‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 2 sur 17 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Cependant la valeur du roi et la fidélité de ses partisans prolongeait la lutte avec des succès divers. La reine, son épouse, impatiente de revoir son mari et ses enfants, était débarquée en Angleterre avec des renforts amenés de Hollande et de France. L'amiral qui commandait la flotte du parlement, n'ayant pu empêcher le débarquement de cette princesse, s'approcha de la côte où elle avait touché terre et foudroya toute la nuit de ses bouleta la chaumière qui servait d'asile à cette héroïque princesse. Elle fut obligée de s'échapper à demi vêtue

des ruines de la maison détruite, et de chercher derrière uoe colline inhabitée un abri contre Tartillerie de ses sujets. Elle rejoignit enfin le roi, à qui Tamour rendit un heureux courage.

Dans une bataille à forces égales à Marston , il combattit corps à corps l'armée confiée ce jour-là à Cromwell. Cinquante mille hommes; enfants du même sol, tachèrent en vain de leur sang la terre natale. Le roi, vainqueur pendant la journée, abandonné le soir par ses principaux généraux et par une partie de ses troupes, se replia dans le nord. Dans sa retraite il osa attaquer encore l'armée du comte d'Essex, généralissime du parlement. Essex, surpris et vaincu, s'embarqua et re\int sans armée à Londres. Le parlement, comme les Romains, remercia son général de n'avoir pas désespéré de la patrie et lui rendit une nouvelle armée.

Cette armée, renforcée de celles de Cromwell et du comte de Manchester, dispersa celle du roi à Newbury. Essex, vainqueur, mais las des dissensions qui travaillaient son armée, fut remf)lacé par Fairfax, modèle de patriotisme, héros de bataille, mais incapable de diriger une grande guerre. Fairfax eut la modestie de demander Cromwell pour lieutenant et pour conseil. Ces deux chefs réunis ne laissèrent aucun espoir de reconquérir l'Angleterre au roi ; à peine y conserva-î-il un champ de bataille. Fairfax, Cromwell et Ireton, gendre de Cromwell, l'attaquèrent et le vainquirent à Naseby.

Les corps d'armée des derniers partisans de Charles

furent successivement détruits par FairCax et par

Cromwell.

Pendant que l'Angleterre échappait au rai, lui jeune héros, le comte de Montrc^e, relevait pajr ime conspiration chevaleresque et par une bataille he«h reuse la cause royaliste en Ecosse contre les factieux puritains de ce royaume. Les braves montagnards de Montrose, plus^ propres, comme nosYeQdéena^ à des exploits qu'à des campagnes, s'étant dis* perses après la victoire pour revoir leur famille, Montrose, attaqué par l'armée puritaine pendant leur absence , perdit en un jour le fruit de ses exploits. Bientôt traqué lui-même dans les montagnes^ où il se dérobait sous des déguisements à ses ennemis, il fut trahi par la beauté de son visage, reconnu, enchaîné et décapité. Sa mort fut aussi sublime quB son entreprise avait été héroïque : martyr de la fidé- Uté à son roi, après avoir été son dernier ami 1

Le roi, qui n'avait plus qu'une poignée de cavar liers autour de lui, écrivait à sa femme que, puisqu'il ne pouvait plus combattre en roi , il préférait mourir en soldat. U fit de nouveau partir eette épouse , son seul regret sur la terre , pour le continent. Il parvint à conduire les restes de son armée dans Oxford. lien sortit la nuit par une porte secrète,

accompagné seulement de trois gentilshommes, s'avança , sans être reconnu , jusqu'au sommet de la colline d'Harrow, d'où il contempla longtemps sa capitale^ délibérant en lui-même s'il n'y entrerait pas pour se remettre à la merci du parlement ou pour l'embarrasser par sa présence. Puis, changeant de pensée, il alla se jeter avec une feinte confiance dans l'armée écossaise, auxiliaire de ses ennemis , mais qui n'avait pas encore totalement abjuré comme les Anglais la fidélité à la couronne.

Les généraux dei'armée écossaise, étonnés de son apparition et n'osant du premier coup tromper sa confiance, lui rendirent les honneurs dus à leur roi et lui donnèrent une garde destinée à le surveiller phitôt qu'à le défendre. Ces honneurs lui déguisaient mal sa captivité. Des négociations s'ouvrirent entre le parlement et lui. Les conditions du parlement étaient une véritable abdication de la royauté. Elles rappellent la constitution de 1791, imposée à Louis XVI par l'assemblée législative et par les jacobins. Le roi les rejeta.

Pendant ces négociations, l'armée écossaise mar^ chanda lâchement la liberté du prince qui s'était livré à son honneur, et consentit à le vendre au parlement au prix de quatre-vingts millions, trafic judaïque qui déshonora ce jour-là le nom de FÉcosse. Le parlement d'Ecosse refusa d'abord de ratifier le marché, mais le parti populaire et fanatique du clergé écossais le fit ratifier. Charles T'

jouait aux échecs dans sa chambre, au moment où on lui apporta la dépèche qui lui enlevait la dernière illusion sur son sort. Il était devenu^ par Thabilude de l'adversité, si résigné et si maître de lui-même qu'il continua la partie avec une attention soutenue, sans changer de couleur, et que les spectateurs ne se doutèrent pas qu'il venait de lire son arrêt dans la lettre. Livré le soir même par les Écossais aux commissaires du parlement , il traversa captif, mais sans insulte et même &û milieu des témoignages de respect et des larmes de son peuple, les provinces qui le séparaient de Holmby, ville choisie par le parlement pour sa prison ; il y subit une captivité souvent brutale. Le parlement et l'armée, déjà divisés, semblaient se disputer sa possession. Cromvvell, qui trouvait dans l'armée un fanatisme égal au sien et qui cr^gnait que le parlement, maître du roi, ne fît avec la royauté un accommodement fatal à la république , seule garantie, selon lui, de la foi puritaine, fit enlever le roi à Tinsu de Fairfax, son général, par un de ses officiers à la tête de cinq cents hommes d'élite. Charles, qui attendait un sort pire pour lui des «oldats que du peuple, résista en vain à l'émissaire et aux ordres de Cromwell. Il suivit enfin à regret ses nouveaux geôliers. On le conduisit à l'armée anglaise, près de Cambridge.

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Le parlement, affecté de l'acte d'omnipotence de Tannée, réclama le roi. L'armée, déjà accoutumée à tout prétendre et à tout oser contre le pouvoir cml, se déclara tumultueusement contre le parlement et contre Fairfax, son propre chef, pour Gromwell, plus cher au fanatisme puritain et aux soldats. Elle marcha d'elle-même sur Londres, entraînant ses généraux dans sa révolte.

Le parlement,* tremblant, l'arrêta aux portes de Londres par une concession à tous ses caprices. De ce jour, le parlement, subjugué par l'armée comme le roi avait été subjugué par le parlement, ne fut plus que l'instrument de Gromwell. Il l'épura lui-même de ceux de ses membres qui avaient montré le plus de résolution contre ses troupes. Cromv^ell et Fairfax traitèrent le roi avec plus d'égards que les commissaires du parlement; ils lui permirent de voir sa famille et ses enfants les plus jeunes retenus jusque-là à Londres. Gromwell, qui avait lui-même des enfants et qui assista à Tentrevue de Gharles et de sa famille, versa des larmes d'émotion. L'homme en lui prévalait encore dans ce moment, sur le sectaire ; il ne croyait pas que sa cause eût besoin du supplice, mais seulement du détrànement du roi. 11 témoignait à son captif tous les respects et toute la compassion compatibles avec

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m VIE DES.taïAIW» SOMMES,

la sûreté de sa foi; il ne parlait qu'ayec une tendre admiration des vertus ^^sonnelles de Charles et des sentiments que la nature faisait éclater dans le père et dans L'époux. Charles, éinu.do!Cfifl['in»pfiiets obtenawt^ poitr! ainsi dire^ sa^ouniittaD te pymm, di6aità;Grottwett)età8e8'OffiQier8 : «'^omirMiem* » àrez parnéeeesitéèmoi^ imiftine'pannrBa^exMtQf » sans moi, tous ne parvi^odrei jamais à^ reoMib •i poser la naiioa 8tttesia«voyauté. BiLeroi espA* xeÀt mieux alors de llarmée qu* dii<parlraietttv On lui rendit; nue habitatioa my^le aui dtàteao d'Hasnplon*€ûurti II y fut^ quWiqù^ pnscnuiîer^ le GMiire et l'arbitre des négeetation» atreo lies^pvkiei* paux' parlia quivoulaient se fbràfier de sooi nma en l'enchaînant* à leur oause.

Ces trois partis principaux étaient: l'armée, b parlement et les Écossais. Cromwell et Irelon, son gendre, se oroyaîeiiit les plus sors de leur infiu^Ma siirle roi ; un accident les détrompa. Le roî^ arjiiant écrit une lettre secrète à sa femme, chargea un de ses domestiques de confiance de cacher cette lettre danS' la selle de son cheval et de la porter à Douvres, où des bateaux de pêcheurs servaient sa coiv respcNiidance avec le continent. Cromwell et Ireton soupçonnaient cette correspondance. Ils voulurent s'assurer par leurs propres yeux des sentiments intimes du roi. Instruits du départ du messager e* de la- cachette où il avait enfoui la lettre du roi, ile montèrent à cheval et^e rendirent la nuit à Windsor ;

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ityrpBéoédèMtitde qoelqiiM iiMres le {MUMige de VéaàÉmàm ôà im«

% ^u) cbèeêndlniès ^ÉHs^utohAlelkm, ôt nous

• ylièmesde U bière une partie de la nuU^ » dit plue tard C^aiwell^ t jusqu'à ce que notre ^pion ^int

• Dou6a\ét*tir que ie^oiessager du roialbit.passer. ^iNi9u6 nou8 levânee^nous bms avançâmes nos » sobres BUS Tare cet homme, nous lui dîmes que » nous aTÎens Tonlre de visiter tout ee qui entrait ft dans rfaètellerie ou en sortiàit. Nous laissâmes

• rhomtnedans là rue, nous portâmes la selle de ft son obeval dans la salle où nous avions bU, et, t l'ayant ouverte, nous y primes la lettre, puis t nous rendîmes la selle au messager, sans qu'il » se doutât qu'elle avait été fouillée ^ 11 repartit, » croyant emporter son secret. Après son départ, » nous lûmes la lettre du roi à sa femme. 11 lui « disait que toutes les fa'ctions cherchaient à l'afr-

• tirer à el)es, mais qu'il croyait devoir conclure

• avec les' Écossais plutôt qu'avec les autres. Nous » retournâmes au camp, et, voyant que nous » n'avions rien à attendre du roi pour notre eauae, » nous réBolûmes de le perdre. »

La Ifardë fut doublée. Le -roi la t]Nim()a : suivi éeulenaent de Berkley et d'Ashburnham, ses deu& eoafidetitls, il traversa de huit la forêt de Windsor

et marcha vers le bord delà mer, où le bâtiment qm devait l'attendre ne se trouva pas. Il chercha mi asile sûr et indépendant dans la petite île de Wi^t, dont le château fort, commandé par un officier qu'il crut dévoué, lui promettait sûreté; il espérait traiter librement de là avec son peuple. Il s'aperçut trop tard qu'il y était prisonnier dans le château dont il s'était cru le maître. Le gouverneur obéissait en apparence au roi, en secret au parlement.

Charles y passa l'hiver en négociations avec les commissaires envoyés par le f)ft*lement. Pendant ces négociations vaines , Cromv^riSil, Ireton et leurs officiers les plus fanatiques, inquiets de ces transactions, se réunissaient à Windsor, dans un conseil secret, et après avoir, dans leur fanatisme, imploré avec prières et larmes les lumières célestes, prenaient la résolution de proclamer la république, de juger le roi dans un tribunal d'État, et de l'im* moler, dirent-ils, au fialut du peuple. « Point de » paix, » s'écria Cromwell, o pour la nation, point » de sécurtié pour les saints , tant que ce prince, » même dans les murs d'une prison, sera Tinstrù- » ment des négociations des partis, l'espérance » secrète des ambitieux, l'espoir ou la pitié des » peuples. »

Une religion implacable inspira les fanatiques, la peur inspira les lâches, l'ambition inspira les audacieux, et la passion de chacun passa aux yeux de tous pour la réponse du ciel. Le crime fut résolu

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d'une voix unanime. A dater de ce jour, le crime, déjà acccmipli dans la pensée de Cromwell, sembla visiblement égarer son âme, enlever l'innocence à sa religion, la sincérité à ses paroles, la piété à ses actes, et mêler fatalement, dans toute sa conduite, l'astuce de Tambitieux et la cruauté du meurtrier à la superstition du sectaire. On ne lit plus dans son âme avec clarté ; il devient obscur et énigmatique pour les autres et pour lui-même. On flotte entre le fanatique et l^assassin. Jusfe punition d'une résolution crimin^^i prend l'intérêt de sa cause pour un droit de.vie et de mort sur sa victime , et qui emploie le meurtre pour faire triompher la vertu 1

Au moment où les conjurés militaires de Windsor prononçaient l'arrêt de Charles, lui-même le prononçait dans l'île de Wight en rompant les négociations trop exigeantes avec le parlement et en refusant de signer l'avilissement de sa couronne. De ce jour, on ne lui déguisa plus la captivité sous les honneurs et sous les respects. Enfermé comme en un cachot dans la chambre d'un château fort, privé de toute communication avec ses amis, il n'eut pour tout serviteur et pour toute consolation, durant un long hiver, qu'un pauvre vieillard inva- Ude qui venait lui allumer son feu et lui apporter

sa noumture. C'est pendaint cette longue 'letân^ë solitude, en face de sa destinée et au bruit des t*h gués de TOcéan, qu'il foftifia par la rdigton me âme déjà forte^ quoique tendre, et qu'il «e 'îMidil égal à la mort que tous les partis traaiaîeQt contée lui. Sa \ie était deyenue le gage que thâqite =f«tiieti craignait de laisser à la faction contraire. 9iuUe<4e ces factions ne hc^'ssait l'homme, et toutes aapt** raient à se défaire du roi. Sa mort, comme eelle des proscrits d'Antoine, d'Octave et de Lépide à Rome, fut le sacrifice mutuel gbie se firent dbs, ambitions ou des lâchetés opposa. Une autre fiM>tion plus radicale, celle des nivèleurs^ les commua nistes religieux du temps , se levait déjà dabs les troupes de Cromwell. Armée, à son exemple, de textes de la Bible et de l'Évangile interprétés par eux dans le sens de l'égalité absolue des conditions et du partage des dons divins sur la terre, cette faction, que Cromwell avait suscitée à son insu, fut étouffée énergiquement par lui dans le sang de quelques-uns de ses propres soldats. A mesure qu'il se rapprochait du pouvoir et qu'il exerçait^le commandement, le sectaire en lui faisait place ati politique. L'esprit de secte disparaissait dans son âme sous l'esprit de domination. Il reléguait dans le ciel des théories saintes par leurs aspirations ^ mais inapplicables dans les sociétés humaines. Son bon sens lui révélait la nécessité du commandement et la sainteté de la propriété, ces deux instinote et

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l'Étal 0t de U famillo. Il entra dans Londres, fit purger une seccmde fois le parlement, parle colonel Prîde, dee tnembres qui lui résistaient, et proclamer la république sous le nom de ConventioQ du Peuple.

L'àniiée Bt le parlement, à Tinstigadon des puiitûns et des répuUi<taiû8, se décidèrent à faire le procès du toir. CromweU parut encore hésiter da^nt Ténimniié de l'attentat. Il reprit son siège au «pavlettiént, et, dans un discours d'inspiré plutôt que de politiqu^^ parut céder à un ascendant sur naturel en conseplant au jugement du roi. « Si • quelqu'un, » dit-*il avec une émotion qui ressemblait à la démence, « si quelqu'un m'avait proposé » Yolontairement de juger et de punir le roi, je » l'aurais regardé comme le plus grand des traîtres. » Mais, puisque la Providence et la nécessité nous » imposent ce fardeau, je prierai le ciel de répan- » dre sa bénédiction sur vos conseils, quoique non » préparé moi-même à vous donner mon avis » Bur cette capitale mesure. Vous confesserai^je , » igouta-t'-il avec une attitude d'humiliation inténeure, « que moi-même, lorsqu'il y a peu de temps » entore je présentais des pétitions pour la con- » Bôfvafion de Sa Majesté, j^ai senti ma langue qui » «e collait à mon palais? J'ai pris cette sensation » surnaturelle pour une réponse que le ciel, qui » 4f6jetaitle roi, faisait à ma supplication I... »

^ inot rappelât Y Aléa jacta est de Géâkr en

poussant son cheval dans le Rubicon. Mais le Rubicon de Cromwell était le sang d'un innocent et d'un roi, vet^sé par le crime et par l'ingratitude de son peuple.

Le parlement, entraîné par l'animosité et par la véhémence de la passion commune, vota le jugement. Le colonel Harrison, fils d'un boucher, homme brutal de cœur et sanguinaire d'habitudes; alla chercher le roi à l'île de Wight, comme une victime pour l'étau. Charles, en passant à Windsor, sous l'ombre du château royal d|g^s pères, entendit une voix éplorée qui lui criait à travers les barreaux d'une prison : « Mon maître 1 mon cher » maître! est-ce bien vous que je revois ainsi? » Le roi reconnut dans ce prisonnier un de ses vieux serviteurs, Hamilton, réservé à l'échafaud comme lui. « Oui, » lui répondit le roi, « c'est ce que j'ai » toujours voulu être pour vous ! » Le féroce Harrison ne permit pas un plus long entretien au roi et au serviteur. Il força le roi à marcher plus vite; Hamilton le suivit des yeux, du geste et de la voix.

Une haute cour de justice , composée de trois cent trente-trois personnes, mais où il n'en siégea que soixante et dix, attendait le prince à Londres, Il fut logé dans son propre palais de White-Hall, converti en prison. Les yeux avaient peine à reconnaître la noble figure de ce prince, empreinte toutefois de tant de grâce, de majesté et de sérénité. Depuis sa captivité solitaire dans le château

de rile de Wight, il ayait laissé croître sa barbe, et TcNubre de son cachot semblait avoir pâli son front. Il portait d'avance le deuil de sa propre vie. n avait cessé d'espérer de la terre, et ses regards, comme ses pensées, ne se tournaient plus que vers Tétemité. Nul ne fut jamais plus préparé à l'iniquité ^8 hommes.

Les juges s'assemblent dans la vaste salle gothique de Westminster, palais des Communes. Au premier appel des membres qui devaient composer le tribunal, lorsqu'on appela le nom de Fairfax, absent, une voix sortie de la foule des spectateurs répondit : • Il a trop de sens pour être ici I » Lorsqu'on lut l'acte d'accusation contre le roi, au nom du peuple dC Angleterre ^ la même voix cria : « Pas » d'une dixième partie du peuple! » L'officier de l'armée qui commandait la garde dans la salle ordonna de faire feu sur la tribune d'où partaient ces démentis à la nation. En recherchant les coupables, on découvrit que cette voix était celle de lady Fairfax, épouse du généralissime Fairfax. Cette femme, d'abord entraînée comme son mari dans la cause du parlement par esprit de parti et par attachement à son mari, frémissait maintenant, comme Fairfax lui-même, des conséquences de son entraînement, et rachetait, par le courage de son indignation et de sa pitié, le malheur qu'il avait eu d'amener la victime au pied des juges.

90 VIE DESGRAKDâ'OOMMES.

nifiii

iLe roi entendit luette prôtestatieii «dé 'fspeiitîr^ pcurdonna dans «on eœur à f airfiML des ^v w t t t w s qu'il n'avait pas touIu poMser jusqu'à la «iwiiî même jusqu'à la dégradation. On lui kif Mil lUsto d'^tecusation, fiMraiule banafo, où les mots de-traître, de meurtrier etd'eanemi pubtic MrfOikità tous les partis d'injure et de crime pour les mcUaite vaincues. Il les écoula lavec la supériorité- ealtne de l'innocence. Préoccupé surtout de l'idée -de M ptt avilir la majesté indélébile des rois dont il se ^oyiSt dépositaire et comptable à la* constitutîoû et à tous les rois, il répondit qu'il ne ^ 'abaisserait ptts à se justifier devant un tribunal de ses sujets, tribunal que la religion, comme les lois de l'Angleterre, lui interdisait de reconnaître.. « Je laisserai doii6 è » Dieu, » dit-il en finissant, « le soin dema justr- » fication, de peur qu'en ratifiant en vous par meë » réponses une autorité qui n'avait d'autre fonde** » ment que celk des voleurs «t des pirates, je Aè » m'attire dans la postérité le reproche d'avoiriraU » moi-même la constitution, au lieu de me > foire » estimer et applaudir comme son martyr. »

Le président Bradshaw réfuta cette noble récâ^* sation du roi comme un blasphème ; ses paroles^ auxquelles la haine enlevait jusqu'à la dignité tt la justice, mêlèrent l'insulte des sujets révoltés à

6II01IWBLL. M

HaqMMttfiUtér âmijHgm. Lcb groupe» <fe aoldats éntf Otomwettivraîtieiiloiir^ le^pariement in^^ ImmÊltnif^.èB BnMhbjLWLOODlre oeltn<|Qi aurait été kvYiToîielt qui «était aujouid^tti levnr Taîoeui Au iMQfnaBt*«à€hari6»v ramené à Winte-Halle, trarei^ sait» leura^ mngft^ ila poMaètenti die oria de mort ooBiier lui et tei eraohèreiit au \îaa^. Charlea^ sama a'irritevw s^humiUertdeces preianationadu rang^ du:iiiattieurdaBaatt petaonne^ lewlea^yeux au<mi et &: »t appel rérigné am mèmea outragea soufferts areo'paAîenee par^FHomme-Dieu dont il professait lailcûi iiOeraonl là lea soldats^ » dh-ii à oeux) qui l-aceompa^oaiént; «pauvres mereeDaires, soldés pour •i me^mandire^aE^ourd'lim, et' qui maudiraient de^ H' mam iMra diels aatuels s'ils Paient sdldés pour •'Siaicafiise! »La^Yer6atiUtéde l'armée, instrument alter&atif de tous les partis ^ avaât Arappé vivement se» espril depuis la révolution et lui inspirait plus de pitié que décolère. Cependant un seul soldat de eea détaehraoïents^ protesta contre la lâcbeté des autipe». Ed voTunt passer devant'lui son roi décou*'ronné, il se- jeta à genoux et invoqua à haute voix le det sur « la majesté dégradée de cette tête royale. » Les officiers , présents à cet acte de pieuse compa$si<y& d'un simple soldat pour l'infortune de son souverain, frappèrent le soldat de leurs épées et punirent la pitié et la prière comme deux crimes. Charles détourna les yeux de cette scène de férocité : « Quel supplice 1 » dit-il, « et pour quelle faute 1 »

Le peuple, entièrement comprimé par l'armée de Cromwell , demeura spectateur immobile du procès, se bornant à exprimer par une tristesse morne et par le silence la répugnance et la douleur qu'inspirait cette tragédie à la nation. On espérait que l'armée, après avoir obtenu la condamnation, épargnerait à l'Angleterre la honte du supplice. Mais le roi lui-même n'espérait plus rien des honmies. Les républicains ne voulaient pas consacrer, par une indulgence qui aurait paru une superstition monarchique, les droits des enfants à la couronne. Cromwell cependant ne se faisait aucune illusion sur le retour inévitable de la monarchie après une éclipse plus ou moins longue. Il avait trop d'intelligence des hommes pour se flatter de fonder luimême une dynastie de son sang; il avait même trop de désintéressement religieux pour désirer cette gloire. La gloire courte de la terre disparaissait trop à ses yeux devant celle du ciel. L'ambition féroce de son salut éternel et du salut de ses frères était au fond sa seule ambition; mais il voulait que la république , cimentée par le sang du roi et intimidant par ce sang les entreprises monarchiques, durât du moins le temps nécessaire à fonder la liberté religieuse assez solidement pour que le catholicisme ou l'Église anglicane, ramenés parla royauté dans les trois royaumes, ne pussent plus prévaloir contre les libres croyants. Tout dans les lettres , dans les confidences et dans les couver-

sations de Cromwell avec sa famille à cette époque, atteste que ce fut là son unique pensée en livrant Charied P à la mort. C'est ce désintéressement surnaturel de lui-même dans cette crise de sa vie qui lui voila Tiniquité et la férocité de l'acte, et qui lui donna, une fois son inspiration interrogée et obéie , cette sérénité et cette quiétude implacables de visage et de paroles que les historiens ont prise pour cruauté et qui ne fut que fanatisme. Ce fanatisme tranquille, que M. Yillemain appelle éloquemment la gaieté du crimc^ se signala par les mots et les gestes les plus révoltants de cynisme pendant les derniers jours du procès. Le sectaire soldatesque y remplaça entièrement Thomme de chair et de sang dans Cromwell. Mari tendre pour sa femme, père de famille amolli jusqu'à la faiblesse pour ses enfants, il n'épargna ni le mari, ni le père, ni les enfants dans la victime qu'il offrait à^ Dieu comme un chef de l'ancienne loi, à qui un prophète implacable de la Bible aurait ordonné le massacre d'un roi ennemi de son peuple. La férocité de ces temps bibliques avait tout entière transpiré de son livre sacré dans son cœur. Il tenait le couteau d'une main aussi obéissante qu'il avait tenu l'épée. Le meurtre de Charles F*" fut un meurtre moins anglais qu'hébraïque: Cromwell accorda avec peine à son roi le sursis de trois jours que Charles avait imploré après son arrêt pour se préparer à la mort et pour consoler lui-même sa femme absente et ses

m VIE DES «RAmiS; HOMMES.

enfante préoeiitsi. Il tronps^ pour de miaéradbto» 6t irwîqtiea siibtearfùgM> U pitié el: l'indéoision dm jBjénéraMx mœin endureis. que hâ, et qui lui rapnfr simtaîeBt 1-éofMpRiité^ l^nnlilité^ la iarbarie de llwé^ cution. Il éluda, égriemeni les. wpplieatien». dip ambaasadeiirs élranf^ro^qui lui<offraieQt de mckwter la viede Charhe par les pkw larges eompensa^ tiens d'aUiance et de* tribut envers l'ÂDglelerre et enveralui. 11 déjoaa iapituyablement riDèereeatieii dte.cokmel, son prociie parent, sîr Jol» CbremwalL 11 répondit à tous par romcW et rinsptrattoB cni^ suites de nouYeao dan» ses prière», en répendant toujours, dit-il, malgré ses larme», par* le mot du fanatisme : La mort! Un autre de sespaarento, le colonel Ingolshy, étant entré par hasard dana= la salle où les officiers signaient Tarrét du parlement et se refusant à signer un arrêt qui réyoltait sa con* science, Cromwell se leva de son siège, et, enlaçeat Ingolsby dans ses bras comme si la mort du roi eét été une facétieuse jovialité des camps dans laquelt on emploie une douce violence, il entraîna le nel vers la table, et, conduisant la plume dan» i main, il le contraignit en riant à signer. Quand te eurent apposé leurs noms de gré ou de force sur h papier, Cromwell, comme s'il n'eût pu contenir sa joie, arracha la plume des doigts du dernier des offr ciers, la trempa dans l'encre et en barbouilla joyeusement le visage de son voisin, sans songer ou en songeant peut-être que cette encre était le sang de son roil

<immppi«A..

•UfK

JâKiais nn.iitàmatjmir ne MK)ntM'd^ k tteuHrier et •daûsJa tÎ0iiineile co»lra6t8*tDli«àA £éromté cki*faoiitique*et4A«Aiiit«té dc^rhomme ^éxih tablemeni pî<eux. PendMii queCiwfnweU ymaît aiMi avec le:^kièW^ kstroM joura 4e rarais aceordéssfli r(Àp9kr \edecof^am de la justiee palitiqve démoîkient à la terre%otttee que le €«ur d'un m, dm homme, d'un maii, d'un père, d'un-^èhréldeii, peut contenir d'héroïsfiie ,) de tendresse mule, «k réngnation, d'^eepéraneee îmmeiHeUee et de sainteté. Ces jours et cesunits supiâmes^'Charies le» employa umqyie^ ment, niiHile par minute , à vivre jusqu'au torme, avec la «érénité oaptur^lie d'un 'sage dont la vie eatîàre n'eût été que r^ppreûtiesage de la mort ou d'un hommie qui aurait <u ia sécurité d'une iM^e tie devant lui. Les entretiens résijçnés ^ les etestiees rpieus^ les exannens «évères, isasis inda^ fStwùê «imme sans faiUesse^ de sa eonseience, lesoPi^pwds dur 8a< conduite passée, le remords d'a^ vrâr livré Straiïbrd pour fra&chir une difficudté de r^gae<qu'il retrouvait. plus inévitable et moins glo^ rieuse à la fin, les préocci^tions royaies iKtipatrio^ tiques sur le sort futur de ce royaume qu'il allait laisser aux hasards d'un sombre avenir, enfin les retours de l'amant sur une épouse jeune, belle, toujours adorée, et les retours du père sur les en-

fants en bas âge qu'il laissait en Angleterre entre les mains de ses implacables ennemis, remplirent ces jours et ces nuits funèbres de soucis, de prières, de larmes, de recommandations de son âme à Dieu, mais surtout. de paix, de la paix d'en haut, qui descend à travers la voûte des cachots dans la conscience de l'innocent et du juste. De toutes les agonies historiques et modernes, en y comprenant l'agonie de Louis XVI au Temple, celle qui ressemble le plus à la fin d'un philosophe antique, c'est la fin dé Charles ¥^. La royauté et la religion ajoutent même à ces deux morts quelque chose de plus auguste et de plus divin qu'aux morts philosophiques de l'antiquité. Le trône et l'échafaud semblent avoir entre eux un abîme plus incommensurable à franchir que Tintervalle entre la vie et la mort ordinaires. Plus on quitte de grandeur et de félicité humaines, plus on est admirable de tout quitter avec ce sourire de paix. Mais, quoique la vertu soit égale dans ces deux rois, celle de Charles V est plus éclatante, parce que Charles 1" était héroïque et que Louis XVI n'était que saint. Il y avait dans Charles V la force d'un grand homme, il n'y avait dans Louis XVI que la rési gnation d'un grand martyr.

GROMWELL. 97

La nature cependant (et c'est là le sublime par thétique de ses dernières heures, car rien n'est beau en dehors et au-dessus de la nature), la nature combattit, mais sans vaincre en lui le courage, quand il fallut dire adieu à ses chers enfants. C'étaient la princesse Elisabeth, le duc de Glocester et le duc d'York, à peine en âge de bien pleurer le père qu'ils allaient perdre. Leur mère avait enlevé les autres ainsi que le prince de Galles au parlement. Elle les gardait en France pour remplacer un jour sur le trône et pour venger leur père. Sa fille, la princesse Elisabeth, était la plus mûre de raison et de sentiment pour ses années. Les vicissitudes, les fuites, les captivités , les larmes intérieures de sa famille, dont elle avait été témoin depuis le berceau, avaient avancé son intelligence par le malheur, qui est une précoce maturité du cœur dans les enfants. Son père se complaisait à retrouver en elle la grâce et la sensibilité de sa mère absente. Elle la remplaçait dans la confidence du mourant. 11 se plaisait à croire qu'elle retiendrait toutes ses pensées et qu'elle les transmettrait toutes chaudes de ses dernières tendresses à sa chère épouse. « Dis-lui bien, » recommandait-il à sa jeune fille , « que , pendant » tout le cours de notre union, je n'ai jamais

m VIE DES GAAKJdâ AOMMES.

» manqué, même en idée, à la fidélité que je lui » dois, plus par prédilection que par devoir, et » que mon amour durera autant de minutes que » mon existence. Je finirai de Tain^âr ici-bas pour » recommeacer de Taimer dans Téternité ! »

Puis, prenant le petit duc de Glacester, Agé xie cinq ans^ sur ses ^enoux^ et voulant ^aver par une image tragique dans l'esprit de Tenfant la recommandation qu'il adressait en kd à tous ses fils : « Mon enfant, » lui dit-il gravement, « ik vont » couper la tète à ton père I » Cette image, en effet, étonna et attira les regards de l'enfant sur le visage de son père. « Oui, » poursuivit le roi en insistant pour bien imprimer le souvenir par l'horreur dans sa tendre imagination; « oui, ils vont me » couper la tête, et peut-être voudront-ils te faire » roi. Mais fais bien attention à ce que j'ajoute : » tu ne dois pas être roi aussi longtemps que tes » frères Charles et Jacques seront en vie. Ils cour » peront la tête à tes frères s'ils peuvent mettre la » main sur eux, et peut-être qu'à la fin ils te cou » peront la tête à toi aussi. Je t'ordonne donc de » ne pas souffrir qu'ils te fassent roi I » L'enfant, qu'une scène si lugubre et une recommandation si solennelle semblèrent illuminer d'une lumière et pénétrer d'une obstination d'obéissance supérieure à ses années, répondit avec un geste précoce de i*ésolution : « Non, je ne le serai pas I Je ne le serai » jamais, je me laisserai plutôt déchirer en mor^

QROVfVfBLL. «0

* oeauxl t Charleft cvut^ntrevoûr dm» oM héroïsme d'une Toionté d'eDfant une intervention divine qai lui assurait par la voix de eus jeunes 6tres l'inno^ cence et la probité de sa race dam la compétition de son trôneaprès hii. 11 pleura de joie en ruttiettailt le«duc de Gloeeater entre les bvas des geôliers.

Lltl

'On entendait de sa chambre, dans le palais de While^HaU, les coups de mMteau des ouvriers qui enfonçaient les cloue elles chevilles de la charpente de Téi^hàfaud, dressé nuit et jour avec grande hâte eontre les murs du palais. Ces préparatifs, qui mu^ tipliaient en lui la sensation de sa mort par chacun de ses sens, n'abrégeaient point son sommeil et n'interrompaient point ses entretiens. Le jour du supplice, en se levant, le trouva debout. 11 appela Herbert, le seul serviteur qu'on lui eût laissé, et il lui recommanda de donner plus de temps et plus de soin que les autres jours à sa toilette, afin que son extérieur participât par une apparence de foie à une si grande et si heit/reuse solennilé^ dit^il, celie de la fin de mes peines ici^èas et de tfnjon entrée dans rétsmité. Il passa la lûatinée renfermé et eniprièred avec l'évêque de Londres, le vénérable et éloquent Juxton, homme digne par sa veriu et aa piété de comprendre, de servir et d'égaler une telle mort. Leurs entretiens furent déjà dans ie

ciel. Les officiers de Cromwell les interrompirent pour annoncer que l'heure du supplice avait sonné et que l'échafaud attendait sa Victime. Jl était adossé au palais, en face de la grande place de White-Hall; on y passait de plain-pied par une fenêtre de la galerie du palais. Charles y marcha d'un pas assuré et lent, qui ne hâtait ni ne précipitait le moment suprême, comme s'il eût craint de devancer ou de retarder par un mouvement volontaire l'heure de Dieu. Une haie profonde d'officiers et de soldats de Cromwell entourait l'échafaud. Le peuple de Londres et des provinces voisines couvrait la place, les toits, les arbres, les balcons de toutes les parties de la ville d'où l'on pouvait dominer le lieu de l'exécution : les uns pour voir, les autres pour jouir, le plus grand nombre pour frémir et pleurer. Cromwell , sachant l'horreur générale qu'inspirait à la plus grande partie du peuple un supplice considéré comme une sorte de déicide, et voulant prévenir l'effet que les paroles suprêmes de Charles pourraient produire en sa faveur sur la multitude, avait placé à dessein la foule des citoyens au delà de la portée de la voix. Mais l'échafaud a des échos qui font retentir jusqu'aux extrémités de la terre et des temps les dernières paroles et les derniers soupirs. Le colonel Tomlinson, choisi par Cromwell pour garder le roi et pour le conduire au billot, avait été transformé par le spectacle continu de l'intrépidité, de la rési-

CROMWELL. iOl

gnation et de la majesté du roi. Le geôlier était devenu l'ami et le consolateur du captif. .Les o£Elciers qui entouraient Tomlinson avaient éprouvé pour la plupart ce ramollissement de haine et ce culte involontaire pour l'innocent condamné que la Providence réserve ordinairement aux mourants, comme le dernier adieu de la terre et le pressentiment de la justice tardive des hommes. Ce fut au miheu de ce cortège d'ennemis adoucis ou d'amis en pleurs que Charles, debout et plus roi que jamais sur les marches de ce trône étemel, prit la parole réservée en Angleterre au mourant qui a le funèbre privilège de parler le dernier dans sa cause.

Après avoir justifié pleinement son innocence et même démontré qu'il n'avait jamais fait qu'accomplir son devoir de roi en prenant les armes lorsque le parlement les avait prises lui-même, et cela pour défendre dans la prérogative royale une partie fondamentale de la constitution dont il était responsable envers ses successeurs, envers son royaume et envers Dieu lui-même, il reconnut avec une humilité toute chrétienne que, s'il était innocent devant la loi des crimes pour lesquels on le faisait mourir, il ne l'était pas devant sa propre conscience de faiblesses et de fautes justement expiées par la mort qu'il acceptait sans murmure. « J'ai ratifié lâchement, » dit-il en faisant allusion à StrafiTord, a une injuste sentence, » et la sentence injuste que je vais subir est un » juste châtiment de mon Créateur qui me frappe

» ile \sL même, feiùjQ doDiJ'ai.frappé jminnooftutl »«Je ne readâilonc perftoime d'exttse tous re^poii^ B niable de la uiortàlafueUe je suis caiidainné^iiar » la justice diviue, ^qui me sert pour sou înstru- » meot de riojustice iiumaine. Je remets eotièce- » inentiiion&aDgà\ous et àlIlD^peujlle,uedemaJ>• » dant d'autre compeusation à mon supplice que » le retour de ce royaume i. la paix et à la fidélité » qu'il doit à mes eu£ants. « Les pleurs coulâl^t de tous les yeux, à ces paroles. Il les termina, par un adieu à ceux qui furent ses sujets, par une invocation à celui qui allait être son vrai juge, incorruptible et miséricordieux à la fois. On n'entendait que des sanglots dans les intervalles de ses épanchements suprêmes. 11 se tut. Celui qui l'assistait à la mort, ré\êque Juxton, son ami, au moment où Charles s'avançait déjà vers le billot, lui dit : • Sire, » il ne vous reste plus qu'un dernier pas pénible et » répugnant à la nature, mais court à faire! Son- » gez qu'en une seconde il va vous conduire bien » loin, c'est-à-dire de la terre au. ciel, et que là » vous allez trouver dans une joie infinie etinépui- » sable le prix de votre sacrifice et la couronne qui » ne tombe plus !» — a Ami, » reprit Charles en l'interrompant pour achever lui-même avec xm calme parfait Texhortalion de son dernier ami, «je » passe d'une couronne corruptible à celle dont » aucune corruption ne peut approcher, et que je » âuis. assuré de posséder à, jamais sans trx)uble! »

B* aJîait coHlfmier , fôretjuc , apcrccnrant un dès assistants qni' maniait ma:ht(h*oitement là: hache de Pexfeutenr couchée à côté du billot, et qui risquait enrébréchant dte muhiplîcrles sensations du coup, « IVe touchez pas à là hacht! » lui cria-t-il* à\me TDÎx forte et \ihrante. 11 pria encore un moment à voix basse, puis, s'approchant de ré\6que Juxton pourTèmbrasser, il hri dit, en lui secouant la maîn avec force conïme pour mieux graver une recommandation dans sa mémoire , un seul mot : « Rein member! » c'est-à-dire « Souvenez-vous !" n Ce mot éùîgmatique , qu'on interpréta phis tard dans des sens mysiérieux et fôicés, n'était que la recommandation d^"à adressée à Juxton par le roi d*brdonner à ses enfants, quaoïd' ils seraient grands et s'ils redeYenaîent rois, de pardonnera ses ennemis. Juxton Itd fit une muette inclination de tête , qui était le serment de tenir sa promesse. Le roi s'agenouilla et courba tranquillement sa tête sur le billot. Deux ïommes masiqués, qu'on a supposé avoir été Cromwell et un de ses généraux affîdés , s'emparèrent alors de Charles et le disposèrent respectueusement pour le supplice. L'un d'eux, levant la hache, lui trancha la tête d'un seul coup; l'autrje, relevant la tête qui roula dans le sang sur les planches de Téchafaud, la montra au peuple en s'écriant : o Voici B la tête d'un traître! »

Un immense murmure, premier soulèvement de la conscience du peuple, s'éleva de la fouie innom-

i04 VIE DES GRANDS HOMMES

brable des spectateurs à ce cri, outrage qui dépassait la mort même. Les larmes du royaume.protestèrei^t contre la férocité des bourreaux de l'armée. L'Angleterre crut sentir sur elle le. crime et les peines futures d'un parricide. Cromwell fut tout-puissant, mais odieux. Le meurtrier en lui s'associa dans l'imagination publique au politique et au héros, La liberté ne pouvait plus se plier volontairement sous un tel homme qui avait consterné ainsi sa puissance et sa mémoire. 11 ne pouvait plus gouverner que par l'armée vendue et complice à sa solde, parce que l'armée sert et ne discute pas, et que sa troupe de séides rassasiés n'avait plus que sa solde pour conscience. Il était conduit à la dictature par son crime. Le parlement était déjà trop plié à la volonté de l'armée et trop antipathique au sentiment pubUc de l'Angleterre pour rien contester à Cromwell. Afin de s'assurer un protecteur, il était forcé d'accepter un maître : il vota la suppression de la monarchie, mais non de la servitude. On fut embarrassé des enfants du roi. On délibéra si on ne mettrait pas la princesse Elisabeth en apprentissage chez un fabricant de boutons de la cité ; mais l'enfant chérie du roi, plus avancée dans la douleur que ses frères, mourut de saisissement du supplice de son père. On remit le duc de Glocester à sa mère.

Un livre terrible, ouvrage et justification posthume de Charles P% intitulé LkonrBasilikij sortit comme une voix souterraine de la tombe à peine refermée du roi et troubla jusqu'au délire la conscience de l'Angleterre. C'était l'appel de la mémoire et de la vertu à la postérité. Ce livre, répandu à profusion dans le peuple et dans toute l'Europe, élevait un second procès , procès étemel entre les rois et leurs juges. Cromwell, intimidé par l'immense murmure que ce livre souleva contre lui, chercha parmi les républicains ses amis la voix d'un vivant assez forte pour contre -balancer celle du mort. 11 trouva Milton, le plus épique des poëtes et le seul immortel des républicains de l'Angleterre. Milton revenait d'Italie ; il y avait respiré , avec la poussière des Brutus et des Cassius, les miasmes de l'assassinat politique, justifié, selon lui, par la tyrannie. 11 y avait contracté dans ses commerces littéraires avec les grandes mémoires populaires de l'antiquité la noble passion de la liberté républicaine. 11 vit dans Charles 1" un tyran, dansCromwell un libérateur ; il crut servir la cause opprimée des peuples en combattant le privilège de Tinviolabilité de la vie des rois. Mais il eut ici la lâcheté de plaider la cause du meurtrier contre celle de la \ictime. Son livre sur le régicide consterna le monde.

f06 VIE DE&GRAim» HOMMES.

Ce sont de ces questions qu'on ne sonde qu'avec le glaive, jamais avec la plume. Toutes les fois que la mort d'un seul par tous est au fond d'une polémique, Ifc' mort' est Iftcëe quand elle n^èsC pas eriminelle, et'lTioraraeJêisteet générein s'^tetièiirt égaloaaeirf, on par •équité', ou par clémence, de Ea justifier; Ee ïrvre de Mlltonr, payé par la recennsâssanee dfe 6ït)mweM et' par la place de- secrétaire dû nouveau conseil' d*État sous- He goiiTememenf répubHcms^, est une tacfte de- sang sur» sa glôfte. Elle dfispanxt dans sa vieillesse, quand, devenu afveugle, indigrat, proscrflicomme Homère, iï célébrât comme lui, dtos un poëttre divin, la première rrmocence de la terre, les révoltes des enfers, les fections du ciel et Ife triomphe de FétemeMe justice sur la rébellion cfe l'esprit du mal.

Cromwell, obligé d^mposer silence pour garder îa tyrannie , fit supprimer la liberté de la presse par son parlement. Il trembla un instant devant la faction populaire des niveleurs, qui voulaient tirer de l'égalité évangélique les conséquences antisociales de l'égalité et de la communauté des biens. Il sentit une seconde fois que tout dictateur qui laisserait mettre la société au pillage et la famille au hasard de ces rêveries destructives de la propriété et de l'hérédité, seules conditions de l'exis-

tence du genre humain, serait un chef de bandits et non un chef de gou\^ecnement. Son bon sens lui montra l'impossibilité de raisonner avec de pareils niveleucs %i la iiécessité de poser la Jx)rae devant la société, la propriété, Tkérédité ^et la iamiUe, ce fqy«r4sacré des nations. « Point demikieuiciQ » s'écria^tril devant le parlement et devant les piû> cipaux «hefs 'de l'armée ; « il faut mettre ce pariî » en pousoière ou se rés4Ridre à être mis en pous^ ■ sière par kii! ■ Les nivekurs s'^é^anouirent devant ce mot, comme ils s'évanouirent quelques années plus tard devant l'insurrection de Londres sous Chaiies II, comme s'évanouira toujours l'impossible devant la réalité.

Mais toutes ces factions qui tra-vaillaient le peuple et l'armée le décidèrent à aller subjuguer l'Irlande indomptée et anarchi<pie.il partit en roi, dans un carrosse à six chevaojx, escorté d'un escadron de ses gardes, du parlement et du conseil d'£tat, qui l'accompagnèrent jusqu'à Brent£ord. Le marquis d'Ormond, qui commandait l'armée xoyaliste des Irlandais, fut vaincu devant Dublin. Cromwell changea les victoires en massacres et ne pacifia l'Irlande que dans Aon «ang: Rappelé à Londres, après neuf mois de cûn|bats ai de supplices, par les troubles de l'Ecosse, il laissa l'Irlande à son lieutenant keton.

La cause royaliste renaissait de ses tronçons sous ses pas.. Le prince de Galles, devenu roi par le supplice de son père, mais abandonné et même lâchement expulsé de France par la complaisance du cardinal Mazarin pour Cromwell, s'était réfugié en Hollande, puis dans là petite île de Jersey, afin d'épier l'heure de rentrer en Angleterre par rÉcosse. Le parlement écossais, composé de presbytériens fanatiques , mais aussi ennemis de la religion indépendante de Cromwell qu'ils l'étaient du papisme , traitait du trône avec le prince de Galles. On ne lui demandait pour condition de sa restauration en Ecosse que de reconnaître l'Église écossaise. Cette Église presbytérienne était une espèce de mysticisme biblique , féroce , soidisant inspiré, fondé sur les ruines du catholicisme par un prophète nommé Knox, le glaive à la main, l'excommunication sur les lèvres, la superstition dans le cœur : véritable religion de guerre civile, remplaçant une intolérance par une autre, et donnant à la férocité 'du peuple le prétexte de la plus dérisoire sainteté! L'Ecosse rappelait en ce moment une tribu hébraïque gouvernée par un esprit prétendu divin , interprété par ses inspirés et par ses prêtres. C'était la théocratie de la démence. Les pratiques étaient dignes du dogme.

GhOMWELL. 109

Une superstition sincère chez les uns, une sombre hypocrisie chez les autres, imprimait aux mœurs, au gouvernement, à l'armée elle-même, une austérité et une piété implacables qui rappelaient dans cette insurrection contre le calhoUcismeles silences, les terreurs et les bûchers de l'inquisition espagnole. Le prince de Galles, jeune, beau, léger, voluptueux, incrédule, véritable Alcibiade anglais, condamné à gouverner une nation de sectaires superstitieux et cruels, hésitait à accepter un trône sur lequel il ne pourrait se maintenir qu'en feignant le même fanatisme et la même hypocrisie que son parlement, ou en se révoltant témérairement contre le joug de ses prêtres. D'ailleurs, au même moment où le parlement écossais lui offrait la couronne à un si vil prix, un autre homme la lui promettait plus libre et plus glorieuse au prix de ses exploits. C'était le jeune Montrose, un de ces héros tranchés dans leur fleur, qui tiennent également de Tanti- . quité et de la chevalerie par leur nature, et que les historiens du temps comparent tour à tour aux héros de roman et aux héros de Plutarque.

•Montrose était un seigneur écossais d'un haut rang et d'une opulente fortune. Après avoir combattu à la tète de l'armée royaliste pour Charles jusqu'à l'extinction de la cause royale, il s'était réfugié sur le continent ; son nom , sa cause , ses exploits, sa jeunesse, sa beauté, les grâces de sa conversation, son caractère lui avaient préparé dans

UO VIE DES GRàra>SiHOMMES.

les cours d'Allemagne un accueil •eaeourageant pour ses pensées de restauration «du iriône légilii»e dam son pays. 11 méprisait ^t il détestait les pudiaÛM fanatiques, lèpre de sa patrie. Il était adoré des clans montagnards, peuple rural et belliqueWi sorte de Vendéens d'Ecosse, qui ne reco&naisaaieiit que leurépée et leur ^oi. Montrose, après avoir enr rôle à ses frais cinq cents soldats allemands pour ^rvir de noyau à l'armée que ses pas faisaient lever pour Charles II dans ses montagnes, débarqua ea Ecosse, combattit en aventurier et en héros, à la télé des premiers groupes de ses partisans ; mais, ^environné par l'armée du parlement d'Ecosse avant d'avoir insurgé toutes ses tribus, il fut vaiiicu, blessé, enchaîné et traîné en pompe à Edimbourg pour y servir de jouet et de victime au fanatisme des prêtres et du parlement. Le front découvert et cicatrisé de blessures, ses habits rougis de son sang, un coUiei* de fer au^cou, deux chaînes pendantes d'un côté de chacun de ses bras, et attaché de l'autre côté aux moyeux des roues de sa charrette, le bourreau marchant à cheval devant la voiture, ilentraaux chants des psaumes et aux insultes des parlementaires et des ministres dans Edimbourg. Le peuple pleurait, mais cachait ses larmes, de peur que sa pitié ne parût impie aux presbytériens de Knox. Les prêtres, le dimanche suivant, prêchèrent contre ces larmes compatissantes: ila disaient que l'endurcissement des cœurs était h

ClAOMWfiLL. m

HÎffie des éhis. CUé devant les membres du parle* ment cbaflgés en juges, Monlroie se défendit ayec éloquence pour rbenoeur et non pour k \ie. Son discours égale les plaidoyers de Rome ou d'Athènes . Une mort prompte et ignominieuse y rép<n2dit. Les prêtres presbytériens , sous prétexte de prier pour son salut , après avoir demandé son fiang, vinrent T outrager dans sa prison de leur charité dérisoire. « Ayez pitié, Seigneur, » disaient^ils àhaute voix, « de cet incrédule, de ce scéléiait, de » ce traître, qui ne va passer de l'échafaud de son » supplice que dans le supplice éternel réservé à ji se& impiétés! j» Ils lui annoncèrent que son arrêt le condamnait « à être pendu à un gibet de tarante B pieds de haut, où il resterait exposé trois heures ; » qu'ensuite sa tète serait coupée et clouée aux » portes de sa prison ; qu'enfin ses bras et ses jam- » bes, arrachés du tronc, seraient distribués entre • les quatre principales villes du royaume I » — «Je » voudrais seulement, » répondit Montrose, » avoir » assez de membres pour qu'ils fussent dispersés j dans toutes les villes de l'Europe et qu'ils por- » tassent témoignage de la cause pour laquelle je « combats et je meurs I »

Délivré de la présence de ses persécuteurs sacrés, Montrose^ qui cultivait. la poésie conune le luxe de

l'âme, écrivit des vers que lui inspiraient Famour et la mort, et par lesquels il éternisait, autant qu'il était en lui, dans la langue immortelle, ses adieux à ce qu'il avait aimé ici-bas. Le poëte en ces vers suprêmes est digne du héros.

Le lendemain, il subit en martyr son supplice. Sa tête fut clouée et ses membres envoyés aui quatre capitales de l'Ecosse.

Charles II, en apprenant à Jersey la défaite, la mort de son ami et h triomphe du parlement, n'hésita plus à accepter la couronne des mains sanglantes des presbytériens écossais, désormais sans rivaux à Edimbourg. Il débarqua en Ecosse, au milieu de l'armée qui était venue au-devant de lui. Le premier spectacle qui frappa ses yeux fut un lambeau du corps de son partisan Montrose, cloué sur la porte de la ville.

On peut présumer ce que fut le règne de ce jeune prétendant, asservi par un parlement, surveillé par les prêtres, dominé parles généraux de l'armée qui embrassait ainsi sa cause, prisonnier plus que roi de ses superstitieux sujets, obligé de simuler, pour leur complaire, un fanatisme et une austérité dont il se moquait, persécuté jusque dans son palais par les remontrances des prophètes presbytériens, qui épiaient jusqu'aux battements de son cœur et qui lui faisaient des crimes publics des légèretés de son âge. Il leur échappa un jour par la fuite, préférant la liberté au trône à ce prix. Ressaisi par eux et

ramené à Edimbourg, le besoin qu'ils avaient de son nom lui fit restituer un peu d'autorité. On lui permit de combattre à la tète de l'armée qui marchait sur l'Angleterre à l'appel des royalistes anglais du nord. Cromwell marcha à lui avec son armée et entra en Ecosse. Le prince de Galles, échappant avec quatorze mille Écossais aux manœuvres mal combinées de Crômwell, pénétra hardiment sur les derrières de l'armée anglaise et fit lui-même une invasion sur le sol anglais ; il s'empara de Worcester , et appela de là tous ses partisans à s'unir à lui. Crômwell, surpris, mais infatigable, ne lui en donna pas le temps : il fondit sur Worcester avec quarante mille hommes, combattit dans la ville, l'inonda de sang, et dispersa l'armée évanouie du prince de Oalles. Ce prince lui-même, après des exploits précoces et dignes de son rang dans les rues de Worcester s'échappa à la faveur des ténèbres, suivi seulement d'une poignée de ses cavaliei^. Après avoir parcouru vingt lieues dans l'espace d'une nuit, ils abandonnèrent leurs chevaux et se dispersèrent dans les forêts.

Lxvr

Suivi du seul comte de Derby, gentilhomme anglais qui lui avait amené les combattants de l'île de Mann. Charles, réfugié chez un fermier nommé Penderell , y prit le costume et la hache du bûche-

rom avec les sguatre^fils du fecmier,, ptmvdvooff&c les yeux des sddaU >de .Crom^vvBUxépandDS^ jui^que dans les forêts pour llaUeindre. Couché sor la paille , nourri de .pain d'orge dans la cbaunûère^k Pende rëll, il fut contraint, par les visites domiciliaires des puritains , de quitter même cet^bri^t 'de coucher plusieurs nuits sur un chêne, .qu'cm appela depuis le chêne roy^aly et âont les feuilles ie dérobèrent aux regards des soldats postés à ses^pieds. Un colonel royalisia» nommé Lane, Tabrita ensuite à Bentley, et tenta de lui faire atteindre le port de Bristol où il pourrait «s'embarquer pour le continent. La marche a^^t tellement blessé les pieds du jeune roi qu'il fàllntlui faire traverser À cheval les contrées parcourues par les cavaliers ennemis. La seconde fille du colonel Lane le conduisit, sous les habits d'un paysan, dans la demeure de sa &œur, madame Morton, aux environs de Bristol.- Mademoiselle Lane, en arrivant chez sa sœur, ne confia à personne le nom du jeune paysan qui la suivait j elle demanda seulement une chambre et un lit pour lui, disant qu'il avait la fièvre et le recommandant aux soins des serviteurs. Un de ces serviteurs entra dans la chambre du jeune paysan pour lui porter sa nourriture. Le visage noble, majestueux et beau du prince éclata, sous ce costume, aux yeuxdudodoiestÊque de madame Morton ; il tomba à genoux devant le lit de Charles et le salua comme son maître, en faisant à haute voix la prière usitée par les royaU&tei

ItOMWCLL. 115

ponrl'è'fm. Charles mstéta en yain : il fàllat se laisser reconoaStreeCrecommandèrseolément le silence^

LXTII

Dé tt, n'ayant pcriirt' trouvé cte navire sur la côte,

fl'fut reeneilli par la f&miHe royaliste d'one veuve

nommée Windham, qui, ayant perdu son mari et

trois flls pour la cause de Charles I", offrait encore

avec dévouemaat tes d^ux qui lui restaient au fils

dto roi décapité. Elle reçut 6harles, non en fugitif,

mais en roi. t Quand 'mon mari fut sur son lit de

» mort^ ■ lui dit-elle , • il fît approcher nos cinq

» enfantsi, et il leur dit : « Mes enfants, nous avons

» TU jusqu*îci dtes jours sereins et paisibles sous

w nos trois derniers souverains ; mais je dois vous

» avertir que je vois des nuages et des tempêtes

» qui s'accumulent sur le royaume. Je vois des fac-

» tions s'élever de toute part , et le repos de notre

» patrie menacé 1 Écoutez^moi bien : quels que

» soient les événements , respectez votre prince

» légitime , obéissez-lui , et restez fidèles à la cou-

» ronne ! Oui , » ajouta-t-il avec force , « je vous

» recommande de rester fidèles à la couronne , quand

» même elle pendrait à un buisson du chemin ! » Ces

» dfemiers mots ont gravé le devoir dans le cœur

» de mes dnq fils, » poursuivit la mère , « et ceux

» qui me restent ici sont à vous comme ceux qui

■ sont morts furent à votre père I »

Tous les royalistes de la contrée connurent et gardèrent le secret de la résidence de Charles chez les Windham. Le sceau de la fidélité était sur les lèvres comme sur les cœurs du pays. Ce secret, longtemps et miraculeusement gardé, ne courut risque d'être découvert qu'au moment où le jeune roi, déguisé, fuyait vers la côte pour mettre enfin les vagues de la mer entre sa tête et le glaive de Cromwell. Le fer de son cheval s'étant détaché, le maréchal auquel le roi s'adressa pour le reclouer examina, avec l'intelligence de son métier, le métal, et dit tout bas, avec l'apparence du soupçon, que ces fers n'avaient pas été forgés dans le pays, mais dans le nord de l'Angleterre. Ajoutons que le forgeron fut aussi discret que le gentilhomme. Charles, remontant en sûreté à cheval, galçpa vers la falaise où l'attendait l'esquif. Le continent l'abrita de nouveau contre Cromwell.

Les royalistes vaincus, le roi décapité, les niveleurs réprimés, l'Irlande égorgée, l'Ecosse soumise, la noblesse caressée, le parlement assoupli, les factions religieuses éteintes et amorties par la liberté de conscience, la guerre maritime avec la Hollande, heureuse et féconde en triomphes sur la mer; la démission de Fairfax de ses commandements par dégoût et par repentir; la souplesse de

CROMWELL, in

Monk, laissé par Cromwell à Edimbourg pour contenir les Écossais; la subordination volontaire, servile et adulatrice des autres chefs militaires, empressés de se rallier aux succès : toutes ces circonstances, tous ces crimes, toutes ces lâchetés, tous ces bonheurs qui s'accumulent dans tous les temps sous les pas des favoris de la fortune, n'auraient rien laissé à désirer à Cromwell, si la possession incontestée de sa patrie eût été son but; mais, pour tout homme qui étudie impartialement ce caractère, il en avait un autre, c'était la possession du ciel. Son salut le préoccupait plus que l'empire. Jamais il ne fut plus théologien que quand il fut tout-puissant : au lieu de ffidre proclamer sa souveraineté sous un titre quelconque, il laisse ses amis proclamer la république, il se borne à en tenir l'épée et en répandre la parole. Ses décrets sont des oracles ; il ne veut être que le grand inspiré de sa patrie. Sa correspondance, à cette époque, atteste les humbles pensées d'un père de famille chrétien, qui ne désire ni ne présage aucun trône pour ses enfants. « Monte le petit cheval de ferme » de notre père, 'et ne monte pas dans les carrosses • du luxe, » écrit-il à sa fille Dorothée. 11 marie son fils aîné, Richard Cromwell, à la fille d'un de ses amis, de condition modeste et de fortune bornée; il lui donne, en le mariant, plus de dettes que de biens ; il écrit à cet ami, beau-père de son fils : « Je vous confie Richard. Je vous en prie, donnez-

lU. 11

» lui de sages conaeils ; j'ai peur qu'il ne se laisse

• entraîner aux plaisirs du noonde. Engagez^e à » étudier : Tétude est bonne ^ subordonnée aux 1 choses divines cependant. Gela vaut mieux que

• Toisiveté et les voluptés apparentes du monde, a Ces choses rendent propre à servir le peuple, et » c'est pour cela que l'homme est né. » « Ne vous » découragez pas, » écrit>-il à un autre de ses sectaires, lord Warthon ; « vous vous scandalisez de » ce que, dans les élections, le peuple choisit sou- » vent à contre-sens ses représentants, renvoyant » les bons, conservant les mauvais dans le parle- » ment. Il en est ainsi depuis neuf ans; et voyez » cependant ce que Dieu a fait avec ces mauvais » instruments en neuf années I Ne jugez pas la » manière dont Dieu agit ! . . .

i> Chez vous, à cause de ces scandales et de ces » murmures de votre esprit, » ajoute Cromwell, il » y a trouble, peine, embarras, doute ; chez moi, » il y a confiance, certitude, lumière, satisfactionl » oui, satisfaction intérieure! Ohl nos cœurs fai- » blés ! » s'écrie-t-il en finissant au courant rapide de la plume, « ohl ce monde mensonger 1 oh! les » pensées courtes et flatteuses de notre orgueil!... » Combien il est plus grand d'être le serviteur du » Seigneur dans l'ouvrage le plus dur! Combien » nous avons de peine à nous élever dans ce ser- » vice jusqu'au-dessus du monde, jusqu'à la hau- B teur du service que Dieu exige de nous ! Corn-

CROMWELL. i49

» bien 9 est aisé de nous décourager là où la chair

V a tant d'empire sur l'esprit!... •

Les lettres intimes de Cromwell à son fils Richard sont pénétrées de cette onction de piété et de domesticité qu'on n'attendrait jamais d'un homme qui avait les pieds dans le sang de son roi, de l'Irlande, de l'Ecosse, de l'Angleterre, mais qui aVait le cœur en repos dans sa fausse conscience, et la tète dans l'auréole de la plus sincère mysticité. « Vos lettres » me [taisent et m'attendrissent, » écrit-il à Richard, qu'il caresse de son nom enfantin de Dick ; « j'aime

V les mots qui 'coulent du cœur tout simplement, » sans étude et sans recherche. Je suis persuadé » que c'est la bonté du ciel qui vous a placé dans la » famille où vous êtes 1 Soyez-en heureux et recon- » naissant ; remplissez-y tous yos devoirs pour la » gloire de Dieu. Recherchez constamment le Sei- • gneur et sa divine présence : que ce soit là la grande » affaire de votre vie , et toute votre force ! La con- » naissance de Dieu n'est pas dans les livres ou > dans les définitions théologiques; non, elle est » intérieure, elle transforme l'esprit par une action » indépendante de nous et toute divine ! Connaître » Dieu, c'est être divinisé soi-même en lui, par lui I . . . » Combien peu les saintes Écritures sont connues » parmi nous t.. . Mes faibles prières sont à votre

i20 VIE DES GRANDS HOMMES.

» intention. . . Efforcez-vous de comprendre la répu- » blique que j'ai fondée , ainsi que les bases sur » lesquelles elle repose. J'ai beaucoup souffert en » me donnant aux autres. . . Le père de votre femme, » mon compère Mayor, vous servira beaucoup dans » cette intelligence... Vous penserez peut-être que » je n'ai pas besoin de vous recommander d'aimer » votre chère femme 1 Que le Seigneur vous ensei- » gne à l'aimer cependant : autrement vous ne l'aime- » rez pas saintement. Quand le lit et l'amour sont » purs, cette union est justement comparée à celle » du Seigneur avec les pauvres âmes que son Église » renferme. Faites mes amitiés à votre femme; » dites-lui que je l'aime de toute mon affection et » que je me réjouis des faveurs du ciel sur elle. Je » désire qu'elle soit féconde de toutes les manières! » et vous, Dick, que le Seigneur vous bénisse de » toutes les bénédictions !

» Votre affectionné père,

» Olivier Cromwell. »

La même préoccupation des choses du ciel, mêlée à la même inquiétude des choses de la terre ^ se révèle à chaque ligne dans ses lettres privées à ses amis d'autrefois. Qu'avait -il à feindre avec ses enfants et avec ses familiers? Et quelle hypocrisie que celle qui n'aurait pas laissé tomber le masque

une seule minute de sa \ie , même pour respirer avec sa femme et ses enfants^ dans le foyer le plus secret de la famille, dans les effusions de la \ie et sur le lit de mort !

« Je serais bien content d'apprendre comment va » le petit (l'enfant de Richard et de Dorothée), » écrit-il au beau-père de Richard, son compère et son ami; « je gronderais volontiers le père et la » mère de leur négligence envers moi. Je sais que » Richard est un paresseux, mais j'avais meilleure » opinion de Dorothée. J'ai peur que son mari ne » la gâte; dites-leur cela de ma part. Si Dorothée » est enceinte, je lui* pardonne, mais non autre- » ment... Que le Seigneur la bénisse!... J'espère » que vous donnez de bons conseils à mon fils Ri- » chard ; il est à l'époque dangereuse de la vie, et ce » monde est plein de vanité. Ohl combien il est bon » de se rapprocher de bonne heure du Seigneur I cela ■ mérite nos pensées. J'espère que vous me garde- » réz toute votre ancienne amitié. Vous voyez comme » je suis occupé; j'ai besoin de pitié! Je sais ce que » je ressens de peine dans mon cœur. Une haute » situation, un haut emploi dans le monde ne méri- » tent pas qu'on les recherche. Je n'aurais pas de 9 consolation intérieure dans mes travaux, si mon » espoir et mon repos n'étaient pas dans la pré- » sence du Seigneur : je n'ai pas ambitionné ces » choses ! . . . Véritablement, je n'y ai été appelé que » par le Seigneur. C'est pour cela que je ne suis pas

» sans quelque espérance qu'il donnera à son pan- » vre ver de terre , à son faible serviteur, la force » de faire sa volonté et d'atteindre le seul but pour » lequel je suis né ; et en cela je vous demande vos » prières! Rappelez -moi à Tamitié de ma chère » sœur, à mon fils, à notre fille I>orothée, à ma » cousine Anna! et je suis toujours votre affectionné » frère,

» Olivier. »

Les mêmes expressions, attendries encore par la sainte union d'une vie déjà longue entre les deux époux , émeuvent le cœur dans ses lettres à sa femme. « Pour ma femme chérie, Elisabeth Crom- » well ! » Cette lettre porte la suscription de ses billets. « Tu me grondes dans tes lettres de ce que » j'oublie en apparence par mon silence toi et nos » petits enfants : véritablement ce serait à moi de » gronder, car je ne vous aime que trop. Tu es » pour moi la plus chère de toutes les créatures : » que cela suffise I . . . Le Seigneur nous a montré » une miséricorde extrême. J'ai été miraculeuse- » ment soutenu dans mon être intérieur ; quoi que » je tâche, je deviens vieux et je sens que les infir » mités de l'âge s'emparent rapidement de moi. » Plût à Dieu que mes penchants au péché dimi- » nuassent dans la même proportion que mes forces » physiques! Prie pour moi, et demande pourmo» » cette grâce ! »

Il confirme les forts, il fortifie les douteux, il prêche les faibles dans sa foi avec une fièvre toujours ardente de persuasion, qui montre combien il était lui-même persuadé ; il sent que son zèle va quelquefois en paroles jusqu'à l'extravagance . « Pardonnez-le-moi, » écrit-il, à Tapogée de sa puissance, à un ami qui s'éloignait de lui par répugnance contre l'implacable sévérité de ses armes en Irlande et en Ecosse; « quelquefois cette extravagance, que » vous mè reprochez, a fait du bien; quoiqu'elle » dépasse le bon sens, elle est inspirée par la charité » et par le zèle! Je vous en prie reconnaissez-moi » pour un homme sincère du Seigneur! — Sei- » gneur, » s'écrie-t-il en finissant, ne détourne pas ta » face et ta miséricorde de mes yeux! — Adieu ! » » Je ne puis me décider, » écrit-il ailleurs à sa fenune, « à laisser partir ce courrier sans un mot » pour toi, quoique, en vérité, j'aie peu de chose à » écrire, mais j'aime à écrire pour écrire à ma bien- » aimée, qui repose sans cesse au fond de mon cœur, n Que le Seigneur multiplie toujours ses dons sur » toi f Le grand bien, le seul que ton âme puisse » désirer, c'est que le Seigneur répande sur toi la ■ lumière de sa force, ce qui vaut plus que la vie ! » qu'il bénisse tes bons conseils et tes bons exem- » pies à nos chers enfants 1 Prie pour ton Olivier ! »

Son gendre Fleetwood, auquel il a laissé un commandement en Ecosse avec Monk, n'a pas moins de .part à ces épanchements à la fois familiers et théologiques de Cromwell. Après avoir exprimé à Fleelwood le chagrin d'être séparé, par la nécessité des affaires, de cette branche de sa famille: « Embrassez pour moi votre chère femme, • lui écrit-il; « recommandez-lui bien de prendre » garde (dans sa piété) de n'avoir pas le cœur ser- » vile. La servilité produit la crainte, l'amour est '» le contraire de Ja crainte 1 Pauvre Biddy 1 » nom de caresse de sa fille , « je sais que c'est là son » erreur.

» L'amour raisonne bien autrement I quelChrist- » Loi I quel père en lui et par lui I quel nom que » celui de ce Père céleste! il s'appelle lui-même le » miséricordieux, le patient, le faiseur de toutes » grâces, le pardonneur de toutes fautes et de toutes » transgressions I Ainsi est vraiment sublime » l'amour de Dieu I Faites mes amitiés à mon fils » Henry I je prie pour lui afin qu'il grandisse et se » fortifie dans l'amour du Seigneur. Rappelez-moi » à tous les officiers. »

CROMWELL. itS

Lxxm

Tout prospérait à Cromwell, et il renvoyait toute gloire et toute prospérité de la république au ciel. Aucune trace historique ou privée ne trahit en lui la volonté de fixer sa fortune et sa puissance par un changement dans son titre de général et dans l'espèce de condescendance volontaire qui lui assujettissait le parlement, l'armée, le peuple. L'histoire, qui finit par tout savoir et par tout révéler, ne découvre dans Cromwell à cette époque qu'une répugnance extrême à s'élever plus haut. 11 est évident que, selon ses propres expressions, il cherchait Dieu dans sa volonté et l'oracle dans les événements. Ni Dieu ni l'oracle ne s'étaient expUqués clairement pour lui. Prêt à descendre comme à monter, il attendait l'ordre ou l'inspiration. L'inspiration et l'ordre lui vinrent de la mobilité naturelle du peuple et de l'impatience ambitieuse de l'armée.

Le long parlement de cinq ans, que le peuple avait baptisé d'un de ces noms de mépris qui sont les arrêts cyniques du dégoût de la multitude, le parlement croupion^ à cause de son éternelle session sur les bancs de Westminster, avait lassé l'Angleterre. Les déclamations de ses puritains, les bigoteries de ses saints, les impopularités de ses démagogues, les folies anti-sociales de ses ni-

valeurs, le meurtre d'un roi innocent et héroïque, le remords qui agitait la conscience de la nation, les impôts et les égorgements de la guerre civile, la lassitude enfin 'de cette tyrannie anonyme que le peuple supporte plus impatiemment que la tyrannie sous un nom glorieux, tout cela retombait en odieux et eiv ridicule sur le parlement. Cromwell avait eu Fart, ou plutôt le bonheur, d'agir pendant que ce parlement discourait, de grandir pendant qu'il s'abaissait, de lui laisser la responsabilité d^ crimes et de prendre les responsabiUté des victoires. Ce parlement^ qui n'avait pas conscience de son impopularité, commençait à s'agiter sous son maître. Cinq ou six grands républicains, ombrageux comme la liberté, tramaient la perte de Cromwell. Les discours d'Henry Vane, leur principal orateur, contestaient tout à l'autorité militaire et recueillaient des applaudissements significatifs, qui paraissaient autant de menaces à l'armée. Les chefs de l'armée, présents à Londres, pressentant le danger, se réunirent et signèrent à l'envi une pétition à Cromwell pour demander la dissolution de ce parlement avili. Cromwell, que l'on accusa d'avoir inspiré la pétition à l'armée, en était innocent. On n'a jamais besoin d'inspirer l'ambition aux généraux et le despotisme aux soldats. La pétition était menaçante. La lutte allait éclater d'ellemême entre l'armée et le parlement. La victoire des uns comme des autres pouvait également

CROMWELL. i27

effacer Cromwell s'il persistait à rester neutre. « Prenez-y garde I arrêtez cela, la chose est se » rieuse, • lui dit tout bas Bulstrade y un de ses familiers, pendant la harangue des officiers. 11 suspendit sa résolution et se borna à remercier l'orateur de l'armée de son zèle pour le salut public. Mais la nuit et la méditation lui portèrent conseil. Il tenta un accommodement entre le parlement et l'armée dans des conférences conciliatrices, en sa présence. Le parlement combla la mesure de ses exigences , il demanda à se perpétuer en instituant un comité permanent, choisi parmi ses membres actuels, qui validerait ou invaliderait à son gré toutes les élections futures. « Ah ! c'est trop fort ! » s'écria enfin Cromwell indécis , en apprenant cet acte d'omnipotence sur le pays présent et à venir.

C'était le 20 avril, dans la matinée ; il se promenait dans sa chambre, en habit noir et en bas gris. 11 sort dans ce simple costume , en disant à tous ceux qu'il rencontre sur son passage : « Ce n'est » pas juste, ce n'est pas honnête! Non, ce n'est » pas même de l'honnêteté la plus vulgaire 1 » Il donne l'ordre, en passant, à un officier de ses gardes de se porter avec trois cents soldats à Westminster et de se poster à toutes les issues du palais. U y entre lui-même et s'assied en silence à sa vieille place dans la salle, écoutant en apparence les discours. Les orateurs républicains et

parlementaires parlaient alors en faveur du bill qui devait assurer la perpétuité de leur pouvoir par leur arbitraire sur les élections futures du peuple. Le bill allait être mis aux voix, lorsque Cromwell, comme s'il eût épié le moment de frapper ce corps en flagrant délit d'iniquité et de tyrannie, relève sa tète appuyée sur ses deux mains et fait signe à Harrison, son plus fanatique sectateur, de venir s'asseoir près de lui. Harrison obéit. Cromwell reste encore un quart d'heure en silence, puis, comme cédant malgré lui à une impulsion intérieure, supérieure à toute hésitation dans son âme : « C'est le moment, je le sens, » dit-il à Harrison. Il se lève, s'avance vers le président, pose son chapeau sur la table, et se dispose à parler au milieu du silence et de la stupeur de ses collègues.

Selon son habitude, sa parole lente, obscure, embarrassée, incohérente, pleine de circonlocutions, de parenthèses, de divagations, de répétitions et de retours sur elle-même, dégage difficilement sa pensée. Il commence par faire un tel éloge des services rendus par le parlement à la liberté, à la conscience, au pays, que les parlementaires étonnés, et lui-même peut-être, s'attendaient à une conclusion conforme au décret que la chambre allait voter. Des murmures d'encouragement et de satisfaction des républicains s'élèvent à la fin de sa période, quand tout à coup, comme si l'accès de

GROMWELL. 129

colère, longtemps et vainement combattu dans son âme, eût bouleversé ses pensées et changé ses paroles sur ses lèvres, il s'arrête, il regarde avec menace et mépris les cinquante-sept membres des communes qui composaient seuls, ce jour-là, le parlement ; il passe sans transition de la flatterie à l'outrage ; il énumère toutes les lâchetés, toutes les insolences, toutes les bassesses de ce corps usé par la révolte autant que par la servitude, et fulmine en masse, au nom de Dieu et du peuple, l'arrêt de sa réprobation.

A ces étranges invectives, auxquelles les caresses du début les avaient si peu préparés, les parlementaires s'indignent et s'insurgent. Le président, digne de ses fonctions par son courage, lui interdit la parole. Wentworth, un des républicains les plus illustres et les plus imposants par son caractère , demande qu'il soit rappelé à l'ordre et au respect : « Ce langage est aussi inattendu que coupable, » dit Wentworth , « dans la bouche d'un homme qui B avait hier toute notre confiance, que nous avons » honoré des plus hautes fonctions de la républi-

• que 1 d'un homme qui... »

Cromwell ne le laissa pas achever. « Allons!

• allons 1 assez de paroles comme cela, » dit-il d'une voix tonnante : «,je vais finir tout ce bruit » et faire taire tous ces bavards! » Et, s'avançant au milieu de la salle, enfonçant son chapeau sur sa tête avec un geste de défi, il frappe du pied les

Ht. 12

idO VIE DES GRANDS HOMMES.

dalles, et s'écrie : « Vous n'êtes plus rien! Vous ne

• siégerez pas une heure de plus. Cédez la place à » des hommes qui valent mieux que tous 1 •

A ces mots, Harrison, averti par un regard du général, s'échappe, et rentre une minute après à la tète de trente soldats, vétérans des longues guerres civiles, qui entourent Cromwell de leurs armes nues. Ces vétérans, levés par le parlement, n'hésitent pas , à la voix de leur chef, à tourner leurs armes contre ceux qui les ont armés : exemple de plus, depuis le Rubicon de César, de l'incompatibilité des armées permanentes et de la liberté !

•— « Misérables 1 » reprend alors Cromwell, comme si la violence sans Toutrage n'eût pas suffi à sa colère, « vous vous appelez un parlement, vous? » Non, vous n'êtes pas un parlement, vous êtes un

• ramas de buveurs, de débauchés ! — Toi, » poursuit-il en montrant du doigt les vicieux les plus notoires de l'assemblée à mesure qu'ils passent devant lui pour vider la salle, « toi, tu es un ivro- » gnel Toi, tu es un adultère ! Toi, tu es un vendu » qui reçois le salaire de tes discours I . . . Vous tous, » vous êtes des pécheurs scandaleux qui faites

• honte à l'Évangile!... Et vous seriez en masse » un parlement du peuple de Dieu?... Non, non, » allez ! sortez ! partez ! qu'on n'entende plus jamais

» parler de vous I Le Seigneur vous rejette ! ... »

A ces apostrophes, les membres violentés par les soldats sont chassés ou traînés hors de la salle. Cromwell revient vers la table, soulève avec un geste de mépris la masse en argent, signe vénéré de la souveraineté ^parlementaire, et, la montrant en souriant à Harrison : • Que ferons-nous de ce jonet? » dit-il. t Qu'on l'emporte ! » L'un des soldats emporte la masse. Cromwell se retourne ; il aperçoit derrière lui le président du parlement Lenthall , qui , fidèle à la dignité de ses fonctions et à l'autorité des communes, refusait, avec une intrépidité héroïque, d'avilir le droit devant la force. — « Descends I » lui crie le dictateur. • Je ne descendrai du poste que » ma confié le parlement que si on m'en arrache, » » répond Lenthall. Harrison, à ces mots, s'élance, arrache le président de^son siège et le traîne hors de l'enceinte au milieu des soldats.

Cromwell emporta les clefs de Westminster dans ses mains, c Je n'entendis pas un chien aboyer dans » la ville, » écrivit-il quelques jours après. Le long parlement, si puissant pour détruire, était impuissant pour fonder. La guerre civile que ce parlement avait suscitée avait fait ce qu'elle fera toujours : elle avait substitué l'armée au peuple, elle avait fait surgir une dictature au lieu d'un gouvernement , elle avait tué le droit et inauguré la force. Un homme avait pris la place de la patrie.

Cet homme était Cromwell. On fait toujours honneur aux hommes de la force des choses et du génie des circonstances. On leur suppose après coup lés longues ambitions , les lentes préméditations , les astucieuses combinaisons de résultats souvent atteints par le hasard. Tout indique ici, au contraire , que Cromwell n'avait rien prémédité de son attentat contre les communes, qu'il y fut poussé par le mouvement général des choses , du peuple, de l'armée , et décidé , à la dernière minute , par cette puissance intérieure que Socrate appelait son démon , César son conseil, Mahomet son ange Gabriel, Cromwell son inspiration, divinité des grands instincts , qui sonne la conviction dans l'esprit et l'heure dans l'oreille. Les efforts laborieux que Cromwell avait faits pour réconcilier la veille le parlement et l'armée , le parlement nouveau qu'il convoqua le lendemain et auquel il remit toute l'autorité législative sans même se réserver la sanction de ses lois , enfin une conversation politique qui avait eu lieu à portes closes quelques jours auparavant, chez lui, entre lui et les grands conseillers de sa politique , semblent attester que cet éclat de foudre sur le parlement sortit de lui-même de tant de nuages. On s'occupait dans cet entretien de rechercher dans les débris de la monarchie détruite

les éléments d'une constitution à faire par le parlement. Les membres présents étaient Cromwell, Harrison , son séide , Desborow , beau - frère de Cromwell, Olivier Cromwell, son cousin, Witlocke, son ami, Widrington, orateur éminent et homme d'£tat des Communes, le président du parlement Linthall, et plusieurs autres officiers ou parlementaires, républicains éclairés.

« 11 s'agit^ • dit Harrison, « d'examiner ensemble, » de concert avec le général, comment nous devons • organiser un gouvernement. — Grande question » en effet 1 dit Witlocke ; constituerons-nous une » république absolue, ou une république mêlée à » quelques éléments monarchiques ? »

— « C'est cela, dit Cromwell : ferons-nous une » république pure, ou une république corrigée par » quelques principes dlautorité monarchique? Et, » dans ce dernier cas, entre les mains de qui place- » rons-nous ce pouvoir emprunté à la monarchie? » Widrington se prononça pour un gouvernement mixte qui emprunterait la liberté à la république, l'autorité à la monarchie, et qui remettrait l'exercice de cette part d'autorité monarchique à son possesseur naturel, un des fils du roi décapité. Widrington était flatteur et doux de caractère ; il n'aurait pas proposé un tel parti devant Cromwell s'il avait pressenti dans le dictateur cette implacable ambition pour lui-même, qui n'aurait jamais pardonné cette insinuation.

« Question délicate ! » dit Fleetwood , sans se compromettre autrement.

Le lord chancelier Saint-John déclara que, dans son opinion , à moins de saper toutes les yieilles lois et toutes les habitudes de la nation, il fallait une large part de pouvoir monarchique dans tout gouvernement qu'on étabUrait. t Ce serait, ^i effet, » dit le président du parlement, « une étrange » confusion de toutes choses, qu'un gouvernement » parmi nous qui n'aurait pas quelque caractère de » la monarchie I »

Desborow, allié de CromweU et colonel de l'armée, déclara qu'à son avis il n'y avait pas de raison pour que l'Angleterre ne pût pas se gouverner républicainement , conune tant d'autres nations antiques et modernes.

Le colonel Walley soutint, comme son collègue militaire, la république pure. « Le fils aîné de notre » roi est en armes contre nous , » dit-il ; « son » second fils est également notre ennemi, et vous » délibérez I »

— a Mais le troisième fils du roi, le duc de 6lo- » cester est entre nos mains, repartit Widrington ; » il est trop jeune pour avoir levé la main contre » nous, ou pour avoir été infecté par les principes » de nos ennemis 1 »

— « On peut sommer les deux fils aînés de se » rendre en un jour fixe au parlement, et débattre » avec eux les conditions d'un gouvernement hbre

» et monarchique, » dit Witlocke sans craindre de blesser Cromwell.

Cromwell, jusque-là silencieux et impassible, prit la parole : « Cela serait, » dit-il, «une négocia- D tion bien difficile ; cependant je pense que cela » ne serait pas impossible avec sûreté pour nous et » pour nos droits, tant comme Anglais que comne » ^ chrétiens, et je suis convaincu qu'une constitution » libre, avec une forte dose du principe monaiv » chique en elle, serait le salut de l'Angleterre et » de la reUgion. »

On ne prit pas de résolution encore. Cromwell parut pencher vers la république consolidée par une autorité monarchique attribuée à un des fils du r(S, gouvernement qui lui aurait assuré à lui la longue tutelle d'un enfant et qui aurait assui^é au pays la transmission paisible d'un pouvoir national et libre.

Un conseil entièrement composé par lui Cromwell de ses partisans et de ses amis les plus fanatiquesse rassembla et constitua le gouvernement en république sous un protecteur : un seul possesseur à vie de tout le pouvoir exécutif, Cromwell, et un seul corps élu, possesseur de tout le pouvoir législatif, le parlement. Telle fut, dans sa simplicité, tout le mécanisme de la constitution anglaise. Véritable dictature, avec un nom plus spécieux et plus doux, qui

déguisait la servitude sous la confiance et l'omnipotence sous l'égalité I Toutes les attributions du toi étaient dévolues à Cromwell, même celle de dissoudre le parlement et d'en appeler au pays, en cas de conflit entre les deux pouvoirs. Il avait de plus le privilège presque dynastique de nommer son successeur. Or il avait un fils. Que manquait-il à cette royauté, si ce n'est la couronne? Cromwell montra assez , par les dix années de son gouvernement absolu, qu'il était loin de la désirer; mais, s'il se sentait Velu de Dieu par l'inspiration pour gouverner le peuple de Dieu, il ne sentait nullement la même inspiration divine dans sa race. 11 ne prit du petiple que ce qu'il croyait avoir reçu d'en haut, la responsabilité viagère du peuple, remettant le reste à d'autres inspirations divines qui susciteraient d'autres inspirés. On retrouve, en approfondissant bien sa conduite, toute sa secte dans sa politique. Il lui était alors plus difficile d'éluder le titre de roi que de le prendre. Le parlement lui aurait donné avec enthousiasme le trône pour se prémunir contre l'armée, l'armée le lui offrait presque avec violence pour se délivrer du parlement. On retrouve toute cette sincérité d'abnégation dans les discours de Cromwell devant les nouveaux parlements. Bien éloigné de prétendre à un plus haut titre, il s'excuse de celui de protecteur qu'il a été contraint d'accepter.

Les membres du conseil des communes et l'armée, qui ont délibéré, » dit-il, « hors de ma présence sur cette constitution, ne m'ont communiqué leur plan qu'après qu'il eut été combiné librement et mûrement par eux. J'ai opposé lenteur sur lenteur, refus sur refus à leurs instances. Ils m'ont tellement démontré que, si je ne chan • geais pas de gouvernement, tout allait s'écrouler en confusion, en ruines, en guerres civiles, que j'ai dû céder, malgré mon immense répugnance, et revêtir un nouveau titre. Tout allait bien, je n'avais pas besoin de plus, ma situation était suffisante. J'avais un pouvoir arbitraire parle commandement général de l'armée et de la nation, et, j'ose le dire, avec la bienveillance de l'armée et la faveur du peuple. Je crois sincèrement que j'aurais été encore plus agréable à l'armée et au peuple en restant ce que j'étais qu'en acceptant ce pouvoir et le titre de protecteur. Je prends à témoin les membres de cette assemblée, les officiers de l'armée, le peuple, de ma résistance jusqu'à la violence sur moi-même. Qu'ils parlent, qu'ils disent! Cela ne s'est pas fait à l'ombre dans un coin, cela s'est fait en plein jour , aux applaudissements de l'immense majorité du peuple. Je ne veux pas être cru sur parole, être mon

» témoin à moi-même : que le peuple anglais soit » mon témoin !... Maintenant je jure que je main- » tiendrai cette constitution ; je consens à être » traîné sur la claie de mon sépulcre et enseveli dans » l'infamie si j'y laisse toucher. Nous nous sommes » perdus en nous déchirant au nom de la liberté de » l'Angleterre. La liberté de l'Angleterre, c'est » Dieu seul qui pouvait nous la donner. La voilà I » Plus de privilège devant Dieu ni devant les hom* » mesl La plénitude du pouvoir législatif nous » appartient. Je suis tenu de voua obéir; si vous • n'écoutez pas mes observations, je ferai mes » observations sur vos lois, puis je me soumettrai. » Il tint assez fidèlement parole. Seulement il se réserva toujours son inspiration pour dernière prérogative, et, toutes les fois qu'il aperçut l'esprit de résistance, de faction ou de langueur dans ses parlements, il n'hésita pas à les dissoudre comme il avait fait du long parlement.

La brièveté de l'espace que la nature de cet ouvrage impose à l'histoire nous force à négliger les faits secondaires de son administration. Ce fut pour l'Angleterre un interrègne plus fort et plus fécond que ses plus grands règnes. Les factions avaient reconnu l'autorité du premier des^ factieux ; rien n'est plus souple et plus servile que les fac-

lions domptées. Comme elles contiennent généralement plus d'insolence que de force et plus de passion que de patriotisme, quand la passion épuisée se retire d'elles, les «factions ressemblent aux globes des aérostats, qui semblent occuper une place immense dans l'espace et se confondre avec les étoiles pendant qu'ils s'élèvent gonflés d'air inflammable, et qui, lorsque ce gaz est évaporé, retombent à plat sur le sol et tiennent dans la main d'un enfant: Le véritable patriotisme et le véritable esprit de liberté ne perdirent même pas à cette éclipse de dix ans des factions parlementaires. La nation anglaise, fière d'avoir pu se passer si longtemps de ses rois sans baisser en Europe et sans se déchirer au dedans, ne rappela ses rois qu'à des conditions de prérogative et de dignité pour le peuple qui firent de l'Angleterre nouvelle une véri table république représentative avec un protecteur royal et héréditaire^ couronnement de cette république : idée empruntée à Cromwell lui-même , comme nous l'avons vu dans sa conférence avec ses amis. Il gouverna en patriote qui n'avait à penser qu'à la force et à la grandeur de son pays, et non en roi qui aurait eu à ménager avec les partis ou avec les cours les intérêts de sa dynastie. Il eut de plus, grâce à la toute-puissance des républiques, la force d'accomplir ce qui aurait dépassé les forces d'une royauté. Les républiques sont des accès de vigueur dans une nation. Ces accès cen-

tuplent rénergie du gouvernement par l'énergie de la nation tout entière. Rien ne leur est impossible de ce qui étonnerait la résolution de vingt monarchies. Anonymes et irresponsables, elles achèvent, avec la main de tous, des révolutions, des transformations, des entreprises qu'aucune royauté n'oserait rêver.

Ce fut ainsi que Cromwrell vainquit un roi, dompta une aristocratie, pacifia les guerres religieuses, écrasa les niveleurs, réprima les parlements, établit la liberté de conscience, disciplina l'armée, créa la marine , triompha sur mer de la Hollande , de l'Espagne, de Gênes, conquit la Jamq.ïque et des colonies devenues des empires dans le nouveau monde , s'établit à Dunkerque , contre - balança la France, força les ministres de la jeunesse de Louis XIV à des complaisances et à des alliances avec lui, et enfin, par ses lieutenants ou par luimême, rattacha si invinciblementrirlandeetl'Écosse à l'Angleterre, qu'il accomplit l'unité de l'empire britannique avec cette fédération des trois royaumes, dont les luttes, les alliances, les discordes, les tiraillements étaient un germe d'éternelles faiblesses et une menace de mort dans l'empire. La révolution lui prêta sa force pour abattre d'une main le despotisme, de l'autre les factions, et pour achever une nationalité. Tout cela fut fait en dix ans, sous le nom du dictateur, mais, en réalité, parla force de la répubUque, qui s'était, pour ces

grandes œuvres, concentrée, incarnée et disciplinée en lui. C'est ce qui pouvait avoir lieu en France, en 1790, si la révolution française s'était donné en viager une dictature dans un des grands révolutionnaires animés de son fanatisme, tels que Mirabeau, la Fayette ou Danton, au lieu de se donner en propre à un soldat pour fonder, sur de vieux fondements, un nouvel empire.

Un malheur domestique atteignit Cromwell au cœur à cette période ascendante de sa vie, où Ton s'étonne de trouver des larmes dans les yeux de l'homme qui avait vu d'un œil sec l'infortuné Charles P' arraché des bras de ses enfants pour mourir. Il perdit sa mère, âgée de quatre-vingt-quatorze ans . C'était cette Elisabeth Stuart, fille du sang des rois qu'avait détrônés son fils, femme bibUque, mère d'une nombreuse famille, source de leur piété, nourrice de leurs vertus, inspiration vivante de leur passion pour la Uberté religieuse de leur secte ; elle jouissait , dans la plénitude de ses facultés , de la gloire humaine, mais surtout de la gloire céleste du plus grand de ses fils, du Machabée de sa foi. Cromwell, dans toute sa puissance, la cultivait et la vénérait comme la racine de son cœur, de sa croyance et dé sa destinée.

« La mère de mylord protecteur, » écrit, à cette m. • 13

date de 1654, le secrétaire intime de CromweU, Thurloe, « est morte la nuit dernière, âgée de près » d'un siècle. Un moment avant d'expirer, elle fit » appeler son fils auprès de son lit, et, lui donnant » de la main sa bénédiction : « Que le Seigneur, • lui dit-elle, « fasse constamment briller la splen- » deur de sa face sur tous, mon fils I Qu'il vous sou- )) tienne dans toutes vos adversités ! Qu'il égale vos » .forces aux grandes choses que le Très-Haut vous » a chargé d'accomplir pour la gloire de son saint » nom et pour le salut de son peuple !... Mon cher » fils, » ajouta-t-elle en insistant sur ce nom qui faisait sa gloire au dernier moment ; « mon cher fils ! » je laisse mon esprit et mon cœur avec toi I Adieu! » adieu 1 — Et elle retomba, » dit Thurloe, « dans » son dernier assoupissement. » Cromwell fondit en larmes comme un homme qui aurait perdu une partie de la lumière qui Téclairait dans ses ténèbres. Sa mère, qui l'aimait comme fils et qui le vénérait comme élu de Dieu, habitait avec lui le palais des rois de White-Hall ; mais elle y vivait dans un appartement retiré et nu du palais, « ne voulant pas, • disait-elle , « approprier à elle et à ses autres en- » fants cette splendeur à laquelle le Seigneur con- » damnait son fils, mais qui n'était que la décoration » passagère d'une hôtellerie à laquelle elle ne vou- » lait attacher ni son cœur ni l'existence future de » sa famille. » De cruels soucis troublaient ses jours et ses nuits dans ce palais des rois, où elle

regrettait sa ferme champêtre du pays de Galles. La haine des royalistes, la jalousie des républicains, le ressentimeiit des niTeleurs, le sombre fanatisme des presbytériens, laTengeance des Irlandais et des Ecossais, les complots des ^parlementaires toujours présents à son esprit, lui montraient sans cesse le poignard ou le pistolet d'un assassin levé sur son fils. Quoique très-courageuse autrefois, elle ne pou yait entendre l'explosion d'une arme à feu dans les cours sans frémir et sans courir aux appartements de Cromwell pour s'assurer que son fils n'était pas mort. Cromwell fit à sa mère des funérailles de reine, témoignage de piété filiale plus que d'ostentation. Elle fut enseyelie au milieu des poussières royales ou illustres, sous le parvis de Westminster, ce Saint-Denis des dynasties et des grandeurs britanniques.

Lui-même, depuis quelques années, redoutait de périr par un assassinat. Il portait une cuirasse sous ses habits, des armes défensives à la portée de. sa main. Il ne couchait jamais longtemps dans la même chambre du palais, changeant de place et de lit, pour dérouter les trahisons domestiques et les complots militaires. Despote, il subissait les angoisses de la tyrannie. Le poids invisible des haines qu'il avait accumulées pesait sur son imagination et sur son sommeil. Les moindres murmures dans l'armée lui' semblaient des présages d'insurrection contre son pouvoir. Tantôt il frappait, tan-

tôt il caressait ceux de ses lieutenants dont il redoutait la révolte. Il cultivait Warwick, il flattait Fairfax, il domptait Ireton, il ramenait avec peine le républicain Fleetwood, à qui il avsdt donné une de ses filles, républicaine, irréconciliable avec la dictature comme son mari; il éloignait Monk; il était alarmé de Tintrigue et de la popularité de Lambert, général qui cherchait un parti tantôt dans les royalistes, tantôt dans les républicains, tantôt dans les mécontentements de l'armée. Il craignait de blesser ou d'aliéner le parti militaire en sévissant contre ce soldat ambitieux. Il compensa le commandement qu'il lui enleva par une opulence prodigue, qui retenait Lambert dans la déférence par les liens de la corruption. Mais les partis étaient trop divisés en Angleterre pour se porter à des assassinats contre le dictateur, comme celui du sénat contre César. L'un surveillait l'autre. Cromwell vivait parce qu'aucun de ces partis n'était certain de profiter de sa mort. Cependant il avait le sentiment de son impopularité, la pudeur de son ambition, et ses dix discours aux divers parlements de l'interrègne attestent ses efforts, quelquefois humiliants, pour se faire pardonner le rang suprême . On ne connaîtrait pas bien l'homme si on ne connaissait pas ses paroles. L'âme est dans l'accent. Nous traduisons quelques mots au miUeu de ce déluge de phrases. La pensée semble s'y noyer dans un verbiage tour à tour humble et impérieux. On y

sent partout le fennier parvenu au trône et le sectaire changeant la tribune en chaire pour prè« cher son peuple après l'avoir dompté.

« Où en étaient, » dit-il dans son premier discours au parlement des trois royaumes réuni après la dissolution du long parlement , « où en étaient, » avant nous , les deux libertés fondamentales de » l'Angleterre, la liberté de conscience et la liberté » du citoyen, deux choses pour lesquelles il est » aussi beau et aussi juste de combattre que pour » aucun des biens que Dieu nous ait donnés sur » cette terre? On ne pouvait imprimer la Bible sans » l'autorisation du magistrat. N'était-ce pas la libre » foi du peuple remise à la merci de Tautorité civile ? » N'était-ce pas refuser la liberté reUgieuse et la » liberté civile à ce peuple qui a reçu ces deux » droits avec le sang? Qui oserait aujourd'hui » imposer des restrictions à la foi? » Il fulmine alors plus en prophète qu'en homme d'État contre les hommes de la cinquième monarchie^ secte religieuse et politique, qui annonçait le règne direct du Christ revenu sur la terre pour gouverner luimême son peuple. On assurait même qu'il était déjà incamé dans la personne d'un jeune aventurier, qui se faisait adorer sous ce nom de Christ. Puis il passe sans transition à sa joie de voir enfin devant lui un parlement Ubrement élu. « Oui, » afifirme-t-il avec satisfaction, « j'ai devant moi un » libre parlement. Parlons un peu de nos affaires, »

continue-t-îl ;. et il raconte longuement la marche et le succès de ses opérations en Hollande, en France, en Espagne, en Portugal. Il les congédie ensuite paternellement, en les assurant qu'il priera pour eux et en les engageant à rentrer tranquillement chacun dans sa maison pour réfléchir au bon maniement des affaires du pays qu'il va leur soumettre.

Dans le discours suivant, il revient avec amertume sur le joug que lui impose contre son gré le salut de l'Etat. « Je vous le dis dans la candeur de » mon âme, je n'aime pas, non, je n'aime pas le » poste où je suis ; je l'ai déjà dit dans mes précé- » dents entretiens avec vous. Oui, je vous l'ai dit, » je n'ai désiré qu'une chose, c'est d'avoir la li- » berté pour moi comme pour les autres, de me » retirer dans la vie privée ; c'est d'avoir mon » congé de ma charge. J'ai demandé cela encore » et encore 1 Et Dieu sera juge entre moi et les » hommes, si je mens en vous le disant. Que je » ne mens pas en vous le disant , bien des gens » ici le savent!... Mais si je mens en vous disant » ce que vous ne voulez pas croire , ce que beau- V coup regardent comme un mensonge, une hypo- » crisie de ma part, que Dieu me juge !... Que les » hommes sans charité qui jugent les autres sur » eux-mêmes disent et pensent ce qu'ils voudront ; » je vous affirme que c'est la vérité. Mais, hélas! » je ne pus pas obtenir ce que je désirais si vive-

» ment, ce que mon âme soupirait d'obtenir ! Les » autres furent d'a\is que je ne le pouvais sans » crime... Je suis indigne cependant de ce pouvoir » que vous me forcez de retenir dans mes mains ; » je suis un pécheur ! » Il entre ensuite dans une digression diffuse sur les affaires du temps. «EnSn, » dit-il, « nous avons été suscités pour le salut de » cette nation I Nous avons la paix chez nous et la » paix dehors ! »

Son quatrième discours est une objurgation amère contre ce même parlement, qui s'est laissé, dit-il, corrompre par les vieilles factions, et qu'il finit par dissoudre après l'avoir balancé deux heures entre les caresses et les malédictions, au gré de l'esprit qui souffle et de la parole qui tombe.

Le cinquième discours, devant le parlement suivant, es tune divagation de quatre heures, à laquelle il est difficile aujourd'hui de rien comprendre et qu'il termine par la récitation d'un psaume. « Je confesse, » dit Cromwrell, « que j'ai été diffus, je sais » que je vous fatigue, maisencore un mot. Hier, j'ai » lu par hasard un psaume qu'il ne sera pas déplacé » en moi de remarquer. C'est le soixante-sixième » psaume! Il est véritablement instructif et appli- » cable à nos circonstances.' Je vous engage à le » lire à loisir, il commence ainsi : Seigneur, tu fus » miséricordieux pour ta terre ; tu nous a rachetés » de là captivité de Jacob ; tu aç remis tous nos » péchés. » Et il récite le psaume tout entier à son

auditoire ; puis , s'interrompaut et fermant sa Bible : a En vérité, en vérité, » dit-il, « je désire » que ce psaume soit gravé dans nos cœurs encore » plus lisiblement qu'il n'est imprimé dans ce livre, » et que nous puissions nous écrier tous comme » David : C'est toi. Seigneur, c'est toi seul qui fais » cela! » Allons, mes amis, du cœur à l'ouvrage, » reprend-il en s 'adressant au parlement; « et si » nous avons'du cœur à l'ouvrage, nous entonne- » rons joyeusement cet autre psaume : « Au nom » du Seigneur, tous nos ennemis seront con- » fondus. » Non, nous ne craindrons ni le pape, » ni les Espagnols, ni le diable! Non, nous ne » tremblerons pas , même lorsque les plaines » seraient soulevées au-dessus des montagnes et » que les montagnes seraient précipitées dans » l'Océan! Dieu est avec nous! » — J'ai fini, j'ai » fini, » dit-il enfin, « tout ce que j'avais à vous » dire. Priez Dieu qu'il vous favorise de sa pré- » sence , et allez-vous-en ensemble et en paix » chacun chez vous ! »

Ces discours , dont nous donnons seulement quelques lignes textuelles, durent des heures : on en saisit mal le sens. Il y a dans la même voix du Tibère , du Mahomet , du tyran , du patriote , du soldat, du prêtre, du fou. C'est l'inspiration labo-

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rieuse d'une âme triple, qui cherche à tâtons sa propre pensée, qui la trouve, qui la perd, qui la retrouve, et qui laisse flotter jusqu'à satiété ses auditeurs entre la terreur, l'ennui et la pitié. Quand le langage de la tyrannie n'est pas bref comme le €oup de la volonté, il est ridicule. La force absolue, qui veut se faire deviner ou qui s'explique devant des sénats vendus ou devant des citoyens asservis, s'embarrasse dans les sophismes, s'exalte dans les nues ou se traîne dans la trivialité. Le silence est la seule éloquence de la tyrannie, parce qu'il n'admet pas la réplique.

Nulle part ces caractères de la parole de Cromwell n'éclatèrent plus que dans ses réponses au parlement, qui vint trois fois en 1658 lui offrir la couronne. La première fois, ce n'était qu'une simple députation du parlement, qui venait le pressentir dans sa chambre sur l'offre que le parlement allait lui faire : la réponse est familière comme l'entrevue. Il ne voulait pas du titre de roi, parce que son inspiration politique lui disait qu'il n'en serait pas plus fort et qu'il en serait écrasé. D'un autre côté, il n'osait pas refuser trop nettement ce titre, parce que ses généraux, plus ambitieux que lui, lui imposaient de prendre le trône afin de compromettre sans retour sa grandeur et celle de sa

famille avec leur fortune. Il craignait que ses généraux n'allassent, par mécontentement de son refus, offrir- le trône à quelque autre chef de Tarmée, plus téméraire et moins scrupuleux que lui-même. On comprend son embarras dans ses paroles ; il emploie huit jours et mille circonlocutions pour s'expliquer.

« Messieurs , » répond-il le premier jour à la députation confidentielle du parlement, « j'ai vécu » la plus grande partie de ma vie (si je puis parler » ainsi) dans le feu , au milieu des troubles ; mais » toutes les choses qui me sont survenues depuis » que j'ai été mêlé aux affaires du bien public , si » elles pouvaient être accumulées en bloc dans une » seule perspective, ne me frapperaient pas autant » de terreur et de respect devant Dieu que cette » chose dont vous venez de prononcer le nom » devant moi, et que ce titre que vous venez m'of- » frir! Ce qui me rassure et me tranquillise dans » toutes les crises de ma vie passée , c'est que les » fardeaux les plus lourds qui ont pesé sur moi » m'ont été imposés directement et sans ma parti- » cipation par la main de Dieu ; et j'ai bien souvent » reconnu que j'allais succomber sous ces fardeaux, ' » s'il n'avait pas été dans les vues , dans les plans » et dans la bonté de Dieu de m'aider à les soule- » ver. Si donc je me permettais de vous donner une » réponse dans uiîe matière si soudainement et si » inopinément présentée à ma décision, avant

» d'avoir senti cette réponse mise dans mon cœur » et sur mes lèvres par celui qui a été mon oracle » et mon guide dans toutes les occasions, cette » réponse vous donnerait peu de garanties de ma » sagesse. Accepter ou refuser d'un mot ce que » vous m'offrez par des raisons tirées de mon pro- » pre intérêt personnel, cela sentirait la chair et le » sang. M'élever ainsi par des considérations d'am- » bition ou de vaine gloire, ce serait à la fois une » malédiction pour moi, pour ma famille et pour » cet empire lui-même. 11 vaudrait mieux alors, » sachez-le bien, que je ne fusse jamais né. Laisscz- » moi donc prendre conseil à loisir de Dieu et de » mon propre sens, et j'espère que ni la rumeur » d'un peuple léger et irréfléchi, ni l'ambition de » ceux qui pourraient espérer grandir de ma » grandeur, n'auront d'influence sur ma délibéra- » tion dont je vous ferai connaître le plus tut pos- » sible le résultat. »

Trois heures après, le parlement revint hâter la réponse. Elle est confuse, inintelligible. On croit voir le geste embarrassé de César repoussant avec un sourire la couronne d'Antonin et des soldats au cirque. 11 n'en était rien, cependant. Après quatre jours d'instances répétées de la part du parlement, d'ajournements polis, mais significatifs de la sienne.

Cromwell finit par s'expliquer mtelligiblement dans un déluge de paroles : t La royauté se compose de » deux choses, » dit-il, t du titre de roi etdesfonc- » tiens de la monarchie. Ces fonctions de la monar- » chie sont tellement liées par les racines avec notre » vieille législation, que toutes nos lois tombent s'il » n'y a point dansleur application une part d'autorité » monarchique. Quant au titre de roi, il implique » non-seulement une autorité suprême, mais j'ose- » rai dire une autorité divine. J'ai pris la place que » j'occupe pour prévenir les périls imminents de » ma patrie et pour la préserver encore. Je ne chi- » canerai pas sur le titre de roi ou de protecteur, » car je suis prêt à vous servir non-seulement » comme protecteur ou comme roi , mais comme » constable, si vous le voulez, le dernier des magis- » trats du pays. En vérité, en examinant bien ma » situation, je me suis dit souvent que je n'étais » rien au fond qu'un constable, l'ordre et la paix » de la paroisse. Je juge en conséquence qu'il n'y » a aucune nécessité à vous de me donner, à moi » d'accepter le titre de roi... puisque tout autre » nom est aussi utile... »

Puis, avec un abandon trop humble pour n'être pas sincère : « Permettez- moi, » ajouta-t-il, « de » faire ici tout haut devant vous un retour sur moi- » même. Au moment où j'ai été appelé par Dieu et » préféré pour mon œuvre à tant d'autres qui va- » laient mieux que moi , qu'étais-je? Je n'étais rien

GROMVELU 153

» qae simple capitaine de cavalerie dans nn corpe » de milice; j'aTais pour chef, là, un ami, un digne » ami, un noble cceur, et dont je sais que tous ché- » risseï comme moi la mémoire, M. Lampden. La » première fois que j^allai au feu avec hii, je vis que » nos troupes novices, indisciplinées, composées » d'honunes qui ne craignaient pas Dieu , étaient » battues dans toutes les rencontres; j'introduisis » un esprit nouTcau avec la permissicm de M. Lamp- » den^ un esprit de zèle et de piété, dans nos » troupes ; je formai mes hommes dans la crainte » de Dieu. Depuis ce jour, ils n'ont pas cessé de » battre l'ennemi. A lui la gloire! 11 en a été de » même , il en sera de même , messieurs , dans le » gouTcmement. Le zèle et la piété nous sauveront » sans roil... Comprenez -moi bien : je consentirai » volontiers à être victime ici pour le salut de tous ; » je ne pense pas, non , en vérité , je ne pense pas » qu'il soit nécessaire que cette victime pour tous » soit un roi ! B

Hélas ! il l'avait malheureusement pensé pour Charles P' ; le sang de ce roi protestait trop tard contre ses paroles. Il avait voulu un roi innocent pour holocauste, non au peuple, mais à l'armée I

. Il commençait à s'agiter dans ses remords. Ce fut, dif-on, pour les apaiser ou pour les nourrir que,

in. n

pendant les jours où le parlement tenait ainsi la couronne suspendue sur sa tète , il se fit conduire dans le caveau souterrain de White-Hall, où reposait, en attendant un autre sépulcre, le corps décapité de Charles P''. Allait-il chercher dans ce spectacle Toracle de son incertitude et la leçon de son ambition? Âllait-il implorer de sa yictime le pardon du meurtre qu'il avait permis , la rémission de la vie et du trône qu'il lui avait ravis? On l'ignore. Ce qu'on dit, c'est qu'il fit lever la planche du cercueil qui recouvrait le cadavre et la tête embaumés du roi supplicié, qu'il éloigna tous les témoins, qu'il resta longtemps en silence face à face avec le mort : entrevue bien stoïque si elle n'était pas de repentir I méditation dont Cromwell ne pouvait sortir que plus criminel s'il n'en sortit pas plus consterné I Ses serviteurs remarquèrent une pâleur inaccoutumée sur ses traits et un morne silence sur ses lèvres. La peinture a souvent reproduit cette scène étrange : on y a vu le triomphe de l'ambitieux sur le corps de sa victime, nous aimons mieux y voir le triomphe du remords sur le meurtrier.

Ses lettres intimes respirent, à cette époque de sa vie, la mélancolie d'une ambition qui a touché le sommet et le fond des grandeurs humaines, et qui sent son propre vide dans une destinée en appa-

rence si pleine. Elles respirent aussi un ramollissement du cœur, qui amollit dans sa main les rênes du gouvernement. « Véritablement, » écrit-il à Fleetwood, son gendre et son lieutenant en Ecosse, « véritablement, mon cher Charles, jamais autant qu'à présent je n'ai eu besoin des secours, des prières de mes amis chrétiens ! Ceux de chaque opinion veulent me faire adopter la leur préférablement à tout. Cet esprit de douceur qui est maintenant en moi ne plaît à aucun. Je crois pouvoir le dire avec vérité, ma vie a été un sacrifice volontaire, et, je le crois, un sacrifice pour tous. Persuadez aux amis qui sont auprès de vous d'être très-modérés. Si le jour du Seigneur approche, comme le disent quelques-uns, combien notre modération doit éclater! Dans ma tristesse, je suis prêt à dire: Ahl que n'ai-je les ailes de la colombe I alors, oh ! alors, je m'envolerais!... Mais, je le crains, c'est une impatience répréhensible. Je bénis le Seigneur de ce que j'ai dans ma femme et mes enfants quelque chose qui m'attache à la vie... Excusez-moi donc de vous découvrir le fond de mes entrailles. Mon amour à votre chère femme, et ma bénédiction, si elle vaut quelque chose, à ton petit enfant. » Il s'occupait dans le même temps d'assurer après lui quelque fortune indépendante à chacun* de ses fils et de ses filles. Les sommes considérables que le parlement lui allouait pour la splendeur de son titre, ses propres biens et l'économie austère quoi-

que décente de sa vie lui permettaient d'aeqaérir quelques domaines privés. On en trouve la liste et le revenu dans ses lettres à son fils Richard. Ce sont douze domaines de trente mille £rancs, à six mille francs de revenu, f Qu'importe, au reste? • disait-il quelquefois, € je leur laisse pour fortune » la grâce de Dieu, qui m'a tiré de si bas pour me » placer si haut I • On eût dit qu'il avait le presseur timent de sa fin prochaine.

Ceux qui l'approchaient l'avouaient eux-mêmes. Le quaker Fox, un des fondateurs de cette secte pieuse et philosophique qui a réduit toute la théologie à la charité, s'entretenait quelquefois librement avec Cromwell. Fox écrivait en ce temps-là à un de ses amis : « J'ai rencontré hier Cromwell » dans le parc d'Hampton-Court ; il était à cheval, à » la tête de ses gardes. Avant même que je le visse, » je sentis comme un esprit de mort qui passait entre » lui et moi. Quand je fus en face de lui, je vis sur » son visage la pâleur du sépulcre. Il s'arrêta ; je lui » parlai des souffrances des amis (les quakers) ; je » lui donnai les avertissements que le Seigneur mit » sur mes lèvres. Il me dit : Venez me voir demain. » Le lendemain j'allai à Hamp ton-Court ; on me dit ■ qu'il était indisposé. Je ne le revis plus depuis ce » jour. »

GROMWELL. 157

Hamptim-Goiirt^ magoifique résidence féodale d'Henri VIII, était im séjour qui, par sa morne et monacale grandeur, deTait plaire à Cromwell. Le château, flanqué de tours larges et surbaissées comme des bastions d'une place forte, est couronné de créneaux sans cesse noircis par des volées de corneilles. H est bâti au bord de ces profondes forêts, luxe de la terre cher à la race saxonne. Les chênes séculaires de son vaste parc semblent affeoter la miyesté d'une végétation royale pour s'égaler aux tours gothiques du château. De longues avénues voilées d'ombre et de brumes n'y ont pour perspective que de verts gazons traversés en silence par des troupeaux de daims apprivoisés. Des portes étroites, basses, cintrées en ogives, semblables i des ouvertures de cai/erae dans le massif du rocher, donnent accès à des souterrains, à des corps-degarde, à des salles d'armes voûtées, tapissées de faisceaux d'armures antiques, d'écussons et de bannières chevaleresques. Tout y respire cette souveraineté ombrageuse qui fait le vide autour des roii^ p9LT le respect ou par la terreur. Hampton-Court était le a^our de prédilectûm de Cromwell, mais la douleur l'y retenait en ce moment autant que le délassement.

La Providence avait placé, comme il arrive à beaucoup de grands hommes, la vengeance et l'expia*' tion de ses prospérités autour de lui, dans sa propre famille. Plosieurs filles avaient embelli son foyer.

La première était mariée à lord Falconbridge , l'autre à Fleetwood, la troisième à lord Claypole, la quatrième, la plus jeune, lady Frances, était veuye à dix-sept ans de Rich, petit-fils du comte de Warwick, vieux compagnon d'armes du protecteur. La douleur de cette jeune femme bien-aimée de sa mère attristait l'intérieur d'Hampton-Court. Fleetwoold, républicain ombrageux, toujours combattu entre l'ascendant de Cromwell, qu'il subissait non sans remords, et les opinions des républicains purs , qui voyaient un tyran dans le protecteur, reprochait à son beau-père d'avoir absorbé la république en la sauvant. Il avait entraîné par fanatisme et par amour sa jeune fenmie dans ses mécontentements et dans ses murmures. Lady Fleetwood avait à la fois, comme le second Brutus, un invincible attrait et une invincible horreur pour son père, devenu le tyran de son pays. Le sang et l'esprit de secte se combattaient dans son cœur. Elle empoisonnait la vie de son père de ses reproches. Cromwell, au milieu des soucis du gouvernement, était sans cesse assiégé par les invectives de sa fille républicaine contre les mesures absolues de son gouvernement, et sans cesse il tremblait de découvrir la main de Fleetwood et de sa femme dans quelque entreprise des républicains contre lui. Le ton suppliant de ses lettres à lady Fleetwood donne la mesure des angoisses de ce père obligé de s'excuser dans sa maison, quand tout tremblait

devant lui en Angleterre et en Europe. Mais cette fille de Cromwell, sans cesse agitée du remords de la liberté détruite, ne se calmait à la voix de son père que pour un moment. Il fallait sans cesse recommencer à la convaincre, de peur d'avoir à la punir. Elle était la Némésis de son père.

Sa fille Élizabeth, lady Claypole, en était la consolation. Cette jeune et séduisante femme possédait en grâces, en esprit et en sentiment tout ce qui justifiait la préférence, et on pourrait dire Tadmiration, de Cromwell pour elle. L'historien royaliste Hume, qui n'est pas suspect d'adulation ni même de justice pour la maison du meurtrier de son roi, avoue que lady Claypole avait en charmes et en vertu tout ce qu'il fallait pour justifier aussi l'adoration du monde. Une de ces fatalités cruelles qui semblent des hasards, mais qui sont les châtiments de la tyrannie, avait tout récemment brisé le cœur, jusqu'à la mort, de cette charmante femme, et élevé entre elle et son père une de ces dissensions tragiques de famille dans lesquelles la nature, déchirée par deux sentiments contraires, comme Camille entre sa patrie et son amant, ne peut abjurer l'un sans trahir l'autre. La mort est la seule issue à de telles situations.

Dans une des récentes conspirations royalistes

contre le pouvoir du protecteur, un jeune caralier (nom qu'on donnait aux partisans de Charles II) avait été condamné à mort» Gromwell avait le droit de faire grâce, et il l'aurait exercé si le coupable, pour lequel il connaissait le tendre intérêt de sa fille, avait consenti, par une condescendance quelconque, à donner prétexte à la clémence. Mais l'intrépide Hewet (c'était le nom du condamné) avait bravé le protecteur devant la justice, comme il avait bravé le péril dans la conspiration. Cromvvell, sourd pour la première fois aux supplications, aux sanglots, au désespoir de sa fille prosternée à ses pieds pour lui arracher la vie de l'homme qui lui était cher, avait oi'donné l'exécution. Lady Claypole se sentit frappée à mort du même coup. Cromw^ell avait tué sa fille à travers le cœur d'un de ses ennemis. Élizabeth, tombée dans une langueur mortelle et retirée à Hampton-Court pour y recevoir les soins de sa mère et de ses sœurs , ne sortait de son abattement que pour reprocher à son père le sang de sa victime. Ses tragiques imprécations , interrompues par des repentirs et par des retours de tendresse pour sou père, remplissaient le palais de trouble, de mystère, de remords, de consternation. La vie de lady Clay* pôle se consumait rapidement dans ces alternatives de larmes et de malédictions. Celle de Crom^veell lui-même s'usait en angoisses, en supplications, eu tardifs repentirs. Il se sentait haï, à cause de sa cruauté, de l'être qu'il aimait le plus sur la terre, et,

€ROMW£LL. 161

pour comble de remords, c'était lui-même qui s'était frappé dans sa fille. Ainsi la république qu'il ayait trompée, d'un côté, la royauté qu'il avait martyrisée, de l'autre, prenaient, l'une le fanatisme, l'autre le cœur de ses filles pcmr Ten^r sur son propre coeur, dans sa propre maison, son ambition ou ses inhumanités contre les deux causes. Situation de moderne Atride , qui corrompait toutes ses apparentes prospérités, capable de donner de la pitié à ses plus implacables ennemis I

Lady Claypok mourut dans ses bras à Hampton- Court, à la fin de 1658, en pardonnant à son père. Mais la nature ne lui pardonnait pas. Du jour où il eat enseveli sa fille bien-oimée , il ne fit plus que languir.

Bien qu'il fût, en apparence, robuste de corps, et que sa verte maturité de cinquante-neuf ans, entretenue par la guerre, l'exercice, la sobriété, la chasteté des mœurs, lui conservât la souplesse et la vigneur d'un jeune homme , le dégoût de la vie y cette paralysie de l'âme, étreignit son cœur mort dans un corps sain. 11 sembla ne plus prendre intérêt aux a£Eaires du gouvernement ni aux distractions de sa propre famille. Ses confidents essayèrent de détourner ses pensées du tombeau de sa fille, en le contraignant à des changements de lieux et à des diversions de pensées propres à changer l'atmosphère morale qui le consumait. Son secrétaire Thurioe et quelques-uns de ses amis les plus écou-

tés, de concert avec sa femme, lui ménagèrentc à son insu, des revues, des chasses, des courses, des entraînements de devoir ou de plaisir pour diversifier ses pensées. Ils le ramenèrent à Londres : la ville lui fut aussi odieuse que ses maisons de [campagne. Ils imaginèrent de ranimer sa langueur par des repas champêtres , apportés du palais par ses serviteurs et dressés sur l'herbe, à l'ombre des plus beaux arbres, dans les sites qu'il aimait le plus. Son premier goût, le goût de la nature rurale et des animaux qui la vivifient, était le dernier qui mourait en lui. Le gentilhomme cultivateur et l'éleveur de bestiaux se retrouvaient sous le maître d'empire. La Bible et la vie patriarcale , à laquelle la Bible fait sans cesse allusion , s'associaient dans son imagination à ses souvenirs d'occupations rurales , qu'il regrettait jusque dans ses palais. Il disait souvent, comme Danton : « Heureux celui qui vit sous le » chaume et qui cultive son champ I »

Un jour que Thurloe et les domestiques de Cromwell lui avaient fait préparer un repas sur l'herbe, au milieu du jour, à l'ombre d'un bois de magnifiques chênes écarté de la ville et plus ténébreux alors qu'aujourd'hui, il se sentit plus rasséréné et plus gai qu'à l'ordinaire, et il voulut passer le reste de la journée dans cette solitude. Il ordonna à ses écuyers de lui amener six chevaux isabelles que les États de Hollande lui avaient envoyés en présent, pour leb essayer à la voiture, dans les avenues du

parc. Deux pages montaient le cheval de main des deux premiers couples. Cromwell fit asseoir Thurloe dans la voiture, à sa place, et, montant lui-même sur le siège, il prit en main les guides des deux chevaux du timon. Mais les animaux fougueux et encore indomptés, ayant précipité, en se cabrant, les deux pages, emportèrent au hasard et brisèrent contre un arbre la légère voiture de Cromwell renversée sur lui. Sa chute fit partir la détente d'un pistolet qu'il portait sous ses habits. Il fut traîné un moment sur le sable parmi les débris de son équipage. Bien qu'il se relevât sans blessure, cette chute, la détonation de l'arme à feu révélant ses terreurs par ses précautions, les sarcasmes dont cette aventure ne manquerait pas de nourrir la malignité de ses ennemis, lui parurent un présage et lui causèrent un saisissement mal contenu. Il affecta cependant d'en rire avec Thurloe : « Il est » plus aisé, » lui dit-il, « quelquefois de conduire » un gouvernement qu'un attelage I »

Il se fit ramener à Hampton-Court , et l'image présente de sa fille chérie dans les salles lui paraissait peupler de douleurs moins cruelles que l'oubli les lieux que sa mort avait laissés vides. Une fièvre lente et intermittente l'y saisit. Il en brava les premiers accès sans que personne autour de lui soup-

ie4 VIE DES GRANDS HOMMES.

çonnât la granité du maL La fièyre devint tierce et plus aiguë. Elle consumait rapidement ses forces. Les médecins appelés de Londres Tattribuèrent à l'air marécageux des bords mal endigua de k Tamise, à l'eltrémité des jardins d'Hampton-Court. On le ramena au palais de White-BdQ, comme s'il eût été dans les décrets de la Prcnrideiice de le faire mourir devant la même fenêtre da même palais où l'on avait, par sa volonté, construit, dix ans auparavant, l'échafaud du roi sa victime.

Cromwell ne devait {dus se relever du Kt royal où on le coucha à son retour à Londres. On a mille fois travesti ou interprété ses actes et ses paroles pend^mt sa longue agonie, au gré des partis qui avaient à se venger de sa vie ou à se parer de sa mort. Un document nouveau, authentique et inap^ préciable, les notes prises à son insu, heure par heure et soupir par soupir, par l'intendant de sa chambre, qui le servait jour et nuit, font assister à toutes ses pensées et à toutes ses paroles. Les paroles de cette heure suprême sont le secret des pensées. La mort démasque tous les visages, et il n'y a pas d'hypocrisie sous la main levée de Dieu.

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