ANTA
qu'elle était bien hardie de blâmer si obstinément son ma(itre cfl son époux.
« Eh bien ! » répondît Thémadour en souriant, « sachez donc que votre rase a été trompée par une » rase plus habile. Je ne suis point cette Théma- » dour dcwl tous avez convoité les charmes ; je ne » suis que sa sœur et son ombre. La merveilleuse » beauté à laquelle on m'a substituée pour vous n satisfaire repose à l'abri de vos désirs et de vos » armes sous la tente de mon père, Amrou ! »
Zobéir, à ces mots, se trouble et doute encore.
« Si vous ne me croyez pas, » reprend Thémadour, «^ envoyez chez ma mère quelque femme âgée » porter im message. Elle entrera sans obstacle » dans l'intérieur réservé aux femmes, et le voile de » ma sœur tombera devant elle. » — « Non, » dit Zobéir, « je ferai mieux, j'irai moi-même ; je revè- » tirai le costume d'un marchand d'aromates, et, » ma boîte de parfums à la main, je serai admis dans » la tente et j'entreverrai le visage de votre sœur. »
Aussitôt a{»*ès cet entretien, Zobéir^ ordonnant à se» esclaves de tenir sa tente fermée pendant trois jours pour qu'on ne soupçonnât pas son absence, s'habifla e» marchand ambulmt, prit sous son bras nn coffre d'aromates, et, les pieds nus, les reins seirés d'une grossière ceinture de cuir, il s'évada, sans être aperçu, d^ sa tente avant le jour, et prit la route du camp d'Amrou.
A peine était-il parti sous ce déguisement, que
Thémadour, se dérobant à son tour sous de& habits de guerrier aux yeux des esclaves assoupis, sortit de la tente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et, fuyant à toute bride vers le camp d'Amrou, son père, dépassa sans être reconnue le faux marchand d'aromates et arriva avant lui dans la tente de sa mère.
Thémadour se hâta de faire confidence à son père et à ses frères du plan qu'elle avait conçu pour venger l'honneur de la famille. Elle les plaça en embuscade dans l'ombre d'un bois de dattiers voisin du camp ; elle leur dit d'accourir à sa voix, de surprendre Zobéir. désarmé sous la tente, de l'enchaîne^i au pilier du miUeu, et de ne lui rendre la liberté qu'après qu'il aurait juré de payer à son père Amrou le prix de sa fille.
Ayant dépouillé alors ses habits d'homme, Thémadour se couvrit du voile des vierges et attendit l'arrivée du faux marchand. « Entrez, vendeur de » parfums, » lui cria la mère aussitôt qu'elle l'aperçut rôdant comme un renard autour des tentes, « vous déploierez vos aromates devant ma fille » Thémadour, amoureuse de parfums de l'Yémen. »
A ce nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompé par Amrou.
« Avez-vous donc une autre fille? » demanda-t-il
à la mère. « Oui, » dit-elle, « nous en avions une » autre appelée Klida, beaucoup moins belle que » Thémadour. Nous avons changé son nom, et nous » Tavons donnée sous ce faux nom de Thémadour à » Zobéir, pour nous venger de Tinjure qu'il faisait » à notre maison en acceptant de nous une épouse » sans en offrir le prix. Nous avons gardé la véri- » table Thémadour, merveille de toutes les tribus, » pour la donner à plus haut prix à un guerrier de » l'Yémen. »
Zobéir, à cet aveu, rougissait de honte ; oubliant son rôle de marchand, il se préparait à enlever parla violence la beauté qu'on lui avait dérobée, lorsque Amrou, ses fils et ses frères, se précipitant du bois de dattiers vers leur camp , se jettent comme des Uons sur Zobéir, lui lient les mains et les pieds et le garrottent, mais sans le blesser, sur le tapis de la tente.
Thémadour , son épouse vengée , laissant alors glisser à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné ; elle se glorifie d'avoir surpassé la feinte parla feinte. Zobéir, humiUé et heureux à la fois de n'avoir été vaincu que par sa femme, convint de donner à son beau-père Amrou mille chameaux, vingt chevaux nobles portant au cou la généalogie de leur race , cinquante
esclayes mâles et cinquante jeunes filles pour servir sa fenune. A ce prix il fut délivié et reconduit par la ^ famille d'Amrou à ses tentes.
Six Sis forts comme des limis et une fille belle comme sa mère naquirent de cette union. Ces fils doTinrent les -chefs de la trib« d'Abs, dont Aii^ar fut le héros.
Schédad, un des enfants de cette tribu, qu'on appelait plus communément le maître de Siwety du nom d'une jument célèbre dont il était le possesseur, étant venu un jour, avec dix cayaliers aussi aventureux et aussi bien montés que lui, enlever des esclaves et des troupeaux aux Arabes de Gathan, les agresseurs trouvèrent la tribu si nombreuse qu'ils n'osèrent l'attaquer pendant le jour. Ils attendirent donc la nuit, en s'écartant dans.le désert pour y faire paître leurs chevaux. Une esclave noire d'une incomparable beauté y gardait, en compagnie de deux petits enfants, les chameaux de la tribu de Cathan. Les compagnons de Schédad se hâtent de brider leurs chevaux, chassent devant eux les chameaux, et enlèvent les deux enfants et la belle esclave noire. Au bruit de cet enlèvement, mille cavaliers des tentes de Gathan se précipitent à la poursuite des ravisseurs.
Schédad, sans s'épouvanter du nombre des cava-
liers, fait entrer ses compagnons, le troupeau^ l'esclave noire et les enfants dans une gorge étroite, fl se place hn-méme à l'entrée du défilé avec quatre de ses guerriera ; il défend jusqu'à la nuit le passage, et jonche à ses pieds la terre de blessés et de morts. Pendant cette lutte, ses compagnons conduisent leur dépouille en sûreté au bord de la mer. Scbédad les rejoint, dédaigne sa part du butin conquis par son bras; mais, frappé de la beauté de l'esclaTe noire , il la demande pour unique récompense à ses guerriers.
La passion des Arabes pour les filles noires de l'Abyssinie, dont les traits ont la pureté des statues grecques , est célébrée par tous les poètes de l'Orient.^ « L'ambre noir, » disent leurs vers, a est » celui qui enivre le plus de son parfum. »'
Cette belle esclave^ déjà mère des deux enfants ravis avec elle, se nommait Zébédéha. Schédad la eoodaîsit dans sa tente, l'aima avec constance, et en eut un fils. Ce fils du guerrier Schédad et de l'esclave noire Zébédéha fut Antar.
La vigueur et l'intelligence pécoces du jeune noir fcappèrent dès ses premières années les compagnons de guerre dé Schédad; ils revendiquèrent la possession de l'enfant, né, disaientrils, d'une femme esclave qu'ils avaient consenti à céder à Schédad,
mais dont ils n'avaient pas entendu céder les fruits. Schédad refusa de livrer son sang à la servitude. La cause fut portée devant Zobéir lui-même. « Qu'on » fasse venir l'enfant, » dit Zobéir, «afin que je juge » par mes propres yeux de l'objet de la dispute. » Schédad sort à ces mots, puis rentre en tenant son fils par la main.
Au moment où l'enfant entrait dans la tente, un chien monstrueux, qui venait de dérober une gazelle dans la tente du chef, sortait en emportant la gazelle entre ses dents. Nul n'osait arracher au chien sa proie. L'enfant, sans attendre aucun ordre, se dérobe à la main de son père, se précipite sur le chien, lui enfonce le poing dans la ^orge, lui fait lâcher sa proie, et, prenant de chaque main une des mâchoires de l'animal, les desserre avec tant de force qu'il les déboîte jusqu'au cou. Le chien expire aux pieds, de l'enfant. «Je conçois,» dit Zobéir, « qu'on se dispute la possession d'un pareil enfant; » mais la loi le donne à Schédad. Ne dit-elle pas : » Celui qui a ensemencé le sol doit le moissonner; » celui qui a planté l'arbre doit manger le fruit? » Schédad emmena son fils et le rendit à Zabédéha, sa mère.
L'enfant, participant de sa double origine , fils d'un chef Ubre et d'une esclave préférée, fut traité par son père tantôt en serviteur, tantôt en fils. 11 gardait les troupeaux dans la solitude , mais il s'exer^ çait à combattre les bêtes féroces. Un soir, en ren-
trant dans la tente, il jeta son sac taché de sang aux pieds de Zébédéha, sa mère. Elle l'ouvrit, et frémit d'horreur en y trouvant la tête d'un lion terrassé et démembré par Antar. ,
Aussi généreux qu'intrépide, itiuaun jour, d'un seul coup asséné par son bras de fer, le chef des troupeaur de Zobéir, qui disputait brutalement le puits à une vieille femme dont les chèvres mouraient de soif. A ce coup, tous les bergers esclaves de Zobéir se jettent sur Antar pour venger leur chef. Antar, ramassant un bâton noueux sur le sable, se défend seul contre tous et étend un grai^d nombre de ses agresseurs morts à ses pieds. Au bruit de la lutte, le jeune Mélik, fils de Zobéir, qui chassait dans la plaine, galope vers le puits. Il voit Antar assailli par mille bras. Il contemple les prodiges d'intrépidité et de force du jeune noir. Ému de pitié, attendri d'admiration, il vole au Recours d' Antar, il lui jure une éternelk amitié, il écarte les esclaves, il couvre Antar de son sabre, il le fait marcher à côté de son cheval, le protège contre la colère de son maître, lui fait obtenir son pardon et le ramène à la tente de Schédad. Les femmes et les filles de la famille de Schédad se précipitent hors des rideaux pour contempler le triomphe du jeune esclave noir, le prodige des hommes, le vengeur des faibles et le protecteur des femmes.
Au milieu d'elles, Antar ne Toydit qu'Abla, idole de son tme. Abta, la plus belle des vierges de la tribu d'Abs, était fille de Malek, frère de Schédad, et cousine ainsi d'Antar. Grâce h cette parenté des deux fauftiUes et à l'union qui existait entre les deux tentes de Schédad et de Malek , Antar et AMa avaient vécu depuis leur plus tendre enfance dans cette familiarité que les moeurs arabes permettent entre les enfants d'un même sang. Dès leur plus tendre enfance aussi, l'amour qui devait faire le malheur, la gloire et la félicité d' Antar, senoblait être né et avoir grandi avec eux. Ils ne s'avouaient point encore cet amour précoce l'un pour l'autre, mais cette passion respirait dans toutes leurs pensées.
Antar commençait à chanter en vers arabes en gardant les chameaux de son père Schédad dans la solitude ; il n'avait pas de plus habituel sujet de ses vers que sa cousine Abla. Toutes les images poétiques du désert, du jour, de la nuit, du solefl, des étoiles, de l'ombre, de la rosée, des palmiers, des yeux de la gazdle, étaient empruntées par le poëte pasteur à cette nature pour évoquer et pour colorer aux yeux de son âme l'image d'Abla etl'impressien que lui faisaient sa présence, sa voix, ou seulement son souvenir. Mais, bien que ces premiers vers
ÂNTAR. Sm
(l'Antar, retenus par la mémoire des jeunes Arabes ses compagnons et répétés par les jeunes filles boub toutes les tentes, rendissent déjà son nom [célèbre enixe tous les enfants d'Abs, un accent de mélancolie et de découragement attristait toujours à la £bi ces chants. Né d'une mère esclave et noire, noir et esclave lui-même , quoique chéri comme un fila légitime par son père^ Antar ne se dissimulait pas que son amour pour Abla était , aux yeux des Arabes, une sorte de sacrilège, et que Malek, père d'Abla, n'accorderait jamais sa fille, à moins de miracles, à un enfant marqué de la couleur de la ser^ vitude. Ce fut cette passion pour Abla qui lui inspira de bonne heure l'idée ou le rêve de t^ter des prodiges d'héroïsme capables de vaincre la destinée et de conquérir la main de ceUe dont il avait conquis le cœur.
a Je me précipiterai dans la poussière de la » mêlée, je m'élèverai au sommet de la gloire, ou » je tomberai sous la flèche des ennemis de ton père, » ô Abla 1 Alors tu pleureras sur mon corps étendu » percé de coups à tes pieds, ou bien ton père t'ac- » cordera en récompense à ma mtdn libératrice. »
xviri
Les oncles d'Abla, humiliés et irrités de ce qu'un vil esclave noir osait lever les yeux sur elle, tencbnt mille pièges à l'adolesceni pour le faire succomber,
tantôt contre les guerriers, tantôt contre les bêtes féroces des déserts. Sa force et son courage déjouent toujours leurs embûches.
Un jour, les oncles l'ayant envoyé sans armes chercher leurs chameaux au bord de la mer, dans une enceinte de rochers, repaire d'un lion monstrueux, qui devait les débarrasser de ce fils importun de leur frère, ils trouvent, au matin, le noir couché et endormi sur le cadavre du lion qu'il a égorgé lui-même. L'admiration et le respect pour la taille colossale et pour la force surnaturelle d'Antar combattent en eux la haine dont ils sont animés contre ce neveu. On croit relire à chaque instant l'histoire de Joseph haï et persécuté par ses frères.
Pendant l'absence de tous les guerriers de la tribu d'Abs, partant pour une expédition lointaine, on confia les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, les trésors, les tentes, à la garde du seul Antar. Les guerriers de la tribu de Cathan profitent de cette absence des hommes pour surprendre les tentes d'Abs. Antar, qui veillait éloigné du camp au sommet d'une colline, voit fondre une nuée de cavaliers sur la demeure d'Abla. L'un de ces cavaliers attache la jeune fille sur la croupe de son cheval et fuit avec sa proie. Antar vole plus rapide que les coursiers de Cathan sur leurs traces, il tue le ravisseur, il délie Abla, il la dépose sur l'herbe sanglante, il monte le coursier du guerrier qu'il a tué, poursuit lesravissem*s, les atteint les uns après les
autres, et jalonne de leurs cadavres le sable du désert; il revient, vainqueur et vengé, rapporter Abla à sa mère et jouir du salut et des bénédictions de la tribu tout entière.
Chantre lui-même de ses propres exploits, il se vante, avec la naïve fierté de l'Arabe, de l'incomparable force de son bras : « Me voici dans mon » élément, s'écrie-t-il en apostrophant ses ennemis » couchés dans leur sang à ses pieds ; c'est du sang » que je respire ; ma force est célèbre ; mon sabre » coupe comme le feu de la foudre, nul guerrier ne » peut l'éviter; l'arc et le sabre ont été les jouets » de mon berceau. J'étancherai ma soif avec du vin, )) du vin aussi vieux que le monde. J'entendrai la » voix que je préfère au bruit du fer contre le » fer dans la mêlée, quand les guerriers s'entre- » choquent et tombent en vidant la coupe de la » mort, — la voix d'Ablal — Abla! Ablal tu es le » seul rêve de mon cœur, et je ne cherche la renom- » mée que pour ne pas être méprisé un jour par » toil Je suis noir, oui; mais, j'en suis sûr, j'écraserai » l'envie, j'anéantirai tout ce qui osera me résister. » Je combats pour Abla ! je suis son esclave 1 »
Après avoir ainsi chanté son triomphe et ramené toutes les femmes et tous les enfants en sûreté sous les tentes, le noir s'élance de nouveau sur un cheval conquis à la poursuite des ennemis, et ramène au camp de Shédad tous les coursiers de ceux qu'il avait jetés sans vie sur le sol.
On conTint par égard pour les femmcss, et fiortoiit pour Sembla, l'épouse légitime de Schédad, de eadier cette incursion des ennemis dans te camp; mais Schédad, à son retour, étant allé tisiter les troa^ peaux, s'étonna de trouyer de superbes cfaeyanx de guerre paissant avec les siens sous la garde d' Antar : t Malheuretix, » dit-il à scmfils, t c'est doae pour » dérober ainsi des cbeyanx d'élite à nos frères du » désert que tu t'éloignes toujours lM»rs de portée » du camp, et que tu t'almtés comme un brigand 9 dans les gorges et parmi les rochers inaccessiUes ? » n n'y a rien de bien à attendre de toi : le larezn et » le meurtre sont dans ton sang. Tu flétriras le nom » de la race qui a donné asile à ta mère. »
En parlant ainsi, Schédad frappa longtemps son fils innocent avec le manche du fouet qu'il- tenait à la main, et, le liant avec des cordes au tronc d^un sycomore, il allait l'abandonner aux animaux de la nuit. Mais Seméha, sa femme, ayant aperçu de loin le bras levé de son mari et entendu les gémissements d'Antar sous le bâton de son père, accourut, fondit en larmes , couvrit Antar de son corps et avoua à son mari l'incursion des cavaliers de Cathan et les exploits du jeune noir puni pour sa vertu. Schédad délia son fils, pleura de joie et d'orgueil au récit de ses exploits, et le conduisit au roi Zobéir, qui l'admit au rang de ses guerriers.
De ce jour, Antar cessa de faire partie des esclaves de Schédad, son père; il se signala dans
ANTAiL d63
ks guerres de Zobéir coatre les autres tribus de l'Yémen.
Au retour des combats, Zobéir le faisait asseoir à ses festins. Antar, semblable à Achille se délassant avec sa lyre, ch^mtait à la table du roi ks victoic» de sa tribu et ses propres \ictoires« 11 mêlait toujours le nom d'Ahla à ses chants de guerre et d'amour, ne demandant à la gloire que de l'éleTcr assez haut dans l'estime des. Arabes pour mériter avec la main d'Abla le seul prix de sa vakur et de son génie. Des chants nombreux du poëme d'Antar sont consacrés au récit des prodiges de son bras pendant ces ansées d'épreuve où Schédad et Malek son frère lui refusent le don de sa maîtresse. Dans ime condition toujours indécise' entre l'esclavage et la liberté, il sauve en vain plusieimt fois l'honneur de la tribu et la vie d'Abla : l'orgueil arabe se révolte à l'idée de consentir à l'union d'une fille libre et'd'un esclave noir. Ses vers, à cette époque, sont des gémissements plaintifs et quelquefois terribles sur sa destinée.
ComWé d'honneurs et d'affection par le roi Zobéir, Antar ne pouvait obtenir le seul prix qu'il anfthitionnât, le titre de fils reconnu et légitime de son pare Schédad. « Vil bâtard, » lui dit Schédad, » oees- » tu bien prétendre au rang de mes autres fils, toi.
> fils d'une esclave, toi qui portes la honte de ta » naissance écrite sur ta peaul » Antar, désespéré à ces rudes paroles, baisse la tète , s'enfonce seul dans le désert en abandonnant les rênes de son cheval, et déplore ainsi son infortune :
« En vain je me débats contre mon malheur.
» J'ai servi les hommes, j'ai cru que mes parents » seraient mes protecteurs ; ils sont devenus pires que des serpents sous mes pieds. Sur le champ » de bataille, j'égale les enfants des rois, disent-ils ; » mais, dans la paix, je ne suis plus pour eux que » le fils de Zebédéha, l'esclave noire I Ah! sans » l'amour qui me consume, supporterais-je de » pareils outrages? Ablal que ton image me con- » sole et me soutienne! Si ta demeure était au ciel, » demain ma main envahirait les étoiles pour te » mériter et te conquérir. »
Un jour, après une longue marche dans le désert, Antar, rejoint par quelques cavaliers de Zobéir, attaque la tribu de Cathan, ennemie de la tribu d'Abs ; il immole ses guerriers, renverse ses tentes, chasse devant lui les esclaves et les troupeaux, riche dépouille qui va égaler sa fortune à celle des plus opulents des Arabes pasteurs. Mais l'instinct du héros l'emporte tout à coup en lui sur l'amour et l'orgueil des richesses. Il troque toute cette dépouille
contre un cheval persan fameux dans le désert sous le nom d'Abjer. En vain ses compagnons lui reprochent de les priver de le.ur part de butin pour un coursier qui doit leur appartenir autant qu'à lui. Antar, méprisant leur murmure, serre les sangles d'Abjer et les défie tous ensemble au combat. Sa stature majestueuse, l'aplomb de ses membres, les muscles de ses bras pareils au manche d'une massue, les font réfléchir et trembler ; ils lui cèdent sans combat la possession d'Abjer, désormais associé» dans l'histoire à tous les dangers et à tous les triomphes de son cavaher.
La colèrje de son père Schédad ne résiste pas à cette nouvelle preuve de la valeur de son fils. Il ne pouvait se rassasier de le regarder et de parler de lui à ses frères. « mon frère I » dit un jour Schédad à Malek, père d'Abla, « nos ennemis haïssent mon » fils parce qu'ils n'en ont pas de pareil . Non, par le » Dieu de Moïse et d'Abraham I il n'y a ni en Orient » ni en Occident un guerrier comparable à mon » fils Antar quand il est à cheval sur Abjer. » Et, en parlant ainsi , Schédad baisa Antar sur les yeux. « Si tu m'aimes, » ajouta-t-il en regardant son frère Malek, « aime aussi mon fils Antar. » — « Frère, » répondit astucieusement Malek, père d'Abla, mais ennemi d'Antar, parce qu'il redoutait ses prétentions sur sa fille , « frère , cela est vrai : tu es la » colonne de nos tentes, et Antar est notre épée ! »
On servit un festin dans la tente de Malek ; Abla
306 VIE DES GRAm)S HOMMES.
et ses frères y assistaient. Antar jouissait du pardon de son père, des âoges de scm cmde, de Tamitàé de ses cousins, de l'amour. d'Abla, témoin de sa gloire. Il s'était rerétu de la veste de broeart d'or et de la pelisse d'honneur que lui avait données le roi Zobéir en récompense de ses, services, dans les camps. Il n'y avait aucun vêtement pareil dans toute la tribu. Amrou, frère d'Abla, l'ayant admiré avee envie en faisant boire Antar coupe surcoupe, Antar dépouilla sa veste et sa fourrure et les donna à son cousin pour le rendre favorable à son amour. — « Mon neveu, » dit le père d'Abla en remerciant Antar du présent fait à son fils, « Abla est ton » esclave, je suis ton esclave, ei mon' fils Amrou » est l'esclave de tes sandales ! » Le crédule Antar, ravi de joie à ces paroles, se dépouilla de toutes ses armes et de tous ses autres vêtements, même de sa chemise, à l'exception de son large caleçon, et, se prosternant le buste demi-nu aux pieds de son oncle, il baisa ses genoux en le suppliant d'accepter tout ce qu'il possédait en reconnaissance de la promesse qu'il venait de lui faire.
Antar se releva dans sa majesté. « Abla, » dit le poëte, « voyant ainsi Antar debout, nu, et noir » comme un tronc d'ébène, et contemplant les cica- » trices des coups de lance et de sabre dont son » buste et ses bras étaient sillonnés, fut frappée de » stupeur et se prit à rire de joie en contemplant la » hauteur de la stature de son cousin. »
Antar, humilié du rire de son amante^ réfléchit un moment, puis il lui répondit par ces yers improvisés :
t La blanche et délicate ÂMa rit en voyant ma » couleur noire et la trace des fers de lance sûr mes » flancs. Tu ne rirais pas, ô Âbla 1 tu ne serais pas » émerveillée lorsque je suis entouré d'ennemis, si » tu voyais dans leur poitrine ma lance solide sur » laquelle le sang ruisselle en broderie de pourpre. » Je suis le lion du désert alors, et je m'étonne qu'à » l'heure du combat mon ennemi puisse voir mon » visage et survivre à son effroi ! »
^ On apporta à Antar d'autres vêtements, il s'en revêtit. Il passa ainsi neuf jours dans la tente àè son onde, mangeant, buvant et s'entretenant avec sa bien-àimée.
Le dixième jour, son oncle Malek, ayant interpellé Antar, lui demanda qudlles étaient ses intentions à l'égard de sa fille et quelle dot il prétendait lui donner en échange d'Abla.
« mon oncle I » répondit le jeune homme, « loin » de moi l'affront de mettre un prix à ce visage de » lumière, à cette taille de palmier, à cette perle de » l'Océan, à cette vierge enveloppée de sa pudeur ! » Dites-moi'vous-même ce que vous désirez, et ne » me demandez qu'une dot supérieure à ce que tous
» les rois et tous les guerriers de VArabie et de la » Perse seraient impuissants à lui donner ! » Malek lui demanda mille chamelles açéfyr, les plus rares et les plus estimées des Arabes . Antar les lui promit, chargées, de plus, de toutes les richesses de leurs maîtres ; puis il partit pensif de la tente de son oncle pour aller accomplir sa promesse et payer ainsi le prix d'Abla.
Il arriva le soir, accompagné seulement de slon frère Chéioub , devant une tente solitaire de poil de chèvre noire, autour de laquelle paissaient çà et là quelques chameaux maigres. Un vieillard sortit de la tente au bruit des pas de leurs chevaux. Sa taille était affaissée par le poids des jours ; le temps et les misères de la vie l'avaient décharné.
« Ce vieillard, » dit le poète en racontant cette rencontre, « marchait sur le dos de la terre, et sa » barbe descendait jusqu'à ses genoux. — « Pour- » quoi marches-tu ainsi courbé? » lui dis-je. Il » me répondit, en levant une main vers moi : — « Ma jeunesse s'est perdue sur la terre, et je me » baisse comme pour l'y chercher toujours ! »
Antar descendit de cheval à la porte de la tente. Son cheval Abjer était chargé du gibier qu'il avait tué en route. Le vieillard alluma du feu et prépara un repas; ils mangèrent et burent jusqu'à la nuit.
L'ermite ayant interrogé le guerrier sur le but de • son voyage , Antar lui raconta la promesse qu'il avait faite à son oncle.
— « Que Dieu maudisse ton oncle ! » répondit le vieillard , « car il a ourdi ta mort en exigeant de » toi une telle dot; ces chamelles ne se trouvent » que dans les terres du roi Moundhir, qui s'éten- » dent entre l'Arabie et la Perse, et dont les Per- » sans et les Arabes redoutent également la puis- » sance. Tu te jettes dans un feu dont la flamme ije » s'éteindra plus.
— « Il n'y a de force et de puissance qu'en » Dieu qui sait tout, » répliqua Ahtar consterné, mais persévérant dans son dessein. « Eh quoi ! j'au- » rais dit oui à mon oncle, et je lui dirais non ? » s'écria-t-il; « cela ne sera jamais, dussé-je servir de » pâture aux bêtes féroces I «
Il s'endormit sous la tente au vieillard, et le lendemain, à la première lueur du matin, Antar prit la route de l'Irak, province de la Perse", soumise au roi Moundhir. La description qu'il fait dans ses vers de la terre d'Irak révèle en lui le poëte descriptif du plus riche pinceau.
« Là, » dit-il, « s'offrirent à mes yeux des mai- » sons nombreuses et pleines comme des ruches, » de vastes prairies, des parterres éclatants de » fleurs, arrosés de sources jaillissantes ; des che- » vaux arabes au poil varié, bondissant çà et là dans » la plaine, comme des vagues de la mer au vent
' » du matin. Ils réjouissaient la contrée et faisaient 1 frémir les feuilles d'arhre par leur hennissement. 1 De jeunes chameaux s'offraient aussi à mes yeux » avec leurs mères, des dromadaires rapides comme » la poussière sous le vent, des esclayes, déjeunes » garçons, de jeunes filles noires aux cheTeux bou- » clés. Là s'ouvrait une vallée, la plus riante <{ue » les génies aient jamais embellie; l'eau y débordait »*de toutes parts, semblable à de l'aident Uquide ; » les parfums des herbes y répandaient l'odeur du » musc; des milliers d'oiseaux, bulbuls, meries, » passereaux, colombes à collier, perdrix, cailles, » tourterelles, chantaient daos les sillons ou exal* » taient sur les rameaux le nom de Dieu; les » épouses des paons y d^oyaient l'éclat de leur » robe, comme si le Créateur les eût habillées des » plus rayonnantes couleurs et eût versé sur » elles le corail et Thyacinthe 1 » {Trdductiaii de M. DugaX.)
Antar reconnut à ces signes de puissance et de richesse que le vieillard lui avait dit la vérité, et que ravir les troupeaux et les trésors d'un royaume si bien défendu était une entreprise au-dessus des forces d'un seul guerrier. Toutefois il ne perdit pas eonrage, et, voulant employer la ruse et la forée, il descendit de cheval, débrida Abjer, et envoya, son
frère Cbéioub, FUlysse de l'Arabie, sous les habits d'un esdave, pour se mëer aux esclaves qui gar^ daient ces troupeaux et pour obtenir d'eux, en causant sans affectation, des renseignements sur ces fameuses chamelles acéfyr qu'Antar voulait ramener en dot à Ahla.
Chéioub s'acquitta de sa mission avec son hahi*^ leté naturelle. Bien accueilli des esclaves du roi Moundhir, il mangea et il but avec eux; il se fit montrer les chamelles acéfyr ; il les reconnut, à la blancheur de leur poil, à l'ondulation de leurs bosses, à leur croupe grasse et arrondie, pour les merveilles des troupeaux. S'échappant ensuite pendant le sommeil des esckves, il rejoignit Antar et lui raconta ce qu'il avait vu :
« Jamais, » lui dit-il, « troupeaux ne furent si n bien défendus, et ton oncle nous a voués à une » mort certaine en nous jetant dans cette entre- » prise.
— « N'importe 1 » repartit Antar, « serre la sangle » d' Abjer, et couvre-moi de mon armure de mailles » de fer. »
n apparut akM*s , dit le poëte , monté sur son coursier, semblable à une forte tour.
C'était l'heure où les esclaves ramenaient les tro«tpeaux au pâturage dans la vallée. Chaque troupeau de mille chamelles était surveillé par dix esclaves. Ces esclaves, en passant, regardent à peine Antar et son frère , accoutumés qu'ils sont à voir sans
crainte des étrangers dans une terre où jamais un ravisseur n'avait impunément pénétré. Mais Antar, tirant son sabre du fourreau, et lançant son cheval Abjer, comme le nuage lance la foudre, sur le groupe de ces bergers confiants, les disperse, saisis d'étonnement et d'épouvante, choisit mille chamelles açéfyr, l'élite des dix mille chamelles du roi, et ordonne à dix esclaves couchés à terre de se relever et de conduire cette dépouille devant lui.
Le chef de ces esclaves, ayant ralUé une centaine de ces gardiens revenus de leur terreur, ose défendre les troupeaux du roi et s'avancer à la tête de ses compagnons sur le ravisseur ; Antar le frappe du tranchant de BOii sabre sur la nuque, et la lame res* sort par la gorge. « Honte à ta mère et à celle de » ton roi Moundhir I » lui crie le héros furieux. Antar et Chéioub font un long carnage de ces esclaves fidèles, et poussent devant eux le troupeau vers le désert.
Cependant le fils du roi Moundhir, Homan, guerrier intrépide, averti par les cris des bergers, raUie mille cavaliers et s'élance à la poursuite et à la vengeance. Antar se retourne et s'arrête au bruit du galop de leurs chevaux derrière lui, et, « se balan- » çant fièrement sur son cheval, » dit le poëme, le » sourire de l'orgueil et du défi sur les lèvres^ il les
ANTAIV. 313
» attend comme la terre altérée attend la première » pluie. »
Le cri terrible qu'il pousse épouvante les cavaliers et arrête les coursiers sur leurs jarrets.
— « Hé quoi I » s'écrie Homan indigné, en reprochant leur hésitation à ses cavaliers , « vous trem- » bleriez devant un misérable esclave noir? »
Un combat acharné s'engage et dure jusqu'à l'heure des ténèbres. Antar, épuisé d'une lutte sans cesse renaissante , jonche en vain autour de lui la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Son bras se fatigue. Abjer ploie sous son maître et s'abat, puis, se relevant et se faisant jour à travers les ennemis, s'enfuit dans le désert et laisse son maître renversé dans le sang.
Chéioub, qui contemplait à distance cette lutte, voyant tomber son frère Antar, s'élance de toute la vitesse de sa course vers le désert, échappe à ceux qui le poursuivent, et parvient seul à la porte d'une caverne creusée au flanc d'une montagne. Sur la porte de la caverne, un jeune homme, au teint brun et basané, regardait paître ses moutons et ses chèvres. Devant lui brûlait un petit feu où rôtissait un morceau de chevreau.
— « jeune homme, » lui crie Chéioub, « pro- » tége-moi, je me livre à toi, j'implore ton hospita- » lité. Ma mort est imminente, et ceux qui ont tué » mon frère vont m'atteindre.
— » Par le. ciel! lui répond le jeune homme, je
» te protégerai contre tous ceux qui mangent du » pain et boivent de Teau. Entre dans la caverne, » je me ferai tuer avant de te livrer* »
A peine le berger avait-il profnoncé ce généreux serment, que les cavaliers du roi Moundhir, poursoivant Ghéioub et l'ayant vu de loin se réfugier dans la caverne, arrivèrent et sommèrent le berger de leur livrer son hôte, que les mœurs du pays interdisaient de tner au foyer de son protecteur.
« Fais-le sortir, ou nous te tuons toî-mème, > dirent les cavaliers au pasteur.
— « Nobles Arabes, » leur répondit le bei^er, » ne violez pas la foi que j'ai jurée à ce fugHîf ; . » éloignez-vous de la porte de la caverne de qua^ » rante pas , afin que je sois en droit de lui reti- » rer ma protection, puis vous ferez ce que vous » voudrez ! — - Qu'il soit fait ainsi I » répondirent les guerriers, et ils s'éloignèrent de quarante pas delà caverne.
« Étranger, » dit le berger à Chéioub en rentrant alors dans la caverne, « tu as tout entendu, rien » ne peut racheter ta vie que la mienne; mais » j'aime mieux sacrifier ma vie que de manquer à » l'hospitalité que je t'ai jurée. Ote tes habits, » prends les miens, sors, et dis aux cavaliers : » L'étranger n'a pas voulu quitter son asile ; faites
» de lui ce que vous Tcmdrez;, je vous l'abandonne. » Pirâ^ quand tu les verrafi desoendre de leurs che- » vaux pour pénétrer dans la caverne, fuis à toutes » jambes entre ces rochers, et laisse-les se venger » sur moi de ta fuite 1 Voici mes aliments et mon » sac, prends ce bâton, et que la nuit te soit pro- » pi»! »
Cbéftouj» revêtit les habits du ber^r , prit le bâton dans sa maia et sortit de la caverne. Les ombres d^ la nuit dérobaient son visage ; il dit aux cavaliers ee qui avait été eonveno, et, s 'éloignant, il feignit de rassembler ses moutons pour les eha^er devant lui^ et disparut dans les rochers.
Lm eavaliers de Moundhir descendirent de leurs chevaux, entrèrent dans la caverne et en firent sortir le jeune homme, lis l'amenèrent pour le regarder à la lueur du feu^et reconnurent avec rage que c'était le berger sous les habits de Chéioub. « Mal- » heur à toi I lui dirent-ils en tirant leurs sabres* « Pourquoi noiks as4u trompés et t'exposes-tu à la » mort pour sauver un étranger,, le plus vil des » Arabes? — J'ai mieux aimé, » dit le berger résigné, « racheter de ma vie la sienne que je lui avais » juré de défeajjre I Faites de moi ce que vous vou- » dreiu )►
Les guerriers, pleins d'admiialioa pour cette
vertu, lui pardonnèrent et le louèrent. Ils le laissèrent s'éloigner, plein de gloire et digne de louanges étemelles.
Pendant cette fuite de son frère, Antar combattait encore à pied contre la nuée d'ennemis qui l'entouraient. La lassitude et non le glaive le jeta à la fin évanoui le visage contre terre. Saisi et garrotté de cordes par les cavaliers, il fut traîné dans la poussière aux pieds du fils du roi, Homan. Le visage mâle et menaçant du héros, son aspect effrayant, la grandeur de sa taille, la largeur de sa tête, étonnèrent le jeune prince. « Serrez plus fort » les liens, » dit-il aux gardes ; « attachez-le sur le » dos d'un cheval, et conduisons-le au roi, afin qu'il » décide lui-même de son sort 1
— « Qui es-tu? » lui dit-le roi, qui rentrait de la chasse entouré de ses courtisans.
— « Je suis un Arabe de la tribu d'Abs, » répondit Antar.
— « Es-tu de la race de leurs nobles ou de leurs » esclaves? » poursuivit le roi.
— « Prince, » repartit Antar, « pour les hommes » généreux, la noblesse, c'est le choc des lances, » le silflement des flèches, les coups de sabre sur » les cuirasses, la patience sur les champs de » bataille. Je suis le médecin de la tribu d'Abs
» quand elle est malade, son protecteur quand elle » est menacée, le défenseur de ses femmes quand » elle est en fuite, son héros quand elle s'enor- » gueillit de sa gloire, et son sabre quand elle vole » au combat. »
Le roi, étonné de cette 'poésie et de cette éloquence dans la bouche d'un esclave noir, lui demanda qui l'avait poussé à venir ravager ses terres et enlever ses chamelles. Antar lui avoua que c'était son amour pour sa cousine Abla et l'astucieuse exigence de son'oncle Malek, qui avait mis ce prix à sa fille. Le roi s'étonna qu'avec tant de courage, d'éloquence, de poésie et d'élévation de sentiment dans l'âme, il se fût ainsi exposé à sa perte pour une petite fille arabe.
« mon maître! » répliqua Antar au roi, «.c'est » l'amour qui pousse J'homme à monter à cheval » sur le danger ; c'est à cause de lui que les têtes » des braves roulent dans la poussière. 11 ne récom- » pense que les amants qui ont goûté l'amertume » de l'absence après les délices du retour, et qui » ont veillé de longues nuits. Le malheur n'arrive » en tout lieu que du regard lancé des bords d'un » voile de femme. »
Un grand bruit et un grand tumulte interrompirent cet entretien. On vint annoncer au roi Moundhir qu'un hon plus grand qu'un taureau, provoqué par ses chasseurs, venait de s'élancer sur sa suite et semait le carnage et la mort sur ses pas.
« roi r » dit Àutar, « . ordonnez à vos comjpa^ » gaooB de me Uûsser »eul contre ce Ikm ; s'il me » tue, vous aurez été veugé, car j'ai tué moi-mâme » un grand nombre da vos guerrier» et de yob » esclaves ; si je le tue, récompensez-moi en xne » rendant la vie et la liberté I Mais ne déliez que » mes mains et laissez à mes pieds leurs entra¥W; » car ou je tuerai l'animal, ou je n'aurai paA h » désert pour fuir devant lui. »
Le lion succomba. Antar ne jeta en le terrassant qu'un cri de triomphe : » Je suis toujours l'aiMut » d'Abla 1 » Puis, entonnant un ehant de victoire entremêlé de plaintes sur son sort, il raconte en vers héroïques son infortune, sa défaite et sa ea{h tivité :
a J'ai été amené devant un roi généreux, » disent Les dernières strophes de ce chant. « J'ai combattu » un lion amer au regard, rude au combat ;
9 Sa face avait la largeur d'un bouclier, et ses » prunelles lançaient des étincelles comme un feu » de nuit ;
» Je l'ai fendu d'un seul coup avec mon sabre, » en allant à lui , les pieds entravés dans mes » liens;
» J'ai espéré que le roi m'accorderait en récom- » pense la dot d'Abla exigée par mon oncle, les » chamelles açéfyr... »
« — Par le firmament 1 » se dit le roi en écoutant et en admirant cet esclave, « ce noir est la merveille
ÀNTAR. 319
• des temps et l'unique du moude I U réunit Thé- » roïsme à l'éloquence et Taudaee à la constance » dans les choses difficiles, et qui font la stupeur » des hommes ordinaires^ si je puis me l'attacher, » je ferai yoir par lui la supériiHÎté des Arabes de » ma race sur les Persans du roi Chosroès, dont je « suis, le tributaire. » Puis, se tournant vers ses gardes : « Retenez ce noir prisonnier à ma efmr,.i leur dit*il^ « car la terre n'a pas son pareil, et il B pokurra un jour glorifier la main qui l'épar^e. t Ântar lut Fobjet de tous les égards compatibles avec la captiTité.
Peu de temps après, le roi Moundhir, ayant été porter son tribut à Chosroès lig grand roi de Perse, fut invité à un festin par ce monarque. Les courtisans de Chosroôs, voulant se irailler de la simplicité de ee roi des pasteurs, firent servir à la table du monarque deux corbeilles de dattes parfaitement 'semblables en apparence. Mais les ^ttes servies devant le roi et ses courtisans étaient désossées, et on en avait remplacé le noyau par des pistaches et du miel; celles qui étaient servies devant Moundhir étaient des dattes véritables dont la chair enveloppait le noyau. Le roi Moundhir, voyM)t Chosroès et ses courtisans manger ces dattes feintes sans rejeter le noyau^ crut, par res-
pect, devoir imiter son suzerain : il mangea le noyau avec les dattes. Chosroès et ses courtisans éclatèrent de rire. Moundhir en demanda la cause; ils lui avouèrent leur supercherie. L'hôte outragé affecta de rire lui-même de son erreur, mais il se retira profondément irrité de Tabus que son suzerain avait fait de sa naïve crédulité, et méditant la vengeance. De retour dans son pays montagneux, il écrivit une lettre de plainte et de défi au roi de Perse pour lui reprocher cet outrage. Le roi envoya une armée pour soumettre Moundhir. A l'approche de cette armée persane, Moundhir rentra en luimême. « Je vois, » dit-il, « que ma lettre a oflfensé » Chosroès ; mes paroles n'étaient pas conve- » nables. Les légèretés de la langue sont les cala- » mités de l'homme. »
Un satrape nonipié Kosrouân, ennemi du roi Moundhir, et qui aspirait à posséder ses États, commandait l'armée du roi de Perse. Vainqueur des Arabes de Moundhir dans une première bataille, il fit le siège de la ville d'Hira, capitale et dernier refuge du vaincu. Moundhir, réduit à l'extrémité, appela ses fils et ses guerriers à un grand conseil de guerre. On résolut de faire une sortie désespérée le sabre à la main, d'entourer les femmes, les enfants et les trésors d'un rempart d'acier, et de se réfugier dans le désert pour aller demander asile, secours et vengeance aux Arabes cultivateurs. En apprenant cette résolution d'ex-
patrier son peuple, les esclaves de la cour du roi qui gardaient Antar se jetèrent aux pieds de leur maître : ^
« père 1 » lui dirent-ils, « le guerrier captif de » la tribu d'Abs, qui est enfermé sous notre garde, » ayant entendu ce matin le tumulte de la ville » et nous ayant interrogés sur la cause de ce bruit, » nous lui avons appris ce qui se passait autour des » murs. — Conduisez-moi au roi, nous a-t-il dit, » je lui révélera le moyen de détruire ses ennemis » fussentrils aussi nombreux que les grains de *)) sable du désiert. »
Antar parut devant le roi.
« Par le ciel I » dit-il, « mon foie a failli éclater » de colère et de honte quand j'ai appris que des » Arabes allaient fuir devant ces chiens de Per- » sans I Les Arabes, » continua-t-il, « sont patients D dans le combat et meurent sous le sabot des che- » vaux ; mais ils ne supportent pas la honte en sau- » vaut leur vie par la fuite. Promettez-moi la dot ' » de la fille de mon oncle ; faites-moi rendre mon » sabre, mon cheval Abjer, ma cuirasse de combat, » prêtez-moi mille cavaliers de votre armée pour » exécuter la manœuvre que je leur commanderai, » et vous verrez ce que deviendront vos ennemis. »
Le roi, confiant dans le bras de son captif, consentit à tout et rappela ses guerriers aux armes. Antar chanta son chant de guerre :
« Je plongerai, » dit-il, « dans le nuage de pous-
» eière jusqu'à ce que je rencontre ce satrape Ko&- » rouan, et je lui ferai boire la coupe de la morll » Il goûtera sur le tranchant de mon sabi^ une » boisson après laquelle il ne goûtera plus celle de » l'eau I »
Après avoir chanté ces vers : « Pour tes yeux , » ô Abla I » s'écria-t*il ; et il fondit sur les Persaas. Sa lance, dit le poëte, était comme le destin : elle raccourcissait les vies.
$on exemple rendit rintréj^dité aux mille eata- Hers de Moundhir . Ils firent reculer les Persans loin des murailles de la ville. Kosrouân, campé a l'arrière-garde , apprit par les fuyardâ la déroute des siens devant un cavaUer noir plus imp^ueux, disaient-ils, que le Simoun. Il jura de le combattre lui-même le lendemain et de laver dans son sang la honte de sa défaite. ^
Le roi Moundhir, de son côté, alla à la rencontre d'Antar, le fit entrer dans sa tente et natfmger avec lui. « Si je savais, » dit le roi au jeune vainqueur des Persans, « que ce fût un bonheur pour toi de » rester dans notre pays, j'enverrais vers Abla )» pour qu'on Tamenât de gré ou de force ; Eiaia je » crains que ton cœur ne soupire pour ton pays et » pour tes tentes.
— « O mon maître, » répondit Ajutar, » je n'ai » pas le courage de rester ici, chaque jour passe » sur moi avec le poids de mille années ; eepen- » dant, dussé-je mourir de mon amcmr et fondre
» à l'ardeur de mes souvenirs et de mes regrets, jt » ne partirai pas que vous ne soyez vengé de Kos- » rouan. »
Il passèrent ainsi la nuit à s'entretenir de la bataille du lendemain sous la tente, pendant que le» fils du roi veillaient à la sûreté du camp des Arabes.
Kosrouân jurait, de son côté, à ses chefs qu'il tuerait le lendemain ce génie invincible sous la figure d'un noir, et il s'endormait dans la certitude de son triomphe.
A l'aube du jour, un guerrier, dit le poëmè, sortit des rangs de l'armée des Arabes et s'avança dans l'espace vide qui la séparait des Persans. H était emmaillotté dans son armure de fer; un sabre pendait à sa ceinture ; sa main tenait une longue lance. Il montait une jmnent au poil jaune comme de l'or reluisant au soleil, telle qu'on n'en avait jamais regardé ; ses nerfs étaient solides ; sa 'queue ti^afnante traçait tm sillon dans la poussière; c'était la gloire des coursiers arabes, le vent qui court,, l'éclair qui brille, l'orage qui verse. Le guerrier qu'elle portait la faisait courir et bondir çà et là dans la plaine pour évaporer son feu et calmer sott impatience. Les Persans de la veille, épouvantés, le reconnurent : c'était Antar, fils de Schédad. Sa jument sortait des haras du rw Moundhir, qui la ïuî
avait prêtée, parce qu'Abjer, fatigué et blessé dans la journée précédente, avait besoin de repos. Antar, ayant trouvé cette jument ferme de cœur et ardente au combat, galopait, sa lance à la main, en défiant Kosrouân dans ses vers.
Kosrouân, insulté, s'élança sur un cheval persan, à la bouche fine, qui devinait la pensée dans la main de son maître. 11 était couvert d'une cuirasse de mailles aussi étroites que les yeux des sauterelles. Des javelots résonnaient sur sa cuisse, des flèches dans son carquois , une masse d'armes à pointe de fer pesait à peine comme une plume dans sa main .droite.
Les deux guerriers fon'dirent l'un sur l'autre ; une vague dépoussière, soulevée par les sabots de leurs chevaux entre-choqués, les déroba aux regards des deux armées. On n'entendait que les coups, sans voir la lutte, comme deux tonnerres dans un même nuage. Kosrouân sortit enfin de ce tourbillon, poursuivant Antar de ses javelots, que l'Arabe parait et détournait avec sa lance. A la fin, le Persan, ayant épié un mouvement d' Antar qui laissait son- front à découvert, lui lança sa lourde massue dont le poids écrasait déjà dans sa pensée l'homme et le cheval ; mais Antar , galopant au devant du coup , reçoit la massue dans sa large main, la saisit, la fait tournoyer avec ses chaînes comme l'enfant fait d'une fronde, et, la lançant de toute sa force sur Kosrouân, rétend les côtes brisées et sans souffle sur la pous-
sière. 11 était mort sans avoir senti le goût de la mortl
A cette chute du plus invincible de leurs guerriers et de leur satrape, les Persans fuient, poursuivis et immolés par les Arabes. Un seul homme a décidé de la victoire. Le nom d'Antar est dans tous les cœurs. Il revient en triomphe à la tête des guerriers de Moundhir. Le sang est figé sur son armure.
Moundhir l'accueillit comme le salut, lui donna les mille chamelles , envoya un ambassadeur à la tribu d'Ais pour amener Abla à son héros et pour célébrer les noces dans s^ capitale. 11 exigea seulement qu'Antar ne quittât pas ses États jusqu'à ce qu'il eût obtenu le pardon et la réconciliation avec Chosroès, son souverain ; il se repentait de l'avoir offensé. L'occasion de cette réconciliation se présenta bientôt.
Un guerrier romam, auquel le poëte arabe donne le nom barbare de Bathramouth> était arrivé à la cour de Chosroès pour soumrettre l'empire persan à la foi du Christ, qui commençait à cette époque à se répandre en Orient. Ce Bathramouth, moitié apôtre, moitié soldat, accomplissait à la cpur de Perse des prodiges de force et d'adresse sous les armes, qui humiliaient les guerriers de Chosroès. Soixante fois vainqueur des plus fameux cavaliers persans dans des combats singuliers devant le roi de Perse, Bathramoufh défiait en vain à de nouvelles épreuves tous les héros de l'Iram et del'Arabie. Un sage vizir,
âgé de plus d'un siècle , conseille à Chosrods de m réconcilier avec son ancien ami le roi Moundhir et de l'appeler à sa coht avec cent des plus intrépides cavaliers du désert, parmi lesquels Bathramovtk trouvera peut^tre un rival digne de lui, et l'homiew de la couronne un vengeur.
Moundhir arrive ; ilamtee Ântar monté sur Ab}er.
Après cinq keures de combat acharné dans la liée, Antar immole Bathramouth. La Perse ferioraphe des Romains par te bras d'un esclave Ronr. Le rei CSiosroès lui donne les richesses du vaincu, et TadftMrt à ses festins avant de congédier Moundhir. Le lusce efféminé de la table des Perses étonne le sobre ArdOe du déserta
• maître, » dit-il au roi Moundhir, « ces mets » nombreux et variés, les rois de Perse en mangent- » ils tous les jours, ou bien sont-ce là des déliées » qu'ils se donnent à des fêtes fixes tie l'année ? car j e » ne vois pas ici de la chair de chameau, et cee ali- » ments légers ne sont bons que pour des enfants . »
Moundhir le fait rougir de sa simpticité et de son ignorance.
Il mangea^ce qui était servi devant les convives ; les coupes circulèrent pleines de vins aussi vieux que le monde. Des esclaves grecques, dépouillée de Bathramouth, versaient la liqueur et présentaient les coupes. Elles étaient vêtues de robes de diverses couleurs, et ressemblaient à des pleines lunes qui se lè^^nt. Elles avaient appris qu'Antarétaèl désor-
mais leur maître ; elles s'approchaient respectueusement de lui pour le servir et prévenaient ses moindres désirs, quand il se levait ou s'asseyait, épiant ses pensées dans ses yeux. Mais Antar ne se tournait jamais vers ces belles esclaves. L'amour d' Abla possédait seul son cœur.
« Pourquoi, » lui disait le roi Moundhir lorsque les rêves du vin jouaient déjà dans son esprit et que les coupes répétées troublaient son cœur, • pourquoi » ne prends-tu pas plaisir à tes belles esclaves, et » pourquoi ton co^ir ne se remplit-il pas de ton » élévation et de ta gloire ? Songes-tu à un rang » plus élevé, et imagines-tu dans ton pays quelque » chose de plus splendide que cette nuit de magni- » -ficence? Laisse là tes tristes pensées, et prends » du moment ce qui est bon; car tu es aujourd'hui » monté au rang des rois, et, si les honmies puissants » de ta tribu pouvaient te voir en ce moment, ils » envieraient ton sort* »
Antar, en écoutant ces paroles, soupira, et des larmes mal retenues coulèrent sur ses joues au souvenir de sa patrie.
« Par votre tête vénérée, » répondit-il au roi, » ces faveurs n'ont à mes yeux ni valeur ni charme ; » car mon cœur et ma pensée sont dans un autre » pays que celui^^i, et vous save7 que la patrie a » la meilleure part dans les cœurs , surtout qufiad » l'homme y a laissé une amaate ; éloigné d'elle, il » attend que son fantôme vienne le visiter dans son
» sommeil, ou que la brise de son pays souffle yers
• lui! »
Puis, s'exaltant à l'image d'Abla, il chanta ces vers:
« La fraîcheur de la brise matinale, qui souffle » de l'Yémen, lorsque je respire son haleine aro- » matique, est plus voluptueuse pour moi que ces » perles, ces merveilles, ces trésors entassés sous » mes mains. Et l'empire du roi Chosroès ne me » tente point, quand l'image de ma bien-aimée » s'est effacée de mes yeux! »
« Demande-moi ce que tu voudras, » répondit le roi, « et tout ce qui brille le plus à tes yeux parmi » les merveilles de mon empire, je jure de te l'ac- » corder en récompense du service que tu m'as » rendu en sauvant l'honneur de l'Arabie et de la » Perse contre ce champion des Romains. »
Antar demanda au roi Chosroès la couronne de pierreries qui brillait sur sa tête, pour qu'Abla en fût couronnée par lui le jour de ses noces et dormît sous le diadème à côté de lui. Le roi y ajouta un escabeau, sorte de trône portatif, où les femmes arabes d'un haut rang s'asseyaient en descendant de leur chameau. Les fêtes, les chasses, les luttes continuèrent pendant plusieurs jours, après lesquelles Antar prit congé du roi de Perse, et repartit avec
le bon roi Moundhir pour prendre les mille chamelles açéfyr dont ce protecteur lui avait fait présent, et pour les conduire à son oncle Malek. Ces chamelles étaient en outre chargées des trésors conquis par Antar sur ses ennemis, de la couronne et du trône du roi de Perse pour Abla. Le roi Moundhir y avait ajouté cinquante chevaux de main magnifiquement équipés, cent jeunes filles esclaves, et cinquante esclaves mâles choisis parmi les plus robustes et les plus beaux de ses montagnes.
Antar partit suivi de ce cortège pour le désert, ses esclaves poussant devant lui les chamelles et les chameaux chargés de richesses. Il était ivre de joie de son bonheur et de ses triomphes. Mais l'excès de son impatience de revoir Abla et la langueur de son amour pour elle le rendaient malade ; il aspirait péniblement la brise qui venait des montagnes de TYémen, ne songeant qu'au bonheur de reparaître dans cette prospérité aux regards de sa tribu et d'éblouir Abla de sa splendeur, de sa gloire et du récit de ses exploits. Le bruit de sa mort, semé par Chéioub, son frère, avait brisé le cœur d'Abla. Elle retrouva la vie et la beauté en revoyant le visage d'Antar.
Malek, son oncle, vaincu par ce retour triomphal, lui accorda sa fille. L'esclave noir, enrichi des dons
de Maondhir et de Chosroèâ, devint le pluB puifleant et le pluB opuknt des Arabes de la tribu d'Aba. Im aimées s'écoulèrent dans la paix, dans la guerre, dans de nouveaux exploits et dans une constante félicité auprès de la belle Abla, enviée de toutes les femmes de l'Hedjaz et de l'Yémen.
Nous passoïis sur ces années monotones de la vie d'Antar pour arriver à la mort du héros, un des plus beaux chants lyriques de toutes les langues.
Dans le cours de ses exploits comme chef de sa tribu, Antar avait vaincu un de ses ennemis nmnmé Djézar, et, pour le punir de ses agressions contre son peuple, il Tavait privé de la lumière du jour en faisant passer un sabre rouge devant ses yeux; puis il lui avait laissé la vie, la liberté et mèoÈB le rang suprême dans sa tribu.
« Depuis ce temps, » dit le poëte continuateur du poëme, qui raconte dans la même langue le chairt funèbre et la nK>rt hérmque d'Antar (nous empruntons pour ce chant la savante et pittoresque traduction de M. Caussin dePerceval), « depuis ce temps, » Djézar, fils de Djaber, méditait silencieusement » sa vengeance. Quoique ses yeux fussent privés de » la lumière, il n'avait rien perdu de son adresse » à tirer des flèches. Son oreille, exercée à suivre » les mouvements des bêtes féroces sur le bruit de
» kurs pas, suffisait à guider sa main ; jamais le » trait ne manquait le but. Sa haine, toujours » attentive, écoutait avidement les nouvelles que » la renommée répandait sur son ennemi . Il apprend » qu'Antar, après une expéditi(m lointaine et heu- » reuse contre les frontières de Perse, revient dans » l'Yémen, chargé d'autant de gloire et de trésors » qu'il en a raj^rté autrefois de la cour de Chos- » roès, et qu'il doit passer dans le désert voiain de » s(Hi campement. »
A ce récit, Djézar pleure d'envie et de rage. Il appelle Nedjim, son esclave fidèle. |
« Dix ans sont écoulés, » lui dit-il, « depuis qu'un » fer brûlant a ravi par l'ordre d'Antar la lumière » à mes yeux, et je ne suis pas vengé encore I Msis » enfin le moment est venu d'éteindre dans son sang » le feu qui brûle mon cœur. Antar est campé, dit- « on, aux bwds de l'Euphrate. C'est là que je veux » aller le chercher. Je vivrai caché dans les roseaux » du fleuve jusqu'à ce que le ciel hvresa vie âmes » coups. »
Djézar ordonne à son esclave de lui amener sa chamelle qui atteint l'autruche à la course , il s'arme de son carquois de flèches empoisonnées. Nedjim fait agenouiller la chamelle, aide son maître à monter sur son dos, et prend la corde du Ucou de l'animal pour dirtger ses pas vers le Ut éloigné de l'Euphrate. Le guerrier aveugle remplissait le désert de ses menaces et de ses mugissements.
Après un long jour de marche à travers l'espace sans eau, Djézar et son esclave arrivent aux bords de TEuphrate, dont le cours est tracé par la verdure des arbres et des herbes de son lit.
, « Que vois-tu sur l'autre bord? » demande Djézar à son esclave.
Nedjim jette un regard sur l'autre bord. Il voit des tentes richement décorées, de nombreux troupeaux, dei^ chameaux errants par groupes dans la plaine, des lances plantées en terre aux portes des tentes, des chevaux harnachés attachés par les pieds devant l'habitation de leurs maîtres. Une tente plus éclatante et plus élevée que les autres était dressée à peu de distance du fleuve. Devant la porte s'élève comme un mât une longue lance d'acier, auprès de laquelle est un cheval plus noir que l'ébène. Nedjim reconnaît le noble coursier d'Antar, le célèbre Abjer, et sa lance terrible. Il fait arrêter la chamelle de son maître derrière des arbustes et des joncs qui les dérobent à tous les yeux, et il attend l'heure des ténèbres.
Quand la nuit eut couvert de ses ombres les deux rives de l'Euphrate :
« Quittons ces Ueux, » dit Djézar l'aveugle à son esclave ; « les voix que j'entends de l'autre côté me 1» semblent trop éloignées pour la portée de mes
» flèches. Rapproche-moi du bord; mon cœur me » dit qu'un coup illustre va immortaliser mon nom » et ma vengeance. »
Nedjim prend l'aveugle par la main, le rapproche de Teau, le fait asseoir sur la rive en face de la tente d'Antar, et lui donne son arc et son carquois. Djézar choisit la plus acérée de ses flèches, la place sur la corde, et, l'oreille attentive, il attend l'heure de la vengeance.
Cependant Antar, dans les bras d'Abla son épouse chérie, pour laquelle dix années de possession n'avaient pas allangui son amour, oubliait sous sa tente ses fatigues et ses exploits, quand les aboiements lugubres des chiens, fidèles gardiens du camp, viennent jeter dans son âme une inquiétude prophétique.
11 se lève et sort de sa tente. Le ciel était sombre et nuageux. 11 erre à tâtons dans les ténèbres. La voix plus animée des chiens l'attire au bord du fleuve. Poussé par son destin, il s'avance jusqu'au Ut de l'eau, et, soupçonnant la présence de quelque étranger sur l'autre bord, "il appelle à haute voix son frère pour l'envoyer reconnaître le rivage opposé.
A peine sa voix retentissante a-t-elle résonné dans le lit creux du vallon de l'Euphrate, répercutée par les rochers des montagnes, qu'une flèche lui perce le flanc droit et pénètre jusqu'à ses entrailles. Aucun cri, aucun gémissement indigne
d'un héros n'échappe à sa douleur. 11 arrache le fer d'une main ferme :
« Traître, qui n'as pas osé m'atUquer à la darté » du jour, » dit-il d'une voix forte à son inviaible ennemi, « tu n'échapperas pas à ma vengeance, tu » ne jouiras pas du fruit de ta perfidie. »
A cette voix, qui lui fait croire que sa flèche a manqué son but, l'aveugle Djézar, frappé de terreur à l'idée de la vengeance d'Antar, s'évanouit sur le rivage, et son esclave, le croyant mort, s'epfuit sur la chamelle, en abandonnant son maître inanimé sur le rivage. Le frère d'Antar traverse le fleuve à la nage, se heurte contre un corps qu'il prend pour un cadavre, et le rapporte sur ses épaules avec l'arc et les flèches au camp.
Antar, étendu dans sa tente au milieu de ses amis consternés, soufErait d'horribles tortures ; k tendre Ablaétanchait son sang, en arrosant la blessure de ses larmes.
On apporte le corps du meurtrier, l'arc et les flèches dans la tente. Antar reconnaît le visage mutilé de son ennemi ; il ne doute plus que la flèche partie d'une telle main ne soit empoisonnée. L'espérance abandonne son cceur, la nK)rt se présente inévitable à ses yeux.
« Fils de mon oncle I » lui dit tendremeai AbU,
» pourquoi renoncer à Tespoir? Une légère Wes- » sure de flèche doit-elle alarmer celui qui a sup- » porté sans crainte tant de sabres et de lances » dont les blessures couvrent son corps ? »
— « Abla, » répond Antar, « ma vie est comptée. » Regarde les traits de ce visage, c'est Djézar : la » flèche du traître est empoisonnée I »
A ces mots, Abla remplit la nuit de ses sanglots, elle déchire ses vêtements, elle arrache ses longs cheve»x, et ramassé de la poussière qu'elle répand sur sa tête. Tontes tes femmes dti camp répondent à ses gémissements.
« Chère épouse, » dit Antar à Abla, « qui défen- » dra ton hcmneur et ta vie après la mort d' Antar, » dans ce long voyage qu'il te reste à faire à tra- » vers nos ennemis avant d'atteindre le pays de ton » père ? Un second époux, un autre moi*même peut » seul t'éviter les horreurs de l'esclavage. De tous » les guerriers du désert, Zéid et Amnem sont ceux » dômt le courage protégera le mieux ta vie et ta » liberté : choisis l'un des deux, et va lui promettre » ta main. »^
Abla ne répondit que par ses larmes à une pensée qui lui faisait horreur.
« Pour retourner vers la terre <[u'babitent le« » enfants d'Abs, pour assurer ton passage à travers » le désert qui t'en sépare, revêts-toi de mes armes » et monte mon coursier Abjer. Sous ce déguise- » mentf qui fei*a croire aux yeux de nos ennemis
» que j'existe encore , ne crains pas d'être atta- » quée. Ne réponds rien à ceux qui te salueront » sur ta route : la vue des armes et du cheval » d'Antar suffira pour intimider les plus hardis. »
Àntar, après ces paroles, ordonne le départ. On abat les tentes, on les plie, on les charge sur les chameaux. Abla, inondée de ses larmes, se laisse, par obéissance, reyètir de l'armure pesante d'Antar. Ceinte de son sabre, tenant dans sa main sa limce droite, elle monte son coursier Abjer, tandis que les esclaves couchent Antar expirant dans la litière où Abla avait coutume de se placer dans les temps plus heureux, quand elle traversait, comme une reine, le désert.
A peine avaient-ils perdu de vue les bords verdoyants de TEuphrate pour s'enfoncer dans l'immensité du désert, qu'ils aperçurent au loin des tentes semblables à des points sombres sur l'horizon ou à une frange noire du manteau azuré des cieux. C'était une tribu nombreuse et puissante. Trois cents cavaliers s'en détachent pour venir. fondre sur la caravane. Mais, en approchant, ils reconnaissent la litière et le cheval. « C'est Antar et » Abla, » se disent-ils à voix basse les uns aux autres. « Voilà ses armes, son cheval Abjer et la ») magnifique litière d'Abla. Retournons à nos
» tentes, et ne nous exposons pas à la colère de ces » invincibles guerriers. »
Déjà ils tournaient bride, quand un vieux cheik, plus réfléchi et plus pénétrant que les jeunes gens :
« Mes cousins, » leur dit-il , « c'est bien là en » effet la lance d'Antar, c'est bien son casque, son » armure et son coursier, dont la couleur ressemble » à une nuit noire ; mais ce n'est ni sa taille élevée » ni sa mâle attitude. C'est la taille et le maintien » d'une femme timide , affaissée sous le poids du » fer qui froisse ses membres délicats. Croyez-en » mes soupçons, Antar est mort, ou bien une » maladie mortelle l'empêche de monter à cheval, » et ce faux guerrier que porte Abjer , c'est Abla » qui se sera revêtue des armes de son mari pour » nous intimider , pendant que le véritable Antar » est peut-être couché mourant dans la htière des » femmes. »
Les cavaliers, reconnaissant quelque chose de vrai dans les paroles du vieillard , reviennent sur leurs pas et suivent à distance la caravane, sans oser l'attaquer encore.
Cependant la main féminine d'Abla fléchissait sous le poids de la lance de fer ; elle est obligée de la remettre au frère de son mari, qui marchait à côlé" d'elle. Bientôt, lorsque le soleil, parvenu à la
a38 VIE DES GRANDS HOMMES.
mintîé de 8<xi cours, eut embrasé le sable du désert, Abla, épuisée d'angoisse et de fatigue, souleva la ^vifflàre de son casque pour essorfw la sueur qui baignait s<m froot. Les yeux des Arabes ennenus qui répkdent entrevirent la blancheur de sen image . « Ce n'est pas le noir I » s'éerièrent-îls, et ils fondirent de toute la TÎtesse de leurs chef aux sur les tipaces de la petite troupe d'Antar.
Au galop de leurs cheyaux derrière tui, aux hennissem^its de leur monture, à la Yoix d'AMa qui l'appelle, Antar, qui reposait denû-mcHi dans lalitière, se soulèye, montre sa tète entre les^rideanx^ et pousse pour la dernière f(Hs son cri terriMe de guerre qui fait rétrécir les coeurs dans les^ poitrines. A ce cri, connu du désert tout entier, les crins <les cheyaux se hérissent ; les cheyaux emportent leurs cavaliers glacés d'effrc».
a Malheur à nous ! » se disent les Arabes ennemis d'Abs, « Antar respire encore! c'est un piège » qu'il nous a tendu ; il a voulu connaître quelle » serait la tribu assez hardie pour ambitionner après » lui la conquête de son épouse ^ de ses biens. »
Un petit nombre seulement, toujours confiants dans la voix du vieux cheik, continuent à suivre de loin la caravane.
Ântâr, malgré sa faiblesse, replace Abla dans la litière et remonte sur Abjer, couvert de ses armes ; il marche lentement à côté d'elle.
A la fin du jour, ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée du territoire de la tribu d'Abs. Cette gorge se nommait la Vallée des Gazelles. Entourée de montagnes inaccessibles^ on n'y pénétrait du qôté du désert que par une issue étroite et tortueuse où trois cavaliers pouvaient à peine marcher de front. Antar, s'arrètant à l'ouverture de ce défilé , fit entrer d'abord les troupeaux, les esclaves et la chamelle qui portait la litière de sa chère Abla. Quand )a caravane entière fut en sûreté dans la vallée, il revint se placer seul en sentinelle à l'extrémité du défilé, en face de la plaine et des Arabes qui le suivaient de loin. A ce moment, ses tortures augmentent, ses entrailles se décliirent, chaque pas de son coursier lui fait éprouver des suppUces pareils au feu des enfers. La mort envahit ses membres et respecte son âme intrépide. Il fait face aux Arabes, il arrête Abjer, il plante sa lance en terre par la pointe, et, s'appuyant sur le bois comme un guerrier au repos qui laisse respirer son cheval, il demeure immobile à l'entrée du défilé.
A cet aspect^ les trente guerriers qui ayaient suivi jusque-là les traces de sa caravane s'airétent euxmêmes, hésitant, à quelques centaines de pas du héros.
« Antar, » se disent-ils entre eux, « s'est aperçu » que nous suivions sa marche ; il nous attend là B pour nous exterminer tous ; profitons des ombres » de la nuit qui tombe, pour échapper à son sabre » et pour rejoindre nos frères !»
Mais le vieux cheik, persistant dans sa pensée, les retient encore.
« Mes cousins, » leur dit-il à voîx basse , « n'é- » coûtez pas ces conseils de la peur. L'immobiUté » d' Antar est le sommeil de la mort. Hé quoi! ne » connaissez-vous pas son courage impétueux ? An- » tar a-t-il jamais attendu son ennemi? S'il était » vivant, ne fondrait-il pas sur nous comme le » vautour sur sa proie? Avancez donc hardiment, » ou, si vous refusez de risquer vos vies contre son » glaive, du moins restez ici jusqu'à ce que l'aurore » vienne éclairer vos soupçons. »
A demi persuadés par le vieillard, les trente cavaliers se décident à rester où ils sont; mais, tou-
jours inquiets et alarmés au moindre tourbillon de poussière que le vent soulève autour des pieds d'Abjer, ils passent la nuit entière à cheval, sans permettre à leurs yeux de se fermer au sommeil.
Enfin le jour commença à blanchir le ciel et à éclaircir les ombres qui couvraient le désert. Antar est toujours dans la même attitude à l'entrée du défilé; son coursier docile à sa pensée, même après lui, est immobile comme son maître.
A cette étrange apparition, les guerriers étonnés se consultent longtemps avant de prendre une résolution. Toutes les apparences leur disent au cœur qu'Antar a cessé de vivre; et cependant aucun d'eux n'ose s'avancer pour s'en assurer, tant est forte l'habitude de la terreur que ce héros leur inspire !•. . . Le vieux cheik veut se convaincre lui-même et les convaincre par une épreuve avant de fuir ou <}*avancer. Il descend de sa jument, lui lâche la bride, et, la piquant sur la croupe de la pointe de sa lance, il la chasse vers l'entrée du défilé. A peine la jument a-t-elle atteint dans sa course les bords du désert voisin de la gorge, qu^ l'ardent étalon Abjer, respirant ses miasmes, s'élance en hennissant sur les traces de la jument sans cavalier. Au premier bond du coursier, Antar, soutenu seulement par le bois de sa lance qui se dérobe sous hii, tombe comme une tour, et le bruit de ses armes retentit dans le défilé.
A cette chute, à ce bruit d'un corps inanimé
tombant sur la taire, les trente esmimta volent autour du eadavre étendu aux pîeda de lenrajehevaux. Il8 s'étonnent de vtfir couché «aas mouveoiemt sur la poussière celui qui faisait trembler l'Arabie. Ils ne peuvent se lasser de mesurer dea jwx ses , membres et sa stature ooloasale. fluenonçaat à attaquer la caravane d'Abla, à qui la rase d'Antar mourant avait donné une nuit entî^ pour atteiii^ les tentes de la trsbu d'Aba^ les guerriera ae cour tentent de dépouiller le hâros de ses armes pour les emporter à leur tribu comme un trophée conquis fiur la mort. En vain iia s'efforcent de s'empomr de son coursier. Le fidèle et superbe Abjw^ apvès avoir flairé son maître mort, sent qu^il n'aurait phis désormais de cavalier digue de lui : plus rapide que l'éclair, il leur échappe, disparaît à lews yeux, (^ s'enfonce pour toujours dans la liberté du désort.
On dit que le vieux cheik, attendri mjst la aort d'un héros qu'avaient iUustré tant d'exploits, plenra •ur son cadavre, le recouvrit de sable et lui adreeaa ^ ces paroles : « Gloire à toi^ brave guerrier^ qui » pendant ta vie as été le défenseur de ta tribu^ et n qui même après ta mort as sauvé tes frères par la » terreur de ton cadavre et de ton nom 1 Puôsoe Um » âme vivre éternellement! Puissent les rooées » rafraîchissantes humecter la terre de ton dernier » exploit! »
iiia
AJffTAB. 343
Telle est Thigtoire d'Antar ; tel est le poëme dont cet Arabe, pasteur, guerrier et poëte, fut à la fois le chaatre et le héros. Ce poiéme historique, égal fiouvent par llnstinct, par les mceurs , par la poésie y à Homère, à Virgile, au Tasse, est récité encore aujourd'hui sous les tentes dee Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, pendant les veillées des chameliers ou pendant les haltes des caravanes. Ne méprisons personne. Si la poésie littéraire d'un peuple est un des monuments nationaux sur lesquels la postérité peut mesurer avec le plus de certitude le degré de civilisation morale et intellectueUe auquel ce peuplé en masse est parveou, convenons que ces^ races simples et pastorsdes qui ornent leur armoire et qui chanifceat leurs Uùsirs par la lecture d'une épopée traditionnelle at^si héroïque et sakssi pure que te poëme d'Antar, sont au moins égales en dâÎMteese de goût et &bl noUes plaisirs d'esprit à ees populations sédentaires de rOeeident^ à la fois si orgueilleuses et si vulgaires, qui n'ont pour poëmes que les complaintes sur quelques scélérats illustrés par teurs erimeâ, ou quelques reCrains cyniques pleini» de carapute, d'iixih moralité et de vin.. Entre cette poésie de la taverne et cette poésie du désert, quel eœur honnête et quelle imagination chaste pourraient hésiter? C'eat
la tente qui est civilisée, c'est la taverne qui est
barbare.
Il y a deux civilisations que Ton ne doit pas confondre : la civilisation matérielle et mécanique qui agit sur la matière et produit pour dernier résultat la richesse, et la civilisation morale qui agit sur les âmes et produit en dernier résultat des idées, des mœurs, des héroïsmes, des vertus. Nous apprécions la première ce qu'elle vaut , c'est-àdire du bien-être ! nous apprécions la seconde ce qu'elle inspire, c'est-à-dire du sentiment! Les peuples véritablement civilisés sont ceux qui les réunissent toutes les deux, et c'est à ce but que doivent tendre les gouvernements, les législateurs, les économistes, les moralistes, les écrivains, les poëtes. Mais, s'il fallait absolument choisir entre ces deux civilisations souvent opposées, nous n'hésitericms pas à nous prononcer pour la civilisation des âmes contre la civilisation des corps. Il y a, selon nous, plus de civilisation dans un verset de l'Évangile, dans un axiome de philosophie ou dans un vers de poëte jeté à perpétuité dans la mémoire et dans les mœurs d'un peuple, qu'il n'y en a dans un palais de cristal et dans l'exposition de toutes les industries de l'univers. Vos ateUers, vos fabriques, vos manufactures, vos machines, produiront des merveilles de tissage et de ciselure, mais toutes les machines de l'univers ne produiront jamais ni une idée ni un sentiment; elles sont la main de l'humanité, elles
n'en sont pas l'âme. Ce n'est pas la main qui fait l'homme ; quelques-uns des êtres les plus méprisés de la création ont une main aussi complète et aussi articulée que la vôtre, et cependant ils sont relégués dérisoirement au dernier rang de l'échelle. Pourquoi? parce qu'ils n'ont pas la parole, et que la parole seule, machine vivante de la vérité, contient de la lumière, de la reUgion, de la morale, du beau et du bon, une âme enfin. Gloire à la parole I elle est la seule mesure de la civilisation des races. Voilà pourquoi de pauvres Arabes pasteurs ont un poëme épique dans leurs déserts. Vous n'avez, vous, dans vos capitales industrielles, pour votre peuple de travailleurs, que des tavernes et des refrains I
(Air BU «OKBIt S9««)