SCULPTEUR FLORENTIN
Pendant que Laurent de Médicis protégeait généreusement les arts, vivait à Florence un orfèvre originaire de Gaiuole , nommé Michelagnolo di Viviano. Cet homme était habile ciseleur, émailleur, graveur, guillocheur, et se connaissait parfaitement en pierres précieuses. Sa réputation et son mérite attiraient dans sa boutique , qui était regardée comme la première de la ville, les orfèvres étrangers et les jeunes Florentins. Le magnifique Laurent et sa famille se fournissaient chez lui , et Julien de Médicis lui avait meme fait exécuter tous les ornements des armures qui servirent au carrousel qui eut lieu sur la place de Santa-Croce. Aussi Michelagnolo gagna bientôt la confiance des enfants de Laurent, et leur amitié contribua autant que ses ouvrages à augmenter son bien-être et sa renommée. Lorsque les Médicis quittèrent Florence, en 1494? Ils lui confièrent beaucoup d’argent et de vaisselle d’or, qu’il conserva fidèlement jusqu’à leur retour.
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L’ail 1487, il eut un filsj qu’il appela Bartoîommeo ; mais ce nom fut depuis changé en celui de Baccio, suivant le diminut if toscan. Michelagnolo, désirant le voir continuer son commerce, le mit à dessiner avec ses apprentis ; car alors un bon orfèvre devait être bon dessinateur et bon modeleur. Baccio profita des leçons de son père, et travailla avec ardeur dès ses premières années. Il allait souvent dans les églises étudier les chefsd’œuvre des maîtres , avec un de ses amis , nommé Piloto, qui plus tard devint un orfèvre célèbre. Il modela aussi en terre et en cire quelques ouvrages de Donato et de Verrocchio. Se trouvant un jour dans l’atelier de Girolamo del Buda , qui demeurait sur la place de San-Pulinari , ce peintre lui dit , en lui montrant un énorme monceau de neige qu’avait élevé la populace : ce Baccio , si cette neige était du cc marbre, n’en formerait-on pas bien un beau cc géant comme la figure couchée de Marforio ? cc — Oui certes, répondit Baccio, et c’est facile à cc faire. » Aussitôt il jette son manteau , appelle quelques camarades à son aide , et exécute un Marforio couché , long de huit brasses , à la grande surprise de Girolamo , qui ne put s’empêcher d’admirer l’habileté et le courage de ce jeune enfant.
Baccio ne tarda pas à montrer qu’il préférait la sculpture à l’orfèvrerie. A Pinzirimonte, campagne qui appartenait à son père, il dessinait les laboureurs et les bestiaux de la ferme. En même temps, il se rendait tous les matins à Prato, pour copier, dans l’église paroissiale , les ouvrages de Fra Filippo
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Lippi. 11 maniait très adroitement la pointe , la plume, le crayon noir et la sanguine, pierre tendre qui vient des montagnes de France et avec laquelle on peut dessiner avec beaucoup de finesse. Michelagnolo ne voulut pas s’opposer au goût de son fils , et , sur le conseil de ses amis , le confia aux soins de Gio. Francesco Bustici, un des meilleurs sculpteurs de Florence, intimement lié avec Léonard de Vinci. Baccio montra ses dessins à Léonard , qui l’engagea à continuer et à faire en marbre une tête ou un basrelief. Baccio se mit alors à copier une tête antique de femme, qui était dans le palais Médicis. Ce premier essai lui réussit , et obtint les éloges d’Andrea Garnesecchi, qui plaça cette copie sur la porte du jardin de sa maison de la Via Larga. Baccio modela ensuite d’autres figures en terre , et son père , pour l’encourager, acheta quelques blocs de marbre de Carrare , et lui fit bâtir, à l’extrémité de sa maison, un atelier commode et bien éclairé, qui donnait sur la Via Fiesolana. Baccio ébaucha diverses figures , et d’un bloc haut de deux brasses et demie, tira un Hercule foulant Gacus à ses pieds.
A cette époque, fut exposé le fameux carton de Michel-Ange, qui servit de modèle à une foule de Florentins et d’étrangers, comme nous l’avons dit ailleurs. Baccio accourut des premiers, et en peu de temps parvint à dessiner le nu de manière à surpasser .lacopo Sansovino, Andrea de! Sarto, le Bosso, Alonso Beruguetta et quantité d’autres célébrés artistes.
L’an i5i2, pendant la révolution qui chassa le
goîifalonier Pier Soderini et rappela les Médicis, Bandinelli s’introduisit secrètement , à l’aide d’une fausse clef, dans la salle qui renfermait le carton et le mit en pièces. Les uns prétendirent qu’il déchira ce chef-d’œuvre pour en posséder quelques parties; d’autres pensèrent qu’il voulut ôter à ses jeunes rivaux les moyens de faire des progrès , en étudiant cette admirable page ; ceux-là dirent qu’il n’agit ainsi que par affection pour Léonard de Vinci, qui venait de voir sa réputation éclipsée ; ceux , enfin , qui savaient mieux apprécier les choses , attribuèrent son action à la haine dont il poursuivit pendant toute sa vie le grand Michel-Ange. Ce fut une perte immense pour les arts: aussi d’accusa-t-on justement d’envie et de méchanceté.
Baccio fit ensuite plusieurs cartons au charbon , rehaussés de blanc. Il en donna un fort beau, représentant une Cléopâtre nue, à Forfévre Piloto. Il brûlait du désir d’apprendre à peindre, car la renommée de grand dessinateur qu’il avait acquise lui avait persuadé qu’il pouvait facilement disputer la palme à Michel-Ange. Il résolut donc de peindre à l’huile, d’après un de ses cartons, une Léda embrassant Jupiter transformé en cygne ; mais , quoiqu’il n’eût jamais tenu une brosse ni une palette, il voulait que l’on crût qu’il avait trouvé sans aucun aide toutes les ressources du métier. Pour parvenir à son but, il imagina l’expédient suivant: il pria son ami, Andrea del Sarto , de lui faire son portrait à Fhuile, comptant bien lui dérober ses secrets en le voyant travailler; mais Andrea le devina, et fut indigné
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d’une telle défiance et d’une telle ruse , car il était prêt à lui prouver sa bonne volonté, s’il l’en eût prié. Pour le punir, au lieu d’établir ses tons sur sa palette, comme à l’ordinaire , il attaqua ses couleurs avec tant de hardiesse et de promptitude , que Baccio, forcé d’ailleurs de rester tranquille et assis, fut complètement désappointé. Il eut alors recours au Bosso , auquel il demanda avec plus de franchise ce qu’il désirait. Bientôt après il entreprit deux tableaux à l’huile : les Saints-Pères retirés des limbes par le Sauveur, et Noé ivre devant ses enfants. Il essaya ensuite de peindre, sur la façade de sa maison, des tètes, des bras, des jambes, des torses coloriés de diverses manières ; mais , tous ces essais n’ayant point répondu à ses espérances , il revint à la sculpture’, et exécuta un jeune Mercure en marbre, haut de trois brasses, tenant une flûte en main. Cette figure, fort estimée, fut achetée, l’an i53o, par Gio. Battista délia Palla, et envoyée au roi de France, François P^. Pendant plusieurs années , Baccio s’appliqua avec ardeur à l’étude de l’anatomie; il n’épargnait aucune peine, travaillait sans relâche et ne songeait qu’à surpasser les artistes qui l’avaient précédé : noble ambition , que l’on ne peut assurément trop louer. Il produisit une foule de dessins , et pria Agostino de Venise de graver une Cléopâtre nue et des études anatomiques , qui lui firent beaucoup d’honneur. Puis il modela en cire un saint Jérôme, d’une brasse et demie de hauteur, dont la dure pénitence était attestée par sa maigreur, ses muscles affaissés, sa peau ridée et desséchée. Léo-
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nard de Yinci et tous les artistes jugèrent que cette figure était un véritable chef-d’œuvre; aussi , l’an i5i2, lorsque les Médicis revinrent à Florence ^ Baccio la présenta au cardinal Jean et au magnifique Julien, qui le comblèrent d’éloges et de faveurs , dès qu’ils apprirent qu’il était fils de l’orfévre Michelagnolo.
A cette époque , on travaillait , dans l’œuvre de Santa-Maria-del-Fiore, à quelques apôtres destinés à orner les petites chapelles peintes par Lorenzo di Bicci. Julien fit confier l’exécution d’un saint Pierre, haut de quatre brasses et demie, à Baccio, qui le commença l’an 1 5 1 3 et ne l’acheva que long-temps après, en t565, lorsque le duc Cosme, pour les noces de la reine Jeanne d’Autriche, sa belle-fille, voulut que les apôtres fussent mis en place , et que l’église de Santa-Maria-del-Fiore, à laquelle on n’avait pas touché depuis quelle était bâtie , fut entièrement blanchie.
En i5i5, lorsque le pape Léon X passa par Florence , Baccio fut chargé de faire , sous l’arceau de la galerie près du palais , un Hercule colossal, haut de neuf brasses et demie. Il s’était vanté de surpasser le David de Michel-Ange ; mais il ne réussit pas au gré de ses désirs , et perdit beaucoup dans l’opinion de tous les artistes.
Baccio se rendit alors à Rome , pour présenter à Sa Sainteté le modèle d’un David coupant la tête de Goliath, qu’il désirait exécuter en bronze ou en marbre , pour le placer dans la cour du palais des Médicis à Florence, à la place où se trouvait autre-
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fois le David de Donato , qui avait été transporté au palais de’ Signori, Le pape admira ce modèle , qui en effet était très beau ; mais, ne jugeant pas le moment opportun pour le faire jeter en bronze, il envoya Baccio à Loreto , près de Maestro Andrea Contucci de Monte-Sansavino , auquel il avait confié la direction des ornements et des statues de marbre de la chapelle de Nostra-Donna-di-Loreto. Andrea accueillit parfaitement Baccio , et le chargea d’exécuter la Nativité de la Vierge. Baccio, après avoir terminé une maquette, commença son ébauche; mais, comme il ne pouvait vivre en bonne intelligence avec personne , il se mit à blâmer les ouvrages d’Andrea et des autres sculpteurs qui travaillaient avec lui, leur dit qu’ils ne savaient pas dessiner, et finit par s’en faire autant d’ennemis. Maestro Andrea , instruit des propos que tenait Baccio , le réprimanda avec douceur : (f II faut agir avec la main « et non avec la langue , lui dit-il ; il ne suffit pas de « dessiner sur le papier , il faut encore savoir dessi- « ner sur le marbre. » Enfin , il le pria de parler à l’avenir avec plus de circonspection. Baccio n’ayant répondu que par des injures, Andrea ne put se contenir et courut sur lui pour le tuer ; heureusement quelques personnes se jetèrent entre eux. Baccio se réfugia à Ancône , où il fit porter le bloc qu’il avait ébauché ; mais il ne tarda pas à s’en dégoûter , et le laissa achever par Raffaello da Montelupo. Ce morceau est digne d’éloges , quoique bien inférieur aux sculptures d’Andrea parmi lesquelles il fut placé.
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D’Ancône, Bandinelli retourna à Rome, et obtint du pape , par la protection du cardinal Jules de Médicis , qu’on lui donnât à faire quelques statues pour la cour du palais des Médicis , à Florence. Il exécuta en marbre un Orphée , qui par les sons de sa lyre adoucit Cerbère et se rend les enfers favorables. Il avait imité l’Apollon du Belvédère dans son ensemble. Cette statue fut placée, par l’ordre du cardinal Jules , dans la cour du palais des Médicis , sur un piédestal dû au ciseau de Benedetto da Ro» vezzano. Ce piédestal, lourd et massif, empêche d’apercevoir le palais et produit un très mauvais effet. Baccio n’eut pas la même prévoyance que Donatello , qui avait élevé son David sur une simple colonne reposant sur une base percée à jour, afin que l’on pût voir de la porte de la rue jusque dans la seconde cour.
Le cardinal Jules chargea Baccio d’exécuter deux statues colossales en stuc, pour sa belle Vigna de Monte -Mario. Ces deux figures, hautes de huit brasses , ornent les deux côtés de la porte qui conduit dans la forêt.
Au milieu de tous ces travaux, Baccio fit graver, par Marco de Ravennes et Agostino de Venise, un grand dessin représentant le Massacre des Innocents : cette composition, oû l’on voit une foule de figures nues, d’enfants morts et vivants, de soldats et de femmes , prouve combien Baccio était habile dessinateur et habile anatomiste. Ce magnifique morceau étendit sa réputation dans toute l’Europe (i).
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H fit aussi le modèle en bois et les figures en cire du mausolée du roi d’Angleterre, qui fut jeté en bronze par le sculpteur Benedetto da Rovezzano.
Le cardinal Bernardo Bibbiena avait promis au roi François qui ne possédait aucun marbre antique ou moderne, de s’employer auprès du pape pour qu’il lui envoyât quelques morceaux précieux. Après le retour de ce cardinal en Italie , deux ambassadeurs de François virent les statues du Belvédère, et admirèrent beaucoup le Laocoon. Les cardinaux Médicis et Bibbiena , qui les accompagnaient, leur demandèrent si ce groupe serait agréable au roi. Ils répondirent qu’un tel présent serait d’un trop grand prix. Alors un des cardinaux leur dit : te On enverra à Sa Majesté celui-là , ou un « autre complètement semblable. » Les cardinaux pensèrent à Baccio , et voulurent savoir s’il se sentait le courage de le copier. Baccio répondit que non seulement il ferait un groupe aussi beau , mais qu’il espérait encore le surpasser (2). Il exécuta de suite un modèle en cire, qui fut admiré, et un carton au charbon rehaussé de blanc , de la grandeur de l’original. Lorsque les marbres nécessaires furent arrivés, il se fit construire un atelier au Belvédère , et y acheva l’un des enfants de Laocoon avec un tel succès , que le pape et les artistes ne trouvèrent presque aucune différence entre Fantique et la copie. Sur ces entrefaites , Léon mourut, Adrien VI lui succéda , et Baccio partit pour Florence, laissant son ouvrage inachevé. Il ne le reprit que sous Clément VTI, qui lui commanda des sta-
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tues et des }3as-reliefs , pour la cérémonie de son couronnement. Ce pontife lui accorda un logement et une pension, et lui permit de continuer son Laocoon : il employa deux années à le terminer* Pour remplacer le bras droit , qui manquait , il en modela un en cire, admirablement en harmonie avec l’original, et dont il se servit pour compléter sa copie. Le groupe de Baccio plut tellement à Sa Sainteté, quelle l’envoya à Florence, et donna en échange à François quek|ues statues antic|ues. L’an i5a5, le pape ordonna au cardinal Silvio Passerino de Gortona de placer cette copie du Lao™ coon à l’entrée de la seconde cour du palais des Médicis (3).
Baccio, que cet ouvrage mit en grande réputation, dessina ensuite, pour la grande chapelle de San-Lorenzo de Florence (4)? le Martyre de saint Cosme et de saint Damien, et celui de saint Laurent, condamné par Décius à mourir sur un gril. Les draperies, les nus, les attitudes des divers personnages de cette dernière composition, sont traités avec un art infini. On admire surtout l’expression divine qui anime le saint martyr , dont le cruel Décius attend la mort avec impatience. Ce dessin fut gravé sur cuivre, avec une rare perfection, pai' Marc- Antoine de Bologne, et plut tellement à Sa Sainteté , qu’elle conféra à Baccio le titre de chevalier de Saint-Pierre.
Baccio retourna ensuite à Bologne, où il trouva son premier maître , Gio. Francesco Paistici , occupé à peindre la Conversion de saint Paul. Pour lutter
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avec lui, il entreprit un carton représentant saint Jean dans le désert, élevant un bras vers le ciel et tenant de l’autre un agneau. Lorsqu’il eut terminé ce carton, il en fit un tableau à l’huile, qu’il exposa dans la boutique de son père, Michelagnolo , vis-à-vis du palais qui conduit d’Orsanmichele au marché neuf. Les artistes en admirèrent le dessin , mais firent peu de cas du coloris , qui était plein de crudités. Baccio donna cet ouvrage au pape , qui le plaça dans son garde-meuble , où on le voit encore aujourd’hui.
Sous le pontificat de Léon X, on avait tiré de Carrare un bloc de marbre haut de neuf brasses et demie et large de cinq, dont Michel-Ange voulait faire un Hercule colossal terrassant Cacus, qui aurait servi de pendant à son David. Dans ce but, il avait déjà exécuté des dessins et des modèles, lorsque Léon X vint à mourir. Peu de temps après , Clément VII ayant acheté de nouveaux marbres pour les tombeaux des Médicis de la chapelle San- Lorenzo, Domenico Buoninsegni, chargé des affaires du pape, tenta de se concerter avec Michel- Ange pour voler Sa Sainteté , sur le compte de ces marbres et de ceux qui étaient destinés à la façade de San-Lorenzo. Michel -Ange, en repoussant ces indignes propositions, s’attira la haine de Domenico, qui dès lors ne négligea aucune occasion de lui nuire. Il réussit à engager le pape à confier l’Hercule colossal à Baccio, au détriment de Michel- Ange , qui , à l’entendre , avait déjà bien assez de s’occuper de la façade et de la sacristie de San-
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Lorenzo. Le pape suivit ce conseil, et accorda le bloc à Baccio , qui de suite composa un modèle en cire, représentant Hercule brisant d’un coup de massue la tète de Gacus renversé à ses pieds. Michel- Ange fut vivement affecté en apprenant que l’exécution de ce groupe avait été confiée à Baccio ; et, malgré toutes ses démarches , il ne put déterminer Clément VII à changer de volonté. Le pape était enchanté du modèle de Baccio , qui se vantait de surpasser Michel- Ange et s’appuyait sur la protection de Buoninsegni, qui prétendait que Michel- Ange voulait tout accaparer. Ainsi Florence fut privée d’un chef-d’œuvre qui aurait été , à coup sûr , son plus bel ornement. On voit aujourd’hui le modèle de Baccio dans la galerie du duc Cosme , et nous devons dire qu’il est fort estimé des artistes. Baccio fut envoyé à Carrare pour examiner son marbre, que les directeurs des travaux de Santa-Maria-del- Fiore devaient conduire, par eau, jusqu’à Signa, sur l’Arno. A huit milles de Florence environ, ce bloc tomba dans le fleuve, au moment où on allait le débarquer , et il s’enfonça dans le sable à une telle profondeur, que les plus habiles architectes ne savaient quels moyens employer pour l’en retirer. Enfin , Piero Rosselli imagina de détourner le cours de l’eau , de creuser le lit du fleuve et de conduire ensuite le bloc à terre, à l’aide de grues et de leviers. Quelques poètes tirèrent parti de cet accident pour accabler de leurs satires Bandinelli , qui , par sa médisance contre les artistes et principalement contre Michel» Ange, s’était attiré de nombreuses
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inimitiés. On disait entre autres choses, dans une de ces satires , que le marbre, certain d’étre estropié par Baccio, s’était précipité de désespoir dans le fleuve. Pendant que l’on était occupé à retirer ce hloc de l’eau , Baccio s’aperçut qu’il n’était pas d’une dimension à lui permettre d’exécuter les figures de son modèle. Il se rendit aussitôt à Rome, où il prouva au pape qu’il était forcé d’abandonner son premier dessin. Il fit alors plusieurs autres modèles, et Sa Sainteté choisit celui qui représente Hercule tenant Gacus par les cheveux après l’avoir renversé à ses pieds. De retour à Florence, Baccio trouva que Piero Rosselli avait transporté heureusement son marbre dans l’œuvre de Santa-Maria-del-Fiore. Après avoir terminé un nouveau modèle en terre, semblable au dernier que Clément VII avait agréé à Rome, il attaqua son bloc, en découvrant d’abord les jambes et les bras de ses figures, et en ayant soin de ne s’écarter aucunement de son modèle.
Il avait entrepris de peindre le Christ mort environné des trois Maries, de Nicodème et de plusieurs autres personnages ; mais il ne put faire que le carton de ce tableau , qui était destiné à l’église de Cestello. A la même époque , il exposa au marché neuf, dans l’atelier de l’orfévre Giovanni di Goro, son ami, une Déposition de Croix, où l’on voyait le Christ entre les bras de Nicodème ; la Vierge fondant en larmes, et un ange tenant les clous et la couronne d’épines. Michel -Ange, après avoir examiné ce tableau avec l’orfévre Piloto , dit que Baccio
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n’était pas né pour être peintre, puisqu’un aussi grand dessinateur que lui osait mettre au jour un ouvrage d’une exécution si dure et si disgracieuse , qu’il restait au-dessous des artistes les plus médiocres. Malgré son inimitié pour Michel - Ange , Baccio reconnut la vérité de ces paroles, et résolut d’abandonner définitivement la peinture. 11 prit donc avec lui un frère du Franciabigio , nommé Agnolo , pour lui faire peindre son tableau de Cestello; mais, l’an 1627, après le sac de Borne, craignant la haine que lui portait un de ses voisins , homme influent dans le parti populaire, il ne se crut pas en sûreté à Florence, et se réfugia à Lucques, après avoir enfoui dans la terre , à sa campagne de Pinzirimonte, des camées et des figurines de bronze antiques qui appartenaient aux Médicis.
Après le couronnement de l’empereur Gharles- Quint à Bologne, Baccio revint à Borne avec le pape , qui , pour accomplir le vœu qu’il avait fait pendant sa captivité au château Saint-Ange, désirait placer sur la tour de marbre qui est en face du pont du château , un saint Michel armé d’une épée, et environné de sept grandes statues en bronze, couchées dans diverses attitudes, représentant les sept péchés mortels. Clément YII voulait ainsi faire allusion aux impies et aux scélérats qu’il avait vaincus avec le sëcours de l’ange gardien du château. Baccio, chargé de l’exécution de ce travail, modela, dans une salie du Belvédère, une figure qui fut beaucoup admirée. Dans ses moments de loisir, il fit jeter en bronze par Maestro îacopo délia Barba,
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sculpteur floreutin^ une foule de figurines, telles que des Vénus, des Hercule, des Apollon, des Léda, qu’il donna au pape et aux seigneurs de la cour. Une Descente de Croix, en demi-relief, qu’il offrit à Charles-Quint , lorsque cet empereur vint à Gènes, lui mérita le titre de chevalier et une commanderie de Saint -Jacques. La république de Gènes lui demanda une statue de Neptune, haute de six brasses, en mémoire des services signalés que le prince Doria avait rendus à patrie. On lui alloua pour cet ouvrage une somme de mille florins; il en reçut cinq cents à l’avance, et se rendit aussitôt à Carrare pour commencer son ébauche dans la carrière del Polvaccio.
Après la fuite des Médicis, pendant que Florence était gouvernée par le pouvoir populaire, on engagea Michel-Ange à s’emparer du bloc de marbre que Baccio avait à peine dégrossi pour son groupe d’Hercule et Cacus. Ce grand artiste avait projeté de s’en servir pour représenter Samson terrassant deux Philistins avec une mâchoire d’âne, mais, comme on le sait, les événements de la guerre l’obligèrent à quitter Florence, et lorsque la paix fut conclue, le pape lui enjoignit de travailler à la sacristie de San- Lorenzo.
Baccio fut également rappelé à Florence, par Clément VII, avec ordre de terminer son Hercule. Pour s’attirer les bonnes grâces de Sa Sainteté , il lui écrivait toutes les semaines des rapports odieux sur les citoyens et les magistrats. Cette conduite infâme le fit haïr plus que jamais et fut cause que
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ses ennemis usèrent de tout leur crédit auprès du duc Alexandre pour mettre obstacle à l’achèvement de son groupe. A cette époque , le pape Clément et l’empereur Charles-Quint , après la guerre de Hongrie, eurent une conférence à Bologne où se trouvèrent le cardinal Hippolyte de Médicis et le duc Alexandre, Baccio , aussi redoutable par son esprit que par sa méchanceté , profita habilement de cette occasion ; il courut baiser les pieds de Sa Sainteté , et lui présenta un très beau Christ flagellé à la colonne, de demi-relief d’une brasse de hau» teur, sur une brasse et demie de largeur; et une médaille, faite par son ami Francesco dal Prato, représentant d’un côté le portrait de Clément VII et de l’autre le Christ flagellé. Ce présent disposa si favorablement le pape à écouter les plaintes de Baccio, qu’il employa toute son autorité auprès du duc Alexandre pour l’engager à le couvrir de sa protection.
Michelagnolo , père de Baccio , était mort en laissant inachevée une grande croix d’argent ornée de bas-reliefs représentant la Passion deNotre-Seigneur, qu’il avait entreprise par l’ordre du pape, pour les marguilliers de Santa-Maria-debFiore. Cet ouvrage , avec bon nombre de matières d’argent , tomba entre les mains de Baccio , qui supplia Sa Sainteté d’en confier l’achèvement à son ami Francesco dal Prato, qui l’avait accompagné à Bologne. Mais le pape, devinant que Baccio voulait non-seulement se faire rembourser des travaux de son père , mais encore gagner quelque chose sur ceux de Fran-
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cesco, lui enjoignit de rendre aux marguiliiers les sujets ébauchés ou terminés pour en régler le compte, et les matières d’argent pour les fondre et les employer aux besoins de l’église qui avait été dépouillée pendant la guerre. Il lui fît remettre cent florins d’or et des lettres de recommandation, afin qu’il retournât achever son groupe à Florence.
Le cardinal Doria, ayant appris le prochain départ de Baccio , alla le trouver et lui reprocha fort durement d’avoir manqué à sa parole en laissant, à Carrare, la statue du prince Doria à peine ébauchée, pour laquelle il avait cependant déjà reçu cinq cents écus. Le cardinal finit meme par lui dire que, si André Doria le tenait , il lui ferait acquitter sa dette aux galères. Baccio se défendit humblement , et jura qu’il avait à Florence un marbre qu’il destinait à cette statue qui bientôt , ajouta-t-il , serait envoyée à Gènes. Enfin il fut assez adroit pour se justifier auprès du cardinal, qui lui permit de se retirer tranquillement.
Arrivé à Florence , Baccio s’occupa sans relâche de son Hercule, et le termina l’an 1 534* Mais tous les citoyens en disaient tant de mal, que le duc Alexandre ne se souciait point de le livrer au public. Baccio eut encore une fois recours à l’autorité du pape, qui écrivit au duc Alexandre de lui procurer tout ce qui lui serait nécessaire. On construisit alors un piédestal en marbre sous lequel on déposa des médailles à l’effigie de Clément VII et du duc Alexandre et une pierre couverte d’une inscription en riiomieur de Sa Sainteté. Grâce aux soins et à l’ha-
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bileté de Baccio d’Agnolo et d’ Antonio da San»Gallo^ architectes de Santa-Maria-del-Fiore^le groupe arriva sans accident à la place qui lui était destinée, et le peuple s’y porta en foule pendant deux jours. De tous côtés on n’entendait que des critiques qui n’étaient pas plus favorables à l’artiste qu’à son ouvrage. On afficha en plein midi sur le piédestal des vers toscans et latins si cruellement satiriques , que le duc Alexandre fut forcé d’emprisonner quelques personnes (5). Baccio fit alors entourer de planches ses figures et retoucha quelques parties auxquelles il donna plus de vigueur en fouillant les muscles qu’il croyait n’avoir pas assez fortement accusés. En examinant ce morceau sans prévention, on ne peut s’empêcher d’y trouver un très grand mérite : à la vérité , le voisinage du David de Michel- Ange lui nuit beaucoup; mais combienMe sculpteurs ont essayé inutilement de s’en approcher ! Pour connaître Favis du public , Baccio recommanda à un maître d’école qu’il logeait dans sa maison d’aller écouter ce que l’on disait , et de lui rendre compte de tout ce qu’il aurait entendu. Le soir, cet homme rentra tristement chez lui , et ce ne fut qu’après avoir été vivement pressé par Baccio qu’il se décida à lui avouer que son groupe ne plaisait à personne. « Et toi, qu’en penses-tu ? » lui dit Baccio. — - « Pour vous être agréable, je dirai que je le trouve «bien et qu’il me plaît,» répondit naïvement le pauvre maître d’école. — ^ « Je ne veux pas qu’il te « plaise , s’écria Baccio , dis-en aussi du mal. Tu sais « que je ne dis jamais du bien cîe personne ; ainsi
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« nous serons quittes. » Baccio dissimulait sa douleur, car la critique même la plus injuste torture cruellement le cœur de l’homme qui travaille à acquérir de la gloire. Il est vrai que le pape Clément VII le consola de cette disgrâce en lui donnant un domaine qui lui causa d’autant plus de plaisir qu’il touchait à sa campagne de Pinzirimonte et appartenait à Rignadori , son mortel ennemi , condamné comme factieux, avec lequel il avait toujours été en contestation au sujet des limites de ses propriétés. Dans ce temps , le prince Doria pria le duc Alexandre de menacer Baccio de toute sa colère s’il ne terminait pas promptement sa statue. Baccio effrayé ne se souciait pas d’aller à Carrare; mais le cardinal Cibo et le duc Alexandre le déterminèrent à partir et à se mettre à l’œuvre. Doria le fit surveiller de près, et, ayant appris qu’il ne travaillait pas consciencieusement, promit d’en tirer une vengeance éclatante ; mais Baccio, se voyant entouré d’espions qui lui avaient entendu dire beaucoup de mal du prince, abandonna tout et revint précipitamment à Florence.
A peu près vers cette époque, il eut d’une femme avec laquelle il vivait un fils qu’il nomma Clément, en mémoire du pape qui venait de mourir.
La mort de Clément étant arrivée sur ces entrefaites, les cardinaux Hippolyte de Médicis, Cibo, Salviati , Ridolfi et Messer Baldassare Turini da Pescia, ses exécuteurs testamentaires, résolurent de placer son tombeau dans l’église de la Minerva avec celui de Léon X. Par la protection du cardinal de Médicis ,
l’exécution de ces deux mausolées fut confiée à Alfonso Lombardi, sculpteur ferrarais. Il avait déjà fait ses modèles et attendait chaque jour l’ordre d’aller chercher à Carrare les marbres nécessaires, lorsque le cardinal Hippolyte mourut empoisonné en se rendant auprès de Gharles-Quint. A cette nouvelle, Baccio, sans perdre de temps, part pour Rome, court chez Madonna Lucrezia Salviata de Médicis, sœur du pape Léon, et s’efforce de lui persuader qu’aucun talent n’égale le sien; il ajoute qu’Alfonso est mauvais dessinateur, et tout-à-fait incapable de mener à bonne fin ces monuments sans le secours d’un homme expérimenté. Enfin , il intrigua si bien que le cardinal Salviati fut chargé de traiter avec lui. A cette époque, Filippo Strozzi, Anton Francesco Degli Albizzi et d’autres exilés florentins se réunissaient tous les jours dans les apparments du cardinal Salviati pour concerter les moyens de déterminer l’empereur Charles-Quint , qui était à Naples , à agir contre le duc Alexandre. Baccio, de son côté, ne bougeait pas du palais du cardinal dont il attendait une audience pour conclure son affaire. Sa présence continuelle inspira de l’ombrage aux exilés , qui , s’imaginant qu’il venait espionner leurs actions pour en rendre compte au duc , convinrent , s’il revenait, d’observer un soir ses démarches et de se défaire de lui. Heureusement pour Baccio, il n’eut plus besoin de Salviati, et s’arrangea à temps avec les deux autres cardinaux et Baldassare Turini, qui, connaissant son peu d’habileté comme architecte , choisirent Antonio da San-Gallo pour dessi-
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ner les mausolées, et le sculpteur Lorenzetto pour
surveiller la taille des marbres.
Ils ne laissèrent donc à Baccio que le soin d’exécuter les statues et les bas-reliefs. Le soubassement de chaque tombeau portait quatre colonnes cannelées d’ordre ionique , formant trois vides dont le plus grand, placé au centre, renfermait un piédestal occupé par la statue d’un pape assis et revêtu de ses habits pontificaux. Dans les niches des deux autres vides se trouvaient des figures de saints, hautes de quatre brasses. Au-dessus de la statue du pape Léon et des colonnes qui soutenaient la corniche, un bas-relief, de trois brasses de hauteur sur quatre brasses et demie de largeur, rappelait l’entrevue de ce pontife , à Bologne , avec F rançois PL Deux autres bas-reliefs , d’une moindre dimension , dont l’un représentait saint Pierre ressuscitant un mort, et l’autre une prédication de saint Paul, couronnaient les deux niches dans lesquelles on voyait les figures de saint Pierre et de saint Paul. Le basrelief placé au-dessus de la statue de Clément VII montrait ce pape couronnant l’empereur Charles- Quint à Bologne , et était accompagné de deux petits bas-reliefs dont les sujets étaient saint Jean prêchant dans le désert, et saint Jean l’évangéliste ressuscitant Drusiana.
Dans ces compositions , Baccio fit preuve de peu de religion ou de basse flatterie, en assignant aux fondateurs de l’Église et aux saints une place inférieure à celle qu’il donna à Léon X et à Clément VII. Certes, pareille idée ne peut que déplaire, selon moi,
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aux saints, à Dieu, aussi bien qu’aux papes, car notre religion doit être respectée et préférée à tout. Lorsque Ton veut célébrer les vertus de quelqu’un , il faut se garder de sortir de certaines limites, hors desquelles on tombe dans une lâche et impudente adulation, qui couvre de mépris le prôneur et dégoûte tout homme de cœur. Baccio porta ses modèles à Sant’-Agata, près de Montecavallo, dans le jardin du cardinal Ridolfi , qui donnait à dîner aux cardinaux Gibo, Saiviati et àBaldassareTurini, pour terminer l’affaire de ces tombeaux ; sur ces entrefaites, arriva le sculpteur Solosmeo, homme plaisant et hardi qui parlait mal de tout le monde et aimait fort peu Baccio. Ridolfi ordonna de l’introduire et, s’étant retourné vers Baccio, lui dit: cc Je c( veux savoir ce que pense Solosmeo de tes mo- <c dèles; reste caché derrière cette portière, » Baccio obéit aussitôt. On versa à boire à Solosmeo, et à peine l’eut-on mis sur le chapitre des tombeaux, qu’il reprocha vivement aux cardinaux d’en avoir confié la conduite à Baccio qu’il taxa d’ignorance , d’avarice , de présomption, et dont en un mot il dit tout le mal possible. Baccio, furieux, ne put le laisser achever , souleva la portière et s’écria : « Que « t’ai-je fait pour que tu parles ainsi de moi? «Solosmeo demeura interdit, et s’enfuit en disant à Ridolfi : « Que signifient ces plaisanteries, monsi- « gnore? Par îe ciel, je ne veux plus avoir affaire cc aux prêtres! » Après s’être diverti de cette scène, Ridolfi dit à Baccio: <c Tu viens de l’entendre, tâche cc de lui donner un démenti. » Baccio ne réalisa pas
ses promesses. L’amour de l’argent plutôt que de la gloire le guida dans cette entreprise. Les cardinaux, craignant justement d’avoir à se repentir de leur confiance, le pressèrent de terminer les deux statues de Léon et de Clément; mais, dès qu’il eut touché toutes les sommes qu’il attendait, il intrigua auprès de Messer Gio. Battista da Bicasoli , évéque de Cortona , pour entrer au service du duc Gosme. Ce prince y ayant consenti, il partit secrètement, et laissa son œuvre imparfaite entre les mains de deux jeunes élèves. Les cardinaux, instruits de son départ, adjugèrent la statue de Léon à Raffaello da Montelupo, et celle de Clément à Giovanni di Baccio. Toutes ces choses méritèrent à Baccio plus de honte que d’honneur.
A son arrivée à Florence, il apprit que le Tribolo était allé à Carrare choisir les marbres nécessai* res au tombeau de Jean de Médicis, père du duc Cosme. Notre habile homme parvint à lui enlever cet ouvrage. Il aurait dû engager le duc à bâtir une chapelle tout exprès pour recevoir le mausolée de Jean de Médicis; il le détermina au contraire à prendre dans l’église de San-Lorenzo la chapelle des Neroni , emplacement aussi étroit que mal éclairé. Parmi les marbres que Michel-Ange avait laissés à Florence, se trouvaient plusieurs choses ébauchées, et même une figure fort avancée ; Baccio les obtint du duc, et par une basse jalousie il affecta de les détruire ; il brisa également le groupe d’Hercule et d’Anthée, que Fra Gio van’ Agnolo avait déjà presque terminé. Enfin il construisit le soubassement du
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tombeau, qui consiste en un dé isolé posé sur un socle et surmonté d’une cimaise, au-dessus de laquelle est un amortissement formant frise , et orné de crânes de chevaux réunis par des draperies ; venait ensuite un autre dé plus petit , occupé par la statue de l’invincible Jean de Médicis, armé à l’antique , et tenant en main le bâton de général ; un bas-relief représentait le seigneur Jean entouré de soldats, de prisonniers et de femmes nues. Dans cette composition , Baccio plaça une figure portant un cochon sur son épaule; c’était, dit-on, un trait de satire lancé contre son ennemi Baldassare da Pescia, qui avait fait donner à d’autres sculpteurs, comme nous l’avons déjà dit, les statues de Léon et de Clément dont il avait été chargé.
Ces travaux étaient à peine achevés , que Baccio détermina le duc Cosme à mettre à exécution une entreprise de longue haleine qui devait entraîner des dépenses considérables. Ce prince avait abandonné le palais des Médicis pour revenir habiter avec la cour celui de la Piazza , où résidait autrefois le gouvernement. Baccio et Giuliano d’Agnolo lui proposèrent de faire dans la grande salle d’audience, située à l’extrémité septentrionale du palais, une décoration de trente-huit brasses de largeur sur dix-huit de hauteur en pierre de Fossato (6) et en marbre. Le mur du fond devait être occupé par trois grands arcs , dont deux eussent servi de fenêtres, et eussent été décorés dans leur épaisseur de quatre colonnes avec un archivolte orné de consoles pour former le cintre. Ces colonnes enrichissaient à la fois
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l’extérieur du palais et l’intérieur de la salle. L’arcade du milieu y qui renfermait une niche et non une fenêtre , était accompagnée de deux autres niches semblables , l’une au couchant , et l’autre au levant, ornées de quatre colonnes corinthiennes, hautes de dix brasses. Dans les vides laissés par les pilastres qui portaient l’entablement , des niches hautes de quatre brasses et demie auraient renfermé des statues comme la grande niche du fond et les deux niches latérales. Baccio et Giuliano nourrissaient encore des projets plus vastes et plus dispendieux pour la décoration extérieure du palais; la salle étant de biais, il fallait la mettre d’équerre en dehors, et pratiquer à cet effet une saillie de six brasses au pourtour des façades du vieux palais , avec des colonnes hautes de quatorze brasses qui en soutenaient d’autres , entre lesquelles étaient les arcades qui dominent la galerie où se trouvent les Géants et la terrasse. Au-dessus, une autre distribution de pilastres avec le même ordre d’arcades devait porter un dernier ordre d’arcs et de pilastres dans le genre d’un théâtre; enfin, tout l’édifice aurait été couronné d’une espèce d’entablemeut crénelé. Baccio et Giuliano, craignant que cet immense projet n’effrayât le duc, résolurent de ne lui parler d’abord que de la décoration intérieure de la salle d’audience , et de la façade en pierre de Fossato , du côté de la place. Les plans et les dessins furent exécutés par Giuliano , et présentés au duc par Baccio , qui lui montra que l’une des grandes niches latérales renfermerait Léon X ramenant la paix en Italie; et
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l’autre, Clément VII couronnant l’empereur Charies- Qui nt. Les sujets qui auraient décoré les petites niches devaient rappeler les belles actions de ces papes. Les statues en pied de Jean de Médicis, du duc Alexandre et du duc Cosme, accompagnées de nombreux ornements sculptés, auraient occupé les niches placées entre les pilastres. Ces dispositions plurent infiniment au duc, qui désirait posséder la plus belle salle de toute l’Italie. Baccio voulut que la taille des pierres de Fossato destinées au soubassement , aux colonnes et aux corniches , fut entièrement confiée aux ouvriers de Santa-Maria-del-Fiore. Ces hommes habiles auraient facilement mené à fin tous les ornements de pierre, si Baccio s’y fut prêté; mais comme il touchait chaque mois son traitement et cinq cents écus pour chaque figure de marbre, sans compter les gratifications , il ne s’occupait qu’à faire ébaucher les statues , et se souciait fort peu de conduire rapidement l’entreprise. Au bout de plusieurs années, la salle était à peine à moitié achevée. De toutes les statues, Baccio ne plaça dans les petites niches que celle de Jean de Médicis et celle du duc Alexandre, et dans une grande niche, sur un soubassement en brique, celle du pape Clément Vil. Il commença la statue du pape Léon, et termina celle du duc Cosme; mais le prince et les courtisans ne trouvèrent pas la tête ressemblante. Furieux des reproches qu’on lui adressait , il la détacha un jour pour la recommencer; cependant ce projet resta sans exécution. Il avait coutume de mettre des morceaux de rapporta ses statues, comme il le fil
pour une des têtes du Cerbère de son Orphée , pour la draperie de son saint Pierre de Santa-Maria-del- Fiore , pour son Cacus et d’autres ouvrages qu’il est inutile de mentionner ici. Les sculpteurs réprouvent d’ordinaire de semblables moyens , mais Baccio n’y attachait aucune importance.
Baccio, désirant abandonner sa lourde entreprise qui était peu goûtée d’ailleurs , s’efforça de la faire oublier au duc , en lui persuadant que les directeurs de Santa-Maria-del-Fiore trompaient sa confiance ; il ajouta qu’il serait à propos d’employer les deniers qui leur étaient confiés à construire un chœur octogone dans leur église, avec toute la richesse qu’exigeait ce magnifique monument. Filippo Brunelleschi en avait laissé un modèle en bois, avec l’intention de l’exécuter en marbre par la suite , sur le même dessin , mais en y ajoutant de nombreux ornements. Baccio, prévoyant que ce chœur lui fournirait une suite de travaux des plus productifs , dit au duc qu’à l’aide des revenus de Santa-Maria-del- Fiore on pourrait subvenir à presque toutes les dépenses, et embellir cette église de telle sorte qu’elle laisserait un souvenir éternel de la grandeur de Son Excellence ; ses discours et ses dessins en imposèrent au duc, qui lui ordonna de se mettre à l’œuvre. Après un mur examen avec Giuliano d’Agnolo, Baccio résolut de suivre le modèle de Filippo Brunelleschi ; ils ajoutèrent seulement des colonnes et des ornements qui malheureusement ne furent pas de bon goût ; à chaque encoignure des huit faces , ils élevèrent des pilastres d’ordre ionique qui pliaient sur
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les angles. Ces pilastres, ainsi que tout le reste, diminuant vers le centre du chœur et n’étant pas égaux, se trouvaient nécessairement larges au dehors et étroits au dedans , ce qui produisait une disproportion choquante. Chaque pilastre en se repliant, selon l’angle des huit faces intérieures , était diminué par les lignes du centre , de manière que les deux colonnes qui l’accompagnaient le rendaient maigre et disgracieux, quoique les proportions eussent été rigoureusement observées. Pour décorer l’autel, Baccio modela en cire un Christ mort accompagné de deux Anges , dont l’un tenait les instruments de la Passion. La statue du Christ occupait presque tout l’autel , et permettait à peine d’y célébrer le service divin. Derrière l’autel, Baccio construisit un piédestal en saillie sur lequel il plaça, entre deux Anges agenouillés. Dieu le Père donnant sa bénédiction. Le gradin de l’autel , d’une brasse de hauteur,
. était orné de plusieurs sujets tirés de la Passion de Notre-Seigneur , qui devaient être exécutés en bronze. Sous l’arcade du fond, Baccio éleva l’Arbre du péché avec le Serpent à face humaine et les figures nues d’Adam et d’Ève (7). En dehors du chœur, dans le soubassement , il avait ménagé un vide de trois brasses de longueur environ , pour y représenter en marbre ou en bronze l’histoire de la Création. Vingt et un sujets de l’Ancien-Testament devaient couvrir le reste des soubassements. Pour plus de richesse encore , chaque socle de pilastre ou de colonne aurait supporté un Prophète en marbre (8). Certes J jamais artiste n’eut plus belle occasion de
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déployer tout son savoir et de s’immortaliser. Ce modèle plut infiniment à Son Excellence, qui ordonna de tailler sur-le-champ les marbres qui arrivaient en quantité de Carrare , et d’appliquer k ces travaux tous les revenus de l’église. De son côté, Baccio attaqua ses statues; il commença par celle d’Adam, haute de quatre brasses; lorsqu’il l’eut terminée , il la trouva trop serrée des flancs et défectueuse dans plusieurs autres parties; aussi en fit-il un Bacchus que le duc conserva pendant longtemps dans sa chambre , et plaça ensuite dans une niche des appartements d’été du rez-de-chaussée. Baccio, ayant recommencé un autre Adam dans une attitude différente , se trouva forcé de changer son Eve en une Cérès qu’il donna à la duchesse Leonora avec un Apollon ; ces deux statues servirent à orner la façade du vivier du jardin Pitti. Il espérait que ses deux nouvelles statues d’Adam et d’Eve plairaient au public et aux artistes; mais elles éprouvèrent le meme sort que ses premiers ouvrages, et furent amèrement critiquées dans des sonnets et des vers latins ; on disait entre autres choses : « Adam et Eve , (c par leur désobéissance , méritèrent d’étre chassés c( du paradis terrestre ; et leurs statues , opprobre de «l’art, méritent d’étre chassées de l’église. » Néanmoins, ces figures sont bien proportionnées et offrent de belles parties ; si elles n’ont pas une certaine grâce que Baccio ne pouvait leur donner, elles sont au moins remarquables par le dessin et l’entente du métier. Quelques gentilshommes prièrent un jour une dame de qualité qui les regardait, de dire ce quelle
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en pensait: «Il ne me sied pas de porter un juge- « ment sur l’homme , répondit-elle ; pour la femme , cc elle me semble aussi blanche que ferme. » Paroles ingénieuses qui attribuaient au marbre les qualités que l’artiste n’avait pas su trouver. Baccio ne réussit pas mieux ensuite pour son Christ mort ; après l’avoir considérablement avancé , il l’abandonna^ et en fit un autre accompagné d’un Ange , mais d’une telle grandeur que le prêtre n’avait plus la place nécessaire pour officier sur l’autel. Il laissa également inachevée la statue du Père éternel; qui est encore aujourd’hui dans les ateliers dépendants de l’église. Ces revers n’abattirent point Baccio; il ne tenait aucun compte des critiques , et ne cherchait qu’à s’enrichir et à acquérir des propriétés. Il possédait déjà le magnifique domaine de Spinello sur le coteau de Fiesole, celui de Cantone avec une vaste et belle habitation sur les bords de l’Affrico , et une grande maison dans la rue de’ Ginori qu’il devait à la libéralité du duc ; il se souciait donc peu de travailler et de se donner de la peine. Il ne s’inquiétait pas davantage du tombeau de Jean de Médicis, de la salle d’audience du palais, du chœur et de l’autel de Santa-Maria-del-Fiore, et de la honte dont toutes ces entreprises laissées en arrière devaient le couvrir; il se contenta de s’occuper faiblement des travaux de l’autel et de la statue de Dieu le Père.
A cette époque , Benvenuto Cellini , le plus habile orfèvre de son temps, revint de France, où il avait fait pour le roi François plusieurs ouvrages d’orfèvrerie, et coulé en bronze divers morceaux de sculp-
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ture. Le duc Cosme l’accueillit de la manière la plus gracieuse , et le pria de jeter en bronze une statue haute de cinq brasses environ , représentant Persée foulant aux pieds Méduse après lui avoir coupé la tête ; mais, comme dit le proverbe, le potier tracasse le potier, et le sculpteur jalouse le sculpteur ; Baccio ne put voir tranquillement cet artiste jouir des faveurs de Son Excellence ; il ne concevait pas que Benvenuto d’orfévre fût devenu sculpteur et osât entreprendre des statues colossales, quand jusqu’alors il n’avait exécuté que des médailles et des petites figurines ; aussi ne tarda-t-il pas à se déclarer son ennemi ; mais il trouva quelqu’un en état de lui répondre. Benvenuto n’était pas moins fier que lui , et voulait maintenir la partie égale ; souvent ils se livraient des assauts terribles en présence du duc, qui se divertissait de leurs propos , et leur laissait pleine liberté de s’attaquer franchement devant lui, pourvu qu’en se quittant il ne fût plus question de rien (9). Cette rivalité ou plutôt cette haine fut cause que Baccio s’occupa sans relâche de sa statue de Dieu le Père, car il avait perdu de son crédit auprès du duc, et il ne se soutenait plus qu’en adulant la duchesse. Un jour, dans une de ses querelles accoutumées avec Benvenuto , celui-ci s’emporta au point de le menacer en lui disant: <c Pourvois-toi d’un « autre monde, parce que je ne te laisserai pas (c long-temps dans celui-ci. » Baccio lui répondit : (c Eh bien! avertis-moi un jour d’avance, afin que (.( je puisse me confesser, faire mon testament, et ne « pas mourir comme une béte que tu es. » Le duc
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leur imposa silence, dans la crainte que cela n’eût d’autres suites fâcheuses , et, pour ne pas exciter de plus belle leur jalousie, les chargea tous deux d’exé» cuter son buste en bronze.
Pendant ce temps, Baccio termina la statue de Dieu le Père , et la fit transporter dans l’église sur le piédestal qui tenait à l’autel ; il appela ensuite à son aide le sculpteur Vincenzio de’ Rossi, son élève, pour modeler en terre les deux Anges et la plus grande partie des ornements du gradin et du soubassement. Lorsqu’il eut ainsi avancé ces travaux, il supplia le duc d’aller les visiter avant qu’ils ne fussent exposés aux regards du public ; mais Son Excellence, qui jusqu’alors l’avait comblé d’honneurs et de richesses envers et contre tous, s’y refusa malgré les vives sollicitations de la duchesse, qui protégeait Baccio. Gosme s’était ennuyé à la fin d’accorder ses faveurs à un homme qui ne voulait jamais mener une entreprise à fin.
Vers l’an i554 environ, j’abandonnai le service du pape Paul III pour entrer à celui du duc de Médicis; et, l’année suivante, je fis venir de Rome le sculpteur Bartolommeo Ammannati, pour travailler avec moi à la salle d’audience , à la fontaine et aux statues qui devaient orner le palais. Baccio, se voyant délaissé pour d’autres artistes, en conçut tant de chagrin, et devint d’une humeur si farouche et si intraitable, que personne n’osait vivre avec lui; il accablait de mauvais traitements Clemente , son fils naturel, jeune homme de mérite, que Son Excellence estimait beaucoup et avait chargé de sculpter
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sa statue en marbre. Déjà Clemente avait modelé la tête; mais, ne pouvant pas supporter plus longtemps les tourments que lui faisait éprouver son père, il obtint du duc la permission de se retirer à Rome. Baccio ne voulut rien donner à son Ris lorsqu’il partit , et cependant jusqu’alors ce jeune homme lui avait été d’un grand secours dans maintes occasions. Arrivé à Rome dans une mauvaise saison, le pauvre Clemente succomba au travail, et mourut la même année. Il laissa dans sa succession une très belle tête en marbre du duc Cosme que Baccio plaça au-dessus de la porte principale de sa maison de la rue de’ Ginori, et un Christ soutenu par Nicodème , sous la figure duquel on trouve le portrait de Baccio. Ce groupe alla décorer l’église des Servites , comme nous le dirons plus bas.
Depuis plusieurs années on avait tiré à Carrare un énorme bloc de marbre haut de six brasses et demie et large de cinq, pour lequel Baccio avait donné cinquante écus d’arrhes. Après qu’il eut conclu ce marché, le duc, cédant aux instances de la duchesse Leonora , lui permit d’en faire un Neptune sur un char traîné par des chevaux marins. Ce groupe devait décorer une grande fontaine que l’on aurait construite sur la place. Baccio présenta plusieurs modèles à Son Excellence; mais ce projet demeura sans exécution jusqu’en làSq. Cette année, le possesseur du bloc fit signifier à Baccio qu’il eût à payer le reste de la somme qui lui était due, sinon qu’il partagerait son marbre en plusieurs morceaux pour
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ie vendre plus facilement. Benvenuto Cellini et Bartolommeo Ammannati, ayant appris que le duc avait ordonné à Giorgio Vasari d’acquérir ce bloc, et n’en avait pas encore disposé en faveur de Baccio , supplièrent Son Excellence de leur permettre d’entrer en concurrence avecBandinelli,et d’accorder le marbre à celui qui ferait le plus beau modèle. Le duc y consentit, enchanté de cette occasion qui forçait Bandinelii à déployer tout son savoir et tous ses efforts pour l’emporter sur ses rivaux. En effet , Baccio, redoutant la disgrâce du duc, exécuta de nouveaux modèles avec tout le soin imaginable ; mais , fidèle à ses habitudes d’intrigues , il obtint la direction du transport du bloc à Florence. Dès qu’il fut arrivé à Carrare, il rapetissa méchamment ce marbre, et de telle sorte qu’il ôta à ses concurrents et à lui-même la possibilité d’en faire un ouvrage aussi grand qu’on l’espérait. De retour à Florence, il y eut de longs débats entre lui et Benvenuto à ce sujet. Néanmoins, grâce à la protection de la duchesse, le bloc fut adjugé à Baccio, qui construisit sous la galerie de la place un atelier pour le recevoir.
Baccio , pour conserver la faveur de la duchesse Leonora, lui donna plusieurs tableaux peints d’après ses cartons par un jeune homme nommé Andrea del Minga. Ces tableaux, représentant la Création d’Adam et d’Eve, leur Renvoi du paradis terrestre , Noé et Moïse, étaient destinés au palais Pitti. Baccio contribua aussi à l’embellissement des jardins Pitti , en fournissant le modèle d’un vivier
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où Ton voyait quelques chèvres grandes comme nature, et un paysan vidant un tonneau.
Lorsqu’il commença le grand modèle du INeptune, il engagea de nouveau son élève Vincenzio de’ Rossi à venir l’aider. Sur ces entrefaites, ayant appris que Michel-Ange faisait un groupe du Christ mort et de quatre autres figures pour l’église de Santa-Maria-Maggiore , il mit tous ses soins à achever celui que son fils Clemente lui avait laissé. Il chercha ensuite, dans les principales églises de Florence , un endroit où il pùt le placer et y établir sa sépulture. Les Pazzi , sans toutefois renoncer à leurs droits de patronage et d’armoiries , lui permirent de creuser un tombeau, et d’élever un autel de marbre pour y poser ses statues dans leur chapelle de l’église des Servites.
Dès que cette sépulture fut achevée, Baccio voulut y déposer de ses propres mains les restes de son père Michelagnolo. La fatigue ou l’émotion qu’il éprouva en remuant ces marbres et en touchant à ces ossements hâta peut-être sa mort, qui arriva après huit jours de maladie. Il était âgé de soixantedouze ans , et avait jusqu’alors joui d’une santé très robuste. Ses obsèques furent célébrées avec pompe, et son corps fut enseveli à côté de celui de son père. On grava sur son tombeau l’épitaphe suivante :
BACCIVS BANDINELL, DIVI lAGOBI EQVES SVB H AG SERVATORIS IMAGINE A SE EXPRESSA GVM lAGOBA DONIA YXORE QUIESGIT. AN. S. MDLIX.
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Après la mort de Baccio, dont la riche succession passa entre les mains de ses enfants , le fameux bloc de Neptune excita des querelles plus vives que jamais. Cellini ayant fait un petit modèle de ce groupe, croyait avoir bien mérité ; d’un autre côté, i’Ammannati , en sa qualité de sculpteur , habitué à tailler le marbre , trouvait les titres de son rival moins puissants que les siens. L’Ammannati me remit un petit modèle en cire , et me pria de le montrer à Michel- Ange pour qu’il en dît son avis, et qu’il engageât le duc à lui adjuger le marbre ; j’y consentis , et Son Excellence lui ordonna de clore une arcade de la place , et de commencer un modèle de la grandeur que permettait le bloc. A cette nouvelle , Benvenuto furieux monta à cheval, et courut à Pise dire au duc qu’il ne pouvait souffrir qu’un homme d’aussi peu de mérite l’emportât sur lui, et qu’il le suppliait de mettre le Neptune au concours. Le duc lui permit de boucher l’autre arcade, et d’exécuter un modèle comme il le désirait. Tandis que ces deux artistes étaient occupés de ce travail. Maestro Giovan Bologna , sculpteur flamand , et Vincenzio Danti de Pérouse, se mirent sur les rangs ; ils savaient qu’ils n’obtiendraient pas le marbre , mais l’occasion leur parut favorable pour mettre au jour leur talent. Giovan fit son modèle dans le couvent de Santa- Croce; et Vincenzio, dans la maison d’Alexandre, fils d’Octavien de Médicis. Dans, ce concours, Benvenuto Cellini fut vaincu par l’Ammannati , que Giorgio Vasari servit chaudement auprès de Son Excellence. Giovan Bologna n’étant pas assez connu
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pour les ouvrages en marbre, le duc n’alla pas meme voir son modèle, quoique, selon les artistes et les connaisseurs, ce fût le meilleur de tous. Si Baccio eût vécu , à lui sans doute aurait appartenu la gloire de cette entreprise, et tant de débats n’eussent point eu lieu.
Sept années après la mort de Baccio, le duc Gosme, à l’occasion des noces de sa belle-fille la reine Jeanne d’Autriche, fit achever par Giorgio Vasari, en moins de cinq mois, la grande salle d’audience, dont les deux tiers, à peine terminés , avaient demandé quinze années de travail à Bandinelli.
Le mérite de Baccio fut moins connu de son vivant qu’après sa mort ; il mettait tant de mauvaise grâce à servir les seigneurs qui l’employaient, qu’aucun d’eux ne lui tenait compte de ses efforts ; sa brutalité , sa méchanceté et ses médisances lui attirèrent de nombreux ennemis qui ne laissaient passer aucune occasion de lui rendre au centuple le mal qu’il leur avait fait. Devant les tribunaux même, sans respect pour les magistrats, il insultait les citoyens parmi lesquels il s’en trouvait quelquefois qui ne le ménageaient pas davantage. 11 aimait à plaider, à chicaner, et se vantait d’avoir eu des procès toute sa vie. Mais quant à nous, nous devons oublier ces défauts en faveur de ses grands talents, qui le placent au nombre des maîtres les plus habiles et les plus dignes de vivre éternellement.
Il se faisait appeler tantôt de’ Brandini, et tantôt de’ Bandinelli ; sur quelques gravures on lit Baccio de’ Brandini, mais il finit par conserver le nom de
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Baccio de’ Bandinelli qu’il affectionnait particulièrement ; il disait que ses ancélres appartenaient à la famille des Bandinelli qui vinrent de Sienne à Gaiuolej et de Gaiuole à Florence (lo).
Nous sortons de dire combien il nous semble nécessaire que l’histoire de l’école florentine soit intimement connue, pour que l’on puisse apprécier Michel-Ange sous son véritable aspect et à sa juste valeur. On concevra sans peine que souvent, à propos de beaucoup d’autres artistes moins célèbres et moins importants que lui, nous regrettions que l’histoire de l’école florentine n’ait point encore été faite, pas plus, au reste, que celles des autres grandes écoles italiennes. Si l’on écrit un jour ces intéressantes histoires, notre auteur en aura assurément fourni les principaux éléments. Avec un consciencieux travail, on mènerait peut-être ces histoires à bonne fin, en confrontant les récits du Yasari avec les œuvres dont il parle et qui subsistent, en composant un faisceau de toutes les observations et de tous les faits isolés qu’il rapporte , et en s’appuyant sur les indications d’un ordre plus élevé que peuvent donner les quelques grands écrivains qui nous rendent compte des faits généraux, des mouvements de la politique, et de la marche de la philosophie dans cette Italie de leur
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temps. En attendant que ces beaux travaux soient accomplis, force est de nous emparer au passage, pour les mieux faire ressortir, si nous le pouvons, de tous les aperçus que le Vasari suggère au fur et à mesure que son livre se déroule , quitte quelquefois à nous répéter et , qui pis est , à paraître nous contredire ou nous égarer. Dans de simples annotations sur un auteur tel que le nôtre, si rapide, si abondant, si varié , mais en même temps si peu digéré et si mal conçu , il faudrait un aplomb et une expérience que nous ne saurions avoir pour nous promettre d arriver à un tissu serré et résistant. Nous devons nous borner à attacher quelques fils, et à prendre garde d’embrouiller la trame des travaux qu’on tentera sans doute après nous.
Suivons donc pas à pas notre auteur, et contentons-nous le plus souvent d’éclairer l’un par l’autre les passages importants de son livre. Cette attentive conférence est notre principale tâche , et nous devons d’autant plus volontiers nous y appliquer que c’est tout à la fois préparer la réhabilitation personnelle du Vasari et celle de l’histoire de l’art. Plus on lit le Vasari , plus on se demande d’où lui vient la réputation de malveillance et de partialité qu’on lui a faite. Quant à nous, si nous le trouvons quelquefois dans l’erreur, nous ne le surprenons jamais à mentir. Toujours naïf, presque toujours vrai, nous ne saurions voir chez lui la trace de ces inimitiés personnelles, de ces amitiés fanatiques, et' de ces passions jalouses qu’on a fait sonner si haut, et dont, à l’exception du sage Lanzi,
BAGGIO BANDINELLI.
les écrivains sur Fart, de tous les pays, ont paru si sincèrement révoltés. Lanzi avait beaucoup lu le Vasari ; son ouvrage en dépose , et l’honorable opinion qu’il a gardée de son prédécesseur et de son guide, et qu’il a proclamée, prouve son bon jugement et sa probité; car, assurément, il aurait eu l’impudence de dire qu’il ne lui avait fait que de médiocres emprunts , ou qu’il l’avait continuellement trouvé en défaut, que tout le monde l’aurait cru sur parole, au train où, pour le Vasari, allaient alors les choses. Lanzi a tiré un grand parti de notre auteur; mais combien n’a-t-ii pas travaillé et cherché lui-méme ! cependant avec quelle franchise il lui rend hommage! Tandis que d’autres qui, pour faire leurs ouvrages , se sont contentés d’arracher de droite et de gauche quelques lambeaux au Vasari, s’appropriant sa substance, sans meme déguiser sa forme, à moins que ce ne soit par leurs involontaires contre-sens, n’ont pas craint, nous ne disons pas de cacher la source où ils puisaient, mais encore de la salir par les incriminations les plus effrontées , afin d’écarter plus sûrement ceux qui auraient pu vouloir y venir après eux. Combien de fois, depuis Taddeo Zucchero qui commença cette guerre, ne l’a-t-on pas accusé d’avoir insulté au talent de Raphaël, et sacrifié les artistes à ses haines et à ses préférences ? On a déjà vu à quoi se réduit, à propos de Raphaël, sa malveillance florentine, qui ne l’a pas empêché d’être en définitive le plus sincère de ses admirateurs et le plus substantiel de ses historiens. Maintenant voici venir le Bandinelli, l’ennemi personnel
tm BAGCIO BANDINELLI.
de Giorgio, Fennemi de Michel-Ange son maître, et l’homme le plus exécré dans Florence et le plus exécrable par son arrogance, ses bassesses, ses violences et ses lâchetés. Cependant le Vasari restera impartial et digne , et dans son livre ce beau talent sera apprécié par lui en dehors de ce sale caractère. Le fougueux Cellini n’en a pas agi de même dans ses mémoires. Bandinelli n’accordait de mérite à personne, aussi Cellini lui nie-t-il complètement le sien. C’est à l’endroit du mérite qu’il lui en veut , qu’il le prend , qu’il le trépigne. On dirait, à l’entendre parler de cet homme, qui pourtant comprend l’art comme lui, et dont certains ouvrages pourraient être confondus avec les siens, qu’il débat une chaude question d’école, et qu’il défend Florence contre l’invasion des principes les plus contraires à ceux quelle suit. Il n’en est rien : au fond de tout cela il n’y a rien pour Fart, c’est, entre eux , une pure querelle de concurrence et de vanité. L’envieux Baccio ne veut pas reconnaître la capacité de Cellini. Le brutal Benvenuto le paie de la même monnaie, et déclare que Bandinelli est le seul homme à Florence qui sache aussi peu son métier. Colère pour colère, injures pour injures, calomnies pour calomnies , ce n’est pas ainsi que le Vasari traite ses ennemis, au moins en écrivant. Toutefois, ce n’est point probablement sans malice qu’il fait remarquer en passant combien l’arrogant sculpteur avait rencontré dans Forfévre un homme capable de lui répondre ; car il faut savoir que le Vasari était également brouillé avec tous deux.
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Si la biographie du Bandinelli nous a servi à confirmer par une preuve nouvelle l’impartialité de notre auteur, nous voulons qu’elle nous serve encore à appuyer nos opinions personnelles sur le Buonarroti. Nous trouvons en effet qu’elle est toutà-fait propre à préciser plusieurs points que nous n’avons pu qu’effleurer. Le caractère et les œuvres de Michel- Ange, rapprochés du caractère et des œuvres de Baccio, seront plus faciles à distinguer et à expliquer. Ce que nous avons dit sur Michel- Ange et sur l’unité de l’école florentine , sur sa méthode , sur l’impulsion commune quelle imprimait aux artistes dans leur jeunesse, ne ressort-il pas évidemment cette fois encore de ce que le Vasari nous raconte des commencements de Baccio ?
Le Buonarroti et le Bandinelli ont préludé run comme l’autre, et comme presque tous les Florentins que nous avons pu voir et que nous verrons dans le cours de notre livre ; meme habileté , meme courage précoce. Chez un peuple où le sentiment de l’art était tellement répandu qu’il touchait et s’attachait , par un bout ou par Lautre , à toutes les activités, à toutes les exigences sociales, était-il étonnant que ceux qu’il appelait à lui lui vinssent de bonne heure? L’art, utile à la religion à laquelle il conciliait les cœurs, utile au pouvoir dont il augmentait l’éclat , utile à la science et à l’industrie dont il accélérait les mouvements et enrichissait les produits , voyait venir à lui , sans long - temps les attendre , tous ceux que ses progrès pouvaient réclamer, choisissant librement ses élus dans les
BACCTO BANDINELLI.
cellules des cloîtres, dans les palais des nobles, dans les comptoirs des marchands , dans les échoppes des ouvriers.
Cette popularité, cette accessibilité de l’art avaient nécessairement une grande influence sur la manière dont on l’étudiait. Comme les natures les mieux disposées se trouvaient immédiatement sollicitées et provoquées, elles se jetaient intrépidement en avant , et l’art semblait mener les hommes plus que les hommes ne semblaient le mener. Cette force entraînante, qui paraissait elle -meme choisir ses instruments et ses moteurs , courbait tous les obstacles, comme par enchantement; et des jeunes gens encore obscurs, mais pleins de foi dans la puissance de l’étude, paraissaient en un seul jour et dans un seul essai dépasser des artistes consommés, des vieillards célèbres, mais arretés par l’habitude et par le doute. Ces rudes émules qui, avant d’avoir atteint leur âge d’homme, ne permettaient plus de faciles espérances dans la carrière, en écartaient naturellement tous ces caractères vacillants, tous ces esprits lourds qu’un art amorti recrute dans nos temps, et qui ne se déterminent guère que par la nécessité où l’on est de faire un choix, que par l’ennui de l’inoccupation où l’on flotte quand on a laissé passer le moment de choisir, et surtout, que par le charme que l’on croit attaché à l’exercice de la plus indépendante profession. Cette présence des premiers , cette absence des seconds , imprimaient à l’art un mouvement si rapide, que les générations avaient à peine le temps de s’éteindre et
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de se céder tranquillement la place. L’enfance de Raphaël avait débordé la maturité du Pérugin. Le fameux Francia de Bologne était mort d’effroi et d’admiration en ouvrant la caisse fatale que son jeune airii de Rome lui envoyait , et qui contenait cette brusque annonce : « Que le temps des hommes « de son âge était fini , et que le char de la peinture «entraîné par une jeunesse ardente allait invinci- «blement les écraser.» MichehAnge, qui dans son enfance avait suscité l’envie du vieux Ghirlandajo , devait encore pousser à la retraite le grand Léo» nard de Vinci, qui autrefois avait découragé de même le célèbre Andrea del Verrocchio. Ainsi marchaient ces hommes. Le progrès était le fruit de leur obstination précoce , et de la chaleur de leur jeune sang, et cette obstination de la tête, cette ferveur du cœur , étaient le gage de leur vocation. Et voyez encore, quoi de plus admirable, de plus expressif que cette jeunesse du Bandinelli? N’est-elle pas en tout comparable à celle de Michel-Ange , à celle de tous les grands artistes de ce temps , jusqu’au moment au moins où ce trait honteux de la destruction du chef-d’œuvre de l’école, de l’immortel carton, semble la prédestiner à une vie d’infamie et de mécomptes ? Le Bandinelli , à l’âge de dix-neuf ans , s’est déjà fait accepter à Florence comme un grand dessinateur. Andrea del Sarto et le Rosso lui cèdent en ce point. Le Vinci lui avait prédit bonheur; et l’enfant qui, comme Michel-Ange, s’était excercé aux statues de neige, enfant encore, se faisait regarder quand il s’exercait aux statues de marbre.
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Alais tout mouvement énergique, tout emploi passionné de la force humaine, tourne bientôt à l’excès, et se corrompt dans sa propre violence, quand l’impulsion imprimée arrive à ne plus savoir où se saisir, et quand l’effort survit à l’obstacle. Que pouvait espérer le Bandinelli , venant après Michel- Ange et marchant du meme pas que lui? Où pouvait-il compter mener la science florentine , quand la science florentine était arrivée à son terme? Grand dessinateur, dans une école où le dessin était la plus grande affaire, qu’avait-il à chercher, qu’avait-il à trouver après ce terrible carton de la guerre de Pise, que Michel -Ange, son aîné, avait achevé à trente-deux ans ; chef-d’œuvre qui avait fait lâcher prise à Léonard, tourner la tête au Rosso , et que son propre auteur, si l’on s’en rapporte à Cellini, bien croyable quand il parle sans jalousie et sans colère, n’avait pu lui-même égaler depuis dans sa longue carrière Si Baccio n’avait point eu ce tempérament mâle , cette humeur imployable qui caractérisait les plus grands hommes de Florence , il aurait compris qu’il fallait désormais modérer son effort, et plutôt le partager (juele concentrer; autrement, qu’il n’arriverait qu’à doubler Michel- Ange , qui n’avait doublé personne. S’il avait eu le grand sens de Raphaël et ses abondantes aptitudes ; s’il avait eu la modestie et la naïveté intelligente de Fra Bartolommeo ; s’il avait eu l’insouciance et la
X. Uapoi riou arrivé a qiiesto segno mai alla meta. Benven. Cellini, p.
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force tranquille d’Andrea del Sarto , il se serait déterminé comme eux à laisser Michel-Ange seul , et Baccio , moins fort qu’il ne fut probablement , nous paraîtrait aujourd’hui plus grand. Mais engagé, par son éducation et sa pente naturelle , dans la meme voie que Michel-Ange, excité et applaudi dans cette voie , au moment où Michel- Ange allait toucher au but, il prétendit continuer sa course, et ne comprit pas qu’à ce jeu enivrant de la gloire, le premier qui gagne ne risque plus rien, et laisse peu après lui. Qu’a besoin, en effet, la postérité d’accorder une attention égale à ceux qui viennent répéter ce qu’on a déjà dit, et montrer ce qu’on a déjà vu? au front d’une chose accomplie la postérité n’écrit qu’un nom, c’est assez pour qu’elle la reconnaisse à jamais. Quand Florence eut achevé sa tâche dans le carton de la guerre de Pise, le nom de Michel-Ange fut définitivement inauguré ; aucun autre ne pouvait plus prévaloir sur celui-là. Bandinelli, Cellini, l’Ammannati, le Bologna, devaient y perdre leur peine, malgré leur force. Et comment en aurait-il été autrement? Michel- Ange qui n’avait personne devant lui , et qui avait conscience de sa grandeur , travaillait en toute sincérité. Attentif uniquement à ne pas être trop inférieur à ce qu’il avait été, il laissait les autres se débattre et se tordre pour l’égaler ; et dans l’usage complet de sa force , on dirait presque de son droit , il agissait sans cesse sur eux ; mais sans sortir de lui-méme , mais en travaillant pour lui seul. L’envieux Bandinelli et les autres, au contraire, travaillaient en Michel-Ange et tra-
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vaillaient à son profit. Toutes les tentatives de Baccio ne servaient qu’à monter Michel-Ange plus haut dans l’opinion. Tous ses succès n’aboutissaient qu’à fournir à l’école une occasion nouvelle de s’incliner flevant son chef privilégié. Michel -Ange, dans toutes les gloires qui s’élevaient à côté de la sienne, prenait d’abord la part du premier arrivé, la part du lion. Le nom du Bandinelli ne se prononçait pas à Florence sans que le nom du Buonarroti ne se trouvât aussitôt sur les lèvres pour le rabaisser. La comparaison avec Michel -Ange poursuivait Baccio sans relâche, dans l’éloge comme dans le blâme , dans ses victoires comme dans ses défaites. Ainsi, Baccio, qui était entré avec confiance dans la voie ouverte par tout un peuple , ne semblait plus , en dernière analyse , que suivre la piste d’un homme. Cette position fatale , qu’assurément bien d’autres ont rencontrée , quand elle ne tue pas vicie profondément. Tous les sentiments qui honorent une organisation puissante, toutes les facultés qui la distinguent, peuvent ainsi s’aigrir et se corrompre à un point qui révolte. Cette émulation et ce légitime orgueil , qui donnent à l’artiste tant de force, quand ils sont trop souvent trompés, peuvent tourner à la malveillance et à l’envie. Et une fois qu’on en est là, une fois que le talent s’exerce dans ce supplice de tous les instants , une fois qu’il s’échauffe à ce foyer honteux, une fois qu’il se rafraîchit à cette source impure , on le voit bien. Il s’empreint d’une physionomie arrogante ou humiliée, contrainte ou abandonnée. L’exécution
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tremble ou s’exaspère , la pensée se traîne ou s’effare ; c’est enfin une existence entière qui ^ ayant perdu sa juste base , outrepasse toutes les bornes. L’envie a perdu Baccio; elle l’a perdu et comme homme et comme artiste. Son ignoble cachet scelle sa vie, comme il scelle ses œuvres. Et cependant, cette longue existence vouée au travail , ces œuvres nombreuses douées de tant de beautés, n’ont-elles rien qui les recommandent ? Sans doute beaucoup de choses parlent pour elles ; mais l’envieux peut «il jamais obtenir justice? MicheLAnge, qu’il a poursuivi pendant soixante ans de sa haine et de ses embûches , est là lui aussi avec sa vie et avec ses œuvres : avec sa vie , patiente, laborieuse, innocente de bassesses et d’excès , rayonnante de probité et de désintéressement ; avec ses œuvres , sublimes et simples, exemptes d’affectation et de faiblesse, éclatantes de plénitude et de sobriété. Comparez la production entière de Michel -Ange et celle de Baccio, c’est Baccio qui l’a voulu, et vous verrez combien Michel-Ange, que vous accusez, quand vous le considérez seul , d’avoir enfreint les limites de la raison et de la vérité , y est au contraire resté fermement attaché. Vous verrez combien il a su rester tranquille à côté d’un tel rival et d’un tel voisin. Au point où Florence était venue, le plus difficile de la course était de s’arrêter tout court. Regardez le Bandinelii se perdre et trébucher sur cette pente rapide de l’art ; regardez Michel-Ange s’y tenir sans effort et y fixer paisiblement son glorieux étendard , entre tous les progrès à obtenir, et
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toutes les décadences à craindre. La constance , la raison , l’espoir et l’inspiration , avaient conduit Michel-Ange; l’impatience, la colère, le désespoir et l’affectation , poussaient le Bandinelli. Michel-Ange s’étonnait lui-méme, et ne comprenait pas comment un aussi savant dessinateur que Baccio pouvait se compromettre dans une peinture aussi sauvage, aussi brutale que la sienne. Nous aussi nous pouvons nous étonner et ne pas comprendre comment un anatomiste aussi profond que Baccio a pu se compromettre dans une sculpture aussi exagérée , aussi exorbitante que la sienne. — En attendant les maîtres ignorants prédits à Florence par Michel- Ange , il fallait bien voir les maîtres savants , qui ne pouvaient plus tirer parti de leur science* La sculpture de Baccio , malgré son fier aspect et son immense mérite, a ouvert la porte à la décadence. La décadence, n’est-ce pas toujours la science inutilisée par l’affectation, le désespoir et l’envie?
NOTES
(t) Il existe deux gravures du Massacre des Innocents dans le style de Baccio : l’une ne porte pas le nom de l’inventeur, et est gravée par Gio. Battista de’ Cavalieri : on lit au bas de l’autre : Baccîus invenü FlorerUiœ,et au-dessous de ces mots on trouve un S et un R entrelacés.
(2) Le Titien , pour se moquer des fanfaronnades de Baccio ,
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grava sur bois , à Fîmitation du groupe du Laocoon , trois singes entortillés de serpents.
(3) Ge groupe devint malheureusement la proie des flammes dans l’incendie du 12 août 1762 avec le célèbre Bacchus de Sansovino, et cinq précieux morceaux antiques parmi lesquels on comptait ce Sanglier qui était regardé comme l’un des ouvrages les plus parfaits de l’antiquité.
(4) Cette chapelle fut peinte par le Pontormo.
(5) On se rappelle ce tercet que l’on plaça dans la bouche de Cacus :
Ercole non mi dar, che i tuoi vitelli
Ti reudero con tutto il tuo bestiame ;
Ma il bue l’ha avuto Baccio Bandinelli.
(6) Cette pierre , d’une couleur bleuâtre , se polit facilement , et résiste à l’eau et au froid. Michel-Ange s’en servit pour construire la bibliothèque et la sacristie de San-Lorenzo.
(7) En 1722, ces statues furent enlevées à cause de leur nudité, et remplacées par le groupe du Christ mort de Michel-Ange.
(8) Plusieurs de ces prophètes ont été gravés sur cuivre par Morghen, et tous ont été moulés par Bartol.Cavaceppi, sculpteur romain.
(9) Nous citerons ici quelques passages curieux des mémoires deCellini qui serviront à montrer quel était le caractère de ces deux artistes :
« Bandinelli s’empara tout-à-fait de l’oreille du duc; il lui
fit croire que si je pouvais jeter en bronze quelques statues , je serais du moins incapable de jamais réussir dans l’ensemble, et il ajouta que Son Excellence devrait prendre garde de ne pas jeter
son argent au vent Je résolus de le tuer si je le rencontrais ,
et je me dirigeai vers Florence dans cette intention. Au moment où j’entrais sur la place de San-Domenico , Bandinelli arrivait de l’autre côté ; j’allai droit à lui pour accomplir cet acte de sang ; mais, ayant levé les yeux, je vis qu’il était sans armes sur un mauvais petit mulet grand comme un âne ; il devint de la couleur d’un mort et trembla des pieds à la tête. Je sentis quelle affreuse lâcheté j’allais commettre , et je me contentai de lui dire ; « N’aie pas peur,
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«vil poltron, tu n’es pas digne de mes coups.» Il me regarda un
peu rassuré et ne dit mot Un ouvrier de Bandinelli, nommé
Francesco , me fit demander si je voulais lui donner de l’ouvrage ; j’y consentis : quinze jours après , il me dit qu’il avait parlé avec son ancien maître, et que, si je voulais faire une figure de marbre, Bandinelli mettrait un bloc à ma disposition. Je lui répondis à l’instant : « Dis-lui que j’accepte , et que peut-être ce marbre lui por- « tera malheur ; car i! cherche à m’exciter et ne pense plus au grand «danger qu’il a couru sur la place San-Domenico ; jamais je ne parle «de cet animal, et il ne cesse de me causer des ennuis; je soup- « çonne qu’il t’a envoyé chez moi pour espionner mes actions ; re- « tourne donc chez lui, et ne manque pas de lui dire que j’exige ce
« marbre » Un jour de fête, entre autres, j’allai au palais après
mon dîner. La porte du garde-meuble était ouverte ; m’étant approché par curiosité, le duc m’appela et me dit du ton le plus gracieux : « Sois le bienvenu ; examinons un peu ce que contient cette « caisse que Stefano da Palestrina vient de m’envoyer. » Dès que je l’eus ouverte, je m’écriai ; « C’est une statue de marbre grec vrai- «ment admirable! Parmi tous les antiques de Votre Excellence, il « n’y a pas une figure d’enfant aussi belle et d’un style aussi pur. » Le duc enchanté me dit: « Mon cher Benvenuto, explique-moi en « quoi consiste le grand mérite de l’artiste qui a fait cette statue. » Je parlai long-temps sur ce sujet , et je m’aperçus que le duc m’écoutait avec un plaisir infini. Pendant cet agréable entretien Bandinelli entra. Son Excellence se fâcha presque, et lui demanda d’un ton sévère ce qu’il venait faire : Baccio ne répondit pas; puis, jetant les yeux sur la statue , il secoua la tête avec un malicieux sourire et dit : « Seigneur, voilà une de ces choses dont je vous ai si souvent « parlé ; vous pouvez voir que les anciens n’entendaient rien à l’ana- « tomie , aussi leurs ouvrages sont-ils remplis d’erreurs. » Dès que cet imbécile eut fini sa chanson , « Benvenuto, me dit le duc , tu « l’as entendu, ce qu’il dit est justement le contraire de ce que tu me «démontrais tout à l’heure; défends donc un peu ton opinion. » A ces mots je répondis : « Votre Excellence n’ignore pas que Baccio «Bandinelli est un composé de mal; tout ce qu’il regarde avec ses « yeux de vipère devient aussitôt mauvais ; mais moi je ne suis porté «qu’au bien, et ce que j’ai dit à Votre Excellence de cette belle «figure est l’exacte vérité. » Pendant que je parlais , Bandinelli faisait des contorsions et la plus vilaine mine du monde , car il était aussi laid que possible. Le duc se leva ensuite , descendit dans cer-
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taînes salles basses , et nous le suivîmes ; il s’assit ; Baccio et moi, nous nous plaçâmes à ses côtés ; je me taisais , mais Bandinelli revint à la charge et dit ; « Quand j’exposai mon groupe d’Hercule « et Cacus , on fit, je crois , sur ce sujet plus de cent sonnets ; la ca- «naille ne tarissait pas en critiques injurieuses. » — « Quand notre «grand Michel-Ange, répondis-je, découvrit la sacristie de San- « Lorenzo, l’admirable et savante école, amie de la vérité et du beau, « lui adressa plus de cent sonnets^ rivalisant les uns les autres à qui en «dirait le plus de bien , et cela était aussi juste qu’il l’est de critiquer «le groupe de Bandinelli. » Ces paroles jetèrent notre homme dans une telle fureur qu’il ne se posséda plus ; il se tourna vers moi et me dit : « Et toi, que trouverais-tu à y reprendre ?» — « Je vais te «le dire , lui répondis-je , si tu veux bien m’écouter. » — « Parle , » reprit -il. Son Excellence et les personnes qui étaient présentes me prêtèrent attention, et je commençai ainsi : « Je me contenterai «de répéter ce que tout le monde a dit : On prétend que si l’on cou- «pait les cheveux de ton Hercule, il ne lui resterait pas assez de «crâne pour contenir sa cervelle ; on ne sait si son visage est celui «d’un homme, ou d’un lion, ou d’un bœuf; on dit que sa tête n’est « pas à l’action et ne tient pas au cou ; que ses deux épaules res- « semblent aux deux paniers d’un âne, que les mollets ne sont pas « copiés sur un modèle humain , mais sur un mauvais sac rempli de « melons que l’on aurait appuyé tout droit le long d’un mur , que le « dos produit l’effet d’un sac de courges longues ; on cherche en vain « de quelle manière les deux jambes sont attachées à ce torse hideux « qui ne s’appuie ni sur l’une ni sur l’autre. Cette pauvre statue « tombe en avant de plus d’une brasse , ce qui est la plus grande et « la plus affreuse erreur que puissent commettre les artistes à la « douzaine que nous connaissons ; on trouve que les bras pendent si «disgracieusement, que l’on est tenté de croire que tu n’as jamais «vu de gens nus et vivants ; que la jambe droite d’Hercuîe et celle « de Cacus n’ont pas même un mollet à elles deux ; on dit encore « qu’un des pieds d’Hercule est en terre , et que l’autre semble posé « sur du feu. » Baccio, voyant que je disais la vérité, n’eut pas la patience de me laisser achever : « Ah ! mauvaise langue, s’écrïa-t-il tout « à coup, que dis-tu de mon dessin ?» — « Celui qui dessine bien , «répondis-je, n’exécute jamais mal ; je crois donc que ton dessin res- « semble à tout le reste. » Accablé par les regards railleurs du duc et des assistants, Baccio lâcha la bride à son insolence et me montra son horrible figure en criant : « Tais-toi , soddomitaccio. » A ces
mots, le duc fronça le sourcil et je devins furieux ; mais j’eus ausi sitôt recours au remède, et je lui dis: « Insensé! tu t’oublies. « Plaise à Dieu que je connaisse un art si noble, que Jupiter et Gany- « mède l’exercent dans le ciel , et que les plus grands princes et les « plus grands rois l’exercent ici-bas; mais moi, pauvre homme obscur, «je ne pourrais ni ne saurais m’occuper d’une chose si admirable. Le duc et les autres personnages partirent alors d’un éclat de rire des plus bruyants. Cependant, malgré ma gaieté apparente, lecteurs bénévoles, mon cœur se brisait de colère en pensant qu’un des plus dégoûtants scélérats que la terre ait portés eût la hardiesse de me lancer une si grossière injure devant un si grand prince ; mais il injuria plutôt le duc que moi-même , et si je n’eusse été retenu par le respect que je devais à Son Excellence , je le faisais tomber mort à mes pieds. Ce vil coquin fut couvert de confusion , et pour mettre fin aux railleries dont on l’accablait, entama un nouveau sujet en disant : « Benvenuto se vante que je lui ai promis un bloc de « marbre. » — « Eh quoi ! lui répliquai-je, ne m’as-tu pas fait dire par « Francesco que tu me donnerais un bloc si je voulais travailler le « marbre ? Je l’ai accepté et je veux l’avoir. » — « Tu peux être assuré, « reprit-il , que tu ne l’auras jamais. » Encore brûlant de ses outrages, je perdis la raison,, et ne tenant aucun compte de la présence du duc , je lui dis : « Je te jure que si tu ne m’envoies pas ce « marbre , il faut que tu cherches un autre monde si tu ne veux pas « que je te tue dans celui-ci. »— « Est-il vrai que tu lui as promis un « bloc de marbre ? demanda le duc à Bandinelli. » Il répondit que c’était la vérité. « Eh bien ! me dit le duc , va à la direction des tra- « vaux publics et choisis-en un à ton goût. » Je rappelai que Bandinelli m’avait promis de me l’envoyer chez moi ; la discussion fut des plus violentes , et je ne consentis à l’accepter à aucune autre condition. Le lendemain matin on m’apporta un bloc de la part de Bandinelli.
(10) Le musée du Louvre possède deux portraits de Bandinelli ; l’un est peint par lui-même, et l’autre par Sebastiano del Piombo.
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