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tère de réserve et de gravité qui stemble sanctifier l'amour en provoquant et en refrénant à la fois le délire de la jeunesse.
A une heure avancée de la nuit, heure convenxw d'avance entre les familles d'une même tribu, les femmes et les filles se rangent derrière leurs tentes et chantent en chœur un appel auxhommes, qu'elles invitent ainsi à assister i leurs danses. Les jeunes hommes sortent à cette voix. Ils se placent sur une seule ligne , comme des spectateurs, en face de la ligne des danseuses. Ils laissent entre eux et elles un espace vide pour les évolutions de la dansé. Quand tes deux chœurs sont ainsi rangés face à face, non loin des tentes, sous un ciel à demi éclairé par les étoiles de leur beau ciel, un jeune homme improvise un chant guerrier, lyrique ou passionné, sur un mode lent et mélancolique. Il répète plusieurs fois le même vers ; ses compagnons répètent à leur tour le dernier mot comme un refrain. Puis le chanteur reprend son chant ; il en répète la rime qui finit le vers, et il accompagne sa poésie d'attitudes et de gestes expressifs qui associent le corps à la pensée ou au sentiment de ses strophes. Ces gestes et ces attitudes , les hommes de sa tribu les imitent en Técoutant.
A ces voix et à ces attitudes cadencées des hommes, deux ou trois jeunes filles sortent du groupe des femmes voilées à demi d'un voile bleu dont les pans relevés par leurs bras retombent sur
leurs pieds nus ; elles s'avancent mollement dans l'espace libre, en suivant le rhy thma, jusqu'à deux ou trois pas de la ligne des jeunes hommes. Ceux-«L, exaltés par la musique, par la poésie, par l'admiration et par le mystère, applaudissent avec eutiiousiasme aux pas des danseuses; ils les encouragent par dés exclamations caressantes empruntées au vocabulaire pastoral dont ils flattent les jeunes char meaux.
Quelques-uns, enflammés par le délire de l'admiration ou reconnaissant sous le voile la fiancée qu'ils convoitent depuis leur enfance, arrachent leur turbacn blanc de leur tête, le déphent et l'étendent à quelques pas d'eux sur le sable, comme un tapis sous les pieds de la danseuse. Si la jeune fille, en foulant ce tapis, parvient à le soulever adroitement du sol avec l'orteil et à le lancer derrière elle du coté des femmes, des cris d'applaudissement s'élèvent; le turban, le châle, les coUiers, les bijoux que les hommes ont jetés ainsi en défi devant eux appartiennent à la danseuse. Il faut les racheter le lendemain par un présent à sa famille.
Après qu'une des figurantes s'est retirée, une autre prend sa place; la musique, la poésie, les transports des spectateurs continuent à provoquer la danse des femmes jusqu'aux dernièi^s heures de la nuit. On coûçoit ce que la triple ivresse des vers, du son, de la danse sous le demi-jour de ces nuits embaumées qui ne laissent eutrevoir que ees fan-
tomes voilés dans lesquels chacun croit deviner Tépouse future de ses rêves, doit donner de prestige à ces fêtes de la solitude. La plus religieuse décence se mêle à la plus enivrante illusion. Les louanges de Dieu y sont chantées par les poëtes, et la prière y consacre jusqu'au plaisir. Ces fêtes nocturnes, auxquelles les campements dispersés dans le même déjsert se convient de loin, s'appellent sous les tentes le mazamen ou le chant des psaumes.
La tente elle-même, cette maison de l'Arabe errant, est une sorte d'institution religieuse, civile et uniforme dans sa construction. La tradition en a fixé, mesuré, nommé, consacré toutes les parties ; aucun caprice arbitraire n'en modifie depuis des siècles le moindre compartiment : foyer de toile et de bois, dont la force du chameau qui le transporte a déterminé les dimensions.
Ce palais du riche et du pauvre s'élève et s'abat par tout le désert sur le même plan. Chaque pièce de sa charpente ou chaque pan de son feutre a son nom, sa place, son usage, sa coupe, invariablement assignés dans la construction. Il y a une architecture pour ce bloc de toile comme pour le Parthénon. Les Arabes l'appellent la maison. Les perches qui la supportent s'appellent les colonnes. 11 y a neuf colonnes : trois au centre, trois de chaque côté. Ces
neuf colonnes forment trois nefs, séparées par des tentures de feutre et destinées à des usages différents. Le tissu de poil de chèvre noire qui recouvre ces colonnes, et qui repose sur une perche transversale adaptée sur les colonnes du milieu, s'appelle le toit. Il est doublé d'un tissu plus fort, imperméable à la pluie. La nef du milieu de la tente est la salle commune, destinée à la réception des hôtes ; la nef de gauche est l'appartement des hommes, celle de droite est réservée aux femmes. De nombreux cordons de poil de chameau sont attachés aux différents rideaux du sommet de la tente, et, tendus de là avec force comme les câbles d'un mât, ils se rattachent par des anneaux de fer aux piquets plantés en dehors dans la terre pour assurer contre les vents la solidité de l'édifice. Selon la saison et l'heure, on abaisse ou on relève le pan de toile appelé rouhoky qui ferme ou qui ouvre le fond de la tente. Le rideau de laine blanche fabriqué à Damas , qui sépare l'appartement des femimes ou le harem du centre de l'habitation, est brodé de fleurs coloriées. Le sol est couvert de nattes sur lesquelles on étend de riches tapis de Bagdad. Un monceau de sacs, de selles de chevaux, de bâts de chameaux, de provisions ou d'armes, s'élève en pyramide autour de la colonne du milieu. L'esclave et le chien ont leur place assignée au pied de la colonne du vestibule. Un léger pan de toile surajouté à la toile de la tente, et flottant au vent, les
Wt VIE DES 6RÀNBS HOMMES.
couvre à peine contre l'intefio^pârie des «aisefifi comme ub auvent : c'est la place servile, e'^&t le refuge Au m^diant.
€et édifice s'élève et s'enlève en peu d'kkstautâ, selon la rkbesae du maître et le lèombre des membres de la famiQe ou des esclaves, quand la tribu se déplace. Une file de chameaux, plus eu minas longue, 'Cst cliargée des colonnes, des toUes, des sacs, de l'ameublement, des provisions de la m^on renversée.; les hommes mimtentà cheval,les {eûmes et les enfaais ison^ pi^és sur les chameaux. IJae espèce de trône large etaplatifi'<étend ea pJate-fomia afr*dessus des bâts de ces animaux, et sert de ôéige d'honneur aux ^oiiises -et aux filles des eheîks. Ce siège, recouvert de cuir rouge et de tapis éckrtaato, est l'orgueil des femmes. Elles ornent le chameau noir qu'elles ppéfèr«Qt de housses et de lan^^eaux d'étofiFes de diversfes couleurs, dont les fnaiigefi traînent à terre et se balancent au vent. Le licou qui sert de bride à l'animal est décoré de verroteries et de plumes d'autruche. Des clochettes pendent au cou des chamelles laitières, pour rappeler ou retenir le petit chameau auprès de sa mère . Le« hommes galopent en avant ou sur les flancs de la caravane, explorent le désert, surveillent les tro^ peaux en marche, et sondent d'un regard pei^çant l'horizon. La famille et quelquefois, la tribu entière, généralement composée de quinze ou vingt tentes, s'avance ainsi vers de nouveaux puitis ou vers de
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nouveaux pâturages. Elle peirouve &a patrie uniforme partout où le cbeîk et les vieillards de la tnbu doûnent le signal de décharger les chameaux et de dresser les tentes.
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Ces navigateurs éterads de ia nier <k sable «oilt contracté, par rhal)itud6 des mêmes mœurs, par la contemplation des mêmes scènes^ par l'habitation des mêmes espaces et par la perpétuelle mobilité des mêmes pas dans les mêmes 4sites, un <;sù*actèive analogue au caractère du désert : religieux comnve l'infini qui les entoure, libres comme l'espace qui leur est ouvert, vagabonds comme le cheval, le chameau, le troupeau qui les porte ou qui les suit; hospitaliers <»mme la tente ouvert-e au voyageur égaré dans ces scditudea, intrépides comme rh(»nme qui ne peut devoir sa sûreté qu'àscm propre bras, et qui a^afls cesse sa femme, ses enfants, son eau, son pâturage à défendre contre les incursions soudaines d'autres nomades ; silencieux habituellemeat comme la solitude, quelquefois causeurs comme l'homme qui rencontre l'homme et qui se presse de tout dire et de tout apprendre dans un rapide entretien • contemplateurs et poétiques comme les nuits, les joûrs^ les astres, les borizoïas qu'ils ont devant lès yeux; ccmteurs, enfin, comme lès longues heures oisives qu'il faut remplir de récits
et de merveilles sous la tente ou autour des puits, pour abréger la durée du temps.
Celui qui n'a pas vu se coucher le soleil dans une brume de fournaise rouge, réfléchie par le sable aux limites d'un horizon de la Mésopotamie ou de la Chaldée; celui qui n'a pas vu les constellations se lever et s'incHner lentement pendant les nuits d'été dans cet océan d'éther bleu plus profond que la pensée qui s'y plonge, et plus transparent que la mer à l'ombre d'un cap qui l'empêche de s'éblouir et de se rider ; celui qui n'a pas entendu les haleines intermittentes du vent mal assoupi du désert tinter, filtré à l'oreille par les dunes de sable et par les brins d'herbe ; celui qui n'a pas au réveil noyé ses regards dans l'espace sans bornes dont l'horizon se perd en Dieu; celui qui n'a pas contemplé au milieu du jour l'ombre du profil accroupi des chameaux se dessiner sur le fond du ciel, immobile comme le profil des sphinx de pierre sur le sable fumant d'Egypte, celui-là ne se rendra jamais compte du caractère de l'Arabe pasteur et du charme qui l'attache à sa destinée.
Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de
feu sur les collines ou sur les plaines nues ii'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'eat souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s interpose entre Tâme et son au* teur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu. Pendant la nuit , le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux.
La reUgion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de visions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. L'homme oppressé des mystères de piété et de foi s'y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité.
Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes depuis le Dieu Astre y foyer des mondes de Zoroastre, jusqu'à V Allah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu
Verbe^ cherché à travers la nuit par les bergers de
Bethléem.
L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif c<Hnme la nuit, conc^itré comme la solitude, fanatique de meryeilles comme Téternelle évocation du secret des cieux, a des cens de plus que nous peur sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adorar tion perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur, L'immensité est ayant tout un temple^ U n'y a point d'athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette infirmité de l'âme. L'athéisme n'a pu naître çp/k l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.
L'espace qui appartient sans limite au regard donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la soUtude les. relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que son être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une na^on. Ce sentiment de sa grandem* personnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit àsareUgioa, à la souveraineté divine de la famille, aux mœui»,
aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son confier pour la fuir, son arme pour la combattre, Fespace pour y ensevelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. 11 est généreux, compatissant ; il respecte le vaincu, il protège Tenfant, il divinise la femme ; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donbés, comme une seconde famille inférieui^ dont il est lé tuteur, jamais le tyran. Tels sont les principaux caractères de l'Arabe errant des trois Arabieô, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l'Jiistoire d'Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poète, l'amant et le héros ne sont qu'un même homme, et se confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d'empire sur leur imagination : l'héroïsme, l'amour et la poésie.
La naissance d'Antar est aussi romanesque que sa vie. On croit lire une page de l'histoire a la fois naïve et étrange des patriarches. J-.a voici :
Zobéir, chef ou roi de la tribu d'Abs, tribu nombreuse et guerrièreMe l'Yémen, était venu faire son pèlerinage à la Mecque. Les Arabes sédentaires et
les Arabes errants, avant Mahomet, venaient déjà dans cette ville sainte adorer le premier temple, bâti par Abraham et divinisé par la tradition.
Zobéir s'établit avec sa tribu dans les environs de-la Mecque. Jeune, puissant, reconnu pour chef par d'autres tribus moins nombreuses que la sienne, Zobéir cherchait une épouse parmi les filles de sa race. Les bruits de la merveilleuse beauté d'une fille d'un cheik indépendant nommé Amrou l'enflamnoia du désir de la posséder. Le nom de cette vierge était Thémadour.
Zobéir n'osait demander Thémadour à Amrou son père, de peur d'un refus motivé sur d'anciennes haines de familles. Dans cette appréhension, il recourt à la ruse. Il invite Amrou à une fête sous ses tentes ; et, pendant qu'Amrou sans défiance se Uvre aux douceurs et aux honneurs de l'hospitaUté , Zobéir donne secrètement l'ordre à une poignée de guerriers d'une tribu voisine d'aller attaquer la nuit les tentes d'Amrou, de disperser ses troupeaux et d'épouvanter sa famille sans défense. Mais il leur défend en même temps de faire le moindre outrage à la femme et à la fille d'Amrou.
L'ordre secret s'exécute comme il a été donné par Zobéir. Les cavaliers apostés fondent sur les tentes d'Amrou, font fuir ses esclaves, enlèvent les troupeaux et les chassent devant eux dans une gorge des montagnes.
Le bruit de cet attentat prémédité arrive à Zobéir.
11 dissimule sa joie ; il s'élance à la tête de ses plus braves cavaliers dans le désert, comme pour voler au secours des tentes de son hôte. 11 arrive le premier au seuil de la tente d'Amrou. Amrou, averti plus tard, le suit de loin. La belle Thémadour, sa fille, était tout éplorée sur la porte de la tente, regardant les troupeaux dispersés de sen père et levant les bras au ciel pour implorer secours ou vengeance. « Ses joues, » dit le poète Antar, « étaient rouges comme la pivoine , sa cbe- » velure noire et épaisse comme les ténèbres de la » nuit; les larmes qui flottaient sans couler sur » ses paupières augmentaient la splendeur de ses » yeux. » ^
Zobéir, ébloui, ordonne à un vieillard de sa suite de jeter respectueusement un voile sur la jeune fille. Il repart avec ses cavaliers à la poursuite des faux ravisseurs; il ramène triomphant les mille chameaux d'Amrou et ses esclaves délivrés aux tentes de son ami.
Pendant ce simulacre de combat et de délivrance ^ Aiiirou était accouru lui-même au secours de sa famille et de sa tribu. Il est témoin du zèle et de la générosité de Zobéir, il le prie d'accepter à son tour l'hospitalité dans la tribu sauvée par son bras. « Zobéir ! » s'écrie Amrou au miUeu du festin offert
par lui au libérateur de sa fille, «si mou coeur ne » peut épancher sa reconnaissance, il va se briser, ]» Je n'ai rien de plus préci^ix à t'c^ir que ma » fille Thémadour : je te la donne pour ton esclaya I » — a Je l'accepte, non comme esclave , répliqua » Zobéir^ mais conune épouse, d A ces mots les jeunes filles de la tribu amènent Thémadour voilée devant Zobéir, puis, lui enlevant son voile, laissent éclater sa beauté aux yeux de son époux.
Zobéir emmena sa conquête dans sa tribu et s'enivra de sa félicité.
Cependant Thémaddur, quoique heureuse de l'amour qu'elle inspirait à Zobéir et qu'elle ressentait elle-même pour lui, souffrait dans son orgueil d'avoir été conquise comme une esclave, et non payée par de ridbies présents à son père conune une fille libre, selon les mœurs des Arabes.
L'imprudent Zobéir, fier du succès de son subterfuge, l'avait avoué dans le délire de son amour à son épouse. Thémadour s'était juré à elle-même de punir la ruse par une autre ruse et de forcer Zc^éir à payer à son père le prix de sa dot.
Une nuit qu'elle reprochait familièrement à son mari la feinte qu'il avait employée poux la conquérir sans rançon, Zobéir se courrouça contre elle, et, se levant avec colère de sa couche, il lui dit