‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 15 sur 17 · DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE JÉSUS-CHRIST

La première condition de l'histoire, c'est la vérité ; la seconde, c'est la mesure dans l'appréciation d'estime et de gloire qu'elle décerne à ses héros. Nous ne \oulons point faire un poëme ou un roman de cette humble vie passée devant un métier de brochage et devant les outils de menuiserie employés pendant soixante ans à perfectionner le passage de quelques navettes à travers la trame, et le jeu de quelques poulies entre quatre piliers ; nous ne voulons pas donner le nom de grand homme à un pauvre ouvrier eu soie, homme simple, bon et utile, esprit sans autre horizon que celui de sa profession, sans autres lumières que les lueurs de sa lampe; mais rêveur, ingénieux, obstiné à la découverte, acharné à l'invention, et doué d'un instinct

si exclusivement mécanique, que des esprits supérieurs qui l'entendaient parier sur d'autres sujets que son métier s'en allaient en disant de lui : a Ce » n'est rien, c'est une machine qui en a inventé une » autre! »

Nous n'en avons pas nous-mème d'autre idée ; nous ne le comparons ni à Triptolème, qui invente la charrue nourricière des hommes ; ni à ce Platon, qui invente des idées transformatrices des philosophes ; ni à Homère, qui invente des mondes fantastiques, des poëmes, des sentiments, des images, pour pétrir de larmes de pitié et de nobles passions le cœur humain; ni à Archimède, qui invente des forces physiques capables de soulever des montagnes par la main d'un insecte ; ni à ce Phidias, qui invente le beau dans les formes des temples pour contenir le beau suprême dans l'idée, les dieux; ni à Christophe Colomb, qui invente un monde ; ni même à Montgolûer, qui invente la navigation aérienne, dont les enfants de nos enfants développeront un jour les ailes et recueilleront les nouvelles civilisations.

Non, ce serait profaner la gloire et la reconnaissance du genre humain que d'appliquer le même mot à des inventions si différentes. Au grand homme, l'immortalité ; à l'homme simplement utile à ses semblables, l'estime de sa profession, de sa viUe, de son époque, une ligne dans l'histoire de l'art : voilà tout ce qu'on lui doit et tout ce qu'on

kiî pKje^ Nmib iflscriYons ici» le nonr de eetra^tmo de Iiyon^ ■Mnoié Jaeqoard, pour montrer en kd aux artisans de tous les métiers manuel»), m nonih breux et si intéressants de nos jours, Técueil et le modèle à la fois de l'ouvrier.

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Bîeonfr tout cle suilfe^ ce que nous» frappe dknsp la vie^de cet homme.

Ce fut Teijcès dte^la fatigue, de* te misère, et h d^chéaîice physique et morale deFiawvrier indti*trid, qui forcèrent Jacquard à chercher quelque adoucissement à ce supplice die ses frères et à më- £^}ersoixaiiil!e ans son invention. Ceci; même est une première leçon qui sort de la vie que nous allons écrire. Cette leçon est dfe nature à bien faire réflédlrrrhemme des champs. Vivant du métier naturell, étemel et universel, la culture dte la terre, avant dfe cpiitter ce métier dtes métiers, qui peuple Funi»vers, qui crée, qui nourrit sans limite les popula»tion&qu'fl enfante, pour aller se jeter, au sein des villes, dans ces métiers industriels, précaires, passager», chanceux, qu'un caprice fait naître, qu'un autre caprice anéantit, que l'invention d^un«F eheviîlteou'le' déplacement d'une bobine dans-une mécanique à tissage supprime, et qui dévorent par milliers les populations, corps et âme, sous prétexte de les mieux salarier. Comparons, en effet, ' l'ou-

gazouille pour l'enfant. Le plus grand nombre de ces fenêtres n'encadrent pas même la feuille de verre, tamis de la lumière dans leurs châssis ; des feuilles de papier huilé et jaimies pair la pluie remplacent les vitres, afin que la lueiur trop vive du jour UQ dévore pas les tdateflhdarétofib. Quelques-uam de ces feuille» de papier, eeevées par lai gc^ an par le vent, fletteni en lambeaux à ee» feoaèiDM; elles rendent à l'eseillB des- passante ce cliqpietiB mort de feuilles sèches, seul moniivre de ces- ombres qui ne végètent pas; elles- impriment à ces maisons une physionomie d'indigence, de raine et de cat9combe qui serre le cœur daiie^ la poitrine, et qui fait presser le 'pas au passant pour retrouver la lumière et la vie. On n'entend sortir de ces demeures d'autre bruit que le bruit monotone et cadencé de la navette, des rouages et des poulies qui battent, grincent et sifflent à tous les étages, sans laisser «au passant l'intervalle d'une respiration : on dirait le sourd et perpétuel froissement des muscles et des nerfs de bois de l'avarice et de l'industrie, remués par d'invisibles ressorts dans l'automate ou dans le squelette de la ville morte.

Si vous pénétrez dans une de ces maisons ou de ces fourmilières humaines, vous trouvez d'abord une étroite , longue et sombre voûte qu'on appelle

JACQUARD. 3m

une allée ; une rigole humide et fétide la borde des deux côtés pour écouler la sueur de la maison dans le ruisseau de la rue. Vous glissez dans la fange toujours détrempée que les pieds boueuiL de8(haibitants ou des wisiteurs, les parapluies égouttés -et lee incuries banales entretiennent sans cesse dans ce supplément de 1 -égout, portique d'un cloaque . L'allée vous conduit à un escalier commun aux deux cents habitants qui peuplent cette demeure ; ses marches, usées parle frottement des souliers ferrés, suintent, comme le pa\é de Tallée, d'une humidité fétide. À chaque palier, des portes entr'ouvertes laissent s'exhaler l'émanation souterraine d'autres égouts. A côté, et à l'odeur de ces immondices, huit à dix autres portes hermétiquement fermées ne laissent entendre à l'intérieur que des vagissements d'enfants, des impatiences de mères interrompues dans leur ouvrage par ces soifs de leurs mamelles. Ces bruits sont entrecoupés par le coup sourd des pédales du métier qui ne se repose jamais sous le pied de la jeune fille, du frère ou du père. Montez, redescendez, suivez les paliers et les corridors de ce labyrinthe sans guide. C'est partout le même aspect, la même mélancolie, le même murmure : vaste geôle du travail, dont on. n'aperçoit pas les geôliers !

3eO VIE DES GRANDS HOMMES.

Plongez-vous les yeux à travers une de ces portes entr'ouvertes par le fabricant qui vient inspecter réloffe, apporter le dessin, solder la semaine? vous apercevez des chambres nues dont presque tout l'espace est occupé par le métier, pilori de la famille. Des écheveaux de soie tapissent les murs ; des piliers de bois , des cordages , des poulies, des fils, des bobines, des navettes, des cylindres, des cartons percés de trous, des contrepoids, des le\iers, jouent à grand bruit sous la main de l'ouvrier accroupi devant sa trame, pendant que ses fils l'assistent devant un métier pareil, que ses filles font lever et baisser tour à tour, par un mouvement machinal, les soies tendues sur son cadre. Toute cette famille porte dans ses attiludes et dans ses traits l'empreinte de la profession sédentaire, renfermée, immobile ou torturée qui l'emprisonne dans ces cellules du travail : la taille courte, les jambes cagneuses, les genoux gros, les pieds longs, les épaules hautes, la poitrine rentrée, les bras grêles , les doigts maigres, les joues creuses, le teint huve, les yeux ternes. La physionomie douce, mais sans virihté dans Thomme, sans atlrait dans la femme, semble avoir contracté dans la monotonie et dans la réclusion de l'état une sorte de stupeur mécanique pétrifiée sur le visage. Les lèvres

épaisses sont fendues par un ricanement trivial et triste; les yeux gros, ronds, démesurément ouverts, semblent frappés d'un perpétuel étonnement. La \oix est cassée. La langue même de cette race séparée du reste de la population par sa cohabitation exclusive avec elle-même ne ressemble plus à la langue qu'on parle dans la rue, elle a des idées, des mots, des jargons, des proverbes , des accents qui la rendent une langue morte ou impénétrable pour le reste du peuple ; elle traîne comme la plainte, elle chante comme la captivité, elle se lamente comme l'éternel ennui de l'uniformité; elle révélerait à elle seule une tribu souffrante entre toutes les tribus de la terre : tribu qui travaille à l'ombre comme le tisserand dans sa cave, dont le travail, toujours le même, n'exerce en ri^n l'intelligence ni le cœur, et réduit toute l'existence d^un homme à un seul geste éternellement répété depuis le berceau jusqu'à la mort.

Le canut se déplace à peine de son métier pour prendre son repas ; il mange son pain et sa salure sur le bord du banc ; il ne quitte sa trame pendant toute la semaine que pour se coucher. L'instrument de son salaire et de son supplice est toujours là devant ses yeux : c'est le dernier objet qui frappe sa vue quand il s'endort, c'est le premier objet qu'il aperçoit à son réveil. Sa femme et ses enfants n*ont pas d'autre horizon. A peine le jour pénètret-il à travers le brouillard du matin dans la man-

sarde, que chaeun d'eux repreod auleor àt Tinstrument la place et le fil de la ireiUie, et*que le gémissement des rouages et des pouliefi dans loute l'immense et noire caserne annonce à la rue qu'une nouvelle journée a recommenoé pour le même peuple. Le dimanche seul interrompt, d'un repos aussi régulier que la tâche, la monotonie de oertte vie. L'ouvrier change de linge, s'mccoade à sa fenêtre pour causer avec l'ouvrier des autres étages ou de la façade opposée. On les entend sans les comprendre. La femme, les filles, les frères, les ap^ prentis sortent dans leurs costumes endimanchés ; ils se mêlent peu aux autres groupes de la populaticm ; on les voit, soi^tsmt des églises, errer à pas lents, en famille, dans les rues, comme des étrangers, regardant tout d'un regard étonné de la lumière et du mouvement de la ville. Le soir, ils se répandent dans les chemins creux, dans les terres vagues des environs de Lyon ; ils s'asseoient sur l'herbe poudreuse, ou sur le sillon, ou sur le bord du chemin ; ils regardent mélancoliquement le coucher du soleil derrière les vertes collines de la Saône. Quelquefois la danse attire les jeunes gens et les jeunes filles ; le loisir attable le père et la mère dans les guinguettes exclusivement fréquentées par leur profession ; ils regagnent ensuite à pas lents la rue sombre, la chambra haute, et re- <îommencent le lendemain la même alternative de travail et de repos.

Qudque6-uBft«atteîgoeci(t, À fopced'aiméefi et d'^^ oonao^ie mixv leur ipam<de iimi^ les jours, une petite i^argne qui lieur permet d'acheter euK-mèmes un ou plusieurs métiers. Autour de x>es métiers ik exploilent parciuManieusemeut le trawail de ieuss appreotis, <;oamie les fabricants ont e&ploité leur propre jeunesse ; ils deviennent à leur tour fabricants; ils s'enricibissant ; ils prennent rang dans la ciié; ils dépouillent la veste brune du «anut pour jp^¥èlîr rhabit à kmgue basque du négociant ; ik «accumulent épar^^ sur épargne ; ils se naturalâr sent en deux ou trots générations dans la probe et laborieuse bourgeoisie de Lycwa.; ils y portent, ils y conservent de leur origine cette économie féroce qui est à la fois la vertu et h vice du travail enricbi. Ils n'apprécient pas l'homme, ils le numèrent. Ils ont un signe uniqiiie et cabalistique auquel ils mesurent tout ici-bas : la fortune. Rion <n'eiîste pour eu& que ce qui pèse dans la main et ce qui sonne sur le comptoir; ils sont les idolâtres du nàétal ; l'or leur a tant coûté à acquérir, -qu'ils regardent «comme une impiété de le dépenser.

Mais ceuK-là sont peu nombreux. Le plus graad nombre consomment à l'entretien de la famille le salaire des jours heureux ; puis, lorsque le traviail cesse et que le salaire tarit, les pères et les àks serfent leur eeititui^ auitour de leur corps pour motoB fleoitir le vddedes aliments dimi]B;ués. Ils se répattd.end;»eist coupes indigents de f émanés et «d'e

dans les rues de leur ville nourricière ou dans les campâmes lointaines du Forez ou de la Bresse ; ils chantent les tristes complaintes de la misère* sous les fenêtres de< riches; ils mangent sans murmurer le pain de 'hiver jusqu'à la reprise des métiers. D'autres, parvenus à la vieillesse, toujours précoce chez eux, se lassent du travail, se livrent à Tin tempérance, et meurent à la charge des hospices. On les ensevelit dans la fosse banale du faubourg: c'est une bouche de moins dans la famille, le métier continue à battre le lendemain. Et voilà tne race d'hommes! Car telle était la vie de l'ouvrier de Lyon il y a à peine cinquante ans.

La vie de l'ouvrier, de l'habitant pauvre de la campagne, est une vie humaine au moins, en comparaison de cette vie machinale de l'ouvrier en soie ou en coton des villes. Celui-là ne se dépayse ni de son sol, ni de son ciel, ni de sa maison, pour aller s'exiler entre quatre murs. Les racines de l'arbre sont aux pieds , les racines de Thomme sont au cœur. C'est beaucoup pour l'homme de n'être pas déraciné dans sa sève. L'ouvrier des champs grandit où il est né. Les sentiments et les habitudes de famille, de voisinage, dé parenté, de pays, lui forment une atmosphère d'aflTections innées, cruelles à rompre, lentes à reformer. Il

n*est pas contraint de se séquestrer de la nature physique, ce milieu nécessaire à Thomme pour que l'homme soit sain et complet. Il a le ciel sur sa tête, le sol sous ses pieds, le soleil dans ses yeux, l'air dans sa poitrine, l'horizon \aste et libre devant ses regards, le spectacle irréfléchi mais per- .pétuellement nomeau du firmament, de la terre, du jour, de la nuit, des saisons, qui entretiennent sans paroles, mais sans lassitude, les sens, le cœur, l'esprit de l'homme de la campagne. Ses travaux sont rudes, mais ils sont \ariés ; ils comportent mille applications diverses de la pensée, mille attitudes différentes du corps, mille emplois des heures et des bras : bêcher, labourer, semer, sarcler, faucher, planter des haies, bâtir des murs, élever, soigner, nourrir, traire des animaux domestiques, moissonner, battre les gf'rbes, vanner le blé, émonder, vendanger les vignes, pressurer le raisin, récolter les fruits du noyer ou du châtaignier, sécher les récoltes , les préserver pour l'hiver, irriguer les prairies, curer les écluses du moulin,^ pêcher les étangs, atteler, dételer les bœufs , tondre les moutons, presser le laitage des chèvres, couper le genêt ou la broussaille pour le foyer, réparer le chaume du toit, tresser le jonc, peigner le chanvre, nourrir le ver à soie, filer la laine pendant les jours de neige, ce sont là autant de trar vaux qui, en diversifiant le travail de Touvrier de la campagne, le lui font aimer, et changent la peine

3M VIE DES GRANDS fiOMMES.

en intérêt et souyent en attachement pasmanné à

rœu\re.

Presque tons ces travauxB'aceompIissent en plein air et en plein jour, santé et gaieté del*homme. L'homme n'y est point machine, il est homme; il y place son émulation, son orgueil, son adresse, sa force, son exactitude, son habileté ; il y est actif et assidu, mais il n'y est pas esclave. Il se sent Ubre, et il se déplace à son gré dans le vaste atelier rural ouvert à ses pas. Il y devient robuste, il y reste sain; sans cesse aux prises avec les forces de la nature, il y exerce les siennes ; il a la fierté et le courage de sa Uberté; il est propre à tout. Quand il a grandi dans cette forte discipline des travaux champêtres, le sabre ou le fusil lui paraîtra léger après la charrue ou le pic ; il est aussi propre à défendre son pays qu'aie fertiliser. Une empreinte de santé, de vigueur, de franchise, de hberté et de fierté modeste virilise ses traits. Il regarde en face, il marche droit, il parle haut, il respire à pleine poitrine; il ne craint et il n'envie personne. Placez à côté lun de l'autre un ouvrier en soie de Lyon et un paysan de l'Auvergne ou des Alpes du même âge, et comparez l'homme à l'homme : l'un vous rendra fier, l'autre vous rendra triste d'appartenir à la race humaine, qui a produit tant de faiblesse à côté de tant de majesté I

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La misées même des champs n'est pas la misère des ailles manufacturières : on y souffre des privations,, mais presque jamais le dénûmeat etla faim^ Si le fils du cultivateur ne possède pas un petit héidt£^ à cultiver, il* se place toujours facilement ou comme serviteur ou conune journalier dans la &rme du métayer ou.dans le champ du propriétaire. Serviteur, il peut économiser tous ses gages ; journalier, il peut épargner son salaire. La nourriture et le vêtement sont à si bas prix dans les campagnes^ qjue ces premières nécessités de la vie sont presque^ gratuites pour le journalier sobre. En pm. d'aonéeSi il peut acheter un petit champ et s'y cons^ iruire presque à lui seul, son toit et soa établa. G'estla situation de presque toutes les familles de cultivateurs dans les pays de montagnes. Deux. ou trois mille francs de terre inculte sufifisent pour abriter et nourrir le père,, la femme et les enfants jusqu'à l'âge où ces enfants se placent eux-mêmes au service des propriétaires voisins pour gagner et économiser à leur tour. On meurt quelquefois de faim dans une ville , c'est un reproche légitime à la civilisation ; on ne meurt jamais de faim dans la chaumière du paysan. Il faut si peu de sol pour^ produire le pain d'un hiver, le maïs, la pomme de terre, la châtaigne , le sarrazin pour les poules , le

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trèfle pour la vache, le feuillage pour la chèvre, Tépine ou le bois mort pour le feu, la paille ou la litière, que le cri réel de la faim est presque inconnu. Quand le cri de Tindigence rurale s'élève, tout le monde est sur sa porte, le morceau de pain à la main ; car le paysan, avare d'argent, a le cœur ouvert pour l'assistance en nature à ceux dont il connaît la détresse. Mais cette détresse extrême et qui réclame des aliments n'atteint jamais l'ouvrier actif et sa famille ; elle ne se manifeste que dans des maisons dépourvues d'habitants valides, où quelque vieillard, quelque infirme, quelque veuve ou quelques orphelins sont restés seuls et abandonnés dans le foyer désert par l'extinction des fils, des pères, des maris, des parents morts. Ces indigences accidentelles ne dépassent jamais un ou deux sur cent de la population pauvre, et par conséquent, les forces d'assistance de lapopulation propriétaire y suffisent largement.

Quant à la différence de bonheur physique et de bonheur moral entre l'ouvrier des chaumières et Touvrier des ateliers, on peut la mesurer d'un mot : c'est que l'un vit et meurt en communication avec la nature et avec Dieu, et que l'autre vit et meurt en cellule ; c'est que l'un a pour métier la terre, les plantes, les animaux aimants, les arbres,

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les eaux, le soleil, et que l'autre a pour métier quatre morceaux de bois et une trame sans fin entre les murs d'une prison à Tie. L'un est comparable au pauvre insecte qui file sa soie et qui meurt ; l'autre est un être qui s'incorpore par le regard et par la pensée la création tout entière, et qui n'a rien à en\ier de ce que Dieu a donné à l'espèce humaine de durée, d'activité, d'intelligence, de sentiment, de sensations et de félicité. Comment se trouve-t-il cependant des générations qui se jettent de jour en jour davantage dans ces ateliers des -villes pour recruter cette tribu de la soie et pour mourir sur leur métier? c'est ce que mon intelligence n'a jamais pu comprendre. C'est le mystère de l'or, il faut renoncer à le sonder; puis les villes ont des courants invisibles comme la mer, qui entraînent les campagnes contre l'écueil.

Le père de Jacquard était un de ces hommes des champs, propriétaire aisé à Couzon, village de la banlieue de Lyon, où les excavations d une montagne , au bord de la Saône, fournissent une pierre saine à larges blocs, rouge comme un granit égyptien y aux constructions de Lyon. Il quitta son petit domaine paternel pour s'enrôler dans la fabrique de la soie. Il ne s'enrichit pas; il mouruv

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