‹ Vies des grands hommes (volume 4)Chapitre 10 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

On attribue à Djemsehid, quatrième roi contemporain d'Abraham, les institutions civiles et retigieuses de la Perse.

Il partagea la nation en quatre castes ou cla^s^s (en honneur des quatre éléments) : les militaires, les prêtres, les artisans et les laboureurs. Chaque classe portait un costume distânetif , et les enfants devaient être élevés dans la classe de leurs patents.

La classe des mages ou savants, inoubeds ou ptétrès, ae perpétuant et s'augmentant des générations successives, n'étant pas décimée par la guerre, sa multipliail i l'infini. Bientdt l'astronomie et le euli» religieux, dont ils possédaient seuls les notions, s'altérèrent par l'astrc^ogie, la magie, la néeromancîe, les sciences occultes, et donnèrent aux prêireB mobeds un empire absolu sur le peuple et même sur les grands, qui les consultaient en toute œcar sion pour déterminer les jours fastes ou néfastes et pour tirer l'horoscope <te leurs enfants; ik leur fai-

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soient de riches présents, soit par reconnaissance d'un présage heureux, soit pour se les rendre favorables. L'interprétation des songes leur donnait une grande influence. L'épreuve du feu était en vigueur •pour les criminels d'État.

Djemschid institua plusieurs fêtes religieuses. Dans la première on célébrait l'équinoxe du printemps, le réveil de la nature. Après la cérémonie reUgieuse, on se réunissait; les festins étaient accompagnés de musique, les édifices étaient illuminés, et les devoirs de l'hospitalité remplis avec la magnificence de l'Orient.

Chaque élément était sous la direction d'un ange préposé par Dieu. Le premier de ces anges, celui du soleil, emblème du feu, était adoré comnie le plus éclatant symbole de la Divinité.

Chaque partie du globe et chaque action de la vie étaient placées sous la protection de Dieu, qui chargeait ses anges d'exécuter ses volontés.

Aux grandes solennités religieuses, le roi quittait ses ornements royaux, s'habillait de blanc, emblème d'humilité^ et allait adorer le Dieu tout-puissant «ur les hauts lieux.

A l'occasion de la fête de la Terre, le roi recevait à sa table les principaux agriculteurs, leur donnait le titre de frh^es^ et leur adressait des paroles de félicitation sur la supériorité de leurs travaux et le bonheur de leur vie rustique.

A la fête de la conunémoration des morts , les

prêtres pétrissaient des figures en argile ; on leur rendait des honneurs en mémoire des grands hommes, puis on les brûlait sur un bûcher, soit pour ne pas laisser profaner la terre qui avait servi à cette cérémonie religieuse, soit peut-être en signe de rinanité des grandeurs humaines. C'était une sorte de pulvis es.

Les schahs ou rois affectsuent une grande simplicité vis-à-vis de leurs sujets et une grande ostentation envers les princes étrangers. Us prenaient les titres les plus fastueux en s'adressant à leurs ennemis ; mais devant leurs sujets ils s'intitulaient modestement le serviteur du Tris-Haut^ votre schah.

Chaque membre de la famille royale et chaque souverain feudataire avaient des armoiries brodées sur leurs drapeaux. Le dragon, le soleil, le croissant de la lune, les étoiles, et même les signes du zodiaque, sur des tissus de diverses couleurs, distinguaient les chefs ou pelewans. Ils venaient en grande pompe, entourés de leurs vassaux, rendre hommage au roi de Perse et l'accompagner à la guerre.

Djemschid employa le premier les pierres précieuses à décorer sa capitale ( aujourd'hui PersépoUs ) d'un palais entomé de quarante colonnes de pierres dures, avec ornements en or, ouvrage attribué

aux magiciens. Il accomplît d'autres œuvrea plus utiles à ses peuples : il détermioa les vertus xoédiciioales des plantes, et l'on raconte qu'ayaut guéri tous les maux de son empire, la mort a été iacomiiue pendant les dernières trente années de son règne. Il entreprit des voyages lointains dans le but de s'instruire, et perfectionna la navigation «uu p<wt de suivre la côte jusqu'en Chine.

La fin de son règne £ut malheureuse. « 11 s'écarta des voies de la justice, » dit la chronique , et ]^ grâce de Dieu l'abandonna. Zohak, roi du Touran, son successeur et son meurtrier, était un prince impie, qui, pour établir sa puissance, s'était voué aux génies du mal, et qui devint l'instrument de leurs volontés perverses. Il conquit Istakhar, aujourd'hui Persépolis , et régna en tyran pendadt plusieurs années, lorsque, par l'intervention céleste, l'existence de Féridoun, petit-fils de Djemschid, élevé en secret par les soins de sa mère Feramek \ fut révélée aux mages. Le peuple se souleva sous la conduite d'un forgeron nommé Kiawek, qui fit un étendard de son tablier de peau, et, le portant en courant dans la ville, appela aux armes pour

^ Féridouu fut nourri par une vacbe, la reconnaissance ea consaora le souvenir on attachant le symbole d'une tête de yache au manche de la masse d'armes <5[ue portaient les rois do Perse.

expulser l'impie Zohak et rétablir le trône de Djemschiddans la personne de son petit-fils. L'étendard de Kiawek devint l'étendard royal ; « le tablier du forgeron, tout brodé d'or et de pierreries, étincela au soleil. »

Féridoun éleva son petit-fils Minu-Tcher, qiri devint un des plus grands rois de la Perse et gouverna glorieusement pendant un long règne. Lorsqu'il monta sûr le trône, il parla au peuple assemblé, il dit : « Je suis assis sur le trône du ciel, la terre est mon esclave. Mais, avec tout ce pouvoir, je suis moi-même xûi esclave , le serviteur dta Dieu toutpuissant, » Puis il parla sur la jus tice : « Quiconque, dit-il, traitera mal un pauvre. Ou fera souffrir un des siens, ou lèvera la tète srree arrogance à cause de ses trésors, ou qui ajHttigerattBi malheureux, sera maudit par Dieu et par moi ; je porterai la main àf l'épée, et j'exterminerai les méchants dans ma colère... Le monde n'est que tromperie et vent; il élève les hommes avec douceur; mais, qiimA il reprend ses dem», qu'importe que ce soit un monceau de terre ou une perle?... Heureux esl ^elui qui laisse une mémoire bénie, que ce soit un roi, que ce sfoit tm esclave ! »

C'est sous le règne de ce roi Minu-Tcher que naquit notre héros Rustem*

n est temps de dire en peu de mots comment les détails de la vie de ce héros sont parvenus jusqu'à nous.

Après la conquête et la destruction du royaume de la Perse par les mahométans, sous le règne du dernier des schahs, Kosroës, les descendants des souverains tributaires et feudataires de Tancien empire de Perse conquis, mais non entièrement dépossédés de leurs fiefs, vivaient isolés, se dérobant à la rapacité des conquérants. Mais, lorsque la puissance des mahométans se fut affaiblie par les guerres d'Ali, d'Omar et de leurs sectateurs, les descendants des grandes familles de la Perse levèrent la tête ; ils n'avaient d'espoir de reconquérir leur indépendance qu'en réveillant l'esprit national. Le récit de la gloire et de la prospérité de leurs ancêtres leur parut le meilleur moyen d'exciter ^o^ gueil de la race et la volonté de secouer le joug des étrangers. Les Dikans (appellation qui signifie à la fok propriétaires et lettrés) rassemblèrent toutes les traditions des héros persans, les firent mettre en vers dans leur langue, le pelvi^ par les poëtes de leur nation , et chanter sur les places publiques , comme plus tard les rapsodes d'Homère.

Le sultan Mansour I", qui descendait lui-même de la famille des Kosroës, chercha à rassembler les fragments de l'histoire de Tancienne Perse, depuis sa fondation, sous le premier chef Keïoumors, jusqu'à la conquête par les mahométans. Il employa tous les lettrés de son royaume à rechercher les fragments conservés par les Dikans, et à rédiger le Schah'Nameh ou Livre des RoiSj, qui fut terminé , sous le règne de Mahmoud Gasnevy, par Firdousi, THomère de la Perse.

Firdousi était fils d'un Dikan du Korassan, et vivait dans la ville de Thouss. Dès sa jeunesse, il s'était nourri des anciens récits. Il employa plusieurs années à traduire en vers tous les épisodes qu'il avait pu se procurer des versions barbares, mais véridiques, des Dikans. Il vivait dans la retraite, cachant soigneusement son travail, n'ayant pas encore trouvé* un patron digne de son œuvre. Lorsque le bruit arriva jusqu'à lui que Mahmoud Gasnevy avait appelé les poètes à sa cour pour ce travail, que lui seul avait entrepris en secret, il ne put résister au désir d'aller à Ghazené, résidence de Mahmoud ; mais, n'ayant pas uiïnom connu, il ne savait comment se faire présenter au sultan. Cependant, poussé par son génie, il se mit en route, décidé au moins à se présenter lui-même aux poètes employés par Mahmoud*

Il s'approche du palais que le sultan avait assigné aux trois poètes ; il les voit buvant et se divertissant dans un jardin délicieux. Il se présente humblement devant eux. Ils le reçoivent mal et comme un mendiant. Firdousi ne se décourage pas ; il leur parle de poésie {Anch' io sofi pittore) . Alors, voulant se divertir à ses dépens, ils se font signe, et récitent chacun un vers qui se termine par une rirae dont la quatrième ne se trouve pas dans la langue, et le mettent au défi de compléter la strophe. Fi^ dousi, plus versé qu'eux dans les ressources de la poésie et dans l'histoire de son pays, improvise le quatrième vers, le terminant parle nom d'un héros. La jalousie s'empare d'eux, et ils cherchent plus que jamais à éconduire le poëte rival. Firdousi se retire modestement ; mais, le cœur navré du mauvais succès de sa tentative, il entre dans une mosquée pour verser ses chagrins en prières, Mahek, un des favoris du sultan, qui s'y trouvait, frappé du noble aspect de Firdousi et touché de son chagrin, s'approche de lui et l'interrogé. Ils se Uent d'amitié. Firdousi lui raconte son aventure et lui récite de beaux vers; Mahek rend compte au sultan de ce qu'il a entendu. Mahmoud demande à voir l'étranger. Firdousi récite devant le sultan et devant les poètes des épisodes. de ses poèmes en vers magnifiques ; mais ses ennemis ne se laissent pas vaincre, ils suggèrent que ces vers peuvent n'être pas de lui. Mahmoud décrète que chacun des poëtes sera

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enfermé séparément et leur assigne un sujet à traiter. Le triomphe de Firdousi est complet, ses rivaux se retirent d*eux-mêmes devant lui, et le sultan le charge seid de mettre le SchahrNamek en soixante mille distiques, hri promettant soixante mille ducats d'or en récompense.

Firdousi, au comble de ses vœux, appelle tous les Dikans en renom à son aide pour s*entourer des anciennes traditions, et ne néglige rien pour faire de son travail un chef-d'œuvre. Lorsque le trésorier du sultan se présente pour faire un premier payement de vingt mille ducats, Firdousi refuse de les recevoir jusqu'à la fin de son œuvre, disant qu'il les destine à un monument dans sa ville natale de Thouss.

Firdousi pasisa plusieurs années à compléter son poëme; il dit lui*même, en faisant alhsion à son premier travail joint à celui qu'il accomplit à la cour de Mahmoud, qu'il avait passé trente ans de sa vie à son œuvre. H avait plus de soixante-douze ans lorsqu'il fut achevé ; mais l'enthousiasme du sultan s'était refroidi, et, lorsqu'il fallut envoyer à Firdousi la récompense promise, Mehmendi, son vizir, lui représenta que soixante mille ducats d'or étaient la charge d'un éléphant, qu'il devait les réduire à soixante mille pièces d'argent, et le sultan

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consentit à cet acte de déloyauté. Firdousi, indigné de la trahison, distribua immédiatement les soixante mille pièces d'argent à ses serviteurs. Mehmendi, craignant pour lui-même l'effet de la fierté de Firdousi sur le sultan , le désigne à la colère de Mahmoud, déclarant qu'il a manqué de respect à son souverain. Le sultan ordonne qu'il soit mis à mort.

Averti en secret de son danger, Firdousi se sauve, déguisé en derviche, jusqu'à Bagdad, où il demeure quelques années poursuivi par la colère du sultan, mais protégé par Achmet IV. Enfin le désir de revoir son pays Bt sa famille dans sa vieillesse le décide à retourner à Thouss, malgré les dangers auxquels il s'expose.

Cependant, à la mort de son vizir Mehmendi, le sultan Mahmoud se repentit de sa conduite, et voulut la réparer ; mais il était trop tard. Lorsque l'éléphant chargé d'or arriva à la porte de Firdousi, son cercueil en sortait. Sa famille indignée, convaincue que le chagrin avait abrégé les jours de Firdousi, refusait de recevoir cette tardive réparation, lorsque sa fille, se souvenant du vœu de son père, déclara qu'il l'avait léguée à la construction d'un pont sur l'Oxus , et l'or fut déposé au trésor de la ville pour exécuter les dernières volontés du poète.

C'est une tâche peu facile que celle d'abréger et de rendre acceptable en langue vulgaire l'épisode de Rustem, tiré du poëme de Firdousi, que M. Mohl a si admirablement traduit du persan en prose poétique, suivant pas à pas et strophe à strophe le poëme du SchahrNameh. Essayons, cependant, de faire pressentir et admirer ce grand ouvrage. Le style du poète persan, ses images orientales, ses scènes épiques, ses contes merveilleux se traduisent difficilement en prose familière. Pourtant les exploits de l'Hercule des Grecs , qui ne sont pas moins merveilleux , et sa vie , qui est bien moins historique que celle de Rustem , sont acceptés de tous. Il n'a r>anqué au héros persan que d'être connu en Occident comme il l'est en Orient et aux Indes, où, après tant de siècles, les joujoux des enfants représentent encore les faits principaux de sa légende et où ses exploits sont toujours célébrés dans les chants populaires.

Le Livre des Rois de Firdousi s'ouvre par une invocation :

« Au nom du Maître de l'âme et de l'intelligence, qui est plus haut que tout nom, que tout signe, que toute idée I La pensée même ne peut atteindre celui qui est au delà de tout lieu et de tout nom ; tout ce qui s'élève au-dessus de ce monde dépassa la portée

de l'esprit et de rintelligence.... Si Tosprit choisit des paroles, il ne saurait les choisir que pour les choses qu'il sait; mais personne ne peut apprécier Dieu tel qu'il est. Il ne te reste que de te ceindre d'obéissance. Adore et cherche le vrai chemin, et sois attentif à obéira ses commandements.*.. Poissant est celui qui connaît Dieu I la consaissance de Dieu rajeunit le cœur ; mais la parole ne peut percer ce Yoile, et la pensée ne peut pénétrer jusqu'à l'Être.... O sagel parle, et tire de la raison ce que tu sais, afin que l'oreille de celui qui t'éeonte s'en

nourrisse La raison est l'œil de l'âme et le glu^

dien de l'âme. Prends toujours la raison pour gnkle, elle t'aidera à te tenir loin de ce qui est mauvais... Sache que ce Uvre ne contient ni mensonges ni faussetés ; que tous ceux qui sont doués d'intelligence se nourrissent de mes paroles, o'^ind même il faudrait y chercher des symboles 1 »

Voici l'origine de Rustem et l'histoire de sa naissance :

Parmi les princes ou chefs tributaires du grand royaume de Perse, le plus puissant était Sam (graadpère de Rustem), prince du Zaboulistan, un héros renommé pour sa bravoure, sa justice et sa haute vertu. On l'avait surnommé le Champion du peuple. Le roi de Perse, Minu-tcher, l'appela à son secours contre le roi de Touran, son ennemi. Sam l'accompagna à la guerre en grande pompe, et prit place à ses côtés dans les conseils. Sam avait un fils

nommé Zal-zer, qui naquit avec les cheveux blancs. Ce prodige étant considéré par les astrologues comme de mauvais augure. L'enfant fut éloigné de la cour, malgré le désespoir de sa mère, et abandonné sur FAlborz, montagne éloignée , où il fut miraculeusement sauvé, dit la chronique, par un aigle qui le nourrit dans son nid. Après quelques années, Sam eut un songe qui lui annonçait que le fils qu'il avait répudié deviendrait un grand chef et serait père du plus, puissant héros qui eût encore para sur la terre. Sam, se repentant du criminel abandon de son enfant, "passa plusieurs jours en prières pour obtenir la faveur de le retrouver. Dieu l'exauça et le consola par un second songe qui lui apprit que son fils avait été consené par le dive Simourg. Sam part pour la montagne ; il arrive au pied d'un roc escarpé qui s'élève perpendiculaire jusqu'aux nues, sans aucun sentier pour parvenir au sommet, où il aperçoit un nid d'aigle. 11 invoque de nouveau le secours du Tout-Puissant en s'humiliant et en s'accusant amèrement du crime d'avoir exposé son enfant. Dieu, jugeant l'épreuve sufiBsante, ordonne à l'aigle de descendre de son aire en emportant Zal-zer sur ses ailes. Il le dépose aux pieds de son père ; Zal-zer refuse avec sanglots de quitter l'aigle nourricier. Son père lui fait comprendre que telle est la volonté de Dieu. L'aigle, qui n'est qu'une transformation du dive Simourg, lui donne une plume qu'il doit toujours porter sur

sa tête, et, lorsqu'il se trouvera dans un grand danger, il jettera sa plume sur un brasier en invoquant l'assistance de Simourg. Sara emmène son fils sur un éléphant ; il est reçu avec de grandes réjouissances à la cour de son père.

Zal-zer, après avoir été instruit par Sam dans Tart de la guerre et du gouvernement, voulut voyager pour rapporter au Zaboulistan les découvertes et les arts des autres peuples. Il partit pour l'Indoustan avec quelques compagnons d'élite et une suite digne de son rang. 11 s'arrête dans les villes pour examiner les monuments et dans les campagnes pour étudier l'agriculture. Il est reçu avec de grands honneurs par Mihrab, roi du Kaboul ; mais Mihrab étant de la famille de Zohak le Tyran, Zal-zer ne voulut pas entrer dans son palais, il campa hors de la ville dans la vallée aux Roses.

Le roi Mihrab avait une fille unique d'une grande beauté, cachée à tous les yeux, suivant la coutume de l'Orient. Zal-zer entendit parler de cette merveille, appelée lai Perle du harem; il en devint épris. La princesse Roudabée, de son côté, entendit vanter par son père les exploits de Zal-zer et sa mine royale. Son père disait que « Zal-zer donnait du repos et de l'amour aux âmes par sa haute stature et son beau visage. Roudabée désire ardemment

le voir; elle envoie ses esclaves favorites dans la vallée près du camp de Zal-zer cueillir des roses dont les femmes d'Orient tirent les parfums et les essences. Zal-zer, les apercevant de sa tente, sortit à pied comme pour la chasse, tira un oiseau, et l'abattit aux pieds des esclaves de Roudabée. Il s'approche comme pour le ramasser, et entre en conversation ; il leur parle de leur maîtresse et de son amour, leur donne des ornements d'or et des pierreries. Les esclaves rapportent ses louanges à Roudabée, et, après quelques conférences par leur entremise, elle consent à une entrevue au pied de la tour. Zal-zer, au comble de ses vœux , « mesure la lenteur de cette journée, qui lui paraît longue comme une année, » et invoque la nuit. « Lorsque le soleil brillant eut disparu, qu'on eut fermé la porte du palais et qu'on eut retiré la clef, le prince se dirigea vers la tour. Roudabée paraît sur son balcon à la clarté de la lune, lève son voile, et éblouit Zal-zer par l'éclat de sa beauté. Les créneaux du palais étaient éclairés par ce joyau. »

Le poëte dit: « De taille, c'est un platane; de couleur, c'est de l'ivoire. Elle porte sur sa tête une couronne que Dieu lui a donnée ; ses deux yeux sont sombres, ses sourcils sont des arcs, son nez est une colonne mince et argentée, sa bouche est étroite comme le cœur d'un homme triste, les boucles de ses cheveux tombent comme des anneaux jusqu'à ses pieds, ses deux yeux sont pleins de langueur, ses

aie VIE DES GRANDS HOMMES.

traits pleins d'éclat; ses joues sont eomme des fleurs, ses eheireux sont eomme du musc ; le souffle de la vie ne trouye de chemin que par ses lèrres. »

Enfin Zat-zer jeta son lacet sur les créneaux du palais, et escahda le balcon. Elle ééroula ses longues tresses d'ébène, et les lui tendit pour Taîder à monter; elle le reçut dans «ne satte, dît la ehronique, <« <Hmée comme le gai printemps, » garnie de portraits de héros, tendue de brocarts de fai Chine. EUe avait fait disposer des vase» d'or avec du muse mêlé de vin et d'ambre. D'un c6té étaient des roses pourpres, des narcisses et des tulipes ; de l'autre,, des branches de jasmin et de fleurs de lis. Toutes les coupes étaient d'or, ornées de turquoises, et du palais de cette « belle au visage de soleil^ » s'élevait un parfum jusqu'au ciel. En recevant le héros, « les joues de Roudabée rougirent comme la fleur du grenadier; » elle s'assit sur un.divan couvert de tapis brodés d'or, et le héros s'assit à ses côtés. Les esclaves se tenaient debout, à une distance respectueuse, au fond de la salle.

« jeune fille, au visage de lune, » dit le héros, « que mes bénédictions et les grâces du ciel soient » sur toi! Que de fois, dans la nuit, les yeux dirigés » sur l'étoile du nord, j'ai prié Dieu, le maître du » monde, de me laisser voir ton visage I Je sais que, » lorsque le roi Minutcher apprendra cette aven- » ture, il bouillonnera de colère contre moi ; mais » je tiens ma vie et mon corps pour choses vile»,

» et je me vêtirai sans peine du linceul avant de » manquer à ma foi envers toi. Le Dieu créateur » entendra mes paroles, et tu seras mon épouse à » la face du monde. »

Roudabée jura que nul ne serait mm seigneur que Zal-zer le héros ; et, lorsque le son lointain du tambour s'éleva des tentes, les cils de leurs yeux se mouillèrent de larmes, ils adressèrent des reproches au soleil, disant : « gloire du monde, encore un instant, n'arrive pas si subitement ! » C'est la prière, c'est le regret de Roméo et de JuUette dans l'adieu du matin, c'est la scène étemelle du balcon.

La mère de Rolidabée surprend des présents que Zal-zer envoie à sa fiancée. Son père entre en fureur, et menace de la tuer ; mais Roudabée, sans se troubler, répond avec douceur et fermeté qu'elle n'aura jamais d'autre époux que Zal-zer, et le roi Mihrab, craignant la colère de ce puissant chef, se calma et attendit ce que le temps en déciderait.

Le mariage fut longtemps contrarié par la haine de Minutcher contre la race de Zohak ; mais la persévérance de Zal-zer surmonta tous les obstacles, et il enmiena son épouse triomphante à Nimrouz, sa capitale.

Après neuf mois d'une grossesse qui avait mis les jours de Roudabée eu danger, elle sentit appro-

cher le moment de ses couches, mais avec des terreurs que rien ne put calmer. Zal-zer consulte des astrologues, qui déclarent que Tenfant ne pourra naître que par le glaive. Désespéré à l'idée du péril de sa femme adorée, il se souvient de Simourg, brûle la plume qu'il lui avait remise comme un talisman pour le jour du danger, et invoque son assistance. Simourg répond à son appel et descend sur le palais comme un grand vent de tempête ; il rassure le roi; il compose un breuvage qui doit rendre Roudabée insensible pendant qu'on lui ouvre le flanc ; il fait broyer des herbes avec du musc pour guérir sa blessure, et, lorsqu'elle sortit de son assoupissement, elle contempla avec ravissement son enfant d'une merveilleuse beauté et d'une grosseur prodigieuse. Zal-zer, au comble du bonheur, le nomma Rustem (qui signifie délivrance) ; Zal-zer rendit grâce à Dieu, et, dans sa joie de la beauté et de la force de Rustem, il fit faire une image de l'enfant monté sur un éléphant blanc, et l'envoya réjouir les yeux de son grand-père Sam, qui en eut le cœur comblé de joie. « J'ai invoqué en secret, dit-il, jour et nuit, le Créateur du monde pour que mon œil vît un fils de ta race qui me ressemblât ; maintenant il ne me reste plus qu'à prier pour sa conservation ; » et il leva son regard jusqu'à la voûte bleue du ciel.

« Lorsque Rustem eut atteint la hauteur de huit palmes et qu'il fut devenu semblable à un noble

cyprès, on l'eût pris pour une étoile que le monde contemple avec admiration. A voir sa stature, son intelligence, sa mine fière et sa sagesse, on aurait dit que c'était Sam le héros. »

Sam se mit en route pour aller voir son petit-fils. Lorsque Zal apprit son approche, il apprêta une fête, et les hennissements des chevaux arabes et les cris des éléphants s'entendirent jusqu'à une distance de cinq milles. Un éléphant de guerre fut caparaçonné des plus riches étoffes, on plaça sur son dos un trône d'or sur lequel s'assit le jeune Rustem. Sur sa tête était une couronne, autour de son corps une ceinture, dans sa main un arc et des flèches, et il fut conduit au-devant de son grandpère, a Lorsque Sam vit sa stature noble, ses épaules et ses bras de héros, il sourit en regardant le honceau, et la joie fit battre son cœur. » Us passèrent quelques jours en festins. Enfin Sam, sentant que sa vie approchait de sa fin, résolut de retourner dans son pays ; il appela son petit-fils, et lui dit : « mon fils 1 ne t'éloigne jamais de Dieu le très-juste ; préfère toujours la raison aux richesses, lave ta main de mauvaises actions, et cherche chaque jour la voie de Dieu ; sache que le monde ne reste à personne. Si tu veux que ton bonheur soit le même dans ce monde et dans l'autre, suis le conseil que je te donne, ne le néglige pas, ne marche jamais sur la terre que dans le droit chemin. » « La bouche pleine de ces douces paroles et le cœur rempli de tendresse^

il prit congé de ses fils, qui l'accompagnèrent pendant trois jours . »

Rustem donna bientôt des preuves de sa force et de son courage. Une nuit, quand il était encore enfant, il s'éleva un grand bruit dans le palais de Zal : l'éléphant blanc avait rompu ses liens, et fl était devenu furieux. Personne n'osait l'approchw. Rustem se lève sans se vêtir, saisit la masse d'armes de son père, renverse ceux qui veulent s'opposer à son passage, court droit à l'éléphant, pousse un cri comme le cri du lion, et, sans lui donner le temps de se mettre en garde ou d'attaquer son antagoniste, lui assène un coup si violent sur la tête qu'il tombe étourdi. Rustem, calme et sans émotion, rentre dans son appartement. Lorsque son père apprit ce qui était arrivé, il courut à lui, lui baisa la tête et dit : « fils d'un lion ! tu as levé te griffe. Tu es encore un enfant, et déjà tu n'as pas ton égal ; maintenant tu peux ceindre le glaive et venger le sang de ton aïeul Nériman, Écoute mes paroles : Sur le mont Sipend s'élève un château dont la tête touche les nuages, l'aigle dans son vol ne peut l'atteindre, il est plein d'or et d'objets précieux. Un seul chemin y conduit, et la porte est haute comme le firmament. Pendant une année ton aïeul Nériman fit le siège de cette forteresse, repaire d'une horde de brigands puissants et audacieux qui ravageait le pays. Le siège aurait pu durer longtemps ; car les habitants n'auraient pas

manqué d'un brin de paille, quand mèm€ le che* min aurait été intercepté pendant des années. Mais une pierre fut lancée par les assiégés sur Nériman, et sa place sur la terre resta vide ; le lion de h guerre avait cessé de combattre. Depuis ce jonr, la terreur entoure ce château comme d'un rempart ; nul n'a osé l'attaquer, mais aujourd'hui le temps est venu de venger le sang de ton aïeul; par nn moyen plein de ruse . Tu n'es pas encore coiuiu comme un chef; déguise-toi en chameUer, fais venir du désert une caravane de chameaux, chai^e-les de sel. Une charge de sel est précieuse dans ce Heu. Quand ils Verront inopinément un convoi de sel, grands et petits accourront au-devant de toi. »

Rustem écouta son père ; il choisit des hommes prudents et courageux, cacha les armes dans la charge des chameaux et la massue de son père dans un sac de sel, puis, souriant de la ruse, il partit pour le mont Sipend.

Lorsque le gardien de la porte du mont Sipend aperçut la longue xîaravane qui se déroulait lentement au bas de la montagne, il envoya un messager « rapide coname la panthère, » et demanda ce que contenaient les ballots. Rustem répondit : a Ce scHit des ballots de sel. » Le maître du château s'en réjouit et fit ouvrir les portes. Dès qu'il fut entré dans le bazar, tous les habitants, hommes, femmes et enfants, entourent la caravane pour faire des échanges. Ils donnent des habits, de l'argent et de

For pour du sel. Mais lorsque la nuit sombre est venue et que tout dort dans le château, Rustem et ses compagnons laissent tomber leurs vêtements de chameliers, et, paraissant avec leurs brillantes armures, se dirigent contre la forteresse. Le cliquetis des armes réveille le gouverneur ; mais, avant qu'il ait le temps de se défendre, Rustem lui plonge son épée indienne dans le cœur. Rien ne résiste plus ; en un instant tout est sang et carnage.

Rustem, maître de la place, s'avance dans l'intérieur du château vers un édifice bâti en pierre dure, ayant une porte en fer; il force la porte avec sa pesante massue à tête de bœuf, et demeure ébloui à l'entrée d'une grande salle voûtée, remplie de tous les trésors du monde connu. Rustem se dit en lui-même : « Il ne doit rester ni or dans les mines ni perles dans la mer; tout est rassemblé ici. » Il appela ses compagnons et chargea tous ses chameaux des trésors, puis, selon les ordres de son père, il mit le feu au château, afin qu'il ne restât qu'un tas de cendres sur la montagne qui avait été le repaire des brigands ; puis il se mit en route pour Nimrouz. Tout le peuple sortit à sa rencontre avec les trompettes, les cymbales, les clairons et les clochettes indiennes. Rustem, plein d'impatience, se rendit auprès de sa mère et voulut baiser respectueusement la terre; mais Roudabée l'entoura de ses bras, le pressa sur son cœur, et lui baisa la poitrine et les bras. Puis on envoya un

messager de bonne nouvelle à son grand-père Sam, « dont il rajeunit le cœur. »

A cette époque de la vie de Rustem, mourut le roi de Perse. Les astrologues mobeds lui annoncèrent le jour même « où la majesté du roi devait s'obscurcir; » ils lui dirent : « Le temps est venu où il vous faut aller dans l'autre mondé ; espérons que tu auras devant Dieu une place meilleure. Pense maintenant à ce que tu auras à faire ; car il ne faut pas que tu partes sans avoir fait les préparatifs de voyage et que tu te laisses ainsi ensevelir dans la terre. » Lorsque le schah entendit ces paroles, il fit venir son fils et lui donna des conseils, disant : « Le trône de la royauté n'est que vent et illusion ; il ne faut pas y mettre son cœur. Cent vingt ans ont passé sur moi ; j*ai beaucoup travaillé et beaucoup soufifert; j'ai éprouvé beaucoup de joie, et souvent les désirs de mon cœur ont été satisfaits. J'ai fondé beaucoup de villes et bâti beaucoup de forteresses ; maintenant je suis dans un tel état que tu dirais que je n'ai pas vécu, et le nombre des années passées est effacé de mon souvenir... Je te laisse le trône tel que je l'ai reçu. Ce trône a vu beaucoup de rois. Sache que, quand tu en auras joui, il cessera d'être à toi, et il te faudra passer dans un monde meilleur ; mais la trace que tu lais-

fieras après toi durera longtemps, il ne faut pas que ce soit autre chose que des bénédictiotus. Il ne restera d'autre souvenir de toi que les discours des hommes. »

Une guerre désastreuse étant survenue entre les Persans et les Touraniens , les grands allèrent en députation au Zabouhstan pour suppUer Zat-^r de leur venir en aide. Rustem, enflammé du désir de combattre, demande à son père des armes et on cheval de guerre. Son père lui dit : « Tu n*es pas dans l'âge des combats ; tu es en âge de jchûp des fêtes, des sons de la musique, de boire du vin et d'écouter des chants héroïques. Tes lèvres sentait encore le lait de ta mère : comment t'enverrai-je contre Afrasiab, le tyran, le roi belliqueux du Touran? Tu n'es pas en âge de ccwnbattre, d'acquérir de la gloire, de lutter et de faire voler la poussière de la terre jusqu'à la lune. » Rustem répond : « Mon père, je ne suis pas fait pour le repos et les coupes des festins : ce serait une honte de laisser languir dans la mollesse ces bras et ces mains puissantes. Quand le combat acharné se présentera , Dieu me sera en aide, et la victoire me favorisera ; tu verras comme je traverserai la mêlée sur mon cheval couleur de feu. Je prendrai dans ma main une massue, le feu en jaillira, et, quand ma lance éclatera dans le champ de bataille, elle rougira le cœur de la pierre par le sang qu'elle versera. Mais il me faut un chevai que je puisse seul prendre au lacet ; il me faut un

cheval qui puisse porter à la fois ma lourde massue, ma haute stature et ma gloire. » Le roi, ravi de ces paroles, semblait verser son âme sur son fils ; il ne cessait d'invoquer sur lui les bénédictions de Dieu. Zal-zer fit venir d'immenses troupeaux de chevaux sauvages de toutes couleurs ; mais chaque cheval que Rustem attira vers lui, et sur lequel il posa la main, pha sous ses efforts et toucha du ventre la terre. Enfin une jument grise passa rapidement, les deux yeux brillants comme des poignards. Un poulain aussi grand qu'elle la suivait ; sa croupe el sa poitrine étaient larges comme celles de sa mère , sa queue levée , ses sabots semblables à de l'acier, son corps pcmimelé de taches de feu sur .un fond d'or. C'était un éléphaùit pour la force, un chameau pour la taille, et pour la vigueur un lion. Rustem, aussitôt qu'il vit la jument et son poulain, fit un nœud à son lacet royal pour séparer le poulain du troupeau. Mais le vieux pâtre lui dit : « homme puissant! ne cherche pas ce cheval ; il court beaucoup de bruits sur lui; nous le nommons Raksch. II est brillant comme l'eau etvif comme la flamme; mais, dès que sa mère voit le lacet d'un cavalier, elle accourt comme ime honne pour se battre et défendre son poulain. Garde4oi, Ô homme prudent! de tourner autour de ce dragon! car, lorsque cette jument s'élance à l'attaque, elle déchire le cœur du Moa et la peau du léopard. » Quand Rustem eut entendu ce discours, il fit un nœud à son lacet royal et prit dons le no^

la tète du poulain pommelé. La mère accourut comme un éléphant furieux, et voulut lui arracher la tête avec ses dents ; mais Rustem rugit comme un lion sauvage, et la jument, étonné de sa voix, fit un bond et s'enfuit devant lui. Rustem affennit ses pieds sur le sol, étendit sa puissante main de héros et la posa de toute sa force sur le dos du cheval. RakscH ne plia pas : on aurait dit qu'il ne s'en apercevait point. Rustem s'écria : o Voilà mon siège-; c'est maintenant que je puis faire de grandes choses. » Il sauta sur Raksch rapide comme le vent, et le cheval couleur de feu s'élança sous lui conmie un cheval de guerre. C'était une biche qui courait; il avait la bouche tendre, l'écume abondante, de l'ardeur, des hanches rondes, de la sagacité et l'allure douce. » « Le cœur de Zal était gai comme le printemps ; » dans la joie qu'il ressentait de son fils, il ouvrit les portes de son trésor et distribua de l'or aux indigents.

Zal-zer rassembla les grands et leur dit : a Nous avons une armée nombreuse, mais nous n'avons pas de chef depuis la mort du roi ; il nous faut un chef de la race Keïanide, afin que tous lui obéissent. J'ai appris par les astrologues qu'un jeune prince rempU de courtoisie et de justice, descendant du grand Féridoun, nommé Keïkobad, vît retiré sur le mont

Alborz. J'enverrai Rustem à sa recherche; il nous le ramènera, et nous poserons sur sa tête la couronne de turquoises. » 11 donna ses instructions à Rustem, qui se prosterna les sourcils contre terre devant son père, puis sauta joyeusement sur Raksch et se hâta d'entreprendre le voyage périlleux à travers les provinces envahies par les Touraniens. Après plusieurs combats dont il sortit victorieux, il approcha du mont Alborz, et aperçut un magnifique palais entouré de beaux arbres et d'eaux vives. Un siège élevé était placé près de Teau ; un jeune homme brillant était assis sur ce trône à l'ombre d'un platane. « Le lieu était semblable à un paradis plein de parfums et de beautés. » Il était entouré d'une assemblée de grands digne d'un roi, et , lorsqu'ils aperçurent Rustem de loin, ils allèrent au-devant de lui pour lui offrir l'hospitalité ; mais Rustem leur répondit: « héros illustres, qui portez haut la tête, il ne convient pas que je tarde auprès de vous, car je suis chargé d'une affaire importante, et j'ai devant moi de longs et pénibles travaux. La frontière est remplie d'ennemis, chaque famille est en deuil, le trône de Perse est privé de son roi ; il ne m'est pas permis de boire de vin jusqu'à ce que j'aie accompU ma mission. Les chefs lui répondirent : « Dis-nous ce que tu va^ chercher sur le mont Alborz : nous t'escorterons, et pendant ce temps notre amitié s'accroîtra. » Rustem leur expliqua qu'il cherchait Keïkobad, prince de la race de Féridoun.

Ils loi promirent en souri^mt de lui donner de ses nouyelles. Alors ils eoorurent comme le vent jusqu'au bwd de l'eau, et ils s'a8sk*^it tous à romliie de grands platanes.

Le jeune homme qui était assis sur le trône prît la main de Rustem, remplit une coupe et but en l'honneur de son hôte. Alors Rustem expliqua sa mission ; le jeune homme sourit et lui dit : « O Pékwan, je suis Keïkobad, et je connais le nom de mes aïeux. J'ai eu un songe : deux faueons blancs scmt Tenus vers moi, tenant dans leurs serres une couronne brillante comme le soleil ; ils se sont a^^rochés en se balançant, et ils ont placé cette courc»iie sur ma tête. Et maintenant Rustem est deirenn pour moi le faucon blanc, et j'ai reçu le message touchant la couronne de la Perse. »•

Rustem lui répondit : « Lève-toi, et allons rejoindre les braves qui t'attendent. » Ils s'élancent sur leurs chevaux de guerre avec toute leur escorte et ne se lassent pas d'aller jour et nuit. Ils pencontrent en route les Touraniens que le roi Afrasiab ^ envoyait pour leur intercepter le chemin. Keïkc^ad veut s'élancer au combat, mais Rustem le retient : « Un tel combat n'est pas digne de toi ; mon cœur, mon cheval et ma massue, c'est assez d'amis pour moi, et je ne désire que Dieu pour gardi^i. » 11 dit,

* Afrasiab était le nom dynastique des rois du Touran, et il passait de fils en fils, comme celui de Pliaraon pour les rois d'Egypte.

et, faisant bondir Raksch, il distribue des coups « comme les donne un brave, » et éie^à à t^re tous les guerriers cpii s'avancent au-devant de lui. Alors le chef de Tarmée ennemie, voyant tomber ses guerriers, sort des rangs et se présente pour combattre ; mais Rustem lui arrache ses armes des mains, l'enlève de sa seUe, et le transperce de sa propre lance, comme un oiseau percé par la flèche d'un chasseur.

Lorsque l'armée voit son chef jeté à terre comme une chose vile, elle s'enfuit, et les chefs continuent leur route et arrivent près de Zal-zer, qui les reçoit avec des honneurs souverains, et place la couronne de turquoises sur la tête de Keïkobad. Pendant huit jours il y eut de grandes réjouissances et de somptueux banquets.

Ainsi investi du pouvoir, le roi Keïkobad se hâte de faire des préparatifs pour le combat contre les troupes d'Afrasiab. Il passe son armée en revue ; Rustem se revêt de son armure de guerre, et « fait lever la poussière sous les pieds de son cheval, comme un éléphant en fweur, » Il devance l'armée, les grands le suivent ; derrière eux s'avancent Keïkobad et Zal-zer. « L'un était le feu, et l'autre la raison. ■ L'étendard de Kaweh le forgeron, porté devant eux, doane de brillants reflets jaunes, rouges

et \iolets. La terre était agitée comme un vaisseau souleyé par les vagues ; les boucliers couvraient les boucliers sur la plaine et sur la montagne conmie des écailles brillantes, et les épées étincelaient conmie des flambeaux. « Le sol était comme une mer au-dessus de laquelle auraient brillé cent mille lampes. » Lorsque les deux armées se rejoignirent, on n'en voyait plus ni le commencement ni la fin. Rustem, ardent au combat, demande à son père de lui montrer l'étendard du roi Afrasiab : c'est lui qu'il veut combattre. Zal-zer, efifrayé du péril de son fils, veut le dissuader, il lui dit qu 'Afrasiab est comme un dragon pour la force, et que sa colère est comme un nuage qui verse le malheur ; « son drapeau est noir, sa cotte de mailles est noire, ses brassards sont de fer, son casque est de fer incrusté d'or et surmonté d'un panache noir. » Rustem répond : « Ne sois pas inquiet de mon sort, car Dieu est avec moi ; » et il saute sur son cheval aux sabots retentissants, et il jette un grand cri de guerre. Afrasiab s'étonne de son extrême jeunesse, et demande son nom. On lui répond que c'est un jeune fils du héros Zal-zer qui vient pour acquérir de la gloire. Afrasiab s'élance au-devant de lui comme sur une proie facile ; mais Rustem, prompt comme l'éclair, suspend à l'arçon sa pesante massue, serre son cheval, saisit Afrasiab parla ceinture, et le soulève de sa selle. Le cuir de la ceinture ne résiste pas au poids, il se rompt, et Afrasiab tombe sur la pous-

sière. Ses cavaliers Tentourent et remmènent sur un cheval rapide; il se sauve, laissant son armée sans chef.

Alors Tarmée du roi de Perse s'ébranle comme la mer sous la tempête, et disperse les Touraniens. Afrasiab retourne auprès de son père, confondu de sa prompte défaite, et lui donne le conseil de chercher la paix, car rien ne résiste à Rustem. « Tu sais, dit-il, que j*ai le bras et le cœur, la force et la hardiesse ; mais dans sa main je ne pèse pas plus qu'une mouche. Il lâche les rênes de son cheval, et franchit les torrents et les précipices. Qu'est-ce devant lui qu'un fleuve ou qu'une montagne? Tu sais que j'ambitionne la puissance et la possession du monde, mais devant lui ma force s'est évanouie. Cherche les conseils de la sagesse, et fais la paix. » Le roi, les yeux remplis de larmes, resta étonné des paroles d' Afrasiab ; cependant il fit choisir un homme prudent pour l'envoyer à Keïkobad, et écrire une lettre ornée de dessins d'or et de couleur sm' les marges. Keïkobad, clément et juste, écoute les propositions de paix, malgré l'ardeur de ses guerriers qui veulent profiter de leurs avantages pour exterminer les ennemis. Keïkobad leur dit : « Si l'éléphant combat la mouche, il manque à la justice. La colère de Dieu me porterait malheur, soyons toujours sous la protection du maître du monde. »

La guerre ainsi terminée par la valeur de Rustem, le roi, de retour dans sa capitale, prépara des présents pour Zal-zer et pour Rustem; on plaça sur cinq éléphants des litières brodées d'or et de turquoises, et sur les litières des charges d'armes incrustées d'or et des brocarts. Il leur écrivit : « J'aurais voulu vous faire un plus grand présent; mais, si ma vie est longue, vous n'aurez rien à désirer dans le monde. »

Le roi Eeïkobad, ayant rendu lac paix à ses Ëtati, voyagea dans ses vastes possessions pendant dii ans, rendant partout justice et miséricorde. Il disait : « Si quelqu'un est trop pauvre pour jouir de la vie, mon trône est son bien et le bien de tous ceux qui sont sous ma protection. » Enfin, lorsqu'il sentit que la mort approchait, il appela son fils Kaous, qui devait lui succéder, et lui paria longuement sur la justice et la libéralité : « Ceux qui s'attachent à la vie n'ont pas de sens ; pour moi, je sors tel que j'étais quand j'arrivais du mont Alborz pour pr^idre possession du trône. Si tu es un homme juste et d'intentions pures, tu trouveras ta récompense dans l'autre mtonde ; mais si les passions t'enveloppent de leurs lacets, et, si tu tires injustement de sea fourreau une épée tranchante, ton séjour sera comme une flamme et ton cœur sera plein d'amer-

tume. » Il dit, « et ehangea son palais contre un cercueil. »

Loncpe Kao«s succéda à son père, Iwsqu'il vit les trésors de toute sorte accumulés et le monde entier tributaire et soumis à sa puissance , « For^ gueil hri fit quitter les voies de la justice. » Il ne songea qu'à boire et à jouir , et ne marcha pas sur les traces de son père. Esprit faible, plein de Yanhé , il se laksa entraîner aux guerres les plus injustes et les plu8 désastreuses ; il ne prenait conseil m de Zal-zer ni de Rustem, et toutes les prouesses de ces grands guerriers ne servaient qu'à réparer les fautes de Kaous et à le tirer de la captivité dans laquelle ses folies l'avaient jeté. Il passait son temps à boire et à festoyer avec des musiciens et des danseurs; blasé sur tous les plaisirs, il en cberchdît sans cesse de nouveaux. Il arriva qu'un jour qu'il buvait du vin sous un bosquet de jasmin, on lui annonça un chanteur étranger qui demandait à se faire entendre . Le roi l'admit avec empressement , car tout ce qui était nouveau lui plaisait. Or ce musicien était un espion envoyé par im roi rival du Mazendéran pour tenter la faiblesse et la vanité de Kaous. Il était habile dans son art ; il chanta avec un goût infini une chanson sur les beautés du Mazendéran.

a Que le Mazendéran, mon pays, soit célébré!

La rose ne cesse de fleurir dans ses jardins; la tulipe et rhyacinthe couvrent ses montagnes; l'air y est doux, la terre y est peinte de fleurs. Il n'y a ni froid ni chaleur; il y règne un printemps éternel. Le rossignol chante dans ses jardins , la biche erre dans ses vallées ; tout y est plein de couleurs et de parfums ; les bords des ruisseaux y sourient toute l'année; on dirait que ses rivières coulent de l'eau de rose . Que ce soit en hiver ou en été , au printemps ou à l'automne, la terre est toujours couverte de fruits et de fleurs , et partout les faucons de ohasse sont à l'œuvre. Le pays tout entier est orné d'op, de brocart et de joyaux. Des esclaves belles comme des idoles portent des couronnes d'or. Quiconque ne demeure pas dans ce pays ne peut se réjouir d'avoir accompli le désir de son âme. »

L'esprit de Kaous s'assombrit en entendant ces paroles : il s'était cru jusque-là le plus grand monarque de la terre. L'ennui et la jalousie s'emparèrent de son âme ; il résolut de conquérir ce merveilleux pays du Mazendéran.

Lorsque les chefs du pays connurent le désir insensé du roi , qui allait les précipiter dans une guerre injuste , ils expédièrent un messager sur un dromadaire de course à Zal-zer et à Rustem, Eux seuls pouvaient avoir assez d'empire sur Kaous pour le détourner de son fatal projet. Mais , obstiné autant que vain , il n'écouta pas leurs sages conseils,

et ils se retirèrent de devant lui le cœur brisé de douleur , prévoyant tous les malheurs qui devaient arriver.

Le Mazendéran était au centre du pays des Géants. Leur chef, appelé le Dive blanc, habitait les montagnes , et descendait dans les plaines lorsque le roi réclamait son assistance. Sa gigantesque stature et sa force prodigieuse inspiraient la terreur à ses ennemis et une aveugle confiance aux soldats du Mazendéran. Eaous éprouve une défaite complète; il est fait prisonnier avec ses principaux chefs, et jeté dans un cachot. Le géant les frappa de cécité , et dit au roi du Mazendéran : a Je n'ai pas voulu tuer le roi Kaous , parce que l'adversité le rendra sage et que son exemple détournera tout souverain d'attaquer désormais le Mazendéran. »

Kaous trouve le moyen d'envoyer un message , « prompt comme l'oiseau qui vole à tire d'aile, » à Zal-zer, le chef révéré des Persans , pour l'instruire de ses malheurs et s'accuser de les avoir mérités en méprisant ses conseils. Le prudent Zal ne communique à personne la nouvelle du désastre de l'armée et de la captivité du roi , pour ne pas exciter des révoltes dans les prov nces tributaires; car il savait combien l'autorité de Kaous avait souffert de cette

guerre téméraire, et aussi pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes. Il concerte seul avec Ru&tem le moyen d'aller secrètement à Mazendéran délivrer le roi. Ce périlleux voyage et les aventures merveilleuses de son cheval forment une partie très-populaire des exploits du héros , quelque chose d'analogue aux travaux d'Hercule chez les Grecs. C'est cette ^ légende que nous allons raconter.

Rustem part seul pour délivrer le roi Kaous, prisonnier à Mazendéran. Il voyage jour et nuit, prenant le chemin le plus dangereux, le moins fréquenté, mais le plus court. 11 arrive dans une prairie où paissaient des onagres : il en tue un et le rôtit sur un feu de broussailles, car il avait fttim. Il ôte la bride de Raksch et s'arrange pour dormir dans un champ de roseaux. Au milieu de la nuit, un lion du désert aperçoit un homme couché et un cheval en liberté : il se jette d'abord sur le cheval, mais celui-ci s'élance comme le feu, lève ses deux jMeds de devant, frappe le lion sur la tête et le saisit avec ses dents aiguës à la nuque. Après un combat terrible, Raksch tue le lion. Rustem, réveillé par le bruit, caresse son cheval et b i dit : a imprudent animal I si tu étais tombé dans ses griffes, comment me serais-je acquitté de ma mi. sion? » Et il adressa ses prières à Dieu qui répand ses grâces.

Rustem avait devant lui un chemin difficile : c'était un désert sans eau, et d'une chaleur si ardente que les oiseaux tombaient morts sur le sable brûlant. On aurait dit que le feu venait d'y passer. Le cheval et le cavalier étaient haletants. Rustem descendit de cheval tout chancelant ; ne voyant aucun moyen de résister à la chaleur et à la soif, il t(Hnba sur le sol et tourna ses regards ver» le ciel, disant: « O Dieut si mes souffrances te plaisent , la mesure est comble pour moi dans ce monde ^ mais je me traîne encore , espérant que le Tout-Puissant se servira de mon bras pour prêter secours au roi Eaous. »

Dans ce moment, un bélier venant à passer devant lui, il dit dans son cœur : « Où donc est l'abreuvoir? Certainement c'est Dieu qui me protège. » Et, suivant de l'œil le bélier, il découvrit une soarce d'eau claire et limpide. « Quand une position est » difficile, » dit le poëte, a il ne faut chercher asile » que près de Dieu; car quiconque s'écarte de Dieu, » unique distributeur des miséricordes, est dépourvu » de raison. » Après des actions de grâces, il ôta la selle de Raksch , le lava , le rendit brillant comme le soleil, et se baigna lui-même dans l'eau limpide, puis il se coucha.

Pendant qu'il dormait, un tigre sortit du désert, Raksch court vers le héros, frappe la terre de ses pieds et secoue la queue. Rustem se réveille, regarde autour de lui ; mais le tigre avait disparu. H gronda

Raksch de Tavoir réveillé, et se remit à dormir. Le tigre sort de nouveau de sa tanière, et Raksch déchire le sol en ruant. Rustem se réveille les joues pâles de colère , il apostrophe son cheval , et , ne voyant rien dans Tobscuritéde la nuit, il s'endort une deuxième fois. De nouveau le tigre s'avance, et Raksch s'enfuit, car il avait peur du tigre et de Rustem ; mais son amour pour son maître le ramena bientôt près de lui. Il revint rapide comme le vent, hennissant et frappant la terre de son sabot d'airain. Cette fois la terre ne put cacher le monstre, qui se jeta sur Rustem. Quand Raksch vit le tigre qui assaillait son maître, il coucha les oreilles et se mit à déchirer avec ses dents l'épaule du tigre, qui se retourna sur lui. Rustem saisit ce moment pour frapper le tigre avec son épée , et il sépare la tête du corps.

Le lendemain Rustem entre dans le pays dominé par les magiciens ; il aperçoit tout près, sous des arbres, un repas préparé à côté d'une fontaine et une lyre couchée à terre. Plein d'étonnement, il prend la lyre , et en tire quelques sons qui frappent l'oreille d'une jeune et belle magicienne, qui s'approche de lui et s'assied à ses côtés. Rustem, ne sachant 'que penser de cette apparition, adresse une prière à Dieu, invoque sa protection, et présente une coupe ,

HUSTEM. 393

de vin à la belle jeune fille ; mais, aussitôt que le nom de Dieu est prononcé , les traits de la magicienne se décomposent, et elle disparaît dans la forêt. Après avoir rendu grâce au Tout-Puissant d'avoir échappé à ce péril, il continua sa route jour et nuit.

Enfin il parvint à un beau pays émaillé de verdure et de fleurs, et il chercha à prendre du repos. Le terrain était couvert de riches moissons. Or, comme Raksch paissait en liberté , les gardiens des champs se jetèrent sur lui pour le prendre au lacet ; mais Raksch bondit vers son maître , qui se réveilla aussitôt et vengea son injure. Les gardiens s'enfuirent, et racontèrent au puissant Aulad, gouverneur du pays, qu'un héros étranger ravageait ses moissons et maltraitait ses serviteurs.

Aulad part avec sa suite et une poignée de braves, et se précipite sur Rustem; mais celui-ci s'était mis en selle et avait tiré son épée indienne du fourreau. « Il s'avance comme un nuage d'où sort la foudre; » il frappe les premiers qui veulent lui barrer le passage et fait voler leurs têtes dans la poussière . Les autres prennent la fuite . Rustem roule son long lacet soixante fois autour de son bras, et le lance sur le chef Aulad. Il prend sa tête dans le nœud, serre le lacet, le désarçonne et le jette par terre, mais il ne le tue pas; car il veut profiter de ses connaissances du pays. Il lui dit que, s'il veut lui servir de guide fidèle dans l'entreprise qu'il doit accomplir, il lui mettra la couronne du Mazendéran

dM VIE DES GRAiNDS HOMMES.

sur la tète, mais qu'au premier signe de trahiscHi

ou de làeheté, il lui percera le casw.

Aulad, beureux de sauver sa vie et pénétaé de cespect pour Rustemet les hauts £aits d^it il a été témoin, lui promet de le e<«duire à la prisoa oà le mÀ Kaous et les Persans sont renfermés, et près de la demeure du géant appelé le Dive blanc ; mai» en même temps U tâche de le détourner de eette aadar ciôuse entreprise par le récit de& dangers qu'il ya courir. Rustem se presse de plus en plus, ne you* lant pas laisser arriver dans le Maa^ndéran le hrait de ses exploits avant qu'il ait atteint son but en délivrant le roi. Il relâche Aulad du lacet, le fait courir devant lui , et le suit gaiement nuit et jour, sans repos, à travers les montagnes et les plaines.

Après une longue marche, il entend le bruit des timbales et de la musique guerrière ; il voit mille feux qui illuminent la nuit. C'est le Mazendéran. Les magiciens gardent la cité et passent la nuit en festins. Rustem tombe à l'improviste sur la garde, tue le chef et avance dans la ville. Son cheval Rakseh hennit d'une telle force, que du fond de sa prison le roi Kaous s'écrie : o Mes malheurs sont finis ; il n'y a que le cheval de Rustem qui puisse pousser un tel cri. » Les chefs qui partageaient sa captivité se regardent, disant : « Le roi a perdu l'esprit ; le

malheur a altéré sa raison. » Mais au même moment Rustem, avec l'aide d'Aulad, pénètre dans la prison. Kaous le serre contre sa poitrine, et tous rendent grâces à Dieu, qui leur a amené un libérateur.

Mais Rustem sait que sa tâche n'est pas encore achevée ; que, tant que le chef des géants sera en vie, il n'y aura aucun moyen de soustraire les prisonniers à sa puissance et de les faire sortir du pays. Il ne tarde pas un instant, même pour partager leur joie. Il leur recommande la prudence, et repart avec son guide Aulad pour la montagne des Géants.

Lorsqu'il voit de loin la caverne béante, demeure du Dive blanc, gardée par une forte armée, il s'arrête et consulte Aulad. Celui-ci, effrayé de la témérité de Rustem, lui dit que, quand il serait de fer, il ne résisterait pas. Rustem n'était pas d'humeur à se laisser détourner de son entreprise ; il lui répond qu'il le consulte eeulement pour savoir l'heure la pîus convenable à l'attaquç. Aulad lui dit : « A midi, lorsque le soleil est dans toute sa force, le géant dort au fond de sa caverne, et tous ses sujets se couchent à l'entrée. Si Dieu prête à Rustem une force surnaturelle, il pourra seulement alors tenter de tes surprendre. » Rustem reçoit cet avis avec joie et se désarme pour prendre du repos , en attendant l'heure fatale.

Lorsque le soleil ferme le calice des fleurs et que les insectes bourdonnants assourdissent la terre , il

se lève, se revêt de son bouclier et de son casque, s'arme de son épée de combat ; il attache Aulad à un tronc d'arbre, et s'avance seul vers la caverne. Arrivé à l'embouchure, il pousse un cri semblable à un coup de tonnerre, et fait voler les têtes des gardiens endormis. Ceux qui échappent s'enfuient.

Rustem pénètre dans l'intérieur du rocher. Pendant quelques instants il ne distingue rien, tant la caverne est sombre et profonde. Lorsque ses yeux se furent accoutumés à l'obscurité, il aperçut une masse énorme comme un rocher étendue à terre. Le géant avait une chevelure comme la crinière d'un Uon ; sa hauteur et sa largeur remplissaient l'espace. Alors commença im combat horrible. Jamais Rustem n'avait couru de si grands périls. Le géant lui-même n'avait jamais rencontré un adversaire aussi redoutable. Rustem évite un quartier de roche lancé pour l'écraser, et porte au géant un coup d'épée si tranchant qu'il lui coupe une jambe. La lutte désespérée dura longtemps; la terre était inondée de sueur et de sang. « Mais Dieu donna la force et l'audace à Rustem, qui vainquit son ennemi et lui ouvrit le côté pour en arracher le cœur ; car quelques gouttes de ce sang, versées sur les yeux du roi et de ses compagnons de captivité, devaient leur rendre la vue * . » Toute l'armée du Dive s'enfuit, voyant son chef vaincu et mort.

^ On remarquera Tanalogîe partielle et lointaine de cette tradition persane avec l'histoire de Tobie.

Rustem délivre Aulad, et retourne en hâte vers Kaous pour achever de le mettre en sûreté , lui et les siens. Après leur avoir rendu la vue, il revêtit Kaous de ses ornements royaux, afin qu'il ne rentrât pas dans son pays sous Taspect humiliant d'un captif délivré de ses chaînes, mais comme un roi rentrant dans ses États.

Kaous écrivit au roi du Mazendéran une lettre prudente et sage, l'engageant à se soumettre et à lui rendre hommage, disant qu'il n'avait voulu détruire que les magiciens qui ne croyaient pas en Dieu ; il envoya la lettre par un messager actif et intelligent. Le roi, lorsqu'il l'eut reçue , la fit parfumer de musc et d'ambre, et appela un sage pour la lui lire. Mais la vengeance était dans son cœur ; il n'écouta aucun avis, et répondit : « J'ai à ma cour mille fois mille guerriers ; j'ai douze cents éléphants tels que vous n'en avez jamais vu de pareils. Je conduirai contre mon ennemi une armée formidable, et je soulèverai la poussière de la destruction. » Lorsque le messager revint vers Kaous avec ces paroles de guerre, Rustem décida le roi à l'envoyer lui-même avec un nouveau message. « Le scribe tailla sa plume de roseau comme une pointe de flèche, » et écrivit ces paroles que le roi lui dicta : « Ce que tu as écrit sont des paroles vaines qui ne conviennent pas à un homme de sens ; dépouille-toi de cette arrogance, et viens selon mes ordres, sinon je couvrirai de mes armées l'espace entre une mer et l'autre, et les vau-

tours feront de toi leur proie. » Le roi, ayant seellé la lettre de w>n sceau^ la remit à Rostem, qui partit comme un simple courrier.

Lorsqu'il arriva en face de l'armée du Mazendéran, pour conserver un caractère de messager de paix et en même temps pour inspirer le rei^ct par sa force prodigieuse à ceux qui venaient à sa reur contre avec des figures douteuses ou malveillantes, il saisit un arbre à Larges branches qui se trouvait sur sa route, le déracina par la force seule de son poignet , et le prit dans la main comme un javelot, au grand étonnement des chefs de l'armée ennemie; puis, avec mépris, il le lança de côté loia de lui, et la chute de ses branches écrasa plusieurs cspraliers. Un des grands du Mazendéran, renommé pour sa force , s'avance pour prendre la main de Rustem en signe d'amitié, mais en réalité dans l'intention de la serrer de telle force qu'il espère faire fléchir le messager. Rustem sourit, et, étreignant à son tour la main du cavaUer, il le fit pâlir et tomber de cheval sans connaissance. Le roi, étonné de tout ce qu'il entendait dire de cet envoyé de Kaous, le manda en sa présence et lui offrit de magnifiques présents ; mais Rustem n'en voulut accepter aucun, et, voyant que le roi se courrouçait de la lettre de Kaous et qu'il n'inclinait pas à la paix, il revint près du roi, la tête pleine du désir de la vengeance.

Un combat acharné dura sept jours entre les deux armées. Enfin Rustem triomphe; il tue le roi du

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Mazendéran, et toutes ses richesses sont réunies et entassées comme ime montagne devant Kaous, qni les distribue à toute son armée, selon les mérites de chacun ; puis il ordonne des prières pendant sept jours, en actions «de grâce des sept victoires. Le huitième jour il fit venir tous ceux du pays qui étaient indigents, et leur ift laidement l'aumône. Il établit Àidad sur le trône pour acmmplir la promesse de Ru^«m, et rep»tit pour sa capitale avec toute son armée.

Kaous prépare un présent digne de Rustem : im trône orné de turquoises et de têtes de béKers en or, une couromie royale enrichie de pierreries, un coussin de brocart, un bracelet, une chaîne d'or, cent femmes esclaves richement vêtues, cent hommes armés et cent chevaux caparaçonnés d'or et d'argent, cent mulets noirs, cent bourses de pièces d'or, des coupes de rubis et de turquoises pleines de parfums, enfin une lettre d'investiture de Nimrouxet de tous les royaumes du Midi. Rustem, com- Wé d'honneurs, retourna prèsde Zal-zer, sot père.

XXÏ

Mais l'humeur inquiète de Kaous ne resta pas longtemps en repos. Il s'attaqua au roi du Hamar véran. Il eut d'abord des succès contre Ini; mais le roi lui tendit un piège, il inspira au faible Kaous un violent amour pour sa fiUe Soudabée . Kaous con-

sentit à Tépouser et à la proclamer reine au-dessus . de ses autres femmes , quoique la première lui eût donné un fils nommé Sciawousche, confié pour son éducation à Rustem.

Dès que le roi du Hamavéran eut attiré Kaous et ses guerriers dans son palais, il les fit prisonniers et les enferma tous dans une forteresse. Les Persans supplièrent encore, comme toujours, Zal-zer et Rustem de venir à leur aide. « Le coeur de Rustem, avide de combats, s'élança comme la flamme. » Il se mit à la tête de l'armée des Persans pour délivrer Kaous une seconde fois. La route par terre était longue : Rustem s'embarqua sur des vaisseaux et arriva par mer.

« Quand son armée aborda sur la terre ferme, on ne vit plus ni montagnes ni plaines. On aurait dit que la terre n était plus qu'armures et cuirasses, et que les étoiles empruntaient leur lumière aux pointes des lances. Il y avait tant de casques d'or, de boucliers d'or, tant de haches d'armes brillantes appuyées sur les épaules des braves, qu'on aurait dit que la terre était d'or fluide. Le son des trompettes fendait les rochers, le sol se dérobait sous les pieds des chevaux; les tambours, les clairons et les timbales retentissaient d'un camp à l'autre. Les champions sortent des rangs, jettent les rênes sur la crinière des chevaux, trempent dans le fiel la pointe de leurs lances , et , baissant la tête sur le bouton des selles, poussent le cri de guerre. Le

combat fut tel, qu'on aurait dit qu'il pleuvait du vermillon sur la terre noire. »

La terreur s'empara des Touraniens à l'aspect de cette armée inattendue, et surtout à l'aspect de Rustem « au corps d'éléphant. » Ils avaient appelé à leur aide les Berbères et les cavaliers d'Egypte, et Rustem eut trois armées à combattre à la fois. Il triompha partout : les auxiUaires se soumirent et vinrent grossir l'armée persane. Le roi fut déUvré, et, accompagné de Soudabée, rentra dans son royaume.

Pendant les loisirs de la paix, le roi Kaous rendit la splendeur à son trône et entreprit de magnifiques constructions sur le mont Alborz , pour forcer au travail les géants conquis et leur ôter les moyens de nuire, pour profiter aussi de leur science; car ils passaient pour savoir tous lés secrets de la nature. Kaous leur fit bâtir un palais de cristal incrusté d'émeraudes pour un lieu de fêtes et de festins. Il fit creuser dans le roc^ pour les chevaux et les dromadaires, des écuries soutenues par des piliers de pierre dure et des barreaux d'acier. Il fit bâtir ensuite un édifice avec un dôme d'dnyx, et il y étabht un mage célèbre, afin que la science ne se perdît jamais dans ce heu. Enfin il éleva pour sa résidence royale un palais construit de lingots d'argent et d'or

incrastés de turquoises et de rubis. Des jardins délicieux entouraient ee palais. Le climat était si doux dans ce lieu, qu'un printemps perpétuel y faisait fleurir des roses en toutes saisons.

Mais Ariman, chef des Dives, voulut perdre Eaous pour délivrer les siens de sa dure domiiation. Sous différents déguisements il approcha du roi ; il attisa sa vanité et lui persuada que, pour être supérieur à tous les monarques de la terre, il fallait s'élever au ciel et planer à son gré au-dessus des mortels. Kaous ne dormit ni jour ni nuit, tant cette idée le possédait. « Comment voler sans ailes? Ignorait-il (dit le poète) que nul n'a le pouvoir de monter au ciel? Dieu n'a pas besoin du monde, Dieu est un, et toutes les créatures sont impuissantes contre ses ordres . Le ciel et la terre, ô homme ! ont été créés pour toi ; mais le ciel est au-dessus de ton vol. »

L'insensé Kaous rassembla les magiciens : Ariman avait triomphé de son faible esprit. Ils inventèrent d'élever dans l'air le roi Kaous par le moyen de quatre aiglons nourris dans un heu obscur, puis enchaînés au trône sur lequel serait assis le roi. Les aiglons, en voyant le ciel ouvert, s'élevèrent en effet comme des flèches au-dessus des sommets des plus hautes moi^tagnes; mais, lassés de leur vol

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impétueux et de leur lourd fardeau, ils s'abattirent sur un rocher, laissant Kaouâ briaé et meurtri de sa chute.

Rustem et les grands se mettent à la poursuite du roi. Après de longues recherches , ib le trouvent épuisé et gisant à terre. Ils Taccablent de reproches, hii rappellent toutes les fautes de sa \ie passée, ses guerres injustes, et ce dernier trait de révolte contre Dieu même, qui le couronnait d'opprobre. Kaous dévore sa honte et s'humilie. De retour dans son palais, il reste quarante jours prostenaé devant Dieu, demandant grâce et pardon avant de remonter sur son trône.

Cette aventure de Kaous n'est évidemment qu'un des symboles que Firdou2i a annoncés. Elle est, comime la fable d'Icare, l'allégorie de la démenœ de l'orgueil puni.

Je passe plusieurs hauts faits d'armes de Rustem, pour arriver à la partie la plus touchante de son histoire. Firdouzi commence ainsi :

« Écoute maintenant un récit plein de larmes. Si un vent froid vient de l'espace et fait tomber un fruit avant sa maturité, l 'appellerons-nous juste ou injuste? Si la mort est une nécessité, quelle injustice y a-t-il en elle? Ton esprit ne peut percer ce mystère ni soulever ce voile. TcMis arrivent devant

cette porte avide qui ne se rouvre pour personne. Mais s'il est vrai que tu trouves en mourant un meilleur séjour, alors les braves et les jeunes doivent bénir dans leur cœur la mort. Si le feu brûle quand on l'allume, est-ce une chose étonnante? Le souffle de la mort est comme le feu dévorant : il n'épargne ni la jeunesse ni la vieillesse. La vieillesse et la' jeunesse sont même chose quand elles sont arrivées au terme fixé pour chacun. Livre-toi à l'adoration et à la prière, prépare-toi pour le dernier jour, et tu n'auras pas à te plaindre de ce que Dieu aura fait. »

Un jour Rustem, entraîné par la chasse, entra dans un pays ennemi; mais le roi de Semengan, loin de se mettre en guerre avec Rustem, l'attire chez lui et le comble d'honneurs. Rustem voit la fille du roi et en devient amoureux. Il l'épouse; mais, n'osant déclarer son union avec une fille d'une race ennemie, il la laisse chez son père et lui donne de grands trésors, entre autres un bracelet orné d'un onyx sans prix qu'elle doit mettre sur le bras de son premier-né.

Rustem, très-affligé de quitter sa jeune femme, retourne dans son pays. Au bout de neuf mois, Théminée met au monde un fils beau comme le soleil et semblable à Rustem. Théminée se dit en elle-même : « Si Rustem sait qu'il lui est né un fils,

il \iendra l'enlever de mes bras et me privera pour jamais de la lumière de mes yeux. » Elle fait partir un messager pour le Zaboulistan, disant qu'elle a mis au monde une fille qui sera élevée comme la fille du roi. Rustem renvoie le messager avec de grands présents pour la mère ; mais , croyant n'avoir pas de fils, il ne songe plus trop à cet enfant. Les filles dans les harems d'Orient sont à peine au-dessus des esclaves. Ce n'est qu'en se mariant qu'elles prennent quelque importance, comme gage d'alliance d'une cour avec une autre.

Quinze ans se passent. Sorhab, fils de Rustem, devient un colosse de force, un lion de courage, et de plus son âme est tendre et généreuse. 11 dit à sa mère qu'il voit bien qu'il n'est pas de la race de Semengan, qu'il se sent supérieure toute sa famille. 11 exige que sa mère lui révèle son origine. Lorsqu'il apprend qu'il est le fils dé Rustem, il se redresse fier et heureux, et dès ce moment il ne rêve plus que guerres et conquêtes. Il veut mettre la couronne de la Perse et du Touran réunis sur la tête de Rustem et de Théminée. Sa mère tremble que, dans l'ardeur de sa jeunesse, il ne se vante de son origine, et que le tyran Afrasiab, roi du Touran, ne le fasse périr en haine de Rustem. Mais Afrasiab, le croyant alors fils de son allié le roi de Semengan,

place en lui tout son espoir de Taincre les Persans. 11 l'investit d'un commandem^it important, malgré son extrême jeunesse, et l'envoie avec une forte armée sur les frontières de la Perse.

Les frontières étaient défendues par une forteresse qui dominait la [^ne. Scniiaè combat le châtekin Hedgir et le renverse de cheval. Hedgir demande grâce, et Sorhab, généreux autant que brave, lui laisse la vie.

Le gouverneur avait une fitte ncnnmée Ourdaférid : élevée parmi les guerriers, elle s'était formée aux combats et accompagnait toujours son père à la guerre. Du haut des remparts de la forteresse elle voit tomber Hedgir. Sans hésiter elle se couvre de son aermure, cache ses tresses sous son casque, ferme sa cotte de mailles, s'élance sur son cheval de bataille et se présente en guerrier devant Sorhab le vainqueur. Elle bande son arc et fait pleuvcrir une grêle de traits sur Sorhab, et, lorsqu'il s'approche pour la combattre , elle le reçoit avec la pointe de sa lance en avant et ferme contre le choc. Lorsque Sorhab voit qu'il a devant lui un ennemi sérieux, la colère l'anime, il recule son bras, la pointe de sa lance t4>uche ses côtes; il frappe Gurdaférid à la ceinture, et déchire sa cotte de mailles. Elle, tirant son épée tranchante, coupe la lance en deux, et retourne la tête de son cheval comme pour fuir. Sorhab la poursuit et lui enlève son casque. Alors ses cheveux, n'étant plus rete-

ans, tombent sur ses joues, et son >isage animé par la lutte frappe d'admiration le jeune guerrier.

Lorsque Gurdaférid voit qu'elle est au pouvoir de Sorhab, elle cherche à le séduire et lui parle de paix et d'alliance. « Ses yeux étaient. comme ceux de la gazelle, et on aurait dit que sous l'arc de ses sourcils s'épanouissait le ciel. » Elle voit que Sorhab est ébloui de sa beauté, et elle commence à le railler, disant : « L'armée entière va rire de toi quand elle saura que tu as couvert ainsi ce champ de poussière pour combattre une femme. Ne t'expose pas à rougir, cache cette aventure. Maintenant la forteresse est à toi ; permets-moi d'y rentrer, et demain tu viendras en prendre possession. »

Sorhab, subjugué par la beauté, laisse échapper sa proie et perd l'occasion d'une victoire assurée. Gurdaférid se traîne blessée et désarmée jusqu'au ehâteau; mais à peine a-t-elle fermé les portes, qu'elle raille son vainqueur du haut des remparts. Sorhab, qui avait voulu réellement en faire sa femme, voyant qu'elle se rit de lui et qu'elle n'a proposé paix et aUiance que pour lui soustraire sa victoire, lui répond qu'elle se repentira de ses pafoles légères, et retourne courroucé au camp préparer l'attaque pour le point du jour.

Mais, pendant la mût, la belle Gurdaférid rassemble ses trésors, ses bijoux et ses serviteurs, et s'enfuit par un passage souterrain. Soriiab, à l'aube du jour, s'avance avec son armée pour prendre

possession du château, il le trouve \ide. Humilié de s'être laissé jouer, il se venge en ravageant tout le pays.

Kaous, apprenant l'invasion des troupes d*Afrasiab et les exploits du jeune héros qui est à la tête de l'armée, envoie un chef de la famille royale, nommé Guive le Vaillant, auprès de Rustem, dont il était le gendre. Rustem, si ardent au combat, si prompt à la vengeance, demeure froid à l'appel de Kaous ; il lui répugne de prendre part à cette guerre; il donne des fêtes à Guive, et retarde pendant neuf jours le moment de sa fatale décision. Enfin le sentiment du devoir triomphe de sa répugnance; il se met en route avec Guive. Kaous, impatient, impérieux et irascible, le reçoit avec colère et lui reproche sa lenteur; il s'emporte jusqu'à le menacer de mort. Les courtisans épouvantés veulent entraîner Rustem hors de la présence du roi; mais Rustem, indigné de l'outrage, apostrophe le roi, lui rappelle ses fautes et ses folies, ainsi que les services qu'il lui a rendus. « Sans lui, où serait Kaous? Qui est-il pour oser parler de porter la main sur Rustem? » Puis, rugissant de colère , il remonte à cheval pour retourner dans le Zaboulistan, jurant de ne jamais revoir le roi.

Les chefs consternés se concertent entre eux, et

disent : « Le roi n'a aucun frein. Rustem est le héros du monde, c'est à lui que Kaous doit la \ie : il n'y eut jamais pour les malheureux un sauveur tel que lui. Quand les géants du Mazendéran ont chargé le roi et les grands de lourdes chaînes, que de périls et de dangers Rustem n'a-t-il pas affrontés pour le déhvrer ! Il a vaincu le chef des géants, il a rétabU Kaous sur son trône, il l'a salué comme son roi; et, lorsqu'une seconde fois Kaous a été emprisonné dans le Hamaveran, Rustem a combattu trois rois et trois armées pour le secourir. Jamais il n'a tourné le dos aux ennemis du roi ; il a encore ramené Kaous sur son trône, et, loin de se vanter de ses exploits, il s'est prosterné devant lui dans la joie de son âme. Si la mort doit être sa récompense, il ne nous reste qu'à nous enfuir; sans Rustem, nous serons tous perdus. Comment calmer le roi? et comment faire revenir Rustem, si justement offensé?

Gouderz, vieillard plein de prudence et de sagesse, honoré de tous, s'engage à affronter la colère de Kaous et à le faire rentrer en lui-même. Le roi, honteux de ce qui s'était passé, charge Gouderz de faire sa paix avec Rustem. Rustem ne fléchit pas; mais Gouderz lui fait entrevoir que, s'il refuse la guerre, on pourra penser que l'apparition de ce jeune héros le fait reculer. A cette parole, Rustem bondit de rage et consent à rejoindre l'armée. Du plus loin que Kaous l'aperçoit, il va au-devant de

lui et lui dît : « MoDf caractère et ma nature sont durs; mais, quand tu t*es senti blessé, je me suis repenti. » Rustem, d'un air fier, s'incline et dit : t Je suis Tenu pour exécuter tes ordres : puissent le bonheur et le pouvoir te rester fidèles 1 » Le roi, se tournant vers les grands, leur dit : « Allons, célébrons la fête joyeuse , et demain nous partirons pour la guerre. »

L'armée s'avance jusque sous la forteresse occupée par les Touraniens. Sorhab cherche à découvrir Rustem. Il monte sur les remparts, amenant son prisonnier Hedgir, et il lui promet la liberté s'il veut lui montrer la tente de Rustem. Mais Hedgir, pensant que Sorhab ne cherche Rustem que pour se mesm'er avec lui, trompe le jeune prince et lui assure que Rustem n'est point encore arrivé du ZabouUstan. Deux chefs touraniens qui accompagnent Sorhab confirment le mensonge ; ils avaient été apostés par Afrasiab pour prévenir toute entrevue avant le combat entre les deux héros dont il commençait à soupçonner la parenté ; il espère les détruire l'un par l'autre et veut à tout prix empêcher une reconnaissance.

La répugnance de Rustem à combattre, si contraire à sa nature, le préoccupe lui-même : il s'en étonne, et refuse d'entrer en lice le premier jour.

Maifi dans l'impatience de Soriiab de se montrer digne de son sang avant Tarrivée de Rustem, il porte un défi au roi lui-même. Kaous intimidé ne veut pas risquer un combat singulier. Il prétexte qu'il ne convient pas à sa dignité de se mesurer avec un jeune imberbe, et appelle Rustem pour prendre sa place. Ainsi pressé entre son devoir et sa répugnance, Rustem se recommande à Dieu et se rend au centre du champ de bataille. Les deux chanEQiîonâ se mesurent de l'œil. Us sont de même statm*e, de même valeur; mais l'un a la prudence de l'âge mûr, l'autre l'impétuosité de la jeunesse. Rustem apostrophe son adversaire sur son inexpérience, et l'engage à ne pas se mesurer avec lui, chef aguerri dans mille combats. Sorhab dit seulement : « Ètes-vous Rustem? » Rustem répond :

« Je ne suis que son serviteur. » Alors Sorhab fond sur lui, et un combat meurtrier s'engage ; ils se combattent à la lance, à l'arc, à l'épée et avec la massue. Ils sont de même force, aucun n'a l'avantage. La nuit les sépare. Us se promettent de reprendre la lutte au point du jour.

Rustem rentre dans sa tente, il appeUe son frère, et lui dit : « Ce jeune guerrier est aussi fort que moi, et il a plus de souplesse et d'adresse; nul ne peut prévoir quelle sera l'issue du combat de demain. Tu sais que je tiens ma vie pour rien ; mais je prévois que ce jeune héros sera le conquérant àe la Perse et que rien ne lui résistera. Si je suc-

combe, engage le roi à prévenir sa défaite par une prompte paix, qui seule peut sauver sa couronne. » Cela dit, il prend quelque repos pour se préparer au lendemain.

Sorhab, de son côté, rentre à la forteresse, préoccupé; il appelle Human le Touranien, et lui dit : « Je n'aurais pas cru qu'il y eût parmi les Persans un champion pareil à celui qui m'a combattu, sauf Rustem; je me sens le cœur ému à son aspect ; dis-moi la vérité, ne me trompe pas. » Mais Human, inspiré par Afrasiab, soutient que ce héros n'est pas Rustem. Sorhab se retire contristé, mais avide de vengeance. La nuit, lorsqujB tout est tranquille, il se jette à l'improviste sur le camp des Persans et fait un grand carnage, puis il rentre dans la forteresse, impatient du jour.

Lorsque les deux héros se rencontrent à l'aube, Sorhab se sent plus que jamais porté vers Rustem, il lui adresse des paroles de paix : « Jette cette massue et cette épée; asseyons-nous, faisons un traité en invoquant Dieu, et repentons-nous de cette inimitié. Mon cœur te communiquera son amour, je ferai couler de tes yeux des larmes de honte. » Mais Rustem répond tristement : « Jeune homme, c'est pour la lutte que je me suis ceint; nous ferons de notre mieux, et il en sera ce que le maître du monde aura voulu et ordonné. » Sorhab dit : « Mon avis ne te va pas au cœur ; j'aurais désiré que ton âme ne quittât ton corps que sur ta couche et quand ton

temps serait venu ; mais, puisque tu me livres ta vie, apprêtons-nous à accomplir les desseins de Dieu. »

Le combat recommence. Ayant vainement essayé toutes leurs armes, ils descendent de cheval et combattent corps à corps. La préoccupation de Rustem le prive d'une partie de ses forces ; il est renversé par Sorhab, qui tire son épée pour lui trancher la tête. Rustem lui crie que les lois du champ clos exigent que le champion ait le droit de se relever de sa première chute. Sorhab suspend le coup, et le combat reprend. Rustem sent se réveiller en lui la colère au sentiment de sa défaite : cette fois il se vengera. La colère lui rend ses forces; il jette à terre son adversaire, puis le relève avec courtoisie. Désormais ce ne peut plus être entre %ux qu'une guerre à mort. Ils prennent quelques instants de repos avant la lutte suprême. Rustem- invoque la puissance de Dieu. 11 avait bien fait le sacrifice de sa vie ; mais l'idée de son pays subjugué et rentré sous la puissance d'Afrasiab l'idolâtre lui fait désirer de triompher. Ils s'attaquent l'un l'autre, et leur malheur commence à s'accomplir. Rustem, avec une force renouvelée , et déterminé à vaincre , attaque son jeune adversaire avec trop d'avantage. Le sort se déclare pour lui, et, après une lutte acharnée, il plonge son épée dans la poitrine de Sorhab. Sorhab tombe, et, poussant un long soupir, il dit :

« Le ciel me punit d'avoir fait la guerre à la patrie de- mon père. Hélas 1 c'était pour le chercher que je

4i4 VIE DES GRANDS HOMMES,

venais en Perse; mais, qui que vous soyez, ô guerrier indomptable, ni la terre ni la mer ne pourront vous soustraire à la vengeance de mon père Rustem. » Rustem, à ces mots, conune frappé par la foudre, tombe évanoui à côté de Sorhah.

Les chefs persans, les yeux êxés de lom sur les différentes phases de ce combat d'où dépend la paix ou la destruction, accourent en voyant les deux champions à terre. Ils rappellent Rustem à la vie, et Sorhab lui fait signe de délier sa cotte de naaiUes. Rustem éclate en un désespoir furieux en reconnaissant le bracelet remis à Théminée ; il s'accuse avec imprécation d'être le meurtrier de son fils- Le doux S<»*hab, reconnaissant son père, s'efforce de le calmer, tout en déplorant le sort qui ne les réunit que pour les séparer. Ils s'embrassent avec déses poir. Sorhab lui demande de faire la paix et de ne pas inquiéter les Touraniens dans leur retraite. « C'est moi qui les ai menés follement à la guerre pour retrouver mon père. Je le demandais à tous ceux qui m'entouraient, tous m'ont trompé, Dieu le voulait ainsi ; nous nous retrouverons dans une meilleure vie. »

Pendant ce discours, interrompu par des sanglots, Guive le Vaillant, gendre de Rustem, court vers la tente du roi.

Saous possédait un baume composé, selon la croyance populaire, par les magiciens, et qui avait la vertu miraculeuse de guérir les bless-ures les plus

mcHielles. Guive le supplie de lui en donner à Tinstant pour sauver la yie de Sorhab. Le roi est ému, mais il hésite. Les courtisans, jaloux de Rustem^ l'entourent et lui représentent que Rustem, déjà si puissant , deviendra indomptable lorsqu'il sera accompagné d'un fils tel que Sorhab, et qu'il fera trembler le roi sur son trône. Kaous refuse le baume. Rustem, furieux, s'élance lui-même et va forcer le roi à le lui remettre ; mais, pendant ce court intervalle, Sorhab expire *.

11 faut renoncer à peindre la douleur de Rustem. fl déchire ses vêtements, il se couvre la tête de poussière, il est dégoûté de la vie, il appelle la mort, il voiftdrait se punir de son meurtre involontaire et cacher sa honte à tous les yeux» Il emmène le corps de son fils dans le Zaboulistan, lui fait des obsèques magnifiques et lui consacre un monument. Tout le pays partage le deuil de Zal-zer et de Rustem. Ils reooncen* à la guerre et vivent plusieurs années dans la retraite. Rustem envoie chercher Théminée pour pleurer avec elle ; mais la pauvre mère, frappée au cœur par la mort de son fils, s'accuse elle-même de n'avoir pas éclairé Rustem sur l'existence de Sorhab et de ne l'avoir pas suivi pour le faire reconnaître de son père ; elle languit et meurt avant la fin de l'année.

* Dans toute la Perse et jusque dans l'Inde et dans la Chine, ce fait est devenu proverbial, et Ton dit, pour exprimer un secours tardif : « C'est le baume après la mort de Sorhab. »

Le sage dit: « N'attache pas ton cœur aux morts, tu ne resteras pas longtemps ici; sois donc prêt, ton père a fixé le jour de ton départ, sais-tu s'il n'est pas arrivé ? C'est là son secret, qui ne peut être connu. N'attache pas ton cœur à ce séjour passager, car ce qui est passager ne peut te profiter beaucoup. •

Pendant ces années de retraite, le malheureux Rustem se dévoue à l'éducation du fils du roi. Voici à quelle occasion le jeune Sciawousche lui fut confié. Firdouzi commence ce récit de la manière suivante : « Cette histoire a vieilli, je vais rajeunir les temps anciens ; ce qui a été rajeuni par le poète ne peut plus vieillir. »

On annonce à Kaous la naissance d'un fils. Les prêtres et les magiciens tirent l'horoscope de l'enfant, et déclarent qu'il n'y a rien d'heureux dans la conjonction des étoiles qui ont présidé à sa naissance, et ses qualités autant que ses défauts contribueront à son malheur. Inquiet de ces pronostics, Kaous confie son éducation à Rustem, qui l'emmène dans le Zaboulistan. Rustem cherche à distraire son chagrin de la mort de son fils en s'attachant à cet enfant; il en fait un priûce accomph.

« Il lui fit connaître , dit Firdouzi , ce qui est juste et ce qui est injuste ; il lui apprit les devoirs

du trône et de la couronne, les arts de la parole et de la guerre. Il lui enseigna toutes les vertus. Il se donna beaucoup de peine, et cette peine porta son fruit. »

Après quinze années passées dans la retraite, Rustem ramène Sciawousche à la cour de son père. Ce jeune prince, héritier du trône, était l'espoir de la nation. L'admiration que le peuple avait pour Rustem se reportait sur son élève : son voyage fut un triomphe. Rustem l'avait équipé de tout ce qu'il y avait de plus brillant et de plus précieux, et il l'escortait avec tous les grands du Zaboulistan. « Partout, sur son passage, les peuples préparaient des fêtes ; on mêla de l'or avec de l'ambre, et on le versa du haut des toits sur les têtes des grands ; le monde était rempli de joie et paré de tout ce qui est précieux ; les portes et les murs des maisons étaient tapissés de brocart ; on jetait des pièces d'argent sous les pieds des chevaux arabes, dont les crinières étaient parfumées de musc, de vin et de safran. La tristesse était bannie du monde. »

Kaous envoya à la rencontre de son fils un joyeux cortège composé de tous les jeunes guerriers de la famille royale. En arrivant au palais de Kaous, « des serviteurs tenant des encensoirs remplis de parfums s'avancent vers lui. Trois cents serviteurs, rangés aux quatre coins de la cour, reçoivent le noble Sciawousche ; ils versent de l'or et des joyaux sur lui, et tous chantent ses louanges. » En s'ap-

prochant du trône de son père, le jeune prince se prosterne la face contre terre ; le roi le relève et le presse ccHitre son sein; il reçoit gracieusement^ Rustem , et le fait asseoir sur un trône incrusté de turquoises. Le roi reste ccmfondu d'adnairation à l'aspect de son fils, de sa haute taille et de sa bonne mine ; il invoque les bénédictions de Dieu sur lui. « Il y avait dans cet enfant tant d'intelligence qu'on aurait dit que Tintelligence même avait été la nourrice de son esprit. » Le roi ordonna une fête telle qu'aucun des princes de la terre n'en avait ordonné de semblable. On se réjouit ainsi pendant sept joi»^.

Sciawousche séjourna sept années auprès de son père, qui le soumit à diverses épreuves, et le trouva pur dans toutes. La huitième année, il fit écrire sur la soie une investiture, et lui donna à gouverner le pays de la Transoxane.

Ces sept années avaient achevé la beauté de Sciawousche. D'adolescent il était devenu homme, paré encore de toutes les grâces de l'enfance, mais de haute stature et de noble mine.

Un jour, la reine Soudabée Taperçut auprès de son père. Étonnée de sa beauté, « elle devint pensive, et le cœur lui battit. » Dès lors, elle ne songea plus qu'aux moyens de le voir de plus près. Elle persuada au roi cpi'il était convenable qu'il envoyât

aoB fik dans le harem pour \air ses petites sœurs et être conau d'elles. Kaous envoya chercher son fils et lui en fit la proposition, Sciawousche se trou- Ua aux paroles du roi ; il réfléchit en lui-même , et il crut que son père voulait le mettre à Tépreuve. Il répondit : « Le roi m'a donné un commandement, un trône et une couronne ; j'ai besoin de m'entourer de prêtres , de sages , de grands et d'honunes experts dans les affaires. Que puis-je apprendre dans l'appartement des femmes? Sont-ce les femmes qui montrent le chemin de la sagesse? Pourtant, si c'est la volonté du roi, mon devoir est de lui obéir. »

Kaous fut charmé de la sagesse de la réponse de son fils, et lui dit d'aller sans crainte voir ses sœurs dans le harem. Or il y avait un homme artificieux et fourbe, nonuné EUrbed, qui avait la confiance de Soudabée. Il fut chargé d'introduire le jeune prince dans le harem. Sciavs^ousche, rassuré par les paroles du roi, s'avançait sans défiance ; mais, lorsque Hirbed eut soulevé le rideau de la porte , il trembla du malheur qui pourrait lui arriver, car il se défiait par instinct de Soudabée, parce qu'elle descendait de la race d'Ariman.

« L'appartement était préparé comme pour une fête ; la salle était parfumée de musc et d'ambre ; le sol était caché sous un brocart delà Chine, semé de perles d'une belle eau ; des esclaves au beau visage jetaient des pièces d'argent sous ses pieds , et l'air était rempli de musique et de chant. » Au fond de la

salle était un trône élevé, orné d'or et de turquoises, sur lequel était Soudabée, o belle de couleurs et de parfums ; » les boucles de ses cheveux tombaient Tune sur l'autre sous sa couronne royale , et ses tresses descendaient jusqu'à ses pieds ; de chaque côté du trône, des rangées d'esclaves, leurs souliers d'or à la main, tenaient la tète baissée par respect. Soudabée s'élança au-devant du jeune prince, en voyant lever le rideau , et elle le pressa longtemps contre son sein , le baisant aux yeux et au visage ; elle ne pouvait se rassasier de le regarder. Sciawousche sentit que cette tendresse n'était pas dans la voie de Dieu ; il s'empressa de s'approcher de ses sœurs , et resta longtemps auprès d'elles. Ensuite il retourna au palais.

Mais Soudabée, qui cherchait une occasion de le revoir, dit au roi : « Si tu approuves mes paroles , » tu marieras promptement ton fils à une des filles » de ta maison , afin qu'il ait un fils qui lui res- » semble pour réjouir tes vieux jours. Je ferai réunir » chez moi toutes les filles de la race royale , et il » viendra choisir sa femme parmi elles. » Eaous, qui approuvait toujours l'avis de Soudabée, y consentit. Il fit appeler son fils, et lui fit part de ses sentiments.

Le jeune prince lui répondit : « Choisissez vous- » même, mon père, j'accepterai la femme que vous » me donnerez ; mais je ne veux pas retourner dans » l'appartement des femmes. »

RUSTEM. i2l

• Le roi sourit à cette réponse, sans s'apercevoir du danger caché : « Va , » dit-il , « mon fils I C'est » à toi de choisir ta femme , et Soudabée veillera » sur ton âme. » Sciawousche obéit, et Hirbed le conduisit de nouveau auprès de Soudabée, qui descendit joyeuse de son trône, les cheveux couverts de bijoux. Elle y fit asseoir Sciawousche, et se plaça au-dessous de lui , les bras croisés sur sa poitrine. Puis elle fit passer devant Sciawousche douze jeunes filles « pétries de grâces et de pudeur. » Le prince les regarda à peine, et aucune d'elles n'osa lever les yeux sur lui. Après cette cérémonie, Soudabée les renvoya toutes et resta seule avec Sciawousche. Elle l'interrogea sur l'impression qu'avaient faite sur lui les jeunes filles. En nommant chacune d'elles, elle ajoutait une.épithète ou une observation qui devait détourner Sciawousche de la choisir. Comme il tardait à répondre, car il était en garde contre ses ruses, elle ôta son voile, se leva devant lui et commença son plan de séduction.

« Je ne m'étonne pas que tu méprises la lune , » quand tu as devant toi le soleil. Quand on m'a » vue, on ne peut trouver belle aucune autre ; mais, » si tu veux faire alliance avec moi, je te donnerai » en mariage une de mes petites filles. Elle sera » devant toi comme une esclave, jusqu'à l'âge où tu » puisses l'épouser; d'ici là, tu me resteras fidèle, » tu mettras mon esprit en repos, tu me chériras » comme ta propre âme , et en tout ce que tu me

122 vie: des grands hommes.

» demanderas, je te satisferai. » Elle embrassa Sciawousche et appliqua ses lèvres étroitement sur ses joues^ car elle avait oublié toute pudeur.

Les joues de Sciawousche rougirent comme la rose et ses cils furent inondés de larmes de honte. Il réfléchit , et se dit : « Si je réponds durement à cette femme, elle m'accusera devant mon père. Il vaut mieux dissimuler avec de douces paroles. » Il lui dit qu'il acceptait d'épouser sa fille, et, faisant allusion à ses paroles trop tendres , il lui conseilla de cacher ce secret comme il le ferait lui-même, car il la regardait comme sa mère. Il la laissa ainsi incertaine , mais folle d'amour , se disant : t Si Sciawousche ne fait pas ma volonté, je consens qu'il brise mon âme, car j'userai de tous les moyens ouvertement et en secret ; et, s'il détourne la tête de moi, je me plaindrai de lui au roi. »

Soudabée, encouragée par Kaous, qui mit à sa disposition de grands trésors pour la dot de sa fille, envoya chercher Sciawousche pour les lui remettre. Cette fois, n'ayant plus rien à ménager, elle lui parla vivement de son amour, et lui dit : « Si ton » cœur me refuse , je te priverai de cet empire , » j'obscurcirai devant toi le soleil et la lune. » Sciawousche, indigné, n'usa plus de subterfuges, il lui répondit : o Comment pourrais-je ainsi trahir mon

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» père et renoncer à la vertu ? Tu me proposes un » pareil crime !» Et il se retira courroucé et indigné.

Alors Soudabée poussa des cris, appela au secours, déchira ses joues avec ses ongles et arracha ses vêtements. On entendait le bruit jusque dans la rue. Kaous quitta son trône et se rendit au harem. Soudabée accusa Sciawousche de l'avoir outragée. Le roi épouvanté appela son fils, disant : « C'est moi qui ai exposé sa jeunesse à cette tentation; mais, s'il est coupable, il faut que je lui tranche la tête. »

Sciawousche se justifie ; Soudabée continue à l'accuser, son amour s'est changé en haine. L'affaire est soumise au jugement des magistrats, qui se déclarent en faveur du jeune prince. Soudabée, furieuse, invente une ruse infernale : elle fait semblant d'accoucher d'un enfant dont la mort aurait été causée par les violences de Sciawousche. Les prêtres déclarent encore que l'enfant n'est pas de la race royale ; mais , puisque rien ne peut calmer l'esprit du roi , il faut que les accusés passent par l'épreuve du feu. Soudabée s'y refuse. Sciawousche s'y soumet, et dit : « Le feu n'est rien à mes yeux, » comparé à cette accusation. S'il y avait une mon- » tagne de feu, je la foulerais aux pieds : mieux vaut » périr que de souffrir la honte qui m'accable. »

Le roi envoya chercher cent caravanes de dromadaires au poil roux et pleins d'ardeur ; ils apportèrent cent fois cent charges de bois, que l'on empila haut comme le firmament en deux montagnes ; on

ne laissa qu'un étroit passage qu'un homme pouvait à peine traverser. Ensuite, on enduisit les parois de naphte noir, pour animer le feu. Tout le peuple était assemblé dans la plaine. « On voyait les montagnes » de bois à deux milles de distance, tant la masse » en était incalculable ; et lorsqu'on eut mis le feu, » le peuple souffrait de la chaleur et pleurait sur » Schiawousche, qui s'avançait vêtu de blanc comme » d'un linceul, assis sur un coursier noir, calme, le » sourire sur les lèvres. » Il s'approcha de son père, et lui dit : « Ne craignez rien, c'est ainsi que » l'a voulu la rotation du ciel. Ma tête est mainte- » nant couverte d'ignominie. La délivrance m'at- » tend, si je suis innocent; si je suis coupable, Dieu » le créateur m'abandonnera. Mais, grâce à la force » que me donnera Dieu, le cœur ne me faillira pas » devant cette montagne de feu. » Puis, s'approchant du bûcher et levant les mains au ciel, il dit : « Dieu qui es au dessus de tout, permets moi de » passer à travers cette montagne de feu, et déli- » vre-moi de la honte qui m'accable ; » et il lança son cheval noir, rapide comme la fumée.

« Un cri s'éleva de la plaine et de la ville, et le monde fut saisi de douleur. Les hommes fixaient sur Kaous des yeux pleins d'indignation et leur bouche pleine d'imprécations. Sciawousche poussa son cheval noir dans le feu; on aurait dit qu'il était caparaçonné de flammes. La plaine était couverte d'yeux pleins de sang et d'anxiété, car personne ne

voyait plus le casque de Sciawousche ; mais il sortit du feu, le noble jeune homme, les lèvres souriantes et les joues comme des feuilles de rose. Le cheval, le cavalier et sa robe blanche parurent frais ; on aurait dit qu'il portait un lis. Il s'éleva de tout ce peuple un seul cri : « Le jeune roi est sorti du » feul » Ce fut une joie immense dans le monde.

Les Persans entourent le roi, et demandent avec de grandes clameurs la mort de Soudabée ; le roi y consent, quoiqu'il en coûte à son cœur. Dans ce moment sa colère s'était élevée contre elle. Mais le généreux Sciawouscbje, prévoyant que son père regretterait un jour de l'avoir sacrifiée , intercéda pour elle. Kaous ne demandait qu'un prétexte pour pardonner. Soudabée fut rétablie dans le palais, et le vieux roi s'y attacha plus aveuglément que jamais.

Un sage a dit : « Il n'y a pas d'amour plus grand » que celui du sang : quand donc tu as obtenu un » fils digne de toi, arrache de ton cœur l'amour des » femmes. »

Sciawousche s'aperçut bientôt que les artifices de Soudabée avaient empoisonné le cœur de son père contre lui; il résolut de s'éloigner de la cour. Il demanda à son père un commandement, et marcha contre Afrasiab, accompagné de Rustem et de douze mille jeunes guerriers de son âge , à la tête d'une

formidaUe armée. • On aurait dit que la terre n'avait » place que pour les sabots des chevaux. ■

Sciawrousche et Rustem remportent une grande victoire sur Afrasiab, qui demande la paix, retire son armée, et donne cent otages des plus iUustres familles du Touran. Sciawousche engage sa parole, signe le traité, et Rustem se rend auprès du roi Kaous pour lui rendre compte de l'issue de cette glorieuse campagne. Kaous, la tète pleine de vengeance et des plus folles passions, désavoue son fils, reproche à Rustem le conseil qu'il lui a donné, et ordonne dans une lettre pleine de colère à Sciawousche de rompre le traité, de lui envoyer les otages, ou de céder le commandement.

Le cœur de Sciawousche, privé des conseils de Rustem, se troubla, a Comment manquer à ma » parole? Comment désobéir au roi? Comment ose- » rai-je demander la protection de Dieu si je livre » des otages innocents à la vengeance de mon père? » Et si, violant ma parole, je fais la guerre injuste- » ment, Dieu, le maître du monde, ne m'approuvera » pas. Si je cède le commandement et que je retourne » à la cour du roi, Soudabée sera pour moi une » source de malheurs. Je ne vois que perdition à » droite et à gauche, et devant moi. La destinée qui » me souriait a été flétrie par elle ; le cœur de Kaous » était pour moi comme un arbre chargé de feuilles » et de fruits ; mais, depuis que Soudabée l'a per- » verti, le fruit est du poison et la feuille donne la

» mort. Oh! pourquoi ma mère m'a-t-elle mis au » monde, ou pourquoi la mort ne m'a-t-elle pas » emporté? Je m'en irai dans un coin du monde où . » mon nom restera caché à Kaous. Alors il arrivera » ce que Dieu voudra ; car Tordre du l'oi est au- » dessus du soleil et de la lune, mais il n'y a rien » de fort contre Dieu. Quiconque enfreint ses ordres » est un insensé. Je ne violerai pas le traité que j'ai » juré, quoiqu'il en résulte pour moi la perte du » trône et du pouvoir. Dieu est mon asile, la terre » est mon trône, le ciel est ma couronne. »

Aussitôt que le soleil eut disparu et que le ciel fut obscur, Sciawousche choisit cent cavaliers , et partit les joues inondées des larmes de ses yeux.

De nouvelles guerres forcent Rustem à reprendre les armes; il tue le fils d'Afrasiab. Afrasiab luim^e fuit devant lui jusqu'en Chine. « Il avait » cherché la fortune , et n'avait trouvé que le D malheur ; il avait demandé au monde du miel , il » en avait reçu du poison. »

Rustem, triomphant partout, reste maître du Touran , et le gouverne sept ans avec équité et sagesse. Mais le ciel, qui tourne, dit le poëte, selon l'astronomie du temps, changea les pensées de Rustem; il désira revoir son pays. « Ceux qui ont souffert beaucoup de peines dans la vie, » ajoute-t-il.

« pour acquérir du pouvoir, n'ont à la fin d'autre » couche que la poussière. Ce monde donne un » poison contre lequel il n'y a pas de remède. Ne » mets pas sur ta tête une couronne d'avidité, car tu » l'emporteras avec toi sous terre, tu la porteras » sur ta tète dans le tombeau. Tu travailles , mais » un autre jouira du fruit de tes travaux sans jeter » un regard sur ta bière. Pense que tes jours s'en » vont, fais ton occupation de la prière à Dieu le B juste. Quelque long que soit ton séjour sur la » terre, tu partiras par un chemin qiii ne permet » pas le retour ; fais donc le bien , et n'afiOige personne : c'est la voie du ciel. »

Rustem renonce à la couronne du Touran, et, las d'être loin de son pays, retourne dans le Zaboulistan. Dès qu'Afrasiab apprit son départ, il sortit de sa retraite, se mit à la tête d'une armée commandée par le khakan de Chine , reprit ses États et envahit la Perse, sachant que le faible Kaous était incapable de se défendre. Rustem, dégoûté des iniquités du roi à son égard, ne se mit pas en peine de le venger.

Mais Sciawousche , qui avait été assassiné par Afrasiab, avait laissé un fils nommé Kosrow, souche desKosroès. Sa mère, l'ayant soustrait à la cruauté d'Afrasiab, l'avait fait élever par des pâtres dans

ks montagnes. Sa vie, ainsi que celle de Sciawousche pendant son exil, serait pleine d'aventures intéressantes à raconter; mais cette histoire est déjà longue. Il suffit de dire que Rustem, accompagné de son second fils, Firamors, rétablit Kosrow par des actes d'une valeur surhumaine sur le trône de la Perse, que Kaous, son grand-père, vieilli et las du pouvoir, lui céda avec joie.

Les exploits militaires de Rustem sont si intimement liés à l'histoire des schahs de Perse, que, pour les raconter, il faudrait entrer dans les détails des motifs de guerre avec le Touran, la Chine et rinde, détails qui dépasseraient de beaucoup le cadre que je me suis proposé. Je choisis de préférence les événements qui résultent de causes individuelles ou naturelles, de l'amour, de la générosité, du dévouement ou de la vengeance , qui peignent mieux les caractères entiers et fortement trempés de ce temps-là.

Or il y avait un jeune champion, nommé Bijen, vaillant et chevaleresque ; il était petit-fils de Rus- ' tem. Entraîné dans des chasses lointaines qui dépassaient les frontières de la Perse, Bijen se trouva un jour séparé de ses compagnons et seul avec un jeune guerrier. Ce jeune guerrier , plus âgé que lui, était astucieux, envieux de la valeur de Bijen, et

il cherchait à le perdre traîtreusement, n'asant pas se mesurer avec lui à armes égales. Comme l'en* droit était isolé et le pays hostile, il crut le moment favorable pour engager Bijen dans quelque aventure téméraire qui lé ferait tomber au pouvoir de l'ennemi. jL'occaâion ne le servit que trop. Après avoir traversé une épaisse forêt où ils avaient combattu des bêtes fauves et des sangliers qui rava^ geaient le pays, ils débouchèrent tout à coup dans une vallée déhcieuse, arrosée d'un ruisseau murmurant, peuplée d'oiseaux au beau plumage, et couverte d'arbres à fruits, d'oranges, de grenades, de figues et de pêches. Au centre était plantée une tente de brocart d'or, d'où sortait un essaim de jeunes filles qui folâtraient parmi des buissons de roses en pleine fleur. C'était la tente de la fille du roi Afrasiab, jeune veuve qui venait passer quelques jours dans ce paradis terrestre pour faire provision d'essence de rose. Les deux jeunes guerriers restèrent en admiration à ce spectacle inattendu. Bijen, sachant le respect dû au séjour des femmes dans l'Orient, allait se retirer avant d'avoir été aperçu; mais son compagnon se mit à le railler de n'oser profiter de sa bonne fortune. Piqué au vif, il oublia toute prudence, et se présenta armé et à cheval devant la tente de la princesse Ménigée. Son compagnon se garda bien de le suivre, mais déjà Bijen ne pensait plus à lui. Il s'avança témérairement jusqu'à ce qu'un gardien lui barrât le passage. La

princesse, étonnée de tant d'audace, voulut savoir son nom et ses qualités ; elle envoya sa nourrice le questionner. Lorsqu'elle apprit qu'il était de race royale, la curiosité triompha de tout autre sentiment ; elle voulut le voir. Sa beauté mâle , sa jeunesse et sa témérité l'intéressèrent ; il passa quelques jours dans sa tente et l'épousa. Au moment de se séparer, Ménigée, qui avait épuisé en vain tous ses moyens de séduction pour retenir Bijen auprès d'elle, résolut de lui donner une potion soporifique, et, le couvrant de vêtements de femme , elle l'emmena avec elle dans sa litière jusqu'à son palais, où ils passèrent quelque temps dans les délices de l'amour et du mystère.

Mais la raison revint à Bijen ; il comprit que sa folie pouvait lui coûter cher, et voulut partir. Il était trop tardl Des serviteurs dont la princesse avait déjà acheté le silence voulurent se faire payer plus cher encore par le roi, et dénoncèrent la présence de Bijen au palais. La fureur d'Afrasiab dépassa tout ce que les coupables avaient pu craindre. Bijen, lié et garrotté, fut jeté dans un puits creusé dans- le roc; une pierre d'un poids énorme enferma l'ouverture, ne laissant place que pour passer une main qui devait donner une rare nourriture au prisonnier. Cette main était celle de la princesse Ménigée, qui, dépouillée de tous les insignes de son rang, vêtue en mendiante, devait aller quêter sa nourriture et cellede son mari, défense étant faite

à chacun de lui donner autre chose qu'une galette d'orge, afin de lui laisser traîner une vie misérable. Toute la journée elle restait accroupie sur la ûargelle du puits, se lamentant sur le sort de son bienaimé et cherchant à l'apercevoir à travers l'obscurité, à toucher sa main, à le consoler par ses larmes. Mais Guive le Vaillant, père de Bijen, ne le voyant pas revenir avec ses compagnons de ces longues chasses qui occupaient plusieurs mois de Tannée ces jeunes guerriers et les façonnaient aux combats, s'inquiéta et interrogea tous ceux qui avaient suivi Bijen. Personne ne put lui donner des nouvelles de son fils. Il assembla tous les magiciens, les devins, les astrologues ; il fit tirer des horoscopes ; on lui parla de malheurs survenus, mais sans pouvoir les préciser. Enfin il se présenta un di^ e avec un miroir magique qui, dans de certaines conditions, avait le pouvoir d'évoquer l'image de la personne désirée, et Guive, après des cérémonies d'initiation, vit Bijen au fond de son cachot de pierre; mais là s'arrêtait le pouvoir du magicien, -il ne put lui apprendre dans quel pays il subissait son martyre *.

1 Le merveilleux entrant xïomme agent dans les événements d'une histoire qui se place dans les premiers siècles du monde n'a rien qui doive surprendre, car, si nous avons trouvé tout à l'heure une analogie avec les saintes traditions de la Bible , ne pouvons-nous pas comparer cette dernière aventure avec la nécromancie de l'ère moderne? Le miroir magique ne rappelle-t-il pas le baquet de Messmer, qui avait des adeptes au temps de la civilisation la plus avancée?

Rustem et Guive se mirent en route pour le chercher. Ils suivirent d'abord les traces des chasses et arrivèrent aux limites de la Perse. Alors ils se déguisèrent en marchands et formèrent une caravane, allant de ville en ville, trafiquant et s 'arrêtant dans les khans et les bazars pour apprendre les nouvelles, pensant bien que l'événement d'un emprisonnement si barbare serait le sujet des conversations dans les lieux publics. Après bien des péripéties, ils arrivèrent à la capitale du Touran, où mendiait jour à jour la malheureuse Ménigée. Rustem se fit raconter sa douloureuse histoire par les marchands du bazar, et, feignant de lui donner une faible aumône, il lui remit une bague, signe de reconnaissance pour Bijen, puis il passa son chemin pour éviter d'exciter les soupçons.

La nuit venue, Rustem et Guive se mirent silencieusement en route à travers les rues désertes à cette heure, et arrivèrent au puits. Mais ici les difficultés s'aggravèrent. Comment agir sans bruit et sans réveiller l'attention des sentinelles ? Comment soulever ce quartier de roc qui ferme ce sépulcre vivant? Ils l'essayent tour à tour inutilement, et, ne pouvant sans levier ébranler ce rocher, ils sentent leur courage faibUr. S'ils sont reconnus, ils tombent aux mains de l'ennemi, et la mort précédée des plus affreuses tortures les attend. Rustem se recueille, implore de toute l'énergie de son âme le secours de Dieu, et tente un dernier effort. Le

roc cède à la force surnaturelle que Dieu a prêtée à Rustem ; Bijen est délivré et emmené avec la princesse au khan où leurs libérateurs ont laissé leurs marchandises. Il n'y a pas un moment à perdre, l'aube dévoilera la fuite du prisonnier; mais Dieu les protège. Ils regagnent la frontière ; là ils se reposent un moment, et rendent grâces au Tout-Puissant.

Mais l'éveil est donné. Âfrasiab rassemble ses troupes à la hâte. Une guerre meurtrière entre les deux pays est la suite de cette aventure. Rustem, Guive et Bijen attaquent le palais d'Afrasiab, qui prend la fuite par une issue secrète et revient avec une puissante armée. Rustem triomphe encore, fait rentrer Âfrasiab dans le devoir et retourne dans le Zaboulistan.

Afrasiab, n'ayant pas réussi dans sa vengeance par la force, emploie la ruse. Une trame odieuse et bien ourdie enveloppe Rustem lui-même. Il ne pouvait être vaincu par la force, la trahison seule pouvait triompher de lui. Loyal autant qu'invincible, il ne soupçonnait pas la noirceur dans ceux qui se confiaient à lui, et il tomba victime de sa généreuse confiance.

Son père, Zal-zer, avait eu d'une esclave un fils aîné nommé Schughad. Après quelque temps, les inclinations mauvaises de cet enfant, sa haine

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contre Rustem, avaient forcé Zal-zer à Téloigner. Il l'avait recommandé au roi tributaire de Kaboul , qui l'avait élevé comme son fils adoptif et lui avait donné sa fille en mariage. Mais, quelque heureux que fût le sort de Schughad à la cour de Kaboul, il nourrissait toujours dans son âme le désir de se venger de la préférence donnée par s«d père à Rustem. Le roi de Kaboul ^ désirant s^affranchir du tribut annuel dû à Zal-zer, ^'associa aux sinistres projets de Schughad.

Après avoir bien mûri leur plan , Schughad affecta de s'enfuir du Kaboul, comme victime de quelques mauvais traitements de la part du roi. Il se présenta devant Zal-zer, implora sa protection et invoqua le titre de fils. Il simula une admiration sans bornes pour Rustem, dont le cœur franc et généreux s'émut au récit de ses prétendus malheurs et qui le traita en frère d'armes. Ils partirent pour faire ensemWe la guerre au roi de Kaboul , et Rustem jura d'établir Schughad sur le trène de son persécuteur.

Mais Schughad, insensible à la générosité de Rustem, avait fait creuser des fosaés profonds et arnir les parois de lances et d'épées, les pointes en avant. Ces fossés, cachés par des fascines recouvertes d'une légère couche de gazon, interceptent le seul passage à la frontière du pays ennemi, et, au moment où le roi de Kaboul se présente à la tète de son armée, Rustem, poussé par Schughad,

se précipite avec les principaux chefs à l'attaque. Jls tombent dans les fossés. Leurs chevaux , les jambes fracassées , se débattent sous eux ; les guerriers, culbutés les uns suç les autres, sont percés par les lances. Le cheval de Rustem rebondit sur la berge du premier fossé et retombe dans le second; sept fois il tombe et se redresse avec son cavalier; il meurt enfin épuisé de sang et criblé de blessures. Rustem, mortellement blessé, se relève pourtant, et, comprenant d'où lui est venue cette lâche trahison, il bande son arc et perce le misérable Schughad de part en part. Ensuite, recommandant son âme à Dieu, il expire.

Ainsi vécut et mourut le héros de la Perse. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé la vie merveilleuse de Rustem. Elle est l'exubérance de la nature où elle se déploie, elle déborde d'héroïsme. Comment concentrer dans notre courte langue l'ampleur de cette épopée gigantesque, de cette Iliade de l'Inde ? Rustem est un héros depuis l'enfance jusqu'à la mort ; il combat dans le berceau et au bord de la tombe, et sa race est comme lui. Il est l'Hercule de l'Orient ; il en a la force colossale, l'arme terrible, la massue. Il écrase les tyrans et les monstres ; et, au milieu de ses travaux, il a de ces repos de l'âme dans l'amour qui révèlent le cœur et qui sont comme

raltendrissement de la force. Il est grand par le désintéressement autant que par le courage : par là il domine ceux qu'il sauve. Il est un de ces hommes à la fois héroïques et vertueux qui prêtent leur génie et leur courage aux empires tombés en décomposition ou en anarchie , et qui , dévoués jusqu'à la mort à leur souverain ou à leur patrie, ressaisissent d'une main vigoureuse les lambeaux épars d'une monarchie ou d'une république et reconstituent la nationaUté : par une reconnaissance naturelle, la nationaUté se confond ensuite avec leurs noms. Ils ne sont pas rois, parce que leur vertu les prémunit contre l'usurpation du pouvoir suprême ; mais ils sont plus que rois, car les rois ne régnent que sur un temps, et ces héros régnent sur l'avenir. Rustem et la Perse sont aujourd'hui un même nom.

L'histoire, se confondant en lui avec la poésie, a laissé ses exploits dans ce vague indécis entre la réalité et la fable, qui est l'atmosphère des hommes et des choses plus grands que nature. Mais les monuments en ruine de PersépoUs ont écrit sur le sol des témoignages irrécusables de son existence et des services qu'il rendit à son pays. On voit encore de nos jours, parmi les gigantesques débris de l'antique Persépolis, un monument colossal et mystérieux, palais, tombeau ou temple, on ne sait lequel, qui porte le nom de Maison de Rustem. Des blocs de pierre de quarante coudées de longueur

et de dix coudées d'épaisseur servent^ comme à Balbeck, de base à l'édifice écroulé ; des colonnes d'un diamètre et d'une hauteur prodigieuse, renversées par les tremblements de terre ou par les conquérants, jonchent de leurs tronçons les soubassements de la construction et les pieds de la montagne à laquelle ce palais^ cette tombe ou ce temple était adossé. L'immensité de l'édifice et des matériaux dont il est construit donnent aux voyageurs la mesure de la mémoire de Rustem en Perse. Cette mémoire, gravée sur les parois à pic de cette montagne aplanie au ciseau pour servir de page à l'épitaphe du héros, est encore visible sur les basrelief a qui retracent les exploits de ces guerriers. Ces inscriptions y racontent sans doute son histoire; mais ces inscriptions, en langue inconnue, ne peuvent être lues par personne. Comme des squelettes qui ont perdu leur âme, elles ont conservé leurs caractères et perdu leur signification. La vie de Rustem a pu s'eflfacer sur les pierres^ mais elle est restée dans les chants des poètes et dans les entretiens du peuple. Les pâtres et les chameliers du désert de PersépoUs plantent les piquets de leurs tentes dans la poussière de ces monuments, comparent la masse, l'ordonnance^ la beauté de ces édifices à la petitesse, à la misère, à l'instabilité de leurs demeures actuelles, et, ne pouvant se rendre co^mpte de la puissance d'une civilisation qui remuait de tels blocs et qui taillait de telles montagnes pour

honorer la mémoire d'un homme, ils attribuent ces constructions à des races intermédiaires entre l'homme et Dieu.

Qui sait si cette opinion de l'existence des géants, répandue par toute la terre *, est aussi fabuleuse qu'elle semble l'être à notre temps? Au fond, ce sont là peut-être des souvenirs exagérés ; et tout ce qui est plus grand que l'homme dégénéré, l'homme l'appelle un dieu. Pour nous , pour nos imaginations rebelles aux merveilles , si Rustem n'est pas un dieu, il reste du moins un grand homme. Il n'a pas la force seulement, il a la grandeur morale, le désintéressement, la douceur dans la lutte, et comme un rayon de Dieu ; il a aussi ce sceau sacré qu'imprime au front qu'il frappe le feu de l'épreuve. Lui qui a goûté tous les enivrements du triomphe, qui a respiré les parfums des roses, il connaît aussi le fiel de l'amertume et l'abîme du désespoir. La guerre, qui a fait sa gloire, fait aussi son châtiment. Dans un duel terrible il tue son fils inconnu. Sa vie grande et triste enivre l'imagination, attendrit le cœur et fait rêver la pensée.

^ Genèse, chapitre VI, verset A. « Or il y avait des géants sur la terre en ce temps-là. » Il est vrai que les interprètes du texte sacré ne sont pas d'accord sur la signification du mot géant,

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