II
Ils étaient panreaus à une telle perfeetion de pâte^ de formes^ de couleurs, dans eette industrie, que nous pouvons à peine aujourd'hui rivaliser avec eux en les imitant, et que, si L'on prenait pour mesure de la civilisation matérielle la priorité de Tart de façcmner l'argile, il faudrait kumilief TOceideot devant l'Orient. Les annales les plus reculées de la Chine ont perdu même la date de l'invention des porcelaines. Il y a des mystère» d'antiquité dans une tasse à thé ou dans une figurine de dieu ou de déesse du céleste empire. Les premiers géographes arabes qui parlent.de la C3iine, à peine enlrevue il y amiUe ans par les navigateurs des mers de l'Inde, racontent que dans les villes de cet empire merveilleux il n'y a « aucun art plus estimé que celui » de*potier de terre et de dessinateur de paysagea » sur la porcelaine; qu'ils rei»pltsêent l'Inde, la » Perse et l'Arahie de vases de terre transparents » d'une inimitable beauté, et que plusieurs milli<ms » d'hommes n'ont pas d'autre oeeupatioo ni d'autre » gloire, depuis des époques immémoriales, que de » febriquer la porcelaine. Le Japon dépasse encore » les Chinois en un vernis qu'on nomme laque. Ce » vernis découle d'un arbre dcwot on fend l'écorce » au printemps pour en recueillir la sève dans de » petites coquilles. On le dessèche ensuite sur des » fils de coton, on le presse entre des pierres pc- » santés, on l'infuse dans des huiles purifiées, puis » on l'étend et on le poUt jusqu'à ce qu'il ait la splen-
» deur du cristal. On peint alors sur ce Ternis soli- » difi^ des figures ou des fleurs en or, et l'on recouvre » la peinture d'un second vernis transparent qui » défie la flamme. »
Les formes de ces vases , les figures , les sculptures et les peintures qui les décorent, n'attestent pas moins d'imagination , de goût , de grâce, par l'esprit et par la main, que la pâte dont ils sont pétris n'atteste d'invention et de patience. Les anses des tasses sont tantôt des branches d'arbustes garnies de leur feuillage, tantôt des animaux rampants, cariatides animées dont les pattes supportent les bords et dont la queue s'enroule au pied de la coupe. Ici, c'est une chatte et son petit, accroupis sur un roc évidé, dont la cavité contient l'eau ou le parfum liquide» Là, c'est un mendiant qui chante pour solliciter la pitié et la goutte de thé qui tombera du vase dans la main de l'homme rassasié; ailleurs, des coqS'perchés sur un arbre en fleur; im oiseau couché, dont le bec distille le liquide ; une femme entourée de ses enfants, au miUeu de fruits et de feuilles; un singe jouant avec une orange qui échappe de ses doigts ; une tasse en forme de fleur entr 'ouverte, la ^ tige formant l'anse; un vieillard, semblable à Tantale, élevant la tête au bord de la coupe, dont l'eaft déborde sans tomber jamais «ur ses lèvres ; une autre, imitant un lotus épanoui que -sa feuille soutient sur l'eau; une grappe de raisin rongée par un petit écureuil; mille autres caprices
de décoration qui font d'un dressoir du Japon ou de la Chine un véritable musée d'art et d'imagination, où toutes les fantaisies de la nature sont reproduites en porcelaine. Que de siècles n'a-t-il pas fallu pour qu'un naétier, si vulgaire en apparence, devînt le luxe et l'industrie principale de tant de millions d'hommes I
Mais ces merveilles de l'Orient restaient encore iDconnues à l'Occident dans le quatorzième siècle. La faïence vernissée y paraît pour la première fois dans les pavés de l'Alhambra de Grenade et dans les mosquées des Maures en Espagne. C'est par l'Arabie que cet art s'introduit en Europe. Ce n'est qu'un siècle plus tard que le fameux Lucca délia Robia, ce Palissy toscan, s'illustra par les faïences émaillées en Italie. Sculpteur en terre cuite, il parvint, après des travaux obstinés, à colorier et à vernisser ses groupes d'un émail blanc, imperméable aux éléments qui rongent l'argile. Les villes industrieuses de Florence et de Faenza, d'où vient le nom de faïence, lui durent leur exportation et leur renommée. La peinture s'empara bientôt de cet émail comme d'une toile impérissable, et les tableaux des plus grands maîtres furent copiés, calcinés et perpétués sur ces disques de faïence. La sculpture voulut rivahser avet la peinture, elle groupa ses statuettes et ses bas-reliefs autour des vases, des coupes, des aiguières et, des plats de cette argile solidifiée.
L'art du potier en était là quand Bernard de Palissy fabriquait ses tuiles, ses briques et ses amphores pour contenir Teau, le vin et l'huile, dans sa tuilerie. Mais que pouvait savoir de ces secrets de l'artiste le pauvre ouvrier ignorant, sans modèles, sans livres et sans guides, dans un hameau de paysans aussi rudes que lui, au milieu des marais et des bois de la Saintonge? Et cependant l'art, qui s'attacha partout d'abord au culte des dieux, comme s'il était pressé de retourner à sa source et de se diviniser lui-même en se mêlant aux choses saintes, apparut au jeune potier à travers les splendeurs des dessins gothiques des vitraux coloriés de son égUse. Il comprit que ce verre qui laissait passer les rayons de soleil dahs le temple, et qui incrustait les merveilleuses scènes de la Bible et de l'Évangile, n'était qu'une terre et un sable plus pétris pg^r la main de l'homme, plus épurés et plus solidifiés par le feu, et devenus transparents comme le cristal de roche par des procédés semblables à une magie de l'ouvrier. De ce jouf, la terre qu'il maniait si bien lui parut de la boue ; son imagination se représenta une magie à imiter, d'autres magies à découvrir. Il quitta la tuilerie de son père, et il se mit en apprentissage chez des artisans verriers, alors assimilés à la noblesse par la science et la dignité de leur métier.
é02 VIE DES €RANI>S HOMMES.
L'art de la vitrerie ne consistait pas seulement à fondre le verre, mais à le découper en .losanges pour renfermer en compartiments dans Togive des cathédrales ou des chapeties 'et ie couvrir ée peintures représentant les paysages, les ammaax, les personnages^ les mystères du cîel ^Féti«B. Ijcs vitraux étaient le poâne ^es yeuK ^ur le ffeuple qui fréquentait les «églises* Ils ebaistaieiitafix pegsonls des paysans la créatâoB du moBde,.les délices du pafadis terrestiB, les fleuves, les ao^bres, les lions, les agneaux, les<nseaux, compagncms de l'homme^ les miracles de la révélation, les supplices d« Calvaire, les martyres du cirque, les résurrec^ons, les assomptions des victimes de la foi iMHiveHe, puis les cieux ouverts^ le Père de l'éternité, le Fils verbe et miséricorde du Père, l'Esprit soiis la forme de la colombe volant de l'un à l'autre pour n^onstituer r«iiité, et répandant de sa poitrine étin«elante des rayons pour semer partout la lunrière et ramçur ; enfin les âmes heui^euses, «figurées par dlnnombrables visages ailés lormant des orbes semblables aux étoUes échelonnées dsuis le finiuaixiefit , et joufssant du rayoaneittent divin dans la demeure du Père.
Bernard de PaKssy, pour se rendre capable de l'art qu'il avait adopté^ pOKifita des heures de la nuit et du superflu de soa saluîre pour s'instruire dans toutes ies sciences du calcul et de la mam ffui se rapportaienftà«on roétier* Sooesprit, àla ftas «dent et infatigable , se forma eu même temps que «es
doigts. H apprit promptement la géométrie, le dessin, la peinture, la sculpture élémentaire. Les sujets de ses dessins rentraînèrent bientèt aux livres sacrés et aux Evres profanes, feuîHetés pour des scènes, des tableaux, des allégories. Il devint, à son insu, lettré, poëte, théologien, philosophe, politique. En étudiant un seul métier avec la passion de le porter aussi loin que ses facultés, il toucha à toute chose : il ne voulait former en lui qu'un artisan, il forma un homme. C'est le caractère de tout vrai génie d'aspirer toujours à être universel : les prétendues limites qui séparent un métier d'un autre métier sont les bornes de la pensée. Le génie les franchit presque toujours pour arriver à l'infini, vrai champ de l'esprit humain. Dans cet infini, tout se tient et tout se complète. L^univers n'est qu'un art immense qui ébauche, qui sculpte, qui dessine, qui peint, qui écrit, qui chante, qui révèle le beau, c'est-à-dire Dieu. C'est ainsi que Palissy comprenait le sien. On va voir qu'à la fin de ses jours il façonnait la pensée dans son esprit comme, étant jeune, il façonnait l'argile dans ses mains, et que son style, moulé sur la nature, n'avait ni moins de couleur, ni moins de relief, ni moins de vigueut et de grâce que ses groupes ou ses tableaux. En devenant potier, il était devenu poëte et écrivain.
On ne sait quel instinct Vague porte l'enfant de génie et l'artisan ambitieux de perfections à quitter de bonne heuffe son pays natal et à voyager. Bs
pensent sans doute Tun et l'autre qu'ils trouveront au delà de leur horizon matériel un nouvel horizon moral, dans lequel leur apparaîtront des choses inconnues. Le changement de Ueux correspond à cette inquiétude naturelle de l'âme qui cherche on ne sait quoi de plus parfait; puis chaque ville et chaque contrée s'incorporent, pour ainsi dire, plus spécialement une partie quelconque de l'art, de l'industrie, des métiers de l'homme. Ici on forge, mieux le fer, là on étame mieux le cuivre ; au midi la soie, au nord le Un, au centre la faïence, à l'est les métaux, à l'ouest les laines , aux Pyrénées le cristal, à Lyon les fabriques. Le climat, les productions naturelles, les éléments, les eaux, les traditions, les habitudes des lieux, se prêtent plus ou moins à chacune de ces industries humaines; le fils tient son secret du père, l'art se localise, et il faut, si l'on veut atteindre à sa perfection, aller l'étudier sur place. De là la coutume de ce tour du monde ou de'ce tour de France par lequel, depuis Homère et Pythagore, lorsqu'un simple ouvrier de chaque professioù commence la vie du philosophe, du. poète et de l'artisan, il se donne, de ville en ville et de peuple en peuple, le spectacle du monde avant de se donner lui-même en spectacle et en modèle à son art.
Bernard de PaUssy alla travailler de ville en ville jusqu'à Tarbes, située sur un plateau en face des Pyrénées, où florissait alors la peinture sur verre.
Bientôt, attiré par la scène pittoresque qu'il avait sous les yeux, il se sentit peintre à l'aspect de ce tableau de la nature ; il laissa pour un temps l'argile et le verre, et parcourut les gorges et les sommets de ces montagnes ,. où le suprême artiste semble s'être joué avec toutes les cimes, toutes les vallées, toutes les forces et toutes les grâces de la création. Si Bernard de Palissy n'était qu'ouvrier en entrant dans ce labyrinthe des Pyrénées, il en sortit peintre et poëte. Il se dégoûta de l'uniformité de l'atelier de Tarbes, et, voyageant comme dessinateur et faiseur d'images, il gagna ainsi sa vie, en perfectionnant sa main et en élargissant ses idées. Il parcourut^ en peignant, toutes les provinces de France, depuis Marseille jusqu'en Flandre et aux bords du Rhin. Ses courses à travers les montagnes des Pyrénées et des Alpes, et l'attention particuUère qu'il portait aux différentes qualités de la terre, des rochers, des sables, des eaux, pour tout ramener à sa première profession, l'avaient rendu naturaliste. Il employait ses heures de loisir à errer dans les prairies et dans les bois, à scruter le lit des fontaines, à surprendre dans les joncs et les hautes herbes aquatiques les reptiles, les scarabées, les insectes qui peuplant les bords des sources ; à gravir les montagnes, à pénétrer dans les gorges inaccessibles et dans les cavernes, comme pour y épier les secrets de Dieu. Les vastes horizons qu'on découvre des lieux élevés, les limites
406 VIE DfS GRANDS HOMMES.
variées da ckd^ la vie des feuilles, des prés, «e peignaient et s'inerastaient déUciemement dans ses yeux , pour se reproduire plus tard «ous sa maan. Solitaire enfant de la nature, elle était son maître et sa palette à la fois. Il s'enivrait de Textase, de la vérité et de la naïveté de ses impressions ; et de cette absence du maître dans ^e commerce direct de Palissy avec la nature-4evait éclore un art nouveau.
Mais si un instinct Joigne dans la première jeunesse l'ouvrier de son pays, un autre instinct Ty ramène quand il a vu ce qu'il avait à voir. Quoique rhomme soit un être nomade, il a cependant, comme Tarbre, des racines invisibles dans le coeur et dans la mémoire qui le retiennent ou le rappellent à son berceau. Ces racines sont les souvenirs, les tendresses, les regrets, les reconnaissances qui relient Thomme à cette Bouche qu'cm appelle famille et patrie. Là est son sol nourricier; là il se rappelle un père, une n>ère, des frères, des sœurs, des compagnons d'enfance, des visages, des voix, des sourires q-u'il a ain^és avant de parcoinir le monde, et que rien, depuis, n'a effacés de sa mémoire. Ces rêves du voyageur et de l'ouvrier finissent par devenir une douce maladie de sa pensée, dont la guérison n'est pour lui que dans le pays de ses tendresses ; ils l'attirent à son insu, et par un cercle qui se rétrécit toujours, vers le village ou le toit de sa naissance. Il finit par y rentrer poor y
BERNARD DE FJlIISST. 407
reposer aoB ccetir. Ce désir est d'autast phis kiTincible, que Fhamme qui l'épnmve est plus sensible. Les ima^ de^ieBanent des passions dans l'âme des poëtes ou des artistes.
Palîsây avait emporté de son pays natal, en partani pour son tour de France, une image vivante cpii le rappelait ^ans la patrie. Son âme, reeueîUie et religieuse, n'élaît pas de celles qui lais-' sent évaporer une première fleur d'amour au vent du monde. Il se maria et fonda une famille sur une petite propriété et sur un travail assidu. Ce bcmheur fut, pendant, te» prenaères aimées de repos^ la distiactîon de usi génie. L'homme qui pos« sède ce qu'il aime oid)lie facilement la gloire» L'azftbitiaD n'est que le vide, un eoeur plein ne s'agite plus. Mais- les enfants survenaient aussi hombieax que les aanées, et l'ambition, nmirte en hii , renaissait pour eux et avec eux. Il fallait pourvoir auxnécessités d'une vie qui se multipliait par autant de vies qu'il y avait d'enfants autour de sa table et de vieillards autour de son foyer. 11 chercha d'abord à y subvenir en s'employjint comme géomètre à l'arpentage des terres de 'la Saintonge, sous les hommes du fisc qui venaient, au nom du roi, limiter et janrsiirer les^ héritages pour l'impét. Ce travail ne l'éloignait pas de Tobjet eonsitant de son étude, la terre, th arpentant, il sondait Fargiie, il pesait le saUe, â pulvérisait le caillou, il méditait ces mébnges et ces ecxnbinaisons d'^éinenfs dans le.
creuset, propres à produire les découvertes fortuites de matière, de pâte, de couleur, de vernis, qu'il roulait dans sa pensée depuis l'âge de la truelle. Un fragment de tesson de faïence de Luca délia Robia, qu'il avait ramassé dans les balayures de quelque château pendant ses voyages, faisait travailler son esprit, comme la pomme tombant de l'arbre fit travailler celui de Newton, comme la branche du lierre garnie de ses feuijles encore vertes et flottant sur l'Océan fit augurer un continent aux premiers navigateurs, compagnons de Christophe Colomb.
Lassé de ce métier lucratif mais temporaire et stérile d'arpenteur, il rentra dans sa maisos auprès de sa femme, décidé àr tout tenter pour elle et pour ses chers enfants, à inventer ou à mourir à k peine. Il faut lire dans ses propres pages, passionnées de la fièvre de son amour et de sa volonté, le réciC des méditations de ses jours et de ses veilles, de cette période de sa vie comparable aux douleurs d'un enfantement.
a Hélas I » dit-il dans son livre intitulé de l'Art de terre, « il est vrai que je n'avois pas beaucoup ft de biens ; mais j'avois la renommée de bien faire » la portraiture des biens, et on m'appeloit pour » dessiner les plans de terre dans les partages et les 9 procès. J'étois assez^ savant dans l'art de la yétt^
rerie, et ne me mis à Tart de terre qu'après avoir été assuré de vivre quelque temps sans gagner. J'ai enduré beaucoup d'ennuis et de pauvreté en le cherchant, chargé que j'étois de femme et d'enfants. Je n'avois moyen d'aller apprendre ledit art en aucune boutique ni d'entretenir aucun serviteur pour m'assister Sachez qu'il y a vingtcinq ans me fut montrée une coupe de terre tournée et émaillée d'une telle beauté, que dès lora j'entrai en dispute avec ma propre pensée pour découvrir un émail; et je me mis à chercher les émaux, sans savoir de quelles matières ils se composoient, comme un homme qui tâte en touchant. Je pilois, en ce jour-là, de toutes les matières que je pouvois penser; et, les ayant pilées et broyées, j'achetois une quantité de pots de terre ; et, après les avoir mis en pièces, j'en enduisois les morceaux des matières que j'avois broyées; je notois les drogues que j'avois employées dans chacun de ces essais pour mémoire ; puis, ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettois cuire mesdites pièces pour voir si mes drogues pourroient faire quelque couleur. Or, parce que je n'avois jamais vu cuire 'de terre, ainsi je ne réussissois jamais, lors même que mes mixtions eussent été bonnes, parce que aucunes fois la
chose avoit trop chauffé, l'autre trop peu
Or, m'étant maintes fois abusé ainsi avec grands &ais et labeurs, j'étois tous les jours à piler et n. 35
41«> VIE 0ES GRANDS HOMilES.
» kro jer nouyelles matière», et comtraîre nou^eanx » fotirneaQX avec grande dépense d'argent et con- » sommation de bois et de temps
» Quand j'eus flotté et tâtomé ainsi phisieuTB
» années, ainsi imprudemment avec tristesse et sou- » pirs, à cause que je ne pouvoîs parvenir à nson * intention., j'achetai de nouveau i^usieurs vais- » seaux de terre, et, les ayant rompus en pièces, » j'en couvris trois ou quatre cents tessons d'essais » d'émail, et je les penrtai en une poterie distante » d'une lieue et demie de ma demeurance , avec » requête auxdjts potiers qu'ils me' permissent de » enire les(£tes éprevres dedans.
• Dieu voulut qu'ainsi que je commeuçois à per- » drc courage et que, pour le dernier coup,, je m'é- » lois transporté à une verrerie, ayant avec moi » un homme chargé de plus de trœs cents sortes » d'épreuves , il se trouva une desdites épreuves » qiH fut foo«kie dedans quatre heures après avoir » été mise au fourneau, qui me causa une joie telle, » que je pensois être devenu nouvelle nature , et » pens(»s dès lors avoir une perfection entière de » l'émail blanc. Mais je fus fort Soigné de ma pen- » sée. Cette épreuve étoit fort heureuse d'une part, » mais bien malheureuse de' l'autre : heureuse en » ce qu'elle me donnoit entrée à ce que je suis par- » venu , et malheureuse en ce qa*eïle n'étoit mise » e» dose ou mesure requise, le ftis si grand bête » en ces )eurs-là, que soudain que j'eus fait ledit
» blanc, qui étoit singulièrement beau, je me mis à » £aire des vaisseaux de terre^ combien que jamais » je n'eusse cogneu terre ; et, ayant employé l'es- » pace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, i> je me pris à ériger un fourneau semblable à ceux » des verriers, lequel je bâtis avec un l^^beur indi- » cible. Car il falloit que je maçonnasse tout seul, » que je détrempasse mon mortier, que je tirasse » Teau pour la détrempe d'iceluy; aussi me falloit-il » moi-même aller quérir la brique sur mon dos, à » cause que je n'avois nul moyen d'entretenir, un » homme pour m'aider en cest affaire, le fis cuire » mes vaisseaux en première cuisson ; mais, quand » ce fut à la seconde cuisson, je reçus des tristesses » et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. w Car, au heu de me reposer de n^s labeurs passés, » ii me fallut travailler l'espace de plus d'un mois, » nuit et jour, pour broyer les matières desquelles
• j'avois fait ce beau blanc au fourneau des vern riers, et, quand j'eus broyé lesdites matières, j'en » couvrois les vaisseaux que j'avois faits. Ce fait, je » mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, » ainsi que j'avois vu faire auxdits verriers^ mais » c'étoit une chose malheureuse pour moi ; car, » combien que je fusse six jours et six nuits devant » le fourneau sans cesser de brûler bois par les
• deux gueules , il ne me fut possible de pouvoir « faire fondre ledit émail, et étois comme un homme » désespéré^ et, combien que je fusse tout étourdi
» du trayail, je me yais adyisep que dans mon émail » il y ayoit trop peu de la matière qui devoit faire » fondre les autres. Ce que voyant je me pris à piler » et broyer ladite matière, sans toutefois laisser » refroidir mon fourneau. Par ainsi j'avois double » peine , piler , broyer et chauffer ledit fourneau. » Quand j'eus ainsi composé mon émail, je fus » contraint d'aller encore acheter des pots, afin » d'éprouver ledit émail, d'autant que j'avois perdu » tous les vaisseaux que j'avois faits; et, ayant » couvert lesdites pièces dudit émail, je les mis » dans le fourneau, contenant toujours le feu en » sa grandeur. Mais, sur cela, il me survint un » autre malheur, lequel me donna grande fâche- » rie, qui est que, le bois m'ayant faiUi, je fus » contraint brûler les étapes (étais) qui soutenoient » les taille3 de mon jardin, lesquelles étant brûlées, » je fus contraint brûler les tables et plancher de » la maison, afin de faire fondre la seconde com- » position. J'étois en une telle angoisse que je ne » saurois dire, car j'étois tout tari et desséché à » cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il » y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit » séché sur moy. Encore pour me consoler , on se » moquoit de moy, et même ceux qui me dévoient » secourir alloient crier par la ville que je faisois » brûler le plancher, et par tel moyen l'on me fai- » soit perdre mon crédit et m'estimoit-on être fol. » Les autres disoient que je cherchois à faire de
» la fausse monnoie, qui estoit un mal qui me fai- » soit sécher sur les pieds ; et m'en allois par les • rues tout baissé, comme un homme honteux.
» J'étois endetté en plusieurs lieux et avois ordi- » nairement deux enfants aux nourrices , ne pou- » vaut payer leurs salaires. Personne ne me se- » couroit, mais au contraire ils se moquoient de » moy en disant : « Il luy appartient bien de mou- » rir de faim, parce qu'il délaisse son métier.» « Toutes ces nouvelles venoient à mes oreilles quand » jepassois parla rue. Toutefois il me resta encore » quelque espérance qui m'encourageoit et soute- » noit, d'autant que les dernières épreuves s'étoient » assez bien portées, et dès lors en pensois savoir » assez pour pouvoir gagner ma vie, combien que » j'en fusse fort éloigné (comme tu entendras ci- » après), et ne dois trouver mauvais si j'en fais un » peu long discours, afin de te rendre plus attentif » à ce qui te pourra servir.
» Quand je me fus reposé un peu de temps, avec » regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis » à mon âme : Qu'est-ce qui te triste, puisque tu » as trouvé ce que tu cherchois? Travaille à pré- » sent, et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais » mon esprit disoit d'autre part : Tu n'as rien de » quoy poursuivre ton affaire. Comment pourras-tu » nourrir ta famille et acheter les choses requises » pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il » faut auparavant que tu puisses jouir de ton la-
» beur? Or, ainsi que j'éiois en teUe imtesse et » débat d'esprit, Tespéraiice me donna an peu de » courage ; et ayant considéré que je serois beau- » coup trop long pour faire une fournée toute de » ma main, pour abréger et gagner le temps^ et » pour plus soudain faire apparoir le secret que 1 j'aYois trouvé dudit émail blanc, je pris un potier » commun et lui donnois certains portraits, afin
• qu'il me fît des vaisseaux selon mon ordonnance ; » et tandis qu'il me faisoit ces choses, je m'occopois » à quelques médailles. Mais c'étoit une chose pi- » toyable; car j'étois contraint nourrir ledit potier » en une taverne à crédit, parce que je n'avois nul » moyen en ma maison. Quand nous eûmes travaillé » l'espace de six mois et qu'il falloit <;uire la besogne » faite, il falloit faire un fourneau et donner congé » au potier, auquel par faute d'argent je fus con- 9 traint donner de mes vêtements pour son salaire.
» Or, parce que je n'avois point, d'étoffes (œaté- » riaux) pour ériger mon fourneau, je me pris à » défaire celui que j'avois fait à la mode des vert riers, afin de me servir des étoffes de la dépouille » d'icelui. Or, parce que ledit four avoit si fort » chauffé l'espace de six jours et nuite, le mortier » et la brique dudit four s'estoient liquiûés et vitri- » fiés de tellç sorte qu'«n démaçonnant j'eus les » doigts coupez et incisez en tant d'endroits, que
• je fus contraint manger mon potage ayant les » doigts enveloppés de drapeau. Quand j'eus défait
ledit fourneau, il fallut ériger l'autre, qpiî ne fait pas sans grand'peiiie, d'autant qu'il me £ailloit quérir le mortier et la pierre sans aucim Mdb et sans aucun repos.
» Ce fait Je fis cuire l'œuvre susdite en première cuisson, puis, par emprunt ou autrement, je trouvai moyen d'avoir des étoffes pour faire des émaux pour couvrir ladite besogne, s'étant bien portée en première cuisson. Maïs quand j'eus acheté lesdites étoffes, il me survint un labeur qui me cuida faire rendre l'esprit; car, après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer, sans aucun aide, à un moulin à bras, auquel il &lloât ordinairement deux puissants hoaunes pour le virer. Le désir que j'avois de parvenir à mon entrejffise me faisoit faire des -choses que j'eusse estimé impossibles.
» Quand lesdites couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit émail; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je commençai à Saire le féru, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres. Je continuai ledit feu jusqu'à ce que j'eusse quelque indice et espérance que mes émaux ^étciient ftmdns -et que ma fournée se portoit bien. Le lendemain, quand je vins à tirer mon «e^ovre, m ayant precnier été te feu, mes tristesses et doun lecu» furent augmentées si abondamment que je
» perdis toute contenance. Car, combien que mes » émauï fussent bons et ma besogne bonne, néan- » moins un accident étoit survenu à ladite fournée, » lequel aroit tout gâté ; et, afin que tu t'en donnes » de. garde, je te le dirai; aussi, après celui-là, je » t'en dirai un nombre d'autres, afin que mon mal- » heur te serve de bonheur et que ma perte te serve » de gain . C'est parce que le mortier de quoi j'avois 1 maçonné mon four étoit plein de cailloux, les- » quels, sentant la véhémence du feu, se crevèrent » en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et » tonnerres dans ledit four. Or, ainsi que les éclats » desdits cailloux sautoient contre ma besogne, » l'émail, qui étoit déjà liquifié et rendu en matière » glueuse, prit lesdits cailloux et se les attacha par » toutes les parties ûe mes vaisseaux et médailles, » qui sans cela se fussent trouvés beaux.
» Je fus si marri que je ne te saurois dire, et non » sans cause ; car ma fournée me coûtoit plus de » six vingts écus. J'avois emprunté le bois et les » étoffes, et si avois emprunté partie de ma nour- » riture en faisant ladite besogne. J'avois tenu en » espérance mes créditeurs qu'ils seroient payez de » l'argent qui proviendroit des pièces de ladite » fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent » dès le matin quand je commençois à désen- » fourner, dont par ce moyen furent redoublées mes » tristesses : d'autant qu'en tirant ladite besogne » je ne recevois que honte et confusion. Car toutes
BERNARD DE PALISSY. 4i7
» mes pièces étoient semées de petits morceaux » de cailloux, qui étoient si bien attachés autour » desdits vaisseaux et liés avec l'émail, que, quand » on passoit les mains par-dessus, lesditâ cailloux » coupoient comme rasoirs; et, combien que la » besogne fût par ce moyen perdue, toutefois » aucuns en vouloient acheter à vil prix. Mais parce » que ce eût été un décriement et rabaissement de » mon honneur, je mis en pièces entièrement le » total de ladite fournée et me couchai de mélan- » colie, car je n'avois plus de moyen de subvenir » à ma famiHe. Je n'avois en ma maison que repro- » ches ; au lieu de me consoler. Ton me donnoit des » malédictions; mes voisins, qui avoient entendu » ces affaires, disoient que j'étois un fol et que » j'eusse eu plus de huit francs de la besogne que » j'avois rompue. Et estoient toutes ces nouvelles » jointes avec mes douleurs.
» Quand j'eus demeuré quelque temps au Ut et » que j'eus considéré en moi-même qu'un homme » qui seroit tombé dans un fossé, son devoir seroit » de tâcher à se relever; en cas pareil, je me mis à » faire quelques peintures, et par plusieurs moyens » je pris peine de recouvrer un peu d'argent. Puis » je disois en moi-même que toutes mes pertes et » hasards estoient passez, et qu'il n'y avoit rien plus » qui me pût empescher que je ne fisse de bonnes » pièces; et me prins (comme auparavant) à tra- » vailler audit art.
» Je fis faire grand nombre de lanternes de terre » à certains potiers, pour enfermer mes vaisseaux » quand je les mettois au four ; Tinventionse trouva » bonne et m'a servi jusques aujourd'hui. Mais » j'étois si nouveau que je ne pouvois discerner du 1 trop ou peu de cuisson. Quand j'avois appris à » me donner garde d'un danger, il m'en survenoit » un autre, lequel je n'eusse jamais pensé. Enfin • je trouvai moyen de faire quelques vaisseaux de » divers émaux entremêlés en manière de jaspe : » cela m'a nourry quelque temps. Mais quand j'eus » inventé le moyen de faire des pièces rustiques, » je fus en plus grande peine et en plus d'ennui » qu'auparavant. Car, ayant fait un certain nombre » de bassins et les ayant fait cuire, mes émaux se » trouvoient les uns beaux et bien fondus, autres » mal fondus, autres brûlez, à cause qu'ils étoient » composés de diverses matières qui étoient fusibles » à divers degrés. Le verd des lézards étoit brûlé » premier que la couleur des serpents fut fondue; » aussi la couleur des serpents, tortues, écrevisses, » et cancres étoit fondue auparavant que le blanc » eût reçu aucune beauté.
» Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et » tristesse d'esprit, qu'auparavant que j'aie eu rendu » mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai » cuidé entrer jusques à la perte du sépulcre. Ainsi, » en me travaillant à tels affaires, je me suis trouvé » l'espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma
BERNARD DE PALISSY. 4i^
» personne, qu'il n'y avcat auftme forme ni appa- » renée de bosse aux bras et aux jambes . Ainsi étoient » mesdites jambes toutes d'une venue ; de sorte que » les liens de quoi j'attaehois mes bas de chausses » étoieçt, soudain que je cheminois, sur les talons » avec le résidu de mes chaussures. Je m'aïlois sou- » vent pourmener dans la prairie de Xaintes , en » considérant mes misères et ennuis, et, sur toutes » choses, de ce qu'en ma maison même je ne pou- » vois avoir nulle patience ni rien faire qui fût trouvé » bon. J'étois méprisé et moqué de tous. Toutefois » je faisois toujours quelques vaisseaux de couleurs » diverses, qui me nourrissoient tellement quelle- » ment. L'espérance que j'avois me faisoit procéder » en mon affaire si virilement que plusieurs fois, » pour entretenir les personnes qui me venoîen* » voir, je faisois mes efforts de rire, combien que, »* intérieurement, je fusse bien triste. . . J'étois toutes » les nuits à la merci des pluîe« et vents, sans avoir » aucim secours, aide, ni consolation, sinon des » ehats-huants qui ohantoient d'un côté et des cïiiens » qui hurloien* de l'autre. Parfois il se levoit des » vents et tempêtes epii souffloient de telle sorte de » dessus* et de dessous de mes fourneaux, que j'étei* » contrakrt^juitter de tout avec perte de mon labeur. » Et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout » quitté, n'^ayant rien de sec sur mm à cause des » pluies qui étoient tenâbées, je m*en allois coucher » à la minuit ou au point dû jour, accoutré de telle
» sorte comme un homme que l'on auroit traîné par » tous les bourbiers de la ville ; et en m'en allant » ainsi retirer, j'allois bricollant sans chandelles et » tombois d'un côté et d'autre, comme un homme B qui serpit ivre de vin, rempU de grandes tristes- ■ ses : d'autant qu'après avoir longuement travaillé, » je voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant » ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma cham- » bre une seconde persécution pire que la première, » qui me fait à présent émerveiller que je ne suis » consumé de tristesse. »
Dieu et l'art, qui veulent être vaincus, l'un par la patience de Phomme, l'autre par le travail, lui cédèrent enfin, à un âge déjà avancé, la yictoire. Sa renommée se répandit avec ses œuvres , et le prix qu'il recevait de ses terres émaillées, de ses sculptures en argile, releva sa-maison et sa famiHe. La gloire et la fortune visitèrent ensemble, quoique tard, ses fourneaux. Ses ouvrages , ébauchés d'abord, imparfaits, mais où l'on sent la sève naissante d'un nouvel art né de lui-même et non d'aucune routine, décorèrent bientôt les châteaux et les palais. Paris, où Catherine de Médicis avait appelé le génie, les arts, avec les conceptions de l'Italie, l'attira comme il avait attiré les grands sculpteurs de ce siècle, Jean Cousin, Germain Pilon, Jean Goujon, famille de
Raphaël et de Michel-Ange. Les grands Taccueillirênt, les petits Ten^ièrent, le maréchal de Montmorency • le protégea , Catherine de Médicis lui donna un emplacement pour ses fourneaux dans une partie du sol qu'occupe aujourd'hui le palais des Tuileries. Elle allait l'y voir travailler, à l'exemple des princes de sa famille à Florence qui vivaient dans TateUer et dans la familiarité des artistes, ces princes de la nature, du travail et du génie. Ce fut à cette époque heureuse et honorée de sa vie qu'il fit ses innombrables chefs-d'œuvre de poteries en relief et de plats décorés de figures, d'animaux, de reptiles, d'insectes, de scarabées, de plantes et de fleurs, qui, après avoir été enfouis trois siècles dans les catacombes domestiques des maisons riches, en ressortent aujourd'hui au prix de l'or, comme des trésors perdus de dessin, de grâce, de naïveté, pour être étabhs dans les musées des palais et dans les dressoirs des hommes opulents qui ennobUssent la richesse en faisant de leurs demeures les archives de l'art.
Une salle du Louvre est dédiée presque en entier aux minutieuses merveilles de Palissy . Le voisinage des toiles de Raphaël et des marbres de Michel- Ange n'éteint pas la gloire du potier de terre. On s'arrête, retenu par l'attrait de la naïveté et de la vérité, devant ces plats sculptés où des couleuvres en rehef, aux spirales écaillées, font crisper les doigts qu'elles attirent par les couleurs et qu'elles