‹ Vies des grands hommes (volume 4)Chapitre 9 sur 10 · AVERTISSEMENT DE M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE M. DE LAMARTINE

Dans son: premier voyage en Orient, M. de Lamartine, jeté par une tempête à Jafik, et vendant tenter de là une incursion pénible dans le dJésert qui sëpare la Palestine de l^Ëgypte, laissa madame de Lamartine à laffa. EUe se rendit seule de Jaffk à Jérusalem pour visiter lesr scènes deTÉvangile, et elle écrivit à son retour quelques notes pour fixer ses souvenirs. D^à versée dans la langue arabe, elle profita d'une longue haffe dliîver en Syrie pour traduire un manuscrit précieux et inconnu d'un voyageur a!rabe parmi les tribus les plus lointaines de Mésopotamie. Cest le manuscrit de Fat alla Sayé^yr, que M. de Lamartine acheta de î^auteur et qu'il donna depuis à la Bîbfiôthèque ro^le de Paris, dont ce manuscrit est un die» plus curieux monuments. M. Thièrs, alors ministre, frappé de rintérêt de ce document, engagea M. de Lamartine à appeler à Paris le pauvre écrivain arabe, et le gouvernement lui domia un petit emploi sur la côte de Syrie et un modique traitement dont il jouit encore.

Madame de Lamartine, instamment priée de permettre Fimpression de sa tradactton de Pat alla Sayêguyr dans le Voyage en Orient, y consentit non sans peine. Cette traduction, pré-

cédée de quelques impressions de sa course à Jérusalem et à Bethléem qui encadrent le texte arabe^ intéressa d'autant plus vivement le public qu'elle n'avait pas été écrite pour lui. Le public est comme Téche^ il aime surtout à répéter ce qu'on ne lui dit pas^ et à surprendre les confidences. Ce fut ainsi que madame de Lamartine devint écrivain une fois dans sa vie^ sans le savoir et sans le vouloir. Elle se hâta de rentrer dans l'obscurité et dans le silence de sa ?ie^ comme une femme qui a touché par mégarde Tanne ou Toutil de son mari, et qui les trouve^ non trop lourds^ mais trop virils pour sa main.

Cependant madame de Lamartine^ en s'abstenant d'écrire^ n'avait pas renoncé à ses études de littérature orientale. Séduite par la majesté et par la poésie du Schak-Nam^, vaste poème historique persan^ qui est Tlliade de la Perse^ elle avait recueilli pour elle seule les principaux traits de Thistoire de Rustem^ le héros primitif^ l'Hercule et TAchille de la Perse. Elle avait reproduit en la concentrant son histoire. Cette histoire^ une des plus épiques et des plus dramatiques du vieil Orient^ est l'Orient lui-même tout entier et tout vivant. Elle fait ainsi partie de ces vies des grands hommes qui ont imposé leurs noms aux différentes phases de la civilisation dans les époques tour à tour reculées ou modernes du monde. Celle-ci se perd dans la nuit des temps et dans les merveilles de la Fable. Notre travail sur le héros persan se trouvait ainsi tout fait près de ndùs^ et nous trouvions une assistance dans notre propre foyer. Nous n'avons pas voulu enlever à ce récit de madame de Lamartine^ en le retouchant^ l'empreinte de candeiu*^ d'originalité et de naïveté qui fait toujours reconnaître im style de femme. Cette empreinte fait partie de leurs œuvres comme de leurs âmes; plus oa les respecte, plus on les sert. Elles écrivent d'autant mieux qu'elles songent moins à bien écilre ; le naturel est leur génie^ l'art est le nôtre. Qui de nous ne voudrait changer avec elles son métier contre leur instinct?

Nous espérons que nos lecteurs ne se plaindront pas de ce suppléant que l'affection nous a donné pour une fois dans notre œuvre, et qu'en s'aperce van t qu'ils ont changé de main^ ils ne s'apercevront pas qu'ils ont changé d'esprit.

L'origine des peuples, des nations et des gouvernements est nécessairement enveloppée de fables.

La guerre détruit ou dénature les monuments des civilisations antérieures. La conquête détruit les nationalités et ensevelit dans Toubli, au moins pour un temps, les annales des vaincus. L'absence de documents écrits dans les premiers siècles réduit toute notion de Thistoire primitive aux traditions orales transmises de génération en génération, plus ou moins altérées en traversant les âges, surchargées de superstitions populaires et de croyances dans Tintervention miraculeuse de la Divinité, dont chaque nation aime à se couronner dans son orgueil pour se faire une auréole. Ces traditions sont surtout pleines du merveilleux symbolique^ dont la signification se perd peu à peu, pour ne laisser subsister que la fable, mais dont les âges plus avancés doivent s'efforcer de dégager le vrai sens.

A travers ces fables et ces crédulités des temps primitifs, l'histoire retrouve des jalons qui attestent une série de faits vrais et signalent les sages et les héros qui, par la législation ou par la conquête, ont influé sur la marche du genre humain. C'est la poésie qui presque toujours transmet ces traditions. Elle s'en empare, elle les grave dans la mémoire par sa forme rhythmique; elle embelUt et colore

les faits et les sentiments, elle les imprime, par des images splendides ou terribles, dans l'imagination des peuples.

On a dit que Tamour du merveiUeux était l'indice de la faiblesse d'esprit et le résultat de l'ignorance. Ne serait-ce pas , au moins , le signe d'un instinct de grandeur naturelle et de haute raora* Ihé? car le merveilleux embellit et exagère jusqu'à rimpo8sâ>le les hauts faits et les grandes yertus, pour exciter et exalter l'admiration ; de même il excite l'exécraticm du yice, de la cruauté, de l'abus du pouvoir par la terreur. L'amour de tels récits, n'est-ce pas l'amour du beau?

Rien n'est plus intéressant que de remootter le cours du temps à l'aide des lumières nouvelles que les découvertes des monuments de l'antiquité. Nimve^ Persépolis, etc., jettent sur l'histoire, à l'aide aussi des récentes traductions des phis anciens do^ cuments retrouvés dans l'Inde et en Perse, que la Société orientale de Londres et surtout l'admirable Livre des Rois de M. Mohl nous ont fait connaître. Nous retrouvons dans ces fragments des détails des mœurs primitives de l'humanité, les origines de coutumes perpétuées jusqu'à nos jours, ou de coutumes perdues, mais dont on regrette la disparition, comme on regrette souvent les vieux mots d'une langue perfectionnée. On y retrouve les mêmes passions humaines que de nos jours, mais à des proportions gigantesques, puissantes pour le bien et

RUSTEM. asi

pour le mal, et agissant au milieu d'une nature qui participe de ces forces primitives. €e sont des forêts gigantesques, impénétrables, habitées par des monstres, des lions, des tigres, des éléphants et des géants. Le cadre même de la vie est agrandi ; les chroniqueurs donnent quelquefois deux et trois cents ans d'existence à leurs héros, comme si l'espace et le temps avaient manqué -à leurs exploits dans les limites d'une vie ordinaire. Leurs joies et leurs chagrins sont immenses ; mais ils viennent des sources naturelles de l'âme, et non des sources factices des ccmventions modernes. Du reste, cette longévité des anciens Persans, dont nous allons donner l'histoire, n'a rien qui doive infirmer la véracité du récit. Les patriarches de la Bible , qui leur sont contemporains, vivaient, selon la computation admise, cinq et jusqu'à neuf cents ans : soit que les forces de la nature si près de la création résistassent plus longtemps au travail de la destruction, soit que la computation de semaines, de mois et d'années fût erronée ou du moins discutable.

Peu nous importe ! Ce que nous cherchons dans les traditions primitives, ce n'est point une concordance chronologique entre l'Egypte, la Ghaldée, la Perse et la Grèce depuis Nemrod jusqu'à Darius, mais un tableau des croyances, des mcBurs, des cour tûmes , des caractères , des vices et des vertus ; ce qui nous importe , c'est Dieu et l'immortalité que nous y trouvons proclamés à chaque page avec

autant de conyiction dans ces traditions profanes

que dans les livres sacrés.

Mais s'il est intéressant de suivre la marche générale de la civilisation d'après rhistoire, il l'est bien davantage de résumer et de personnifier une époque dans la vie d'un de ses grands hommes. Celle de Rustem, qui est populaire dans toute l'Asie depuis le golfe de Smyme jusqu'aux extrénûtés de la Chine, résume parfaitement la civilisation de son temps.

Pour arriver à l'histoire de Rustem, il faut se rendre compte de l'état du monde connu à l'époque où vivait ce héros. On nous excusera si nous sommes obligés de prononcer ici quelques noms barbares des premiers schahs ou rois de la Perse antique, nécessaires à l'intelligence du récit. Les exploits de Rustem sont liés aux querelles de ces rois entre eux.

Les traditions persanes transmettent la croyance qu'après le déluge, les tribus de Sem, fils de Noé, prirent possession de la Syrie, de l'Arabie, de la Perse et de la Grèce. (De cette souche descendit Héber, aïeul d'Abraham, d'où descend Mahomet, de la race d'Ismaël.)

Pariss, descendant de Sem, donna son nom à la Perse. La Perse est considérée comme le berceau

de la première monarchie universelle par l'élection de Keïoumors, qui fut élu schah ou roi parles chefs des diverses peuplades de l'Asie, l'an du monde

Voici ce que la tradition nous a transmis sur le gouvernement et la religion de cette monarchie:

L'adoration du Dieu unique et suprême formait la base de leur culte, et plusieurs de leurs traditions rappellent celles de la Bible. Dans les théogonies persanes primitives, on trouve la tradition de l'ange rebelle. Dieu, dit la chronique, envoya son ange exterminateur Hariss pour expulser de la terre les ennemis de l'homme ; mais, après avoir triomphé d'un grand nombre de ces mauvais génies, l'orgueil s'empara de Hariss, il se crut égal à, Dieu et se révolta contre la volonté suprême. Dieu le chassa de sa présence, et changea son nom en celui de Schetan, qui pour nous est Satan.

Les Persans croyaient à l'existence des dives ou mauvais esprits, et à leur intervention dans les effaires humaines. Ces êtres surnaturels, supposés préadainitesj avaient été chassés de la terre à l'époque de la création de l'homme. Le peuple avait une crainte superstitieuse des dives ou géants, auxquels il croyait le pouvoir d'animer des corps d'animaux, d'oiseaux et même de reptiles. Ceux des dives qui avaient échappé à l'extermination se retirèrent, ajoute la chronique, sur le mont Kaf , d'où ils descendaient pour se mêler aux choses du monde,

lejinxB souvent ^ur exécuter des TeBgeaneea; mais qMkpiefoifi aussi pour asmster les moptak qu'as avaient pris sous leur proteetion. IjOê prineipalefi cérémonies de la religion primitive des Persans consistaiMit en aUutiona avant la prière y emblème de la purification de Tâme p(mr attirer las grâees de Dieu, et en prostrations de la face contre terre en signe d'humilité; cm y ajoutait la poussière répandue sur la tète daas les calamités publiques ou privées.

La Eftonarchie persane subsista d^nis le règne de Keïoumors jusqu'à celui du dernier Kosroci, vaincu par les Osmanlié. Chacun des règnes depuis Keïoumors se distingue par des découvertes, des inventions, des améliorations. À l'un, la découverte des mines et l'art du forgeron, l'emploi du fer pour les armes de guerre, les cuirasses, les boudiers, etc.; à un autre, le tissage de la laine en vêtements, la broderie d'or, les brocarts, qui bientôt succédèi^nt aux peaux de tigres dont les premiers Persans étaient couverts. Un autre frappe la première mon^ naie à son effigie, dresse les faucons et dompte le« âéphants.Les règnes sont remplis de guerres contne les dives ou géants ; enfin le roi lli^nouras, vain* queur des dives , leur promet }a vie à conditiop qu'ils lui apprendront leurs seon&ts magiques.

L'écriture , qu'il fut le premier à eûiployer, fut attribuée à l'enseignement surnaturel qu'il obtint d'Âriman, chef suprême des dives.

Le fçoiiyerfiement Ae la Perse était militairo «t héréditaire. Le roi a^ait un pouvoir al)soiu et ie <boît de choisir un succeseeisr parmi ses fils, ses frères ou ses neveux. Le mariage était religieux. L'usage autorisait le roi à épouser plusieurs princesses ; mais une seule portait la eoiuronne royale, et gouvemsût le harêm ou appartement des femmes.

Page 1