SCULPTEUR ET ARCHITECTE
Andrea était fils d’un pauvre laboureur de Monte- Sansavino, nommé Domenico Contucci, qui lui faisait garder ses troupeaux. Néanmoins , grâce à son imagination et à son génie , Andrea parvint â comprendre si bien toutes les difficultés de l’architecture et de la perspective, qu’il fut regardé comme l’homme le plus intelligent de son temps. Personne n’était capable de résoudre plus clairement que lui les questions les plus obscures : aussi les connaisseurs lui assignent-ils un rang distingué parmi les plus habiles artistes.
Andrea naquit, dit-on, l’an 1460. Dans son enfance , comme Giotto, il dessinait sur le sable et modelait en terre quelques-uns des animaux confiés à sa garde. Un jour, un citoyen florentin , que l’on assure être SimoneVespucci, alors podestat de Monte- Sansavino , remarqua cet enfant qui était occupé à dessiner ou à modeler attentivement. Il l’appela et lui demanda le nom de son père ; puis aussitôt il alla trouver Domenico qui lui permit d’emmener Andrea à Florence, pour lui faire donner une bonne
éducation. Vespucci voulait voir ce que produiraient les dispositions naturelles d’Andrea favorisées par l’étude. Il le mit chez Antonio del Pollaiuolo. Les progrès du jeune élève furent si merveilleux, qu’au bout de quelques années on put le compter parmi les bons maîtres. On voit encore dans la maison de son protecteur, près du Ponte-Vecchio , un carton où il représenta le Christ attaché à la colonne et frappé de verges. Deux admirables têtes en terre cuite, l’une de Néron , l’autre de Galba , qu’il avait copiées d’après l’antique , ornaient une cheminée de la maison de Simone; mais le Galba est aujourd’hui à Arezzo , chez Giorgio Yasari. Pendant son séjour à Florence , Andrea termina en terre cuite , pour l’église de Sant’-Agata de Monte-Sansavino, un saint Laurent, plusieurs autres saints et divers petits sujets parfaitement exécutés. 11 fit de même une Assomption de la Vierge , où il introduisit sainte Agathe , sainte Lucie et saint Romuald. Cet ouvrage fut plus tard reproduit sur verre par les délia Robbia.
Andrea composa dans sa jeunesse pour Simone Pollaiuolo , dit le Cronaca , deux chapiteaux de pilastres, qui lui acquirent une grande renommée, et furent cause qu’on lui confia l’exécution de la sacristie de Santo-Spirito. Il l’orna de douze colonnes corinthiennes qui portent une architrave , une frise et une corniche; au-dessus est une voûte à lunettes, décorée de compartiments richement sculptés. Il est vrai que les compartiments ne répondent pas au milieu ou à l’axe des colonnes. S’il en était autrement, cette sacristie aurait plus de
ANDREA DAL MONTE-SANSAVINO. 51 régularité et serait parfaite dans toutes ses parties, ce qui eût été facile à réaliser. Mais , selon ce que j’ai entendu dire par d’anciens amis d’Andrea , il combattait ce reproche en alléguant qu’on voyait la meme chose à la Ritonda ^ de Rome. Néanmoins , beaucoup d’artistes, eîparticulièrementMichel-Ange, pensent que la Ritonda est l’ouvrage de trois architectes , et qu’ainsi on doit en attribuer les défauts au manque d’unité. Certes, aujourd’hui les maîtres ne tomberaient point dans de semblables erreurs , pour s’excuser ensuite comme faisait Andrea.
Après ce travail , Andrea fut chargé par la famille des Corbinelli de construire dans la même église la chapelle del Sagramento.
Il imita dans ses bas-reliefs Donato et d’autres grands maîtres, et ne s’épargna aucune fatigue pour se faire honneur. Dans deux niches qui sont de chaque côté d’un magnifique tabernacle , il plaça saint Jacques et saint Matthieu. Ces figures ont environ une brasse de hauteur, et se recommandent par une foule de bonnes qualités.
Deux anges d’une beauté merveilleuse, et un petit Christ nu qui ne saurait être plus gracieux, complètent cet ouvrage. Plusieurs petits sujets, délicatement traités, ornent le gradin et le tabernacle ; mais, si l’on veut apprécier tout le mérite de cet habile artiste , il faut considérer l’ensemble de cette chapelle, dont l’exécution et les proportions sont telles, qu’on serait tenté de la croire taillée dans un seul
Le Panthéon.
bloc. On loue encore beaucoup un grand groupe en marbre qu’Andrea sculpta en demi-relief sur le devant de l’autel. Il jeta en bronze les grilles qui ferment la chapelle.
Le couronnement de ces grilles est en marbre, et quelques cerfs, armes ou devises des Gorbinelli , ornent les candélabres de bronze. En un mot , tous ces travaux furent conduits avec tout le soin possible , et sans avoir égard à la peine et à la fatigue.
Ces ouvrages ayant nécessairement répandu au loin la renommée d’Andrea , il fut demandé par le roi de Portugal au magnifique Laurent de Médicis, dans les jardins duquel il s’était livré à l’étude du dessin, comme nous l’avons dit ailleurs. Laurent envoya donc Andrea en Portugal, où il construisit de nombreux édifices, parmi lesquels on distingue un superbe palais flanqué de quatre tours. Une partie de ce palais fut peinte d’après les dessins et les cartons d’Andrea qui était excellent dessinateur, comme l’on peut en juger par quelques croquis que nous possédons dans notre recueil.
Pour le même prince , il sculpta en bois un autel avec quelques prophètes, et modela en terre une bataille représentant une victoire remportée sur les Maures par le roi de Portugal. Cette dernière composition devait être exécutée en marbre. Jamais Andrea n’enfanta une plus magnifique chose : les chevaux se heurtent avec rage , les soldats combattent avec furie , en un mot , on ne peut rien voir de plus terrible. Pendant son séjour en Portugal, Andrea sculpta en marbre une statue de saint Marc,
ANDREA DAL MONTE-SANSAVINO. 53 et pour plaire au roi s’occupa de travaux d’architecture bizarres et difficiles , selon l’usage du pays. J’en ai vu autrefois à Monte-Sansavino, chez ses héritiers, un livre qui est aujourd’hui , dit-on, entre les mains d’un de ses élèves. Maestro Girolamo Lombardo, qui eut à finir, comme nous le dirons, quelques ouvrages entrepris par son maître.
Après avoir passé neuf années en Portugal , Andrea désira retourner en Toscane pour voir ses parents et ses amis ; comme il avait amassé une bonne somme d’argent , il résolut de demander son congé au roi, qui le loi accorda non sans difficulté. 11 partit donc en laissant des artistes capables de mener à bonne fin les travaux qu’il n’avait pu achever.
Arrivé à Florence, l’an i5oo, il commença en marbre un Christ baptisé par saint Jean : ce groupe devait être placé au-dessus de la porte de l’église de San-Giovanni , qui est près de la Misericordia ; mais il ne le termina pas , parce qu’il fut forcé d’aller à Gênes où il fit en marbre deux figures vraiment dignes d’éloges , un Christ et une Aierge ou un saint Jean. Le groupe de Florence resta imparfait, et se trouve encore aujourd’hui dans l’œuvre de l’église de San-Giovanni (i).
Andrea fut ensuite conduit à Rome par le pape Jules II , qui lui commanda deux tombeaux de marbre pour l’église de Santa-Maria-del-Popolo. L’un de ces tombeaux était destiné au cardinal Ascanio Sforza, et l’autre au cardinal de’ Ricanati , trèsproche parent du pape. Andrea apporta une telle perfection dans ces ouvrages, qu’on ne pouvait dé-
54 ANDREA DAL MONTE-SANSAViNO.
sirer rien de mieux. On y trouve la pureté, la beauté et la grâce jointes à l’observation de toutes les règles de l’art. Il y a encore une figure de la Tempérance que l’on regarde comme une chose divine : on la prendrait pour une statue antique. Bientôt après , Andrea fit en marbre , pour l’église de Sanf-Agostino à Rome, un groupe représentant sainte Anne^ Jésus-Christ et la Vierge, qui peut compter pour un chef-d’œuvre parmi les modernes. Le visage de sainte Anne trahit une vive allégresse, la Vierge rayonne de la beauté divine qui lui est propre, et l’enfant Jésus surpasse tout ce que l’on imaginera de plus parfait et de plus gracieux. Aussi , pendant nombre d’années, on couvrit ce groupe de tant de sonnets et de pièces de vers, que les pères de ce saint lieu en remplirent un livre que je n’ai pas vu sans étonnement. La renommée d’Andrea allait toujours ainsi croissant lorsque Léon X, qui avait résolu de conduire à fin, àSanta-Maria-di-Loreto, la décoration de la chapelle de la Vierge, lui confia le soin d’achever ce qu’avait commencé Bramante. Andrea entreprit donc de traduire en marbre tous les événements qui marquèrent la vie de la Mère de Dieu. La Nativité et le Mariage de la Vierge, la Visitation, l’Annonciation, la Nativité de Jésus-Christ, l’Adoration des Mages, sont autant de chefs-d’œuvre qu’il exécuta ou fit exécuter par divers artistes, tels que Baccio Bandinelli, Raffaello da Montelupo, Francesco da San-Gallo, le Bologna et le Tribolo. Andrea ébaucha aussi lui-méme les Prophètes des niches , qui furent terminés par Girolamo Lombardo et
ANDREA DAL MONÏE-SANSAVINO. 55 d’autres sculpteurs, comme on le verra plus tard. Il surveillait en meme temps les fortifications de la ville et la construction du palais des chanoines, qui, après avoir été continuée par Antonio da San-Gallo sous Clément YII, ne put être menée à fin qu’en 1 563 par Giovanni Boccalino. Tant qu’il fut employé à Loreto, Andrea profita des quatre mois de vacances qu’on lui accordait chaque année pour aller à Monte- Sansavino se reposer au milieu de ses parents et de ses amis. Il y acheta quelques terres et y bâtit pour lui une maison très-commode, et pour les religieux de l’ordre de Saint-Augustin un couvent avec une petite chapelle. Malgré son âge avancé, il était d’une activité rare : ainsi ii donna à la confrérie de Sant’ -Antonio les dessins d’une chaire et d’une trèsbelle porte d’ordre dorique , et à Messer Pietro d’Arezzo , habile astronome, le plan d’une maison : pour Montepulciano, il modela en terre une statue du roi Porsenna, et pour un prêtre allemand de ses amis, un saint Roch grand comme nature , qui fut placé dans l’église de Batifole. Il dessina encore les escaliers de l’évêché d’Arezzo et divers ornements destinés à l’église de la Madonna-delle-Lagrime. Pendant qu’il était à sa maison de campagne , Andrea, s’étant un jour fatigué à porter des palissades , fut attaqué d’une pleurésie dont il mourut au bout de quelques jours, en iSsg. Il était âgé de soixante-huit ans : il avait trois fils et trois filles qui pleurèrent amèrement sa mort. Il y a peu de temps, un de ses fils , Muzio Camillo , écrivain de mérite , fut également enlevé à ses amis.
Andrea se distingua non-seulement par son talent, mais encore par sa prudence et sa sagesse. Il était très“lié avec les hommes de lettres et les personnages les plus célèbres de son temps. Il étudia la cosmographie et laissa à ses héritiers des dessins , un traité de perspective et une dissertation sur les mesures des anciens et sur les proportions en architecture. Il avait une taille médiocre, mais bien proportionnée , les cheveux longs et soyeux , les yeux clairs , le nez aquilin , le teint blanc et rosé.
Giroîamo Lombardo , dit Simone Cioli de Florence , et Domenico de Monte-Sansavino qui mourut peu de temps après lui, furent ses élèves, de meme que Lionardo del Tasso, Fauteur de la statue de saint Sébastien de l’église de Sant’-Ambrogio et du basrelief en marbre des religieuses de Santa-Ghiara. Jacopo Sansovino fut aussi son élève ; mais nous en reparlerons plus longuement lorsque nous arriverons à la vie de cet artiste.
Encore un Florentin ! encore un homme ! Et cependant qui sait son nom, et cependant qui connaît ses œuvres ? Mais ses œuvres et son nom , comme ceux de bien d’autres qui Font valu, en se laissant entièrement absorber dans l’unité de Fart italien, ne Font-ils point enrichie ? Mais cette unité , à laquelle tant de fortes organisations , tant de laborieuses existences ont apporté le tribut de leurs
ANDREA DAL MONTE-SANSAVINO. 57 personnalités , n’a-t-elle pas pour caractère principal cette immensité et cette élévation dans lesquelles on conçoit que tout un peuple d’hommes modestes et méritants a fonctionné avec vigueur, à côté des hommes illustres dont le nom est dans toutes les bouches et les œuvres dans toutes les mémoires ? L’art italien a milité sous des chefs puissants, et avec des soldats disciplinés et aguerris. C’est là le secret de ses grandes victoires. Si l’école italienne n’avait point été montée de telle manière qu’elle produisît en foule des travailleurs de l’ordre de celui dont nous venons de lire la vie, peut-on croire qu’elle nous aurait montré les apparitions extraordinaires devant lesquelles nous nous émerveillons ? îl en est ici comme on l’observe ailleurs : point de phénoménal capitaine sans d’héroïques armées ; point de sublimes citoyens sans un peuple robuste. En effet , l’homme, quel qu’il soit, n’est-il point toujours solidaire du milieu dans lequel il s’exerce et se développe ? Ne subit-il pas la radicale influence de ce qui l’entoure , de ce qui l’éduque , de ce qui le stimule , de ce qui le mesure et le récompense ? Or, n’est-ce pas toujours la masse en toutes choses, ou l’opinion autrement dit, qui détermine l’éducation, qui fournit l’incitation , fixe l’estime, et rétribue le prix? Les génies les plus forts , parmi ceux qui nous sont signalés dans les époques mauvaises, et chez les nations paresseuses ou engourdies , peuvent-ils être comparés à ceux qui se sont épanouis dans les plus beaux temps et chez les peuples les plus actifs? Comme ces arbres qui se rabougrissent et s’étiolent
sur un sol pauvre et à une exposition froide, n’ontils pas tous quelque chose de maladif dans leur complexion et de retenu dans leur jet? Toute force, chez nous, a besoin d’un point d’appui. Tout effort demande une assiette sûre. Que le ciel envoie à l’artiste son inspiration, nous voulons bien le croire; mais que la terre seule lui donne son énergie et sa vitalité , nous en sommes convaincus. Comme le mythologique lutteur, comme le gigantesque fils de Cybèle, dont les ressources renaissaient toutes les fois que son antagoniste lui laissait toucher du pied le sein de sa mère , le génie humain a besoin, dans ses lassitudes , de se retremper sur le sol dont son action première émane. C’est parce que ni notre nation ni quelques autres n’ont jamais eu ni pu avoir jusqu’ici d’écoles puissantes, c’est-à-dire de génération d’artistes universellement et pleinement éduquée et développée, qu’elles n’ont pas trouvé de maîtres à opposer aux maîtres de l’art grec ou de l’art italien. Quant aux résultats , dans une école faible, mal menée et ignorante, les talents supérieurs , malgré leur valeur native , ne sont que des talents médiocres , sans tenue , et incomplets. Dans une école puissante, bien conduite et savante, que pouvez-vous imaginer qu’il manque à ceux qui, entre tous, se font distinguer? Il nous faut parler clair pour qu’on nous comprenne. Que la muse de la peinture nous le pardonne ! savez-vous ce que c’est que Raphaël venant au monde dans une chétive école ? c’est Lesueur. Savez-vous ce que c’est que le Vinci? c’est Poussin; Michel- Ange? c’est le
Pugel ; Jules Romain? c’est Lebrun; Titien? c’est Reynolds; Gorrége? c’est Prud’hon , et ainsi des autres. Cela est lamentable, mais cela est vrai. C’est pourquoi ils sont bien stupides et bien étrangers à la politique de l’art , ces encourageurs, ces sustenteurs et ces éducailleurs qui croient imprimer un mouvement énergique , et faciliter une explosion brillante au génie , en constituant on ne sait quelle mesquine et arrogante oligarchie dans les arts. Parce qu’ils dédaignent et rebutent, dépriment et arrêtent les vocations secondaires (en supposant toutefois que des gens si mal inspirés soient capables encore de les discerner ) , ils aboutissent simplement à amaigrir et à débiliter les organisations supérieures. Un bien paradoxal écrivain, et qui, rien que pour ce mot sublime, aurait mérité d’être mis à la tête des arts dans notre pays, a prétendu que, les œuvres de trois ou quatre maîtres italiens une fois mises hors de compte , il ne restait plus rien pour lui en Italie. Quant à nous , qui ne savons pas aussi bien dire, mais qui prétendons certes aussi bien voir, ce n’est pas trois ou quatre maîtres que nous serions forcés de supprimer, par la pensée, pour oser comparer notre école à celle-là. Nous choisirions davantage : vingt, cinquante, cent. Et l’école italienne, ainsi décapitée dans ses sommités secondaires, nous embarrasserait fort, en présence des supériorités étiques de nos fastueuses académies de ce temps-ci, et du siècle même de notre grand roi. Nos maîtres les plus ingénieux, les plus savants, les plus exercés , non-seulement ne peuvent se rapprocher des
60 ANDREA DAL MONÏE-SANSAVINO.
maîtres italiens, mais ils n’auraient pu, tels que notre école les a faits , et tels que nos administrations les ont acceptés, pas meme les aider en subalternes, Les derniers élèves des ateliers de Raphaël et de Michel- Ange, de Véronèse et du Titien, en savaient plus ■ long , en vraie et efficace science , que tous les princes de notre école. Vous n’étes pas de notre avis ? C’est bien. Mais permettez alors que nous vous poussions davantage. Des analogies évidentes ont amené des comparaisons frappantes entre les artistes de notre école et ceux de l’école italienne. Invoquons-les , si notre thèse en a besoin, en nous gardant des personnalités fâcheuses qui sont loin de notre humeur, et en n’opérant que sur des noms qui appartiennent à l’histoire et soient en dehors des passions contemporaines. Prud’hoo est le Corrége français. C’est votre avis ? C’est le nôtre. Mais ni vous ni nous n’avons imaginé cette appellation : c’est purement le fait de l’opinion, de la tradition, dans notre école. Vous figurez-vous sans regret, sans effroi, Prud’hon chargé d’im morceau de l’Antiope, de l’Antiope qui n’est qu’un des moindres morceaux du Corrége ? Lesueur n’est-il pas aussi le Raphaël français? Le voyez-vous d’ici devant sa tâche, dans l’École d’Athènes, dans la Messe de Bolsène, et dans la Dispute du Saint-Sacrement, dans la Transfiguration? Combien d’hommes, cependant, dont vous ne savez pas les noms, y ont délibérément porté la main, â la satisfaction du divin maître , du public italien, et aujourd’hui du monde entier ! Notre Géricault , notre Puget , ces hommes hardis entre tous , chez
ANDREA DAL MONTE-SANSAVINO. 61 nous, eussent-ils osé, Fim un membre dans une figure du carton delà Guerre de Pise, ou l’autre une portion dans la statue^du Penseur ? Puget, soyez-en sûr, aussi vrai que le bloc dont il tira le Grotoniate, a tremblé sous sa main, eût senti sa main trembler sur le marbre du Moïse. Et notre ingénieux Poussin, le voyez-vous lutter d’intentions profondes et de finesses extrêmes avec le Vinci, sur le Cénacle? En présence de ces œuvres, nos hommes, et nous nous appuyons, sans les offenser certes, sur leurs propres et loyaux témoignages, nos hommes n’auraient su ni s’y prendre , ni commencer, ni continuer, ni finir. Les hommes de l’Italie avaient autour d’eux , au besoin, d’autres compagnons. Ces paroles sont dures ; mais qu’on croie quelles sont pesées, et surtout qu’elles sont pieuses. Elles sont pesées, car on verra ce qui les motive, ce qui les justifie, ce qui les explique, ce qui les exige. Elles sont pieuses, car elles tendent à la saine intelligence et à la légitime admiration des œuvres dont la sublimité décore le génie humain et assure la tradition.
NOTE
(1) Ces statues ont été terminées par Vincenzio Danti de Pérouse, et placées au-dessus de la porte principale du temple de Saii- Giovanni.
BACCIO DA MONTELUPO,
ET
SrULPTEURS.
Baccio da Montelupo exerça la sculpture avec distinction , au grand étonnement de tous ceux qui pensaient qu’un paresseux était incapable de jamais aller loin dans les arts.
Dans sa jeunesse, Baccio, égaré par les plaisirs, ne se livrait guère à l’étude , et tenait l’art en nulle ou mince estime , malgré les reproches et les instances de ses amis. Mais les années, qui apportent la sagesse, vinrent, et lui montrèrent combien il était éloigné de la bonne route. Honteux de se voir ainsi arriéré, il prit le parti de se consacrer au travail avec autant d’ardeur qu’il en avait mis jusqu’alors à l’éviter. Grâce à cette résolution, il arriva à un résultat que personne n’aurait osé attendre de lui. Par ses efforts constants et multipliés, il acquit une rare habileté, qu’il prouva en sculptant en pierre, à Florence, au coin du jardin des Pucci , deux beaux petits enfants qui supportent les armes du pape Léon X (i). Pour Pierre-François de Médicis, il fit
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BACCIO DA MONTELIIPO. 63
un Hercule, et pour la confrérie de la porte Santa- Maria, il eut à jeter en bronze un saint Jean Évangéliste. Avant d’obtenir cette commande , il eut à lutter contre plusieurs sculpteurs qui présentèrent des modèles en concurrence avec lui. Sa statue, terminée avec un soin extrême, fut placée à l’encoignure de San-Michele-in-Orto, en face de l’Ufficio. On dit que ses armatures et ses moules étaient d’une grande beauté, et l’on ajoute qu’il effectua l’opération de la fonte avec une facilité merveilleuse. Ces travaux lui valurent le renom de bon et excellent maître , et son saint Jean est aujourd’hui plus que jamais estimé par les artistes.
Baccio sculpta en outre un nombre infini de Crucifix en bois, et un, entres autres, qui se trouve audessus de la porte du chœur des religieux de San- Marco, à Florence, Tous ces Crucifix sont pleins de bonnes qualités; mais les plus parfaits sont celui des Murate de Florence et celui de San-Pietro-Maggiore. On admire encore davantage celui que les moines de Santa-Fiora-e-Luciîla placèrent au-dessus du maître-autel de leur abbaye d’Arezzo.
Lorsque le pape Léon X vint à Florence, Baccio éleva un magnifique arc de triomphe en bois et en terre , entre îe palais du podestat et l’abbaye. Il fit beaucoup d’autres choses de peu d’importance, qui sont ou perdues ou dispersées chez divers citoyens.
Baccio, ayant pris en aversion le séjour de Florence , alla à Lucques. 11 y laissa quelques ouvrages de sculpture, mais surtout d’architecture. Parmi ces derniers, nous citerons le temple, si bien entendu
U BACCIO DA MONTELUPO
et si richement orné, de San-Paulino, patron des
Lucquois.
Baccio mourut à Lucques , âgé de quatre-vingtsix ans. On lui donna une honorable sépulture à San-Paulino.
Agostino, sculpteur milanais très-estimé , fut le contemporain de Baccio. Il commença, à Santa- Maria de Milan, le tombeau de monseigneur de Foix, qui est resté imparfait. On voit encore maintenant plusieurs grandes figures terminées et quelunes ébauchées, destinées à ce monument, ainsi qu’une foule de sujets en demi-relief, de feuillages et de trophées. Agostino entreprit et acheva, à San- Francesco, le mausolée des Biraghi , composé de six statues colossales, d’un soubassement historié , et d’autres beaux ornements qui témoignent de Phabileté et du talent de ce valeureux artiste (2).
Baccio, après sa mort, laissa plusieurs fils, et entre autres Raffaello, qui s’adonna à la sculpture, et nonseulement égala son père, mais encore le surpassa de beaucoup.
Dès sa jeunesse, Raffaello travailla la terre, la cire et le bronze, et acquit la réputation d’un excellent sculpteur. Aussi Antonio da San-Gallo le mit-il au nombre des artistes qu’il appela à Loreto pour achever l’ornement de la Santa-Casa, suivant le plan d’Andrea Sansavino. Raffaello y termina complètement le Mariage de la Yierge commencé par le Sansavino , tant d’après les ébauches de ce maître que d’après sa propre inspiration. La manière dont il s’acquitta de cette tâche lui valut de justes éloges.
Michel-Ange connaissait et appréciait le mérite de Raffaello. Il Feinploya dans la sacristie neuve et la bibliothèque de San-Lorenzo, qu’il conduisait à fm par l’ordre de Clément Y il. Il le chargea de sculpter, entre autres choses, d’après le modèle que luimeme avait exécuté , l’admirable statue en marbre de saint Damien, qui est aujourd’hui dans la sacristie dont nous venons de parler.
Après la mort du pape Clément, Raffaello s’attacha au service du duc Alexandre de Médicis, qui était alors en train de construire la forteresse du Prato. Il lui fit en pierre grise , à l’une des encoignures du boulevart principal de cette citadelle, les armes de l’empereur Charles-Quint , soutenues par deux Victoires nues et de grandeur naturelle. Au coin d’un autre boulevart , c’est-à-dire au midi , du côté de la ville, il plaça les armes du duc Alexandre, supportées également par deux figures (3).
Peu de temps après , il fit un grand Crucifix en bois pour les religieuses de Sant’-Apollonia , et de splendides décorations pour les noces d’une des filles du noble et riche marchand florentin Alessandro Antinori. Il alla ensuite à Rome où il sculpta deux statues hautes de cinq brasses pour le Mausolée de Jules II, que Michel-Ange finissait alors à San- Pietro-in-Vincoli. Le Buonarroîi fut peu satisfait de ces figures, auxquelles Raffaello, empêché par une maladie , ne put consacrer son application accoutumée.
Lors de la venue de l’empereur Charles-Quint à Rome, le pape Paul lîl voulant donner une fête digne
Vï.
66 BACCIO DA MONTELUPO,
de ce prince invincible^ Raffaelio orna le pont Sant’- Agnolo de quatorze statues en terre et en stuc, qui furent jugées supérieures à toutes celles qui parurent à cette occasion. De plus, il les termina avec tant de célérité, qu’il eut le temps d’aller à Florence, où l’on attendait également l’empereur, et de modeler en terre , dans l’espace de cinq jours, sur le pont de la Santa-Trinità, deux fleuves hauts de neuf brasses, le Rhin et le Danube, le premier pour rappeler l’Allemagne et le second la Hongrie.
De Florence, Raffaelio se rendit à Orvieto. Il y fit, dans une chapelle déjà enrichie de nombreux ornements en demi-relief, par le Mosca, une Histoire des Mages qui se distingue par la variété et la beauté des personnages.
De retour à Rome, Raffaelio fut nommé architecte du château de Sant’-Agnolo par le gouverneur Tiberio Grispo. Il y décora de sculptures en pierre et en marbre les cheminées, les fenêtres et les portes de diverses salles , et couronna la cour carrée , où flotte l’étendard, d’un Ange en marbre (4) destiné à rappeler le souvenir de celui qui apparut à saint Grégoire, et remit son épée dans le fourreau quand l’illustre pontife eut prié pour le peuple, désolé par la peste.
Tiberio Grispo , ayant été créé cardinal , envoya plusieurs fois Raffaelio à Bolsena , où il construisit un palais.
Peu de temps après, Raffaelio abandonna le service du cardinal Grispo, et fut chargé, par le trèsrévérend cardinal Salviati et par Messer Baldassare
Turini de Pescia, d’exécuter la statue de Léon X, qui est aujourd’hui à la Minerva de Rome , sur le tombeau de ce pape. Lorsqu’il eut achevé ce travail , il fit un tombeau dans l’église de Pescia pour Messer Baldassare, et trois figures de marbre en demi-relief dans une chapelle de la Consolazione de Rome. Mais ensuite il se mit à vivre plutôt en philosophe qu’en artiste , et il se retira à Orvieto, où il vieillit avant le temps en dirigeant la fabrique de Santa-Maria, qui du reste lui doit de nombreuses améliorations. Je crois que s’il eût abordé de grands ouvrages, comme il le pouvait, il aurait obtenu de plus glorieux résultats. Malheureusemeut , il se contenta de ce que le sort lui avait offert , et par trop de bonté et de modestie , jointes à la crainte des tracas , il laissa échapper maintes entreprises de haute importance.
Raffaello était un très-bon dessinateur, et il entendait les difficultés de l’art infiniment mieux que son père Baccio. Nous conservons dans notre recueil quelques dessins de ces deux maîtres ; mais ceux de Raffaello sont sans contredit les meilleurs, les plus gracieux et les plus habilement exécutés. En architecture, il imita la manière de Michel-Ange, comme le témoignent les cheminées, les portes et les fenêtres qu’il fit dans le château de Sant’-Agnolo , ainsi que plusieurs belles chapelles qui ont été construites d’après ses plans, à Orvieto (5).
Mais pour en revenir à Baccio, sa mort affligea vivement les Lucquois, qui l’avaient connu pour un homme juste, bon et affable. Ses œuvres datent environ de l’an 1 533 de Notre-Seigneur.
BACCIO DA MONTELUPO,
Son intime ami, Zaccaria de Volterra , profita beaucoup de ses enseignements. Il exécuta à Bologne un grand nombre d’ouvrages en terre cuite , dont plusieurs se trouvent dans l’église de San-Giuseppo (6).
On continue à voir, dans ces trois biographies réunies, ce qu’étaient et comment agissaient les talents secondaires dans les écoles du seizième siècle. Pas un ne se rencontre qui ne participe à la science entière des premiers maîtres ; pas un qui ne mérite et ne conquière leur estime. Nous les trouvons, tour à tour artistes et praticiens, suivant le langage des ateliers, ou, pour nous mieux faire comprendre, tour à tour pouvant s’appliquer avec succès à des œuvres personnelles ou aux œuvres d’autrui. Cette double faculté qui dénote , si l’on veut y réfléchir, un sentiment commun et une science commune , est restée évidemment propre et particulière aux hommes de cette époque. Nous le constatons ici , comme nous l’avons déjà fait ailleurs. Plus tard, dans notre volume prochain, nous en rechercherons la cause. Nous la trouverons dans la supériorité et l’accessibilité des études artistiques , dans l’organisation efficace et sympathique des ateliers des maîtres. Qu’il nous suffise , en ce moment , de faire remarquer ce fait constant et jusqu’ici inaperçu , que Michel-Ange luiméme, sur le talent et le génie exceptionnel duquel on a beaucoup trop enchéri , trouvait , quand il le
lui fallait y qui l’aidât et le suppléât; et cela chez des ouvriers modestes , dont le nom s’est à peine conservé, malgré le mérite de leurs œuvres. Le fils de Baccio da Montelupo remplaça Michel - Ange comme architecte, et comme sculpteur. Notre auteur nous apprend toute l’appréciation que le Buonarroti professait pour ce talent maintenant ignoré, et nous donne seulement sa maladie comme motif du mécompte accidentel qu’il fit éprouver à Michel- Ange. Et encore, en bonne conscience, qui de nous, en se reportant aux œuvres dont il s’agit et sur lesquelles Raffaello s’escrima , aurait d’assez bons yeux pour soupçonner, sans l’avis que nous en donne notre auteur, que Michel-Ange eut à se plaindre une fois? Toujours est-il , répétons-le , cela importe, que Michel-Ange, peintre, architecte et sculpteur, malgré son ombrageuse supériorité , ne dédaigna pas assez les hommes dont il faut que nous protégions aujourd’hui le souvenir, dans l’intérêt de Fart et de la tradition, pour ne point les associer parfois à ses immortels travaux. C’est là une chose qu’on a niée; mais cette négation, si péremptoire qu’on Fait affectée, n’en est pas moins une évidente erreur; erreur, du reste, dans laquelle nous sommes tombés nous-mêmes en d’autres endroits, tant à cette époque toute chose et tout homme tenaient à un impérieux et solidaire ensemble , tant il est scabreux, dans ces siècles d’unité, de vouloir spécialiser les doctrines et isoler les hommes.