même les plus méprisées ! »
Si la nature que nous appelons inanimée, par ignorance sans doute et par faiblesse de vue , lui fournit de tels hymnes, qu'on juge des impressions qu'il recevait de la contemplation des animaux, des champs, et des merveilles de l'intelligence de rhomme !
« Quand je sortois du jardin, » dît-il, « pour » aller me pourmener à la prée qui penche vers la te rivière, étant là, je voyois jouer, gambader et fo- » lâtrer certains agneaux, moutons, brebis, chèvres » et chevreaux, ruant, sautelant et faisant plu- » sieurs gestes et mines étranges ; et mèmement » me sembloit que je prenois grande délectation à » voir certaines brebis dépouillées , lesquelles sen- » tant le temps nouveau (le printemps), ayant laissé » leurs vieilles robes, elles faisoient mille sauts » et gambades en ladite prée. Je voyois certains » autres béliers qui se reculoient bien loin Tun de » l'autre ; et puis , courant d'un vitesse en grande » roideur, ils se venoient frapper des cornes l'un » contre l'autre. Je voyois aussi des chèvres qui, » se levant des deux pieds de derrière, se heurtoient » les cornes d'une grande violence ; aussi je voyois » les petits poulains et les petits veaux qui se jouoient » et folâtroient auprès de leurs mères... Toutes ces » choses me voyoient d'un si grand plaisir, que je » m'écriois en moi que les hommes étoient bien fous » d'ainsi mépriser les lieux champêtres et l'art » d'agriculture, lequel nos pères anciens, gens de » bien, et même les prophètes, ont bien voulu exer- » cer, voire même garder leurs troupeaux... »
Hélas 1 e^était dané les murs et dans les fossés d'une prison, séparé de sa femme par le tombeau et de ses enfants par la captiyité, des horizons de la Seine par la proeeriptioii, des outils et du travail de son art par la irieillesse^ de ses frères en religion par le martyre , que Palissy éerivait ces choses et se consolait dans sa pensée de sa ruine, du cachot, et de sa mort prochaine. Ces feuilles éparses, longtemps oubliées, enfin recueillies, forment deux volumes, véritables trésors de sagesse humaine, de piété divine, de génie éminent, de naïveté, de force et de couleur de style. Il est impossible, après les avoir lus , de ne pas proclamer ce pauvre ouvrier d'argile un des plus grands écrivams de la langue française. Montaigne ne le dépasse pas en liberté, J.-J. Rousseau en sève, La Fontaine en grâce, Bossuet en énergie lyrique. Il rêve, il naédite, il pleure, il décrit et il chante comme eux.
Il touchait alors à ces dernières heures de la vie où la voix de l'âme prend plus de mélanûf>lie et de solennité, comme les bruits du soir daas une nature qui va s'éteindre et se taire. Son ancien patron avait pitié de ce vieillard prêt à mourir dans les chaînes et à changer seulement de tombeau. Le roi Henri III alla le visiter dans sa prison, désirant l'affranchir et mettre sa grâce au prix d'une légère
complaisance de sa foi. « Mon bon homme, » lui dit le roi, a il y a quarante-cinq ans que vous êtes » au service de ma mère et de moi; nous avons » enduré que vous ayez vécu en votre religion parmi » les feux et les massacres. Maintenant je suis tel- » lement pressé par ceux des Guises et par mon » peuple, que je me vois contraint de vous livrer » entre les mains de mes ennemis, et que demain » vous serez brûlé si vous ne vous convertissez. » Le vieillard s'inclina, attendri par la bonté du roi, humilié de sa faiblesse, mais inébranlable dans la foi de ses pères. « Sire, » répondit-il, « je suis prêt » à donner mon reste de vie pour l'honneur de » Dieu. Vous m'avez plusieurs fois dit que vous » aviez pitié de moi, et moi j'ai pitié à mon tour » de vous qui avez prononcé ces mots : Je suis conr » trairU! Ce n'est pas parler en roi, sirel et ce » sont paroles que ni vous, ni les Guises^ ni votre » peuple, ne pourront jamais me faire prononcer. » Je sçàis moubir I »
Les courtisans qui accompagnaient le roi, au lieu d'admirer, s'indignèrent. « Voyez l'insolent I » criaient-ils ; « ne dirait-on pas qu'il a lu Sénèque » et qu'il parodie le mot du philosophe : « Celui » qui sait mourir ne sait jamais être contraint 1 » Henri III, meilleur que sa cour, en considération des belles ceuvres qui décoraient ses palais, et en mémoire de sa mère, ne consentit pas à céder Palissy aux Guises, et laissa la vieillesse et la nature
achever le condamné. Il expira martyr volontaire dans les cachots de la Bastille et ne retrouva la liberté que dans la mort.
Sa gloire parut longtemps ensevelie avec lui ; elle ne fut exhumée de l'oubli avec ses œuVres que dans le dernier siècle, par Faujas de Saint-Fond, Fontenelle, Buffon ; dans celui-ci par M. Gap, qui recueillit, classa, commenta ses œuvres ; -et enfin, tout récemment, par un jeune homme dont Tâme etTimagination se paBsionnèrent, par ressemblance de nature , pour l'art , la poésie et le martyre de Palissj, M. Alfred Dumeanil. Nous leur devons les matériaux de la statue d'argile du potier de terre.
Bernard de PaUssy est le plus parfait modèle de l'ouvrier. C'est par son exemple, plus que par ses œuvres, qu'il mérite une place à part parmi les hommes dont le nom a grandi le nom de l'humanité. Qu'il fût resté inconnu et routinier dans la tuilerie de son père à pétrir ses tuiles ; qu'il n'eût jamais purifié, façonné, émaillé sa poignée de boue ; que ses groupes naïfs, ses reptiles rampants, ses limaçons baveux , ses grenouilles humides , ses lézards éveillés, ses herbes et ses mousses trempées de pluie n'eussent jamais décoré les fonds et les bords de ces plats, de ces aiguières, de ces salières, ornements aussi bizarres que minutieux des tables et des dressoirs du seizième siècle : certes, rien n'aurait manqué à l'art de Phidias, de Michel-Ange, à
la porcelaine de Sèvres, de la Chine, de Florence ou du Japon ; mais sa vie aurait manqué à l'admiration et à l'imitation de l'homme de métier. C'est le patriarche de l'atelier, le poëte du travail des mains dans les temps nouveaux, le potier de terre de l'Odyssée, de la Bible, de l'Évangile, la parabole faite homme pour ennoblir et diviniser toute profession, même la plus triviale, pourvu qu'elle ait le labeur pour mérite, le progrès et l'art pour mobile. Dieu pour fin.
Tel fut Palissy. Né de lui-même, il sent un génie au bout de ses doigts ; il ne jette pas la terre glaise sous ses pieds ; il ne méprise pas la vile matière que sa condition a mise dans ses mains; il s'étudie à la purifier et à l'ennoblir en l'imprégnant de son âme ; il parcouK le pays avec sa truelle et sa spatule, gagnant sa vie honnêtement de fourneau en fourneau; puis, quand sa profession n'a plus rien à lui apprendre, il va dans les solitudes interroger le maître des maîtres, la nature, en lui dérobant ses mystères ; il en prend l'amour et l'enthousiasme à force delà contempler; il l'égale dans ses formes, dans ses couleurs, dans ses jeux; il transporte la feuille, l'herbe, la mouche, le reptile, l'insecte, le ruisseau, la rosée, l'humidité, la fraîcheur, le vernis de la lumière sur un morceau de terre,
en recherchant la perfection de l'art qui se cache toujours pour être découvert et qui se refuse pour être ravi; il rencontre la misère, Tincrédulité, la raillerie de ses eontemporains ; il s'obstine, il s'acharne ; il brûle sa maison pour aUmenter son dernier fourneau ; il fait violence au génie de Finvention; il manifeste la foUe de l'espérance, l'héroïsme du travail ; il est récompensé, il triomphe, il s'illustre et il enrichit ses enfants. Mais ces récompenses terrestres , dont il rend grâce à la Providence, ne sont rien pour lui : l'ouvrier est satisfait, l'homme ne l'est pas. Il a soif de la beauté et de la gloire étemelles. Ce qu'il a découvert de plus précieux dans ses contemplations soUtaires de la nature, ce n'est pas son art, c'est Dieu, la fin et l'objet de tout art parfait. Il écrit dans ses loisirs ses merveilleuses contemplations ; il épanche son intelligence dans ses cantiques, œuvre de sa piété, mille fois plus que dans ses vases, œuvre et jeu de ses mains. Cette âme éclate, sans étude et sans langue, d'un saint enthousiasme. Il s'attache avec une foi filiale au culte alors persécuté de ses frères; il donne sa maison pour son art; il donne sa vieillesse, sa hberté, sa vie pour son Dieu ; il s'élance de son cachot au ciel sur les ailes de la sainte espérance; il laisse après lui de futiles chefsd'œuvre sans doute, semblables aux édifices d'argile, de sable ou de coquillages que les enfants laissent oubUés après eux sur la place où ils ont
joué avec d'autres enfants de leur âge ; mais il laisse d'éloquentes leçons et d'immortels exemples de travail, de patience, de lutte avec l'obstacle, de victoire sur la matière, d'élévation douce, de piété et de vertu, aux artisans de toutes les professions. Sa vie veut dire labeur, ses œuvres invention, sa mort martyre. Son livre devient le catéchisme, nonseulement du métier de terre, mais du métier plus sublime de bien dire, de bien faire et de bien vivre. Son nom est le patron des métiers ingrats, obstinés et victorieux. Palissy conquiert ainsi légitimement une place parmi les grands hommes dans l'obscurité. Quelques-uns disent: « Mais il n'a manié que de l'argile 1 » Qu'importe? La grandeur n'est pas dans le métier, elle est dans le caractère. Si un tel homme est petit , qui donc est grand ? -