‹ Vies des grands hommesChapitre 6 sur 12 · CASAR · texte numérisé non relu

CASAR

yaisseanx , s'embarquaient corps et biens et se retiraient dans une autre ville, que l'ennemi devait encore assiéger de la même manière.

Les Romains perdirent ainsi beaucoup de temps. Ils détruisirent plusieurs de ces forteresses ; mais le peuple venète subsistait invincible dans de nouveaux asiles , toujours prêts à le recevoir.

Pour le réduire , César devait se rendre maître de la mer. Pendant presque tout l'été, des tempêtes violentes empêchèrent la flotte romaine de mettre à la voile. Puis elle hésitait à s'aventurer sur ce vaste océan sans bornes, dont elle ne connaissait ni les sondes, ni les îles , ni les ports.

Enfin elle parut au l^-rge. Toute la marine armoricaine, deux cent vingt navires réunis dans le port de Vannes levèrent l'ancre et se rangèrent en ligne devant la flotte romaine . Brutus, qui la commandait, hésita sur le parti qu'il devait prendre et sur la manière dont il devait combattre.

En effet , les vaisseaux venètes étaient bien mieux disposés que les siens pour manœuvrer sur ces mers. La carène en était plus plate, et ils souffraient moinb sur les bas fonds et à marée basse ; la proue et la poupe, très-élevées, pouvaient mieux résister aux vagues et aux tempêtes. Le seul avan-

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tage des Romaina était dans l'agilité de leurs rameurs.

Cependant le signal du combat fut donné et les deux flottes se mêlèrent. Les Romains attaquèrent d'abord avec l'éperon, mais ils ne tardèrent pas à y renoncer, ne pouvant entamer ces masses solides. Ils avaient établi sur leurs vaisseaux des tours, du haut desquelles ils lançaient des projectiles ; mais ces tours atteignaient à peine la poupe des vaisseaux venètes, les traits étaient presque tous perdus, tandis que ceux de l'ennemi frappaient sûrement et mortellement. Une seule invention leur fut d'un grand secours. Ils avaient fabriqué des faux bien tranchantes, emmanchées et fixées à de longues perches ; les soldats romains engageaient ces faux dans les cordages qui attachaient au mât les vergues des vaisseaux gaulois. Le navire ainsi saisi et accroché, on tirait à soi à force de rames, les cordages se coupaient et les vergues tombaient. Alors le navire, qui n'avait de mouvement que par sa voile et sa mâture, perdait toute action. L'afiFairé se trouvait réduite à un combat d'abordage. De ce côté les soldats romains avaient tout l'avantage ; « d'autant plus, dit César, que l'action se passait à la vue du général et de toute l'armée qui couvrait les falaises et les dunes qui dominent la mer, en sorte qu'aucun trait de courage ne pouvait rester ignoré. »

Les Venètes, après avoir perdu quelques vais-

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seaux , voulurent fuir, mais il survint tout à coup un calme plat qui les rendit immobiles. Les Romains les prirent un à un, les brûlèrent ou les coulèrent bas, et il n'y en eut que fort peu qui purent gagner la terre à la faveur de la nuit.

Cette bataille termina la guerre des Yenètes et des États maritimes de l'ouest ; toute la jeunesse, toute l'élite de ces nations avaient péri avec la flotte. Ceux qui survivaient, ne pouvant ni fuir ni résister à un double siège, se rendirent à César; mais ils ne trouvèrent qu'un vainqueur cruel et sans pitié. Le sénat expira dans les supplices , et le reste de la population, vendu à l'enchère, fut réduit en esclavage, comme les Aduatiques.

Pendant ce temps , un des lieutenants de César, Titurius Sabinus, avait soumis l'Armorique du Nord (la basse Normandie). Un autre, le jeune Crassus, conquit l'Aquitaine, quoique ces peuples eussent appelé d'Espagne , pour les commander, les vieux compagnons de Sertorius.

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Il ne restait plus dalls toule la Gaule que deux peuples en armes contre l'armée romaine, les Morins (Boulonnais, Calaisis, Saint-Omer) et les Ménapes (Gueldres, Hainaut). Quoique l'hiTer fût près de commencer, César marcha contre eux. Ces deux peuples, voyant tant de nations qui avaient essayé delà guerre i^gulière vaincues et domptées, adoptèrent un autre système de défense : ils se retirèrent avec leurs provisions et leurs biens dans leurs forêts entrecoupées de marais. Arrivé au commencement des bois sans avoir vu les ennemis, César ordonne à ses troupes de se retrancher, quand les Korins et les Menapes sortit tout à coup de tout^ les parties de la forêt et tombent sur les légicmnaires dispersés pour le travail. Caix-ci saisissent leurs armes, les rejettent dans le bois; mais, s'étant engagés dans des fourrés, ils perdirent beaucoup de monde.

Les jours suivants^, César fit abattre la forêt, et, afin que les travailleurs ne pussent èti*e surpris^ il ordonna d'amonceler à mesure tout le bois coupé pour en former un rempart sur les deux flancs. Déjà les Romains atteignaient les troupeaux des Belges et leurs derniers bagages, déjà l'ennemi gagnait des bois plus épais , lorsque des pluies con-

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tjmienes survinrent. César se^i^t contraint d^interrompre cet immense abattis , et bientôt il ne fut plus possible de tenir le soldat sous la tente.

Après avoir ravagé tout le pays et brûlé les bourgades et les habitations, César ramena son armée en quartier d'hiver sur les terres des Lexoves, des Aulerques (Te Maine et le Perche) et des autres peuples qui s^étaient récemment soulevés, et il partît pour Tltalie.

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A peine les légions romaines furent-elles ren« trées dans leurs cantonoemants, que les Germains débordèrent sur la Belgique. Deux grandes tribus teutonîques, harcelées au nord par les ineursions des Suèves, comme les HelvMes l'avai^it été au midi, venaient de passw dans la Gaule, envahissant les terres que possédaient les Ménapes au delà du Rhin , franchissant ce fleuve et se répandant dans toute la contrée entre le Rhin et la Meuse, depuis rUe des Bataves jusqu'aux frontières des Eburons (Liégeois). Ces tribus formaient ime masse de plus de quatre cent rnill^ têtes. « La Gaule opprimée, dit M. Henri Martin, projeta de recourir à ces Barbares contre^ César, comme elle avait re-* couru à César contre Arioviste. La Gaule ne se faisait plus son destin à elle-même : c'était entre

les Romains et les Germains que se débattait désormais son sort. »

Avant qu'aucune nation gauloise eût encore remué , César sentit que sa présence était indispensable. S'arrachant donc à cette foule de courtisans qui, dans l'intervalle de ses campagnes, accouraient à Lucques ou à Pise l'aduler et conspirer avec lui l'asservissement de Rome, il repassa les Alpes, et du fond de l'Armorique accourut sur le Rbin avec ses légions.

Il n'en était qu'à quelques journées , lorsqu'il reçut des envoyés germains qui lui dirent « qu'ils ne s'armeraient pas les premiers contre les Romains, mais qu'attaqués ils ne refuseraient pas la . guerre ; que c'était une vieille coutunie qu'ils tei: eit de leurs ancêtres de faire face à l'ennemi quel qu'il fût, et de ne jamais recourir à la prière. Us ajoutaient que, chassés de leur pays, ils étaient venus malgré eux dans la Gaule; qu'ils pouvaient être des amis utiles aux Romains; que César leur assignât des terres ou les laissât en possession de celles qu'ils avaient conquises. Us ne le cédaient qu'aux Suèves, à qui les dieux mêmes ne résisteraient pas ; mais, dans tout l'univers, il n'était aucun autre peuple qu'ils ne pussent vaincre. »

CËSAR. H3

La réponse de César fut celle d'un maître qui ouvre ou ferme à sa volonté Fentrée de son empire :

« Je ne puis, dit-il aux Germains, faire avec vos » nations aucun traité , tant qu'elles seront sur le

• sol gaulois. Quand on n'a pu défendre ses pro-

• près terres, il n'est pas juste de s'emparer de » celles d'autrui ; d'ailleurs, il n'y a point dans la » Gaule de terre vague pour recevoir une telle mul- » titude. » Il ajouta qu'ils pouvaient se retirer vers le territoire des Ubes (pays de Cologne),, dont les envoyés lui demandaient en ce moment son assistance contre les Suèves, et qu'il se chargeait d'obtenir le consentement de la nation ubienne.

Le proconsul eut sans doute un moment la pensée de fondre ensemble ces tribus pouf en faire une barrière contre les Suèves; mais il ne s'y arrêta guère. Sous prétexte que, pendant les pourparlers, il avait été attaqué par leur' jeunesse, il fondit sur eux et les massacra tous, hommes, femmes et enfants ; et les Romains, sans perte d'un seul homme, rentrèrent dans leur camp, ayant ainsi' terminé en quelques heures une guerre qui leur avait causé d'abord tant d'inquiétude.

a Aucune bataille n'avait coûté moins de sang à César, mais aucune ne lui rapporta moins de gloire,

dit justement M. Amédée Thierry. Les circonstances qui l'avaient précédée, les circonstances qui l'accompagnèrent présentaient un côté peu honorable pour sa loyauté. Cet homme, vengeur si scrupuleux du droit des gens lorsqu'il intéressait lui et les siens, qui avait fait torturer tout un sénat, vendu à l'encan toute une nation, parce qu'en retenant quel* ques agents et espions romains cette nation avait cru pouvoir recouvrer des otages qu'on lui avait enlevés contre toute justice, ce même homme dressait un guet'-apens à des ambassadeurs et accordait des trêves pour les violer; ce Romain, dont la clé- i

menée faisait tant de bruit parmi les siens, traitait des troupeaux de femmes et d'enfants fugitifs avec plus de rigueur qu'on ne traite des soldats vaincus dans une guerre sans quartier. Ces accusations couraient de bouche en bouche dans la Gaule et se mêlaient aux regrets d'une occasion échappée et d'une espérance déçue. •

En Italie et jusque dans le sénat de Rome, des âmes honnêtes ressentirent une indignation non moins vive et osèrent l'exprimer, lorsque, après la lecture des dépèches de César, les sénateurs votèrent que des actions de grâces seraient adressées aux dieux en reconnaissance de cette victoire :

« Des actions de grâces! s'écria Caton; votez » plutôt des expiations ! suppliez les dieux de ne » pas faire peser sur nos armées le crime d'un gé- » néral coupable. Livrez, livrez César aux Ger-

» mains, afin que l'étranger sache que Kome ne » commande point le parjure et qu'elle en repousse » le fruit avec horreur I »

Pour inspirer plus de terreur aux Germains, César alla chercher ces terribles Suèves près desquels aucune nation n'osait habiter. En dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité du fleuve, et répandit l'épouvante parmi les nations germaniques les plus voisines. Mais, comme l'été touchait à sa fin et qu'il était trop tard pour commencer une campagne en Germanie, il repassa en Gaule. Il avait une vengeance à tirer des habitants de l'île de Bretagne qui, l'année précédente, avaient fourni des secours aux Venètes. 11 fit rassembler par ses lieutenants la . flotte construite dans la guerre contre l'Armorique, se rendit lui-même avec deux légions et quelque cavalerie sur la pointe de la côte des Morins (Pas-de- Calais), où il savait que le détroit de Bretagne était le moins large et le moins dangereux.

U8 viiî: des grands hommes.

' Ayant de s'embarquer, César appela près de lui les voyageurs et les trafiquants qui pouvaient lui donner quelque lumière sur Tétendue de Tîle de Bretagne, sur les peuples qui l'habitaient, sur les ports capables de recevoir de grands vaisseaux. 11 n'en put tirer rien de satisfaisant, soit qu'ils se refusassent à donner à un conquérant étranger des renseignements sur l'île sacrée^ soit, comme il le dit lui-même, que les Gaulois qu'il consultait n'eus- ► sent pas pénétré dans l'intérieur et qu'ils n'en connussent que les côtes et les contrées en face de la Gaule. César prit le parti d'envoyer un de ses officiers explorer la côte.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette expédition. Les hauts navires qui transportaient ses troupes , tirant beaucoup d'eau, ne purent approcher assez du rivage. 11 fallut que ses soldats se précipitassent dans une mer profonde, les mains embarrassées et chargés de leur pesante armure, et que, plongés dans l'eau jusqu'aux épaules, ils s'avançassent contre l'ennemi.

Les Bretons, à qui tous les bas-fonds étaient connus , accouraient avec assurance , lançaient leurs traits ou poussaient sur la grève leurs chevaux familiarisés avec la mer. Mais les machines de siège vinrent au secours des Romains et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et db traits. Dès que les légions eurent le pied sur le sec , elles chargèrent les Barbares, qui prirent la fuite.

Cependant Téquinoxe approchait : c'était le moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée ou mise hors de service. César et ses légions se trouvèrent sans vaisseaux, sans vivres, sans cavalerie. Les Barbares, qui dans le premier moment avaient donné des otages, essayèrent de surprendre son camp; ils l'enveloppèrent et Tassaillirent avec leurs chariots à faux. Les Romains auraient péri jusqu'au dernier, si César n'eût dégagé ses légions. Vigoureusement repoussés, les Bretons demandèrent à se soumettre. César leur parla en vainqueur impérieux, leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux ; mais ses vaisseaux étaient réparés , il savait que quelques jours plus tard la mer lui était fermée. Sans attendre la réponse des insulaires, il mit à la voile au milieu de la nuit.

Cette sorte de reconnaissance, qui avait duré vingt jours, fut suivie d'une expédition* plus sérieuse : César voulait forcer les races galliques dans leur dernier asile. B chargea ses lieutenants de pousser les préparatifs avec vigueur, tandis qu'il allait en Italie faire proroger son commandement pour cinq années. A son retour en Gaule, il trouva vingt*liuit galères complètement équipées et six cents transports construits d'après le plan qu'il avait indiqué, plus larges et moins hauts de bord que ceux dont il s'était servi précédemment, et tous en même temps à voiles et à rames*

César, attendant que la saison devînt favorable pour le départ, commanda aux cités gauloises de lui foiirnir quatre mille hommes de cavalerie qu'il se proposait d'embarquer avec cinq de ses légions* Puis, ayant sous sa main les principaux personnages de la Gaule entière, qu'il avait convoqués pour la session annuelle des états, il voulut les emmener avec lui outre iner, et s'assurer ainsi de la tranquillité de la Gaule en son absence. Une inquiétude sourde régnait partout, et l'invasion de la Bretagne, l'île sainte des druides , blessait profondément le sentiment national. L'Édue Dumnorix déclara que la religion lui défendait de suivre César, il es- ,

saya de s'enfuir; mais le proconsul, qui connaissait son génie remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif. 11 fut tué en se défendant. Son assassinat augmenta Témotion dans toute la Gaule, comme un attentat des Romains au droit des gens, car personnellement Dumnorix inspirait peu d'intérêt : il passait pour un des premiers instigateurs de l'entrée de César dans les Gaules et pour l'un des hotames qui avaient été le plus funestes à l'indépendance de leur patrie.

Les autres Gaulois partirent avec la flotte ro* maine, qui prit terre sans que les Bretons résistassent. César se disposait à pénétrer dans Tintérieur de l'île, lorsque des cavaliers arrivèrent à toute bride lui annoncer qu'une violente tempête avait brisé et jelé à la côte presque tous les navires de sa flotte.

Ses bâtiments mis à terre et renfermés dans le camp retranché, César continua son entreprise. Les rivalités locales vinrent à son secours en Bretagne comme en Gaule, et les Romains ne se retirèrent qu'après avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le roi Caswallawn au nord de la Tamise, dans l'enceinte où il avait rassemblé ses bestiaux et réuni

ili'l VIE DES GRANDS HOMMES.

des milliers d'essédaires montés sur de rapides et pesants chars de guerre.

César n'était pas assez sûr de la Gaule pour hiverner outre mer. Pressentant un soulèvement sur le continent, il se hâta d'accepter les ouvertures de paix du roi breton, exigea des otages, fixa le tribut annuel que la Bretagne payerait au peuple romain, et se rembarqua au mois de septembre.

La domination romaine n'était point établie en Bretagne par une expédition où César avait déployé un appareil de forces si imposant. Rome n'en retira d'autre avantage que quelques prisonniers et une grande quantité de perles de peu de valeur qu'on recueillait sur les côtes. Quant au tribut annuel imposé au roi Caswallawn, il ne fut point payé , et le proconsul n'y comptait guère. « César, dit Velléius Paterculus, mit le pied deux fois en Bretagne, et il en .rapporta l'honneur d'y avoir deux fois combattu. »

A son arrivée, il trouva la Gaule tranquille. Elle ne présentait du moins aucune résistance, aucune agitation apparente; mais la haine de Rome fermentait dans tous les cœurs, et les anciens alliés de (^ésar étaient devenus ses ennemis les plus implacables. Le ressentiment de l'indépendance perdue

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faisait chaque jour des progrès plus rapides, parce que chaque jour aussi cette domination devenait plus oppressive. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules , d'assouvir tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus violentes. Selon Suétone, il dépouillait les lieux sacrés, mettait les villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité. Pour lever les tributs et les subsides, les Romains s'immisçaient dans les affaires les plus intimes des cités ; ils déposaient les magistrats légalement élus, sous prétexte qu'ils étaient suspects ; ils en nommaient d'autres et bouleversaient les constitutions locales.

« C'étaient surtout les gouvernements populaires, dit l'historien de la Gaule, qu'ils poursuivaient avec acharnement , parce qu'ils en redoutaient le principe et l'énergie. Taûtôt ils favorisaient sous main les chefs ambitieux, qui vivaient en conspiration permanente contre la liberté ; tantôt ils les imposaient ouvertement à la pointe de l'épée, prétendant les restaurer dans un pouvoir légitime, attendu que leur père , ou leur aïeul, ou leur oncle, l'avait jadis possédé. Ainsi ils établirent chez les Camutes le despotisme de Tasget, chez les Atrobates celui de Gomm ; ainsi ils forcèrent la haute ^assemblée des Sénons à reconnaître pour roi Cavarin, homme abhorré de tous, dont le frère et le père avaient attenté successivement à l'indépendance publique.

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Ce n'était pas tout : depuis le commencement de la guerre, César s'était fait livrer tous les jeunes Gaulois distingués parla richesse, la naissance ou le rang de leur famille , et il les gardait près de lui moins comme des auxiliaires que comme des otages. Étudiant à loisir leur caractère et leurs penchand, il s'appliquait à les corrompre par Tambition, à les éblouir par la gloire , à étouffer en eux tout sentiment patriotique ; de cette pépinière de petits tyrans sortaient les instruments les plus dévoués et les traîtres les plus redoutables à la Gaule. Le proconsul les Jetait ensuite sur le point où il voulait exciter des orages ; il leur prodiguait l'argent , il leur prêtait au besoin ses soldats, il préparait par leurs intrigues , chez ses alliés les plus fidèles, une conquête facile et en apparence moins odieuse que la conquête à force ouverte. »

Par ces princes et ses autres créatures , César espérait dominer les assemblées générales de la Gaule, qu'il s'arrogeait le droit de convoquer et de présider ; mais la colère des populations allait croissant.

Une vaste conspiration, qui avait pour foyer la Belgique et pouv.chefs le trévirien Indutiomar et Téburon (liégeois) Ambiorix , se propagea rapide-

ment dans toute la Gaule. La disette obligeant César à disperser ses troupes pour les cantonne-' ments d'hiver, l'insurrection éclata partout : les légions étaient massacrées et les Romains chassés de la Gaule, si les Carnutes, exaspérés par la tyrannie de Tasget, créature du proconsul, avaient *eu la patience d'attendre que César eût repassé les Alpes pour aller en Italie.

A la nouvelle de leur soulèvement, Ambiorix crut la Gaule en feu , il appela les Belges aux ar« mes, et par de faux semblants il attira hors de leur camp les lieutenants de César qui avaient pris leurs quartiers d'hiver chez les Èburons (Liégeois) , égorgea en trahison Sabinus, et fondit avec fureur sur le reste de la division romaine qu'il surprit dans un défilé . Dix mille légionnaires périrent, massacrés par les Éburons.

Ambiorix eut bientôt soulevé les débris des Aduatiques et des Nerviens , il vint assiéger dans ses retranchements une autre légion cantonnée sur le territoire nervien (dans le Hainaut), et commandée par Quintus Cîcéron, le frère de Torateur.

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César se trouvait à Samarobrive (Amiens ou peut-être Saint-Quentin), il n'avait aucune nouvelle du désastre de Sabinus et de Cotta qui avait

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eu lieu depuis douze jours, il ignorait le siège que soutenait Cicéron depuis une semaine, lorsqu^un message lui parvint.

A la lecture de la dépêche, il fut saisi d'une violente douleur ; il ne sentait que trop , dans cette interruption rigoureuse de ses communications, l'accord effrayant de toutes les nations du Nord contï*e les Romains. Il jura de ne plus couper ni sa barbe ni ses cheveux que le meurtre de ses deux lieutenans ni le désastre de leur armée ne fussent pleinement vengés. Avec une seule légion, il partit au secours de Cicéron. Ambiorix leva le blocus pour venir l'accabler d'une armée de soixante mille combattants. La confiance des Gallo-Belges était si grande, qu'ils offrirent quartier à tout Gaulois ou Romain qui voudrait passer aux assiégeants.

César attendit qu'ils fussent disséminés autour de ses retranchements , puis il commanda une sortie générale par toutes les portes. L'irruption fut tellement vive que les Gaulois , culbutés , furent mis en déroute, et que César put opérer sans aucune perte sa jonction avec Cicéron. Il trouva l'armée de ce général dans un état déplorable : un dixième à peine des soldats était sans blessures. Il comprit le danger qu'il avait couru. Il ne vit pas non plus sans étonnement les travaux de siège exécutés par les Gaulois, les tours, les tortues, les remparts qu'ils avaient élevés à l'exemple des Ro-

mains; et leur habileté dans un art qu'ils ignoraient naguère lui assombrit l'avenir.

Cette victoire de César dispersa les troupes d'Indutiomar, qui le lendemain devait attaquer le quartier de Labiénus, et fit rentrer les forcés armoricaines, qui n^'étaient plus qu'à huit milles de la treizième légion. La Gaule semblait encore une fois pacifiée, mais César ne s'y fia pas.

En effet, bientôt après, les Sénons, suivant l'exemple des Carnutes, chassèrent leur tyran Cavarin, roi imposé, comme Tasget, par César, et les Trévires prirent les armes à l'instigation d'Indutiomar. Ce patriote infatigable partageait avec Ambiorix tous les regards et toutes les espérances ; de tous côtés on lui adressait des députations pour lui demander de fixer le jour où l'étendard de la délivrance se lèverait à la fois sur toute la Gaule.

Sa mort dans une escarmouche frappa au cœur la coalition belgique et désorganisa l'armée des Trévires. Toutefois, la valeureuse nation ne se re-

buta point et conféra en témoignage de ses res* pects le commandement suprême aux plus proches parents d'Indutiomar. Ils s'abstinrent, ainsi que les Sénons et les Carnutes, d'envoyer deç députés à l'assemblée générale des cités gauloises convoquées par César à Samarobrive, et qui fut ensuite trans^ férée à Lutèce (Paris).

A la fin du printemps, César était en mesure d'agir avec énergie. Trois légions nouvelles, levées en Italie, avaient réparé ses pertes. Les Sénons et les Carnutes, déconcertés par sa célérité, se virent contraints de demander la paix» Le proconsul voulait être inflexible et promener le fer et le feu sur leur territoire," lorsque le sénat éduen, allié des Sénons, vint s'interposer pour ce peuple qui touchait à ses frontières. Les Rèmes se firent les protecteurs des Carnutes. auprès de César, qui consentit à les recevoir à composition. Dans les dispositions où se trouvait la Gaule, il n'osa pas rendre la domination romaine plus odieuse dans le centre, mais il ne se montra modéré envers ces deux peuples que pour exercer sa vengeance sur les Éburons.

Il commença par leur couper toute retraite en deçà et au delà du Rhin, mit à feu et à sang le

pays de leurs voisins, les Nervieas, les Ménapes, les Trévires et les Germains des bords du Rhin, jusqu'à ce que ces nations eussent rompu toute alliance avec le peuple \oué à l'extermination* Ayant ainsi assuré son œuvre de destruction, il se dirigea sur le pays des Éburons par la forêt des Ardennes..

Afin que le coup arrivât plus terrible et plus imprévu, César fit partir en avant sa cavalerie avec .ordre de ne point allumer de feux dans les haltes et de ne négliger aucune des précautions qui pouvaient rendre la marche prompte et secrète. Les ÉburonS, se fiant à l'éloignement de l'armée ennemie qu'ils croyaient engagée dans des guerres contre les Germains, n'avaient rien de prêt pour la défense. La cavalerie romaine tomba au milieu d'eux comme la foudre. Ambiorix, assailli à l'improviste, ne dut son salut qu'à- un bonheur inespéré. Surpris dans sa maison de campagne, qui était située au milieu d'une forêt, il put, grâce à la vitesse de son cheval, gagner la profondeur du bois.

De sa retraite, où il fut rejoint par un petit nombre de cavaliers, il envoya dans toutes les directions des émissaires chargés de publier que César approchait et que chacun eût à pourvoir à sa sûreté. En quelques heures, tous les villages furent abandonnés et la campagne se couvrit de bandes de fugitifs qui gagnaient, avec leurs provisions et

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leurs bestiaux, les lieux les plus sauvages et les moins accessibles. Ambiorix, ne gardant près de lui que quatre cavaliers, se tint au milieu des bois, dont il connaissait tous les détours.

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César fit cerner et envahir le territoire éburon de tous les côtés à la fois par dix légions et une formidable cavalerie. Alors commencèrent, dit l'historien auquel nous empruntons ce récit, des scènes de désolation plus horribles que tout ce que le pays avait encore vu et souffert. Les légions, la hache à la main , perçaient les forêts ; elles jetaient des ponts sur les marécages ; elles égorgeaient dans ses dernières retraites la multitude fugitive. Mais cette chasse n'était pas. sans danger pour les soldats romains : la nature du pays ne leur permettant pas de marcher par grandes masses, les traînards ou ceux qui se séparaient du gros de l'armée périssaient enveloppés dans des embuscades. Pour concilier la sûreté de ses soldats avec l'accomplissement de sa vengeance. César mit les Éburons hors la loi de l'humanité , il fit proclamer qu'il les livrait corps et biens au premier occupant. Il convia à cette proie les peuples voisins, déclarant que quiconque l'aiderait à exterminer cette race scélérate^ serait compté au nombre des amis du peuple ro-

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main. De tous les coins de la Belgique on \it accourir une foule de malfaiteurs et de gens sans aveu. Il n'y eut pas jusqu'aux peuplades germaniques riveraines qui ne voulurent, elles aussi, avoir part à la curée. « Qu'on se figure, ajoute M. .Amédée Thierry, les atrocités qui durent accompagner ce . sac de tout un peuple ! Qu'on se représente un cordon de cinquante mille Romains, placés là pour assurer l'impunité aux assassins, pour leur livrer des victimes; et, parmi ces Romains, César, un frère de Cic^ron, Brutus, Trébonius, tout ce que la jeunesse patricienne renfermait de plus éclairé et de plus poli ! on détournera les yeux avec tristesse et horreur. »

Toutes les villes, toutes les habitations furent incendiées; les blés que ne mangèrent pas les chevaux furent brûlés sur pied. Le général romain avait songé, par un raffinement de cruauté, aux malheureux Éburons que le hasard aurait soustraits au fer ou à la flamme : il les condamnait à mourir de faim après le départ des légions.

Quant à Ambiorix , toutes les tentatives pour s'emparer de lui échouèrent. Vingt fois on se crut au moment de l'atteindre ; mais toujours il s'échappait à la faveur des ténèbres, errant de forêt en forêt, de caverne en caverne, de précipice en précipice, accompagné de ses quatre cavaliers. De faux rapports, propagés par les prisonniers éburons, fourvoyaient perpétuellement les Romains dans

leur chasse. Ils se lassèrent, et ce héros de Tindépendance yécut pour des temps meilleurs.

CYUI

Après cette dévastation, César ramena son armée à Durocortum (Reims) ; il y tint l'assemblée générale des cités gauloises. Là, sous ses yeux, il fit instruire et juger l'affaire des insurrections sénonaise et camute. Revenant sur la composition qu'il avait accordée à ces peuples, il condamna à mort et fit exécuter Acco, qui avait été l'âme des mouvements populaires chez les Sénons'. Les autres accusés avaient pris la fuite; ils furent frappés de Pexcommunication de l'eau et du feu. Après avoif indiqué des quartiers d'hiver à ses troupes et s'être assuré du blé pour l'armée. César repassa en Italie, où de grandes agitations politiques réclamaient sa présence.

L'anarchie l'égnait dans Rome et siispendait Itt nomination des consuls. Clodius venait d'être assassiné par Milon, dévoué à Pompée. Les deux rivaux et les deux factions étaient en présence.

Ces nouvelles, arrivées au delà des Alpes, soûle-

Yèrent les Gaulois ; ils espérèrent que la guerre civile retiendrait César et qu'il ne pourrait se rendre . à l'armée. Des conciliabules se formaient de tous côtés ; ils se tenaient au fond des bois, dans les lieux déserts. Là accouraient les personnages no* tables de presque toutes les cités. Une vaste conjuration de tout le territoire préparait le plus terrible effort de la Gaule pour reconquérir son indépendance.

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Les Carnutes prirent l'initiative de l'insurrection. Mais, en s'exposant les premiers, ils exigèrent que les confédérés s'engageassent à les soutenir. Comme on ne pouvait s'entre- donner des otages de peur d'éveiller Tattention des marchands et des autres agents romains, il fut convenu que les députés des cités gauloises prêteraient sur les étendards le serment de fidélité à la ligue de délivrance ^ Au fond de quelque vieille forêt, dans un lieu consacré aux mystères du culte druidiquCj furent réunis furtivement les drapeaux des cités gauloises, et sur t;e faisceau sacré chaque député vint prononcer à son tour l'engagement solennel de haine aux Romains, de dévouement à l'indépendance de la Gaule.

Au jour fixé pour l'insurrection, des milliers de paysans carnutes se jettent sur Genabum (Orléans),

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devenu, depuis rinvasion, l'entrepôt du commerce romain en Gaule. Les habitants gaulois secondent Tattaque, massacrent les marchands étrangers et pillent leurs maisons. L'intendant des vivres, Fusius Cotta, est jeté dans la Loire.

La nouvelle, criée dans les champs à travers les terres, passa de bourg en bourg, de ville en ville, avec une telle rapidité, qu'elle arriva avant la fin de la première veille (9 heures du soir), chez les Arvernes, à plus de cent soixante milles de Genabum.

11 y avait alors dans cette nation un jeune chef plus redoutable encore, dit un ancien, par son génie que par la force de son corps et sa valeur guerrière. Son nom même inspirait la terreur. Il s'appelait Vercingétorix, c'est-à-dire le grand chef des cent têtes. Son père, Celtill, noble arverne, avait expié sur le bûcher son ambition de royauté et son crime contre sa patrie. Vercingétorix eût pu se faire roi par l'appui de l'étranger^ comme Tasget et Cavarin; César n'avait rien négligé pour se l'attacher, il lui donnait le nom d'ami. Mais le fils de Celtill ne répondit à ces avances qu'en effaçant^ par l'ardeur de son patriotisme, la défiance imprimée sur son nom par les souvenirs. Retiré dans les montagnes de TArvernie, il travaillait à réveiller le par

de rindépendance nationale, lorsqu'il reçut la nouvelle des événements de Genabum. Quoique la nuit fût Jéjà avancée, il arme sa tribu, descend de la montagne, et, dès le point du jour, entre dans Gergovie, appelant la ville à la guerre contre les Romains.

Aux acclamations unanimes du peuple, il est investi du souverain commandement militaire. Les cités de la Gaule centrale et tous les peuples armoricains répondent à son appel et lui défèrent la conduite de la guerre. Avec une activité digne de César, il fixe les contingents à fournir par chaque cité et rassemble une magnifique cavalerie. La terreur des supplices fait marcher ceux qui hésitent ou balancent. On brûlait vif les traîtres, on mutilait les réfractaires et on les renvoyait datis leurs foyers pour servir d'exemple aux lâches et aux indifférents.

Le plan de Vercingétorix était d'attaquer simultanément au midi la province narbonnaise, et au nord les 'légions de César cantonnées dans leurs quartiers d'hiver. Il envoie son ami Luctère, chef des Cadurkes, dans le pays des Rutènes (Rouergue) , tandis que lui-même se porte contre les Bituriges (Berri), qui hésitaient à se déclarer contre les Romains. La présence de Vercingétorix entraîne leur adhésion à la cause de l'indépendance. Il y lève des troupes et met des garnisons dans les places fortes..

GXII

A la nouvelle de ces mouvements simultanés dans le Nord et dans le Midi , César devine le plan de Yercingétorix, passe les Âlpes maritimes, et arrive; inattendu, sur les bords du Rhône. Sa présence rassure les Romains et contient les Gaulois do la province dont les dispositions étaient douteuses. 11 eut bientôt organisé les milices, éloigné et découragé Luctère par ces mesures de défense. Alors, malgré Thiver qui était encore dans toute sa force, il franchit les Cévennes à travers six pieds de neige et entre sur les terres des Arvernes, Tombant sur eux quand ils se croyaient inexpugnables derrière leurs montagnes glacées, il augmente leur terreur en faisant saccager le pays par sa cavalerie.

Le chef gaulois, déjà parti vers le Nord, fut contraint malgré lui de revenir, ses compatriotes Tabandonnant pour défendre leurs familles. C'est tout ce que voulait César : il quitte son armée sous prétexte de faire des levées chez les AUobroges , remonte le Rhône, la Saône, sans se faire connaître, rejoint et rallie ses légions.

CÉSAR. i67

César, craignant de perdre le petit nombre d'alliés qui lui restaient en Gaule, n'ose délaisser les Édues attaqués par Vercingétorix, et, au risque de manquer de vivres, il met son armée en campagne malgré la rigueur de la saison. Il enlève d'assaut les principales villes des Sénons, et, se trouvant près de Genabum, il ne veut point passer outre sans donner un exemple terrible des vengeances romaines.

Un peu avant minuit, au moment où les habitants, redoutant l'assaut qui devait être donné le lendemain, sortaient de la ville et commençaient à traverser la Loire, César met le feu aux portes, lance ses légions dans la ville, massacre la multi-tude embarrassée sur le pont et dans les rues étroites. Les maisons sont pillées et réduites en cendres ; des flots de sang punissent le meurtre de Fusius Cotta et des marchands romains, et ce qui échappe au carnage est traîné comme esclave à la suite de l'armée.

Vercingétorix, qui cherchait à contraindre les Édues et les Boies (Bourbonnais) à quitter Talliance romaine, fut obligé de suspendre ses projets pour secourir Noviodunum (Ne vers) assiégée par César. C'était la seconde fois que son armée le forçait de renoncer à ses plans. En effet, comme le remarque un historien, parmi tant de peuples divers habitués jusqu'ici à voir leurs intérêts séparés, la préoccupation des souffrances particulières entravait inévitablement les^ mesures de salut public. A la pensée de leurs enfants captifs, de leurs femmes outragées, de leurs maisons incendiées, le Sénon, le Carnute, le Biturige frémissaient de rage et demandaient à grands cris à leur général qu'on les ramenât combattre pour défendre leurs familles.

Les Gaulois accourent, et c'est pour voir la prise de Noviodunum.

Alors Vercingétorix*comprit qu'il fallait renoncer aune guerre méthpdi(Jue, ofi ses bandes intrépides, mais mal rompues à la discipline et à l'unité du commandement, auraient toujours le dessous contre

CËSAR. 460

les légions de César. 11 assemble son conseil et leur déclare qu'on doit adopter un plan de campagne tout différent de celui qu'on a\ait suivi jusque-là, qu'il faut affamer l'ennemi, intercepter les vivres aux hommes, les fourrages aux chevaux. « Le salut » commun, ajoute-t-il, exige des sacrifices parti- » , culiers. Nous devons nous résoudre à brûler toutes » nos habitations isolées, tous nos villages ; nous » devons brûler nos villes mêmes qui ne sauraient » se défendre, de peur qu'elles ne servent de refuge » aux lâches ou qu'elles n'attirent l'ennemi par » l'espoir du butin. Si ces mesures vous paraissent » dures et violentes, n'est-il pas plus dur encore de » voir vos femmes et vos enfants réduits en escla* » vage et de périr vous-mêmes? car voilà votre » sort, si vous êtes vaincus. »

Pas une voix ne prolesta contre cet immense sacrifice. Ce fut à l'unanimité que les chefs de tant de nations décidèrent la ruine de leurs fortunes et la dispersion de leurs familles, lis accomplirent héroïquement et sans délai cette résolution terrible. En un jour, vingt villes des Bituriges sont brûlées parleurs habitants. Cet exemple se propage, et de toutes parts, chez les Carnutes et dans les Etats voisins, on n'aperçoit plus que le feu et la fumée des incendies volontaires. A travers les décombres, une population innombrable se dirige vers la frontière, souffrante et morne, mais non sans consolation, dit César lui-même, puisqu'une victoire

no VIE DES GRANDS HOMMES.

presque certaine rindemniserait d'un sacrifice à~ la patrie.

C'était le conseil de l'armée qui désignait lès villes dont la destruction paraissait nécessaire . Mais quand on en vint à Avaricum (Bourges), capitale des Bituriges, les habitants en larmes embrassèrent les genoux de Vercingétorix, conjurant les chefs d'avoir pitié de leur ville. Ils protestaient de la défendre jusqu'à la mort et de la sauver. Le conseil et Vercingétorix lui-même, vaincus par leurs larmes et leur désespoir, cédèrent à leurs suppUcations. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de même, mais par César, qui la prit après de prodigieux efforts.

La garnison et la populaton entière, femmes, enfants, vieillards, furent passés au fil de Tépée. Sur quarante mille, à peine huit cents gagnèrent le camp de Vercingétorix, Il les recueillit au milieu de la nuit en silence et les fit disséminer dans les quar^ tiers des différentes nations, car il craignait que leur arrivée et la commisération de la multitude n'exci^ tassent quelque désordre.

Il convoque l'armée le lendemain, la console et l'exhorte à ne point se laisser abattre par un échec, i Les Romains ne devaient point la victoire à leur

CKSAH. \1\

valeur en bataille rangée, mais à un art et à une habileté dans les sièges inconnus aux Gaulois. Il n'avait jamais été d'avis de défendre Avarîcum, l'armée le savait ; mais cette perte, il saurait la réparer bientôt. Il travaillait à rallier à la cause de la liberté les nations gauloises jusqu'alors dissidentes, actives ou neutres, dans l'alliance de Rome. Ses mesures étaient prises et leur succès infaillible. Ainsi réunis, les Gaulois formeraient une fédération à laquelle l'univers entier ne résisterait pas ; le moment était proche, et il avait presque réussi. »

Grâce au caractère magnanime de Vercingétorix,les revers ne faisaient qu'augmenter son ascendant et raffermir la confiance. L'assurance que toutes les divisions allaient enfin cesser et tous les Gaulois se réunir sous le drapeau d'une liberté commune remplissait les cœurs d'espérance. Ces hommes indociles, turbulents, ennemis du travail, se plièrent à tout ce que leur général exigeait d'eux : ils apprenaient à s'endurcir aux mêmes labeurs que les légionnaires, ils s'exerçaient à retrancher les camps et à construire des machines selon la manière romaine.

Vercingétorix n'avait point mis d'exagération dans ses promesses. Tandis que le siège d'Avari-

cum absorbait tout l'effort des Romains, il leur avait suscité de nouveaux ennemis. Les Aquitains s'étaient déclarés, ils avaient envoyé de la cavalerie au généralissime. Les Édues eux-mêmes s'étaient détachés de César, et, pendant le siège d'Âvaricum, ils l'avaient laissé manquer de blé. Leur défection le priva dé sa cavalerie, et il fut obligé d'en faire venir de chez les Germains pour la remplacer. Labiénus, lieutenant de César, eût été accablé dans le Nord s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des Ar^^ernes. L'armée romaine eût été entièrement défaite sans la dixième légion, la légion ' favorite de César, qu'il avait placée en réserve et qu'il conduisit lui-même à l'ennemi. Quarante-six centurions étaient restés sur le champ de bataille.

La guerre allait toujours grandissant, La Belgique avait adhéré à la fédération, ^t une assemblée solennelle des délégués de toute la Gaule se tenait à Bibracte (Autun) pour délibérer sur les opérations ultérieures de la guerre et sur la réélection du généralissime. Trois nations seulement ne s'y firent point représenter, lesRèmes, les Lingons et les Trévires : ceux-ci comme trop éloignés et d'ailleurs empêchés par de nouvelles incursions ger-

maniques, les Lingons et les Rèmes surtout comme contraires à la coalition et amis déteAninés des Romains.

Vercingétorix, à la presque unanimité des suffrages, fut maintenu dans le commandement qu'il avait honoré par tant de vertu et de courage.

Chargé du sort de tant de millions d'hommes, il revint à son ancien plan, que l'arrivée subite de César avait fait échouer au commencement de la campagne. Tandis qu'il marchait en personne contre les légions réunies dans le Nord, il fit attaquer la province narbonnaise par trois endroits à la fois.

Les affaires de César allaient si mal, qu'il ne pensait plus qu'à se. retirer en bon ordre vers le nord de la province, afin de la secourir et de tirer de nouvelles troupes d'Italie. Du territoire des Lingons, il se dirigea vers la frontière séquanftise pour gagner le Rhône. Vercingétorix le suivait à dix milles de distance, attentif à tous ses mouvements ; il l'atteignit avant que César eût passé la Saône.

Ayant appelé au conseil les chefs de la cavalerie : « Le jour de la victoire est arrivé, leur dit-il ; les Romains s'enfuient dans la province et quittent la Gaule. C'est assez pour la liberté du moment; ce n'est rien pour la paix et la liberté à venir. Bientôt

ils reviendront avec de plus grandes forces, et la guerre ne finira pas. Qu'y a-t-il à faire? Tenter un combat de cavalerie, attaquer Tennemi en pleine marche et embarrassé de ses équipages. Si Tinfanterie er'arrête pour les défendre, César ne peut continuer sa route, il est perdu. S'il les abandonne pour songer à sa sûreté, il sortira de la Gaule, mais couvert de honte. »

Tous s'écrient qu'il faut combattre sans délai, tous s'engagent par le serment le plus sacré « à ne point revoir leurs maisons , leurs famiUes , leurs femmes et leurs enfants, qu'ils n'aient au moins deux fois traversé la ligne ennemie. »

Le combat fut terrible. César y courut les plus grands dangers. Enveloppé par des cavaliers arvernesj il fut presque pris, et son épée resta entre leurs maitis. 11 eût perdu la journée si les onasses compactes de ses légions ne se fussent sans cesse portées, pour soutenir sa cavalerie, partout où le combat était le plus vif.

Enfin , la cavalerie germaine, gagnant une hauteur importante, se précipita avec tant de fureur sur une division gauloise qu'elle la mît en déroute. A cette vue, les deux autres divisions, craignant d'être enveloppées, se mirent à fuir en désordre i

Les Romains et les Germains en firent un massacre horrible. 11 né fut plus possible d'arrêter cette panique. Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que Vercingétorix ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs d'Alésia, yille forte (dans TAuxols).

César ne perdit pas un instant. Laissant *ses bd^ gages sur une colline, à la garde de deux légions, il se mit à la poursuite des confédérés tant que dura le jour, leur tua près de trois mille hommes, et campa le lendemain sous les murs de la place.

Alésia, antique cité, qui passait pour avoir été fondée par les Phéniciens, était bâtie au sommet d'une haute colline, aujourd'hui le mont Auxois, à trois heues de Semur. Le général gaulois assit son camp sur le versant oriental de la montagne. Sa force en infanterie était de 80,000 hommes, et il comptait encore 10,000 cavaliers échappés au désastre de la bataille et de la retraite^

Une armée si nombreuse sous une place si forte défiant toute attaque de vive force. César n'hésita point à assiéger cette grande armée et conçut le gigantesque projet d'enfermer à la fois la ville et les troupes gauloises dans une circonvallation de quinze milles flanquée de vingt*trois forts * Ces ouvrages

étaient prodigieux : c'étaient d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et d'autant de profondeur, puis un rempart de douze pieds, huit rangs de petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux aiguisés par le sommet et couvert de branchages et de feuilles, des palissades de cinq rangs d'arbres entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient commencés du côté de la campagne, afin de mettre le camp à l'abri des attaques du dehors. Tout cela fut terminé en moins de cinq semaines et par moins de soixante mille honunes.

Vercingétorix comprit la faute qu'il avait faite en Concentrant toutes ses forces en un seul point. Avant que les lignes des assiégeants fussent terminées, il convoqua sa cavalerie au milieu de la nuit, recommanda à chaque cavalier d'aller dans son pays et d'appeler toute la population en âge de combattre. « Il les conjure de pourvoir à sa sûreté, de ne pas l'abandonner au supplice et à la merci de l'ennemi, lui qui s'était dévoué si pleinement pour la cause publique ; c'était sa vie qu'il fallait sauver, c'était la vie de quatre-vingt mille hommes qui périraient avec lui. ■ Il ajouta qu'il avait des vivres pour trente jours, qu'à la. rigueur même il pourrait les faire durer un peu plus.

Puis, à la seconde veille, il les fait évader par l'intervalle que laissaient encore les ouvrages romains. Il se retire dans la ville avec son infanterie, se fait apporter tout le blé qui s'y trouvait, prononce la peine de mort contre quiconque le recèlerait, et distribue par tète le bétail que les habitants avaient fait rentrer en grande quantité. Ainsi il attend les secours de la Gaule ou les horreurs de la famine.

Les paroles de Vercingétorix retentirent comme le cri de détresse de la patrie elle-même. Depuis la Garonne jusqu'au Rhin, des Alpes à l'Océan, toutes les nations gauloises armèrent en masse pour la délivrance d'Alésia. « 11 n'y eut pas, remarque un historien, jusqu'aux malheureux débris des Helvètes, des Nerviens (exterminés deux fois), des Venètes, qui ne voulussent prendre part au dernier effort de la liberté : Ambiorix, l'Éburon, parut seul au nom de son peuple égorgé. A cette heure suprême, la Gaule, mutilée, décimée peuple à peuple depuis tant d'années, semblait enfin trouver cette unité nationale dont l'absence avait été si funeste à la Gaule. »

Deux cent quarante mille fantassins et huit mille cavaliers se rassemblèrent sur la frontière éduenne

et 86 mirent en marche vers Alésia. « Us étaient pleins d'ardeur et de confiance, dit César, car il n'en était pas un qui supposât qu'on pût soutenir le seul aspect d'une pareille armée, surtout dans une double attaque , lorsque les assiégés feraient ime sortie et qu'une armée si nombreuse paraîtrait en même temps du côté de la campagne.

Malgré tous leurs efforts, les confédérés laissèrent passer le terme assigné par Vercingétorix, et déjà dans la place la disette devenait extrême. Séparés de toute nouvelle par ime double enceinte, les assiégés ignoraient le rassemblement et l'approche de l'armée gauloise.

Voyant tous les vivres épuisés et l'époque plus que passée où devait arriver le secours, Vercingétorix avait assemblé le conseil, et l'on délibérait sur le parti à prendre. Quelques-uns inclinaient à capituler, d'autres à faire une sortie tandis qu'on avait encore quelque vigueur. Critognat, Arverne d'une haute naissance et d'une grande autorité , ouvrit un avis d'une atroce et effroyable énergie t

« Je ne parle point, dit-il, de l'avis de ceux qui B prétendent appeler capitulation la plus honteuse » servitude. On ne doit, je pense, ni les regarder » comme citoyens ni les admettre dans nos con*

CÉSAR. i79

• seils ; je combats ceux qui proposent une sortie » çt qui semblent répondre ainsi au souvenir de » notre ancienne gloire. Mais ne pouvoir soutenir » im peu de disette, c'est faiblesse. Les hommes » qui se dévouent à la mort sont moins rares que

• ceux qui endurent patiemment la douleur. Et moi » aussi, qui ai souci de mon honneur, je serais de » cet avis, si je n'y voyais d'autre perte que la vie ; » mais, en prenant un parti, songeons à toute la » Gaule que nous avons appelée à notre délivrance. » Quel courage auront, croyez-vous, nos parents et K nos amis, s'ils sont réduits à combattre sur les » cadavres de quatre-vingt mille compatriotes égor- ■ gés en un seul lieu? Ne privez donc pas de votre » soutien ceux qui, pour vous sauver, n'ont pas » craint de s'exposer à tous les dangers ; et, soit » folie et témérité, soit défaut d'énergie, n'allez pas » accabler toute la Gaule et la livrer à un esclavage » perpétuel. Parce qu'on n'est pas arrivé à jour » fixe, vous douteriez de la constance et de la foi » publique 1 Eh quoi I pensez-vous que ce soit pour » se tenir en haleine que chaque jour les Romains » ajoutent des fortifications nouvelles? Si, tous » les chemins étant fermés , vos amis ne peuvent » s'annoncer par des courriers, croyez-en les té- » moignages , leur arrivée est prochaine : c'est là » ce qui effraye les ennemis et les tient jour et nuit » à l'ouvrage.

■ Quel est donc mon avis? de faire ce que firent

» nos ancêtres dans la guerre bien différente des » Gimbres et des Teutons. Réfugiés dans leurs » villes, réduits à là même disette, plutôt que de » se rendre, ils soutinrent leur existence avec les » corps de ceux que leur âge ou leur faiblesse ren- » dait inutiles à la défense. Et si nous n'avions » pas cet exemple, je dirais que, pour la liberté, » il serait glorieux de le transmettre à nos descen- » danls. Car, quelle guerre fut pareille à celle-ci? » Les Gimbres, quand ils eurent ravagé la Gaule » et couvert notre pays de calamités , en sortirent 1 enfin et passèrent sur d'autres terres : ils nous » laissèrent nos lois, nos moeurs, nos champs, » notre liberté. Mais les Romains, conduits par » l'en vie, que veulent-ils? que cherchent-ils autre » chose que de se fixer dans nos campagnes et dans » nos villes et de soumettre à un joug étemel des » peuples que la renommée leur disait illustres et » belliqueux? Ils n'ont jamais eu d'autre but dans » leurs guerres; et, si vous ignorez leur politique » chez les nations éloignées, considérez la Gaule » qui vous est voisine : son droit et ses lois sont » changés, elle est sous la hache et, réduite en pro- » vince, elle gémit dans une servitude sans terme. » Les voix recueillies, il fut résolu qu'on ferait sortir de la place toutes les bouches inutiles, et qu'on tenterait tout avant de suivre l'avis de Gritognat; cependant, si les secours tardaient trop, on s'y conformerait plutôt que d'en venir à capituler.

CÉSAR. i81

Les Mandubiens , citoyens d'Alésia , avec leurs femmes et leurs enfants, se virent chassés de leur ville par les soldats qu'ils y avaient reçus ; ils s'avancèrent en pleurant vers les lignes des Romains, suppliant « qu'on les prît pour esclaves et qu'on » leur donnât des vivres. » César plaça des postes sur les remparts pour les éloignera coups de traits. Ainsi rejetée entre la ville et le camp romain, cou* rant tour à tour des portes d'Âlésia aux retranchements de César, cette multitude périt en peu de jours de faim et de désespoir.

Cependant l'armée nationale arrive près d'Alésia et campe sur une colline, à moins d'un mille des Romains. Le lendemain la cavalerie se répand dans la plaine , l'infanterie se tenant à quelque distance, cachée derrière les hauteurs. D'Alésia l'on dominait la campagne : à la vue du secours, on s'empresse, on se félicite, on s'exalte. Les troupes sortent et se forment devant .la ville ; on remplit le premier fossé de fascines et l'on se prépare à tout événement pour une attaque décisive.

César disposa ses légions sur les deux Ugnes de ses retranchements, fit sortir sa cavalerie et engagea le combat. On pouvait le voir des divers camps qui occupaient toutes les hauteurs, et les soldats

gaulois et romains, Tâme en suspens, en attendaient l'issue. L'affaire se passant sous les yeux de tous , et nul trait de valeur ou de lâcheté ne pouvant rester caché, l'amour de la gloire et la crainte de l'infamie animaient des deux côtés les combattants. La mêlée fut acharnée depuis midi jusqu'au coucher du soleil ] et la victoire restait indécise, lorsque la cavalerie germaine, se serrant, sur un point, chargea l'ennemi, l'enfonça et le mit en fuite. Les légions sortirent alors à la poursuite des fuyards et les poussèrent en déroute jusqu'à leur camp sans leur donner le temps de se reconnaître. La garnison d'Âlésia, consternée, regagna ses murailles.

Le surlendemain , vers le milieu de la nuit, l'armée extérieure tenta l'assaut du camp de César. Elle s'approcha des ouvrages romains dans le plus grand silence. Là, poussant un cri général pour avertir les soldats de Vercingétorix , elle se mit à jeter des fascines et de la terre dans le fossé. Vercingétorix et les siens accoururent. Mais les deuxarmées gauloises se brisèrent contre les merveilles de la science militaire et durent *se retirer sans avoir entamé les retranchements de César.

Les Gaulois renouvelèrent au point du jour l'as- Baut qui avait échoué dans la nuit. Cette seconde épreuve était décisive. Le général de l'armée extérieure, Yergasillaun, parent de Yercingétorix, avait fait un long détour avec cinquante -cinq mille hommes, l'élite des troupes confédérées , pouir s'emparer d'une colline qui doniinait les quartiers romains vers le Nord et que son vaste circuit n'avait pas permis d'enfermer dans les lignes. C'était le côté faible des retranchements, et les Gaulois sentaient qu'ils n'avaient plus d'espoir s'ils ne parvenaient à percer la ligne et à opérer la jonction des deux armées.

Au moment où Yergasillaun commande l'attaque ^ Yercingétorix, qui les découvre du haut de la cita« délie, sort de la ville avec ses troupes, emportant les perches, les claies, et tout ce qu'il tenait prêt pour un dernier assaut. On se bat partout à la fois ; partout on attaque ; on se jette vers l'endroit qui paraît le plus faible. L'étendue des ouvrages disséminant les Romains, ils ont sur plusieurs points quelque peine à se défendre. Les clameurs qui s'élèvent de l'armée extérieure les inquiètent; ils vont lâcher pied, lorsque César, placé sur une éminence d'où il pouvait découvrir ce qui se passait sur toute

i84 VIE DES GRANDS HOMMES.

la ligne, envoie des renforts aux endroits les plus menacés.

Sur deux points ses formidables retranchements étaient forcés ; deux corps de troupes fraîches avaient été repoussés par Vercingétorix, quand César s'élance lui-même avec toute sa réserve, rejette les Gaulois hors des lignes, et vole au secours de ses lieutenants qui pliaient devant Vergasillaun,

Avertis de son approche par la vue de son manteau de pourpre qu'il affectait de porter les jours de bataille, les Gaulois font les derniers efforts pour emporter la ligne^ un double cri s'élève à la fois des rangs des deux armées. Bientôt, jetant le javelot de part et d'autre, on tire le glaive et on combat corps à corps. Tout à coup les Gaulois voient derrière eux la cavalerie germaine. Us faiblissent, se rompent, et les Romains en font im affreux carnage. Vergasillaun est pris ; le chef des Lemovikes (Limousins) est tué. La garnison d'Alésia, voyant ce massacre et cette fuite désespérée, abandonne sa position et se retire dans la ville. L'armée extérieure se disperse dans le plus grand désordre.

On rapporta soixante et quatorze drapeaux des nations gauloises à César, et, sur une si grande multitude, fort peu d'hommes rentrèrent au camp sans blessures. Cette armée de la Gaule entière s'évanouit comme un rêve, dit Plutarque.

Dans la nuit qui suivit cette bataille, nuit suprême de Tindépendance gauloise, Vercîngétorix pensa que sa mort suffirait peut-être à la vengeance du vainqueur et que la garnison obtiendrait merci. Au point du jour il convoque ses troupes. Il leur rappelle qu'il n'a point entrepris cette guerre pour son avantage, mais pour la liberté commune ; puisqu'il faut céder à la fortune, il s'offre pour qu'on donne satisfaction aux Romains par sa mort volontaire ou pour qu'on le livre vivant à l'ennemi.

Le conseil députe vers César pour traiter de la reddition. Il ordonne que les ennemis remettent leurs armes, qu'ils livrent leur chef et se rendent à discrétion. Puis il va lui-même en avant du camp, hors des portes, pour y recevoir la soumission des vaincus et prononcer de* son tribunal sur leur sort.

Vercingétorix n'attendit point qu'on le traînât enchaîné devant César : il monta sur son cheval de bataille, se revêtit de sa plus riche armure, sortit de la ville et traversa au galop l'intervalle qui séparait les deux camps. Après avoir tourné en cercle

autour du tribunal, il sauta de cheval, jeta son épée, son javelot et son casque aux pieds du Romain, sans prononcer une parole.

Le- vainqueur se montra moins grand que le vaincu. César éclata en reproches sur son amitié trahie, sur ses bienfaits méprisés. Puis il ordonna à ses licteurs de garrotter Vercingétorix et de Ten* traîner dans le cg.mp. Vercingétorix souffrit tout en silence. Il fut conduit à Rome et plongé dans un cachot infect. Il y attendit pendant six ans qu'il pût décoî'er le triomphe de César. Ce jour-là il rendit sa grande âme sous la hache du bourreau, ne laissant d'autre historien pour faire vivre sa mémoire que son ennemi César.

César fît grâce de la vie à la garnison d'Alésia, mais il la réduisit en esclavage, ainsi que les Gaulois de l'armée extérieure tombés en son pouvoir. Chaque soldat romain eut un captif pour butin. La liberté de vingt mille prisonniers arvemes et édues fut accordée à la soumission de ces deux peuples. Le dévouement de Vercingétorix ne fut pas perdu pour les siens : cette grande victime expiatoire sauva la vie et la liberté de plusieurs milliers de ses compatriotes.

Le déâastre de la confédération n'avait que trop démontré aux Gaulois leur impuissance à résister en massé contre les forces de Tarmée romaine réunies. Ils Sentirent que la guerre partielle et simultanée en un grand nombre de lieux était la seule praticable, et que César n'aurait ni les moyens, ni le temps, ni les forces nécessaires pour se porter partout à la fois. Dans cette lutte â mort, il n'était pas de nation qui ne dût s'exposer à périr même, si, tandis qu'elle arrêterait l'ennemi, les autres pouvaient recouvrer la liberté.

Pour diviser l'effort des légions, dès l'ouverture des hostilités, les chefs gaulois qui survivaient à Vercingétorix établirent trois centres de résistance t un dans le Nord, chez les Bellovaques, un autre dans rOuest, chez les Andes, et le troisième au Midi, chez les Cadurkes* Les Trévires devaient en outre inquiéter Labiénus et le retenir en Séquanie* Ce plan convenu, on répara les places fortes et Ton amassa des vivres.

Dès que César fut instruit de ces mouvements, il partit, la nuit des calendes de janvier, de Bibracte^ où il passait l'hiver, et, ralliant deux légions, se mit à parcourir le territoire des Bituriges, qui, ne voyant chez eux qu'une faible garnison, faisaient des préparatifs de guerre. L'arrivée subite de César surprit la population disséminée dans les campagnes et occupée de la culture. Ils ne furent pas même avertis par le signal qui précédait ordinairement César, l'incendie des habitations; la cavalerie romaine tojnha sur eux avant qu'ils pussent se réfugier dans les villes. On enleva plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, qui furent garrottés et traînés avec le bagage ; les autres, poursuivis de canton en canton, crurent trouver un re-^ fuge, mais en vain. César, forçant sa marche, se montre partout à la fois et ne laisse nulle part le loisir de recueillir les fugitifs. Après avoir ainsi pourchassé pendant plusieurs semaines cette population demi-morte de froid, de faim, de fatigue, il la reçoit à composition, exigeant une forte somme pour ses troupes. « Grâce à la clémence de César, dit le continuateur des Commentaires, Hirtius, les Bituriges purent rentrer dans leurs foyers dévastés. » Le proconsul renvoya les deux légions chez

les Rèmes et rentra lui-même à Bibracte après quarante jours d'absence.

Il y était à peine depuis dix-huit jours, qu'il reçoit la nouvelle de Tinsurrection des Carnutes, qui, mécontents delà soumission des Bituriges, étaient entrés sur leurs terres pour les forcer à reprendre les armes. César repart aussitôt avec deux légions cantonnées sur la Saône pour assurer les communications et les subsistances ; il court à la chasse aux Carnutes. A son approche, les habitants se cachent et se dispersent au fond des bois, s^abritant à peine dans des huttes construites à la hâte. César s'établit dans Genabum, d'où il lance sa cavalerie sur tous les points ofi Ton disait que les fugitifs s'étaient retirés. A chacune de ces courses, les Romains enlèvent un grand nombre de captifs et de bestiaux. Exposés à découvert à toutes les rigueurs d'un froid excessif et n'osant demeurer nulle part par la crainte des surprises, les Carnutes périrent en grande partie par Tépée de l'ennemi, par l'âpreté et les pluies de l'hiver; le reste se dispersa chez les nations voisines.

190 VlË DES GRANDS HOMMES.

Avant le cetour du printemps, César fut obligé de conduire une nouvelle campagne contre les Beilo vaques. Ce peuple, qui avait refusé naguère son contingent à la grande armée de Vercingétorix, se vantant, dans son orgueil, de faire à lui seul la guerre aux Romains, s'était mis à la tète d'une nouvelle coalition gallo-belge. Une nombreuse armée de Bellovaques, d'Aulerkes, d'Ambiens, de Calètes, d'Atrebates, s'était réunie sur la frontière des Rèmes, commandée par le Bellovaque Corrée et TAtrebate Comm.

César accourt en toute hâte avec quatre légions. Il trouve les terres abandonnées. Les hommes en état de combattre s'étaient retranchés sur une colline environnée par des marais et des bois ; la multitude sans armes s'était cachée dans des retraites inaccessibles ; quelques individus seulement étaient restés dans les champs, moins pour travailler que pour observer l'ennemi.

César alla camper en face de l'armée confédérée. Après plusieurs échecs partiels dans des escar-

CÉSAR. i9i

mouches de cavalerie , il fait appeler deux légions nouvelles pour enfermer les Gaulois dans une circonvallation. Ceux-ci, craignant un nouveau siège d'Alésia, renvoient tout ce que Tâge ou le défaut d'armes et de forces rendait inutile. Le jour les surprend tandis qu'ils faisaient défiler cette multitude effrayée et en désordre. César profite de cette confusion, fait jeter des ponts de claies sur le marais , et ses légions gravissent la hauteur en ordre de bataille ; elles coupent la retraite des Bellovaques. Les Gaulois se tirèrent de ce pas critique par un stratagème. Suivant la coutume de ces nations en guerre, ils portaient un faisceau de branches ou de paille sur lequel ils s'asseyaient. Ils les font passer de main en main, les amoncèlent sur leur front de bataille, et au même signal y mettent le feu partout à la fois ; un rideau de flammes les dérobe à la vue des Romains, et ils s'enfuient à toutes jambes. Ils firent dix milles sans perte, suivis à distance par la cavalerie romaine.

Mais ils ne puf ent longtemps échapper à la défaite. Leur chef Corrée, ayant quitté le gros de l'armée pour surprendre les fourrageurs romains, fut surpris lui-même et enveloppé par toute l'armée ennemie. Vaincus, culbutés, frappés de terreur, les Gaulois s'enfuient au hasard; les Romains les poursuivent l'épée dans le dos et les massacrent. « Corrée, supérieur à tous les revers, dit Hirtius, ne veut ni quitter la mêlée ni se jeter dans le bois ;

yainement on lui crie de se rendre, il continue à se battre intrépidement, blesse, tue, terrasse les soldats qui l'approchent jusqu'à ce qu'il tombe luimême sous la grêle de traits dont l'assaillent les Romains furieux. »

Voyant tout contre eux, l'armée bellovaque voulut se rendre. A ce mot, Comm, l'autre chef de l'armée confédérée, monte à cheval, sort du camp, et de forêt en forêt regagne la Germanie, reniant, dit un historien, une patrie qui se résignait déjà à servir, et allant en chercher une a^tre où ses yeux ne rencontreraient pas un Romain.

Les députés des Bellovaques conjurèrent César « de se contenter des calamités qu'ils avaient éprouvées. Leur cavalerie était écrasée, leur infanterie d'élite anéantie. Dans un si grand malheur leur 'défaite était cependant pour eux un avantage, puisque Corrée n'était plus ; lui seul avait été le moteur de la guerre, le boute-feu de la populace ; car jamais, lui vivant, le sénat n'avait eu autant de pouvoir que l'aveugle multitude. »

César répondit « qu'il était commode sans doute d'accuser les morts des fautes commises ; que nul homme, ayant pour lui seulement une misérable populace, n'était dans le cas de soutenir une guerre,

malgré Topposition des principaux citoyens et du sénat; qu'au reste, il les regardait comme assez sévèrement châtiés. »

La guerre était donc encore une fois comprimée dans le Nord. Mais la domination romaine inspirait une telle haine qu'on désertait en foule les villes et les campagnes. Des bandes passaient le Rhin, re* nonçant à une patrie asservie. Pour s'opposer à ces migrations, César répand son armée sur différents points, et lui-même, de sa personne, il va ravager et dévaster le pays des Éburons, comme si sa terrible vengeance ne s'était pas encore assez appesantie sur ce malheureux pays. Désespérant de prendre Ambiorix, qui y était revenu, il crut de son honneur, dit un historien romain, de détruire si bien dans le pays les habitants , le bétail et les maisons, qu'Ambiorix, exécré des siens, si par hasard il en survivait encore , ne pût jamais rester dans sa patrie. César fait parcourir aux légions et aux troupes auxiliaires l'Èburonie dans tous les sens : on pille, on ravage, on égorge. Ambiorix lui échappa encore, mais le nom Éburon fut effacé pour jamais de la liste des nations gauloises.

Pendant ce temps , les Andes et les populations de la basse Loire s'étaient soulevés ; mais, divisés entre eux, ils furent écrasés par Fabius lorsqu'ils passaient la Loire.

Les vainqueurs usèrent de la victoire cpmmQ. ils en usaient d'ordinaire. « On tua, dit Thistorien de César, tant que les chevaux purent aller et tant que les bras purent frapper. On massacra plus de douze mille hommes, soit de ceux qui avaient les armes à la main, soit de ceux qui les avaient jetées bas. » Fabius, sans attendre, entra sur le territoire des Camutes, comptant que tant de désastres coup sur coup les auraient rendus plus faciles à se soumettre. En effet, ce peuple, qui n'avait jamais parlé de paix, courba la tête et donna des otages, et après lui toutes les nations armoricaines.

CXXXVllI

n restait Tinsurrection du Midi, dont s'était chargé Luctère, le compagnon de Vercingétorix. Poursuivi par Caninius, lieutenant de César, il s'enferma avec ses troupes dans Uxellodunum (le Puy dans le Quercy), place si forte d'assiette par ses es-

carpements, que, même sans trouver de résistance, des hommes armés eussent eu peine à y monter. Caninius entreprit de la réduire par une circonvallation. Luctère, qui s'était trouvé au siège d'Alésia, redoutant le blocus, voulut pourvoir la ville; mais/ attaqué par les Romains quand il ramenait des convois de blé, il s'échappa et ne rentra point dans son camp. Tout y fut pris ou tué. Drapés, chef des Senons, qui s'était joint à Luctère, fut enveloppé dans le combat et resta prisonnier.

Cependant César, pour prévenir désormais de nouveaux mouvements, parcourait les différentes nations de la Gaule, exigeant des otages, faisant livrer à ses vengeances les instigateurs des soulèvements et les hommes qui s'étaient compromis dans la lutte de l'indépendance. Par une balance de sa politique, en même temps qu'il frappait les meneurs, il cherchait à rassurer l'esprit de la multitude. Arrivé chez les Carnutes, il voulut, dit son historien, les délivrer au plus tôt de la crainte qu'ils avaient d'éprouver le sort des Éburons, et demanda pour l'envoyer au suppUce Gutruat, l'agent le plus actif et le plus opiniâtre de la dernière insurrection. Depuis que les Carnutes avaient déposé les armes,

i96 VIE DES GRANDS HOMMES.

Gutruat vivait seul au fond d'une forêt. Ses compatriotes allèrent le chasser dans sa retraite, se saisirent de lui et amenèrent leur ancien chef à César. César, par une hypocrisie qui conciliait son ressentiment avec sa nouvelle politique de clémence, se fit demander son supphce par ses légions. Gutruat mourut sous les verges, et on lui coupa la tète.

Un seul boulevard restait à l'indépendance :

Uxeliodunum, où deux mille Gaulois, laissés par Drapés et Luctère, étaient résolus à tenir à toute extrémité. Quoiqu'il méprisât cette poignée d'hommes, dit son historien. César jugea que leur obstination méritait un châtiment sévère. 11 ne voulait pas que d'autres villes, se fiant sur des avantages de position, tentassent de recouvrer de même leur liberté. Son commandement ne devait plus durer qu'un été, tous les Gaulois le savaient; si donc ils pouvaient résister jusque-là, ils n'auraient ensuite rien à craindre. Il se hâta d'aller lui-même frapper ce dernier coup.

Lorsqu'il arriva devant la place, elle était investie complètement par Caninius. Les assiégés avaient du blé en abondance; César voulut leur couper l'eau. Il réussit d'abord à les priver de l'eau de la rivière qui coulait au fond du vallon. Il leur restait

une fontaine au pied même des murailles. Par de prodigieux ouvrages de terrassement poussés avec des peines infinies, Tépée à la main, César rendit l'abord de la fontaine impossible. Le bétail, les chevaux, les hommes périssaient de soif.

Dans cette extrémité, les assiégés remplissent des tonneaux de bitume, de suif et de poix, puis les roulent tout enflammés contre les ouvrages de la terrasse. Au même moment, ils font une sortie trèsvigoureuse, afin d'empêcher parle combat d'éteindre l'incendie. Dn grand feu s'élève au milieu des ouvrages, embrasant les machines, les tours par où les Romains voulaient donner l'escalade. Cependant, les Romains tenaient ferme, Faction se passait à la vue des deux armées, et chaque soldat, pour faire montre de bravoure, s'offrait Je plus ostensiblement possible aux traits et au feu de l'ennemi.

César, voyant qu'il avait déjà beaucoup de blessés, ordonne que toutes les légions montent à l'assaut de tous les côtés à la fois et en poussant de grands cris. Les habitants, en alarme, appellent les combattants et les retirent de l'attaque des ouvrages pour aller border les murailles. Les assiégeants se rendent maîtres de l'incendie, soit en l'étouffant, soit en l'isolant.

Les assiégés pourtant persistaient dans la défense, une grande partie déjà était morte de soif, et le reste s'obstinait toujours; mais une mine, couverte par la terrasse, parvint jusqu'à la source de la fontaine et détourna les eaux de la ville. Le dessèchement subit de cette source intarissable enleva aux assiégés leur dernière lueur d'espérance. Regardant cet événement plutôt comme un décret du ciel que comme ime œuvre des hommes, ils se rendirent. '

« César, dit le continuateur de ses Commentaires, sachant sa réputation de clémence trop bien établie, ne. craignit pas qu'un acte de rigueur fût imputé à la cruauté de son caractère, et, comme il ne voyait pas de terme à la guerre des Gaules si de pareilles insurrections venaient à éclater en divers points, il résolut d'effrayer les autres peuples par un exemple. » 11 fit couper les mains à tous ceux qui avaient pris les armes, mais il leur laissa la vie, afin qu'ils fussent un témoignage vivant des châtiments de Rome*

Drapés, que Caninius avait fait prisonnier, évita la hache du hcteur en se laissant mourir de faim.

Luctère, qui s ^était échappé après sa défaite et qui sans cesse changeait de retraite, tomba dans les mains d'un Arverne) grand ami des Romains, qui,

GËSâR. 199

sans hésiter, le chargea de chaînes et le conduisit à

Labiénus avait battu les Trévires. Leurs chefs étaient dans ses mains, ainsi que l'éduen Sure, le seul de sa nation qui fût resté en armes contre les Romains. Tous les peuples de la Gaule étaient vaincus et pacifiés*

César voulut visiter FAquitaine, où il n'était jamais allé lui-même. 11 partit avec deux légions et reçut la soumission de toutes les cités, qui lui envoyèrent des députés et lui remirent des otages. Enfin; lorsqu'il vint établir son quartier d'hiver à Némétocène (Arras), il apprit que le dernier et le plus indomptable des chefs insurgés, Comm, l'Atrebate, avait mis bas les armes.

Comm s'était fixé en Germanie, car il n'avait plus de patrie en Gaule ; mais il n^avait pu se résigner à Texil et était revenu parmi ses anciens sujets pour les soulever encore contre les Romains. Banni par eux,, il erra de forêt en forêt, avec une troupe de cava* liers. Cette poignée d^ outlaws se trouvait partout à la fois, infestant les chemins, et souvent enlevant des convois pour l'approvisionnement des quartiers.

Marc-Antoine, questeur de César, voulut se défaire à tout prix de Comm l'Atrebate : il envoya à sa

chasse un de ses officiers, Yolusénus, qui déjà rayait blessé dans un guet-apens. Longtemps il le poursuivit de forêt en forêt, de plage en plage, Tépiant, l'attaquant, tour à tour battant et battu. Comm tenait prêts quelques navires sur la côte des Morins, afin de passer en Bretagne s'il ne lui restait plus de ressources. Un combat malheureux l'obligea d'y recourir; le vent était favorable, mais la mer était basse et les navires gisaient à sec sur le rivage. C'en était fait si Volusénus approchait. Comm ordonna à ses cavaliers de hisser les voiles au haut des mâts. Les Romains , les voyant de loin déployées, gonflées par le vent, crurent l'Atrebate en mer et retournèrent sur leurs pas.

Comm recommença le duel avec plus d'acharnement que jamais : il voulait se venger de sa blessure et de la perfidie de son ennemi. Un jour qu'après une action fort vive il se retirait avec ses cavaliers, il aperçoit le Romain qui le suivait presque seul : il fait volte-face , et , s'élançant sur son '^ ennemi tête baissée, lui perce la cuisse de part en part.

Sa vengeance était satisfaite ; il envoie dire à Marc-Antoine qu'il s'engageait à vivre où l'on voudrait, à faire ce qu'on lui ordonnerait, et à donner

pour sûreté des otages ; qu'il ne demandait qu'une condition, de ne paraître devant aucun Romain.

Antoine, pressé d'en finir, accueillit la demande.

La Gaule déposait les armes, épuisée dé sang pour combattre et de chefs pour la conduire.

« Qu'on se représente, dit un historien ancien, Paul Orose, un malade pâle, décharné, défiguré par une longue fièvre brûlante qui a tari son sang et abattu ses forces pour ne lui laisser qu'une soif importune sans le pouvoir de la satisfaire : voilà l'image de la Gaule épuisée et domptée par César, d'autant plus altérée de la soif ardente de sa liberté perdue que la liberté semble lui échapper pour jamais. De là ses tentatives aussi fréquentes qu'inutiles et hasardées pour sortir de la servitude;- de là de plus grands efforts de son vainqueur irrité pour lui rendre le joug plus pesant; de là l'accroissement du mal, la diminution et la perte enfin de l'espérance même. Ainsi, préférant son malheureux sort au danger de remèdes incertains, et n'osant plus entreprendre de se relever de peur de tomber dans des calamités plus profondes, la Gaule demeurait sans chaleur, sans mouvement, accablée, mais non tranquille. »

Plutârque résume ainsi les exploits de Césâr dans les Gaules :

« Durant neuf années de guerre, il prit de force plus de huit cents villes, subjugua plus de trois cents nations, et combattit, à diverses fois, contre trois millions d'hommes, dont un million périt sur le champ de bataille et un million fut fait prisonnier. »

Depuis neuf années que César faisait la guerre dans les Gaules, il n'avait que trop justifié le cri de son ambition personnelle en passant les Alpes. Il avait marché à son but lentement, mais sûrement, et il était maintenant irrésistible. Son armée était plus à lui qu'à la république. Mais il avait en main un ressort plus puissant encore que l'enthousiasme et la fidélité de ses légions : l'argent.

« Son séjour en Gaule n'avait été qu'un long brigandage, dit M. Amédée Thierry dans son histoire des Gaulois. Terres alliées ou ennemies, lieux sacrés ou profanes, trésors privés ou publics, il dépouillait tout. Les richesses qu'il amassa furent immenses. Avec le produit de ses rapines, nonseulement il entretenait son armée et levait de nouvelles troupes, payait les dettes énormes qu'il avait contractées autrefois en Italie, enrichissait ses offi-

ciers, fournissait par ses gratifications à leurs débauches et à celles de ses soldats, mais l'or de la Gaule coulait avec non moins de prodigalité à Rome dans le sénat et dans les comices. C'était surtout auprès de César, quand il allait tenir sa cour à Lucques et à Pise, pendant les repos de la guerre, que se déployait avec tous ses scandales la vénalité des consciences romaines.^ Des consuls, des tribuns du peuple, des sénateurs accouraient se marchander et se vendre. La neutralité du consul Paulus coûta à l'ambitieux proconsul plus de huit millions de notre monnaie, et la connivence du tribun Curion lui en coûta plus de douze. »

On peut dire que César avait conquis la Gaule avec le fer des Romains, et Rome avec l'or des Gaulois.

La Gaule conquise, César ne voulut point achever la ruine de la Gaule. Il n'oublia rien de ce qui pouvait guérir les malheurs de la guerre. Son administration fut aussi douce que sa conquête avait été violente. Point de confiscations qui livrassent des terres à ses soldats; aucune colonie, même militaire, ne fut établie ; les peuples conservèrent leur territoire, leurs villes, la forme essentielle de leur gouvernement. Point de lourd tribut, seule-

ment celui que la province avait consenti elle-même à payer pendant la guerre. Encore les exemptions étaient-elles nombreuses pour les alliés et les villes qui avaient su mériter ce privilège et surtout pour les nobles Gaulois qui devaient former dans chaque cité une faction dévouée et comme un peuple de clients. D'autres villes furent reçues sous le patronage de César; quelques-unes, entre autres Bibracte, prirent son nom. 11 évita, avec une connaissance parfaite du caractère de ces peuples, ce qui pouvait blesser des hommes irritables et fiers; il ne toucha point à leurs monuments nationaux, il respecta même les trophées qui lui rappelaient ses revers. Les Arvernes avaient déposé dans un de leurs temples Tépée que César avait perdue dans sa grande bataille en Séquanie contre Vercingétorix ; il la reconnut un jour, et se mit à sourire, disant à ses officiers, qui voulaient l'enlever : « Laissez-la, elle est sacrée. »

Avec une politique qu'on ne saurait trop faire remarquer, il poursuivit un double but : donner sa conquête pour auxiliaire à sa fortune , et par ses ménagements, par les faveurs dont il comblait les Gaulois, étouffer en eux le patriotisme.

Dans l'intérêt de son ambition personnelle, il se servit de l'esprit militaire et aventureux des Gaulois. 11 organisa de ses deniers une légion composée uniquement de vétérans transalpins qui s'étaient distingués durant la guerre de l'indépendance, et la

nomma la légion de T Alouette, parce que les soldats en portaient la représentation sur leurs casques. « Sous cet emblème de la vigilance matinale et de la vive gaieté, dit un historien, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les légions taciturnes de Pompée. »

Il enrôla à titre d'alliés ^t d'auxiliaires des corps choisis dans les différentes armes où la Gaule excellait, des archers ruthènes, des fantassins légers de l'Aquitaine et de TArvernie, de l'infanterie pesante de la Belgique, et ces hardis cavaliers, dont trente suffisaient pour mettre en fuite deux mille Numides, dont quatre cents paraissaient à Cléopâtre et à Hérode valoir une armée.

César s'armait ainsi contre ses rivaux de l'élite des troupes gauloises, il se procurait des soldats et des otages, il épuisait la Gaule pour la contenir.

Pendant que les Gaulois combattaient pour son empire en Grèce, en Afrique, en Espagne, leurs pères, leurs frères labouraient, trafiquaient avec cette ardeur pour les travaux de la paix qui éclate toujours au sortir des longues guerres. « Cette Gaule^ disait Marc- Antoine, qui nous envoyait lés Ambrons et les Cimbres, elle est soumise maintenant et aussi bien cultivée dans toutes ses parties que l'Italie même! Ses fleuves se couvrent de navires, non seulement le Rhône et la Saône, mais la Meuse, mais la Loire, mais le Rhin lui-même et l'Océan. »

César associait sa conquête à son ambition : aux hommes les plus influents de la Gaule il ouvrait les portes du sénat , aux familles nobles et riches il faisait espérer le droit de cité romaine et de plus hautes faveurs encore, si la fortune lui permettait un jour d'en disposer à son gré. 11 se créait dans ses ennemis de la veille des instruments intéressés pour l'oppression de sa patrie. C'est ainsi que, pour la rattacher plus étroitement à lui, il fit de la Gaule qu'il avait conquise une seconde province, sous le nom de Gaule chevelue, la distinguant de la province narbonnaise, qui lui était suspecte comme pompéienne.

Ce qu'on rapporte de l'ardeur des soldats de César, de cette soif de péril, de ce dévouement à la vie et à la mort, de cette valeur furieuse, caractérise dans l'homme de guerre le maître consommé des brigues romaines.

« César^ dit Plutarque, a toujours trouvé tant d'affection et tant de bonne volonté dans ses soldats, que ceux qui, sous les autres chefs, ne différaient en rien des autres hommes, devenaient invincibles quand il s'agissait de la gloire de César, et couraient têle baissée aux plus grands périls avec une fureur dont rien ne pouvait ni arrêter ni sou-

tenir le choc, je n'en rapporterai que trois ou quatre exemples :

» Acilius, dans le combat nayal qui fut donné près de Marseille, s'étant jeté dans une galère ennemie, eut d'abord la main droite abattue d'un coup d epée ; mais, avec le bouclier qu'il tenait de la gauche, il poussa toujours sa pointe, et, donnant dans le \isage des ennemis, il les renversa tous et se rendit maître de la galère.

■ Le centurion Cassius Scéva, au combat de Dyrrachium contre Pompée, ayant eu un œil crevé d'un trait, l'épaule percée d'un javelot et la cuisse traversée d'un autre, ayant reçu sur son bouclier cent trente coups, appela les ennemis comme pour se rendre, et, deux d'entre eux s'étant approchés, il abattit 1 épaule de l'un d'un grand coup d'épée, puis, ayant blessé l'autre au visage, il lui fit tourner le dos, et à la fin encore, il se sauva, ses compagnons étant accourus à son secours.

» Dans la Grande-Bretagne, les chefs de file s'étant engagés dans un lieu marécageux et plein d'eau, et y étant fort pressés par les Barbares, un soldat de César, à la vue de ce général qui était spectateur du combat, se jeta au milieu des ennemis et fit de si grands efforts et tant d'actions d'une valeur éclatante qu'il les obligea à prendre la fuite et sauva ses officiers. Ensuite, passant le marais après tous les autres, avec des peines infinies, au travers de cette eau bourbeuse, partie à la

nage, partie à pied, il gagna l'autre rive, mais sans son bouclier. César, } lein d'admiration pour son grand courage, courut à lui avec de grands cris de joie et de grandes louanges pour l'accueillir et le caresser. Mais lui, tout morne, la tête baissée et le visage couvert de larmes, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon de ce qu'il n'avait pas conservé son bouclier.

» Or ce grand courage et cette grande ambition de bien faire, c'était César qui les faisait naître et qui les nourrissait en eux par de grandes récompenses et par les grands honneurs dont il les comblait sans aucun ménagement, faisant voir que les richesses qu'il amassait dans toutes les guerres, il ne. les gardait ni pour satisfaire son luxe ni pour vivre dans les plaisirs, mais qu'elles étaient chez lui comme des prix en réserve pour la valeur, et qu'il ne se trouvait riche qu'autant qu'il était en état de récompenser ceux de ses soldats qui s'en rendaient dignes ; et ce qui contribuait encore à produire ce bon effet, c'est qu'il s'exposait le premier aux plus grands périls et qu'il ne s'exemptait d'aucun des travaux de la guerre.

» Il est vrai que, pour le mépris des dangers, on n'en était point étonné à cause de cet ardent désir de gloire dont il était enflammé ; mais pour sa patience dans les travaux, comme elle était beaucoup plus grande que ses forces ne le permettaient, il n'y avait personne qui n'en fût surpris, car il était

d'un tempérament très-faible, grêle de corps, d'une chair blanche et molle, souvent travaillé de grands maux de tête et sujet à Tépilepsie, dont il sentit le;3 premières atteintes à Gorduba, en Es^ pagne. Cependant il ne tira point de ces indispositions un prétexte de s'efiféminer et de vivre dans la mollesse. Au contraire, il chercha dans la guerre un remède à ses indispositions, en les combattant par de longues et fréquentes marches, par un régime simple et frugal, et par des gîtes à l'air, en rase campagne , et en endurcissant ainsi son corps à toutes les fatigues sans l'épargner.

» Quand il se reposait, c'était ordinairement chemin faisant, ou dans un chariot, ou dans une litière , mettant ainsi son repos à profit et le réduisant en action. Le jour, il allait visiter les châteaux, les villes, les camps fortifiés, ayant à côté de lui, dans son chariot, un des secrétaires qu'il entretenait pour faire écrire sous sa dictée en voyageant, et derrière lui un soldat qui portait son épée, et dans cet équipage il faisait une si grande diligence que la première fois qu'il sortit de Rome avec une charge publique, il arriva sur les bords du Rhône le huitième jour.

» Il était très-bon homme de cheval, et cet exercice lui était très-aisé par l'habitude, car il était accoutumé à pousser les chevaux à toute bride en tenant ses mains entrelacées derrière son dos ; et, dans cette expédition des Gaules, il s'accoutuma à

dicter les lettres en marchant à cheval, et il fournissait en même temps à deux secrétaires, et à un plus grand nombre encore, selon Oppius. On prétend aussi que César fut le premier qui imagina de communiquer par lettres a\ec ses amis, ou dans son camp, ou à la ville, lorsque la nécessité des affaires le demandait et que le temps ne lui permettait pas de s'entretenir avec eux de bouche, à cause du nombre infini de ses occupations et de la vaste étendue du camp ou de la ville.

» Un jour, dans un voyage, il survint une si grande tempête, qu'il fut obligé de se retirer dans la chaumière dun pauvre homme, où, n'ayant trouvé qu'une petite chambre qui suffisait à peine pour un homme seul, il dit à ses amis : Les lieux les plus honorables y il faut les céder aux plus grands, et les plus nécessaires aux plus malades. Et il laissa la chambre à Oppius, qui était incommodé, et voulut qu'il y couchât pendant que lui et ses amis coucheraient sous un auvent que formait le toit. »

cxux

Mais c^est de Thomme surtout que la postérité cherche les traces, à cette distance où elle est aujourd'hui des événements. Elle cherche comment du fond des Gaules, de la Germanie, de la Bretagne,

César était plus présent à Rome que dans Rome même.

L'histoire, à cet égard, est pleine de renseignements. D'abord, César avait, comme on l'a vu, laissé trois partis dans Rome, également intéressés, l'un à le tenir longtemps éloigné en lui prodiguant toutes les lois, tous les pouvoirs, toutes les légions, tous les subsides qui pouvaient assouvir son autorité presque royale dans les Gaules, c'était celui de Pompée ; l'autre , à le rappeler sans cesse par des éloges, des comparaisons, des regrets, à la mémoire des Romains, afin de miner le sénat et la majesté importune de Pompée, c'était celui de Clodius et des démagogues ; le troisième, enfin, celui de Cicéron et des hommes de paix qui redoutaient au fond César comme le plus dangereux des tribuns, mais qui, à cause de cette crainte même, l'exaltaient jusqu'à l'hyperbole et s'efforçaient de l'endormir dans sa vanité de conquérant, de peur de faire éclater entre lui et le grand Pompée une rivalité et des chocs qui auraient troublé leur quiétude* Si l'on ajoute à la combinaison de ces trois partis le retentissement lointain et perpétuel de ces exploits et de ces conquêtes qui venaient flatter périodiquement l'oreille de Rome^ et enfin la nuée d'orateurs et de nouvellistes salariés par César et dont il a\ait fait, comme les ambitieux de nos jours font des journaux, les^ porte-voix de son nom, on comprendra que Rome et l'Italie, pendant ces neuf années, ne

fut qu'un immense écho, et que César jetait sans cesse d'au delà des Alpes le mot qu'il voulait faire répéter aux Romains.

Il y a de plus, en temps de faction, une popularité dans l'absence. Les peuples froissés par les gouvernements rapprochés d'eux cherchent leur consolation ou leur espérance au loin dans un homme imaginaire à qui ils n'imputent rien de ce qu'ils souffrent, à qui ils supposent toutes les perfections qu'ils rêvent ; et si cet homme imaginaire est en qiême temps un homme réel, un héros qui couvre de gloire sa patrie et dont on attribue l'éloignement à l'envie, l'absence de cet homme devient sa principale force, et le regret qu'on a de lui devient la passion fanatique de l'imagination de la multitude. C'est ce que nous avons vu de nos jours, quand Bonaparte s'était relégué habilement en Egypte, quand l'Europe le reléguait à l'île d'Elbe, et enfin quand la captivité et la mort le reléguèrent à Sainte-Hélène. C'est ce qui entretenait, pendant les guerres fabuleuses des Gaules,* la mémoire H l'imagination des. Romains du prestige toujours grandissant de César. •

. 11 semblait, avec un art profond, s'étudier à irriter la passion publique en sa faveur, tantôt en se

rapprochant de Rome autant que les lois le permettaient à un général d'armée à qui il était défendu de dépasser les limites de sa province, tantôt en s'éloignant tout à coup comme pour tromper le désir qu'il avait allumé et emporter à l'extrémité des Gaules le regret du peuple. Jamais courtisane d'Athènes ou de Rome n'employa plus d'artifice pour l'amour que César pour l'ambition.

Aussi la voix de l'enthousiasme était unanime. Cicéron, le premier des orateurs et des écrivains poUtiques, se laissait prendre à ces pièges. César entretenait avec lui, comme avec les hommes principaux de Rome, un commerce assidu de lettres qui faisait croire à chacun qu'il avait en lui le plus tendre et le plus confiant des amis. 11 avait emmené avec lui le frère de Cicéron, Quintus, et il lui conférait les charges les plus lucratives pour que l'intérêt de Quintus retint le grand Cicéron dans les intérêts de César. Toute la jeunesse mihtaire de Rome, appelée par ses faveurs autour de lui, se glorifiait de servir sous César et le préférait ouvertement à la patrie. Les trésors et les dépouilles de la Gaule, rançon des villes et pillage des temples, lui servaient à corrompre tantôt le peuple entier del'ltahe par des libéralités, tantôt les endettés de Rome par les millions qu'il payait pour eux à leurs créanciers. Après avoir été par politique le débiteur de tout le monde, il était devenu le créancier complaisant de tous les jeunes dissipateurs de Rome.

La bourse de César était la source intarissable où le tribun Curion, le consul même Paulus, puisaient leur or. 11 éblouit le peuple romain de ses dons ; il prête aux sénateurs sans intérêt; il achète de ses deniers, pour en faire présent à la vilie^ un terrain pour un nouveau Forum qui lui coûte soixante muions de sesterces ; il fait construire au Champde-Mars un portique couvert pour les comices, d'un mille étendue ; il élève des palais aux colonnes de marbre pour les réunions des citoyens ; il envoie des armées de gladiateurs pour les cirques ; il fait présent de milliers d'esclaves aux rois alliés de la république ; il donne asile dans sa province à tous les banqueroutiers et à tous les hdmmes flétris par des condamnation^ infamantes; il appelle à la suite de ses camps tous les aventuriers, sangsues des pays conquis^ pour les engraisser de ses rapines. On ne sait si son armée est notée de plus de gloire par ses exploits ou de plus d'infamie par ses mœurs. « Les soldats de César, dit-il complai- » samment, peuvent vaincre, quoique assouvis de »" débauche et de luxe ! i

II protège ou asservit à son gré les nations; sans attendre les ordres du sénat, il prend la dictature insolente de la guerre, il enrôle jusqu'à des légions de Gaulois, il triple le nombre des siennes, il leur distribue le blé gratuitement et double leur solde sans consulter Rome ; il fonde des colonies dans la Gaule cisalpine, entre Turin et Milan, et il y appelle

tous les hommes suspects de complicité avec Catilina, comme pour se préparer une nation à lui contre la nation légale ; il y laisse fermenter à dessein les doctrines les plus subversives de la vieille constitution de Rome ; à Rome même il soutient de son crédit, contre les honnêtes gens et contre Cicéron lui-même, la bande révolutionnaire do Clodius ; il lui permet de proscrire Cicéron et de brûler les maisons des prétendus ennemis du peuple. Tous les forfaits de Clodius le font sourire d'une perverse indulgence. En vain Cicéron 1 élève au-dessus des proportions humaines dans ses écrits : « Les Alpes peuvent tomber, dit-il dans son » livre sur les Provinces consulaires; depuis les » victoires de César, ce rempart est inutile à » l'Italie 1 »

Enfin lesPtolémée,ces rois opulents, maïs tributaires, d'Egypte, lui payent des millions sans distinguer entre le trésor particulier de César et le trésor de la république. Tout ce qu'il reçoit en concussions, il le reverse à Rome en corruptions. Il achète la république avant de l'enchaîner.

Chaque année, pendant les quartiers d'hiver de ses troupes au delà des Alpes, il s'approche de Rome pour y recevoir la visite du peuple romain . Les magistrats, les sénateurs en masse, les tribuns, les consuls, Pompée lui-même viennent lui former à Lucques une cour d'adulateurs ou de clients. Rome, pendant ces résidences de César en Toscane,

n'est plus à Rome, elle est ii Lucques: c'est là qu'il confère avec Pompée, qu'il conspire avec Clodius, qu'il consulte avec ses amis quels consuls et quels tribuns il convient de nommer pour l'année. Ses avis sont des lois ; les grands et le peuple obéissent, dans le sénat et dans les comices, à ses convenances. Pendant neuf ans il est, par ses chefs de brigue et de l'aveu du peuple romain, le grand électeur de Uome.

Quand le peuple, le sénat, la ville et les provinces furent bien façonnés à ce joug suspendu de loin pendant huit années sur la république. César, toujours d'intelligence avec Clodius dans Rome, toléra ou fomenta des agitations, des tumultes et des fureurs populaires de ce tribun, qui indignèrent les hommes de bien et qui firent sentir la mollesse du gouvernement de Pompée. Il faut lire dans Cicéroh le récit des attentats de ce favori avoué du peuple, favori secret aussi de César. Clodius, qui avait chassé Cicéron de Rome et démoli ses maisons, s'opposait à ce que le grand orateur, rappelé par le sénat et par le peuple, reconstruisit sa maison dans Rome. <

« Le 3 de novembre, les gens de Clodius vinrent les armes à la main chasser les ouvriers qui tra-

vaillaiei^t à ma maison. Ils abattirent le portique de Catulus, que les consuls faisaient relever par Tordre du sénat et qui était presque achevé. S'étant ensuite postés dans la place où était ma maison, ils jetèrent des pierres contre celle de mon frère et y mirent le feu. Une telle violence, commise en plein jour aux yeux de toute la ville, fit gémir, je ne dirai pas tous les gens de bien, car je n'ose assurer qu'il s'en trouve encore, mais tout le monde généralement. Clodius soutint ensuite par d'autres emportements cette première fureur; il n'y avait plus que le sang de ses ennnemis qui pût l'assouvir. Il courait de quartier en quartier, et, pour grossir son parti, il promettait aux esclaves la liberté. Il voyait bien qu'il pourrait dorénavant tuer en public tous ceux qu'il lui plairait d'immoler.

» Sur cette assurance, comme je passais, le onzième de novembre, parla Voie Sacrée, il me poursuivit avec ses gens. Nous entendons tout d'un coup un grand bruit, nous voyons des pierres en l'air, des bâtons levés, des épées nues. Nous nous sauvâmes dans le vestibule de Tertius Damion ; les gens qui m'accompagnaient empêchèrent aisément ceux de Clodius de me forcer ; il ne tint qu'à moi de le faire tuer lui-même, mais je commence à être las des remèdes violents, et je veux en essayer de plus doux. Ce séditieux, voyant que tout le peuple également animé contre lui 'demandait, non plus qu'on lui fît son procès, mais qu'on le menât au y. 4§

supplice, rappela toutes les horreurs des Catilina et des Acilius. Le douzième de novembre, il se mit à la tète d'une troupe de gens armés de boucliers qui vinrent l'épée à la main attaquer la maison que Milon a sur le mont Germanicus ; d'autres tenaient des flambeaux pour y mettre le feu; il se posta dans la maison de Sylla pour faire cette attaque, Flaccus sortit tout à coup de celle que Milon a eue de la succession d'Annius avec des hommes hardis et vigoureux qui repoussèrent cette troupe de brigands et tuèrent les plus signalés. On chercha Clodius, et on ne l'aurait pas épargné, mais il se cacha dans l'endroit le plus reculé de la maison. »

Cependant Pompée détournait les yeux de ces tu* multes, et César refusait de soutenir Cicéron con* tre l'agitateur de Rome, de peur de diminuer sa propre popularité dans la lie des démagogues de Clodius. Il fallut qu'un citoyen intrépide, mais isolé, Milon, adversaire personnel de Clodius, se chargeât seul de la vengeance publique en tuant Clodius qui cherchait à le tuer. Et on va voir que ce généreux vengeur de Rome, quoique défendu par Cicéron, fut puni par Rome et abandonné par César.

Au Champ-de-Mars, Métellus fait au peuple des harangues séditieuses ; 'celles d'Appius le sont encore davantage, et celles de Clodius se ressentent de toute sa fureur. Les consuls sont insultés et poursuivis par lui sur le Champ-de-Mars. L'excès

de sefi violences et le courage de Milon relèvent Fesprit public contre lui.

« Le 21, il y eut une foire, et le peuple ne s'assembla point ce jour-là ni le suivant. Aujourd'hui 83 que j'écris cette lettre, à trois heures du niatin, Milon s'est déjà posté dans le Champ-de-Mars. On m'est venu dire qu'il n'y a dans le vestibule de Glodius que quelques malheureux avec une méchante lanterne. Les gens de sa faction disent par<tout que Milon ne fait que ce que je lui fais faire é Us devraient savoir que ce héros ne prend conseil que de lui-même, et qu'il est aussi capable d'entreprendre que d'exécuter. Sa valeur est inconcevable; il fait tous les jours des actions merveilleuses. Mais, sans m'arrèter à ce détail, je vous dirai seulement qu'il n'y a pas d'apparence qu'on fasse l'élection des édiles ; que Glodius sera sans doute mis en justice par Milon, à moins qu'il ne soit tué auparavant, et qu'il pourra bien l'être par le même Milon s'il se rencontre quelque part sur sa route. C'est une affaire résoUie ; il se charge de l'exécution et n'en craint pas les suites. Mon exemple ne l'étonné point. Ce qui le rassure, c'est qu'il n'eut jamais d'amis jaloux et perfides, et qu'il n'a garde de se reposer , comme moi , sur un faible protecteur. »

Les honnêtes gens attristés, dont Cicéron était la gloire et dont Caton était la vertu, commençaient à prévoir que de tels excès, commis à Rome en dépit de Pompée et avec la connivence muette de César, amèneraient bientôt un déchirement d'alliance entre ces deux hommes et qu'il faudrait suivre l'un ou l'autre pour ne pas périr écrasé entre les deux.

c Hélas ! écrit le protégé de Pompée et l'ami de César, depuis que la république est dans un état si déplorable, les amusements et les plaisirs de la vie n'ont plus rien de piquant pour moi, et je ne trouve de ressource que dans mes livres. J'aime mieux être assis dans votre bibliothèque, sur ce petit banc qui est au-dessous de l'image d'Aristote, que dans leurs chaises curules, et me promener avec vous que de marcher avec celui que je vois bien qu'il faudra suivre ; mais remettons-nous-en au sort et aux dieux, s'il en est en effet qui se mêlent des choses d'ici-bas!... Tout est brigue ici : la faction de César porte Memnius pour consul ; cela ne plaît point à Pompée, qui s'indigne et se plaint tout haut ; il s'est déclaré pour Scaurus. Ces troubles ne peuvent aboutir qu'à un interrègne ; on pourrait bien nommer un dictateur. »

Ce mot faisait à la fois méditer César et Pompée.

c Considérez dans de telles circonstances combien il est heureux pour moi d'avoir une si gracieuse bienveillance de César! Quelle heureuse planche dans le naufrage ! Comme il traite mon frère 1 comme il le comble de prévenances, de dignités, d'honneurs 1 César vient de lui laisser choisir entre tous les quartiers d'hiver la résidence le plus à sa convenance pour la légion qu'il commande ! Et on n'aimerait pas un tel homme de préférence à tous ceux-ci? »

Les Romains , en effet , en étaient venus à cet excès de désordre où l'on n'a plus qu'à implorer un maître pour relever la liberté s'il est honnête, pour asservir la patrie s'il n'est qu'ambitieux. Milon venait d'armer populace contre populace, d'arracher dodius de sa Utière sur le chemin de Tibur, et de le tuer dans une rixe, à défaut de justice, pour venger les bons citoyen^ de ces incendiaires de sa patrie. Le meurtre accidentel ou prémédité de Clodius fit jeter à la multitude de Rome le même cri que la multitude de Paris jeta au meurtre de Marat par Charlotte Corday. Clodius était, en effet, le Marat de Rome. La honte de César fut d'avoir protégé si longtemps et jusqu'à sa mort un pareil scélérat. César ami de Clodius! Ces deux noms associés par l'histoire des agitations de Rome dévoilent assez toute la part de César dans les calamités intestines qui devaient lui asservir sa patrie.

GLIII

Julie, fille de César et femme de Pompée, avait été jusque-là, malgré la rivalité politique, le nœud de ralliance entre ces deux hommes. Leur empire, en se confondant par cette parenté si rapprochée du cœur, était un empire de famille. La mort précoce de JuUe relâcha ce lien ; la compétition du pouvoir suprême fit le reste.

César briguait un second consulat ; les lois inter^ disaient à un général gouyerneur d'une proTince romaine de venir à Rome briguer les honneurs. Pompée, consul avant son refroidissement pour César, avait fait lui-même révoquer cette interdiction en faveur de César. Une loi spéciale, inscrite sur l'airain au Capitole, avait autorisé le vainqueur des Gaules à briguer le consulat sans venir à Rome 4 César annonçait hautement l'intention de profiter de cette loi pour déclarer sa candidature. César consul était en ce moment^ pour le sénat et pour les amis de Pompée, César dictateur. Pompée et le sénat ^ craignant trop tard de subir la présence et Pautorité de l'homme qu'ils avaient si démesurément grandi j firent révoquer cette loi de faveur dont ils sentaient maintenant l'imprudence, et s'opposèrent légalement ainsi à la candidature de César. L'hostihté secrète se dérobe encore sous l'apparence

d'un scrupule de légalité. Grassus, le troisième membre du triumvirat formé entre lui, Pompée et César, avant la guerre des Gaules, maintenait, par son intervention, un certain équilibre. Crassus meurt et ne laisse plus en présence que deux rivaux sans autre intermédiaire que l'ambition qui les dévore et la république qu'ils convoitent. Pendant quelques mois de négociation, l'empire paraît / devoir appartenir au plus habile ; il sera bientôt au plus audacieux.

La conduite de César, pendant cette compétition au consulat que Pompée lui dénie, est le chef* d'oeuvre de l'habileté humaine. Avant de subjuguer la république, il faut ranger de son côté l'opinion sans laquelle la victoire même est odieuse. L'obstination inhabile et tracassière de Pompée aigrît les esprits, se refuse aux accommodements, met l'apparence du drojt et du grief du côté de César. Pompée a toutes les raisons, et il paraît avoir tous les torts; il défend la république, et il semble défendre uniquement son propre orgueil ; pour comble d'inconséquence, il assume la guerre civile, et il ne pré^ pare rien pour la soutenir. Après avoir mérité le nom de grand par ses exploits, il mérite maintenant de le perdre par ses fautes ; il ne sait ni se soumettre avec dignité à un plus heureux que lui, ni accepter* un égal, ni combattre un compétiteur. Le vertige de sa longue fortune semble l'avoir saisi; il n'y at plus de lois à Rome que lui-même, et il croit que

le fantôme de ces lois évanouies su£Gira pour arrêter César.

Ces temporisations habiles de César se prolongent pendant deux années entières; il affecte une modération de désirs et une déférence envers le sénat qui contraste avec la toute-puissance d'armes et d'opinion dont il est investi. Le parti de Pompée et le sénat s'y trompent ; ils prennent la lenteur pour hésitation et la déférence affectée pour scrupule. Plus César est humble, plus ils deviennent inflexibles ; Caton lui-même devient provoquant et jure par les dieux que , si César ose entrer dans Rome , il portera contre lui une accusation capitale.

Ces défis se brisent contre la longanimité paternelle de César; il semble n'avoir besoin ni des armes, ni de l'autorité de son tjtre, ni de ses provinces, ni de ses légions pour entrer dans Rome. Sûr que sa force est toute dans son nom, il se désarme en face de ses ennemis et de son rival; il souffre sans représailles que le consul Marcellus , dévoué à Pompée, propose au sénat de le révoquer de son gouvernement et de son commandement dans les Gaules ; il subit même les outrages que les consuls font à ses clients de la Lombardie en fouettant comme esclaves des citoyens élevés par lui dans

la basse Italie au droit de bourgeoisie. Il obéit au sénat qui lui enlève deux de ses légions pour les donner à Pompée, sûr qu'un décret ne donnera pas à son ennemi le cœur de ses troupes ; il offre même de licencier le plus grand nombre de ses soldats et de se démettre du gouvernement des Gaules, pourvu que Pompée abdique celui de TEspagne. Il se contente du gouvernement subalterne de Tlllyrie et d'une seule légion, six mille hommes, pour y maintenir la police romaine.

Rien ne fléchit le parti patricien, qui, comme tous les vieux partis, prend sa confiance en lui-même pour de la force. César est sommé d'abandonner son armée et de venir rendre compte de sa conduite à Rome, sous peine d'être déclaré rebelle aux lois et ennemi public. La défense de la république et le commandement général de toutes les armées de l'Italie sont remis à Pompée ; le sénat s'exalte , le peuple murmure, les tribuns du peuple, partie intégrante et légale aussi de la constitution, protestent, sont menacés par l'insolence des patriciens, se déguisent en esclaves, sortent de Rome et portent au camp de César, à Ravenne, une apparence ou un prétexte de légalité à la révolte.

Les tribuns, arrivés au camp de César, dépouillent leurs habits d'esclaves sur la tribune aux harangues^ devant les soldats, et attestent la violation des droits du peuple en leur personne. Ils se placent sous la protection de l'armée, et conjurent César de

marcher sur Rome pour y venger i la fois ses propres outrages et les outrages du peuple romain. César parait indécis et consterné ; son hésitation simulée accroît l'amour et l'enthousiasme des soldats ; les tribuns déplorent sa timidité, mortelle à la patrie ; ils quittent Ravenne ; ils vont dans les différents quartiers de la Gaule cisalpine et de la Gaule transalpine répéter les mêmes harangues ^ les mêmes invocations et les mêmes larmes devant les soldats de César. On voit avec quel art l'homme qui méditait depuis tant d'années le renversement de toutes les lois, à Tabri des lois, pousse par sa seule attitude ses ennemis eux-mêmes à les violer contre lui, et fait servir les organes du peuple luimême à invoquer les armes contre le peuple !

Pendant cette agitation des tribuns dans les camps déjà dispersés de César, Rome attend dans l'anxiété la réconciliation ou la guerre entre les deux rivaux. On espérait encore la réconciliation de la prudence de Pompée et de la longanimité de César.

Cicéron, dans son inappréciable correspondance, éprouve et décrit, dans les transes de son propre esprit, toutes les transes par lesquelles Rome et l'Italie passent en peu de jours entre ces deux ennemis qui se mesurent avant de se frapper. L'histoire vivante et palpitante de cette dernière crise de la liberté romaine est tout entière dans les lettres de Cicéron. Bon citoyen, homme, vertueux, attaché à la république, sans partager ni

CÉSAR. ni

les illusions des patriciens ni les turbulences des plébéiens, client de Pompée, caressé de César et son obligé, admirateur de Caton , égal à tous par l'intelligence, ne prévoyant que des calamités du choc qui menaçait l'Italie, trop honnête pour aban*donner Pompée^ trop faible pour résister à César, il éprouvait, dans Tagonie de son caractère, l'agonie de la république.

Laissons*le parler :

« C'est aujourd'hui le 15 octobre; César, dites* vous, doit faire entrer demain quatre légions dans Plaisance pour menacer de plus près. Qu'allons* nous devenir? J'ai envie de me renfermer dans la citadelle d'Athènes!... Nous sommes, je le sens, à la veille d'une guerre civile plus funeste que la guerre des Parthes, à moins que le même dieu qui a sauvé la république de ses ennemis barbares ne la sauve miraculeusement encore de ses propres fureurs!... Ces craintes et ces calamités sont communes à tous ; mais ce qui m'est personnel dans ces conjonctures, c'est que je suis lié à la fois avec Pompée et avec César, à l'un par ma reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus , à l'autre par l'immense popularité dont il jouit... Je comptais et je devais^ ne jamais avoir à prendre parti pour l'un des deux contre l'autre, tant ils paraissaient unis jusqu'à ces derniers temps ; et les voilà acharnés à se détruire l'un l'autre ! Ils comptent tous les deux sur moi. ou du moins César feint de ne pas douter de

mon amitié. Quant à Pompée, il croit sincèrement que sa cause est la mienne, parce qu'elle est en réalité celle de la république. Je reçois des lettres de Tun et de l'autre pleines d'affection et de confiance ; comment me conduire ? Je ne demande pas cela pour le cas où la guerre aurait déjà éclaté et où Ton en appellerait aux armes pour vider leur rivalité; car, en ce cas, je n'hésite pas à reconnaître qu'il faudrait faire son devoir et qu'il vaudrait mieux mille fois être vaincu avec Pompée que vaincre avec César. Le plus sage est peut-être de ne pas entrer dans Rome et de solliciter le triomphe pour mes campagnes en Âsie-Mineure , afin d'avoir un prétexte pour n'être pas présent aux délibérations du sénat. »

Cependant Cicéron se rapproche de Rome, traverse l'Adriatique, et débarque à Brindes; il rôde de maison de campagne en maison de campagne autour de Rome sans y entrer. 11 déplore en cris chaque jour plus déchirants les malheurs de la patrie.

« Je n'hésiterais pas à me déclarer, s'il ne s'agissait que des intérêts de la république ; mais je la vois sacrifiée aujourd'hui à l'ambition de deux compétiteurs. Si l'on n'agit maintenant que pour elle, pour-

quoi Ta-t-on abandonnée pendant le consulat de César? Pourquoi, Tannée suivante, m'a-t-on abandonné moi-même , moi dont les intérêts étaient si fort liés avec les siens ? Pourquoi a-t-on fait continuer à César son gouvernement, et pourquoi par de telles voies ? Pourquoi s'est-on donné tant de mouvement pour faire proposer par tous les corps des tribuns le décret qui le dispensait de venir à Rome pour demander le consulat ? On l'a rendu par là si puissant, que la république n'a plus de ressources que dans un seul citoyen, qui aurait bien mieux fait de s'opposer d'abord à César que de conabattre contre lui après l'avoir armé contre nous. Cependant, puisque les choses se trouvent ainsi engagées, je ne demanderai point, pour parler comme vous, où est le vaisseau des Atrides; je n'en connaîtrai point d'autre que celui de Pompée !

» Mais à présent, lorsqu'il faudra opiner dans le sénat, vous me demandez : Que direz-vous ? Ce que je dirai, le voici en deux mots : Je suis de l'avis de Pompée. Je ne laisserai pas en particulier de le porter à un acc^ommodement, car il me paraît que ce serait fort hasarder que d'en venir à une guerre civile. Vous autres qui êtes à Rome, vous en pouvez juger mieux que moi ; mais il est certain que nous avons affaire à un homme aussi puissant qu'il est entreprenant et hardi. Il aura pour lui tous les gens condamnés et notés, tous ceux qui méritent de l'être, presque toute notre jeunesse, cette populace qui se

plaît dans le trouble, des tribuns qui seront fort puissants, surtout si C. Cassius se joint à eux; enfin tous les gens accablés de dettes qui sont en plus grand nombre que je ne pensais. Il ne manque à ce parti qu'une meilleure cause, tout le reste s'y rencontre. Ainsi, il n'y a rien qu'on ne doive tenter plutôt que d'en venir à la guerre; le succès en est toujours incertain, et il n'est pas même assez incer* tain, hélas I dans cette occasion. »

Enfin Gicéron est aux environs de Rome et il voit Pompée qui attend encore quelque composition avec César.

« En m'entretenant des affaires de la république, écrit-il. Pompée n'a pas laissé ignorer que, dans son opinion, on ne pourrait échapper à la guerre ; qu'on ne devait plus espérer d'accommodement ; que depuis quelque temps il voyait bien que César ne voulait plus le ménager, et qu'il en avait eu depuis peu une nouvelle preuve; que Hirtius, l'ami particulier de César, était venu depuis peu de sa part à Rome sans venir chez lui ; qu'il était arrivé le sixième de décembre au soir, et que, Balbus comptant parler le lendemain de grand matin à Scipiondel'afiaire qui l'avait amené, il était reparti la nuit même.

» Pompée regarde cela comme une marque certaine que César veut rompre avec lui. En un mot, la seule espérance qui me reste, c'est qu'un homme à qui ses ennemis mêmes offrent un second consulat , et que la fortune a élevé si haut, ne sera pas assez insensé pour risquer de perdre tant d'avantages; mais, si cela ne peut l'arrêter, combien vois-je de choses à craindre que je n'ose vous écrire 1... Ah ! que c'est s'y prendre tard, s'écriet-il ailleurs, pour combattre un homme à qui depuis dix ans nous donnons à plaisir des forces contre nous !

» 11 fallait arrêter les progrès de César dans leurs commencements, ce qui était fort aisé. Maintenant il se voit à la tête de onze légions, sans compter la cavalerie, dont il aura tant qu'il voudra ; il a pour lui les villes au delà du Pô, la populace de Rome, la plus grande partie des tribuns, et toute cette jeunesse perdue de débauches ;x joignez à cela l'habileté, la réputation, l'audace d'un si grand capitaine. Voilà l'ennemi auquel nous aurons affaire si nous ne lui conservons un privilège qui lui a été confirmé par une loi.

» Il faut, me direz-vous, tout hasarder plutôt que de recevoir un maître ; oui, afin que, si nous sommes vaincus, il nous en coûte toujours la liberté ! Quel parti prendrez-vous donc ? Je ferai comme les bêtes qui suivent leur troupeau : je suivrai les gens de bien ou ceux qui passent pour tels, quelque

mauvais parti qu'ils puissent prendre. Mais cela ne m'empêchera pas de voir qu'étant pris si fort au dépourvu , il faut acheter la paix à quelque prix que ce soit. L'événement de la guerre est toujours incertain, mais il est bien sûr que, si César a l'avantage, il n'épargnera pas plus le sang des principaux citoyens que Cinna, et qu'il s'emparera du bien des riches avec autant d'avidité que Sylla.

» Voilà raisonner longtemps de politique, et je continuerais, si ma lampe ne s'éteignait pasl...»

César cependant semblait rester immobile et comme frappé de stupeur à Ravenne, devant le déchirement de la patrie. Il n'appelait à lui ostensiblement aucune des légions dont parle Cicéron. Il n'avait à Ravenne que les débris d'une légion et quelques cavaliers. Mais, au retour des tribuns dans son camp, il rassemble ce petit nombre de soldats, et il les harangue en citoyen consterné des malheurs de sa patrie et de la violation des lois plutôt qu'en général impatient de la servir. Il a noté lui-même le texte de sa harangue dans ses commentaires : étalant devant ses soldats les « violences faites par le sénat à la majesté du peuple, l'expulsion des tribuns, l'autorité dictatoriale usurpée sur les lois sans autre prétexte que la haine et la jalousie

contre lui, et conjurant, au nom de ces lois violées et de la liberté de Rome, les soldats d'aller porter secours à la république I Ce n'est plus sa cause^ c'est la cause des dieux, des lois et des hommes 1 » Les soldats , qui avaient pour garants de telles invocations à leur patriotisme la longue patience de César et la présence des tribuns, images vivantes^des lois abolies, courent aux armes, entraînent leurs chefs et s'élancent d'eux-mêmes hors de la ville sur la route de Rome. César reste presque seul à Ravenne, comme s'il eût été frappé de vertige à l'aspect de la guerre civile sortant d'ellemême de son camp avec les soldats et les tribuns. Il vejit garder aux yeux de l'Italie l'apparence d'un conciliateur que la guerre entraîne malgré lui à sa suite, mais qui la suit encore en la retenant. Il sait que la faveur de l'Italie est à ce prix et qu'il fera retomber ainsi sur Pompée et sur le sénat les malédictions des bons citoyens. Il affecte même de se désintéresser complètement de lui-même, de remettre à un autre la responsabilité de la guerre désormais inévitable, de disparaître de ses camps, de s'ensevelir dans sa douleur, et il dépose le commandement de l'armée des deux Gaules dans les mains d'Hortensîus et de Labiénus, deux de ses lieutenants les plus considérés du sénat. Sûr des soldats et des vétérans, il ne craint pas de les confier à des chefs qui tenteraient en vain de les conduire à Pompée.

CLYIII

Cependant les troupes sorties sans son aveu de Ravenne s'étaient arrêtées aux limites de la Gaule cisalpine et de l'Italie romaine, sur les bords d'un petit fleuve nommé le Rubicon, et dont le nom*est devenu depuis proverbial, comme celui des résolutions désespérées et criminelles après les longues hésitations de la vertu.

César avait vraisemblablement espéré que l'élan de l'indignation et de l'impétuosité aurait fait franchir à ses soldats cette limite suprême entre l'obéissance et la révolte, mais une inscription lapidaire sur le bord opposé du Rubicon avait intimidé les soldats devant le sacrilège de la patrie violée :

« Que nul ne passe, ce fleuve, limite de la ré- » publique, avec des armes, des drapeaux et des » soldats, sans être maudit des dieux et des hom- » mes I »

Sans ordre de leur général, sans aveu de leurs officiers interdits devant la sainteté des lois qui protestaient ainsi par la voix de la pierre, de la terre et de l'eau contre leur premier pas dans le crime, les troupes, éparses sur la rive gauloise du Rubicon, attendaient une impulsion des dieux ou des hommes.

César semblait protester lui-même par son absence contre leur sacrilège. Il se tenait enfermé dans sa maison de Ravenne et paraissait plongé dans un abîme d'indécision. Ce n'était pas scrupule : il n'y en a point dans Tâme des hommes qui ne croient ni à l'existence des dieux ni à la conscience humaine, pressentiment de leur justice, ni à l'immortalité de l'âme, répondant dans une autre existence de la moralité de ses actes d'ici-bas. Tous les grands crimes politiques sont commis par les fanatiques ou par les impies ; on a vu que César avouait tout haut son athéisme et ne reconnaissait d'autre dieu que sa fortune^ c'est-à-dire cette combinaison aveugle, sourde et fatale de circonstances^ qui gouverne au hasard la destinée des hommes et qui les fait avec la même impassibilité victimes ou bourreaux, esclaves ou tyrans j heureux ou malheureux sur la terre. Cette doctrine, qui est celle des ambitieux, les absout d'avance de tout ce qu'ils tentent pour leur puissance ou pour leur gloire.

Il n'y avait donc point d'attentat pour César j mais il y avait en lui trois choses qui agissent à leur insu sur les hommes les plus endurcis aux scrupules et qui les font délibérer profondément avec

eux-mêmes au moment de consommer les actes irrévocables de leur vie : l'habitude , la nature de leur caractère et l'incertitude du succès. L'innocence a son agonie comme la vie dans le cœur de rhomme; il n'est accordé à personne de triompher sans combat de la vertu.

César, né au premier rang d'une république qui l'avait traité en favori et dont la légitimité, dogme sacré de Rome, coulait avec son sang dans les veines des Romains, avait été élevé dans le préjugé salutaire de l'inviolabilité du sénat et du peuple et dans l'exécration de la tyrannie. Lever la main contre ces fantômes que son ambition jugeait, mais que sa tradition respectait, produisait en lui on ne sait quelle horreur semblable à celle du pamcide. Rome était unp ruine de liberté et de vertu, il est vrai; mais c'était cependant quelque chose d'énorme, et, pour ainsi dire, de divin ou d'infernal, que de porter le premier la main sur cette ruine et de la / faire écrouler sur l'Italie et sur le monde avec un bruit quf retentirait dans tous les siècles.

Et lui substituer quoi ? le seul nom de César et la tyrannie d'un homme de génie qui ne laisserait après lui que des hommes médiocres ou pervers pour combler l'abîme qu'il aurait creusé. 11 y a dans

les institutions même ruinées, mais encore debout, une certaine vertu qui se confond avec la vétusté des choses et avec les souvenirs des peuples, et qui tient au moins la place de ce qui devrait être par l'apparence de ce qui a été. C'est comme la mémoire postérieure des institutions qui impose encore aux peuples, même quand l'âme de ces institutions s'est envolée. Déblayer cette ruine, balayer cette mémoire, souffler sur ce fantôme et montrer au monde le néant et l'horreur de ce sépulcre vide qui leur dérobait la nK)rt de la république romaine, il y avait là de quoi imprimer une terreur secrète même à un esprit de la trempe de César!

Mais, en supposant que l'esprit de César fût assez supérieur au préjugé et assez résolu pour se jouer de cette superstition de l'habitude, son caractère était tel qu'il devait s'effrayer des torrents de sang dont sa déclaration de guerre ouverte à la patrie allait ouvrir la source. Non-seulement César n'avait rien de la férocité de Marius ni de l'implacabilité de Sylla, mais, au contraire, il portait en lui toute la douceur, toute la miséricorde et toute la magnanimité de pardon compatibles avec les succès de sa fortune. Il ne reculait devant aucune immoralité et devant aucun crime, mais il était capable de reculer devant le sang. Ce n'était pas vertu, c'était répugnance. Son âme était impitoyable, ses sens étaient humains ; les champs de bataille, les supplices, les proscriptions, les cris des victimes, les larn\es des

238 Vl£ DES GRANDS HOMMES.

vaincus, ramollissaient comme une femme. U détournait les yeux et la pensée de ce champ de carnage, aussi vaste que Tunivers romain, sur lequel il allait déchaîner le fer et le feu non-seulement des Romains, mais des Barbares qu'il avait enrôlés le premier contre Rome.

On ne saurait ratifier cependant ce préjugé. historique de la douceur des mœurs de César qu'en se reportant au temps et aux mœurs du peuple où César paraissait doux aux Romains. C'était une douceur par comparaison. Après deux bourreaux tels que Marins et Sylla, les Romains appelaient doux et humain le meurtrier de la Gaule et de l'Espagne, dont le sang ne comptait pas à leurs yeux parce que c'était du sang barbare* On ne doit jamais oublier que le peuple romain était dans l'origine et avait continué d'être depuis un peuple d'oppresseurs et de meurtriers, qui avait mis hors la loi de l'humanité tout ce qui n'était pas Romain^ c'est-à-dire le genre humain tout entier.

Certes, si les infortunés Gaulois, immolés et mutilés par centaines de mille autour des murs de leurs villes auxquels César avait fait clouer leurs mains coupées comme des trophées ; si les Espagnols, dont les soixante mille cadavres amoncelés et cimentés avaient formé des remparts dérisoires autour de leur camp ; si les deux cent mille alliés tués à Pharsale, en Egypte, en Afrique, à Munda, avaient écrit l'histoire de leur bourreau, il est à

croire que la douceur proverbiale de César aurait reçu de sanglants démentis. Mais l'histoire romaine fut écrite par des Romains, par des ennemis de la république et sous les yeux des héritiers de César. Les modernes copièrent les anciens, et la renommée de douceur s'établit par désuétude dans l'histoire; mais les faits protestent.

On peut croire que l'image de Pompée lui-même, vaincu, dégradé et peut-être immolé par César, lui apparaissait dans ses réflexions comme un reproche, sinon un crime. Pompée avait été le plus vénéré des Romains, n avait été de plus son protecteur d'abord, son allié politique ensuite, son gendre enfin; ces deux cœurs s'étaient confondus dans le cœur de cette Julie, qu'ils aimaient d'un égal amour, l'un comme père, l'autre comme époux. Elle semblait du fond de sa tombe à peine fermée reprocher à César le meurtre de celui qu'il lui avait donné lui-même à aimer. César ne haïssait de Pompée que sa grandeur; comme général, il l'estimait; comme homme, il était plutôt enclin à l'aimer; comme dictateur, il lui devait sa fortune ; comme gendre, il lui avait dû le bonheur de sa fille.

Pour fouler aux pieds tant de sentiments innés et pour tourner le fer de ses légionnaires contre celui qui lui avait prêté ses légions, pour abattre une telle fortune, pour arracher à un tel homme sa majesté, sa grandeur, sa patrie, et peut-être sa vie, il fallait que l'ambition de César livrât dans

son cœur de bien sinistres assants à la nature. On ne peut s'étonner qu'il se renfermât pendant tant de jours à llavenne pour cacher à son armée ses combats, sa rougeur et peut-être ses larmes; car César était aussi capable d'attendrissement que d'ingratitude. La grandeur de l'univers romain lui cachait à peine l'immensité de son forfait.

Enfin, l'incertitude du succès devait également faire réfléchir un homme qui, dans les événements humains, ne croyait qu'à la fortune. Sans doute sa popularité était grande ; mais la majesté du peuple romain, la sainteté des lois, l'antiquité des institutions, la souveraineté du sénat et du peuple, la grandeur de Pompée, la noblesse du patriciat romain, l'hostilité unanime des hommes de bien, la vertu de Caton, l'opposition de Cicéron, le nom auguste de la république étaient de taille à se mesurer avec l'ambition d'un général qui allait tourner les armes de la patrie contre la patrie. Une harangue de Cicéron, un mot de Caton, un geste de Pompée, un scrupule de Labiénus ou d'Hortensius, ses propres lieutenants, dont il n'avait osé encore faire ses complices, l'horreur de ses légions contre le parricide, pouvaient faire tomber les armes de leurs mains.

César ne se dissimulait évidemment aucun de ces périls de sa situation ; mais Thomme qui avait pleuré de jalousie à Cadix devant le buste d'Alexandre voulait le monde pour conquête, et le monde valait bien uu péril d une heure et mille crimes en un 1 Or, le monde pour lui était à Rome ; le nœud des chaînes dont la République avait enchaîné l'univers était au Capitole. En le saisissant, ce nœud, dans la capitale du monde romain. César saisissait du mêriie coup l'Italie, les Gaules, Tlllyrie, l'Espagne, l'Afrique, la Grèce et l'Asie. Alexandre avait été obligé d'aller chercher sa puissance, sa gloire et son nom de désert en désert, de champ de bataille eh champ de bataille, depuis la Macédoine jusqu'à l'Indus ; César, plus habile et plus heureux, trouvait déjà Rome asservie, et, en subjuguant Rome, il subjuguait en un seul jour les quatre continents. Le conquérant de Rome était, sans se déplacer, le conquérant de l'univers : une telle proie aurait tenté un plus vertueux.

Elle décida César. Les nouvelles qu'il reçut du Rubicon et l'étrange hésitation de ses troupes devant un scrupule qu'il croyait déjà sans doute franchi avec ce ruisseau, changèrent soudainement son attitude à Ravenne. Il sentit que l'exemple d'hésitation donné au Rubicon par sa légion favorite (la dixième) à ses autres légions pouvait être contagieux, et que, pour recueillir le fruit si longtemps mûri du crime, il fallait enfin l'accomplir V. 21

lui-même. On va voir quel subterfuge il autorisa ou il machina de Ravenne pour fasciner et entraîner ses soldats le pied toujours suspendu sur le bord gaulois du Rubicon.

Le soir du jour où il se décida à tout oser, comme il avait tout arrêté pour son dessein, il feignit de vouloir oublier dans une nuit de fête les longs soucis du moment présent. Après avoir passé la journée, assis dans le cirque de Ravenne, à contempler avec une apparente liberté d'esprit un combat de gladiateurs qu'il donnait au peuple et aux soldats, il convia à un souper splendide les principaux magistrats de la ville et les ofiiciers de l'armée qui étaient accourus depuis quelques jours à son quar* tier général pour épier ses irrésolutions. Là, dans l'abandon simulé du repas, du vin, de la musique et de la danse, Une parut absorbé que par la jouissance du luxe et par. les délices du bain et de la table avec ses convives; puis, à l'heure où les affaires l'appelaient ordinairement à son conseil, il se leva de table et sortit de la salle du festin, priant ses convives de continuer sans lui à vider des coupes, et assurant qu'il allait rentrer bientôt pour achever avec eux la nuit déjà avancée dans les entretiens et dans les plaisirs.

GÊSÀR. 243

Mais, Boit qu'il ignorât réellement encore les dispositions où il trouverait ses soldats campés au Rubicon, soit qu'il voulût simplement tromper les espions de Pompée qui pouvaient informer Rome de sa marche, César, presque seul, sortit par une porte dérobée de sa maison, et, se glissant à la faveur de l'obscurité dans les rues de Ravenne, rejoignit, dans un lieu convenu, hors de la ville, le petit nombre des officiers confidents de son dessein. Un chariot de louage, qui l'attendait là, l'emporte rapidement par des chemins peu frayés vers le Rubicon. Il y arrive à l'heure où le clairon du matin appelle les soldats mal éveillés hors de leurs tentes. Son cheval favori lui est amené par son écuyer sur une petite colline boisée- au sommet et gazonnée sur sa pente, qui s'incUne vers le ruisseau.

« C'était, dit Suétone, un cheval unique dans son espèce, qui semblait, comme le Encéphale d'Alexandre, avoir été prédestiné par le prodige de sa conformation aux prodiges de la destinée de son maître. Ses sabots, au lieu d'être un seul bloc de corne ferré pour résister aux rochers, étaient divisés en doigts articulés qui mordaient le sol et assouplissaient ses mouvements sous le cavalier. Sa tête, sa taille, son encolure et sa crinière répondaient par leur force et par leur grâce à ce miracle de la nature. César, qui l'avait dompté le premier et qui le montait de préférence dans les batailles, l'aimait

tellement qu'il lui fit élever un tombeau avec une épitaphe, comme à un compagnon regretté de fortune et de gloire. •

« Quand il fut arrivé, dit Plutarque, d'après les mémoires de ceux qui assistèrent à cette dernière heure de la république romaine, il commença à faire de grandes réflexions ; car, plus il approchait du danger, plus il était combattu et agité par la grandeur et par Taudace de son entreprise. Il s'arrêta donc tout à coup, et, fixe dans la même place, il repassa dans son esprit tous les inconvénients de son dessein, et, plongé dans un profond silence, il changea et rechangea d'avis une infinité de fois avec beaucoup d'agitation et de trouble : c'était comme le flux et le reflux de la mer. Il communiqua même ses angoisses à ses amis qui étaient présents et au nombre desquels était PoUion, et leur fit part de ses doutes et de ses incertitudes, en rappelant tous les grands maux que ce passage de la rivière allait faire aux hommes et le grand sujet de discours qu'il allait fournir à la postérité. »

Ses soldats, l'ayant reconnu, se pressaient en foule autour de lui, et semblaient, par leur attitude et leur silence, partager les fluctuations d'esprit de leur général ; mais tout atteste que ces fluctuations feintes n'avaient d'autre but que de s'innocenter davantage aux yeux de l'opinion et qu'une scène préparée par un de ses confidents devait faire violence à ses incertitudes et précipiter, par une impulsion

soudaine et irréficchie, ses soldats sur le sol interdit à leurs pas.

On entendit tout à coup sortir des roseaux au bord du fleuve les sons rustiques d'un chalumeau qui firent prêter l'oreille aux soldats étonnés de cette harmonie pastorale au milieu de l'appareil de la guerre. Un jeune homme d'une taille colossale, d'une beauté imposante et d'un costume statuaire, se leva tout à coup du milieu des roseaux et continua à jouer merveilleusement de sa flûte. Les bergers des bords gaulois du Rubicon et les soldats, étonnés du prodige, s'attroupèrent en foule autour de lui pour l'entendre. Quand l'étranger, sans doute un gladiateur ou un musicien gaulois aposté par César, vit l'armée assez nombreuse et assez émue pour lui imprimer un élan décisif, il jeta sa flûte, arracha un clairon des mains d'un musicien de la légion qui l'écoutait avec ravissement, et, sonnant la marche et la charge avec cet instrument plus sonore, il traversa le fleuve, entraînant à sa suite comme un troupeau d'hommes les soldats fascinés par leur instrument de guerre, par l'ivresse de la musique et par l'exemple du berger.

Arrivés sur l'autre rive, leurs acclamations sollicitèrent leur général de les suivre où le miracle les avait comme malgré eux transportés.

« Allons donc, s'écria César, comme s'il cédait à l'obsession de sa fortune et comme s'il croyait aux prodiges et aux dieux ; allons où nous appellent la

voix des dieux et l'iniquité de nos ennemis. Aléa jacta est! Le sort en est jeté!

Mot irrévocable prononcé depuis par tous les hommes qui, ne trouvant plus de fond dans leurs pensées et contraints de choisir entre deux périls suprêmes, prennent leur résolution dans leur caractère, ne pouvant la prendre ailleurs, et se jettent à la nage sur le Rubicon du hasard pour périr ou pour se sauver par le sort !

Ainsi Rome périt aux sons de la musique qui avait sauvé Sparte, Ce berger, ce musicien ou ce gladiateur qui, à l'instigation de César, passa le premier sur la rive sacrée de l'Italie , n'était pas seulement un hasard, c'était un symbole. 11 représentait dans sa personne ces colons des provinces opprimées et déshéritées par le sénat, dont César avait embrassé la cause et qui à leur tour embras* salent la cause de ses soldats prêts à leur conquérir les droits de la patrie*

L'irrésolution qui avait paru faire chanceler César sur le rivage gaulois cessa dès qu'il eut touché la rive romaine. 11 n'y avait plus de retour pour lui, il lui fallait l'empire ou la tombe. Son crime était derrière lui, Rome devant lui ; il marcha, avec la rapidité de la foudre, sur sa proie.

CÉSAR. â47

Ses ordres donnés d'avance et les lieux de rassemblement assignés prouvent que sa temporisation de Ravenne n'était que le calcul des jours de marche nécessaires pour concentrer ses légions sur Textrême limite de la Gaule cisalpine. Vingt-quatre heures après le passage du Rubicon , il était déjà entré à Rimini, première ville forte de l'Italie. Au premier moment, tout se retira de lui et de son avant-garde de six mille hommes comme d'un sacrilège, mais nul ne se présenta pour le combattre.

Quand il y eut enfin à Corfinium un coup à porter contre les légions de Pompée, il fit porterie coup par un autre. Il s'éloigna, pour qu'une tache de sang • romain ne rejaillît pas sur son nom. Il traita avec bonté le lieutenant vaincu de Pompée et le renvoya libre à Rome pour encourager la défection par la magnanimité. Peuple et légions, tout revenait à lui après le premier moment d'effroi peint par Tite- Live. Tout ce qui ne pouvait ni résister ni se soumettre se sauvait dans Rome comme dans le dernier asile de la patrie. '

« Après la prise de Rimini, raconte Plutarque, comme si la guerre à portes toutes ouvertes se fût répandue et sur la terre et sur la mer, et comme si César, en franchissant les bornes de son gouvernement, eût franchi en même temps celles de toutes les lois de sa patrie, vous eussiez vu, non les hommes et les femmes, comme cela est ordinaire, courir par toute l'Italie dans un mortel effroi, mais les

villes entières; se levant de leur place, prendre la fuite et se transporter d'un lieu à un autre. Rome même fut remplie cémme d'une inondation de peuples fugitifs, qui afDuaient de tous les environs, tellement qu'il n'était plus au pouvoir d'aucun magistrat de la contenir, ni par raison, ni par autorité, dans une tourmente si grande et dans une si violente agitation, et qu'il s'en fallut bien peu qu'elle ne se détruisît elle-même par ses propres mains. Car, dans toute la ville, il n'y avait pas un seul endroit qui ne fût agité et ébranlé par des passions contraires et par des mouvements violents, ceux qui se réjouissaient de ce désordre ne pouvant se tenir en repos, mais allant de place en place et insultant partout avec fureur ceux qui s'afiQigeaient des succès de César. »

Le lettres de Cicéron sont le journal de cette panique romaine qui fit courir le frisson de l'horreur sur toute l'Italie et qui stupéfia Pompée lui-même, immobile comme la statue de la patrie devant l'homme qui venait renverser la république. La Providence avait décrétéla fin de la liberté, puisque pour défenseur elle lui donnait Pompée et pour ennemi César. Rome périt de l'inertie de l'un et de la promptitude de l'autre. Écoutons les témoins et les amis de Pompée.

CËSâR. 249

Il était sorti de Rome avec la sainteté de la cause de Rome, avec le sénat et les hommes de bien; il se retirait avec les dieux et les lois vers la mer de Naples.

« Est-il rien de plus déplorable que Tétat où nous voilà! écrit Cicéron. Privés de nos biens, nous errons avec nos femmes et nos enfants ; nos espérances ne sont fondées que sur la vie d*un homme qui, tous les ans, est menacé de la mort. Ce n'est point par .la force des armes que nous avons été contraints d'abandonner notre patrie ; ce sont nos chefs mêmes qui nous en ont fait sortir, non pas pour nous la conserver, mais pour la livrer à l'avarice et à la fureur de nos ennemis. Tous ses quar* -tiers sont remplis de sénateurs ; et Rome , ses faubourgs, ses dehors, tout est désert ; ceux qui y sont encore seront bientôt obligés d'en sortir. On ne nous laisse même pas à Capoue, on nous mande à Lucérie , nous allons abandonner cette côte, et nous attendrons Âfranius et Pétreius ; quant à Labiénus, il n'en faut rien attendre de considérable.

» Dans le trouble où me jette le déplorable état où nous sommes, ne pouvant vous consulter de vive voix, je vais le faire par écrit. Il s'agit de décider si je dois suivre Pompée en cas qu'il abandonne l'Italie, comme il y a toute apparence; et, afin que vous puissiez plus facilement me déterminer, je vais vous exposer en peu de mots les différentes raisons qui partagent mon esprit.

» D'un autre côté, lorsque je trouve en Pompée et mon libérateur et mon ami particulier, lorsque je considère surtout que sa cause est celle de la république , il me semble que je ne puis prendre d'autre parti que le sien ni suivre d'autre fortune. De plus, si je demeure en Italie et si je me sépare de tant de citoyens distingués par leur rang et par leur vertu, il faut que je reconnaisse un maître. Il est vrai que César me donne beaucoup de marques de bienveillance et que j'ai eu soin, comme vous le savez, de le ménager de longue main dans la crainte de l'orage qui est prêt à tomber sur nous; il faut néanmoins examiner d'abord si je puis me fier entièrement à lui, et ensuite, quand j'en serai tout à fait sûr, si un homme de cœur et un bon citoyen peut demeurer soumis à un pouvoir arbitraire dans une ville où il a rempli les premières places, où il a fait des actions éclatantes, et où il est actuellement revêtu d'une dignité auguste et sacrée. D'ailleurs, je risquerais beaucoup, et ce ne serait pas sans quelque honte, si Pompée venait à rétablir les aflFaires. Voilà les raisons qu'on peut alléguer d'une part , voici maintenant celles qu'on peut leur opposer :

» Pompée, jusqu'à présent, n'a montré ni prudence ni résolution ; j'ajoute qu'il n'a eu aucun égard à tous mes avis. Je pourrais rappeler le passé et faire voir que c'est lui qui a donné à César des forces et des armes contre la répuMique ; qu'il lui a inspiré l'audace de se servir des armes pour faire

passer des lois ; qu'il a fait joindre au gouvernement de César celui de la Gaule transalpine ; qu'il a recherché son alliance ; qu'il fit les fonctions d'augure lorsque Clodius fut adopté par un plébéien ; que, s'il a contribué à mon rappel, il ne s'était pas opposé à mon exil ; qu'il a fait continuer à César son gouvernement; enfin, qu'il Ta servi en toute occasion. Et même, pendant son troisième consu* lat, lorsqu'il eut commencé à soutenir les intérêts de la république, il voulut absolument que les dix tribuns proposassent le décret qui permettait à César de demander le consulat sans venir à Rome, ce qu'il confirma encore par une de ses lois. Ne s'est-il pas opposé depuis à M. Marcellus lorsqu'il voulut, le 1*''' mars, faire nommer un gouverneur pour les Gaules?

V Mais, sans m'arrêter à tout cela, vit-on jamais rien de plus indigne et de plus mal concerté que cette retraite, ou, pour mieux dire, cette fuite honteuse ? Quelles conditions ne devrait-on pas accepter plutôt que d'abandonner sa patrie? Elles étaient fort mauvaises, je l'avoue ; mais est-il rien de pire que l'état où nous sommes? Pompée, dira-t-on, pourra se relever. Quand et comment se relèverat-il? Quelles mesures a-t-on prises? N'avons-nous pas perdu le Picenum ? Le chemin de Rome n'est-il pas ouvert à notre ennemi? Ne lui avons-nous pas livré tout le bien des particuliers et tout l'argent du trésor public? Enfin, nous n'avons point de parti

formé, nous manquons de troupes, nous n'occupons aucun poste où puissent se rassembler ceux qui sont bien intentionnés. On s'est retiré dans la Fouille, qui est la province la plus dénuée de subsistances, la plus faible et la plus reculée de Tltalie. On montre sa terreur en se ménageant ainsi d'avance la retraite honteuse par la mer dont on se rapproche. Si nous suivons Pompée au delà de la mer, César s'en vengera sur nos biens et nous épargnera moins que les autres, parce qu'il pensera se populariser dans la nniltitude en sévissant contre nous I . . .

» Quoi de plus ignominieux, continue l'interprète de toute l'opinion des honnêtes gens de Rome, quoi de plus lamentable que cette situation et ce caractère? Voilà Pompée qui, après avoir fomenté César dans son sein, s'avise tout à coup de le craindre ! Il veut la guerre et il ne prépare rien pour la faire 1 II abandonne Rome elle-même! Et, pendant qu'il écrit aux consuls une lettre où l'on s'attend qu'il va relever leur courage et faire face au crime avec la conscience de sa bonne cause, le voilà qui abandonne tout à coup la Campanie ellemême et la Pouille, et qui appelle les sénateurs, les consuls, la patrie entière à Brindes pour fuir avec lui!

» Mais, dites-moi, n'est-ce pas une chose déplorable que César , avec la plus mauvaise cause du monde, s'attire des applaudissements, pendant que Pompée avec la meilleure se rend odieux? que le

premier pardonne à ses ennemis, pendant que l'autre abandonne ses amis? J'ai pour Pompée toute l'amitié que je dois avoir; mais comment l'excuser d'avoir abandonné tant d'illustres citoyens? Si c'est par crainte, quelle.lâcheté ! et si, conmie le préten- ^ dent quelques-uns , il a cru que leur mort rendrait sa cause meilleure , vit-on jamais une plus cruelle apolitique ? Mais laissons là ces tristes idées qui ne servent qu'à aigrir ma douleur.

» Le vingt-quatre au soir, le jeune Balbus passa chez moi ; il courait en diligence et par un chemin détourné après Lentulus, à qui il porte une lettre de César ; il est aussi chargé de lui promettre un gouvernement pour l'engager à revenir à Rome. Je ne crois pas qu'on en puisse rien obtenir sans une en» trevue. Le même Balbus m'a dit que César ne souhaitait rien tant que de joindre Pompée, je le crois sans peine, et de se raccommoder avec lui, c'est ce que je ne crois pas; et j'ai bien peur qu'il n'ait épargné jusqu'à présent le sang de tant d'autres citoyens que parce qu'il n'en veut qu'à Pompée. Balbus, l'oncle du premier, m'écrit aussi que César ne pense qu'à vivre en repos sans disputer à Pompée le premier rang. Vous croyez cela, n'est-il pas vrai?

» Pompée doit être arrivé à Brindes aujourd'hui, vingt-cinquième de février ; car il à devancé, avec peu de troupes,, les légions qu'il avait à Lucerie. Mais César est un prodige de vitesse, d'acti-

vite et de Tigilance ; les dieux savent ce qui nous attend, b

On voit, par l'interrogation ironique de Cicéron sur la bonne foi de César qui ne demandait, les armes à la main, que la paix, et n'aspirait, en frappant Pompée, qu'à vivre en humble citoyen sous Pompée, ce que l'opinion publique pensait de la sincérité et de l'abnégation de César.

Plus le, départ de Pompée approche, plus l'opi* uion, en effet, se prononce à Rome et en Italie contre lui. Cicéron, prêt à le suivre^ ne peut s'empêcher de l'accuser dans le secret de ses entretiens.

« Non, cet homme, dit-il, ne s'est jamais pro* posé le bien public, et dans cette occasion moins que dans aucune autre. Il ne cherche, aussi bien que César, qu'à se rendre le maître, et non pas à nous rendre heureux et à établir un bon gouvernement. S'il a abandonné Rome, ce n'est pas qu'il ne pût la défendre, et ce n'est pas non plus par nécessité qu'il abandonne l'Italie ; mais c'est qUe^ dès le commencement, il a eu le dessein de soulever et la terre et la mer, de faire prendre les arines à des rois étrangers, d'inonder l'Italie de nations barbares, et d'avoir à sa disposition de puissantes armées. Il pense depuis longtemps à s'élever où

était monté Syila, et il a avec lui bien des gens qui le souhaitent.

• Croyez-vou8 qu'il ait été impossible de trouver des voies d'accommodement? Cela ne Test pas encore ; mais ces deux concurrents ne veulent point de paix, et ils ont résolu de nous sacrifier à leur ambition. Voilà, en peu de mots, comme vous l'avez souhaité, ce que je pense des malheurs pré-» sents. »

L'angoisse de la situation des honnêtes gens ren« dait Cicéron injuste envers le chef de son parti. L'ambition insouciante de Pompée n'était que celle d'un grand citoyen qui veut être le premier dans sa patrie libre, mais non la renverser ni l'asservir; celle de César était l'ambition d'un conspirateur armé qui veut le premier rang, non pour la république, mais pour lui. Il est vrai que Pompée, n'ayant pas eu la prévoyance, l'activité et l'énergie nécessaires pour fermer à son rival l'accès de l'Italie et de Rome, voulait accroître l'horreur des citoyens contre le sacrilège de César en emmenant avec lui hors de Rome et de l'Italie tout ce que Rome et l'Italie comptaient de magistrats, de sénateurs illustres et de citoyens intègres, et en faisant le vide autour de l'usurpateur abhorré de sa patrie. '

Cicéron, en cela, ne se trompait pas, tout le témoigne ; mais cette politique extrême de Pompée était désormais la seule qui lui restât à suivre après tant d'inertie qui l'avait rendue nécessaire. Il savait

bien, en effet, qu'il était plus facile de vaincre César en Asie ou en Grèce qu'à Rome, où des milliers de colons des provinces, cinq cent mille prolétaires de la plèbe révolutionnaire dans Rome, et au besoin des millions d'esclaves soulevés à sa voix, feraient à César, non plus une armée, mais une nation de partisans et d'auxiliaires. Quand les patriciens veulent un champ de bataille contre les plébéiens, ce n'est pas dans une capitale pleine de plèbe qu'ils doivent le choisir. Pompée en cela était plus politique que Cicéron. Aussi n'écouta-t-il point ses doléances : il entraîna à sa suite au delà des mers les consuls, le sénat, les légions fidèles de la république, les citoyens illustres, la jeunesse patricienne, Caton, Brutus, toutes les lois et toutes les vertus de Ronie, la république enfin, et il alla lui chercher un champ de bataille chez les alliés de Rome de l'autre côté de l'Adriatique.

Pendant cette émigration complète de la république avec Pompée, César, n'ayant plus à craindre -de résistance en Italie, traversait Rome en éblouissant tous les cœurs de son audace et de sa douceur ; il laissait habilement en suspens sur ses desseins tous les citoyens qui, comme Cicéron, n'avaient pas encore rejoint Pompée en Grèce et

qui erraient à demi cachés autour des murailles de Rome.

• Voyez, je vous prie, à quel homme la république a affaire! Quelle pénétration! quelle activité! que de prévoyance! S'il ne fait paraître ni cruauté ni avarice, il aura bientôt l'affection de. ceux qui le redoutaient le plus. J'entends souvent raisonner les citoyens de ces quartiers et les gens de la campagne ; ils ne se mettent en peine que de leurs champs, de leurs métairies et de leur petit bien. Quel changement! ils craignent maintenant celui qu'ils exaltaient hier. Les villes d'Italie, malgré ses attentats, le reçoivent comme un dieu, et cela avec une apparence d'ivresse égale à celle qu'elles témoignaient naguère au rétablissement de la santé de Pompée. On tient compte à ce nouveau Pisistrate de tout le mal qu'il ne fait pas ! On espère maintenant autant de sa clémence que l'on redoute de la colère de Pompée. Quelle foule vient partout au-devant de lui! Quels honneurs ne lui rend-on pas? Sa modération, quoique feinte et étudiée, ne laisse pas de rassurer....

» J'attends aujourd'hui, quatrième jour de mars, des nouvelles de Brindes; mais, hélas! quelles nouvelles ! comment l'un aura fui lâchement, comment l'autre sera entré dans la ville sur ses traces ! César m'écrit qu'il veut me voir, en allant à Brindes, pour me faire intervenir comme négociateur entre lui et Pompée! S'il vient par la

voie Appienne, j'aurai soin, pour Téviter, d'aller ' à Arpinum. »

En attendant les nouvelles de Brindes, Cicéron, à l'exemple de Caton, de Brutus, de Scipion, de tous les citoyens cherchant dans ces ténèbres où est, non le salut, mais le devoir, examine, dit-il, dans les perplexités de sa patrie « si l'on peut demeurer dans son pays lorsqu'il est tombé sous la puissance d'un tyran? si l'on doit employer toutes sortes de moyens pour le délivrer delà tyrannie, quand même cela l'exposerait à une entière ruine ? si l'on ne doit pas prendre garde que celui qu'on oppose au tyran ne s'élève lui-même trop haut? si l'on ne peut pas attendre quelque circonstance favorable pour servir sa patrie et tenter plutôt des voies d'accommodement que la voie des armes?

s'il est permis à un bon citoyen, pendant ces temps de troubles, de se retirer dans quelque lieu écarté? si, pour recouvrer sa liberté, on doit s'exposer aux plus grands périls? si, pour délivrer son pays d'un tyran, on doit y allumer la guerre et venir même assiéger sa patrie ? si ceux qui sont d'un sentiment contraire doivent néanmoins s'engager avec ceux du bon parti ? si, dans les dissensions publiques, on doit suivre la fortune de ses amis et de ses bienfaiteurs,

lors même qu'ils ont fait des faotes essentielles et décisives? si un homme, qui, pour avoir rendu à sa patrie de grands services, s'est vu exposé à la haine, à la jalousie et aux traitements les plus indignes, doit s'exposer une seconde fois à des maux qu'il peut éviter? ou si, après avoir tant fait pour sa patrie, il ne peut pas faire quelque chose pour lui-même et pour sa famille, laissant à ceux qui sont en place le soin du gouvernement? »

L'homme qui, comme César, pose de telles questions devant la conscience de citoyens vertueux, est plus qu'un tyran, il est le corrupteur de toute vertu civique.

Enfin la terrible nouvelle arrive. « Pompée s'est embarqué à Brindes avec toutes les troupes au nombre de trente mille hommes. Les deux consuls, les tribuns du peuple et les sénateurs, qui étaient à Brindes, se sont aussi embarqués avec leurs femmes et leurs enfants. Ils ont fait voile le quatrième de mars, et, depuis ce jour-là, le vent du nord a toujours soufflé. On dit qu'il a fait mettre en pièces ou brûler tous les vaisseaux qui restaient dans le port. Ces nouvelles ont été mandées ici à L. Métellus, tribun du peuple, par Clodia, sa belle-mèrCj qui s'est aussi embarquée, i

L'Italie reste tout entière aux mains de César. Il écrit en courant à Cicéron qu'il retourne à Rome, où il le convie à le rejoindre pour lui confier des négociations et des plans favorables à tous les bons

citoyens. Ce billet caressant de César, un des rares monuments de sa politique qui nous restent de lui, témoigne assez du prix qu'il attachait à se rallier les hommes de bien après les avoir consternés. C'est la marche et la contre-marche de tous les usurpateurs.

• Comme je cours, dit-il, pour rejoindre mon armée que j'ai fait partir avant moi, je n'ai pu voir votre ami Fumius qu'en passant, et je n'ai pas eu le temps de l'entretenir à loisir; mais, tout pressé et tout aiîairé que je suis, je dérobe néanmoins un instant pour vous écrire, et j'envoie expi-ès Furnius pour vous porteries remercîments que je vous dois ; ce n'est pas la première fois que je vous en fais, et la manière dont vous agissez à mon égard me fait espérer que ce ne sera pas la dernière. Le plus grand plaisir que vous puissiez me donner maintenant, c'est de vous rendre à Rome, où je serai moi-même bientôt; vos conseils, votre crédit, votre rang, votre autorité m'y seront merveilleusement utiles pour finir comme j'ai commencé. Excusezmoi si je ne vous en dis pas davantage. Furnius achèvera. »

Un autre billet de César, de la même date, montre combien la victoire modifie à l'instant sa politique. 11 ne songe plus qu'à se faire pardonner ses attentats pour légitimer sa puissance.

« Certes, et par les dieux! écrit-il, je me réjouis que vous approuviez ma conduite généreuse envers

les lieutenants de Pompée à Corfinium ; je suivrai d'autant plus volontiers vos conseils de douceur qu'ils sont plus d'accord avec ce que j'avais résolu moi-même de me montrer le plus miséricordieux et le plus accommodant des hommes, et même de tendre à une réconciliation avec Pompée; oui, tâchons ainsi de reconquérir toutes les volontés en notre faveur, et de jouir d'une victoire durable, puisque ceux qui avant nous se sont fait abhorrer par leur cruauté n'ont pu retenir longtemps leur puissance, excepté le seul Sylla, que je ne veux pas prendre pour modèle. Que cette modération et cette humanité soient pour moi de nouveaux moyens de tout vaincre! J'ai déjà imaginé quelques mesures dans ce sens, pensez-y de votre côté ; on peut en imaginer encore d'autres.

» Pompée devrait bien être convaincu, enfin, par mes égards envers ses lieutenants et par vos exhortations, qu'il vaudrait mieux être mon ami que l'ami de tous ces gens qui furent toujours mes ennemis et les siens, et qui, par leurs artifices, ont précipité la république dans l'état où vous la voyez! »

De nouvelles terreurs saisirent l'Italie après le moment de détente qui suivit l'embarquement des

consuls, de Tarmée et du sénat avec Pompée. On ne se dissimulait pas que la guerre, quoique éloignée- de Rome, allait prendre les proportions du monde romain où Pompée et César l'avaient transportée.

« Je vois la république, écrit Cicéron, à la veille d'une guerre funeste que Pompée commencera en aflfamant Tltalie, et je suis fâché néanmoins de n'être point avec ceux qui ont formé un dessein si bafbare. En effet, si c'est un crime que de laisser dans le besoin son père et sa mère, comment appeU lerons-nous le dessein qu'ont formé nos chefs de faire périr par la faim leur patrie, qui doit être encore plus sacrée et plus respectable? Ce ne sont point là de vaines terreurs et de simples conjectures ; je le sais de nos chefs mêmes. Ces vaisseaux qu'on rassemble de tous côtés, d'Alexandrie, de la Colchide, de Tyr, de Sidon, d'Arade, de Chypre, de la Pamphilie, de la Lycie, de Rhodes^ de Chio, de Byzance, de Smyrne, de Milet, de Cos, c'est pour empêcher qu'il ne passe du blé en Italie ou pour se rendre maître de toutes les provinces d'où elle en tire. Mais lorsque Pompée y viendra descendre, qu'il fera paraître de colère, surtout contre ceux qui avaient le plus à cœur de la sauver, comme^'il avait été abandonné par ceux qu'il a abandonnés lui-même ! Ainsi, lorsque je délibère sur le parti que j'ai à prendre, c'est particulièrement mon inclination pour Pompée qui me détermine à le

suivre ; sans cela, j 'aimerais mieux mourir dans le sein de ma patrie que de la détruire sous prétexte de la défendre. Enfin il me semble qu'il n'y a plus de soleil dans le monde. »

Mais pendant que les bons s'éloignaient, que les faibles gémissaient, que les ambitieux flottaient, que la république, selon l'expression de Plutarquë, n'avait de patrie que dans la fuite^ César, maître en soixante jours de toute l'Italie , revenait de Brindes à Rome pour constater et pour tenter de légaliser son usurpation. Il n'y restait que quelques magistrats secondaires, décidés à braver seuls, et sans espoir pour l'honneur de la liberté, le violateur de la patrie ; quelques-uns de ces sénateurs pour lesquels rien n'est criminel de ce qui réussit, et qui, après avoir reconduit Pompée avec deuil, s'empressaient d'aller au-devant de César avec joie ; enfin ce peuple flottant et ballotté au gré des événements sans les comprendre, comme l'écume s'élève à tous les vents. Cette multitude de cinq cent mille prolétaires dont César avait affecté de prendre en main la cause, ne lui demandait ni des lois ni des libertés, mais l'humiliation de l'aristocratie, les dépouilles de la patrie, le froment gratuit, des gladiateurs, des spectacles et des licences.

Pour satisfaire à cette exigence de la populace romaine et de la solde des Gaulois qu'il avait enrôlés en légions contre l'Italie, il lui fallait de l'or. Les subsides et les rapines de la Gaule étaient épuisés. César ne pouvait puiser que dans le trésor public, que les lois et les mœurs avaient rendu jusquelà sacré et inviolable, même aux dictateurs, comme la propriété des morts, des vivants et de la postérité. Un jeune homme, le tribun Métellus, gardien de ce dépôt, refusait obstinément d'ouvrir les portes du temple où le trésor était sous la garde des dieux; il objectait les lois divines et humaines.

« Le temps des armes et le temps des lois sont deux temps, lui dit rudement César ; si mon sacrilège te fait horreur, tu n'as qu'à te voiler la face et à te retirer, car la guerre ne s'accommode ,pas de ces libertés et de ces résistances. Lorsque nous aurons déposé les armes et que rwdre sera rétabli, tu pourras venir me faire à ton aise tes harangues. Et quand je te parle ainsi, continua-t-il avec un accent plus âpre, je veux bien que tu saches que je te fais grâce, car tu es à ma discrétion, et toi et tous ceux qui, après avoir combattu mon parti, sqnt tombés entre mes mains ! »

Comme l'intrépide patriote s'opposait seul encore à ce que les serruriers appelés par César enfonçassent les portes de fer du trésor, César s'emporta jusqu'à tirer l'épée contre Métellus et à le menacer de mort. « Et tu n'ignorespas, jeune homme, ajouta-

t-il en se calmant, qu'il me serait aussi facile de le faire que de le dire ! »

Cette violence émut plus l'Italie que le passage même du Rubicon. On sentit que la modération ne serait que dans les paroles, mais que tout obstacle paraîtrait crime à une si implacable volonté. Les amis mêmes de César se confièrent en secret leur horreur.

« Une rêve plus rien que d'atroce, écrit Célius; il ne pade plus que par menaces, il ne croit plus avoir besoin de son masque de douceur, il oublie son rôle d'homme clément avec Métellus, d'homme intègre en pillant le trésor pubhc : une telle tyrannie ne peut pas durer six mois ! 11 mérite le nom de tyran, et ouvertement il l'accepte ; il n'a voulu paraître un moment modéré que parce que la modération était populaire 1 »

Comme si ces murmures avaient importuné ses oreilles. César se hâta d'y échapper pour aller soumettre en Espagne les légions que Pompée y avait impolitiquement laissées inutiles à Rome, à l'Italie

et à lui-même. On ignore par quel motif, impossible à comprendre de si loin, César, peu sûr encore de ritalie, au lieu de marcher* droit et vite à Pompée lui-même en Grèce et d'anéantir à la fois tout le parti de la république dans une seule défaite, commença par une campagne hasardeuse et inutile contre les lieutenants de Pompée en Espagne. Dans tout autre homme, ce serait une faute j dans César, aussi soldat que politique, on doit présumer que ce fut une combinaison de génie. Peut-être craignaitil que Pompée ne rappelât ces légions aguerries d'Espagne en Grèce ; peut-être youlut-il, selon son eibipression pittoresque, en partant de Rome, • aller » d'abord combattre en Espagne une armée sans » général, pour revenir ensuite en Grèce combattre i un général sans armée. »

On ne peut, en effet, s'étonner assez de l'impéritie de Pompée laissant ses légions de vétérans combattre pour lui et sans lui au delà des Pyrénées, pendant qu'il restait lui-même en Grèce à la tête d'une armée déjeunes patriciens sans habitude des armes, et de volontaires plus citoyens que soldats.

César, portant rapidement en Espagne des légions de Gaulois et de Germains aguerris dans sescamps, mal combattu par les lieutenants de Pom-

pée, plus mal par les Espagnols, cher aux soldats mêmes 9 qui résistaient par devoir, mais dont sa renommée embauchait les cœurs, vainquit, subjugua, pacifia en peu de mois TEspagne romaine, et put écrire à Rome le fameux symbole de Téclair : a Veniy vidiy vici. J'ai paru, j'ai vu, j'ai vaincu* » A son retour, Pompée n'avait plus d'armée qu'en Grèce. Mais il avait profité de l'absence, du temps, de la diversion hasardeuse de César en Espagne pour rallier à sa cause et à celle de la république l'Albanie, la Macédoine, la Grèce, l'Asie, la Syrie, l'Egypte, l'Afrique entière, tous les alliés, peuples ou rois, de la république. Ce fut le premier symptôme de cette rupture en deux parts du monde romain qui fit depuis une Rome d'Orient et une Rome d'Occident. Pompée donna l'idée à Constantin; l'usurpation de César avait désorienté le monde.

Neuf légions de vétérans, rappelées par Pompée de toutes les colonies d'Europe, d'Asie et d'Afrique où il les avait réparties après ses campagnes contre Mithridate, formaient le noyau de l'armée républicaine. Sept mille hommes de cavalerie grecque et une nombreuse cavalerie romaine, composée de la fleur de la jeunesse patricienne de Rome, complétaient ses légions ; cinq cents galères armées

étaient à lancre dans les anses de la mer Adriatique en vue de son camp, ces galères devaient fermer le continent aux débarquements de César.

Pompée, ainsi adossé aux montagnes de la Grèce, inabordable par les déGlés faciles à défendre de l'Albanie, secouru de subsides, de \ivres, d'auxiliaires étrangers, par les rois alliés de Rome et qui voyaient en lui Rome elle-même, entouré d'une armée de terre de cent vingt mille hommes, éclairé sur la mer par une flotte de quarante mille, paraissais invincible à tout autre qu'à César. 11 se compai^t lui-même, dans cette situation à la fois continentale et maritime, à un Thémistocle romain attendant les Perses sur terre et sur mer dans le golfe de Salamine et commençant par les disperser sur les flots avant de les achever sur le rivage. « Le plan de notre général est thémistocléen, » disaient ses amis à Rome.

Son quartier général était Dyrrachium, ville fortifiée de la côte, Rome en abrégé avec son sénat, ses consuls, son patriciat, son dictateur ; Caton et Drutus y étaient avec tous les grands hommes de bien de Rome. Cicéron, honteux d'hésiter si longtemps entre un homme et la patrie, avait fini par y venir, il se repentait déjà d'y être venu : honnête homme, mais incapable de se faire à lui-même un caractère de la trempe de sa vertu 1 César n'était pas un de ces fantômes de conspirateur qu'on peut vaincre avec une harangue, comme Catilina.

César avait ramené ses légions décimées d'Espagne ; il en avait rappelé d'autres de la Gaule et de riUyrie; il en avait onze comme Pompée, mais ces onze légions mal recrutées ne lui fournissaient que quarante mille combattants. Il n'avait point de flotte pour les transporter au delà de 1^ Adriatique, il n'avait pas le temps d'en construire. L'Italie, épuisée par la guerre civile, commençait à se défier de sa fortune. Il fallait se presser de frapper à la tête; la tête, c'était Pompée et le sénat. Il chargea Antoine de lui recruter rapidement une autre armée. Antoine , son lieutenant , était lié avec lui par de tels attentats qu'il ne pouvait trouver son salut que dans le dernier crime.

Sans attendre Antoine, César, avec vingt mille vétérans d'élite seulement, s'embarque à Brindes, échappe à Bibulus, amiral de la flotte de Pompée , et descend de nuit sur une côte voisine de Dyrrachium. Ses vétérans murmurent :

« Oii cet homme veut-il donc nous mener? se disent-ils. Ouand cessera-t-il de nous traîner par toute la terre en se servant de nous sans ménagement, comme si nous étions des corps de fer? Cependant le fer lui-même s'use à force de frapper. César ne s'aperçoit-il donc pas, à nos blessures, qu'il com-

mande à des hommes mortels? Et c'est dans la saison même des tempêtes qu'il nous force à braver les vents et les frimas avec une telle précipitation, qu'il semble moins poursuivre que fuir !

César, sourd à ces témérités comme à ces lassitudes de ses vétérans, les tenait renfermés dans ApoUonie, autre ville de la côte, en attendant ses principales forces qu'Antoine devait lui amener d'Italie. Il interrogeait sans cesse des yeux l'horizon de l'Adriatique pour y apercevoir les voiles de la flotte de son lieutenant. Mais Bibulus, amiral de Pompée, avec ses. cinq cents galères, interceptait complètement l'Adriatique.

Le temps se consumait; Pompée se fortifiait; la disette menaçait ApoUonie ; César accusait de timidité la prudence et la lenteur d'Antoine. Il résolut d'aller lui-même, au risque de sa vie, presser le rassemblement et l'embarquement de sou armée d'Italie* Il s'embarqua seulàl'insu de ses soldats, déguisé en esclave, sur une barque de douze rames, dont le pilote ne le connaissait pas, espérant échapper, à la faveur des vents, des ténèbres et de la petitesse de sa barque, aux croisières de Bibulus.

« Dès que la nuit fut venue, il prit un habit d'esclave, monta dans la barque, se jeta là comme un

CÉSAR. ri

homme de néant auquel personne ne prend garde, et SQ tint en repos sans dire une seule parole. La barque était portée à la mer par le fleuve de TAnius, dont rembouchure était ordinairement fort aisée et fort tranquille, parce qu'il se levait tous les matins un petit vent de terre qui repoussait les vagues de la mer et en facilitait l'entrée au fleuve. Mais malheureusement celte nuit-là il se leva un vent marin si violent qu'il amortit le vent de terre. Le fleuve, irrité par le flux et par la résistance des vagues qui combattaient contre son courant, devint dangereux et terrible ; ses eaux étant forcées de remonter vers leur source avec des tournoiements affreux et avec un mugissement horrible, il était impossible au pilote de surmonter cette violence et de gouverner. C'est pourquoi il commanda aux rameurs de ramer vers la poupe pour remonter le fleuve.

» Ce que César ayant entendu , il se lève tout à coup, se montre, et, prenant la main du pilote sur* pris et étonné de voir là César : « Marche, mon ami^ » lui dit-il , ose tout et ne crains rien , tu mènes » César et sa fortune* » A ce mot, les matelots oublient l'hiver et ses tourmentes, et, ramant avec un merveilleux courage, ils s'efforcent de surmonter la violence des vagues. Mais l'embouchure ne pou* vaut être franchie par aucun effort. César, qui voyait sa barque faire eau de tous côtés et prête à couler à fond, permit au pilote, quoique avec peine, de retourner en arrière.

» Quand il eut regagné son camp, ses soldats vinrent en foule au-devant de lui, se plaignant hautement et lui témoignant leur douleur de ce qu'il ne s'assurait pas de vaincre avec eux seuls, et que, plein de chagrin et d'inquiétude, il exposait sa personne aux plus grands dangers pour aller chercher les absents, comme se défiant de ceux qu'il avait avec lui. »

Antoine trompa enfin, à la faveur de cette tempête, la surveillance de Bibulus, dont les vaisseaux avaient été dispersés par le vent. L'armée entière fut débarquée à ApoUonie.

L'arrivée de ces troupes força César à livrer une première bataille dans une position mal choisie, où son armée échoua contre les fortifications de Pompée. 11 ne rallia ses soldats en déroute qu'à force d'intrépidité personnelle. Ayant saisi de sa jpropre main un de ces colosses gaulois pour lui faire honte de sa fuite et pour le forcer à faire face àl'ennemi, le soldat,' éperdu, tourna son épée sur la poitrine de son général et il allait le tuer, quand mH écuyer de César abattit d'un coup le bras du soldat. Heureusement pour César, l'indolent Pompée n'acheva pas sa victoire. César s'écria en rentrant dans son camp retranché d' ApoUonie : « Aujour-

d'hui la victoire était à nos ennemis s'ils avaient eu un homme qui sût vaincre. »

Mais Pompée espérait vaincre sans combat ; la faim combattait pour lui. César, isolé sur la côte de la Grèce, au milieu d'un pays possédé tout entier par son ennemi , ne pouvait ni rester impunément à ApoUonie ni forcer Pompée dans ses retran-^ chements inexpugnables. 11 raconte lui-même ses insomnies pendant qu'il diélibérait avec ses angoisses. S'il se rembarquait, il avouait sa défaite; s'il tentait l'assaut du retranchement de Pompée, il donnait la victoire certaine à son rival ; s'il restait immobile, son armée périssait de faim.

Son audace le secourut une fois de plus. Scipion, lieutenant de Pompée, occupait, avec une armée romaine, la Macédoine. César résolut de marcher à Scipion, malgré le danger de se trouver ainsi entre deux ennemis. Son instinct militaire lui disait que, si Pompée sortait de ses retranchements pour le suivre, il lui livrerait bataille en rase campagne avec la supériorité de ses vétérans aguerris contre des citoyens novices dans les armes, et que, si Pompée ne le suivait pas, il rencontrerait l'armée de Scipion et nourrirait facilement sa propre armée dans une province riche en villes et en récoltes.

ÇLXXVII

L'expérience de Pompée le détournait du piège; il voulait conserver l'admirable position qu'il avait . choisie et fortifiée mûrement, à l'imitation de Thémistocle ; le temps était pour lui ; l'Italie , abandonnée à elle-même , commençait à éprouver le remords de sa servitude ; la Grèce, l'Asie, l'Afrique, l'Egypte lui fournissaient des recrues, des vivres, des armes, des trésors, des vaisseaux; les villes fortes de la Macédoine et de la Thessalie étaient gardées pour lui par ses lieutenants.

César, au contraire, errait loin de ses renforts et de ses vaisseaux, sans asile, sans alliés, sans pain pour ses troupes. Les jours l'usaient sans qu'il y eût besoin des armes. Ces motifs allégués pour l'inaction par Pompée, dans le conseil de guerre et devant le sénat, furent en vain appuyés de l'éloquence patriotique de Caton, qui voulait épargner le sang romain et laisser 1^ crime et la témérité de César combattre seuls avec les dieux contre César.

La fougue et la jactance des jeunes patriciens du c^îimp de Pompée, enhardis par un premier avantage, l'emportèrent sur la sagesse de Caton et sur l'autorité militaire de Pompée. Le général, vaincu par cette jeunesse, sortit avec le pressentiment de

sa ruine du camp de Dyrrachium et suivit César dans la plaine de Pharsale. Scipion Vy rejoignit avec Tarmée de Macédoine.

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