‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 17 sur 17 · III · texte numérisé non relu

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tian de ses métiere. Ses travailleurs, plus patients et plus économes, lui ont conquis et lui assurenC; par ta 'Supériorité de la main comme parle bas prix, le marché de l'univers. Le travail ne tarda pas à y appeler le génie de la mécanique à son aide. La nature fit naître ce génie à sa porte dans Vaucaason, né à Grenoble au commencement du dix* Iniitième siècle.

yaucans(xi était TArchimède de la France; il aurait égalé celui de la Sicile, si linvention de la poudre à canon en Chine n'avait pas substitué à la force mécanique pour la guerre une force chimique qui donnait à l'homme la puissance illimitée du volcan. Les premiers jeux de Vaucansan enfant furent des miracles; son imagination dédaigna d'imiter autre chose que le Créateur. Dans son canard qui nage, qui marche, qui barbote, qui vole, qui mange et qui digère; dans son lutteur^ dans son joueur de flûte, et surtout dans son joueur d'échecs, il organisa des êtres automates pourvus (le tous les muscles et de tous les mouvements de la nature, et auxquels il ne manquait que Tâme pour être animés. L'Europe cria au miracle, et elle répète encore ce cri d'étonnement après plus d'un siècle.

Le gouvernement envoya Vaucanson à Lyon pour prêter son incomparable génie à un métier. 11 fut nommé inspectenr des manufactures de soie . Disons la vérité, son génie était au-dessus de sa tâche.

Ayant entendu les fobricants de la m\le se plaindre de la difficulté de former des ouvriers capables de tisser et de nuancer les étoffés, il sourit et Jl inventa uiie machine mise en mouvement par un âne, qui tissait, brochait, nuançait toute seule aussi parfai- -tementque l'ouvrier le plus intelligent. 11 pourvut les métiers à soie de tous les mouvements et de toutes les adresses de la main humaine. Tout ce que la fabrique du temps lui demanda pour son usage, il le lui prodigua sans mesure. 11 mourut en laissant pour héritage à cette industrie des métiers qui portent son nom, et que des mains moins divines n'Avaient plus qu'à retoucher pour leur adapter les perfectionnements réclamés par d'autres besoins. La gloire est le seul héritage du véritable génie, tel que celui de Vaucanson ; il ne faut pas la lui laisser dérober par des plagiaires .

L'art de la soie en était là, quand le jeune Jaeqmard coneui l'idée de le perfectionner et surtout de l'économôser en supprimant quelques mains coûteuses et en ajoutant quelques rouages ingénieux qui dispensaient de l'application des enfants aux métiers de Vaucanson. L'entraînement de son imagination, ses essais, ses rêves, sa perpétuelle tension d'esprit pour découvrir des simplifications à son art, ses témérités entreprenantes

qui fout négliger à Touvrier le travail des mains pour les chimères de Tesprit, ruinèrent en peu de temps sa modique fortune. Ses rivaux le raillèrent, ses amis l'accusèrent, sa femme seule le comprit et le consola. Elle lui avait donné un fils pour lequel elle rêvait elle-même la fortune et la gloire de son père ; elle croyait placer sa vie à un intérêt assuré et incommensurable en la sacrifiant aux études de son mari. Elle vendit, sans se plaindre, les deux métiers , ses bijoux et jusqu'à son lit, pour payer les essais et les dettes du pauvre artiste. Enfin le pain manqua au ménage. Jacquard fut obligé de quitter avec larmes sa jeune femme et soiQ enfant au berceau, et de se placer à gages comme manœuvre chez un fabricant de chaux du Bugey pour chauffer son four. Sa femme entra comme ouvrière dans une fabrique de chapeaux de paille pour tisser la tige de riz et de seigle, de ces mêmes doigts qui avaient broché l'or, la soie et les fljBurs sur les métiers de son mari , vendus à Tencan. Elle allaitait son fils.

L'histoire les perd longtemps tous les trois dans cet abîme de misère. On ne les retrouve que dixsept ans après, pendant le siège de Lyon par l'armée répubUcaine de la Convention.

Lyon, comme toutes les villes de commerce, est une ville de mœurs républicaines. La mobilité des fortunes, destructive de toute aristocratie ; le sentiment de l'égalité, qui n'accepte de supériorité que celle du travail et du succès ; la haine du luxe, bien qu'elle ne vive que du luxe ; l'austérité de la vie, maintenue par l'économie autant que par la vertu; l'estime du labeur personnel, titre et gloire de tous les citoyens ; l'éloignement des cours, la rivalité avec Paris, prédisposaient Lyon à la démocratie et à la révolution. Mais les révolutions sont toujours des sacrifices que le temps fait à l'avenir, et qui nécessitent de la part des peuples par qui elles s'accomplissent un grand désintéressement momentané . Les peuples pauvres sont presque seuls capables de ces grands mouvements d'idées et d'institutions qui bouleversent courageusement les vieilles choses pour en faire sortir des choses nouvelles. Les peuples riches se fatiguent vite à ce jeu, ruineux quand il n'est pas terrible. Ils se lèvent un moment en sursaut au cri de l'idée rénovatrice qui les éveille ; ils font quelques efforts, et ils se recouchent promptement dans le lit du passé, reculant d'effroi devant la grandeur de l'œuvre.

Get effet ordinaire des révolutions sur les peuples intéressés et vieillis est plus prompt encore quand

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les révolutions desordonnées, furieuses et sanguinaires demandent, le glaive à la main, des soldats au peuple, des dépouilles aux riches, des têtes aux partis. La Convention en était là. Lyon, qui tient à la propriété plus qu'à la vie^ s'était soulevé, non contre la République, mais contre les spoliateurs et les bourreaux. Les armées de la République avaient juré d'anéantir ce foyer d'égoïsme, de modérantisme , et bientôt de royalisme , qui refusait d'accepter la tyrannie du Salut public. Gentilshommes, prêtres, fabricants, ouvriers, peuple, prirent les armes et combattireut héroïquement, les uns pour leurs autels , les autres pour leur roi , ceux-ci pour leurs richesses , ceux-là pour leur travail. La lutte fut sublime, mais courte. Lyon succomba sous la France. Les délations, les vengeances, les assassinats politiques, l'inondèrent de sang par la main des proconsuls militaires et des proconsuls civils delà Convention.

Jacquard , qui était rentré à Lyon pour défendre ses foyers renversés et qui avait combattu avec ses concitoyens, se cacha, après la capitulation, dans l'atelier de paille de sa femme. Son fils, âgé de seize ans, s'engagea dans un des régiments que la Convention recrutait au sein de la ville conquise pour les faire marcher aux frontières. Ce jeune homme se

fit donner deux enrôlements de volontaire au lieu d'un, et il porta le second à son père. Le père et le fils sortirent ainsi ensemble de la\ille, changeant de cause et marchant au Rhin avec les républicains qu'ils lïenaicnt de combattre sur le Rhône. Dans un des premiers combats sur les bords du Rhin , un boulet de canon frappa le fils à côlé du père. Jacquard, couvert du sang de son fils unique, l'ensevelit sur le champ de bataille, languit de douleur et de fatigue dans les hospices , obtint son eongé et rentra dans sa patrie décimée par les vakiqueurs.

Il ignorait jiraqu'à l'asile où sa femme «'était réfugiée. Il la découvrit enfin dans un grenier des faubourgs, où elle étendait le lin^e des blanchisseuses pour gagner son pain. Elle partagea ce pain de mercenaire avec lui. Ils pleurèrent ensemble leur enfant, leur jeunesse , leur fortune , leurs espérances. La pauvre ouvrière mourut de chagrin , en encourageant toujours son mari à bien espérer de 8<Mï génie ei; de la Providence.

xxin ^

Jacquard, dans cette solitude et dans ce deuil, fit faire les derniers efforts de contention à son esprit. U travaillait, le jour, comme simple ouvrier à la tâche ehez un maître fabricant ; la nuit , il taillait «ivee 6011 couteau les poulies et les bobines de sa

mécanique. Assisté de M. Pernon, son patron, il la termina enfin en 1800 et en fit recevoir le modèle à Texposilion de l'industrie. Le jury lui décerna une médaille de bronze, a pour une machine, » dit le texte, « qui supprime un ouvrier dans la fabri- ■ cation des tissus brochés. ».

Jacquard , heureux d'être signalé par ce bronze à la gloire et à la fortune, se hâta de prendre un brevet d'invention, titre de propriété d'une idée qui lui en assurait le monopole. Cette machine de Jacqnard , bien qu'elle ne fût pas adoptée encore par les fabricants , lui valut un certain degré d'attention et d'importance dans la ville. Le ministre de Tintérieur, Carnot, pour occuper les loisirs des députés de Milan à la consulte italienne pendant qu'ils attendaient le premier consul à Lyon , les conduisit chez l'ouvrier en soie, inventeur du nouveau métier. Jacquard , qui s'apprivoisait vite avec sa gloire , s'enivra de cette visite de deux nations dans l'atelier d'un pauvre tisseur de soie; il songea au roi ramassant le pinceau du peintre ; il élargit son plan à peine ébauché à la proportion de l'attention publique. Il avait supprimé un ouvrier du métier, il songea à en supprimer un plus grand nombre. Le génie est une ambition insatiable comme toute ambition : quand on ne

peut plus rivaliser a\ec personne, on rivalise avec soi-même.

Jacquard ne réfléchit peut-être pas assez, dans son enivrement, qu'il travaillait contre ses compagnons de peine, qu'en supprimant tant d'ouvriers il supprimait autant de salaires, et que la vie de milliers de ses co-salariés payerait le prix de son invention. Il se dit au contraire à lui-même, pour consacrer le bienfait de son œuvre, que ces milliers d'hommes, de femmes, d'eufants, cloués au métier antique, y subissaient des postures contraintes, y contractaient des difformités physiques, et qu'en leur arrachant leur navette il leur enlevait leur supplice. Cela était vrai; d'ailleurs la gloire estingjÉnieuse à se créer des motifs d'humanité. Pour consacrer sa découverte à Dieu, il fit une neuvaine, prière volive à l'image de la Vierge vénérée sur une colline de Lyon nommée Notre-Dame de Fourvières. Il monta neuf fois les degrés de la sainte colline. A son retour, il s'enferma de nouveau devant un modèle de machine de Vaucanson qui contenait en germe le développement de la sienne ; il y fit un changement important au moyen duquel le fil de soie se présentait de lui-même au tisseur à sa place dans le tissu, et il supprima ainsi toute une catégorie d'ouvriers qu'on appelait les tireurs de lacs.

11 en fit un autre au moyen duquel le tisseur était averti de la couleur de la navette qu'il fallait

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lancer, et il supprima encore ainû toute une classe d'ouvrières qu'on nommait les liseuses du desgm.

Trois ouvriers , deux ouvrières supprimées autour du métier nourricier dans une ville qui comptait a 01*8 vingt mille métiers, qui en compte aujourd'hui soixante mille, c'étaient des milliers d'ouvriers, ses compagnons de peine , rayés du livre des salaires, mais aussi du livre de vie.

Jacquard triompha. 11 présenta son modèle aux autorités. Les autorités l'envoyèrent à Paris pour que l'empereur connut et récompensât dans cet homme le bienfaiteur de la fahriqœ nationale, qui, en abaissant la main-d'œuvre en Franee, allait éteindre \% concurrence de l'étranger et. multiplier la consommation générale. L'empereur, qui devait voir de loin, en masse et en perspective, les résultats, sans se préoccuper du déplacement momentané des existences, s'entretint avec l'inventeur, soupçonna un génie oeculte sous cette rusticité apparente, et fit installer Jacquart au Conservatoire des arts et métiers pour y construire à loisir sa machine. La machine achevée, Jacquard fabriqua de ses propres mains, à lui seul, une robe d'étoffe magnifiquement brochée, dont il fit hommage à l'impératrice Joséphine. Le gouvernement lui accorda une pension de mille écus, à condition de ne fabriquer ses métiers que pour sa patrie.

Jacquard reyint à Lyon populariser sa découverte, pour laquelle il conâerva un privilège d'in- Tenlerur. 11 offrit aux fabricants le moyen facile de s'enrichir ^n adoptant un métier qui se passait de tant de mains et. qui réduisait tant de «salaires. En peu de temps l'instinct du lucre triompha des routines, ces ennemies immobiles des inventions. Les métiers auxquels Jacquard donna *son nom se répandirent dans ia ville. Chaque métier nouveau adopté rejetait dès ouvriers, des ouvrières, des enfants, des familles, sans navette et sans pain, dans la rue. On commença à s'apercevoir que la machine, miraculeuse pour le fabricant, était meur^ triëre pour le prolétaire. Le nom de Jacquard , d'abord élevé jusqu'aux nues, monta dans les murmurés et dans les . malédictions du peuple; des groupasse formèrent pour briser ses machines et pour l'immoler lui-Éiéme aux ressentiments de ceux que son gétiîe avait affamés.

• Voilà le traître, » disaient en s'ameutant dans les rues des bandes oisives d'hommes, de femmes, d'efifants exténués par la niisère, ^ qui ne s'est » mêlé à nous que pour nous ravir, avec le secret » de nos métiers, le pain qui nous faisait vivre ! il » rend le peuple aux riches ! on le récompense de » notre mort! on lui paye le prix de notre sang!

■ que veut-il que nous fassions, nous, à qui on n'a » appris depuis notre berceau que le métier qu'il

■ démolit sous nos mains ? qu'il nourrisse donc nos

• femmes et nos enfants, repoussés maintenant de

• porte en porte, ou qu'il meure, le destructeur du 1 travail du peuplé, de la même mort que nous 1 ■

Ces murmures, ces attroupements, ces imprécations injustes à distance, justes dans la faim, faisaient trembler et se cacher le pauvre inventeur. Reconnu et enveloppé un jour sur le quai du Rhône par un groupe d'ouvriers sans pain, il fut hué, renversé, traîné dans la boue jusqu'au bord du fleuve où il allait être précipité. La force publique l'arracba, déchiré et sanglant, des mains de ces misérables. Il quitta la ville, consterné ; il se réfugia à la campagne pour laisser passer l'orage et attendre que le travail eût repris son niveau, toujours suspendu après une découverte. Le nombre accru des métiers ne tarda pas à compenser le nombre des ouvriers supprimés dans chaque fabrique. Cependant quelques-uns moururent, d'autres s'exilèrent, et leurs successeurs profitèrent de l'invention : effet ordinaire des révolutions d'idées comme des révolutions de procédés industriels! Jacquard, retiré du monde où il avait involontairement creusé un si grand vide et fait un si grand bruit, vieillit dans le silence, dans le repos, dans rillustration, et peutêtre aussi quelquefois dans la douleur des premiers résultats de sa découverte.

Il avait acquis une petite maison et un jardin dans le village d'Oullins, près de Lyon, au bord du Rhône, en face des Alpes. Il pouvait entendre de là, quand le vent du nord soufflait, battre les innombrables métiers à soie auxquels il avait donné la forme, le mouvement, la vie. C'était sa postérité à lui. Il s'enivrait de ce bruit sourd de la ville qui lui devait la prééminence de son travail actuel sur toutes les villes manufacturières de l'Europe. Une servante fidèle et désintéressée, cette providence des vieillards, y soignait ses vieux jours; c'était une ancienne amie de sa femme, nommée Toinetle. La femme de Jacquard, en mourant, avait recommandé son mari à cette servante, comme un enfant qui aurait besoin de lisières jusqu'à la tombe, parce qu'il regardait toujours plus loin que ses pas et qu'il se heurtait à toutes les pierres ; Toinette lui aplanissait la route et lui enlevait tous les soucis de la vie domestique. Jacquard n'avait rien à faire qu'à causer avec ses pensées vieilles comme lui, et toujours les mêmes. Il cherchait sans cesse à retoucher à sa machine. Il ne savait pas que le Tasse, en voulant refaire son chef-d'œuvre, l'avait défiguré, et que, quand le fruit plus ou moins mûr ^st tombé de Tarbre, l'arbre qui l'a porté n'a plus de sève à lui donner.

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Il s'arnnitait à. cuItiTer ks plaftee^èandes de son jardin. La maisotrqu'il habiiait à OoIIûis^étaU oelie que le poëte Thomas^ ami de I>aei»^ avait habilée quelques mois avant sa Biort^ quand iL^taii venu chercher sur cette coUioe du Rhône, riposte au soleil levant, un air plus tiède et un ciel pins serein qu'à Paris. Thomas avait médité ses deraiers chants dans ces mêmes allées où Jacquard méditait ses dernières inveotiooa mécaniques. Symtioks tous les deux dedetix sièeles si différenlr, quoique de si peu d'années de distance : Vum oherehant des idées, Taïutredesindttstries, Tun rèrantxie la gloire, l'autre de lor ! La gloire et la fortune -deTaient les tromper tous les deux. Mais Tun et l'autre se ressemblaient par un sentiment plus élevé que l!or et la gloire, c'était un grand instinct de religion qui leur sanctifiait la vie et leur adoucissait la mort. Seulement leur religion était différente c<)mme leur nature : celle du poète et du philosophe Thomas était laréhgion de Platon, embj^ssantJes mondes , écoutant les sphères épeler le nom universel e4 infini écrit sur chacun des rouages du grand mécanicien de la machine céleste; celle de Jacquai'd était la religion du chrétien répétant avec une foi simple le symbole que lui avait enseigné sa mère, et reconnaissant une providence divine

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dans rhumbte machine de ses dcHgts aidant un pauvre ouvrier à tisser le fil d on insecte pour gagner sa courte *irie.

€d le voyait régulièrement assister au sacrifice matinal dans la petite église de son village. En sortant, il distribuait aux enfants pauvres les pièces de monnaie de cuivre de son modique superflu. Les villageois et; les pf omieneurs déLyon qui vesaîent le dimanche regarder parnlessus le mur de «son jardin se moatraient du doigt ce vieillard ; ils le respectaient comme un grand homme , supérieur à leur nature, qui avait reçu autrefois du ciel une de ces. grandes inspirations qui' changent la face de la terre, inspirations qui consacrent Torgane que Dieu a choisi pour se manifester aux mortels par une déroQverle ou par une idée. Les voyageurs, les iaduslriels, les savants qui passaient par la ville Tenaient de temps en tempe frapper à sa porte et ft'oQlre tenir avec l'illustre inventeur. Us s'en allaient étonnés de rextrème simplicité et da peu de surface d'idées de cet homme élémentaire, qui n'avait ai qu'une pensée en quatre-vingts ans de vie. Celui qui avait vu sa machine avait vu Jacquard. Il s'y était incorporé tout entier, sa conversation ramenait eomplaisamment les visiteurs sur le même sujdt : automate sublime, qui n'avait eu qu'un mouvement de l'esprit pour fonction dans ce monde el qui le répétait sans jamais se lasser, tout^ les fuis qu'on posait le doigt sur le ressort !

Jacquard vécut jusqu'à quatre-vingt-deux ans. Il s'éteignit dans le sentiment de sa gloire. A peine mort, la reconnaissance du commerce qu'il avait enrichi lui éleva une statue et lui consacra une place publique dans sa ville natale. 11 vaut mieux servir une industrie qu'une nation , et un intérêt qu'une idée, pour jouir vite de sa mémoire. Que de philosophes attendent la statue de l'artisan !

Le statuaire a bien rendu son image. Nous avons vu nous-même Jacquard dans sa vieillesse, et nous avons pu comparer l'homme et la pierre.

C'était un homme d'une taille forte, mais affaissée sur elle-même par l'habitude du labeur des mains et par la fatigue de l'esprit. Il avait quitté le costume du travail; il était velu de la tunique de drap du loisir, vêtement flottant à larges phs sur le corps, et dont les longues basques descendant jusque sur les talons semblent attester avec un certain orgueil prolétaire, par l'inutile prodigahté de l'étoffe, l'aisance chez un artisan enrichi. Il penchait la tête sur une de ses épaules ; il baissait le front en avant, mais il soulevait ses yeux pour regarder avec une modestie secrètement satisfaite celui qui le saluait en passant. Son front était vaste, ses yeux larges, sa bouche épaisse et déprimée aux CDins des lèvres, ses joues caves, son teint Ugneux

comme celui de l'ouvrier qui vit à Tombre. Une langueur triste et méditative était l'expression dominante de sa physionomie, soit contention d'esprit , soit empreinte ineffaçable des premiers malheurs de sa vie, soit amour-propre longtemps souffrant de Tinventeur qui ne triomphe que tard, et quand le triomphe se confond presque avec le tombeau. Cependant un sentiment visible de son mérite éclatait sous cette mélancolie et sous cette ombre du visage. Il jouissait d'être regardé; il était flatté des hommages et des caresses des riches fabricants qui avaient été ses maîtres et dont il était devenu le supérieur ; il contemplait ses titres comme un anobh. Ses médailles de bronze à l'Exposition, ses brevets d'invention, ses correspondances avecles ministres, ses modèles, sa machine, étaient groupés sous ses yeux. 11 étalait avec complaisance sur son habit le large ruban rouge et la croix de dimension inusitée, décorations civiles qui le faisaient distinguer dans la foule. On voyait le juste orgueil du vétéran qui se pare de son insigne pour rappeler à lui-même et aux autres ses services. Un peu de vanité anticipait sur* la gloire; vanité bien naturelle à l'homme d'obscure condition qui se trouve tout à coup placé en évidence et ébloui par son propre éclat. Mais la bonté, l'humiUté chrétienne et la tristesse tempérèrent l'amour-propre de Jacquard ; son contentement de lui-même n'offensait ni ne méprisait personne. Seulement, on lui avait tant dit qu'il était

'^m VIE DES GRANDS HOMMES.

un grand homme qu'il l'avait cru : il B^était qu'un grand mécanicien. Il se plaignait quelquefois dt l'ijagratitude des hommes. Sa machine lui paraissait un monument ; ce n'était qu'un service, ce service ôtlût récompensé par l'aiâance, les honneurs, la considérati(m, le repos, et par une statue en perspective. Il y avait là de quoi attendre cette immortalité qitô Jacquard avait enlevée à Yaucanson, et qui durera jusqu'à ce qu'un autre, en découvrant un procédé plus perfectionné et plus économique, lui enlève la sienne à son tour. Ainsi va le monde I Sibihanpada traduntî ^i Lucrèce \

Ce service, quoique estimable et réel au fond, était contesté amèrement par ces masses d'ouvriers et d'ouvrières dont il avait, sans le vouloir, arraché l'outil de la main et le pain de la bouche. C'est une terrible question que celle des machines : l'inventeur, qui est un bienfaiteur à distance, est un ennemi de près. Sans doute, celui qui enrichit le genre humain d'une force ou d'une adresse de plus, par l'invention d'une mécanique, double la puissance des arts, des industries, des métiers, multiplie le tra-

^ Aa nromeût où nous écrivons ces lignes, nous lisons dans )âs journaux d'Italie qu'un Milanais, nommé Bonelli, vient d'inventer une macliind mue par l'électricité, qui tisse d'elle-môme la soie, et qui supprimerait cefle de Jacquard.

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vail, la production, la consommation, la richesse, la population, et mérite bien de rhumanité; les inventeurs sont les révélateurs de la matière; on leur doit et on leur décerne presque des autels. Maïs, au moment où ils apportent leur machine au monde, ils déshéritent, isans le vouloir, des mains humaines qui étaient employées en nombre incalculable à faire le métier qu'ils vont faire faire à des rouages inanimés. Que deviennent ces mains ? Elles se sèchent sur Toutil, désormais inutile, de leur métier perdu pour jamais. Celui qui a inventé la première machine à filer le coton ou la laine a tué plus de monde qu'une épidémie. La quenouille nourrissait et consolait la moitié du genre humain : les femmes filaient dans les campagnes depuis le i>erceau jusqu'au tombeau. Ce salaire modique, mais continu et universel, vêtissait, soulageait, nourrissait surtout la vieillesâe des pauvres mères de famille ; le machiniste les a rendues un fardeau onéreux dans les chaumières du peuple pauvre, il a abrégé ^t attristé leur vieillesse. Ce travail sédentaire et ce pain de surérogation sont supprimés : elles n'ont qu'à mourir. On inventera d'autres travaux? dit-on, et c'est vrai ; mais, en attendant, des générations auront souffert, gémi, péri, en maudissant le machiniale. La divinemachine humaine n'a-t-elle donc pas le droit d'âtre protégée et de gémir aussi quand onkbnse?

Il en est des inventeurs de machines industrielles comme des inventeurs de vérités religieuses, politiques ou morales : ils sont les grands révolutionnaires de la matière. Toute révolution est un déplacement d'idées ou un déplacement d'intérêts ; tout déplacement écarte violemment quelque chose qui était pour faire place à quelque chose qui doit être. L'avenir n'avance qu'eti foulant sous ses pieds le passé. Aussi ces révolutionnaires, quelque bienfaisants qu'ils soient dans la perspective éloignée des temps, sont mauditis à l'heure où ils vivent. Triste mais fatale condition de notre pauvre humanité : stupide si elle ne marche pas, cruelle si elle marche ! Il semble que Dieu ne lui ait laissé que le choix entre les deux calamités de ce déplorable dilemme : rester perpétuellement stationnaire en laissant subsister le mal, ou être perpétuellement révolutionnaire en accomphssant le bien I

Nous nous trompons : la puissance de la raison publique et la puissance des grands États modernes ont mis dans les mains des peuples et des gouvernements un moyen de concilier, sans iniquité et sans cruauté pour personne, les intérêts des progrès moraux et industriels et les intérêts des classes dépossédées par ridée ou par l'invention nouvelle. Ce moyen, c'est le ménagement lent et équitable des

transitions; c'est l'expropriation pour cause de vérité ou d'utilité publique ; c'est la mesure dans le progrès ; c'est l'indemnité nationale faisant porter sur tous les frais du déplacement de système ou du déplacement d'intérêt pour quelques-uns. Ainsi , quand la vérité et la justice ont dit : « Il faut que » l'esclavage des noirs cesse dans la loi française » et que l'homme n'y reconnaisse plus un esclave » dans la créature de Dieu ! » nous avons évalué le prix vénal de nos trois cent mille esclaves de nos colonies, et nous avons dit au colon : Tiens, voilà ton argent ; rends-nous l'homme !

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