‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 16 sur 35 · DES PLUS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

DES PLUS CÉLÈBRES

ET

MCHÏTECTES.

ET AUTRES FIÉSOLANS*

S’il est nécessaire aux peintres de savoir se servir des couleurs , il n’est pas moins indispensable aux sculpteurs de savoir manier adroitement le ciseau. Que de sculpteurs , en effet , modèlent admirablement en terre et se trouvent incapables de mener leurs ouvrages à bonne fin, lorsqu’il s’agit d’attaquer le marbre ! D’autres, au contraire, sans aucune connaissance du dessin , mais guidés par un bon goût naturel que je ne pourrais expliquer, parviennent à tirer du marbre un parti merveilleux. Andrea, fils

de Pietro di Marco Ferrucci de Fiesole, nous en offre un exemple. Dans sa jeunesse, les principes de Part lui furent enseignés par Francesco di Simone Ferrucci, également de Fiesole. Il commença par sculpter des ornements ; mais il acquit bientôt une telle habileté d’exécution, qu’il ne tarda pas à aborder les figures. Ayant une main hardie et rapide, il se distinguait plutôt par une pratique qui semblait innée chez lui, que par la science du dessin. Néanmoins, il se livra à des études plus sérieuses, lorsque plus tard il travailla avec Michèle Maini, autre sculpteur fiésolan, qui fit pour la Minerva de Rome le saint Sébastien de marbre, si admiré dans son temps.

A Imola , Andrea exécuta , dans une chapelle de l’église degF Innocenti, des travaux qui lui valurent de justes éloges (i). Il alla ensuite à Naples où il était appelé par Antonio di Giorgio da Settignano, grand ingénieur et architecte, qui jouissait d’un tel crédit auprès du roi Ferrante, que, non-seulement il avait la direction de tous les édifices du royaume, mais encore de toutes les affaires les plus importantes de l’État.

A peine arrivé à Naples, Andrea fut mis à Fœuvre dans le château de San-Martino. On Femploya aussi à d’autres ouvrages; mais après la mort de son protecteur Antonio dont les obsèques furent vraiment royales, car vingt couples de pleureurs l’accompagnèrent à sa dernière demeure, il quitta Naples et revint à Rome où il se consacra entièrement à l’étude de son art ; puis il regagna la Toscane et acheva, dans l’église de San-Jacopo de Pistoia, la cha-

pelle de marbre où sont les fonts baptismaux. Il y sculpta avec beaucoup de soin le vase et les ornements du baptistère. Dans la meme chapelle, il représenta Jésus-Christ baptisé par saint Jean. Ces deux figures, grandes comme nature et en demi-relief, sont exécutées dans une bonne manière. A cette époque, il fit quelques autres petits ouvrages , desquels nous nous bornerons à dire qu’ils se distinguent par une hardiesse et un bon goût dignes d’éloges, bien que l’on y reconnaisse le métier plus que l’art. Si les artistes de l’ordre d’Andrea joignaient la science du dessin à leur habile pratique, combien ne l’emporteraient -ils pas sur ceux qui, tout en étant parfaits dessinateurs, n’obtiennent que de tristes résultats parce qu’ils ne possèdent pas l’habitude nécessaire du maniement du ciseau!

Revenons à Andrea. Il orna l’église de l’évêché de Fiesole de trois figures en ronde-bosse et de plusieurs sujets en bas-relief. Il fît également le petit bas-relief qui est scellé au milieu de l’église de San- Girolamo de la même ville. Ces différents ouvrages lui ayant acquis de la réputation , les rnarguilliers de Santa-Maria-del-Fiore , alors que le cardinal Jules de Médicis gouvernait Florence, lui commandèrent une ligure d’apôtre de quatre brasses de hauteur. Quatre autres statues semblables avaient été confiées à Jacopo Sansovino, à Benedetto da Maiano , à Baccio Bandinelli et à Michel-Ange Buonarroti (2). Les rnarguilliers voulaient les douze apôtres pour les placer dans leur magnifique église à l’endroit où on les voit aujourd’hui peints par

4 ANDREA DE FÏESOLE.

Lorenzo cli Bicci. Andrea , selon sa coutume, montra dans sa figure qu’il avait plus de pratique et de bon goût que de science du dessin. Si ce morceau ne lui attira pas autant d’éloges que ses rivaux en obtinrent, il lui laissa du moins le renom de bon et habile maître.

Andrea travailla ensuite presque continuellement pour la même église , et , entre autres choses de sa main, l’on y rencontre le buste de Marsiglio Ficino au-dessus de la porte qui conduit à la maison canoniale.

A cette épocpie, il exécuta pour le roi de Hongrie une fontaine en marbre qui lui fit grand honneur, et il envoya à Strigonia, ville de Hongrie, un tombeau en marbre, orné d’une Madone et de plusieurs figures , dans lequel on enferma plus tard le corps du cardinal de Strigonia. Il envoya en outre deux anges de marbre en ronde-bosse à Voîterra, et sculpta pour Marco del Nero, Florentin, un Crucifix en bois, grand comme nature , qui est aujourd’hui à Florence dans l’église de Santa-Felicità, et un autre de moindre dimension pour la confrérie dell’ Assunta de Fiesole.

Andrea cultiva aussi l’architecture. îl fut le maître du Mangone, tailleur de pierres et architecte, qui construisit à Rome plusieurs palais et d’autres édifices.

Devenu vierix, Andrea ne s’occupa plus que de travaux de îuince importance, en homme modeste (|ui sait préférer une vie tranquille à toute autre cil ose.

Madonna xAntonia Vespucci lui commanda le tombeau de Messer xAntonio Strozzi, son mari; mais, comme il ne pouvait travailler beaucoup lui-méme, il confia l’exécution des deux anges à son élève Maso Boscoli, de Fiesole, qui laissa de nombreux ouvrages à Rome et ailleurs. La statue de la Vierge fut sculptée par Silvio Cosini de Fiesole, et terminée en I 5s2 , année où mourut Andrea qui fut enseveli par la confrérie dello Scalzo dans l’église des Servîtes.

Silvio , après avoir mis en place sa Vierge et achevé de tous points le tombeau de Messer Antonio Strozzi, continua d’exercer l’art de la sculpture avec un remarquable succès. îl exécuta une foule d’ouvrages dans une bonne et gracieuse manière, et déploya surtout une rare habileté dans les grotesques, comme le prouvent les chapiteaux de marbre, les petits masques et d’autres ornements qu’il sculpta dans la sacristie de Michel -Ange Buonarroti (3); on ne saurait vraiment rien voir de mieux. Le Buonarroti , ayant reconnu le mérite de Silvio , lui fit commencer quelques trophées ; mais ils restèrent inachevés à cause du siège de Florence. De Silvio est encore le tombeau des Minerbetti, dans leur chapelle de l’église de Santa-Maria-Roveîla. L’ensemble et les détails de cet ouvrage sont aussi bien qu’on peut le désirer.

Silvio était à Pise l’an 1 528. Il y fit un ange qui manquait sur une colonne du maître-autel de la cathédrale, pour servir de pendant a celui du Tribolo. Ces deux anges sont semblables,

au point qu’on les croirait sortis de la meme main.

Dans l’église de Montenero , près de Livourne , Silvio sculpta deux ligures de marbre pour les Jésuates, et à Volterra le tombeau de Messer Raffaello Maffei. Il représenta ce savant homme entouré de divers personnages et d’ornements.

Durant le siège de Florence, Niccolo Capponi mourut à Castel-Nuovo délia Garfagnana , en revenant de Gênes où il était ambassadeur de la république auprès de l’empereur. Silvio fut aussitôt envoyé en toute hâte pour mouler la tête de cet honorable citoyen, afin de la traduire ensuite en marbre. I.a famille de Niccolo Capponi retint quelque temps à Pise notre artiste, qui était membre de la confrérie de la Misericordia dont les principales fonctions consistaient à accompagner les condamnés à mort jusqu’au lieu du supplice, Silvio remplissait dans cette confrérie l’office de sacristain, lorsqu’il lui vint un caprice des plus étranges.

Une nuit, il déterra le corps d’un criminel qui avait été pendu la veille. Il commença d’abord par le disséquer pour son instruction , puis, comme s’il eût ajouté foi à la sorcellerie et aux enchantements, il l’écorcha tout entier, et fit de sa peau une espèce de pourpoint qu’il porta quelque temps par-dessus sa chemise sans que personne le sût. Il pensait sans doute que c’était un talisman doué d’une grande vertu. Il ne quitta ce lugubre vêtement qu’après avoir été vivement réprimandé par un prêtre auquel il se confessa. Nous pourrions raconter quantité de traits semblables de Silvio; mais, comme ils n’en-

trent point dans le plan de notre histoire, nous les passerons sous silence.

La première femme de Silvio étant morte à Dise , il se rendit à Carrara. Il y travailla un peu et y prit une nouvelle femme avec laquelle il ne tarda pas à aller à Gènes où il sculpta, sur la porte du palais du prince Doria , de magnifiques armoiries. Il orna le meme palais de stucs d’après les dessins de Perino del Vaga. Il y fit aussi le buste en marbre de Fempereur Charles-Quint.

L’inconstant Silvio ne pouvait rester longtemps en place; le séjour de Gènes lui pesa bientôt, et il se mit en route pour la France. 11 partit donc; mais il n’était pas arrivé au Monsanese qu’il rebroussa chemin. Il s’arrêta à Milan où il exécuta dans la cathédrale plusieurs sujets et figures, et de nombreux ornements dignes des plus grands éloges. Enfin il mourut dans cette ville, à l’âge de quarantecinq ans. Doué d’un beau génie, quoique capricieux, il se tirait avec beaucoup d’adresse de tout ce qu’il entreprenait. Il se plaisait à composer des sonnets et à chanter en improvisant. Dans sa jeunesse, il s’était adonné au métier des armes. Certes, s’il se fut sérieusement appliqué à la sculpture et au dessin, il n’aurait point eu d’égaux , et de même qu’il surpassa Andrea Ferrucci, il lui eut été facile de surpasser beaucoup d’autres sculpteurs que l’on regarde comme de très-bons maîtres.

Du temps d’Andrea et de Silvio , florissait un autre habile sculpteur fiésolan , nommé le Cicilia. On voit de sa main, dans l’église de San-Jacopo-in-

Campo-Corbolini de Florence, le tombeau, fort admiré , de Messer Luigi Cornabuoni , chevalier. 11 fit Fécu de ce seigneur dans une tête de cheval, comme pour montrer l’origine de la forme des écus.

A la même époque encore , Antonio de Carrara , sculpteur de mérite, exécuta à Palerme, pour le duc de Montelione de la maison Pignatella , Napolitain et vice-roi de Sicile, trois statues de la Vierge qui furent placées sur trois autels de la cathédrale de Montelione en Calabre, et plusieurs sujets en marbre que l’on trouve à Palerme. Cet Antonio a laissé un fils qui est aujourd’hui un statuaire non moins habile que son père (4).

Au point où nous sommes parvenus , dans la publication de notre auteur, nous allons voir apparaître, on doit s’y attendre, la foule des praticiens éminents qui suivirent les grands maîtres , ou qui s’exercèrent concurremment avec eux. Chacun de ces hommes dont l’acquis, pris isolément, eût suffi sans contredit à défrayer n’importe quelle école, dans nos temps modernes, n’en est pas moins totalement oublié aujourd’hui. La renommée des inventeurs et des grands maîtres absorbe toutes ces gloires secondaires. Cela n’est peut-être pas bien juste, mais on ne peut rien y faire. L’histoire de Fart comme toutes les histoires s’écrit sous Fin-

fluence de la curiosité humaine , curiosité assez mal inspirée quelquefois , comme on sait ; curiosité qui souvent court après les connaissances les moins applicables , et néglige étourdiment l’observation des phénomènes dont l’étude serait la plus nécessaire, la plus immédiatement profitable. Nous sommes investis de l’héritage de l’art le plus riche et le plus glorieux, et ce dont nous nous occupons le moins est de savoir comment nous conserverons cet héritage. Nous aimons mieux nous perdre dans le mystère des origines de cette fortune dont nous sommes les maîtres, que de nous occuper des utiles soins qui nous la conserveraient. Le grand souci des érudits du temps est surtout de savoir , à ce qu’il paraît , par qui , pourquoi , quand , comment la peinture a été découverte. Mais par qui et comment elle ne sera pas dégradée ou détruite, peu importe à ces hommes savants. Cette dernière question n’est pas curieuse. Pour nous, qui n’avons pas pris la plume pour assembler des nuages , il ne nous sera pas d’un mince intérêt de suivre le Vasari dans ses derniers volumes , et de nous laisser aller à toutes les pensées que soulèvent la lecture de ces biographies et le souvenir des œuvres de tant d’artistes autrefois fameux et maintenant obscurs. Ils étaient fameux dans le compagnonnage des grands maîtres , dont le sympathique assentiment et la souveraine compétence croyaient les recommander à la postérité; ils sont négligés par nous qqi croyons pouvoir faire des réputations durables à nos entours. Triste pronostic pour nos célébrités ! En dehors donc des

géants qui se trouvent encore engagés dans les derniers volumes du Vasari, comme le Titien, Andrea del Sarte et quelques autres , nous acceptons de grand cœur le soin de nous occuper de ces hommes, et de tâcher de rappeler leurs vies pleines d’œuvres fortes et de conseils importants , à l’estime et à l’attention de nos lecteurs. Il est un fait incontestable, c’est que, à peine la mémorable réalisation des artistes principaux du seizième siècle fut-elle accomplie, il s’offrit un double spectacle : d’un côté , se continuèrent des œuvres consciencieuses et saines, où la science et l’inspiration des maîtres se conservèrent dans une admirable intégrité ; d’un autre côté, se produisirent des tentatives présomptueuses et folles, où le pédantisme et la manière des académistes des bas siècles de l’art se firent pressentir douloureusement. Sans les allures arrogantes, les recherches creuses, les principes relâchés, les misérables séductions de ceux qui nous léguèrent ces derniers et contagieux exemples, combien de temps Fart eût-il tenu dans sa voie glorieuse, dans sa direction naïve? Sans la constance , la simplicité et le nerf qui s’obstinaient à se montrer dans les premiers, en combien de temps l’art eût-il été définitivement abîmé ? Entre ces deux actions formidables, entre ce double effort du bon sens qui persiste et de la manie qui s’exaspère , Fart nous a été livré tel quel. Au moment précis où Fart, monté au faîte, n’eut plus à s’accroître, mais bien à se défendre, commence, à bien dire, notre vraie tradition.

Il n’est pas besoin de remonter aux premiers temps

ANDREA DE FIESOLE. Il

du monde, ou pour parler plus discrètement, il n’est pas nécessaire que tous entreprennent d’aussi longs voyages. L’art est trop vieux pour qu’il soit indispensable de battre les terres perdues qu’occupa son enfance.

Nous croyons essentiel qu’on nous renseigne sur la façon dont l’instinct pittoresque s’arrangeait du temps de Bizzamano , de Giorgius Stephanus, de Michael Blanchernita , de Michael Micros et de Pantaleo. Toutes études profitent, nous le voulons bien ; nous le confessons volontiers assurément, si, à notre tour, on veut nous permettre de croire qu’il n’est pas sans importance de savoir comment le génie humain se comporta dans les arts , quand des hommes du nom de Vinci, de Corrége,de Fra Bartolommeo, de Giorgione, de Raphaël, de Titien, de Paul Véronèse , d’Andrea del Sarte , de Michel-Ange , de Jules Romain , de Tintoret , descendirent dans la tombe.

C’est à ce travail que nous entendons nous livrer dans ces volumes. Nous y chercherons à nous rendre compte de cette position qui nous semble suffisamment curieuse. Nous le ferons, en présence de nos préoccupations actuelles et des impressions du moment dans lequel nous vivons , étudions et produisons.

Ici meme, nous aurions cherché à pénétrer dans les ateliers des peintres du seizième siècle, pour rapprocher l’éducation qu’on y recevait de celle qu’on reçoit aujourd’hui dans les nôtres. Mais nous remettons cela à quelque note prochaine, croyant bon.

avant d’entreprendre cet examen , de dire quelques mots sur la question de la vocation dans les arts, question qu’on a obscurcie en y versant beaucoup d’encre, et dans laquelle nous nous retrouverons, comme de juste, vis-à-vis des dissonances de l’opinion, de la critique et de l’esthétique.

NOTES

(1) Andrea fit aussi deux petites statues dans la chapelle del Salvatore. Voyez le Titi.

(2) Le Bandinelli ne fit point la statue qui lui avait été commandée. Michel-Ange laissa un saint Mathieu ébauché.

(3) Par la sacristie de Michel- Ange , le Vasari désigne la chapelle de San-Lorenzo, où sont les tombeaux des Médicis.

(4) Antonio de Carrara, autrement dit Antonio Langini, exécutait si habilement les draperies, que Michel-Ange répondait aux personnes qui lui demandaient une figure drapée : « Allez trouver le Langini en Sicile. » Antonio enrichit la tribune de la cathédrale de Païenne de seize statues en marbre, et d’une foule de bas-reliefs, d’arabesques et d’ornements de la plus grande beauté.

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BENEDETTO DA ROVEZZANO,

Qu’elle doit être grande la douleur de ceux qui, après avoir enfanté des œuvres de génie , se trouvent tout à coup privés de la vue par l’âge , la maladie , ou quelque funeste accident! Ils espéraient jouir dans leur vieillesse du fruit de leurs travaux, ils espéraient voir les œuvres des autres artistes , ils espéraient connaître la perfection à laquelle était parvenu cet art qu’ils avaient pratiqué ; mais, hélas ! ils ne peuvent alors apprécier ni les défauts ni les qualités de leurs rivaux. Lorsqu’ils entendent louer ceux qui leur ont succédé , leur chagrin devient encore plus vif, non par envie, mais parce qu’il leur est impossible de juger eux-mêmes si cette renommée est juste et méritée ; tel fut le sort de Benedetto da Rovezzano , sculpteur florentin, dont nous écrivons la vie pour que le monde sache avec quel art cet homme habile et expérimenté attaqua le marbre et créa des choses merveilleuses.

Parmi quantité d’ouvrages qu’il exécuta à Florence , on remarque, dans la maison de Pier Francesco Borgherini, une cheminée en pierre de macigno, des chapiteaux, des frises et d’autres nombreux

U BENEDETTO DA BOVEZZANO.

ornements sculptés avec soin. Tl enrichit aussi la maison de Messer Bindo Altoviti, d’une cheminée et d’un évier en pierre de macigno; mais, pour ce qui regarde l’architecture, il se servit des dessins de Jacopo Sansovino. En 1 5 1 2 , le gonfalonier Piero Soderini lui confia l’exécution d’un magnifique tombeau dans la grande chapelle del Carminé de Florence. Au milieu d’ornements et de remarquables figures, il jeta une draperie en pierre de touche d’un fini si précieux, qu’on la croirait de satin noir. En un mot, on ne saurait trop louer cet ouvrage de Benedetto. Comme il connaissait aussi l’architecture, ce fut d’après l’im de ses dessins que l’on arrangea, à Sant’-Apostolo de Florence , la maison de Messer Oddo Altoviti , prieur de cette église. Il fit en marbre la porte principale sur laquelle il sculpta les armes des Altoviti. Ces armoiries représentent un loup décharné qui se détache du fond avec quelques objets flottants travaillés avec une délicatesse extrême. Dans la même église de Sant’-Apostolo, audessus des deux chapelles de Messer Bindo Altoviti, où Giorgio Vasari d’Arezzo peignit à l’huile le tableau de la Conception , Benedetto exécuta en marbre la magnifique sépulture de Messer Oddo; puis, comme nous l’avons déjà dit, il fit, avec Jacopo Sansovino et Baccio Bandinelli , un des apôtres hauts de quatre brasses et demie , destinés à Santa- Maria-del-Fiore. C’est l’évangéliste saint Jean, figure d’un bon dessin qui se trouve aujourd’hui avec plusieurs autres statues dans l’oeuvre de Santa- Maria-del-Fiore.

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L’an i5i5 , les supérieurs de l’ordre de Vallombrosa, ayant résolu de transférer le corps de saint Giovanni Gualberto de l’abbaye de Passignano dans l’église de ia Santa-Trinità de Florence , demandèrent à Benedetto le dessin d’une chapelle et d’un tombeau. Des niches placées entre des pilastres chargés d’ornements et de grotesques finement sculptés devaient renfermer des statues grandes comme nature. Le soubassement, haut d’une brasse et demie, aurait représenté des sujets tirés de la vie de saint Giovanni Gualberto. Benedetto, aidé par plusieurs sculpteurs, travailla pendant dix années consécutives à ce tombeau , qu’il acheva avec tous les accessoires dans les maisons del Guarlondo , lieu voisin de San-Salvi , hors de la porte alla Croce où habitait presque toujours le général de l’ordre qui subvenait à ces énormes dépenses. Cet ouvrage émerveilla Florence. Mais, hélas ! les marbres et les chefs-d’œuvre des hommes de talent sont soumis à la fortune ! La discorde régna parmi les moines, leur gouvernement vint à changer, et l’œuvre de Benedetto resta imparfaite dans le meme lieu jusqu’en 1 53o. A cette époque , la guerre étant allumée autour de Florence , les soldats détruisirent tous ces travaux et détachèrent méchamment les têtes de ces statues précieuses. Tout fut tellement ruiné et saccagé , que les moines vendirent ensuite les débris à vil prix. Ceux qui voudront connaître ce qui en reste peuvent aller visiter l’œuvre de Santa- Maria-del-Fiore où se trouvent quelques morceaux qui ont été achetés comme marbres brisés , il y a

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peu d’années, par les ministres de cette église (i). S’il est vrai c[ue tout se conduit à bonne fin dans les monastères où régnent la concorde et la paix, il est vrai aussi qu’au contraire rien n’arrive à perfection, là où dominent l’ambition et la discorde; car autant un homme bon et sage construit en cent ans, autant un ignorant grossier et insensé détruit en un jour. Le sort semble vouloir bien souvent que les gens ineptes et incapables d’apprécier les choses de mérite soient ceux qui commandent et gouvernent , ou plutôt qui détruisent tout, comme l’a dit l’Ariosto avec tant de vérité, au commencement de son dix-septième chant, en parlant des princes (2). Mais, pour en revenir à Benedetto , ce fut un trèsgrand malheur que tant de travaux et de dépenses aient été ainsi perdus. Il donna ensuite le dessin de la porte et du vestibule de l’abbaye de Florence, et construisit plusieurs chapelles, et entre autres celle de Santo-Stefano pour la famille des Pandolfini.

Enfin Benedetto fut appelé en Angleterre au service du roi , dont il sculpta le tombeau. Ce prince le chargea de nombreux travaux en marbre et en bronze, et le récompensa avec une libéralité qui le mit à même de vivre à l’aise le reste de ses jours. Il retourna alors à Florence où il fit peu de chose , car bientôt les vertiges qui en Angleterre avaient commencé à lui donner mal aux yeux et d’autres infirmités causées, dit-on, par le feu près duquel il restait en fondant ses métaux, le privèrent complètement de la vue. Il cessa donc de travailler environ vers l’an i55o, et mourut quelques années après.

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Benedetto supporta cette cécité durant ses dernières années avec une patience vraiment chrétienne , remerciant Dieu de lui avoir permis d acquérir par son travail les moyens de vivre honnêtement.

Benedetto fut un aimable et galant homme et rechercha toujours la société des gens de bien. Nous avons copié son portrait sur un dessin de notre recueil, qui fut fait d’après lui dans sa jeunesse, par Agnolo di Donnino.

Nous possédons plusieurs excellentes études de la main de Benedetto, qui certes mérite d’être compté parmi les artistes célèbres.

On se plaint toujours. Le livre du Vasari, écrit en présence des siècles les plus propices que nos arts aient rencontrés , ne laisse pas , cependant , d’abonder en boutades amères contre les personnes et les choses, les faits et les opinions, qui entravent la marche de Fart et troublent la prospérité de l’artiste. Souvent cet homme pressé, sous la plume duquel les documents s’entassent et débordent, s’arrête, malgré lui, pour flétrir, dans quelque digression aussi naïve qu’éloquente , ces auteurs ou ces causes d’allanguissement et de désordre. On pense bien que nous n’avons pas ici en vue les réflexions dont il fait précéder la biographie de Benedetto da Rovezzano. Le déplorable malheur qui interrompit l’utile carrière de ce courageux praticien suggère à notre

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auteur des considérations sans doute fort touchantes, mais auxquelles il est, certainement, inutile d’ajouter quelque chose. Cependant, si nous devons le laisser dans la compassion qu’il éprouve, alors qu’il nous raconte comment Benedetto da Rovezzano, intrépide fondeur, perdit la vue au feu de ses fourneaux, nous devons le suivre dans la colère qu’il ressent quand il nous explique comment les merveilleux travaux de cet ouvrier furent mutilés et dilapidés. Or , pour suivre ici le Vasari , il faut nous porter loin. Cavalièrement appuyé sur le grand Arioste, il enjambe son sujet apparent dans une phrase brève, et les vers acérés du dix-neuvième chant du poète lui servent, même sans qu’il les déclame, à atteindre son but réel. C’était peu à son gré d’avoir tympanisé les discordes intestines et l’avarice des communautés qui peuvent seulement par la concorde et la libéralité reconnaître et conserver les dignes travaux de l’art , la langue lui démangeait de se permettre davantage, même en courant. Sur ce point, il tenait à dire son mot aux puissances du siècle. Et ce mot est trop rude pour le répéter ici. Cependant, sans vouloir systématiquement rabattre les griefs du Yasari, nous pouvons affirmer qu’il ne s’est jamais douté des véritables causes de la dépréciation de l’art et de ses réelles traverses. Comment les aurait-il devinées dans les beaux temps où il vécut? Comment les aurait-il sondées dans ces jours d’entraînement où les plus glorieux maîtres accomplissaient à l’envi , sous ses yeux , la production aussi rapide que durable, aussi abondante que belle, dont

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son Italie a décoré notre monde moderne ? Sur le retour de l’âge, vers la vieillesse de Michel-Ange et de la liberté florentine , notre sagace auteur eut pu seulement commencer à concevoir quelque doute et à craindre pour l’avenir de l’art; mais, comme chacun alors, il n’y songea guère. Vasari pouvait-il justement apprécier les déviations politiques et sociales auxquelles correspondait cette déviation artistique ? La meurtrière Académie de Saint-Luc, dont lui-méme fut un des principaux instigateurs, n’était, dans son esprit et la volonté de ses mâles condisciples, qu’un hommage rendu aux maîtres, et qu’une consécration pieuse de leur tradition. En dehors donc de ce que cette institution fatale de l’Académie réservait sans le montrer encore, où le Vasari auraitil trouvé quelque cause efficace de dépérissement et de désordre dans l’art? Les personnes et les circonstances , dont il se plaint quelquefois avec tant d’amertume, que pouvaient-elles sur ses destinées? Il faut s’habituer à regarder courageusement les choses, et, sans craindre de s’endurcir, il faut savoir ne pas se révolter devant les lois éternelles. Les nobles tendances, contrariées dans leurs cours par les fautes et les crimes des générations, périclitentelles jamais sous les règlements de la Providence? Qu’importe à l’art la mort prématurée de celui-ci ou la vie misérable de celui-là! Qu’importe à l’art même la peste et les fléaux , la guerre et le sac des villes, l’ineptie et la brutalité de quelques particuliers 1 Tous ces détestables éléments, toute cette engeance atroce peuvent abîmer les plus sympathiques

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existences; mais l’existence de Fart en est-elle réellement atteinte? Pas le moins du monde. L’histoire est là qui le prouve. Votre ville, votre patrie, Vasari, fut visitée presque à la fois par tous ces fléaux; et c’est au milieu d’eux que surgirent ses plus grands hommes, et que seproduisirentsesplus fortes œuvres. La règle suivant laquelle Dieu distribue la santé, la fortune, l’intelligence, le calme ou le trouble, nous échappe ; est-ce une raison à nos pensées de ne pas s’y conformer? et pouvons-nous être plus jaloux que lui de la conservation et de l’ordre du monde ? Mais, dans le champ de notre libre action, ce que nous faisons de nos mains ou ce que nous laissons faire , voilà ce qui nuit. Et si vous viviez de notre temps, Vasari, vous le verriez clairement. Nous avons, depuis vous , perverti ou laissé pervertir tous les vrais principes de l’art; nous avons méconnu ou laissé méconnaître cous les vrais besoins de l’artiste, et cela est un mal plus vaste , plus irréparable (que l’intérêt de l’art nous absolve de cette dure parole), que la vie misérable d’un Gorrége, que la mort prématurée d’un Raphaël, que le sac de Rome, la peste de Florence, et les brutalités de quelques hommes ineptes auxquels le hasard a donné la puissance. Vous avez prétendu, Vasari, qu’un homme ignorant détruit parfois plus en un jour qu’un homme sage ne construit en cent ans ; que vous semblerait-il aujourd’hui, où l’ignorance est partout et la sagesse nulle part? Il en est cependant ainsi. Dans votre Italie, dans notre France, la pauvreté de nos œuvres en dépose. Le vulgaire, qui ne veut point faire

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ces durs aveux , est réduit à déprécier les œuvres immortelles dont il a perdu l’intelligence; mais nos hommes les plus forts, qui sont seuls à en garder quelques étincelles, n’en doutent pas dans leurs consciences. La vénération du passé, que les vrais amis de l’art professent , est tout ce qui nous reste.

C’est assez , nous le voulons croire , si le temps de réagir est venu, et si l’on réagit avec connaissance. Comment s’y prendra-t-on toutefois? par quels moyens cette réaction bienfaisante viendra-t-elle purifier le champ de l’art de toutes les influences mauvaises qui l’étiolent , et débarrasser sa carrière de toutes les embûches qui l’entravent? On ne peut se promettre le succès dans cette œuvre longtemps délaissée, et dont chaque jour de négligence accroît les fatigues nécessaires, qu’en unissant les consciences et les efforts vers un but commun. Comment unirat-on ces consciences et ces efforts? En décrivant courageusement toutes les dissidences qui séparent et isolent les amis de l’art, afin qu’ils en voient mieux les résultats funestes ; car ce n’est pas sur un terrain vague et mouvant que l’unanimité peut s’assurer; ce n’est pas davantage vers un but étroit et partie que l’universalité peut tendre.

Et d’abord , sans nous perdre dans des sommités qui ne nous sont point accessibles , sans aller chercher des analogies dont l’examen nous écraserait , en laissant à d’autres cette haute mission et ce travail héroïque, voyons quelles sont les causes de dépérissement, de décadence, les plus immédiates, les plus visibles , et sur lesquelles les artistes et les amis

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de l’art peuvent plus facilement s’ entendre et opérer?

Au premier rang, au rang royal, il faut placer les erreurs de l’opinion publique; car l’histoire de l’art nous le montre , et c’est là un de ses enseignements fondamentaux : l’opinion publique peut seule soutenir et féconder les hautes tendances des artistes. Les plus grands hommes de notre tradition, les Appelles et les Phidias, les Michel -Ange et les Raphaël , ont trouvé chez elle leur principale force ; les exceptions à cette règle la confirment. A tous les degrés de l’échelle et pour toutes les organisations, point de développement assuré, si ce développement se cherche à contre-sens de l’opinion.

Les erreurs de l’opinion publique, dans nos affaires, s’exercent principalement sur la destination et l’objet de Fart dont elles pervertissent les saines notions. Elles poussent ou sanctionnent dans la plus fâcheuse direction le pouvoir, dont les conseils et les ressources se dépriment ou s’inutilisent. Elles troublent le sens naïf et détournent les dispositions natives dans les études premières; frappant nos arts dans les sources mêmes de la vie , et mutilant nos artistes dès leur jeunesse.

Après les erreurs de l’opinion publique viennent celles des artistes : cercle vicieux d’influences , où l’art, malgré le riche héritage des siècles et les leçons de l’expérience , tourne dans le plus délabrant vertige, comme ces chevaux usés qui, avant de tomber sous le marteau, se laissent ainsi étourdir.

Les erreurs des artistes portent surtout sur les principes de l’éducation et de la production arti-

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stiques. C’est à l’ombre des ateliers quelles font effrontément leurs ravages, et au jour des exhibitions publiques quelles les dissimulent hypocritement.

Quant à nous , passerons-nous en revue cette troupe de notions ruineuses et de préventions arrogantes, qui commence à cacher si mal, sous le double manteau de l’autorité publique et de l’autorité spéciale , ses ignorances et ses contradictions , véritables ulcères de la pensée? Jusqu’à un certain point , oui ; oui , suivant nos forces et nos convenances.

Et d’abord, commençons par le plus difficile, par ce qui touche à l’opinion publique en fait d’art.

Supposez qu’un jeune homme , libre de son avenir, consciencieux et modéré, veuille donner son existence tout entière à l’étude et à l’exercice de la peinture. Supposez encore qu’il attende de cet exercice seul ce qui doit s’attendre de toute profession. S’il a été prudent autant que désireux , sa première situation d’esprit n’a-t-elle pas été le doute ? Ne s’est-il pas, premièrement, arreté au seuil de l’art, comme au bord d’un abîme ?

S’il en était autrement, c’est qu’ alors il n’aurait pas entendu les raille voix de la presse et de l’opinion , et tout ce flux d’éloquence qui chaque année déplore plus haut l’aveuglement de l’inutile jeunesse qui encombre l’école, les ateliers et les expositions; c’est qu’ alors il n’aurait pas entendu ces incessantes mercuriales adressées avec une acrimonie égale aux hommes qui continuent les errements anciens , et à ceux qui poursuivent les données nouvelles.

<•1!^ BENEDEÏTO DA ROVEZZANO.

S’il ne les a point entendues , c’est un malheur ; car il est bon qu’un homme , dans une occurrence aussi grave et d’ailleurs unique dans la vie , se détermine avec connaissance de cause.

Il faut donc qu’il sache que , quant à l’art de la peinture considéré en lui-méme et dans ses hauteurs morales , les théories les plus contradictoires sont en présence, et que tout producteur dans notre école est contraint à marcher dans des conditions qui n’ont jamais été rencontrées dans aucune autre. Il faut qu’il sache que , de tous côtés , son futur talent est menacé par les appréciations les plus contradictoires, et que les temps ne sont plus où les mérites incontestables , aidés par les circonstances heureuses, trouvent dans l’assentiment public la récompense de leurs labeurs. Tout talent, aujourd’hui , ne peut être appuyé que par de rares suffrages, et doit traîner à sa suite le boulet des innombrables exigences auxquelles nul ne peut satisfaire. Tous les principes, tous les goûts qui ont dominé successivement les écoles d’art chez tous les peuples, sont représentés simultanément aujourd’hui chez nous, et aspirent les uns et les autres, avec le même acharnement, à despotiser notre malheureuse école. Embarras poignant et grande démarche pour le jeune peintre, que de décider auxquels il se donnera !

Sera-t-il avec ceux qui , se fondant sur le passé , anathématisent le présent et usurpent l’avenir, soit au profit de Fart grec, soit au profit de l’art italien ? Appartiendra-t-il à ceux qui, avec une égale har-

BENEDETTO DA ROVEZZANO. 25

diesse, exhumant la barbarie romaine et byzantine du moyen-âge, prétendent régénérer notre art moderne à cette source troublée par tous les germes et toutes les dissolutions d’une civilisation naissante et d’un monde vieilli ; ou bien encore à ceux qui , voulant le salir davantage au bourbier des moins lointaines décadences , et lui constituer par là une originalité plus piquante , l’excitent à tous les caprices et à toutes les corruptions du dernier siècle ?

Mais ce n’est pas tout. Ces aveugles apologistes du passé , qui tiraillent le jeune peintre au nom des traditions et des exemples contraires, ne sont pas seuls à se le disputer. Il lui faut encore se débattre avec ceux qui ont reçu le don de prophétie , et qui lui expliquent à la fois, avec un ascendant égal, chacun un avenir de sa façon. Les uns promettent à l’art plus de profondeur et plus d’intimité ; ils lui prescrivent l’ombre et le silence : l’avenir en fera un joyau précieux qu’on dérobera aux profanes regards. L’art, au contraire, disent les autres, est un levier puissant qui doit ébranler les masses populaires, les instruire et les moraliser : l’avenir le promènera dans le monde comme un étendard.

Voilà, jeune homme, en sommaire ce que pensent de l’art ceux qui jugent l’artiste. Dans ces systèmes différents , nécessité , dit - on , de choisir : choisissez; mais n’oubliez pas que chacun de ces conseillers, dans sa prévoyance paternelle, a voulu vous garantir contre vos instincts en révolte et vos propres faiblesses, en vous infligeant une vie et des mœurs singulières appropriées à son idée. Pour les

26 BENEDETTO DA ROVEZZANO.

uns, il convient qu’un artiste connaisse les saintes extases de la réclusion monacale , et se soumette à l’existence tranquille et pure du bienheureux Fiesole , du frère Barthélemi , et de cette troupe sainte des peintres de Sienne et del’Ombrie. Pour les autres, les allures de Salvator, le grand saltimbanque de la peinture , sont de rigueur. Autant donc que les mœurs contemporaines et la police actuelle le facilitent , baladez et courez les aventures. En effet, n’estil pas nécessaire de commenter ses œuvres par sa vie, et, sans cette montre, comment voudriez-vous qu’on crût à la sérénité ou à la vigueur de votre œuvre?

Ici nous parlons sérieusement, et notre expérience des hommes, qu’un long contact déjà nous a permis d’examiner, nous assure que nous avons mis , dans l’intérêt de la jeunesse et de Fart , le doigt sur une plaie vive, sur une plaie honteuse dans notre école. Eh ! mon Dieu ! ne tombe-t-il pas sous le sens que, la tournure d’esprit d’une époque se reflétant dans sa littérature , ces manifestations si diverses et si entraînantes des gens lettrés influent sur une jeunesse essentiellement impressionnable, et qu’exaltent encore et leurs livres et son ignorance ordinaire? S’il est reconnu qu’au lieu d’indiquer les vraies difficultés et les vraies jouissances de l’art , c’est maintenant une fureur dans l’orgie littéraire d’échafauder les plus bizarres théories , de faire étinceler les plus monstrueux paradoxes, que voulez-vous qu’il en arrive ? En faussant les intelligences, on pervertit les âmes; en dépravant l’homme, on égare l’artiste.

BENEDETTO DA ROVEZZANO. 27

Combien n’en avons-nous pas rencontré de ces natures si bien disposées encore pour notre art , natures à forts instincts et à faibles caractères, qui ont abouti au suicide moral, y marchant aux sons enivrants des amplifications littéraires ! Il y en a , souffreteux enfants échappés par leur génie des derniers rangs des familles ouvrières , qui , peu contents de gagner avec leur talent heureux de quoi sustenter dix familles , l’ont gâché en le monnayant, poursuivis qu’ils étaient par le cortège de tous les besoins factices. On avait fait réver à ceux-là les somptuosités royales de l’Espagnolet et de Vandyck. Il y en a qui désertent leurs ateliers pour s’immiscer dans les intrigues, parce que Rubens a été ambassadeur et que Raphaël eût été cardinal. Il y en a qui les ferment, parce que Michel-Ange ne voyait personne et ne fréquentait que son talent et son orgueil. Il y en a qui boivent , comme buvait Mabuse. lî n’est pas jusqu’à la légende apocryphe de Rembrandt , qui n’ait fait des avares.

Maintenant, si, pour ne point sortir de notre cadre, nous avons groupé par grandes masses les plus notables dissidences de l’opinion publique en fait d’art, et si, pour en mieux faire sentir les funestes influences , notre supposition a jeté à travers un jeune homme sans expérience, croit-on que l’homme fait, que l’artiste éprouvé ait moins à essuyer et à souffrir? Il s’en faut de beaucoup !

Chacun des systèmes qui se partagent l’opinion, non content "d’appeler à soi par les plus captieuses sollicitations la jeunesse hésitante de l’artiste, pour-

28 BENEDETTO DA ROVEZZANO.

suit avec acharnement, et par les plus injustes appréciations, la conviction de sa virilité. L’artiste vit en présence de toutes les religions en. fait d’art , et toutes les religions sont pour lui intolérantes et persécutrices.

cc Si les différents systèmes , si les différents goûts ce de chacun des critiques qui se disputent l’opinion « publique, depuis les fanatiques de la peinture (( chinoise jusqu’à ceux de la peinture espagnole , « consentaient seulement à permettre qu’on essayât « de les contenter tour à tour et non pas à la fois , c( j’y travaillerais, nous disait quelqu’un, et j’acquer- « rais probablement ainsi une réputation incon- « testée. Mais, comme ils sont trop jaloux l’un de (( l’autre pour le permettre, que voulez- vous qu’on « fasse ? »

Fallait-il répondre à cet homme, le plus fort peutêtre des artistes de ce temps , d’essayer à les contenter tous ensemble dans une seule et même œuvre ?

Qu’on nous en croie , tous ces systèmes , s’irritant l’un l’autre de leur présence, sont un grand mal. L’histoire des belles époques n’offre rien de pareil ; à cause de tous ces systèmes aucun artiste ne peut plus devenir populaire , aucun talent ne peut plus échapper à l’insulte. La gloire ne sait plus où se saisir et comment se mériter; nous travaillons dans le vide. Ces scandales de la critique annulent le public. Le sentiment public tombe à l’état moléculaire, et l’on veut que l’art se garde entier!

Et puis, pour tout dire, ces scandales blasent le public et fatiguent l’artiste. Ils les dépravent tous deux

BENEDETTO DA ROVEZZANO. 29

également , et l’un par l’aùtre : le public par la satiété , et l’artiste par la peur.

Le public troque , pour les satisfactions creuses de la subtilité à laquelle il s’habitue, les impressions vives et généreuses du sentiment dont il s’écarte : mauvais marché. L’artiste énervé remplace l’inspiration par la complaisance, et tombe honteusement par la crainte dans toutes ces erreurs que l’audace n’eût pas commises ou eût fait oublier.

Le lien de sympathie qui doit unir l’artiste au public devient une lourde chaîne pour tous deux. Le public tremble d’avoir mauvais goût, de se laisser engouer niaisement, de paraître peu connaisseur; l’artiste marche gauchement à force de prudence , craint de déchirer son pied aux épines du chemin , rêve sans cesse et parle bas dans son œuvre pour ne pas éveiller la critique. Il s’occupe surtout à comparer la manière dont il s’y prend à celle qu’emploie son voisin plus heureux et mieux habitué. Ce calcul est si simple , cette idée est si naturelle : Cf Ce qui lui a réussi beaucoup me réussira tou- (f jours un peu! » Alors il emprunte son mouvement, sa forme, sa couleur, sa pensée même; immense avantage résultant de la comparaison ! L’ouvrier n’a plus foi dans ses muscles , le poète dans son génie ; fainéant avili , sans conscience , sans caractère , il mendie sa part d’admiration , et la critique, qui n’aime pas infiniment les hommes fiers, la lui donne de préférence. — Ainsi s’évanouit et disparaît, par la complaisance de l’un et l’exigence de l’autre , la faculté de produire et celle de sentir.

30 BENEDETTO DA ROVEZZANO.

et le charme partagé qui résulte de toutes deux ; ainsi éclot, à la chaleur d’une admiration sans intelligence , une perfection factice , résultat moyen qui n’offense personne, qui n’a pas de valeur par la présence des qualités, mais par l’absence des défauts; résultat que les douaniers de la critique ne peuvent jamais saisir, et qui se reproduira tous les ans jusqu’à ce qu’on arrive enfin à l’innocence de la toile blanche , où la critique pourra reconnaître toute la pureté , toute la sagesse , tout l’équilibre qu’elle recommande au nom de l’éternelle raison , et par les considérations les plus nouvelles et les argumentations les plus contradictoires.

Arrêtons là , pour le reprendre bientôt , le triste examen des influences qui contrarient la marche de l’art et compromettent sa prospérité. La sollicitude la plus désintéressée a été notre seul mobile , qu’on le veuille croire. Ce sentiment, naturel à tout homme qui aime les arts, a pu sans doute nous passionner, sans que la malveillance ait le droit d’en charger les proportions légitimes pour défigurer le sens de nos considérations : si elle y parvenait, nous n’aurions pas été compris. Il y a des questions tellement délicates, qu’il ne suffit pas de les traiter clairement pour toujours être entendu. Nous aurions échoué complètement dans notre essai, si , de nos paroles loyales , on tirait cette conséquence détournée, que nous avons nié à la théorie ses enseignements, à la critique ses services, à la presse ses sympathies. Ici nous avons signalé sans crainte leurs écarts, nous reconnaîtrons ailleurs leurs bienfaits; nous

BENEDETTO DA ROVEZZANO. 31

avons la conviction d’être dans le vrai. A tous les indices auxquels nous comptons le faire reconnaître, nous en ajouterons un encore, le plus concluant peut-être de tous , celui d’avoir su nous préserver des mauvais conseils de l’ingratitude.

NOTES

(1) Voyez le P. Richa, tom. VI, p. 77 et 78, et le Migliore,p. 63.

(2) Voici les vers de l’Arioste auxquels Vasari fait allusion :

Il giusto Dio , quando i peccati nostri Han di remission passato il segno,

Acciô che la giustizia sua dimostri Eguale alla pietà, spesso dà regno A tiranni atrocissimi ed a mostri,

E dà lor forza e di mal far ingegno.

ET TIMOTEO D’ÜRBIN,

Après la vie du sculpteur Benedetto da Rovezzano, je dois écrire celle de deux excellents peintres , Vincenzio de San-Gimignano et Timoteo d’ürbin. Je commencerai par Yincenzio dont le portrait est cicontre , puis je m’occuperai immédiatement de Timoteo , ces deux artistes ayant été, presque dans le même temps, élèves et amis de Raphaël.

Par la protection du gracieux Raphaël d’Urbin , Vincenzio obtint avec plusieurs autres peintres, dans la loge vaticane , des travaux dont il s’acquitta de façon à s’attirer les louanges générales , et à mériter d’être chargé d’exécuter en clair-obscur, dans le Borgo , vis-à-vis du palais de Messer Gio. Battista dair Aquila, Apollon entouré des neuf Muses audessus de quelques lions de la plus grande beauté.

Vincenzio avait une manière très-soignée ; son coloris était harmonieux et le caractère de ses ligures extrêmement agréable. En somme , il s’efforça toujours d’imiter son maître Raphaël, comme le prouve la façade de la maison construite au Borgo , en face

du palais du cardinal d’Aiicona par Messer Gio. Antonio Battifero d’Urbin. Cette façade représente, par allusion au nom de famille des Battiferi, les Cyclopes forgeant les foudres de Jupiter, et d’un autre côté Vulcain fabriquant les flèches de Cupidon. Ces fresques et plusieurs autres furent peintes par Vincenzio d’après des dessins que Messer Gia. Antonio Battifero devait à Raphaël , dont l’amitié lui avait déjà valu de nombreux bénéfices et de grosses pensions à la cour du pape.

Vincenzio peignit ensuite, sur une façade de la place de San-Luigi-de'-Francesi à Borne, une multitude de sujets , parmi lesquels on distingue la Mort de César, le Triomphe de la Justice, et un Combat de cavalerie. Près du toit , entre les fenêtres , il plaça quelques Vertus d’une exécution parfaite.

Les Mages guidés par l’étoile, qui se voient sur la façade des Epifani , derrière la Curia-di-Pompeo et près du Campo-di-Fiore , sont également de Vincenzio (i). Il contribua encore par une infinité d’autres travaux à l’embellissement de Rome , dont le climat a toujours exercé une si merveilleuse influence sur les productions du génie. Cette remarque ne semblera point ridicule, si l’on songe que l’expérience a démontré que souvent le meme homme subit dans son talent des variations extraordinaires, en mieux ou en pire, suivant les lieux où il est appelé à travailler.

Vincenzio était en très-haut crédit à Rome lorsque, l’an IÔ27, la ruine et le saccage de cette malheureuse ville, jadis maîtresse des nations, le con-

traignirent à retourner à San-Gimignano sa patrie. Là, privé de l’air vivifiant et inspirateur de Rome, il sentit diminuer son amour de l’art, et, dans son abattement, il ne fit plus que des ouvrages sur lesquels je me tairai, afin de ne pas ternir la renommée qu’il avait d’ailleurs justement acquise. Il me suffit que l’on voie clairement combien les violences de la guerre sont contraires à l’épanouissement du génie. Un compagnon de Vincenzio , appelé Schizzone, nous en offre encore un exemple. Ge peintre avait exécuté au Borgo , au Campo-Santo de Rome et à San to-Stefano-degl’-lndiani, plusieurs morceaux fort estimés, lorsque la méchanceté de la soldatesque le força de renoncer à son art, et bientôt après lui fit perdre la vie. Vincenzio mourut à San-Gimignano , accablé d’une tristesse qu’il n’avait pu chasser depuis son départ de Rome.

Timoteo naquit à Urbin , de Bartoîommeo délia Vite , honorable citoyen , et de Calliope , fille de Maestro Antonio Alberto, de Ferrare, très-bon peintre dans son temps, comme le prouvent les ouvrages qu’il a laissés à Urbin et ailleurs.

Bien jeune encore , ïimoteo perdit son père , et resta sous la direction de sa mère Calliope, dont le nom était d’un bon et heureux augure; car Calliope est une des neuf muses, et la peinture et la poésie ont une grande conformité entre elles. Timoteo , élevé avec soin par sa prudente m.ère , qui le dirigea vers l’étude du dessin, eut le bonheur de paraître au moment où florissait le divin Raphaël Sanzio. Il apprenait l’état d’orfévre, lorsque Messer Fier-

ET ÏIMOTEO D’URBIN. 35

Antonio, son frère aîné, voulant le pousser dans cet art pour lequel il paraissait avoir un goût naturel , l’appela à Bologne où lui-méme étudiait. Timoteo habita longtemps cette noble ville. Il y fut libéralement hébergé par le magnifique Messer Francesco Gombruti , et il y vécut constamment avec des gens de mérite qui surent bientôt apprécier ses qualités.

Au bout de peu de mois, quelques portraits d’amis, qu’il peignit avec un rare succès, montrèrent qu’il avait plus de dispositions pour la peinture que pour l’orfèvrerie. Son frère , afin de seconder son génie, l’engagea alors à quitter la lime et le ciseau et à se livrer entièrement à l’étude du dessin. Timoteo reçut ce conseil avec une joie extrême, et commença aussitôt à copier tous les meilleurs ouvrages de la ville. Il se lia étroitement avec les peintres, et fit chaque jour des progrès d’autant plus merveilleux, qu’il apprenait facilement les choses les plus difficiles sans être dirigé particulièrement par un maître. Amoureux de son art, dont il avait surpris de nombreux secrets en voyant parfois travailler quelques peintres médiocres, il se mit hardiment à peindre, guidé surtout par la nature. Il prit une manière infiniment gracieuse et très-semblable à celle de Raphaël , son compatriote , bien qu’il n’eût vu à Bologne que peu de productions de la main de ce nouvel Appelles. Après divers essais heureux sur panneaux et sur muraille, Timoteo, voyant que tout lui réussissait à souhait, aborda les parties les plus ardues de l’art avec tant de courage, qu’il ne tarda pas à se trouver entouré de l’estime

universelle , et aussi solidement ancré que qui que ce fût.

A râge de vingt-six ans il retourna dans sa patrie , où, durant un séjour de quelques mois, il donna d’excellentes preuves de son savoir. En effet, il y peignit dans la cathédrale le premier tableau de la Madone, qui renferme, outre la Vierge, saint Crescenzio , saint Vitale, et un petit ange assis à terre et jouant de la viole avec une grâce vraiment divine. Vincenzio exécuta ensuite, dans l’église de la Trinità , un autre tableau pour le maître-autel , à gauche duquel il fit de plus une sainte Apolline.

Ces ouvrages et d’autres que nous ne mentionnerons pas ayant porté au loin le nom de Timoleo , Eaphaël appela avec instances notre artiste à Rome, où il l’accueillit avec cette ineffable gracieuseté qui le distinguait à un si haut point. Vincenzio avait à peine passé une année auprès de Raphaël, que déjà il avait grandement augmenté non- seulement son talent , mais encore sa fortune ; car à cette époque il envoya chez lui de bonnes sommes d’argent. Il travailla avec le maître dans l’église de la Face, et il y peignit de sa main et de son invention les admirables Sibylles qui occupent les lunettes à droite. Ce fait, affirmé par maintes personnes qui se souviennent d’avoir vu Vincenzio à l’œuvre, est encore prouvé par les cartons que possèdent ses héritiers. Il fit pareillement ensuite , pour l’oratoire de Santa-Caterina de Sienne, le catafalque de la sainte titulaire et tout ce qui l’entoure. Bien que quelques Siennois, trop épris de leur pays, s’obsti-

nent à attribuer cette magnifique page à l’un de leurs concitoyens , il est facile de reconnaître quelle appartient à Vincenzio, tant à cause de la grâce et de la suavité du coloris , qu’en raison de divers souvenirs qu’il laissa dans cette noble école d’excellents peintres.

Timoteo vivait honorablement à Rome ; mais il ne put, comme tant d’autres, rester éloigné de sa patrie , où le rappelaient ses amis et sa vieille mère. Il partit donc au grand déplaisir de Raphaël qui l’aimait beaucoup. Peu de temps après , cédant aux conseils de ses intimes, il prit une femme à Urbin. Les charmes de la ville natale et de la paternité furent assez puissants pour le déterminer à renoncer aux voyages , malgré les prières de Raphaël qui réclamait sa présence à Rome , comme le confirment quelques lettres de ce grand maître.

Timoteo ne laissa pas cependant d’exécuter de nombreux travaux à Urbin et dans les villes environnantes. A Forli, il peignit une chapelle avec Girolamo Genga , son ami et son compatriote ; puis il fit seul deux tableaux , dont l’un fut envoyé à Città-di-Castello et l’autre àCagli. Il exécuta encore, à Castel-Durante , quelques fresques qui, comme ses autres productions, témoignent de son habileté dans la figure , dans le paysage, et , en un mot, dans toutes les parties de la peinture. A Urbin, il décora dans la cathédrale, à la prière de l’évéque Arrivabene, de Mantoue, la chapelle de San-Martino, en compagnie du Genga ; mais le tableau de l’autel et le milieu de la chapelle sont entièrement de sa main.

Dans la même église, il laissa une Madeleine dont le visage divin exprime l’amour qu’elle portait à son maître; les cheveux de la sainte descendent jusqu’à terre, et sont rendus avec tant de vérité qu’ils semblent agités par le vent. A Sant’-Agata, il y a de notre artiste un autre tableau avec de très-bonnes figures. A San-Bernardino , hors de la ville, il fit cette Annonciation si admirée qui est à droite de l’autel des Bonaventuri , gentilshommes d’Urbin. La Vierge , debout et les mains jointes , lève les yeux au ciel ; un ange lui montre , au milieu d’un cercle lumineux , un petit enfant qui, un pied posé sur le Saint-Esprit en forme de colombe , donne la bénédiction d’une main, tandis que de l’autre il tient un globe, emblème du monde. A droite de la Vierge se tient saint Jean-Baptiste, vêtu d’une peau de chameau déchirée , et à gauche un saint Sébastien entièrement nu et attaché à un arbre. Ce personnage est exécuté avec un tel soin , qu’il ne saurait avoir plus de relief ni être plus beau.

Les illustrissimes ducs d’Urbin ont, de la main de Vincenzio , un Apollon et deux Muses à moitié nues, dans un étudiole secret. Pour les mêmes princes , notre artiste fit plusieurs tableaux et divers ornements de chambre d’une rare perfection. Il représenta ensuite avec le Genga, sur des caparaçons de chevaux qui furent envoyés au roi de France, des animaux d’une telle beauté, qu’on les croirait doués de vie et de mouvement. Enfin il exécuta quelques arcs de triomphe , semblables à ceux des anciens , lorsque l’illustrissime duchesse Leonora vint trou-

ET TIMOTEO D’ÜRBIN. 39

ver son mari , le duc Francesco-Maria. Ces ouvrages plurent infiniment à ce seigneur et à sa cour : aussi , pour récompenser leur auteur, la famille ducale lui paya-t-elle, pendant nombre d’années, une honorable pension.

Timoteo était bon dessinateur, mais encore meilleur coloriste. Ses ouvrages ne pourraient être ni plus finis ni plus soignés. Il était adroit de sa personne, et d’un caractère fort gai. Sa conversation abondait en saillies vives et facétieuses. Il jouait de toutes sortes d’instruments , et surtout de la lyre , dont il se servait pour accompagner les chants qu’il improvisait avec une facilité extraordinaire.

Il mourut l’an i524 de notre salut, à l’âge de cinquante-quatre ans. Sa patrie resta riche de son nom et de ses vertus autant qu’affligée de sa perte.

Plusieurs tableaux inachevés qu’il laissa à Urbin, et qui furent terminés par d’autres peintres, montrent quels furent sa valeur et son mérite.

Nous conservons dans notre recueil quelques dessins de Timoteo , que nous tenons de son fils, le trèsnoble et vertueux Messer Giovanni-Maria. Ces précieux morceaux se composent d’un Noli me tangere, d’un saint Jean Evangéliste dormant tandis que le Christ prie dans le jardin des Oliviers , et d’un croquis à la plume du portrait du magnifique Julien de Médicis , fait par Timoteo lorsque ce seigneur se trouvait à la cour d’Urbin.

Nous avons pris l’engagement de faire ressortir la supériorité de l’éducation qu’on recevait dans l’atelier des maîtres anciens , sur celle qu’on peut rencontrer dans l’atelier des maîtres modernes; ce serait chose facile assurément, à propos des deux élèves aimés de Raphaël et employés par lui dans ses grands travaux. Nous nous en abstenons cependant, parce qu’avant de s’occuper des différents modes d’enseignement par lesquelles aptitudes de l’artiste sont développées ou comprimées, il nous paraît de toute nécessité de faire pressentir au moins quelque chose sur ces aptitudes en elles-mêmes. D’ailleurs , après cette introduction indispensable, nous retrouverons encore , et bientôt, d’autres élèves , d’autres collaborateurs du peintre d’Urbin.

Dans leurs livres , les théoriciens de l’art édifient de toutes pièces un type idéal d’artiste. Alais l’histoire de l’art ne nous offre jamais en action cet être fantastique. Au contraire, les monuments nous font voir que l’estime des hommes a accepté les résultats des organisations les plus opposées.

Si, ces livres à la main et pour s’y conformer, quelque divinateur se promenait de par le monde cherchant les élus de la peinture, il n’en trouverait pas.

Ce n’est pas assez pour la plupart des tireurs d’horoscopes, qui cherchent délibérément à ébranler les convictions les plus fortes, de remarquer dans le sujet soumis à leur contrôle les plus brillantes facultés et Torganisation morale la plus heureuse. Tout cela, si rare que ce soit, est encore peu de

chose pour ces hommes exigeants qui sont si communs. Il leur faudrait, en outre, des garanties de précision , de facilité , de goût , de patience , de réflexion et d’imagination, promettant des œuvres complètes; le tout probablement pour bannir des arts la médiocrité , que ces hommes supérieurs voudraient n’y pas voir tolérer. Le vrai est, qu’en bien d’autres choses , les plus flatteuses places pour les hommes médiocres ne manquent pas , et qu’ainsi cette proscription n’est, au fond , qu’une hospitalité jalouse. Aussi rien de plus touchant que de voir les efforts de ces conseillers , auxquels rien ne coûte et que rien n’arréte , lorsqu’ils bâtissent à l’art un piédestal si élevé , que le plus monstrueux orgueil pourrait seulement espérer y atteindre.

Ce n’est pas , d’ailleurs, qu’on ne verrait avec joie les artistes se multiplier et l’art se populariser. Au besoin on aidera et on applaudira à ce mouvement, qui redonnerait aux arts leur glorieuse importance. Les grands travaux du siècle de Léon X siéraient à une époque comme la notre. Mais, malgré tout cela, ou plutôt à cause de tout cela même, point de raisons, point de prétextes pour se faire artiste sans la condition expresse d’avoir de son état au moins la vocation.

Grosse banalité qui répond si péremptoirement à cette question incessante : — Si l’art s’en va ?

Donc la vocation est la condition sine quâ non pour embrasser la carrière de l’art. L’intelligence qui, sans ce don magique, osera aborder le vaste champ de l’art , s’y verra , comme une plante stérile

ou parasite, sécher, ou étouffer, qui pis est, le bon grain prêt à germer. Dans cet immense concert, qui module la beauté sur tous les accents, elle ne sera qu’une note inutile ou discordante qu’il importera de supprimer.

Cela va bien ; mais dans quel non-sens ces grands discoureurs s’évertuent-ils, s’il est constant que dans les arts personne encore n’a pu définir et caractériser la vocation ? Car, si nous avons bien lu nos auteurs sur ce chapitre, on s’est borné jusqu’à ce jour à paraphraser la boutade du grand Léonard. Un tel homme avait bien le droit de fournir substance à de gros traités par une seule parole ; il avait bien le droit de se permettre de la lâcher rude et dédaigneuse, et ce n’est pas, certes, à lui que nous nous en prendrons. Le peintre doit être universel! A notre connaissance, Vitruve en a dit autant de l’architecte, Hippocrate du médecin , Qnintilien de l’orateur ; et si notre littérature était plus vaste , nous citerions facilement qui l’a dit encore du philosophe et de l’administrateur, du générai et du légiste, du poète et de l’astronome , du chimiste et du géographe , et de tant d’autres.

Que d’hommes universels à trouver, mon Dieu ! Heureusement que, les désirant toujours, d’ordinaire on s’en prive. Déjà même , pour moins s’apercevoir de leur absence, on coupe et recoupe judicieusement tous les univers de la science humaine en spécialités si petites, que le premier venu, bientôt , pourra les remplir et s’y trouver à l’étroit.

En dehors de l’universalité que demandait Léo-

ET TÏMOTEO D’URBIN. 43

nard, qu’on demande encore, tant les vieilles coutumes sont difficiles à extirper, mais qui n’est plus, soyez-en sûr, qu’une vaine formalité, la vocation reste à définir. C’est un beau thème : nous le recommandons aux professeurs d’esthétique. La question pourrait se mettre au concours.

Espérons qu’après avoir statué sur la vocation , ces hommes savants ne s’arrêteront pas en aussi beau chemin. Quand la vocation sera découverte et constatée, il sera si facile d’établir une direction dans laquelle devront marcher logiquement les sujets qui en seront doués! Voilà donc notre thème qui grandit ; c’est toute une organisation ! Il est à croire qu’avant peu notre Institut serait à la tète de ce mouvement organisateur!

Quant à nous, qui ne sommes nullement préparés à concourir, qui ne sommes pas en position de législater, et qui d’ailleurs péchons par le manque de confiance pour le corps sous l’autorité duquel une si grande révolution pourrait seulement s’accomplir, nous osons demander pourquoi on ne serait pas plus large?

Pourquoi s’obstiner à ne pas reconnaître à toutes les intelligences le droit, et à toutes les facultés l’aptitude de se développer, à leurs risques et périls , en s’appliquant à l’art, comme à la science, comme à l’industrie, chacune selon son intensité, son élévation et sa conscience? Chaque organisation ne se classet-elle pas à son rang dans les monuments de notre art , depuis les audacieuses abstractions de Michel- Ange jusqu’aux humbles imitations de Gérard Doav?

kl VINGENZIO DE SAN-GIMIGNANO

Si une même vocation était indispensable, à coup sûr elle pousserait au même but. Or, voici deux hommes qui, évidemment, ont été grands peintres tous deux. Il doit y avoir entre eux une certaine parité ; ils doivent se toucher par quelques points. En effet , cela est. Certes , l’un et l’autre se courbaient sur leur tâche avec un égal courage. L’œuvre de chacun est un perpétuel sacrifice. Ici , comme là , même travail acharné, même lutte avec des difficultés d’un ordre différent , même triomphe dans une sphère opposée. Mais si l’amour de chacun d’eux pour sa chose a été égal , si leur constance a été pareille, est-ce une raison de rassembler, dans une même famille de facultés , des tendances si distinctes , si opposées ? Si vous n’avouez pas que vous avez méconnu la différence de leur aptitude à cause des merveilles de leur volonté , on ne peut plus vous comprendre.

A franchement parler, vous n’avez rien dit.

La volonté est la seule aptitude humaine, si ce mot convient, qui puisse tenir réunies, dans une telle accolade, des organisations d’ailleurs si contraires.

La volonté est un trait de caractère commun à tous les hommes qui ont fortement agi dans toutes les directions; laissons -lui son efficacité générale, et n’en faisons pas la marque d’une disposition spéciale.

Toute organisation qui se sent attirée par l’art doit se livrer à lui avec confiance; l’art lui trouvera sa place. De Michel-Ange à Gérard Dow^, les emplois pour lesquels il recrute sont nombreux, et la dis-

tance qui existe entre ces deux hommes ne suffit pas encore à faire mesurer exactement la multitude de ses besoins.

L’uniformité dans l’art, loin de favoriser les natures supérieures, ne pourrait jamais s’établir qu’au profit de la médiocrité. D’ailleurs, l’uniformité dans les manifestations de l’art est une chose aussi antihumaine qu’une vocation unique le serait pour les artistes, qu’une sorte de jouissance unique pour la foule qui s’amuse de leurs ouvrages ; car, on l’oublie trop souvent, vis-à-vis des productions élaborées par une infinité d’organisations diverses, se déroule irrésistiblement l’immense série des instincts et des besoins auxquels doit répondre l’art. Comment donc, en présence de l’infinie variété des goûts et des désirs, comment s’y prendrait-on pour limiter la nature et la portée des travailleurs qui s’y adressent et les contentent ? L’influence de l’art sur les sociétés ne peut évidemment s’exercer qu’en raison directe du nombre des besoins auxquels il satisfait. Admettra-t-on que de prime abord l’intelligence humaine puisse se complaire dans l’intimité des chefs-d’œuvre de l’art, que le cœur puisse les sentir, l’esprit les apprécier? Niera- t-on l’utilité, la nécessité d’une initiation progressive pour conduire graduellement à aimer et à comprendre les maîtres? Où seront les éléments les plus naturels de cette initiation , si ce n’est dans l’immense échelle des talents inférieurs, par qui l’intelligence la plus étrangère à l’art trouvera satisfaits tout d’abord les instincts les plus élémentaires que possède chaque nature ?

Si vous appelez ^ comme vous devez le faire , et comme dans les plus beaux temps on l’a fait, toutes les classes et toutes les intelligences à étancher leur soif à la coupe de l’art, n’est-il pas rigoureusement démontré par là que vous devez accepter toutes les gradations du talent? L’art, regardez-y bien, est donc un vaste champ où se doivent produire incessamment les œuvres les plus inégales , des plus simples aux plus compliquées , des plus particulières aux plus générales, des plus vulgaires aux plus exceptionnelles. Dans la constitution complète l’art est comme un arbre immense : les génies dont la tradition s’empare, pour en perpétuer sans cesse le souvenir et l’enseignement, augmentent le tronc séculaire de cet arbre. Les œuvres passagères succèdent aux œuvres mortes, comme les feuilles vertes aux feuilles jaunissantes. Produits d’un jour, en un jour disparus ; germes mal disposés pour vivre , principes incomplets, données imparfaites, inextricables détritus accumulés au pied du colosse , et fermentant sur ses racines ; fermentation plus ou moins nauséabonde , mais où tout se transforme et où rien ne se perd.

Ce n’est donc nullement ménager l’art que de vouloir distinguer, comme on dit, les artistes parmi la multitude des intelligences; puis de pousser ces quelques élus dans une voie choisie aussi entre mille, et proclamée fastueusement la seule bonne, au nom d’une vaine logique et d’une mesquine esthétique.

Il faudrait alors de ce champ ouvert, aussi grand

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que le monde , faire un stade étroit aux murs tristes et nus; puis à son extrémité indiquer ce but que nul jusqu’ici n’a jamais touché, quoi qu’on ait dit. Et dans cette voie stérile qui se déroberait sous les pas , il faudrait exciter sous le fouet d’une discipline exclusive le troupeau servile des talents élus.

Inconcevables tentatives ! principalement dans un temps où l’on veut la liberté partout ; où le mouvement des choses a mis les hommes lesp lus bas dans les positions les plus hautes ; où tous les caprices s’avouent sans rougir; où toutes les ignorances se prononcent sans balbutier.

Heureusement que , malgré toutes les blessures et tous les défauts , Fart sur lequel on se croit permis tous les essais n’est point un agonisant abandonné de Dieu , s’il l’est de ses médecins. Sa constitution vaut encore celle des choses le plus évidemment destinées à vivre, et sur lesquelles les infatuations de l’opinion ne sont pas encore arrivées à s’attribuer une puissance souveraine. Heureusement encore que des voix plus fortes et mieux entendues que la notre sauront dire que ce n’est point avec la verge du brutal commandement qu’on peut ainsi discipliner Fart, ni avec la serpe d’une vaine doctrine qu’on peut le mettre en coupe réglée. Il ne dépend de personne en particulier, quel qu’il soit, d’assigner à l’avance une forme et une saveur à des fruits. Certains de cela, nous nous bornons à dire que ce n’est ni comprendre ni résoudre la question de la vocation, que de mépriser les plus humbles tendances, en croyant mieux glorifier les plus hautes.

Choisir et exclure est une petite affaire , malgré l’importance qu’on y croit donner; l’insolence et l’ignorance qui peuvent seules convenir à une charge se font bien valoir, mais n’en sont pas plus rares pour cela; fertiliser et développer tous les instincts et toutes les facultés, c’est un tout autre point, un tout autre emploi pour lesquels il y a moins de concurrence et moins d’honneur; c’est aux vrais amis de l’art, artistes et autres, de ne point déserter ces fonctions modestes , pour lesquelles toutes lumières sont encore insuffisantes sans doute, mais où la bonne foi et la sympathie ont toujours leur utilité. Pour nous, nous ne regretterons jamais nos soins et nos peines , si nous parvenons à raffermir quelque conviction ébranlée , à réchauffer quelque ardeur refroidie.

NOTE

(1) Tous ces ouvrages ont disparu.

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