III
aSO VIE DESrGAAEfaa HOMME«.
jmae^ comme- meurent les ouvriera de sa profeesioB i il laiaut à mu file deux Hoétiers pour héritage. Ce fila était iacq^iard, destiné à immortaliser ce nom dans la cilé.
Jacquard, 4pnt l'intelligence était supérieure an labeur manuel dans lequel il avait été élevé, rêva tràs-jeune deux choses qui font rêver tous les hommes au malin de leur existence: Tamour et la renommée. Il aimaitla fille d- un armurier de Lyon, ami de son père* L'armurier lui accorda la main de sa fille. Jacquard futheureux. Claudine Boiçhon, c'était le nom de sa femme, rachetait, par sa grâce, par sa tendrcss&et parsadocilité aux imagînatfons un peu chimériques^ de sou mari, l'absence d'une dot que son f>ère l'armurier lui avait promise et que sa mauvaise fortune ne put lui donner. Peu importait à Jacquard, qui ue voulait du mariage que le bonheur et le calme dont il avait besoin afin de poursuivre les inventions mécaniques, vocation innée de sa nature! 11 s'endormait tous les soirs, il s'éveillait tous les matins avec un plan nouveau dans Tesprit pour simplifierou perfectionner les^ outils de son ai*t ou de tous les autres arts. Au lieu dé sentiments et d'images', sa. poésie se composait de leviers, de poalies^ de nesaorts, de eylindres, de rouages, qu'il mettait en mou\emeB!t dans ses pensées ^ et auxquels il. faisait aeeonipUr toutes les œuvres de la main de l'homme. La poésie dans les artisans prend presque toujours les formes do lu
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mécanique. Les mécaniciens sont les poètes de la matière. Au lîea de poèmes et de drames, ils font accomplir tîes évolutions à des poids, à des contrepoids, à des roues, et, de même que les poètes créent le mouvement de l'ame, les mécaniciens créent le mouvement des;oorps. Arcliimède et Vaucanson sont les Homère et les Virgile de cette poésie. Jacquard, à un degré inférieur, était de cette race créatrice.
Ordinairement le mécanicien ne peut rien sans la géométrie et les mathématiques; ces sciences sont les chiffres de ses calculs et les termes par lesquels il exprime ses pensées. Mais les sciences, qui sont Toutil des esprits vulgaires, sont les ser- Tanles du génie. Quand il ne les a pas sous la main, il s'en passe, ou il les invente une seconde fois par sa propre force et pour son propre iisage. Une vive et patiente itnagination, ce don d« la nature que les savants de profession affectent de mépriser, est la seule source de toutes les grandes inventions qui'Ont changé la face du monde matériel. Les plus belles machines sont sorties toutes vivantes de la tête d'un artisan, d'un berçjer, d'un moine rêveur, d'un potier de terre, d'un cardeur de laines, d'un matelot, d'un ouvrier en soie ou d'un forgeron ignorant, et non de la main des savants. Les atehers ont enfanté en ce genre plus de chefs-d'œuvre que les académies. La machine des mondes ellemême, l'astronomie, n'a été dévoilée, décomposée
et reconstruite pièce à pièce, astre pariistre, que par des pasteurs de la Cbaldée. Le hasard et Timagination sont le père et la mère de Tinvention; la science n'en est que la nourrice.
Jacquard ne savait rien et créait tout. Causant un jour arec un coutelier de ses amis et remarquant qu'une lame de couteau passait parles mains de trois ou quatre ouvriers avant d'être adaptée au manche, il rêva un moment en silence devant rétabli de l'artisan. — o Que rêves-tu donc ainsi? » lui demanda le coutelier. — a Tu le verras demain, » lui répondit Jacquard. Le lendemain, il apporta à la boutique de son ami le plan complet d'une machine qui faisait seule en cinq minutes Touvrage de quatre ouvriers en un jour. Le coutelier, trop pauvre pour faire exécuter la machine de Jacquard, se contenta de Tadmircr el de la garder dans son atelier comme un chef-d'œuvre. Les apprentis la brisèrent à son insu quelques jours après, tremblant que l'invention du canut, en simpUfiant tellement le travail, ne supprimât le salaire et la vie de mJUiers d'ouvriers en coutellerie.
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Quelque temps après, ayant appris que les yilies maritimes de France et d'Angleterre avaient proposé un prix à l'inventeur du procédé le plus économique pour les filets de pêche, Jacquard y pense tout un jour de dimanche, en se promenant seul dans la campagne. Le soir, il rapporte le problème tout résolu dans sa tête ; la nuit, il exécute le modèle de la machine à filets; le lendemain, il présente cette machine à son fabricant. Ce fabricant éclairé, M. Pernon, détourna l'ouvrier de son invention peu productive, inclina ses méditations vers le perfectionnement des métiers à soie, dont la consommation universelle promettait à l'inventeur une gloire et une fortune sans limites.
Jacquard y rêvait depuis longtemps. 11 avait été entraîné à ces efforts de son imagination par un plus noble motif que la fortune et la gloire, par la compassion fraternelle pour la misère et pour les souffrances des hommes, des femmes et des enfaûts qui disloquaient leurs membres et abrégeaient leur vie devant ces métiers imparfaits. De ce jour, il concentra ses pensées dans les combinaisons obstinées du métier à soie. Simplifier ce
mélier, véritable supplice physique de la classe
nombreuse des ouvriers, des ' ouvrières et des
enfants qui y étaient condamnés, ce n'était pas
seulement servir Findustiie, c était servir le genre
humain.
Le travail de la soie, répandu depuis l'extrémité de rindc jusqu'au centre delà France, est le salaire et le pain de plusieurs centaines de millions d'hommes sur la face de la terre. Un imperceptible insecte, en filant son tombeau, a transformé, nourri, salarié, peuplé et civilisé un tiers du globe. Jamais l'économie politique n'eut, dans un plus petit art ste un plus vaste phénomène du travail à présenter à l'admiration des hommes. Arrêtonsnous un instant sur ce [>hénomène, pour apprécier mieux la portée de l'invention qui devait l'agrandir encore.
Le ver à soie se métamorphose quatre fois pendant sa vie de quelques semaines. OEuf, il éclot en dix jours, couvé par un rayon direct de soleil auquel il emprunte sans doute ses couleurs ; chenille , il revêt et dépouille trois ou quatre robes de nuances différentes en moins d'un mois, comme pour se parer lui même des soyeux et brillants tissus qu'il se prépare à tisser pour nous ; ouvrier, il se file à lui-môme un linceul pour
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s'ensevelir et y demeurer vingt jours caché à tous les yeox, pendant lesquels il arcomplit sa n^ystéricuse incarnation sous une autre forme. Le vingtième jour, on voit se déchirer silencieusement ce linceul ou ce cocon ; une tête en sort, des ailes poussent, un papillon jaillit dans Tair, il cherche sa compagne pour perpétuer la 'vie de Tespèce par Tamour, cette immortalité de la création. La femelle pond des œufs scmhlables à une graine de fleur aérienne; puis maie et femelle meurent en même temps, assurés de revivre. L*homme arrive, il s'empare du sépulcre vide, entouré de son linceul jaune ou blanc ; il l'humecte pour le décomposer, il le dévide, et voilà la soie.
Au eommencement, l'homme se contentait de recueillir ce cocon au pied de la plante sur laquelle l'insecte l'avait filé; mais bientôt l'industrie, pour multiplier le précieux produit, s'empara de l'animal, étudia ses besoins, ses mœurs, son aliment, son travail, et s'associa à lui pour produire ensemble de plus nombreux écheveaux de son fil d'or.
Ce furent les femmes dont les mains plus délicates se chargèrent de toucher sans les flétrir ces imperceptibles artisans de leur parure. Elles recueillirent les œufs ou la graine ; pour leur communiquer une
température toujours égale, elles les couvèrent dans leur propre sein, elles les firent éclore ainsi à la chaleur de leur propre vie. D'autres les abritèrent et les abritent encore sous leur oreiller ; elles leur cueillirent des feuilles vertes et tendres, propres à être facilement entamées par d'invisibles dents; elles virent les vers avec ravissement, après quelques semaines, extraire, comme l'abeille, de leur bouche une salive Hquide et dorée sortant par deux orifices, se rejoignant et se solidifiant en un seul fil par la volonté de l'insecte, puis prenant à l'air la consistance d'une toile d'araignée,. se contournant en voûte ovale- autour de la chenille, pour lui servir de nid, de vêtement, de voile, d'ombre, de couveuse ou de tombeau.
Après avoir admiré ce nid, les femmes le pesèrent; sa légèreté leur attesta la finesse de son tissu. Elles le dévidèrent; le dé vidage leur montra sa solidité. Elles le mesurèrent ; sa longueur les étonna par sa ténuité, le fil de soie d'un cocon s'étend sans se rompre jusqu'à près de mille pas d'homme. Voilà l'ouvrage d'un fileur un peu plus gros que le ciron. Bientôt ces femmes suppléèrent par des soins de toute espèce aux difficultés, aux maladies, aux saisons que des climats moins favorisés opposaient à l éducation, à l'éclosion, à la nourriture de leur ouvrier naturel. Elles filèrent elles-mêmes cette nouvelle toison, et la soie commença à effacer dans l'usage et dans l'admiration des hommes toutes les
autres toisons grossières que le chanvre, le lin, le coton, le duvet des plantes, les fourrures des animaux, avaient fournies jusque-là à leurs vêlements ou à leur luxe. L'invention de la soie tissée, de la soie teinte, de la soie brochée, devint une date dans l'existence de Thumanité.
L'Europe, comme toujours, fut la dernière partie du monde visitée par la nouvelle invention .X' Orient, berceau de toutes choses par droit d'aînesse dans le genre humain, en idée, en philosophie, en religion et dans les arts, posséda la soie avant nos ancêtres. Mille sept cents ans avant Jésus-Christ, les Chinois avaient découvert le ver à soie, planté le mûrier, fabriqué les tissus les plus merveilleux et les plus usuels avec le fil animal de Tinsecte. Les Persans et les Indiens recevaient de la Chine par caravanes ces mystérieux brocarts dont ces peuples ignoraient la matière et qui tapissaient, au nombre de trente mille tentures^ les palais babyloniens de Kosroès. Les Chinois, peuple de granit! qui connaissaient l'économie politique la plus raffinée avant que l'Europe soupçonnât seulement la portée de la moindre industrie dans la destinée des peuples, connaissaient parfaitement le prix de cet insecte pour leur prépondérance commerciale en Orient ; ils en faisaient un mystère, comme plus tard, du thé ;
ils défendaient, sous peine de mort, d'en dévoiler la nature, Téclosion, le travail, et d'en exporter la graine aux étrangers. Les Indes et la Perse seules s'efforçaient de le na'.uraliser. Home et ce petit espace autour de la Méditerranée que la vanité antique a appelé le monde romain, savaientà peine le nom de la Chine et n'avaient entrevu que quelques lambeaux de soie apportés par les Persans ou par les Parlhes jusqu'à Tyr. Les femmes de Tyr, qui tiraient la pourpre des veines d'un autre insecte^ou coquillage dont elles teignaient leurs laines, avaient vu avec stupeur ces échantillons de soie ; elles avaient pressenti que ces tissus détrôneraient la pourpre et qu'un insecte triompherait d'un autre. Cependant, par cette curiosité naturelle des femmes pour les objets qui peuvent relever la beauté, la \anil6 avait prévalu eliez elles sur l'intérêt : les belles fileuses de pourpre de Tyr et de SidcKi avaient effilé les morceaux d'étoffe de soie que les marchands du golfe Persique leur avaient apportés de Chine ;elleslesavaient filés et teints de nouveau; elles en avaient composé un tissu à mailles lâches, léger comme l'air, transparent comme Teaude leur mer, mêlé de soie et de laine, pour la parure des reines. On appelait cette étoffe du vent tissu.
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Let Clnnoi& auraient gardé douze cents ans feur monopole avec lear secret. Ce ne fut que six cents ans auprès iésus-Cbrist et dans la décadence de Rome^ sous Justinîen gouvernant Tempire à Ccmstantinople, que cet empereur parvint à arracher à la Chine ce trésor d'industrie et de civiUsation. Alors la Chine était tolérante en matière de religion; elle permettait Fintroduction des nouvelles idées et des nouveaux dieux dans l'empire avee autant de libéraËté philosophique qu'elle apportait de jalousie industrielle à* interdire l'exportation dé ses éléments et de ses procédés de travail en Occident. On y prêchait* Ubreoient le Dieu des chrétiens. Justinîen envoya en Chine deux moines persans de la religion du Christ, sous prétexte d'y r^|>aiidre la nouvelle foi : leur vérifiable mission avait pour obje^ de découvrir ert de rapporte* en Europe le secret et la matière dé la soie. Le commerce commençait à porter tant Tor de l'Europe et de TAaie à la Chine , en Perse et aux Indes. Justfnien s'alarmait de cet appauvrissement de l'erapirCj qui se ruinait pour «n tissu.
3gO VIE DES GRANDS HOMIIES.
Les deux moines parvinrent à Péking, y résidèrent deux ans, surprirent la nature de l'insecte et les procédés de la fabrication ; ils se procurèrent des œufs de vers à soie ; ils enfermèrent cette graine dans deux bâtons creux qui leur servaient de contenance. Ils dérobèrent ainsi leur larcin aux soupçons des Chinois, revinrent à Constanlinople, brisèrent leurs bâtons en. présence de Justinien, et déposèrent la graine précieuse sur les genoux de la plus belle et de la plus artiste des fenunes, l'impératrice Théodora, cette Cléopâtre de Tempire grec, digne berceau d'un insecte qui venait filer pour les femmes et pour les dieux la parure de la beauté et les ornements des temples.
Nous ne suivrons pas cet art plus loin que son berceau. Tout le monde sait avec quelle rapidité il se propagea dans le monde, et quels chefs-d'œuvre de tissus, de brochage, de richesse, de goût, de dessin, de couleur, de relief, il enfanta en Perse, en Syrie, en Italie, à Lyon. Les ouvriers en soie furent des lapidaires en étoffes ; leurs œuvres eurent le prix de la pierre précieuse.
Puis Tart atteignit son apogée, le bas prix; et l'usage de la soie descendit des impératrices et des reines aux femmes et aux hommes des plus humbles conditions. Aujourd'hui c'est le vêtement et le pain
de populations presque innombrables. Le mûrier croît pour nourrir l'insecte sur un tiers de Thénusphère. Quatre cents millions d'hommes en Chine, cinq cents millions d'hommes au Thibet, dans les Tartaries, dans les Indes, quarante millions d'hommes en Afrique, trente millions d'hommes dans l'Asie -Mineure, \ingt millions d'hommes autour de la mer Noire et dans les deux Turquies, des millions d'hommes dans les îles de l'Archipel, en Grèce , au Caucase , sur les rivages de l'Adriatique, vingt-six millions d'hommes en Italie, en Sicile, en Sardaigne, en Savoie, huit millions d'hommes en France, de Toulon à Lyon , plantent le mûrier, élèvent le ver, trafiquent de la soie, la produisent, la consomment, la fabriquent. C'est par milliards qu'il faut compter les ouvriers divers de cette agriculture et de cette industrie ; le blé lui-inème couvre sur le globe moins d'espace que l'ombre du mûrier.
Lyon, en France, et l'on peut dire maintenant en Europe, est la capitale du ver à soie. Son peuple routinier, sédentaire et laborieux comme l'insecte dont il achève l'ouvrage , répand en tissus dans l'univers ce que le ver à soie file en cocons; l'un suffit à peine au travail de l'autre. De tout temps, Lyon a été sans rivalité en Europe pour la perfec-