‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 13 sur 35 · PEINTRE VÉNITIEN · texte numérisé non relu

PEINTRE VÉNITIEN

La* musique fut la première occupation de Sehastiano. Chanteur et instrumentiste habile, ses talents lui attirèrent les bonnes grâces des gentilshommes vénitiens.

Bien jeune encore , il apprit les éléments de la peinture sous le vieux Giovan Bellini. Plus tard, il adopta la manière et le coloris du Giorgione.

Il fit, à Venise, plusieurs portraits d’après nature, d’une grande ressemblance ; entre autres celui de Verdelotto , musicien français de mérite, maître de chapelle de Saint-Marc : sur la même toile, on voit un chanteur nommé Ubretto. Francesco San-Gallo, sculpteur, possède aujourd’hui ce tableau, qui fut apporté à Florence par Verdelotto, lorsqu’il devint maître de chapelle à San-Giovanni.

A la même époque, Sebastiano peignit, à San- Giovanni-Grisostomo de Venise, quelques figures, dont le faire se rapproche tellement de celui du Giorgione, que plus d’une fois elles furent attribuées à ce maître.

La réputation de Sebastiano ne tarda pas à se répandre au loin. Agostino Ghigi , riche négociant siennois, ayant entendu vanter ses talents de peintre et de musicien , chercha à l’attirer à Rome. Il n’eut pas de peine à réussir, car Sebastiano savait que cette ville est la mère-patrie protectrice du génie. Agostino lui fit aussitôt décorer, dans son palais situé au-delà du Tibre, les petits arceaux de la galerie, dont la voûte avait été peinte par Baldassare Peruzzi. 11 y exécuta plusieurs sujets poétiques dans le style qu’il avait apporté de Venise, bien différent de celui que suivaient alors les artistes renommés à Rome. Il peignit ensuite à fresque, à côté de l’histoire de Galathée , un Polyphème où il se surpassa , vivement aiguillonné par le voisinage de Baldassare et de Raphaël. Quelques morceaux à l’huile, remarquables par cette touche suave et moelleuse qu’il devait au Giorgione, contribuèrent aussi à le mettre en grande estime à Rome.

Pendant ce temps , Raphaël s’était créé des admirateurs et des amis, qui proclamaient que ses peintures l’emportaient sur celles de Michel- Ange, pour la beauté de la couleur , pour l’invention et pour la grâce. A les entendre , Michel-Ange , hors le dessin, ne pouvait supporter aucun parallèle ; de sorte que E.aphaël , au moins son égal , sinon son maître comme dessinateur, lui était entièrement supérieur par le coloris. C’est que ces artistes comprenaient plus facilement les douces qualités de l’un que le génie terrible de l’autre. Sebastiano doué d’un tact exquis, et capable d’apprécier le mérite de ces deux

hommes ^ embrassa le parti de Michel-Ange , qui de son côté le prit en amitié et imagina de l’aider de ses dessins , pensant que caché à l’ombre d’un tiers il deviendrait juge du combat. Ainsi protégé, Sebastiano vit ses ouvrages favorablement accueillis. Un habitant de Viterbe , en crédit auprès du pape , et dont j’ignore le nom, lui commanda un Christ mort, pour une chapelle qu’il avait fait construire dans l’église de San-Francesco. Ce tableau fut regardé comme un chef-d’œuvre ; mais il est vrai que Michel- Ange en donna le carton.

Fier Francesco Borglierini, marchand florentin, chargea également Sebastiano de décorer une chapelle de San-Piero-in-Montorio , sachant que Michel-Ange lui fournirait tous les dessins. Sebastiano commença par peindre à l’huile la Flagellation du Christ, sur une partie du mur couverte d’un enduit qu’il croyait propre à préserver ses couleurs de toute altération. Michel-Ange , dit-on , non content d’avoir dessiné en petit cette composition , traça luimême sur la muraille les contours de la figure du Christ , qui sont d’une pureté inimitable.

Dans la même chapelle, Sebastiano peignit ensuite à fresque saint Pierre, saint François, deux Prophètes et la Transfiguration. Il passa six années à exécuter ces travaux; mais doit-on lui demander compte de son temps? Quand il découvrit ses peintures, la critique fut réduite au silence, il avait atteint la perfection !

Lorsque Raphaël fit sa Transfiguration , pour le cardinal Jules de Médicis , Sebastiano osa entrer en

concurrence avec lui et entreprit la Résurrection de Lazare , sous la conduite et d’après les cartons de Michel-Ange. Ces deux tableaux furent exposés dans la salle du Consistoire , et l’un et l’autre reçurent les plus grands éloges. La grâce et la beauté ravissante du chef-d’œuvre de Raphaël n’empêchèrent point de rendre justice aux efforts de Sebastiano. Le Lazare fut envoyé à Narbonne , par le cardinal de Médicis, et la Transfiguration resta dans la chancellerie , jusqu’au moment où elle fut transportée à San-Piero-in-Montorio.

Peu de temps après , Raphaël étant mort, Sebastiano, grâce à Michel- Ange, se trouva placé dans l’opinion au-dessus de Jules Romain, de Gio. Francesco, de Perino del Yaga, de Polidoro,de Maturino , de Baldassare Peruzzi et de tous ses autres rivaux. Aussi Agostino Ghigi lui confia-t-il le soin de peindre entièrement la chapelle qu’il avait fait élever à Santa-Maria-del-Popolo , pour recevoir son tombeau. Cette entreprise fut menée à fin, par Francesco Salviati, en i554, sept ans après la mort de Sebastiano , qui , par nonchalance , s’en occupa bien peu, comme il est facile de le voir, quoiqu’il eût reçu de la libéralité d’ Agostino et de ses héritiers des sommes considérables. 11 commença de meme, sans l’achever, un tableau de maître-autel, dans l’église délia Pace, pour Messer Filippo de Sienne, clerc de la chambre. Les frères, voyant qu’ils ne gagneraient rien à attendre, furent forcés d’enlever les échafauds qui encombraient leur église. Lorsque Sebastiano fut mort, ils retirèrent le voile dont ils

avaient couvert cet ouvrage , qui représentait la Vierge visitant sainte Élisabeth , et l’on admira un groupe de femmes d’une beauté extraordinaire. Se» bastiano travaillait difficilement, et cela est tellement vrai, qu’après avoir résolu de peindre sur pierre quelques figures, dans la chapelle qui renferme les sibylles et les prophètes de Raphaël, il passa si bien son temps à réfléchir, que dix ans après il mourut sans avoir touché à la muraille.

Le portrait semblait mieux lui convenir que les grandes compositions. Il déploya dans ce genre une perfection rare, comme l’on peut s’en convaincre par les portraits de Marcantonio Colonna, du marquis de Pescara, de la signora Vittoria Colonna , de Federigo da Bozzolo, d’Adrien VI et du cardinal Nincafort. Ce seigneur l’avait chargé de décorer une chapelle de l’église de Santa-Maria-de-Anima ; mais, rebuté par la paresse de notre artiste , il appela son compatriote Michel Goxie , qui de suite exécuta à fresque la Vie de sainte Barbe.

Sebastiano peignit aussi une femme vêtue à la romaine, que possède Luca Torrigiani; un capitaine, dont j’ignore le nom, que l’on voit à Florence chez Giulio de’ Nobili; une tête non entièrement terminée qui appartient à Gio. Battista Cavalcanti ; et la Vierge couvrant d’une étoffe de laine l’enfant Jésus, qui se trouve aujourd’hui dans la galerie du cardinal Farnèse; pour le roi de France, qui avait déjà un tableau de lui , il ébaucha un saint Michel terrassant le démon. Le cardinal Jules de Médicis, ayant été élu pape sous le nom de Clé-

xnent VII ^ chargea Févéque de Yasona de dire à Sebastiano qu’à la première occasion il le pourvoirait de quelque bon office. En attendant, notre artiste termina deux portraits de Sa Sainteté ; il donna l’un à l’évêque de Yasona, et garda l’autre qui était à mi-corps ; il peignit ensuite Anton Francesco degli Albizzi d’une manière qui frappa d’étonnement les Florentins ; la tête , les mains , les étoffes et tous les moindres détails étaient rendus avec un soin inexprimable. En retraçant Messer Pietro Aretino , il distingua dans ses vêtements cinq ou six nuances diverses de noir, en imitant avec exactitude le velours, le satin, la moire, le damas et le drap; Messer Pietro tient en main une branche de laurier et un papier sur lequel on lit le nom de Clément YII; deux masques représentant, l’un la vertu et l’autre le vice, ornent le devant du tableau. Messer Pietro envoya cette peinture à ses concitoyens qui la placèrent dans la salle du conseil.

Sebastiano fit avec un bonheur égal les portraits d’Andrea Doria et de Baccio Yalori.

A cette époque, se rappelant les promesses que lui avait faites l’évêque de Yasona, il sollicita l’office del Piombo, que la mort de FraMariano Fetti venait de laisser vacant, et il l’obtint à la charge de payer une pension de trois cents écus à Giovan d’Udines qui s’était mis sur les rangs avec lui ; aussitôt qu’il se vit en possession de cette charge lucrative qui lui permettait de vivre dans l’aisance , il abandonna son art et se livra au repos. Le travail était devenu pour lui un véritable supplice. On

SEBASTIANO, FRATE DEL PîOMBO. 371

blâme souvent avec raison les princes qui ne récompensent pas les hommes de mérite, et quelquefois cependant leur libéralité produit de funestes effets; ainsi Clément VII, en jetant Sebastiano dans l’opulence, le rendit insouciant et paresseux, tandis qu’il luttait sans relâche tant qu’il fut dans la pauvreté. Dans les courts instants qu’il accorda au travail , il peignit sur pierre, pour le patriarche d’Aquilée, un Portement de croix qui lui lit beaucoup d’honneur ; la tête et les mains du Christ étaient d’une exécution merveilleuse. Peu de temps après, il commença le portrait de la nièce du pape, qui depuis est devenue reine de France ; cette peinture inachevée se voit aujourd’hui dans le garde-meuble de Sa Sainteté; ensuite le cardinal Hippolyte de Médicis l’envoya avec une escorte de quatre cavaliers faire le portrait de la signora Giulia Gonzaga , qui demeurait alors à Fondi. Le cardinal récompensa largement Sebastiano, et donna cet ouvrage divin au roi François qui le fit placer à Fontainebleau.

Sebastiano avait inventé une nouvelle manière de peindre à l’huile sur la pierre. Les amateurs, croyant que par ce moyen les tableaux seraient d’une éternelle durée, et que le feu et les vers ne pourraient les attaquer, coururent apporter des arrhes à notre artiste afin qu’il travaillât pour eux ; mais comme il préférait le repos à l’action , il s’occupa fort peu de tenir ses engagements; il exécuta néanmoins, sur une pierre ornée à l’entour d’autres pierres de diverses couleurs, un beau Christ mort que don Ferrante Gonzaga envoya en Espagne. Il reçut pour

cet ouvrage cinq cents écus de Messer Niccolo de Cortona, agent du cardinal de Mantoue. Sebastiano trouva le secret si vainement cherché par son com- . patriote Domenico J par Andrea dal Castagno, et par Antonio et Piero del Pollaiuolo', d’empécher les peintures à l’huile sur muraille de pousser au noir. Sa Flagellation du Christ, à San-Pietro-in-Montorzo, a conservé la vigueur et la fraîcheur qu elle avait le premier jour. Pour repousser l’humidité, il employait un enduit composé de mastic de poix et de chaux vive cju’il unissait ensuite avec une truelle rougie au feu; il se servait également de cette préparation pour travailler sur le peperino , le marbre, le porphyre et d’autres pierres. On lui doit encore l’art de peindre sur les métaux , tels que l’argent , le cuivre et l’étain.

Mais Sebastiano s’abandonnait de plus en plus à l’oisiveté, il passait presque toutes ses journées à rêver et à causer ; croyant que, quelque prix qu’on lui donnât de ses ouvrages, on ne les payait jamais assez. Tl se décida avec peine à entreprendre pour le cardinal d’Aragon un tableau représentant le Martyre de sainte Agathe; ce morceau précieux, qui ne cède en lien aux plus belles pages de Raphaël et du Titien , appartient maintenant à Guidobaldo, duc d’Urbin.

A cette époque , Sebastiano envoya le portrait du pape Clément à Michel-Ange qui le lui avait demandé pour Giuliano Bugiardini, que Baccio Valori et Octavien de Médicis avaient chargé de reproduire les traits de Sa Sainteté dans différents tableaux. De tous les portraits que fit Sebastiano , celui de Clé-

ment VII est le plus admirable; il peignit aussi d’après nature Paul Farnèse , et commença le portrait du duc de Castro, son fils, qu’il laissa inachevé comme tant d’autres choses ; il ne lui fallut pas moins de trois années pour terminer celui de Pietro Gonzaga , qui du reste est un chef-d’œuvre. Sebastiano possédait, près de Santa-Maria del Popolo, une très belle maison qu’il avait fait bâtir ; il y menait joyeuse vie, oubliant la peinture, et répétant souvent qu’il vaut mieux vivre tranquillement que se tourmenter et se fatiguer dans Fespérance de perpétuer son nom après sa mort, puisqu’à fin de compte le temps doit tout détruire; et il mettait ses paroles en action. Les vins les plus exquis, les mets les plus délicats couvraient sa table où se réunissaient des gens de mérite, tels que le Molza et le Gandolfo. Quelqu’un lui disant qu’il devait avoir honte de ne plus travailler, il répondit : « Pourquoi travail- « lerais-je? j’ai le moyen de ne rien faire; d’ailleurs « il existe maintenant des peintres qui terminent en « deux mois des travaux qui me demanderaient deux. « ans; bientôt il n’y aura plus rien à peindre, et si « les artistes d’aujourd’hui travaillent tant, il faut K bien, pour qu’ils aient quelque occupation, que « les autres se reposent. » Ainsi vivait Sebastiano ? parfois seulement il s’occupait de poésie , il maniait habilement le style badin , et l’on a conservé des tercets qu’il envoya à son grand ami Alesser Francesco Demi , qui lui avait adressé une pièce de vers. Personne ne fut meilleur camarade que lui, et cependant, par une inconcevable fatalité, il se brouilla

37/i SEBASTIANO, FRATE DEL PIOMBO.

avec Michel-Ange. Ayant persuadé au pape de faire peindre à l’huile le Jugement dernier, il prépara un enduit à cet effet malgré Michel-Ange qui refusa de travailler autrement qu’à fresque, disant que Fart de la peinture à l’huile n’était qu’un art de femme, bon seulement pour des paresseux et des lâches tels que Sebastiano. Bientôt après, le Buonarroti fit recrépir le mur à son gré, sans toutefois oublier l’injure qu’il croyait avoir reçue.

Sebastiano continua de faire bonne chère jusqu’au moment où il fut attaqué d’une fièvre violente qui l’emporta en peu de jours. Il était alors âgé de soixante-deux ans. Par son testament, il ordonna qu’on l’enterrât sans aucune cérémonie, et qu’on distribuât aux pauvres l’argent que les prêtres auraient exigé ; on l’ensevelit dans l’église del Popolo , au mois de juin de l’an 1 547* L’art ne perdit pas beaucoup à sa mort, cardés qu’il fut nommé Frate del Piombo, on put le compter parmi ceux qui n’existaient plus. A la vérité , ses amis regrettèrent ses doux entretiens.

Il eut de nombreux élèves, mais ils n’apprirent chez lui qu’à jouir de la vie; il faut cependant en excepter Tomaso Laurati , de Sicile, qui entre autres choses a exécuté à Bologne un tableau représentant l’Amour et Vénus, que l’on voit chez Messer Francesco Bolognetti. Il est aussi l’auteur d’un beau portrait de Bernardino Savelli, et de quelques autres ouvrages dont il est inutile de parler.

Nous avons déjà remarqué, en plusieurs circonstances , combien il était difficile de suivre la marche et les progrès de chacune des écoles italiennes, en les considérant isolément, à cause des échanges et des emprunts continuels de principes ou de moyens qu elles s’étaient faits les unes aux autres ; à cause encore des continuels déplacements auxquels les artistes des différentes villes se livraient, soit par choix, soit par nécessité, et des fréquentes associations qu’ils contractaient entre eux , par sympathie , par intérêt , ou pour répondre mieux aux nombreuses exigences des grandes entreprises dont on les chargeait. Cependant, quoique toutes ces causes réunies compliquent singulièrement la physionomie de chacune des écoles, embrouillent et embarrassent la compréhension de leurs méthodes particulières , et rompent à chaque pas la succession et l’enchaînement de leurs acquisitions propres , il n’est pas moins vrai de dire que ces écoles conservent encore d’une manière suffisamment lisible, quand on y regarde, ce qui les distingue et les constitue. Car, malgré les emprunts cju’elles devaient inévitablement se faire, pour ne pas rester trop au-dessous de certaines convenances inhérentes à l’exercice intelligent de l’art et à sa rationnelle application , il est évident quelles n’en poursuivaient pas moins de préférence le développement de la partie quelles s’étalent imposé ele pousser jusqu’à son terme. C’est ainsi que chaque école , par cette précieuse alternative de l’exclusion habituelle et volontaire, et de l’adoption accidentelle

et forcée des principes et des moyens des écoles voisines et rivales, marchait à l’unité de l’art, unité d'autant plus admirable et plus puissante, que toutes les parties qui entraient dans sa composition auraient été poussées vigoureusement, par un effort systématique et constant, que rien, autant que possible, ne serait venu troubler , ni partager. Qui a pu tracer aux écoles italiennes, dès leur origine, dès la première enfance de l’art, une manœuvre aussi bien appropriée au but? Qui a pu assurer à leurs premières démarches, à leurs premières résolutions une obéissance aussi prolongée ? Ce sont là de profondes questions, auxquelles nous ne nous chargeons pas de répondre ici. Essentiellement diverses , essentiellement liées entre elles , il est aussi impossible de séparer les écoles italiennes que de les confondre. C’est là un fait que nous nous bornons à constater; car nous aurions beau ressasser ici toutes les choses usées qu’on s’est plu et qu’on se plaît encore à dire sur l’influence , en même temps semblable et opposée , des climats , des mœurs , de la constitution des villes italiennes, nous reculerions la difficulté sans la résoudre. Au lieu d’une question d’art, nous aurions une autre question, voilà tout. Nous nous contenterons donc, suivant les besoins de l’examen auquel nous nous livrons , de faire ressortir tantôt les adhérences et les affinités, tantôt les séparations et les répulsions des écoles entre elles , en priant le lecteur de se mettre toujours en garde contre les entraînements presque inévitables d’une pareille tentative , entraînements qui

pourraient quelquefois faire croire que nous méconnaissons Funité de Fart italien, unité qui pour nous est évidente, précieuse, inattaquable. Ainsi , quand, fidèles à notre tâche , nous sommes obligés , en parlant de Venise et de Florence surtout , de mettre en saillie leur originalité, leur méthode, leur parti pris dans Fart , nous entendons les faire mieux comprendre dans leur intimité , mais nullement les extraire avec violence du grand ensemble auquel elles se rattachent à nos yeux , comme aux yeux de tout le monde.

Quoique Venise aimât par-dessus tout la couleur, la richesse et Féclat; quoique Florence préférât le dessin, la science et la profondeur; quoique Parme et Milan prétendissent à l’effet , au ressort et à la solidité; quoique Rome exigeât l’ordre, la convenance et l’harmonie , chacune de ces villes ne resta jamais cependant indifférente aux qualités et aux ressources qui n’étaient point l’objet de sa recherche la plus exclusive , de sa prédilection la plus marquée ; s’il en eût été autrement, chacune de ces villes n’eût atteint qu’un résultat trop fragmentaire , et qui eût été vraiment déplorable, parce qu’il n’aurait pu fournir aucune prise à cet esprit de rapprochement et de fusion qui s’empara de l’Italie au seizième siècle , et qui procura à Fart moderne son magnifique épanouissement. L’école florentine elle-même, qui se lie aux autres écoles beaucoup plus par tout ce qu’elle leur a prêté que par le peu quelle en a reçu, se fût trouvée dans l’impossibilité complète d’agir et d’opérer ses derniers progrès, si elle eût voulu fermer

absolument la porte aux améliorations acquises dans les procédés de la coloration par les Lombards, parles Vénitiens. Pour faire autre chose que dés fresques pâles , sans relief et sans profondeur, des cartons sans modelé et sans vie, Florence dut bien quelquefois invoquer le génie de la couleur, et lui demander de jeter quelque prestige à une délinéation sévère jusqu’à rebuter l’œil et froisser la raison. Mais l’orgueilleuse Florence, tout en subissant cette nécessité, en garda un amer dépit, et chercha à détourner l’attention d’une démarche qui lui semblait humiliante. Michel-Ange représente admirablement l’esprit de sa ville dans la manière dont il usa de l’industrieux élève du Giorgione. Sûr de son fait , à l’aide de cet habile praticien , il rêve la défaite de l’école romaine et la honte du grand Raphaël ; mais en mettant l’insouciant Vénitien à tribut, le fier Florentin prétend l’écraser sous sa protection et ses bienfaits. Sébastien donnera dans l’intimité de longs renseignements à Michel- Ange, et Michel- Ange , à son temps perdu , fera la fortune et la gloire de Sébastien ; et si Sébastien ne marche pas droit, s’il montre un peu trop de confiance en soi, s’il veut que, dans une occasion un peu importante, son patron paraisse lui devoir quelque chose, ne serait-ce qu’un enduit à la mode de Venise, son patron le traitera de lâche et de fainéant, et entendra ne plus le revoir de la vie, et ce dédain pour l’homme s’étendra jusqu’à sa science. La peinture, comme il la pratique , sera bonne pour les femmes , et jamais Michel- Ange ne consentira à s’y commettre.

11 est fort à croire qu’en tout ceci Michel-Ange était on ne peut plus consciencieux ; pour les hommes de ce calibre , il y a sans doute une règle à part ; leur large génie leur élargit la conscience; et voués à rendre de grands services, il faut bien que tout ce qui les entoure leur soit un instrument , instrument qu’ils ramassent quand il peut aider, et qu’ils rejettent quand il embarrasse. Si Michel-Ange eût rencontré plutôt Sébastien de Venise , sa belle composition de la Guerre de Pise ne serait peut-être pas restée à l’état de carton; s’il l’eût rencontré plus tard, il se serait peut-être moins étonné que Baccio Bandinelli malgré son grand talent de dessinateur, n’ait pu faire que de la peinture si rêche et si sauvage; on peut croire cela , d’autant plus qu’il faut se garder d’admettre que Michel-Ange ait été, comme tant d’écrivains Font dit, un faible peintre lui-même. Dans ses voûtes , dans ses pendentifs , dans son immense ensemble de la chapelle Sixtine , y compris même son Jugement dernier, il y a assurément quelque chose de bien indépendant de la science linéaire et de la connaissance anatomique , qui en fait de la peinture, et , quoi qu’on en dise , de la bonne et solide peinture.

Le choix heureux d’un ton local, la rencontre exacte dans le constraste et dans l’union des teintes partielles, qui peuvent seulement donner à une masse aussi grande tant de netteté, de simplicité et de convenance, et à des détails si compliqués tant de précision, de ressort et d’expression n’appartiennent pas de plein droit au plus habile dessina-

teur ; pour y parvenir, il faut encore avoir rinstinct et l’expérience de la couleur, de son essence, de ses moyens, de sa gamme, de ses ressources et de ses bornes; or, comme la peinture de la chapelle Sixtine offre incontestablement le choix heureux et l’exacte distribution dont nous parlons ; comme partout on peut apercevoir la plus ferme tenue, la plus franche détermination dans le pur emploi du ton , en dehors de l’étude de la forme que le ton est appelé à remplir, on peut en conclure que Michel- Ange avait absorbé, autant qu’il le fallait à son but, tout ce que la science vénitienne pouvait lui fournir. Et quoique Sébastien n’ait pas mis la main à l’œuvre de Michel-Ange , il peut à bon titre en réclamer sa part; ce qui n’est pas un petit honneur ni un lot à dédaigner, surtout pour un joyeux compagnon comme lui , qui ne semble jamais avoir été dévoré par un sentiment bien vif de personnalité et d’ambition.

Page 1