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Vies des grands hommes

Le nom de Cromwell a signifié jusqu'ici ambi*- ' tion, astuce, usurpation, férocité, tyrannie; nous croyons que sa yéritable signification est fanatisme. L'histoire est comme la Sibylle : elle ne livre ses secrets au temps que feuille à feuille. Elle n'avait pas livré jusqu'ici le secret du caractère et des actes de cet homme énigmatique. On l'avait pris pour un grand politique , ce n'était qu'un grand sectaire. Des historiens à vue pénétrante et à profonde investigation. Hume, Lingard, Bossuet, Voltaire, s'y étaient trompés : ce n'était pas leur faute, c'était celle du temps. Les vrais documents n'avaient pas été exhumés encore, le portrait de Cromwell n'avait été peint que par ses ennemis. Sa mémoire avait été traînée sur la claie comme son cadavre par la III. 1

restauration de Charles II, par les royalistes des deux branches, parles catholiques et par les protestants, par les whigs et par les tories^ également intéressés à défigurer l'image de ce protecteur républicain.

Mais Terreur n'a qu'un temps, et la vérité a des siècles. Son tour. devait venir, un hasard l'avança.

Un de ces hommes de recherche qui sont à l'histoire ce que les faiseurs de fouilles sont aux monuments, Thomas Carlyle, écrivain écossais, réunissant en lui l'enthousiasme qui exalte et la patience qui s'obstine, mécontent de ces Cromwell de convention et de superficie peints jusqu'à présent par l'histoire , résolut de . découvrir et de restituer la véritable Cromwell. Les contradictions évidentes dont les historiens de son pays et de tous les pays avaient construit jusqu'alors l'image d'un tyran de fantaisie et d'un hypocrite de mélodrame, faisaient justement conjecturer à M. Carlyle que, sous une figure historique aussi contradictoire avec elle-même et dont aucun des mobiles qu'on lui attribue ne motivait logiquement les actes, il devait y avoir un autre Cromwell, un Cromwell de la nature complètement différent de ce Cromwell d'imagination. Guidé par cet instinct de la logique et de la vérité qui est le génie des découvertes dans l'érudition , M. Carlyle, esprit sectaire lui-même et qui se com-

plaît à marcher seul, entreprit d'exhirmer et de compulser toutes les correspondances enfouies au fond des archives privées ou publiques , dans lesquelles, à toutes les dates de sa vie obscure et de sa vie militaire ou politique , Cromwell , sans songer alors à se peindre, s'est peint en effet pour la postérité. Muni de ces trésors de vérité et de révélation, M. Carlyle s'enferma un certain nombre d'années dans une solitude champêtre et studieuse pour qu'aucune distraction ne vînt détacher un moment ses yeux de son travail. Puis, après avoir amassé, classé, étudié, commenté, reproduit ces volumineuses lettres de son héros , et après en avoir fait ressortir enfin, comme d'une tombe fermée, Pesprit de l'homme et du siècle, il a livré cette correspondance inédite à l'Europe, en disant avec plus de motifs que Jean-Jacques Rousseau : « Prenez et lisez, voilà le vrai Cromwell I » C'est sur ces nouveaux et incontestables docinnents que nous allons nous-mème écrire la vie du dictateur.

Cromwell, que la plupart des historiens, échos tle»'pamphlétaires de son temps, donnent pour fils d'un brasseur 'de bière ou d'un^ boubher , était né d'une famille noble, illustrée même par les premiers titres de'l'Angleterre.' Son grand-oncle, Thomas' Cromwell, créé comte d'Essex par 'Henri VIII

et décapité ensuite par un des retours de caractère et de férocité de ce prince , avait été un des spoliateurs les plus ardents des biens de TÉglise romaine et des monastères après rétablissement du protestantisme par son maître. Le grand tragique anglais Shakspeare met prophétiquement en scène ce Thomas Cromwell, comte d'Essex, dans une de ses tragédies. C'est à lui que le cardinal Wolsey, conduit au cachot et à la mort par l'inconstance de Henri VIII, dit en marchant au supplice : « Crom- » well I Cromwell I prends garde à l'ambition I Si » j'avais employé à servir mon Dieu la moitié du » zèle que j'ai employé à servir mon roi, je ne se- » rais pas ici dépouillé et saignant sous la main de » mes ennemis I »

Ce Cromwell, comte d'Essex, un moment pre mier ministre de Henri VIII, employa un de ses neveux, Richard Cromwell, à la persécution contre les catholiques, et l'enrichit des dépouilles des églises et des couvents. Richard Cromwell fut le bisaïeul du protecteur Olivier Cromwell.

L'aïeul d'Olivier, connu dans sa province sous le nom du Chevalier d'or^ par allusion aux richesses dont sa famille s'était investie dans la spoliation des couvents, se nommait Henri Cromvêll. Il vivait dans le comté de Lincoln ; il habitait le domaine

d'Hinschinbrook, ancien monastère de religieuses expulsées, transformé par les Cromwell en manoir seigneurial. Il fit épouser à son fils aîné, Richard Cromwell, une fille de la famille de Stuart établie dans le même comté. Cette Elisabeth Stuart fut la tante d'Olivier Cromwell, qui devait plus tard immoler Charles P. Ainsi la destinée semblait se complaire à mêler dans les mêmes veines le sang de la victime et du meurtrier.

Le roi Jacques I" d'Ecosse , en passant par le comté de Lincoln pour venir régner en Angleterre, honora de sa présence la demeure des Cromwell, à cause de cette parenté avec Elisabeth Stuart, mère du futur protecteur. L'enfant, né en 1599, avait alors quatre ans; il put se souvenir plus tard, quand il régnait lui-même dans le palais des Stuarts à White-Hall, d'avoir vu sous son toit et à la table de sa propre famille ce roi, père du roi qu'il allait détrôner et décapiter 1

Cette famille ne tarda pas à déchoh* de sa richesse. L'aîné des fils vendit à bas prix le manoir seigneurial d'Hinschinbrook. Il se retira dans un petit domaine qu'il possédait parmi les marais d'Huntingdon. Son frère cadet, Robert Cromwell, père du futur souverain de l'Angleterre, élevait pauvrement sa nombreuse famille dans un autre

domaine voisin, sur les bords de la rivière d'Ouse, nommé Ely. La nature indigente, âpre et morose de cette contrée aquatique, l'horizon monotone, la rivière fangeuse, le ciel nébuleux, les arbres grêles, les chaumières rares, les mœurs rudes des habitants, étaient de nature à concentrer et à assombrir le caractère de l'enfant. L'àme des sites semble passer dans Tâme des hommes, les grands fanatismes sortent généralement des contrées ingrates et tristes : Mahomet, des vallées brûlées de l'Arabie; Luther, des montagnes froides de la basse Allemagne; Calvin, des plaines inanimées de la Picardie; Cromwell, des marécages stagnants de l'Ouse. Tel lieu, tel homme. L'âme est un miroir avant d'être un foyer.

Olivier Cromwell, celui dont nous écrivons l'histoire, était le cinquième enfant de son père. Il perdit ce père avant lage. Envoyé à l'université de Cambridge, ville voisine de la maison paternelle, il y fit ses études libérales et en revint à l'âge de dix-huit ans, après la mort de son père, pour servir d'appui à sa mère et de second père à ses sœurs. 11 avait six sœurs, qu'il parut aimer toutes tendrement. 11 gouverna sous les yeux de sa mère et avec une raison prématurée le domaine et la maison paternelle. A vingt et un ans il épousa Éli-

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sabeth Bourchier, jeune et belle héritière de la province, dont les portraits révèlent, sous une chaste et calme %ure du Nord , une âme capable d'enthousiasme, de piété et de contemplation. Ce fut le premier et le seul, amour de son mari.

Cromwell s'établit avec sa jeune épouse dans la maison de sa mère et de ses sœurs, à Huntingdon : il y vécut dix ans dans les délices d'une union pieuse, dans les soins domestiques d'une fortune étroite , dans les occupations rurales d'un gentilhomme fermier qui cultive lui-même son domaine, et dans les pensées religieuses de réforme qui agitaient en ce temps-là jusqu'à la démence l'Ecosse, l'Angleterre et l'Europe.

Sa famille, ses amis, ses voisins, le peuple de son voisinage étaient fanatiquement attachés à la. cause nouvelle du protestantisme et du puritanisme, cause encore contestée en Angleterre par les reste& de l'ancienne Eglise vaincue, toujours prêta à revivre. Le fameux patriote Hampden , qui devait donner le signal d'une révolution sur le trône par le refus légal d'un impôt de vingt schellings à la couronne, était cousin du jeune Cromwell et puritain comme lui. Cette famille, révolutionnaire en religion et en poUtique, devait s'échauffer mutuellement dans la solitude par la passion du temps concentrée en un petit nombre de fidèles. Cette . passion, dans la nature ardente et sombre du jeune Cromwell, s'exaltait souvent jusqu'à la maladie

d'imagination; il craignait pour son salut étemel; il avait quelque scrupule de ne pas faire assez pour sa foi ; il se reprochait comme une lâcheté la tolérance de quelques symboles cathoUques, tels que la croix au sommet des édifices et quelques ornements religieux que le protestantisme récent laissait subsister encore dans l'égUse d'Huntingdon. 11 se sentait menacé d'une mort prochaine et redoutait les jugements de Dieu. Warwick, un de ses contemporains, raconte que Cromwell, saisi de ses accès de mélancolie rehgieuse, envoyait fréquemment chercher pendant la nuit le médecin de la ville voisine de sa demeure et s'entretenait avec lui de ses scrupules et de ses terreurs sur la foi. Il assistait assidûment aux prédicat^pns des ministres puritains ambulants qui venaient réchauffer l'ardeur des polémiques et des haines ; il cherchait la solitude, il méditait les textes sacrés aux bords de la rivière qui traversait ses champs. La maladie du temps, l'interprétation de la Bible, qui s'était emparée alors de toutes les imaginations pieuses, travaillait douloureusement la sienne. Il écoutait en lui les inspirations intérieures sur le sens religieux et politique des textes sacrés ; il admettait, comme les puritains ses frères, cette révélation individuelle et perpétuelle par les pages et les versets d'un livre infaillible et divin, mais dont aucune autre autorité que l'esprit de Dieu soufflant et parlant en nous ne pouvait donner une interprétation obligatoire. Le

puritanisme de Gromwell était l'obéissance absolue à rÉcriture sainte et la liberté absolue dans l'interprétation de cette Écriture : dogme contradictoire mais séduisant de cette secte, qui commande d'uo côlé sur parole de croire à la divinité d'uD V^rf^y et qui abandonne d'un autre côté à l'imagination de chacun le sens du livre imposé '

' D# cette foi dans l'inspiration propre et continue du fidèle à l'hallucination et à la prophétie de chaque fidèle, il n'y avait qu'un pas. Les fervents puritains, et Gromwell lui-même, s'y laissaient naturellement glisser à chaque instant. Chacun était à la fois son inspirateur et son inspiré, son séide et son prophète. Cette religion, qui s'écoutait sans cesse' parler elle-même dans l'âme du croyant, était surtout la religion des imaginations malades : plus on était fanatique, plus on était pieux. Cromvsrell s'enivrait dans sa retraite de ces miasmes de son époque, concentrés et exaltés en lui par la jeunesse, par l'énergie et par l'isolement de ses pensées . Les seules distractions qu'il eût dans sa retraite étaient l'accroissement de sa famille, la culture de ses champs, la multiplication et la vente de ses troupeaux. Il allait lui-même, comme un fermier économe, acheter aux foires du voisinage les jeunes animaux pour les engraisser dans ses prairies et

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les revendre avec un médiocre bénéfice après le pâturage. Il avait vendu deux mille guinées une partie des terres de son héritage, pour acquérir un domaine plus rapproché de l'eau et plus abondant en prairies, près de la petite ville de Saint-Yves, à quelques milles d'Huntingdon. 11 s'y établit avee sa famille déjà nombreuse, consistant en deux fils et quatre filles, dans un petit manoir enfoui sous les saules au bord des prairies, appelé le Manoir du Sonuneil [Sleep-Hall) : il avait alors trente-six ans. Sa correspondance à cette époque n'est pleine que des afifec lions de famille, des louanges de sa femme, des satisfactions de ses enfants, des détails domestiques de ménage et des sollicitudes de son âme pour les missionnaires puritains dont il propage les prédications et dont il soutient charitablement le zèle par des cotisations volontaires. Sa vie exemplaire, la bonne administration de sa maison, sa réputation d'habile et économe cultivateur, son intervention assidue et intelligente dans les intérêts généraux de la province, lui avaient conquis cette popularité rurale qui désigne un homme modeste à l'estime et à la confiance du peuple pour représenter convenablement les intérêts en souffrance et les opinions en majorité dans les conseils délibérants de son pays. Cromwell, qui se sentait dépourvu d'éloquence naturelle, et dont l'ambition alors ne dépassait pas le cercle de sa félicité domestique, de sa fortune restreinte et de ses champs

bornés, ne briguait pas les suffrages des électeurs d'Huntingdcm et de Saint-Yves; mais, dans l'intérêt de la religion, qui était toute sa politique, il crut sa conscienee engagée à les accepter. Il fut élu, le 17 mars 1627, membre du parlement dans son comté. Sa vie publique eonmiençaît avec les orages parlementabres de la Grande-Bretagne, qui allaient jeter un roi sur récba£aivl et élever un fermier de campagne plus haut que ie trône.

Pour bien ecmiprendre Cromwéll et la place que lui faisait à son insu la destinée, jetons un regard sur TAngleterre au moment où Cromwéll entre inconnu et silencieux sur la scène.

Henri VIII, ce Caligula breton, dans un accès de colère contre Rome, avait changé la religion de son royaume : c'est le plus grand acte de souveraineté qui ait jamais été accompli par un homme sur une nation. Le caprice d'un roi était devenu la conscience d'un peuple, l'autorité civile avait subjugué les âmes. Le vieux catholicisme, répudié par le prince et livré en dérision et en dépouille à la cupidité des grands et du peuple, s'était écroulé avec ses dogmes, sa hiérarchie, son dergé, ses mtoines, ses monast^*es, ses possessions sacrées, ses territoires inféodés, ses richesses, ses temples. La foi catholique était dévalue un erime d'État, son nom un scan-

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dale et une accusation contre ses fidèles. L'apostasie nationale avait été aussi soudaine et aussi écrasante* qu'un coup de foudre ; la nation catholique avait disparu sous la nation anglicane. Henri YIII et ses conseillers avaient voulu néanmoins conserver de l'antique religion d'État ce qu'elle avait de favorable au prince , d'utile au clergé, de prestigieux pour le peuple, c'est-à-dire le principe d'autorité s'imposant par le prince, chef de lareUgion, aux âmes; la hiérarchie, les honneurs, les richesses aux évêques ; enfin la liturgie et la splendeur des cérémonies au peuple. Prenant un milieu politique entre l'Église de Luther et l'Église de Rome, l'Angleterre avait constitué sa propre Église. Cette Église était rebelle à Rome, qu'elle imitait en la combattant, soumise à Luther, qu'elle restreignait en lui ressemblant ; c'était un établissement plutôt civil que religieux, qui donnait plus de corps que d'âme et plus d'appareil que de réalité à la piété officielle du peuple.

Le peuple néanmoins, par fierté d'avoir secoué le joug de Rome, par antipathie contre la suprématie antique qui avait si longtemps plié et possédé ces , îles , et par horreur contre le papisme ^ mot dans lequel on avait résumé pour lui toutes les superstitions et toutes les servitudes étrangères ; le peuple s'était assez facilement attaché à sa nouvelle Église. Il voyait en elle un symbole de son indépendance, un palladium contre Rome, un gage de sa nationa-

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lité. Les souverains, depuis Henri VIII, quelles que fussent leurs croyances personnelles, avaient été obligés de protéger ou de défendre le culte anglican. La déclaration de foi catholique eût été pour eux égale à une abdication ; le peuple ne se serait pas fié, pour son indépendance civile, à des princes qui auraient professé leur dépendance spirituelle envers Rome.

Cependant la liberté avait pénétré naturellement avec la révolte dans les consciences en Angleterre. Après s'être insurgée, à la voix de son prince, contre l'autorité antique et sacrée de l'Église romaine, il était absurde de penser que là conscience nationale s'astreindrait sans murmurer à l'unité de la nouvelle institution. Les fondements qui en avaient été jetés sous ses yeux dans la débauche et dans le sang du tyran de l'Angleterre étaient trop récents pour lui paraître divins. Chaque conscience avait voulu profiter de sa liberté. Les sectes étaient nées de l'anarchie religieuse : elles étaient innombrables comme les pensées de l'homme livré à son propre sens, ferventes comme les nouveautés dans la foi . Les décrire toutes dépasserait nos limites. La plus nombreuse était celle des puritains, sorte de jansénistes de la Réforme. Les puritains, parti logique et extrême du protestantisme, étaient les radicaux et les républi-

eains de la Réfonne. Une fcâs entrés dans la région des croyances libres et individuelles, ils ne voyaient pas de raison pour transiger avec ce qu'ils appelaient les superstitions, les idolâtries, les abominatiims, les symboles, les cérémonies de l'Église romaine. Us n'attribuaient d'autorité absolue qu'à la Bible. Ils ne recoimaifisaieat pour souveraineté qu'un texte ; mais ce texte même, ils n'en recevaient l'explication et l'application que de ce qu'ils appelaient Vesprit^ c'est-à-dire l'inspiration arbitraire qui montait de leurs propres pensées à leur entendement. Us portaient l'oracle en eux, et ils consultaient perpétuellement l'oracle. Afin de l'évoquer avec plus de puissance, ils tenaient des assemblées pieuses, et ils formaient des cénacles et des églises où chacun prenait la parole quand il sentait le frémissement sacré, et où les plus étranges divagations des fidèles passaient pour la parole de Dieu.

Telle était la secte qui, depuis Henri VIII, bitr tait à la fois contre l'Église anglicane dominante e^ contre les restes du catholicisme proscrit.

Trois règnes avaient été agités par ces dissen sions du culte : celui de la reine Marie, fille catholique d'Henri VIII , qui avait favorisé le retour de ses sujets à sa propre foi, et dont les puritains

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aUiorraient la mémoire comme d'une Jézabel papiste; celui de la grande reine Elisabeth, fille pro testante du même roi, mais d'une autre mère, qui a\ait persécuté les catholiques, immolé Marie Stuart d'Ecosse et prescrit l'amende, les cachots et la mort même contre ceux de ses sujets qui ne faisaient ^pas, au moins une fois tous les^six mois, acte du culte anglican; celui de Jacques P**, fils de Marie Stuart, mais élevé dans l'Église protestante par les puritains d'Ecosse, prince appelé au trône^d'An gleterre par déshérence de la maison de Tudor à la mort d'Elisabeth, homme doux, philosophe, tolérant , qui avait voulu ménager les deux cultes et faire vivre en paix sous ses lois les sectes rivales et frémissantes de cette trêve forcée.

Charles P"*, son fils, venait de lui succéder à vingt-six ans. C'était un prince doué par la nature, parle caractère et par l'éducation, de tous les dons propres au gouvernement d'une nation puissante et éclairée dans un temps ordinaire ; beau de visage, brave de cœur, loyal d'esprit, éloquent de parole, honnête et ferme de conscience, ambitieux de l'amour de son peuple, soigneux de la gloire de son pays, ineapaUe d'attenter aux lois et aux libertés de la constitution, mais jaloux seulement de conserver par devoir à ses successeurs la part entière

et mal définie d'autorité royale que cette constitution, moins écrite que pratiquée, affectait aux rois d'Angleterre.

En montant sur le trône, Charles I" avait trouvé et conservé par déférence au poste de premier ministre un favori sans mérite de son père, le duc de Buckingham. Le* duc de Buckingham, dont la beauté du corps, la grâce des manières et l'insolence d'orgueil étaient les seuls titres, n'était qu'un de ces c^rices de la fortune dont la faveur des rois faibles peut faire une puissance, mais dont elle ne fait jamais un homme d'État. Plus propre au rôle de mignon qu'à celui de ministre, Buckingham , après avoir payé d'ingratitude les folles faveurs du père et avoir cabale sourdement dans le parlement contre Jacques, prétendait continuer à régner par habitude sous le nom du fils. La modestie de Charles lui laissa quelques années agiter l'Angleterre et brouiller l'État. Il fit tour à tour, selon l'intérêt de sa propre influence, avancer et reculer son jeune maître dans les rapports de la couronne avec le parlement au delà et en deçà des limites que le droit et les traditions attribuent à ces deux pouvoirs. Il créa ainsi l'esprit de résistance et d'empiétement parlementaires, en opposition avec l'esprit d'entreprise et de prépotence royales. Buckingham affectait le pouvoir absolu du cardinal de Richelieu, sans en avoir le génie et le caractère r Le poignard d'un fanatique, qui le frappa à Plymouth pour se venger

d'une injustice que Buckingham lui avait faite en le destituant d'un grade dans l'armée, en délivra enfin Charles ¥\

De ce jour, le roi voulut, comme Louis XIV en France, gouverner lui-même sans premier ministre. Mais l'infortuné Charles l" n'avait eu ni un Richelieu pour abattre devant son règne les résistances, ni un Mazarin pour les corrompre. De plus, la France, au moment où Louis XIY arrivait au trône, était à la fin de ses agitations et de ses guerres civiles, et l'Angleterre était au commencement. On ne peut donc pas raisonnablement attribuer à l'infériorité personnelle de Charles P'' des malheurs qui étaient bien moins ses fautes que les fautes du temps.

En peu d'années, les luttes entre le jeune roi et son parlement, luttes envenimées par les factions religieuses plus encore que par les factions politiques, jetèrent l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande dans une fermentation qui était le prélude de guerres civiles et de catastrophes dans l'État. Le parlement, plusieurs fois dissous par impatience de ses révoltes, toujours rappelé par la nécessité de ses subsides, devint le foyer et le centre actif et populaire de tous les partis opposés au roi. L'Angleterre tout entière se rangea derrière ses orateurs. Le roi fut l'ennemi commun de toutes les sectes

religieuses, de toutes les libertés patriotiques, de toutes les ambitions avides de conquérir sur sa prérogative royale un lambeau de sa couronne. Charles V la défeandit vainement avec énergie pendant quelque temps, tantôt avec un ministère, tantôt avec un autre. L'esprit d'o{^osition étdt tellement universel, que tout ce qui entrait dans le eonseil du roi était à l'instant frappé de suspidon, dlmpuissance et de discrédit par l'esprit public. .

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Un ministre plus habile et plus hardi que ses prédécesseurs, Thomas Wentv^rorth, comte de Strafford, homme qui avait conquis une haute renommée dans l'oppoffltion par son éloquence et que cette renommée avait désigné au roi, lui dévoua enfin sa popularité et ses talents.

Strafford parut un moment relever, à force d'éloquence, de sagesse et de fermeté intrépide, le trône chancelant. Le parlement décréta le ministre d'accusation. Le roi, qui l'aimait, ne put le défendre. Strafford, menacé de la peine capitale pour ses services plus que pour ses crimes imaginaires, comparut, après une longue captivité, devant une commission de juges composée de ses ennemis par le parlement. Le roi ne put obtenir d'autre faveur que celle d'assister caché dans une tribune grillée au procès de son ministre. 11 reçut de là au

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cœur tous les eoupa portés par la haine du pariement k sott eooseiUer. Jamais la parele d'un accusé ne répcMkUt Buieux à la majesté de l'innocence que dans le dernier discoors prononcé par Strafford devant ses ennemis et devant son roi. Athées et Rome n'ont rien de plus tragique et de plus pathétique dans leurs annaks.

« Ne poairant trouver dans ma conduite^ » dit Strafford à ses juges, « aucun acte auquel puisse » s'appliquer le mot et la peine de la trahison, on » invente, à défaut de loi, je ne sais quelle évii> dence constructive et accutnulatoire, au moyen » de laquelle chacun de mes actes, innocent ou » louable en soi, produirait une trahison collective. » Où donc, dans nos lois antiques, cette nature » invisible et impalpable de crime s'est-elle tenue » si longtemps enfouie? Il vaudrait bien mieux » être sans loi que de nous figurer qu'il y a des » lois sur lesquelles nous devons régler nos actes, » et de trouver à la fin qu'il n'y a de loi que l'ini- » mitié et l'arbitraire de nos accusateurs. Si, fai- » sant voile sur la Tamise, je brise mon vaisseau » sur une ancre, et s'il n'y a point sur l'eau de » bouée pour signaler l'ancre qui me brise, la pastrieme tiendra compte du dommage; mais, si » recueil est bien signalé, ma perte ne sera imputée

» qu'à moi... Où est ici la marque attachée au » crime? A quel signe ai-je pu reconnaître que » j'étais criminel? Il est demeuré caché sous l'eau ; » toute la prudence, toute l'innocence humaine ne » pouvaient me préserver de la ruine dont je me » vois menacé.

» Il n'y a pas moins de deux cent quarante ans » que toutes les natures de trahison ont été définies, » et, pendant un si long espace de temps, je suis » le premier, je suis le seul pour qui la définition » de ce crime ait été élargie à ce point, afin de » m'envelopper dans ses réseaux. Milords, nous » avons vécu, heureusement pour nous-mêmes, » dans l'intérieur de notre patrie, nous avons vécu » glorieusement en dehors pour le mpnde. Con- » tentons-nous de ce que nos pères nous ont laissé; » que l'ambition ne nous fasse pas souhaiter d'être » plus consommés qu'eux dans ces arts ruineux et » perfides d'incriminer l'innocence ! Vous serez » sages, milords; vous aurez ainsi pourvu à votre » propre sûreté, à celle de vos descendants, à celle » du royaume entier. Si vous jetez au feu ces san- » glants et mystérieux répertoires des trahisons » constructives , comme les premiers chrétiens y » jetèrent leurs livres d'art dangereux, pour vous » attacher à la simple lettre de la loi en vigueur, » qui vous dit ce qui est crime, où est le crime, et » comment, en vous abstenant du crime, vous n'en- » courrez pas la peine du crime?...

» Gardez-vous de réveiller ces lions endormis » pour notre propre destruction!... A toutes mes » afflictions, milords, n'en joignez pas une que je » regarderais comme la plus funeste : ce serait pour » mes autres péchés comme homme, et non pour » ma trahison comme ministre, que j'aurais le mal- » iieur d'introduire un pareil précédent , un pareil » exemple de procédure si attentatoire aux lois et » aux libertés de mon pays ! . . .

» Milords, j'ai fatigué beaucoup plus longtemps » votre attention que je n'aurais dû et voulu le faire. B Ah ! » continua-t-il en abaissant ses regards sur ses enfants en bas âge, qui assistaient en deuil, comme des suppliants , au procès de leur père , a ah! si ce n'était l'intérêt de ces chers gages, » qu'une sainte, maintenant heureuse dans le ciel, » m'a laissés, je ne serais pas capable.... » (Ici ses larmes lui coupèrent la voix; il se calma et repritj : « Ce que j'ai à perdre pour moi-même n'est » rien ; mais j'avoue que, si mon silence ou mon » indiscrétion était funeste à ces orphelins , la » blessure dans mon cœur serait profonde. Votre » bonté vous fera pardonner ma faiblesse... J'au- » rais encore quelque chose à ajouter, mais je vois B que je n'en suis pas capable, et je laisse ce que » j'avais à dire de plus.

» A présent donc , milords, grâce à la bonté du » ciel, je me vois assez instruit de toute la vanité » des grandeurs d'ici-bas, comparées à l'impor-

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n VIE DES GRANDS HOMMES.

» tance de notre éternelle durée ailleurs ; et dans cet 1^ état, milords, je me jsoumets avec autant de tran- 9 quillité d'esprit que d'humilité, hautement et » hbrement, à votre sentence. Que votre équitable » arrêt soit pour la vie ou pour la mort, je me reposerai également plein de gratitude et de confiance

» dans le sein du souverain auteur de mon être !... » Te Deum laudamus ! »

Un arrêt de mort répondit à cette éloquence et à cette vertu.

L'arrêt ne pouvait être légal sans être revêtu de la sanction du roi. L'accorder, pour Charles, c'était mentir à la conviction, à la reconnaissance, à' l'amitié, à la dignité; la refuser, c'était jeter le défi au parlement et au peuple, et appeler sur la couronne elle-même les foudres populaires que la mort du ministre détournait. Charles tenta tous les moyens dilatoires pour échapper à cette honte ou à ce danger; il parut en suppliant plus qu'en roi devant son parlement , il conjura les juges de lui épargner ce supplice. Pressé par la reine, qui n'aimait pas Strafford et qui ne mettait pas en balance dans son cœur la mort de son mari et celle d'un ministre, Charles avoua au parlement qu'il ne croyait pas Strafford innocent de quelques irrégularités et de quelques dilapidations du trésor

paUic; il ajouta que, si le parlement bornait Tarrét au crime de dilapidation, il donnerait ssC sanction en conscience à la peine, mais que, pour le crime de haute trahison, sa conviction et son honneur lui interdisaient de sanctionner par la mort une calomnie ^i une iniquité.

Le parlement fut inflexible, la reine pleura, TAn^terre fermenta, Charles, prêt à céder, hésitait encore. La reine, Henriette de France, fille d'Henri IV, princesse d'une beauté accomplie, pour laquelle te roi conserva jusqu'à la mort la fidélité d'un mari et la passion d'un amant, se présenta ^vant lui en habits de deuil avec ses petits enfants. Elle conjura à genoux son mari de céder au peuple la vengeance qu'il ne pouvait lui arracher désormais sans tourner contre ces chers gages de leur amour cette mort qu'il détournait en vain d'une tète condamnée. « Choisissez, » lui dit-elle, « entre » votre vie, la mienne, celle de nos enfants, et la » vie de ce minisire odieux à la nation! »

Charles, ému d'horreur à l'idée de sacrifier une épouse adorée et des fils au berceau, seul espoir de la monarchie, répondit que, s'il ne s'agissait que de sa propre tète, il la donnerait en échange de celle de son ministre innocent, mais que le sacrifice d'Henriette et de ses enfants dépassait

son devoir et ses forces. II ajournait néanmoins la

signature de l'arrêt.

Strafford, cédant vraisemblablement aux sollicitations secrètes de la reine, écrivit lui-même à son malheureux maître pour décharger la conscience et l'affection du roi de sa propre mort. « Sire, » lui disait-il dans cette lettre, sublime effort d'une vertu qui triomphe de l'intérêt de la vie pour enlever le remords même à ses meurtriers, « sire, n'hésitez » plus à me sacrifier à la malignité des temps et à » la passion pubhque qui a soif de ma mort. Mon » consentement volontaire à la sanction de mon » supplice , que Ton sollicite de vous , vous dé- » chargera plus devant Dieu que tout le monde » ensemble. On ne fait pas d'injustice au malheu- )) reux en consentant à ce qu'il désire et à ce qu'il » demande lui-même. Puisque la grâce du ciel me » rend capable de pardonner à tout le monde avec » une tranquillité et une résignation qui jettent un » contentement infini dans mon âme prête à changer » de demeure, je puis, sire, vous résigner cette » vie terrestre avec toute la liberté et toute la joie » possibles, par un juste sentiment de reconnais- » sance pour toutes les faveurs dont vous avez » comblé mon existence ! »

Cette lettre vainquit les derniers scrupules du roi: il crut que le consentement de la victime a\ait le droit d'innocenter le meurtre, et que Dieu lui pardonnerait ce que le mourant lui pardonnait. 11 accepta 4e sacrifice de cette vie qu'on lui offrait en échange de celle de ses fils, de sa femme, de la sienne peut-être, et du salut de la monarchie. La passion pour sa femme et pour ses enfants, Tespoir de prévenir la guerre civile , de ramener le parlement à la raison, à la justice, à la reconnaissance par ce sacrifice, épaissirent le bandeau sur ses yeux. Il crut enlever quelque chose à Thorreuret à l'ingratitude de cette lâcheté en ne la commettant pas directement de sa propre main et en plaçant un intermédiaire entre lui et le crime. Il nomma une commission de trois membres de son conseil, et il leur délégua le pouvoir de sanctionner en son nom l'arrêt du parlement contre Strafford. Les commissaires ratifièrent la sentence. Le roi s^enferma pour pleurer et pour ne pas voir la lumière du jour qui allait éclair.er le supplice de son serviteur innocent. 11 crut qu'en oubliant lui-même de compter ce jour dans sa vie , ce jour ne lui serait pas compté dans le ciel et sur la terre. Il le passa tout entier dans les ténèbres, dans la prière pour le mourant, et dans les larmes. Mais ce jour se leva

pour éclairer Tinlquité du roi, la trahison de l'ami,

la grandeur d'âme de la victime.

« J'ai péché contre ma conscience, » écrivit quelques années après le roi à la reine, en se reprochant à lui-même cette signature arraobée à sa tendresse de père et d'époux ; « ma conscience m'a » averti, elle m'a saisi le cœur au moment même » où je signais cette basse et criminelle concesà sion. » — « Dieu veuille », s'écria l'archevêque, son conseiller ecclésiastique , en lui voyant rejeter la plume après avoir signé la nomination des commissaires. « Dieu veuille que Votre Majesté n'ait » pas sa conscience blessée à mort par cet acte ! » — « Ah ! StraSbrd est plus heureux que moi, » répondit le prince en cachant ses yeux dans ses mains : « dites-lui bien que, s'il ne s'agissait pas du » royaume, j'aurais offert ma vie pour la sienne 1 »

L'ennemi personnel et achsff né de Strafford, le féroce Pym ce démagogue anglais qui jetait des colères feintes au parlement et des innocents au peuple pour nourrir de victimes son ambitieuse popularité, se félicita tout haut, comme d'un triomphe, de cette lâcheté du roi, dont il n'osait pas espérer tant de faiblesse. « Ah ! » dit-il, « il nous donne la » tête de Strafford! il ne nous refusera plus rien, » pas même la sienne! »

Cependant le roi se flattait encore que la chambre des communes, satisfaite de son humiliation et de sa déférence, n'exigerait pas le sang de son ami, et accorderait une commutation de supplice. 11 ne connaissait par les partis, plus implacables que les tyrans, parce que les partis n'ont que des passions d'esprit et point de cœur, et qu'on n'attendrit pas un système. Les hommes de parti votent à l'unanimité, par crainte les uns des autres, ce que chacun d'eux, pris isolément, répugnerait même à penser. Les hommes en masse ne sont plus des hommes, mais un élément. Pour émouvoir cet élément sourd et cruel de la chambre des communes , Charles employa ce qui pouvait le plus flatter l'orgueil et toucher la sensibilité de ces tribuns du peuple. Il écrivit aux communes une lettre pathétique arrosée de ses larmes ; il fit porter cette lettre au parlement, pour la rendre plus irrésistible , par la main d'un enfant, son fils, le prince de Galles, dont l'âge, la beauté, l'innocence, devaient interdire tout refus à des sujets sollicités par un tel suppliant.

Le roi, dans cette lettre, ouvrait son âme aux communes, dénudait les plaies de son cœur, avouait les angoisses qu'il avait eues à surmonter en immolant scm honneur de roi, ses sentiments d'ami à la volonté de ses sujets; il exaltait la grandeur de la

satisfaction qu'il avait enfin donnée aux communes, ne démandait, en retour de tant d'abnégation, qu'une prison perpétuelle au lieu de la mort pour son ancien ministre. Enfin, comme s'il eût douté lui-même du succès de sa supplique, il conjurait, dans un post'Scriptum^ les communes d'accorder, au moins jusqu'au samedi suivant, un sursis au condamné pour se préparer à la mort.

Tout fut sourd à la voix du père et à l'intercession de l'enfant : les tribuns du parlement n'accor-: dèrent ni un adoucissement au supplice ni une heure à la vie du condamné. Leur popularité imposait à leur ambition l'inexorabilité et la promptitude devant le peuple qu'eux-mêmes ils imposaient au roi. La belle comtesse de Carlisle, sorte de Cléopâtre anglaise, dont Strafford avait été l'amant préféré pendant sa grandeur, tenta des efforts généreux de séduction daos le parlement pour obtenir la vie de celui dont l'amour avait fait son orgueil. La comtesse de Carlisle échoua contre ces cœurs endurcis. Comme s'il eût été dans la destinée de Strafford d'être abandonné à la fois par l'amitié et par l'amour, cette beauté versatile, amoureuse de la puissance plus que de la personne de ses adorateurs, passa ensuite comme une dépouille de Strafford à Pym, et devint la maîtresse du meurtrier après avoir

CROMWELL. n

été celle de la yictime. Pym, dit l'histoire anglaise si profondément compulsée par M. Chasles, était un ambitieux qui jouait le fanatisme sans réprouver : Homo ex luto et argillaepicvrea facins^ selon l'énergique expression de Haket : Homme pétri de boue et d'argile sensuelle , tel qu'il s'en rencontre dans les partis populaires comme dans les partis monarchiques, servant et flattant les partis, qui, à leur tour, assouvissent leurs serviteurs en relevant la satiété des voluptés par le goût du sang.

Strafford était préparé à tout après ces deux défections de ce qu'il avait le mieux servi et le plus aimé sur la terre. Cependant, quand on vint lui annoncer que le roi avait signé le bill de sa condamnation, la nature eut un retour en lui sur 1^ résignation, et il lui échappa un reproche dans un gémissement : « Nolite fidere principibus et filiis » hominum! » s'écria-t-il en levant avec un geste d'étonnement ses mains vers la voûte de son cachot ; quia non est salus in illis! Gardez -vous de pla- » cer votre confiance dans les princes et dans les » enfants des hommes, car il n'y a pas d'espoir de » salut en eux ! »

Il demanda à s'entretenir un moment avetî l'archevêque de Londres, Laud, emprisonné à la tour pour la même cause que lui. Laud était un prélat

d'une haute piété et d'une âme supérieure à bgù siècle. Cet entretien, dans lequel les deux royalistes espéraient se fortifier l'un l'autre pour la \ie ou pour la mort, leur fut refusé. « Eh bien I » dit Strafford au ^ou\emeur de la tour, o dites du moins à l'ar-

V chevéque de se placer demain à sa fenêtre à

V l'heure où je marcherai au supplice^ pour recevoir mon dernier adieu! »

Le lendemain on pressa Strafiford de demander une voiture pour aller à l'échafaud, dans la crainte que la fureur du peuple n'anticipât sur le bourreau en déchirant de" ses propres mains cèkii que Pym et les orateurs des communes lui avaient travesti en ennemi public, « Non, » répondit Strafford, a je » sais regarder la mort et le peuple en face : que je » meure par la main du bourreau ou par la furie • de la populace, si cela peut leur plaire, peum'im » porte! »

En passant sous la fenêtre de l'archevêque, dans la cour de la prison, Strafford se souvint du rendez-vous donné la veille à son ami : il leva les yeux vers les barreaux de fer de la fenêtre, qui lui disputaient la vue de Laud. On ne voyait que les deux maine tremblantes et décharnées du vieillard tendues à travers les barreaux et cherchant à tâtons à bénir le mourant. Strafford s'agenouilla dans la

poussière et inclina la tète. « Monseigneur, » dit-il à l'archevêque, « votre bénédiction et vos prières ! ... » Le cœur du vieillard ne put supporter le coup de cette voix et de cette émotion : il s'évanouit, en bénissant, dane les bras de ses geôliers. « Adieu, » monseigneur F » lui cria StraSbrd, « que Dieu » protège votre innocence !» Et il marcha d'un pas ferme, malgré les douleurs de la maladie et raffaiblfssement de ses forces, à la tête d^s soldats qui semblaient moins Fescorter que le snivre.

Selon la coutume si humaine de TAngleterre et de Rome, qui laisse le condamné , quel qu'il soit, marcher à son supplice au milieu du cortège de ses parents et de ses amis pour l'encourager au dernier pas, Strafford avait son frère pleurant à côté de lui. a Frère, » lui dit-il, « pourquoi pleurer ainsi? » Voyez-vous rien dans ma vie ou dans ma mort » qui puisse vous rendre honteux de moi? Est-ce » que j'ai l'air tremblant comme un criminel, ou » fanfaron comme un athée ? Supposez, pour vous » raffermir l'âme, que c'est ici mon troisième ma- » riage, et que vous êtes mon garçon de noces ; ce » billot, ajouta-t-il en lui montrant le bloc de bois ») où il allait placer sa tête, sera mon oreiller, et » j'y reposerai bien, sans peine, sans douleur et sans » crainte ! »

Monté sur l'échafaud ayec.son frère et ses amis, il se init à genoux un moment, comme pour saluer Tautel de son sacrifice; il se releva bientôt, et» regardant le peuple innombrable et muet qui cou vrait la colline et la tour de Londres dite de TÉchafaud, il éleva layoix^vec autant de \ibration et de gravité qu'à la chambre des communes, théâtre de sa majestueuse éloquence.

« Peuple rassemblé ici pour me voir mourir, » dit-il, « soyez témoin ! Je souhaite, en mourant, » à ce royaume toutes les prospérités que Dieu » peut donner à ceux qui vivent sur la terre! » Vivant, j'ai toujours fait ce qui était en moi » pour assurer le bonheur du peuple anglais; » mourant, c'est encore mon seul vœu. Mais je » supplie chacun de ceux qui m'écoutent d'exa » miner sérieusement, et la main sur le cœur, si » le début d'une réforme salutaire doit être écrit » en caractères de sang?... Pensez-y bien en » rentrant chez vous !... A Dieu ne plaise que la n moindre goutte de mon sang retombe sur aucune » de vos têtes ! Je crains cependant que vous ne » vous avanciez dans une voie fatale ! »

Après ces premières paroles, jetées du haut de son échafaud en sollicitude et en avertissement à sa patrie, Strafford s'agenouilla de nouveau, et pria avec tous lés signes d'une humble et ardente ferveur pendant plus d'un quart d'heure. Le fanatisme révolutionnaire des Anglais ne disputait pas au moins les dernières minutes aux mourants. Cependant Strafford, entendant un sourd murmure, soit de pitié, soit d'impatience, dans la foule, se releva, et, s'adressant à ceux qui l'entouraient : «J'ai presque » fini, » dit-il. « Un seul coup va rendre ma femme » veuve, mes chers enfants orphelins, mies pauvres » serviteurs sans maître ! Que Dieu soit avec eux et » avec vous ! Grâce au soutien intérieur que ce Dieu » me prête, » ajouta-t-il en. dépouillant lui-même son habit et en relevant ses cheveux pour qu'aucun vêtement n'amortit le tranchant de la hache sur son cou, « j'ôte mon habit, le cœur aussi tranquille que » je l'ai jamais quitté chaque soir de ma vie pour » m'endormir! »

11 fit signe alors au bourreau d'approcher, lui pardonna charitablement le sang qu'il allait répandre, coucha lui-même sa tête sur le billot en dirigeant encore un rrgard ei une prière vers le ciel. Sa tête roula aux pieds de ses amis. « Dieu sauve » le roil » s'écria l'exécuteur en ramassant la têle

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et en relevant dans ses mains pour la montrer au peuple. Le peuple, muet et compatissant jusquelà, poussa un cri de joie, de vengeance et de salut, qui attestait la frénésie du temps. Le peuple se réjouit comme un insensé d'avoir arraché de son sein son plus grand citoyen, et se répandît dans les rues de Londres pour CHPdonner des illuminations publiques.

Le roi, pendant ce sacrifice, s'était tenu renfermé dans son palais, demandant son pardon à Dieu pour le sang qu'on arrachait à sa faiblesse. L'ecclésiastique qui avait accompagné Strafford à l'échàfaud fut seul admis dans l'appartement de Charles pour lui rendre compte des derniers moments de son ministre. « Rien n'égala jamais, » dit l'ecclésiastique au roi, « le calme et la majesté de cette mort. » J'en ai vu beaucoup mourir; jamais âme aussi » blanche et aussi purifiée ne retourna à son créa- » teur. »

A ces mots, le roi détourna la tête pour pleurer. Le repentir de sa concession et le pressentiment de l'impuissance de cette concession pour racheter son propre salut et la paix du royaume, se confondirent en une immense et sombre douleur dans son âme. Il vit clairement qu'il s'était frappé lui-même du coup dont il avait laissé frapper son serviteur

et son ami, et que le supplice de Strafford n'était que la répétition de son propre supplice. Cœur vaincu, mais conscience droite, Charles ne se défendit pas par le sc^diisme contre le remords. 11 ne s'excusa ni devant lui-même, ni devant la politique, m devant Dieu. Il s'accusa avec autant de sévérité que l'histoire devait l'accuser un jour; il s'humilia dans sa faute et dans sa douleur; il jura que ce serait sa premi^e eA sa dernière transaction avec* l'iniquité de bcs ennemis, et il puisa dans l'amertume de ses regrets la force.de \ivre, de combattre et de mourir pour son droit, pour le droit de sa couronne et pour le droit du dernier de ses sujets.

Le parlement en effet ne vit dans la mort de Strafford qu'une victoire sur la puissance royale et sur le cœur de Charles. Les conflits entre la cou ronne et les communes se reproduisirent à l'instant 0OUS d'autres prétextes et sous d'autres exigences. Le roi prit en vain des ministres dans le sein du parlement, il ne retrouva pas un Strafford : la nature n'en avait pas fait deux. Charles n'avait à choisir qu'entre des fidélités médiocres ou des ennemis implacables ; et encore ces ennemis, appelés par le roi dans son conseil pour leur livrer le gouvernement, refusaient d'y entrer. L'esprit de faction était si universel et si irréconciliable en Angleterre

contre la couronne, que les membres populaires du parlement se sentaient plus forts en restant les chefs de factions dans les communes qu'en devenant les ministres d'un prince suspect et condamné. Le parti puritain dans les communes tenait alors Charles I", en Angleterre, dans le même isolement où le parti des Girondins tint Louis XVI, en 1791, en France : assiégeant le ministère et refusant d'être ministres , afin d'avoir le droit d'attaquer toujours le pouvoir royal qu'on leur livrait en vain, ou ne consentant à le prendre que pour le trahir en le livrant par adulation- au peuple et par complicité aux républicains.

Telle était la situation réciproque du roi et du parlement pendant les premières années où Cromwell était membre des communes.

Les luttes parlementaires n'étaient pas le domaine de Cromvs^ell, et ces agitations purement politiques l'agitaient peu lui-même. Il n'était pas factieux de sa nature , il était sectaire. Il ne tenait que par l'esprit de sa secte au triomphe du parti puritain, non sur la couronne, mais sur l'Église anglicane et sur l'Église de Rome que la couronne était suspecte de favoriser. Tout autre intérêt était étranger à son âme austère. Son imagination froide pour tout ce qui ne touchait pas à la religion, son esprit

juste mais peu étendu, son élocution sans abondance, sans couleur et sans clarté, son ambition bornée au succès de ses coreligionnaires, mais n'aspirant à rien de personnel, si ce n'est au salut de son âme et au service de sa cause, l'éloignaient des discussions. Muet pendant des sessions entières sur son banc, il n'était signalé dans les chambres des communes que pour son abnégation de toute importance personnelle, pour son dédain des applaudissements populaires, et pour la ferveur de son zèle à préserver la liberté de conscience de ses frères en piété.

Rien, du reste, ni dans son extérieur ni dans son génie, n'était de nature à appeler sur lui l'attention d'une chambre agitée par l'éloquence de Strafiford ou de Pym. Sa figure , sans distinction dans les traits, tenait à la fois du paysan, du soldat et du prêtre : on y voyait la vulgarité du campagnard, la résolution du militaire, la ferveur de l'homme de prières, mais aucun de ces caractères n'y prédominait assez pour faire éclater au dehors une vocation oratoire et pour donner aux regards le pressentiment d'un dominateur futur. Sa taille était moyenne, son buste carré, ses membres robustes, sa démarche pesante et mal assurée, son front large et bombé, ses yeux bleus, son nez proéminent, partageant

inégalement son visage, incliné irrégnU^r^nent à gauche, gros et coloré, vers les narines, <le em rougeurs suspectes qu'on reproche aux buveurs, mais qui ne révélaient chez CromweU que l'âcreité d'un sang échauffé par le fanatisme. Ses lèvres trop fendues, trop épaisses et grossièrement modelées, n'indiquaient ni la finesse d'intelligence, ni la déliqatesse de sentiment, ni la volubilité de parole nécessaire à l'éloquence; son visage était rond plutôt qu'ovale; son menton solide et avancé en portait fermement le poids. Ces traits reproduits dans ses portraits et dans ses masques par les artistes les plus consommés de l'Italie, chargés de , le fixer pour leurs Cours , n'indiqueraient qu'un homme vulgaire, si le nom de Cromwell ne les relevait; en les étudiant avec impartialité, il est impossible d'y discerner les traces et les organes du génie. On y sent l'homme fait grand par le choix de son parti et parla combinaison des circonstances, plutôt que l'homme fait grand par la nature . On peut même conclure de ce visage qu'une intelligence plus haute et plus développée aurait nui à la grandeur de la destinée de cet homme; car, avec plus d'esprit^ Cromwell aurait été moins sectaire, et, s'il eût été moins sectaire, son parti se serait moins personnifié dans un chef qui n'aurait pas partagé ses passions et ses crédulités. La grandeur d'un homme populaire est bien moins dans son génie que dans les proportions de son génie avec les préjugés et même

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avec les stupidités de son temps. Les fanatiques d'une époque ne choisissent pas pour chef le plus capable, mais le plus fanatique. Les jacobins de France l'ont montré dans Robespierre, comme les puritains d'Angleterre dans Cromwell.

Les seules traces que la présence de Cromwell au parlement ait laissées dans les annales parlementaires pendant ces dix années de silence , sont quelques mots prononcés à de longs intervalles par lui pour protéger ses frères les missionnaires puritains et pour dénoncer les ministres de l'Église anglicane dominants, et les catholiques qui aspiraient à dominer de nouveau. On voit seulement, aux égards de ses collègues à la chambre des communes en écoutant ces mots échappés au zèle religieux du représentant d'Huntington , que ce gentilhomme fermier, aussi sobre de popularité que de discours , jouissait à la chambre de cette considération qui s'attache dans les assemblées délibérantes aux hommes modestes, sensés, silen- <âeux , désintéressés d'applaudissements , mais fidèles à leur cause.

Juge de paix de son canton, Cromwell revenait, après chaque session ou chaque dissolution du parlement, se retremper dans les passions religieuses du peuple puritain de son voisinage, dans les entretiens avec les missionnaires de sa foi, dans les sermons, les méditations et les prières, seul délassement de sa vie agricole. La douceur, la piété, la ferveur de sa femme , adonnée comme lui aux soins domestiques et aux travaux champêtres, l'éducation de ses fils, la tendresse pour ses filles, écartaient alors de son âme toute autre ambition que celle de son progrès spirituel dans la vertu et du progrès de sa secte dans les consciences. Dans toute sa correspondance intime pendant ces longues années de retraite et de domesticité, il n'y a pas un mot qui révèle en lui une autre passion que celle de Ja croyance, une autre aspiration que celle du ciel. De quoi pouvait servir à un homme qu'on ne regardait pas alors cette hypocrisie dont les historiens ont fait le fonds et le mobile de son caractère? Quand personne ne connaissait le visage, à quoi bon le masque ? Non, Cromwell ne se masquait pas si longtemps d'avance devant sa'femme, devant sa sœur, devant ses filles et devant Dieu ; il ne paraît si bien masqué à l'histoire 'que parce qu'il vivait et pensait à visage découvert.

GROMWELL. 41

Détachons quelques passages des lettres familières qui jalonnent cette époque ignorée de sa vie :

« Mon très-cher bon ami, » écrit-il de Saint- Yves, le 11 janvier 1635, à un des confidents de ses 'œuvres pieuses, « bâtir des temples matériels » et des hôpitaux pour soulager les corps et ras- » sembler les fidèles doit être considéré sans doute » comme une œuvre de piété ; mais ceux qui bâtis- » sent des temples spirituels, qui procurent la » nourriture aux âmes, ceux-là, mon ami, sont les » hommes vraiment pieux. C'est l'œuvre que vous » avez faite en fondant une chaire de sermons » dans laquelle vous avez placé le docteur Wells, » homme de sainteté et de capacité, égal à tout ce » que je connais de meilleur. Je suis convaincu » que, depuis son arrivée ici, le Seigneur a fait » beaucoup de bien parmi nous. 11 faut mainte- » nant que celui qui vous a inspiré de faire cette » fondation vous pousse à la maintenir et à l'ache- » ver. Élevez à lui vos cœurs 1 Vous qui vivez dans » une cité renommée par les lumières resplendis- » santés de l'Évangile, Londres, vous savez que » supprimer le traitement du prédicateur, c'est » faire tomber la chaire. Car, qui va guerroyer à » ses dépens? Je vous en supplie donc par les

» entrailles de Jésus-Christ, mettez la chose en » bon train, faites donner la solde à ce digne » ministre : les âmes des enfants de Dieu vous s béniront pour cela. Et ainsi ferai-je moi-même . » Et je demeure à jamais votre affectionné ami » dans le Seigneur.

» Olivier Crohwell. »

Ce n^était pas seulement de ses paroles, c'était de sa modique fortune, fruit d'un travail rural ingrat et obstiné, que Cromwell soutenait la cause de sa foi. On lit, trois ans après, ces lignes dans une lettre confidentielle à un des sectateurs de sa communion, M. Hand :

« Remettez quarante schelUngs (somme impor- » tante alors) pour un pauvre fermier qui nourrit » péniblement sa famille croissante, afin de rému- » nérer les médecins de Benson. Si nos amis ne » veulent pas allouer cette somme au moment où » nous réglerons les comptes de notre comité, » gardez ce billet, et je vous payerai de ma bourse » personnelle.

» Votre ami,

» Olivier Cromwell. »

« Je demeure, » écrit-il quelques années après à sa cousine, femme du procureur général Saint-

John, et toujours dans le même esprit de componction , « je demeure dans Cédar^ mot qui signifie » ténèbres et noirceur. Cependant le Seigneur ne » m'abandonne pas; il finira par me conduire, je » l'espère, à son lieu de repos, à son tabernacle. » Mon cœur repose dans l'espérance avec les com- » pagnons du premier-né ; et si je puis rendre gloire » au Seigneur, soit par action, soit par souffrance, » je serai grandement consolé I Véritablement, au- » cune créature n'a plus de motifs que moi de se » jeter en avant pour la cause de son Dieu. J'ai » reçu d'avance des grâces choisies, et je suis sûr » que je n'acquitterai jamais assez le prix de ces » dons. Que le Seigneur m'accepte donc dans son • fils Jésus-Christ, et qu'il nous donne de marcher » dans la lumière, car il est la lumière ! Je ne puis » pas dire qu'il détourne tout à fait sa face de moi; » il m'accorde de voir la lumière au moins en lui. » Un seul rayon dans un lieu obscur porte avec » soi beaucoup de rafraîchissement. Béni soit son » nom de briller dans un heu aussi sombre que » mon âme 1... Hélas! vous savez quelle a été ma » vie 1 J'aimais les ténèbres, j'y vivais, je haïssais » la lumière 1 J'étais le chef des pécheurs ; cepen- » dant Dieu a eu miséricorde de moi 1 Oh ! les tré- » sors de la miséricorde de Dieu 1... Louez-le pour » moi, priez pour moi; que celui qui a commencé » un si grand changement dans mon âme daigne » l'achever en Jésus-Christ!... Et que le Seigneur

» soit avec vous I... Ainsi le demande votre afféc- » tionné cousin.

» Olivier CRoiiif?ELL. »

Tout ce que Ton retrouve de la main de Cromwell pendant ce long recueillement de sa vie , de vingt à quarante et un ans , porte la même empreinte de mysticisme, d'exaltation et de sincérité : une sombre mélancolie, éclairée cependant par l'illumination éblouissante d'une foi active, forme le fond de son caractère. Cette mélancolie devait être nourrie encore par la monotonie de ses occupations rurales et par la tristesse du ciel et du site où la fortune confinait sa vie. Sa maison, que l'on montre encore de nos jours aux voyageurs dans les bas-fonds qui entourent la petite bourgade de Saint- Yves, a quelque chose d'un cloître abandonné. Les rideaux d'arbres qu'il avait plantés en haie sur les lisières de ses champs, dans ces marécages, en interceptent tout horizon étendu ou riant aux fenêtres. Un ciel bas et terne pèse sur l'imagination comme sur le toit. La tradition désigne encore un oratoire surbaissé, bâti en briques par le gentilhomme puritain derrière sa maison et attenant à la salle de famille où Cromwell convoquait les paysans des alentours pour entendre la parole de Dieu de la bouche des missionnaires de sa secte, et pour prêcher et

prier souvent lui-même quand Tinspifation débordait en lui. De longues et profondes lignes d'arbres séculaires, peuplés de corneilles sinistres, bornent de tous côtés la \ue. Ces arbres empêchent de voir même le cours de la rivière d'Ouse, dont les eaux noirâtres et encaissées dans des bords fangeux ressemblent à l'immense égout d'une usine ; ils ne laissent voir au-dessus de leurs têtes que les fumées de charbon de la petite ville de Saint- Yves qui salissent le ciel de cette vallée. Un tel séjour devait enfermer l'âme de ses habitants dans les vulgaires pensées de traQc, d'industrie, de pâturage, ou les forcera s'élancer plus haut que la terre, dans les extases de la contemplation.

C'est là que Cromwell et sa jeune femme, modelée en tout sur la simplicité et sur la piété de son mari, élevaient pauvrement et dans le silence les sept enfants que l'amour et la fidélité conjugale leur donnaient. Ils ne cherchaient pas le vent du monde , ce fut le vent du monde qui vint les chercher.

On voit, aux vestiges de la vie de Cromwell pendant cette époque, comment le bruit des controverses religieuses en Angleterre, en Irlande, en Ecosse, et comment les pamphlets politiques qui commençaient à se multiplier avec la passion publique, préoccupent sa solitude et sont lus par lui avec

a\îdité ; mais il ne s'attachait jamais qu'aux arguments religieux de ces écrits.

Le nom immortel du grand poëte anglais Milton, ce Dante britannique , apparaît pour la première fois sur un de ces pamphlets républicains. Milton revenait d'Italie, où il avait respiré dans les débris de Rome ancienne l'odeur de la liberté antique^ et où le spectacle de la corrupticm de la Rome moderne l'avait rejeté dans l'indépendance en matière de culte. Milton donnait, comme Chataubriand et madame de Staël en 1814, l'accent immortel aux passions passagères du temps.

Les indépendants en matière de gouvernement commençaient, par une logique forcée, à naître de ce besoin d'indépendance en matière de foi. Les deux libertés se tiennent. Comment croire librement dans la servitude qui empêche de dire ce qu'on veut et de pratiquer ce qu'on croit ? Ce besoin absolu de professer et de répandre Ubrement sa croyance inclinait Cromwell vers la république. Hampden, son parent, popularisé jusqu'au délire par sa résistance à l'autorité royale, voulut fortifier le parti républicain par l'accession d'un homme aussi convaincu et aussi irréprochable de mœurs que Cromwell ; il le fit nommer député au parlement par la ville de Cambridge, où Hampden avait une souveraine influence.

Cette nonrelle nomination de Cromwell par un comté plus illustre et dans un instant plus polilique ne distrait pas sa pensée de Tunique but de sa Tie : « Envoyez-moi, écrit-il à son ami Willing- » ham à Londres, les arguments des Écossais » pour soutenir l'uniformité dans la religion expri- » mée dans leur proclamation. Je désire la relire 9 avant que nous entamions dans les Communes ce » débat qui s'ouvrira bientôt. »

Un intérêt populaire se mêla un moment pour lui au grand intérêt religieux. Il embrassa cet intérêt par sentiment de la justice de la cause sans doute, mais certainement aussi pour ranger le peuple du côté des indépendants et des républicains par l'appui que le bon droit populaire trouvait dans les honunes de ce parti contre la couronne. Il s'agissait du droit de clore des terrains communaux en les enclavant ainsi dans leurs fiefs, que jadis des rois d'Angleterre avaient accordés indûment à des favoris et que le peuple contestait avec raison. « Cromwell, » dit le ministre du roi dans ses mémoires, « que je n'avais jamais entendu parler aux « Communes, fut élu membre du comité duparle- * ment chargé de s'entendre avec les ministres sur » ce sujet. Cromwell s'emporta contre moi dans la » discussion. Il me reprocha d'intimider les tét moins. Il parla avec tant d'indécence et de gros- » sièreté , ses procédés furent si âpres et son atti- » tude si insolente, que je fus forcé d'ajourner le

*» comité. Cromwell ne me pardonna jamais. • La popularité que la défense de cette cause valut à Cromwell et à son parti l'encouragea à en rechercher une autre dans la défense des pamphlétaires acharnés contre la couronne et l'Église, et dont les écrits étaient livrés de temps en temps au bourreau de Londres par le roi et les évoques. Il présenta au parlement la pétition d'un de ces martyrs. L'indignation de sa conscience blessée lui ouvrit les lèvres pour la première fois. «C'était en novembre 1640, » dit un spectateur royaliste dans ses souvenirs. « Moi » qui étais aussi membre du parlement, j'avais la » vanité de me croire un modèle d'élégance et de » noblesse ; car, nous autres jeunes courtisans, nous » nous vantions de notre costume. Je vis, en entrant » dans la salle, un orateur qui parlait. Je ne le con- » naissais pas : il était vêtu d'une manière fort com- » mune, en habit de drap sans broderie, qui semblait » avoir été coupé par quelque tailleur de campa- » gne. Son linge était grossier et sale. Je me rap- » pelle qu'il y avait une ou deux taches de sang sur » le col rabattu de sa chemise , qui ne dépassait » qu'à peine le collet de son habit. Son chapeau » était sans ganse. 11 était d'une assez belle stature. » Son épée était collée sur sa cuisse. Son visage » était rond et gonflé, sa voix était stridente, peu » harmonieuse et peu flexible ; mais il s'exprimait » avec une éloquence pénétrée de ferveur. Sa cause » ne permettait guère le bon sens; il parlait pour

» un libelliste supplicié par le bourreau. Je déclare » que Tattentioa prêtée par rassemblée à ce gentil- » homme diminua de beaucoup ma considération » pour les Communes. »

Tous les moyens de résistance et toutes les concessions du roi Charles 1" envers son parlement étant épuisés, le pressentiment d'une guerre civile inévitable pesait sur toutes les âmes. On s'y préparait plus ou moins ouvertement des deux côtés. Cromwell profita d'un de ces moments de calme qui précèdent les grandes tempêtes politiques pour aller reconforter sa mère et sa femme et embrasser ses enfants à Saint-Yves, avant de se précipiter dans la mêlée. Il anima de son feu mystique le peuple de son voisinage. De ses sectaires il fit des soldats. Il dépensa toutes ses économies de père de famille et de cultivateur à envoyer des armes à Cambridge. Il osa même s'emparer , en qualité de membre du parlement, du château de Cambridge, et confisquer pour solder les milices du peuple l'argenterie de l'université royale déposée dans le trésor du château. Ces milices le reconnurent pour chef, à titre de député de Cambridge et du plus résolu des citoyens. 11 souleva, également par le seul appel au sentiment commun, les milices des campagnes entre Cambridge et Huntington, et fit arrêter les royalistes

qui allaient se ranger sous le drapeau du roi; il désarma .partout les partisans de la couronne. « Je » ne vous ferai point de mal , » répood-il , à cette époque de trouble, à un gentilhomme de son voisinage qui réclamait contre les violations de son foyer; « je \iens, au contraire, pour empêcher le royaume » de se déchirer davantage. Agissez avec intégrité, » et ne craignez rien ; mais, si vous agissez mal, » pardonnez-moi alors les rigueurs que m'impose- » ront mes devoirs envers le peuple I » Il n'épargna pas cette visite au manoir de son oncle Cromwell d'Hinschinbrook, gentilhomme royaliste ruiné, qui habitait un donjon dans les marais, a Le siècle pré'^ » sent est bcUaUleur^ » écrit-il à un autre gentilhomme. « La pire des colères est, à mon avis, celle » qui prend sa source dans la différence d'opinions. » Blesser les hommes dans leur personne, dans leur » maison ou dans leurs biens, ne peut être un bon » remède à cette colère. Protégez les légitimes » droits de ce peuple. »

Les associations pour la défense de l'indépendance et de la religion contre TÉglise et la cour couvrirent l'Angleterre, mais ne tardèrent pas à se dissoudre , faute d'une âme commune et d'un chef actif. 11 ne resta debout que cette association des Sept-Comtés de l'Ouest dont Cromwell fut l'âme et le bras. Son nom se répandit de là sur le pays et commença à présager un chef à la guerre sainte. On l'appelait dans les assemblées puritaines le Mâcha-

bée de TÉglise de Dieu. « Continuez, » écrit néanmoins Cromwell au niinistre de l'Église anglicane,

• allez lire les Écritures au peuple , prêchez dans

• votre cathédrale, là où vous avez l'habitude de le

• faire, et même plus souvent. »

Ainsi Cromwell, qui se lève pour conquérir la liberté de la foi pour lui et les siens, la protège dans les autres. « Vous renvoyez de vos troupes un ofQ- » cier anabaptiste, » écrit-il à un de ses lieutenants.

• Vous êtes certainement mal conseillé en cela. Je » ne saurais comprendre qu'un incrédule déplora-

• ble, connu par son irréligion^ ses jurements, ses

■ débauches, vous paraisse plus digne de confiance

■ que celui qui craint la débauche, les jurements,

■ le péché f Soyez tolérant envers ceux qui ont

• une foi autre que la vôtre. L'État, monsieur, en

• choisissant des serviteurs, ne s^inquiète pas de

■ kuTS opinions , mais de leurs services et de leur » fidélité] »

On voit aux premiers actes de Cromwell, actes précurseurs pour lui de la guerre civile et de l'empire, poindre cet esprit de gouvernement qui rallie des partisans à sa cause au lieu de livrer des victimes à ses partisans. Cette association des Sept- Comtés, soumis ainsi volontairement à l'influence d'un patriote actif et d'un religionnaire zélé, fut le BoyaQ de la popularité future de Cromwell. Elle fut bientôt pour le Icmg-parlement le levier de la guerre civile.

Nous avons vu qu'elle devenait de jour en jour plus inévitable. L'Ecosse, plus fanatisée encore que l'Angleterre par ses chefs puritains:; hommes d'une foi ardente et d'un génie sanguinaire, en donna le signal. Ce royaume, quoique indépendant par ses lois et son parlement distinct, faisait partie de la couronne du roi Charles. L'esprit de révolte, masqué encore, comme en Angleterre, sous lesprit d'indépendance et d'opposition , fit avancer une armée écossaise sur le territoire anglais , sous prétexte de défendre , de concert avec les puritains et avec le parlement de Londres , les droits des deux peuples menacés par la même cour.

Forts de cet appui , les orateurs de l'opposition dans le parlement de Londres et les zélateurs du puritanisme ne connurent plus de bornes à leur audace et à leurs empiétements sur la royauté. Les tribuns les moins infatués de zèle pour la foi nouvelle, tels que Pym, Hampden, Vane, en prirent les apparences. Ils devinrent, aux yeux des républicains, les Caton, les Brutus, les Cassius de l'Angleterre; aux yeux des puritains, ils en devinrent les martyrs. L'ombrageuse susceptibilité du parti puritain s'indigna de voir quelques prêtres calhohques amenés de France par la reine Henriette pour diriger sa conscience, habiter la cour et y exercer

GROMWELL. 53

dans Londres leur culte. Ils affectèrent de voir une conspiration teriible contre le protestantisme dans cette inoffensive fidélité d'une jeune et charmante reine aux convictions de sa conscience et aux rites de sa jeunesse. Ils accusèrent le roi de faiblesse ou de complicité avec Tépouse qu'il adorait. Le roi, dans un esprit de paix, cédait à toutes ces exigences . * On le somma de sanctionner un bill qui autorisait le parlement à se rassembler de fait si le roi laissait écouler un intervalle de trois ans sans le convoquer. Jusque-là la convocation annuelle ou triennale des parlements avait été un usage plutôt qu'un droit de la liberté anglaise. Charles, en consentant à cette sommation, reconnaissait la souveraineté représentative en face de la sienne. Le parlement, dont l'ambition se nourrissait de toutes les concessions du roi, établit encore avec son consentement la permanence de son contrôle et de son pouvoir par un comité toujours subsistant à Londres pendant l'intervalle des sessions. 11 en établit un autre, chargé de suivre la personne du roi dans le voyage de pacification que ce prince fit en Ecosse. Enfin il poussa l'audace et l'usurpation jusqu'à demander la nomination d'un prolecteur du royaume, sorte de tribun national ou de vice-roi du parlement, élevé en face du roi lui-même. C'est ce titre, rêvé dès cette époque par le délire de l'esprit parlementaire, qui devint naturellement le titre de Cromwell quand la guerre civile en eut fait l'arbitre de son pays. Il ne l'inventa

pas, comme on Ta cru, à son usage; il le troura tout fait , à Tusage des factions qui détrônaient le roi.

Pendant le voyage du roi en Ecosse , l'Irlande, abandonnée à elle-même par le rappel des troupes qui y maintenaient la paix au nom de ce prince, s'agita jusqu'à la révolte contre l'autorité royale. Son parlement, distinct aussi, répondit par ses turbulences et par ses empiétements aux exemples du parlement d'Angleterre. La nation irlandaise, divisée en deux races et en deux religions acharnées de tout temps l'une contre l'autre, se confédérad'a^bord unanimement pour s'affranchir du joug de la couronne. Bientôt les catholiques et les vieux Irlandais des provinces les plus éloignées du centre rompirent la ligue. Ils profitèrent des troubles de la capitale et de la faiblesse de Tautorité du roi qui les contenait, égorgèrent dans ces Douvelles Vêpres sici- UenneSy plus sanglantes que celles de Sicile, tous les colons anglais établis depuis des siècles dans les mêmes villages, et avec lesquels la cohabitation, les Uens de parenté, les mariages, les avaient coi>fondus en un même peuple et presque en un même sang. Les massacres de la Saint-Barthélémy, les journées de septembre, les proscriptions de Rome sous Marins ou de la France sous la Terreur, n'éga-

lent pas les barbaries dont les Irlandais de ces proirinces souillèrent le caractère de leur race et flétrirent les annales de leur patrie. Les chefs de cette conspiration de la province d'UIster frémirent euxmêmes des férocités du peuple haineux, fanatique, inexorable, qu'ils avaient déchaîné. Les fêtes par lesquelks ce peuple vainqueur par l'assassinat c^bra sa victoire, furent les supplices les plus lents et les phis cruels que jamais l'imagination des cannibales ait inventés. Il prolongea les martyres et les agonies des deux sexes pour prolonger ses infernales jouissances. Il fit couler le sang goutte à goutte et la vie souffle à souffle pour entretenir sa propre fureur.

Ces massacres s'étendirent de proche en proche à toutes les autres provinces de l'Irlande, excepté à Dublin, sa capitale, où un faible noyau de troupes royales conservait la paix. Plus de cent mille victimes innocentes, hommes, femmes, enfants, vieillards, infirmes, jonchèrent de leurs cadavres le seuil qu'ils habitaient, les champs qu'ils cultivaient en ecMmnun avec ces frères dénaturés. La flamme de leurs villages ne s'éteignit que dans leur sang. Tous ceux qui échappèrent parla fuite à leurs assasdns, en emportant dans leurs bras leurs enfants jusqu'aux sommets des montagnes, succombèrent d'inanition et de froid dans les neiges de l'hiver. L'Irlande parut s 'entr 'ouvrir pour être le tombeau de la moitié des fils qu'elle avait portés. On ne peut

lire, dans les historiens les plus impartiaux, les récits de ce long crime national sans exécration pour ses instigateurs et pour ses bourreaux. On comprend les longues malédictions du ciel sur l'Irlande. On ne justifie jamais la tyrannie ; mais une nation qui a de tels égorgements à expier dans son histoire ne peut accuser les séyices de ses oppresseurs sans réveiller le souvenir de ses propres forfaits. Le malheur des peuples n'est pas toujours le crime de leurs conquérants, il est quelquefois la vengeance de leurs propres crimes. Ce malheur-là est le plus irrémédiable ; car il n'enlève pas seulement Tindépendance, il enlève jusqu'à la pitié .

Le parlement accusa le roi de ces calamités , le roi accusa avec plus de justice le parlement de son impuissance. Le parti républicain prit de nouvelles forces dans le pays par ce conflit acharné et stérile entre la couronne et les parlementaires qui laissaient décomposer le royaume et massacrer leurs coreligionnaires parles catholiques. Les exaltés firent aisément voter par le parlement, sous le nom de remontrance, un appel au peuple de la Grande-Bretagne : véritable et sanglante accusation contre le gouvernement du roi. On y résumait en un seul groupe d'incriminations tous les torts et tous les malheurs du règne. On rejetait sur le roi seul les

fautes et les crimes de tous les partis. On déversait sur sa tète le sang même des Anglais massacrés par les catholiques en Irlande. On y concluait ou l'on y faisait conclure tacitement que le seul salut de TAngleterre était désormais dans la restriction du pouvoir royal et dans l'accroissement illimité du pouvoir parlementaire.

Le roi, poussé aux dernières limites de ses concessions, répondit à cette accusation par une justification touchante, mais sans force. L'insolence de quelques membres de la chambre éclata contre lui dans des attentats si évidents contre sa prérogative et sa dignité, qu'il n'eut plus que le choix entre une honteuse dégradation de son titre de roi ou une revendication énergique de son droit. Il se rendit lui-même à la chambre des communes pour y faire arrêter les membres coupables de lèse-majesté. Il sonuna le président de les lui désigner, a Sire, • lui répondit le président à genoux, « dans la place » que j'occupe, j'ai des yeux pour voir, une langue » pour parler sous l'inspiration seule de la chambre » dont je suis le serviteur. Je demande humblement » pardon à Votre Majesté de lui désobéir 1 »

Charles, humilié, se retira avec sa garde et se rendit à l'hôtel de ville de Londres pour conjurer le conseil de la cité de refuser asile aux coupables. Le peuple de la cité ne lui répondit à son retour que par des cris de Vive le parlement ! Les habitants def Londres s'armèrent aux cris bibliques d'Israël y

à VOS tentes! et passèrent fièrement en revue par terre et par eau sous les fenêtres du paktîs ée White-Hall, séjour du roi. Le roi, impuissant, menacé et insulté par ces émeutes, se retira dans le château royal d'Hampton-Court , résidence de campagne solitaire, imposante et fortifiée, à quelques heures de Londres.

La reine , tremblante pour son mari et pour ses enfants, conjura le roi d apaiser Témotion du peuple à force de condescendance. Tout fut vain. Les pétitions les plus incendiaires assiégeaient le parlement, devenu Tidole du peuple et sa sauvegarde depuis la retraite du roi. Le parlement, sous prétexte de prémunir le peuple contre le retour de l'armée royale, s'empara du pouvoir miUtaire et nomma lui-même les gouverneurs de places fortes et les généraux des troupes. Charles, réduit à un petit nombre de partisans et de défenseurs à Hampton- Court, se décida à la guerre ; mais, avant de la déclarer, il conduisit la reine au bord de la mer et la contraignit à s'embarquer pour le continent^ afin de soustraire du moins à la malignité de sa fortune ce qu'il avait de plus cher au monde.

La séparation fut déchirante comme le pressentiment d'un éternel adieu. L'infortuné prince adorait cette compagne de sa jeunesse, il la plaçait

aa-des8U8 de toutes les femmes, et il ne lui avait fait partager que ses humiliations et ses revers. Il voulait l'abriter au moins contre le supplice qu'il entrevoyait -de loin au fond de sa destinée. Henriette, transportée évanouie sur le vaisseau, ne reprit ses sens que pour adresser du haut des vagues qui l'emportaient ses reproches à l'Angleterre et ses vœux au ciel pour le plus tendre des époux.

Le roi, déchiré dans son amour, mais fortifié dans son courage par ce départ, s'éloigna d'Hampton-Conrt et s'établit dans la ville plus fidèle d'YoA, au milieu d'un peuple et d'une armée royalistes. Il emmena avec lui ses enfants.

Le parlement, présentant au peuple cet éloignement comme une déclaration de danger public, levaime armée contre celle du roi et en donna le commandement au comte d'Essex. La nation se leva à la voix des communes, et chaque ville envoya de nombreux volontaires à l'armée du peuple.

Charles, plus grand dans l'adversité que sur le trône, retrouva dans une situation décidée la résolutkin et la lumière qui lui avaient quelquefois manqué dans les ambiguïtés de sa lutte avec un parlement qu'il ne savait ni combattre ni subir. La noblesse et la bourgeoisie, moins fanatisées que les dasses populaires par les prédications purî-

laines, et moias accessibles aux séductions des tribuns du parlement, se rangèrent en majorité dans le parti du roi. On les appela les cavaliers. Les grandes \illes et la capitale, foyers d'agitations et de force populaire, se dévouèrent au parlement. Le comte d'Essex, général accrédité, mais temporisateur, et plus fait pour la guerre régulière que pour la guerre civile, s'avança à la tête de quinze mille hommes contre le roi qui n'en comptait que dix mille dans son camp.

Une première rencontre, douteuse dans ses résultats, entre les deux arn\ées, attesta seulement la bravoure personnelle du roi. Il combattit, en soldat plus qu'en monarque, à la tête de ses escadrons le plus engagés. Cinq mille morts des ,deux côtés couvrirent le champ de bataille. Londres trembla, puis se rassura en apprenant que le roi , trop affaibli par la lutte, n'avançait pas sur sa capitale.

Cette première bataille, qu'on appelle la bataille d'Edge-Hilly quoique glorieuse pour les armes de ce prince, ne décida rien. Le fanatisme presque universel de la nation recrutait indéfiniment l'aimée du parlement. La noblesse et les soldats des troupes réglées recrutaient seuls l'armée de Charles. La cause royale n'aNait qu'une armée, celle de la révolte avait un peuple. La guerre, en se prolon-

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géant, devait l'user. « A nos ennemis le vieil hon- » neup, » s'écriait dans les communes le républicain Hampden; « à nous la religion! »

L'ambassadeur de France auprès de Charles P' pensait ainsi, malgré la partialité de sa cour pour la cause du roi. « Je suis confondu, » écrivait-il au cardinal Mazarin, « de voir combien ce roi est » prodigue de sa vie , infatigable , laborieux , » constant dans les revers ; du matin au soir il » marche avec son infanterie, plus souvent à cheval » qu'en voiture. Les soldats semblent comprendre » toutes les nécessités et toutes les détresses de » leur roi ; ils se contentent gaiement du peu qu'il » peut faire pour eux, et marchent de cœur et sans » solde contre des troupes mieux équipées et mieux » armées. Je vois tout cela de près. Ce prince, en » qui le malheur révèle un héros de courage, se » montre le roi le plus brave, le plus judicieux, le » moins troublé devant ces grandes vicissitudes de » la politique et de la guerre. Lui-même donne tous » ses ordres, jusqu'aux plus minutieux; il ne signe » pas un papier sans le plus scrupuleux examen ; » il descend de cheval à chaque instant, et marche » à la tète de son armée. Il désire la paix; mais, » comme il voit que tout le monde la repousse, il » est forcé de vouloir la guerre... Je crois qu'il aura » l'avantage au commencement; mais ses res- » sources sont trop bornées pour que cela dure » longtemps.... »

Il n'avait pas de pain à donner à ses soldats, qui ne lui demandaient que de les nourrir. Le journal de ces quatre années de guerre inégale et errante i travers son royaume ressemble plus à la vie romanesque d'un aventurier qu'à la lutte majestueuse d'un roi contre les factions au milieu de ses troupes et de son peuple, a Tantôt, » dit le fidèle serviteur qui tient le registre de ses journées, • tantôt » nous couchons dans le palais d'un évèque, tantôt » dans la hutte d'un bûcheron. Aujourd'hui le roi » dîne en plein champ, le lendemain il n'a pas » même un morceau de pain pour nourriture.

» Dimanche, à Worcester, point de dîner, une » journée atroce ; nous avons marché sans manger » de six heures du matin à minuit. Un autre jour, » nous avons marché longtemps à pied dans les » montagnes, et le roi n'a eu à manger que deux » pommes. Il nous a été impossible de trouver des » vivres jusqu'à deux heures du matin. Nous avons

• couché sans abri sur la terre devant le château

• de Donnington. » Ailjeurs : « Le roi a couché » dans son chariot sur la bruyère de Bockonnok, ■ il n'a pas dîné. Le lendemain, il a déjeuné chez » une pauvre femme veuve, sur la lisière d'ime » forêt. •

Cette constance du roi à combattre la fortime et à subir les mêmes privations et les mêmes dangers que le dernier de ses soldats les enchaînait à son sort par l'admiration. On n'abandonne guère que les rois qui s'abandonnent eux-mêmes. C'était un Henri IV disputant son royaume, mais un Henri IV malheureux. Le spectacle de cette constance et de cette résignation ramenait à sa cause, dans les campagnes qu'il traversait, ses ennemis eux-mêmes.

• L'un d'eux, nommé Roswell, déserta l'armée du » parlement pour passer à la petite troupe du roi. » Fait prisonnier par les républicains, on l'interroge » sur les motifs de sa défection. — Je passais, » répondit Roswell, par une route qui côtoyait la » bruyère où le roi Charles, entouré seulement de

• quelques fidèles sujets, était assis pour rompre » un morceau de pain avec eux.. Je m'approchai » par curiosité, et je fus tellement ému de la gravité, » de la douceur, de la patience et de la majesté de » ce prince, que l'impression en resta dans mon

• âme et me prédisposa à me dévouer à sa cause. » Charles dérobait même sa sensibilité à ses soldats et à ses serviteurs, de peur de montrer dans le roi les plus légitimes attendrissements de l'homme. Un jour qu'il avait vu lord Litchfield, un de ses plus inAréiâdes et de ses plus affidés compagnons d'ar-

mes, tomber à ses pieds, frappé d'une balk mortelle, le roi continua à donner ses ordres et à combattre a\ec une apparente impassibilité qui trompa tout le monde. Après avoir assuré la retraite et sauvé l'armée en dirigeant l'arrière-garde , il fit camper les troupes et s'enferma dans sa tente pour disposer ses manœuvres du lendemain. Il passa la nuit à écrire seul ; mais, en entrant dans sa tente au lever du jour, ses serviteurs reconnurent à ses yeux encore humides qu'il avait pleuré Litchfield une partie de la nuit.

Pendant que Cromwell, son antagoniste, qui combattait alors dans l'armée d'Essex contre le roi, parlait et agissait toujours avec une telle exaltation mystique qu'on prenait cet enthousiasme de la foi pour l'ivresse du vin , disent les écrivains du temps, Charles, comme il convient aux hommes qui sont aux prises avec le malheur, retrouvait sa majesté dans son imperturbable sérénité. « Jamais, » écrit un des généraux de son armée, « je ne l'ai vu exalté par le succès ou » abattu parle revers. Son égalité d'âme semblait • défier la fortune, elle était supérieure à tous les » événements. » 11 lui arrivait souvent, disent encore les écrivains du temps, de chevaucher la nuit tout entière et de voir poindre l'aurore. Il galopait

alors pour atteindre le sommet de quelque colline, d'où il examinait la marche et la situation de larmée du parlement, a Messieurs, » dit-il un jour au petit nombre de cavaliers qui le suivaient, a voici

• le matin, dispersez-vous ; vous avez un lit et une » famille, il est temps que vous alliez prendre du

• repos. Moi, je n'ai plus ni toit ni famille. Un » cheval frais m'attend ; nous marcherons, lui et » moi, tout le jour et toute la nuit. Si Dieu m'a » donné assez de maux pour exercer ma patience,

• il m'a donné assez de patience pour supporter » mes misères I »

Ainsi, dit une poésie du temps : « il combattait » pour combattre et pour maintenir son droit ; il » ramait sans avoir de port. » Ainsi la guerre grandissait ce prince, non pour le trône, mais pour la postérité.

Les limites de notre sujet ne nous permettent pas de suivre dans ses péripéties cette guerre de quatre ans entre un roi et son peuple, la plus longue, la plus diverse et la plus dramatique des guerres civiles.

Cromwell, qui commandait au commencement un régiment de cavalerie volontaire, formé de ses confédérés d'Huntingdon , dans l'armée d'Essex,

grandit dans les camps de tout l'enthousiasme religieux qui le dévorait et qu'il communiquait à ses goldats. Moins militaire qu'apôtref, il aspirait autant au martyre du champ de bataille qu'à la victoire. Ni les succès, ni les revers, ni les grades, ni la renommée ne donnèrent la moindre diversion à son âme pendant cette guerre sacrée. Le comte d*Essex, lord Fairfax, Waller, Hampden, Falkland y combattaient, y succombaient ou mouraient, les uns pour leur province, les autres pour leur patrie et pour leur foi ; Cromwell seul de tous n'éprouvait jamais de défaite. Élevé par le parlement au grade de général, il fortifiait son corps d'armée. en le purifiant. Peu lui importait le nombre, il ne voulait que le fanatisme dans ses rangs. En divinisant ainsi la cause, le but, les moyens de la guerre, il élevait ses soldats au-dessus de l'humanité, îl pouvait leur demander l'impossible. Les historiens des deux partis sont unanimes à reconnaître dans ce fanatisme religieux inspiré par Cromwell à ses troupes la transformation d'une armée de factieux en une armée de saints. Des victoires signalèrent toutes ses rencontres avec les armées du roi. Sa correspondance compulsée, comme nous lavons fait déjà, aux différentes dates de sa vie militaire, atteste partout que cette piété de Cromwell n'était point un rôle, mais un enthousiasme. Elle révèle l'homme dans le chef de parti , avec d'autant plus d'évidence que ces lettres sont presque toutes

adressées à sa femme, à ses sceurs, à ses filles, à ses plus intimes amis. Parcourons-les encore ; chacune de ces lettres est un coup de pinceau qui achève la physionomie véritable du héros de ee temps.

Voici d'abord la peinture de son corps d'armée : « Les soldats puritains de Cromwell sont armés B de toutes pièces, vêtus de toutes couleurs, et » souvent de haillons : les piques, les hallebardes, » les longues épées droites à côté des mousquets 1 » Tantôt ils font halte pour se prêcher entre eux, » tantôt ils chantent des psaumes en faisant l'exer- » cice. On y entend les capitaines crier : En joue j » [eu! au nom du Seigneur! Après l'appel à leur » compagnie, les officiers lisent l'Évangile ou la » Bible ; leurs drapeaux sont couverts de peintures » symboliques et de versets des deux Testaments. » Ils règlent leur pas dans les marches en psalmo- » diant les psaumes de David, tandis que les roya- » hstes marchent à eux aux chants cyniques de la » débauche et du via. La Ucence de la noblesse, » des cavahers et des troupes réglées du roi ne » pouvait lutter, malgré leur bravoure, avec ces » martyrs de leur foi. Les champions qui se » croyaient les soldats de Dieu devaient l'empor- » ter tôt ou tard de toute la supériorité d'une

• cause divine sur une cause humaine. Cromwell

• le sent le premier, et le prédit à sa femme dès les

• premières batailles. Nos soldats, » lui écrit-il le lendemain d'un engagement, « étaient dans un

• état d'épuisement et de lassitude tels qu'on n'en » vit jamais ; il a plu à Dieu de faire pencher la » balance en faveur de cette poignée d'honmies.

• Malgré le nombre, nous nous heurtâmes cheval

• contre cheval, et nous travaillâmes de l'épée et

• du pistolet un assez joH espace de temps. Nous

• les rompîmes et nous les poursuivîmes. Je cul-

• butai leur commandant (le jeune lord Cavendish,

• de vingt-trois ans, la fleur de la cour et de l'ar- » mée), jusqu'au bas de la côte, dans un marais » où sa cavalerie s'embourba, et où mon lieutenant

• le tua lui-même d'un coup d'épée dans les fausses » côtes. L'honneur de cette journée est dû à Dieu » plus qu'à toute autre chose. Qu'il vous inspire ce » qu'il y a à faire ! »

Il jette sa modique fortune, sans compter, comme son sang, à la cause qu'il croit sainte. « Je vous » déclare , » écrit-il la seconde année à son cousin Saint-John, a que la guerre d'Irlande et d'Angle- » terre m'a déjà coûté trente mille francs; c'est » pourquoi ma bourse privée ne peut plus guère

• aider le trésor public. J'ai donné ma fortune et

» ma foi; j'espère en Dieu, et je veux lui donner 1 ma vie. Mes compagnons, mes soldats, ma famille 9 pensent de même ; mes troupes augmentent, tous

• des hommes que vous estimeriez si vous les connais- » siez, tous d'honnêtes et exemplaires croyants! » On appela ses soldats les côtes d'airain j par allusion à leur imperturbable confiance en Dieu.

a Mes soldats ne font pas de moi une idole, » ditil dans une autre lettre au président du parlement ; « je puis dire avec vérité que ce n'est pas sur moi,

• mais sur vous qu'ils ont les yeux, prêts à com- » battre, prêts à mourir pour votre cause. Leur atta- » chement est à leur foi, non à leur chef. Nous ne

• recherchons que la gloire du Tout-Puissant ; le » Seigneur est notre force ; priez pour nous ! récla-

• mez les prières de mes amis ! » — a On dit que » nous sommes des factieux, » dit-il quelques jours après à un ami, a et que nous cherchons à imposer i par la force nos opinions religieuses, chose que » nous détestons et que nous abhorrons. Je déclare 1 que je ne pourrais me réconcilier moi-même avec » cette guerre si je ne croyais à sa légitimité pour » nous maintenir dans nos droits, et dans cette

• juste cause j'espère prouver que je suis un honnête » homme, au cœur sincère et droit. Pardonnez-moi » d'être importun. Je n'écris que rarement; cette » lettré me donne au moins un peu roccasion , au » milieu des calomnies qui nous dénaturent, d'épan- » cher mon cœur dans celui d un ami. »

Il raconte ailleurs à son coUègae Fairfax ime rencontre de ses troupes ayec un rassemblemeRt de ciubmen, parti neutre, mais armé, qui s'était formé par patriotisme pour se jeter entre les royalistes et le parlement, afin de sauver le pays des calamités qui l'ensanglantaient*

« Après les avoir assurés, » écrit Cromwdl, • que vous ne vouliez que pacifier le pays et que » notre ferme intention était d'empêcher to«!t^ » violence et tout pillage, j'ai renvoyé leursdépu'' » tés chargés de leur transmettre mes paroles. Ils » ont fait feu sur mes troupes. Je les ai fait charger ; » j'en ai fait prisonniers quelques centaines, et, » quoiqu'ils eussent été cruels envers les prisonniers » de notre cause qu'ils avaient pris eux-mêmes , je » les ai renvoyés libres comme des idiots. »

11 n'y avait déjà plus de transaction possible entre les deux partis extrêmes qui se partageaient l'Angleterre. Les royalistes ne pouvaient plus pactiser avec un parlement qui avait combattu le roi; les parlementaires étaient devenus des républicains par logique, après avoir été des factieux par colère. Les textes de la Bible contre les rois, commentés par les puritains dans les villes et dans les camps, républicanisaient le peuple et l'armée. La doctrine républicaine faisait désormais partie de la doctrine

GROMWELL. 71

religieuse. Cromwell, indififêrentpar sa nature à ces coatroverses purement politiques, ne pouvait assurer le triomphe de sa foi qu'en la remettant au gouyemement populaire. L'Eglise anglicane et la royauté se confondaient ensemble dans le roi Charles ou dans tout autre roi de sa race. Le puritanisme n'avait de garantie que dans la république. Le bon sens, de Cromwell le décida à détrôner les Stuarts pour intrcmiser le règne de Dieu. Sa conviction commençait à le rendre inexorable à tout esprit de pacification. Il marchait de victoire en victoire. Bien qu'il n'eàt pas encore le titre de général en chef du parlement, il en avait l'autcnrité sur l'opinion. Le parlement n'était vainqueur que là où combattait Cromv^^ : il renvoyait à Dieu toute la gloire et toute la joie de ses succès. « Monsieur, » écrivit-il après la prise de Worcester et de Bristol, « cette » affaire est une nouvelle grâce divine. Vous voyei » que Dieu ne se lasse pas de nous protéger. Je » vous le répète, que Dieu en ait toute la louange, » car tout ici est son ouvrage. » •

Chacun de ses récits ou de ses commentaires militaires atteste en lui la même confiance dans l'intervention divine. « Quiconque parcourra le > réeil; de la bataille de Worcester, » dit -il en ternodstaiit ce récit, « verra qu'il n'y a pas dans tout » ceci autre chose que la main de Dieu. 11 faudrait » être athée, • ajoute-t-il avec un redoublement de eonvîction, « pour né pas en c(Mivenir. Souvenez-

72 Vl£ DES GRANDS HOMMES.

1 VOUS de nos soldats dans les prières 1 C'est leur » récompense et leur joie d'avoir été les instru- » ments de la gloire de Dieu et du salut de leur

• pays. Il a daigné se servir d'eux : les hommes » employés à ces grandes choses savent que la foi » et les prières seules leur ont donné ces victoires

• et ces villes. Presbytériens, puritains, indépen- » dants, tous ont le même esprit de prières et de » foi, demandent les mêmes choses et les obtien- » nent d'en haut : en cela ils sont d'accord. » Quel dommage qu'il n'en soit pas de même » en politique I Dans les choses spirituelles, nous » n'employons envers nos frères d'autre con- » trainte que celle de la raison. Dans les autres » choses, Dieu a mis Tépée aux mains du parlement » pour la terreur de ceux qui font le mal. Si quel- » ques-uns essayent d'arracher cette arme des » mains du peuple, j'espère qu'ils seront confondus. » Dieu la conserve dans vos mains ! »

Dans l'intervalle de ses campagnes, Cromwell avait déjà marié deux de ses filles. La plus jeune et la plus chérie avait épousé. le répubUcain Ireton. Elle s'appelait Brigitte. Son âme exaltée et sa piété ardente la rendaient la confidente habituelle des pensées religieuses de son père. On retrouve dans quelques lambeaux de ses lettres à cette jeune

femme la préoccupation constaDte de son esprit, c Je n'écris pas à ton mari, parce qu'il me répond » des milliers de lettres pour une que je lui adresse. » Cela le fait veiller trop tard ; ensuite j'ai bien d'au- » très affaires à soigner maintenant.

» Votre sœur Claypole (sa fille aînée) est travail- » léepar des pensées de troublo ; elle voit sa propre » vanité et les torts de son esprit charnel, mais elle » cherche la seule chose qui donne la paix. Cher- » cher ainsi, c'est prendre la première place après » ceux qui ont trouvé. Toute âme fidèle et humble » qui cherche ainsi sera bien sûre de trouver à la » fin. Heureux qui cherche I Heureux qui trouvgl » Qui jamais a goûté la grâce du Seigneur sans » désirer d'en être inondé dans une pleine jouis- » sance? Mon cher cœur, sollicite avec ferveur que » ni ton mari ni rien au monde ne refroidissent ton » amour pour le Christ. J'espère que ton mari ne » sera pour toi qu'un encouragement à mieux ■ aimer et à mieux servir. Ce que tu dois aimer en » lui, c'est l'image du Christ qu'il porte dans son » être! Vois cela! préfère celai et n'aime tout le ' » reste que pour cela seul! Adieu, je prie pour toi 1 et pour lui ; prie pour moi ! ... »

Est-ce là le style d'un astucieux politique, qui ne se démasquerait pas même devant sa fille préférée, et dont les plus intimes confidences de famille ne seraient que d'indignes supercheries pour tromper un monde qui ne devait pas les lire de son vivant?

Ce mysticisme n'était pas isolé dans le général, c'était l'âme de l'armée. « Pendant que nous erea- 1 sions la mine sous le château, » écrit-il ailleurs, dans sa campagne d'Ecosse, « M. Stapleton pré- 1 chait, et les soldats qui l'écoutaient témoignaient » leur componction par des gémissements et par » des larmes.

» Ceci est une glorieuse journée, » dit-il après sa idctoire de Preston. o Que Dieu aide l'Angleterre à

• çépondre à ses grâces et à profiter de ses miséri- » cordes! »

Et après une autre défaite des royalistes, dans une lettre à son cousin Saint-John : o Je ne puis » parler, » écrit-il, comme oppressé de sa reconnaissance, « je ne puis rien dire. Mais sûrement le

• Seigneur mon Dieu est un Dieu grand et glo- » rieux I Lui seul est digne d'être tour à tour notre » crainte et notre confiance! On doit surtout 9 compter sur sa présence, il ne faillira pas à son w peuple ! Que tout ce qui respire loue le Seigneur! » Rappelez-moi à mon cher père, Henry Vane (son » collègue au parlement, enflammé du même zèle

• religieux et républicain) ; que Dieu nous protège

• tous! Ne nous inquiétons pas de ce que les

• hommes pensent de nos actions. Bon gré mal t gré, ils feront selon là volonté du souverala

maître, et nous, nous servirons les générations à Tenir. Nous attendons notre gloire et notre repos ailleurs. Celui-là sera durable. N'ayons souci de demain ou d'autre chose. L'Écriture a été un grand appui pour moi. Lisez Isaïe, versets 8^ 11, 14 ; lisez tout le chapitre. Un de mes pauvres soldats mourut à Preston. La veille de la bataille, étant malade et près d'expirer, il pria sa femme, qui faisait sa cuisine dans la chambre, de lui apporter une poignée d'herbe. Elle le fit; et, quand il eut cette herbe verte dans la main, il demanda à sa femme si cette herbe se dessécherait maintenant qu'elle était coupée. « Oui, certainement, lui répondit la pauvre femme. — Eh bien, » reprit le mourant, « souvenez-vous qu'il en sera ainsi de l'armée du roi !» Et il mourut en prophétisant. »

LU

H nomme les cœnbats un appel à Dieu. Il justifie le parlement contre ceux qui lui reprochent d'avoir porté trop loin la révolte par des raisons exclusivement reUgieuses. Il soutient ses amis dans leur lassitude de la guerre et dans leurs hésitations, par des motifs empruntés à la divinité de leur mission. Ce Mahomet du Nord a la résignation obstinée du Mahi^et de l'Orient dans les extrémités de sa fortune. Le rôle de martyr lui convient autant

que celui de vainqueur. Il est rassasié de popularité à la fin de ces années de lutte , et il ne s'enivre pas une minute de sa vaine gloire. « Vous voyez » cette foule? » dit-il tous bas à Vane, son ami, le jour de son entrée triomphale à Londres; ^ il y en » aurait bien davantage s'il s'agissait de me voir » pendre. » Soncœur est ici, sa gloire est plus haut. Nul ne juge mieux le peuple, mais, tout en le jugeant, il ne se croit pas le droit de le mépriser ; car le peuple estja créature de Dieu. Il ne veut le dominer que pour le servir, il ne rêve pas l'empire durable dans ses mains, il ne cherche pas à fonder une dynastie. 11 n'est qu'un interrègne. Dieu le retirera quand il aura achevé son œuvre et affermi sa foi par la liberté de conscience assurée à son peuple.

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