PEINTRE ET ARCHITECTE SIENNOIS
De tous les bienfaits de la Providence, il n’en est point de préférable à la paix de Faine qui nous procure une vie heureuse , et à la vertu qui nous donne la vie éternelle. Celui à qui Dieu accorde ces dons précieux brille parmi les autres hommes , comme une lumière dans les ténèbres. Tel nous avons vu, de notre temps, Baldassare Peruzzi, peintre et architecte siennois. Nous pouvons dire avec assurance que sa modestie et sa bonté témoignèrent qu’il jouissait du calme souverain après lequel soupirent tous les mortels ici-bas. Dans les ouvrages qu’il nous a laissés on reconnaît l’inspiration de cette vraie vertu qu’il avait reçue du ciel.
J’ai écrit, en tête de cette vie, Baldassare Siennois; j’avouerai cependant que, de même que sept
2 BALDASSARE PERUZZL
villes se disputèrent l’honneur d’avoir vu naître Homère, trois nobles cités de la Toscane^ Florence, Volterre et Sienne, prétendirent avoir produit Baldassare (i). Chacune des trois , en effet , a droit de le revendiquer. Florence était en proie aux fureurs de la guerre civile , lorsque Antonio Peruzzi , noble citoyen de cette ville, se réfugia à Volterre pour y jouir de quelque repos. 11 s’y maria en 1482, et y donna le jour à un fils nommé Baldassare et à une fille nommée Virginia (2). Mais la guerre le poursuivit encore dans cette retraite. Volterre ayant été mise à feu et à sang , Antonio y perdit toute sa fortune , et se retira à Sienne où il vécut dans la pauvreté. Baldassare, parvenu à un certain âge, rechercha la société des artistes , et cultiva d’abord le dessin, pour lequel il se sentait du goût. Peu de temps après la mort de son père, il se livra à la peinture avec tant d’ardeur, qu’il fit des progrès merveilleux. Il copiait la nature et les ouvrages des meilleurs maîtres , et bientôt il put non seulement vivre du produit de ses tableaux, mais subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur , et continuer encore ses études.
Ses premiers ouvrages à Sienne ne méritent point qu’on en fasse mention. Mais à Volterre, dans une petite chapelle près de la porte Fiorentina , il exécuta plusieurs figures d’une grâce remarquable. Là il se lia d’amitié avec un peintre de cette ville , nommé Piero , que le pape Alexandre VI employait à peindre dans le Vatican. Cet artiste conduisit Baldassare à Borne, où il demeurait habituellement.
BALDASSARE PERUZZL B
Mais la mort du pape ayant mis fin aux travaux de Piero, Baldassare entra dans l’atelier du père de Maturino^ peintre médiocre, quoiqu’il fût toujours chargé de nombreuses commandes. Ce maître plaça devant Baldassare une toile blanche , et , sans lui donner de carton ni de dessin , lui dit de faire une Madone. Peruzzi prit un charbon , et dessina sa figure en un clin d’œil avec un grand aplomb , et peu de jours après il avait achevé de peindre son tableau avec une perfection qui excita l’admiration du maître de l’atelier, et de tous les artistes qui le virent. Aussi fut-il chargé de peindre à fresque, dans l’église de Sanf -Onofrio , la chapelle du maîtreautel (3) et deux autres petites chapelles à San- Rocco. Ces débuts commencèrent à lui faire une réputation , et lui procurèrent des travaux plus considérables à Ostia, où il exécuta en clair-obscur, dans le donjon du château, différents sujets, et entre autres une bataille dans le style antique. On y voit un escadron donnant l’assaut à une forteresse. Les soldats, couverts de leurs boucliers, appuient contre les murailles leurs échelles , que les assiégés s’efforcent de renverser. Les armures et les instruments de guerre sont fidèlement imités de l’antique. Ces peintures sont regardées comme les meilleures qu’il ait faites. Il est vrai que Cesare , de Milan , l’aida dans cette entreprise (4).
Baldassare retourna ensuite à Rome , où il se lia étroitement avec Agostino Ghigi, Siennois, qui se plut à encourager le talent d’un compatriote. Peruzzi dut à Agostino les moyens de se livrer à
l’étude de l’architecture. Il avait pour émule Bramante; aussi fit-il de rapides progrès dans cet art, qui lui procura honneur et profit. Il s’appliqua aussi à la perspective , et obtint dans cette partie de l’art une telle perfection, que peu d’artistes de nos jours ont pu l’égaler. Jules II ayant fait construire dans son palais pontifical une galerie et une volière, Baldassare y représenta en clair-obscur les douze mois de l’année, avec des sujets appropriés à chacun des mois. Il fit entrer dans ces compositions des maisons, des théâtres, des palais, des amphithéâtres? et d’autres édifices admirablement agencés (5). Il décora ensuite, avec plusieurs artistes, différentes salles dans le palais de San-Giorgio , pour le cardinal Raffaello Riario , évéque d’Ostia , et peignit , sur la façade de la maison de Messer ülisse da Fano , des sujets tirés de la vie d’Ulysse. Ces ouvrages lui acquirent une grande renommée ; mais ce qui contribua le plus à sa gloire , ce fut le modèle du palais d’Agostino Ghigi , d’une grâce et d’une élégance si parfaites , qu’on le croirait créé par la main de Dieu et non par celle d’un homme (6). Peruzzi avait embelli l’extérieur de ce genre de peinture d’ornement que l’on appelle a terretta (7). Il décora la salle avec des colonnes en perspective, qui la font paraître beaucoup plus grande qu’elle ne l’est réellement. Ce qu’il y a de plus merveilleux dans cet édifice, c’est une galerie , du côté du jardin , où Baldassare représenta Méduse changeant les hommes en pierre , et Persée coupant la tête de Méduse. Dans les angles de la voûte sont encore plusieurs sujets. Les orne-
BALDASSARE PERUZZl.
ments en perspective exercent un tel prestige, que les plus habiles artistes ont cru qu’ils étaient en relief. Je conduisis un jour le Titien dans cette salle, et il fut si bien induit en erreur par le relief apparent des ornements et des profils peints , qu’il eut beaucoup de peine à se persuader qu’il voyait des peintures. Fra Sebastiano, de Venise, a laissé dans ce palais quelques ouvrages dans sa première manière, et le divin Raphaël y a représenté, comme nous l’avons déjà dit, Galathée enlevée par des dieux marins (8).
Baldassare décora encore en clair-obscur, avec des perspectives admirables, la façade d’une maison qui appartient aujourd’hui à lacopo Strozzi, Florentin ; ce travail lui avait été commandé par un gentilhomme de la chambre du pape. A la Face, dans la chapelle de Messer Ferrando Ponzetti, depuis cardinal, il peignit à fresque, avec beaucoup de soin , plusieurs sujets tirés de l’Ancien-Testament , et quelques figures de grande dimension. Mais il montra surtout son talent comme peintre et perspectiviste, en représentant, près du maître-autel de la meme église , pour Messer Filippo de Sienne , la Vierge au milieu d’une foule de personnages et montant les degrés du temple , pendant qu’un gentilhomme descendu de son cheval fait l’aumône à un pauvre. Cet ouvrage est entouré d’ornements imitant le stuc avec une rare perfection (9).
Lors de la fête pompeuse que donna le peuple romain dans le Campidoglio, en l’honneur de Julien de Médicis , six artistes habiles furent chargés
BALDASSARE PERUZZL
de peindre chacun un tableau ; celui de Baldassare ^ haut de six cannes et large de trois et demie, représentant Julia Tarpeia trahissant les Romains , fut jugé , sans contestation , le meilleur de tous. Pour la même occasion , Peruzzi exécuta une décoration de théâtre qui excita l’admiration générale ; on ne pourrait en effet rien imaginer de plus beau ; les édifices , les galeries et tous les détails d’architecture étaient si bien entendus , que nous ne saurions en décrire la millième partie.
Sur la place de’Farnesi, il construisit une magnifique porte d’ordre dorique pour le palais de Messer Francesco da Norcia, et près de la place degl’ Altieri, pour Messer Francesco Buzio, une très belle façade sur laquelle il peignit les portraits de tous les cardinaux romains qui vivaient alors ; Jules César recevant les tributs du monde , et au-dessus les douze empereurs ; cet ouvrage lui valut infiniment d’honneur ( i o) ; il exécuta ensuite à fresque les armes du pape Léon et trois petits enfants qui paraissent vivants. Pour Mariano Fetti , frate del Piombo , il fit à Montecavallo un très beau saint Bernard , et pour la confrérie de Santa-Gatarina de Sienne, dans la rue Giulia, plusieurs travaux dignes d’éloges , et entre autres, une espèce de litière pour porter les morts à la sépulture ; à Sienne , il donna le dessin de l’orgue del Carminé , et laissa quelques ouvrages , mais qui sont de peu d’importance.
Puis ayant été appelé à Bologne par les marguilliers de San-Petronio , qui lui demandèrent un modèle pour la façade de cette église, il fit deux
BALDASSARE PERUZZL 7
projets en grand avec leurs coupes ; Fun dans le goût nouveau, l’autre selon le style gothique; on conserve encore ce dernier comme une chose précieuse dans la sacristie de San-Petronio ; il accompagna ces projets de détails fort ingénieux, pour approprier les constructions nouvelles à l’ancienne église sans gâter celle-ci. Dans la meme ville , il dessina en clair-obscur, pour le comte Gio. Battista Bentivogli, les mages adorant le Christ ; les chevaux, les équipages , et la suite des trois rois sont exécutés avec un art merveilleux, ainsi que tous les détails d’architecture (il); le comte Bentivogli fit ensuite peindre ce dessin par Girolamo Trevigi , qui s’en acquitta avec beaucoup de talent (12).
Baldassare donna encore le dessin de la porte de l’église de San-Michele-in-Bosco , beau couvent d’Olivetains, situé hors de Bologne, et le plan, les élévations et le modèle de la cathédrale de Carpi qui fut construite selon les règles prescrites par Vitruve ; puis il commença les travaux de l’église de San-Niccolà dans la' même ville , mais il se trouva forcé de les abandonner pour se consacrer à ceux des fortifications de la ville de Sienne.
De retour à Rome , il bâtit plusieurs maisons , et fut chargé de nombreux travaux par Léon X, qui voulait terminer la construction de l’église de Saint- Pierre , commencée par Jules II sur les dessins de Bramante ; le pape étant effrayé de la grandeur des masses et de la faiblesse des points d’appui , Baldassare lui présenta un nouveau modèle si bien conçu, que plusieurs de ses parties furent utilement
employées ensuite par les autres architectes ; et, en effet , Balclassare était doué d’une telle intelligence, que ses ouvrages d’architecture semblent défier toute rivalité ; cela vient sans doute de ce qu’il joignait le talent d’architecte à celui de peintre. Le tombeau d’Adrien VI a été élevé sur les dessins de Baldassare Peruzzi, qui est également l’auteur des peintures que l’on voit à l’entour de ce monument sculpté en marbre par Michelagnolo de Sienne (i 3).
Lorsqu’on représenta, devant le pape Léon X , la comédie du cardinal Bibbiena , intitulée la Calan- Baldassare peignit deux décorations plus belles peut-être que celles dont nous avons déjà parlé; il s’acquit d’autant plus d’honneur par ces ouvrages, que cet art était inconnu, à cause de la désuétude dans laquelle étaient tombées les comédies et les représentations dramatiques que l’on avait remplacées par des fêtes d’un autre genre. La Galandra est une des premières comédies écrites en prose, et les deux décorations de Baldassare furent le modèle et le régulateur de celles qu’on fit depuis ; on a peine à s’imaginer avec quelle habileté il sut représenter, dans un espace si resserré, tant de rues, de palais, de temples, de portiques , d’entablements et de profils , et tout cela d’une telle vérité , qu’on croyait voir des objets réels, et qu’on se trouvait comme transporté au milieu d’une place véritable, tant l’illusion était parfaite : pour produire ces effets , Baldassare disposa avec une admirable intelligence l’éclairage des châssis , ainsi que toutes les machines qui ont rapport au jeu de la scène. Ce genre de spectacle, lors-
BALDASSARE PERUZZÏ.
qu’on lui donne son développement complet , surpasse, à mon avis, tout ce qu’on peut concevoir de plus somptueux et de plus magnifique.
En i524? lors de l’élévation du pape Clément VII à la papauté, Baldassare fut chargé de tout ce qui concernait l’appareil du couronnement de ce pontife. Il termina ensuite à Saint-Pierre la façade de la grande chapelle commencée par Bramante, et peignit en clair-obscur les apôtres que l’on voit dans des niches, derrière l’autel de la chapelle où se trouve le tombeau de bronze du pape Sixte. Il donna aussi un fort beau dessin pour le tabernacle du saint-sacrement (i5).
Vint la fatale année lôay. Dans le sac cruel de Borne, Baldassare fut fait prisonnier par les Espagnols, et non seulement il y perdit tout son avoir, mais il eut encore à subir toutes sortes d’outrages et de mauvais traitements. Sa physionomie , à la fois noble, aimable et sérieuse, le fit prendre pour quelque haut prélat déguisé, ou au moins pour un homme bon à mettre à contribution. Mais enfin ces barbares impies, ayant vu qu’il était peintre, le forcèrent à faire le portrait de Bourbon, cet infâme capitaine ennemi juré de Dieu et des hommes. Après avoir échappé à ce prix à la fureur des Espagnols , Baldassare s’embarqua pour Porto-Ercole, d’où il gagnait Sienne, lorsque sur la route il fut pris de nouveau et si complètement dépouillé, qu’il arriva à Sienne en chemise ; mais il y trouva des amis qui s’empressèrent de le secourir , et bientôt il fut employé à rachever les fortifications de Sienne. Il fixa son séjour dans
cette ville et y eut deux fils. Outre les travaux des fortifications, ses amis lui procurèrent des constructions de maisons particulières, et la décoration de l’orgue de l’église del Carminé (i6).
Vers ce temps , Clément VII envoya Baldassare à Baccio Valori pour qu’il l’employât comme ingénieur aux travaux du siège de Florence, qu’il faisait avec l’armée impériale. Mais Peruzzi , sacrifiant la faveur du pape à l’amour de son ancienne patrie, refusa la commission , sans redouter la colère de ce puissant pontife. Clément VII conserva un vif ressentiment de ce refus; mais après la paix générale, Baldassare désirant retourner à Rome, les cardinaux Salviati, Trivulzi et Cesarino, qu’il avait servis en plus d’une occasion , réussirent à le faire rentrer en grâce auprès du pape.
Baldassare revint donc librement à Rome, où il donna aux princes Orsini différents dessins de palais qui furent bâtis, les uns près de Viterbe, les autres dans la Fouille. Au milieu de tous ces travaux , il ne laissait pas de s’occuper d’astrologie , de mathématiques et d’autres études savantes. Il commença un livre des antiquités de Rome et des commentaires sur Vitruve , qu’il accompagnait de belles figures , dont une partie se trouve aujourd’hui chez Francesco de Sienne, son élève. Pendant son séjour à Rome, Peruzzi construisit encore le palais Massimi, dont la façade consiste en une élévation circulaire , ornée de refends dans toute son étendue, idée neuve qui produit un bon effet; une ordonnance dorique embrasse le contour du rez-de-chaussée, dont le mi-
lieu est un vestibule formé de colonnes doriques. La mort surprit Baldassare Peruzzi avant qu’il eût pu terminer cet ouvrage.
Ce noble artiste tira peu de profit de ses nombreux travaux. Des cardinaux et d’autres grands personnages l’occupèrent sans jamais le récompenser dignement. La cause de ceci est facile à concevoir : on doit l’attribuer à la timidité , à la modestie et à l’excessive délicatesse de Baldassare encore plus qu’à l’avarice de ceux qui l’employaient; quoique, du reste, les seigneurs abusent souvent de la retenue et de la facilité des artistes. Autant en effet on doit être discret avec les princes généreux, autant on doit se montrer importun et difficile avec les avares et les ingrats. L’importunité, qui serait un vice avec les premiers , est assurément une vertu avec les seconds. Baldassare, après une vie riche de vertus, se trouva pauvre et chargé de famille. Il tomba gravement malade, et le pape Paul III connut trop tard la perte qu’il allait faire. Il ordonna à lacopo Melighi, trésorier de Saint-Pierre , de compter au pauvre artiste cent écus, accompagnés d’offres de service; mais il ne tarda pas à succomber. Sa mort avait peut-être été hâtée, comme on le soupçonne, par un de ses envieux qui ambitionnait sa place d’architecte de Saint-Pierre , dont il tirait deux cent cinquante écus. Les médecins n’eurent des indices de ces causes que lorsqu’il n’y avait plus de remède. Il mourut en regrettant la vie , non pour lui-même , mais pour sa pauvre famille, qu’il laissait sans ressources. Il fut amèrement pleuré par ses enfants et ses amis. Les
peintres, les sculpteurs et les architectes de Rome l’accompagnèrent jusqu’à sa sépulture, que l’on plaça dans la Ritonda, à côté de celle de Raphaël d’Urbin. On lit sur son tombeau cette épitaphe :
Balthasari Perutio Senensi, viro et pictura et architectura aliisque ingeniorum artibus adeo excellenti, ut si priscorum occubuisset temporibus, nostra ilium felicius legerent. Yix. Ann. LV. Mens. XL Dies XX.
Lucretia et Jo. Salustius optimo conjugi et parenti, non sine lacrymis Simonis, Honorii, Claudii, Æmiliæ, ac Sulpitiæ minorumfiliorum, dolentes posuerunt. Die IlIIJanuarii MDXXXVI.
La réputation de Baldassare s’accrut après sa mort , et ses talents furent d’autant plus regrettés, que le pape Paul III résolut alors d’achever l’église de Saint-Pierre; on sentit de quelle utilité Peruzzi aurait été à Antonio da San-Gallo pour vaincre certaines difficultés que rencontra cet architecte.
Sebastiano Serlio , de Bologne , hérita en partie des écrits de Baldassare , dont il enrichit son Traité d’architecture , et principalement ses troisième et quatrième livres qui contiennent les monuments antiques de Rome. La plupart de ces écrits restèrent entre les mains de son élève, Francesco de Sienne, et de lacopo Melighino , de Ferrare , architecte du pape Paul; ce Francesco a exécuté à Rome les armoiries du cardinal de Trani et d’autres ouvrages ; nous tenons de lui le portrait de Baldassare , et de nombreux renseignements dont nous étions privés, lorsque nous donnâmes la première édition de ce livre. Peruzzi eut encore* pour élèves Virgilio, auteur de plusieurs beaux travaux, Antonio del Rozzo,
BALDASSARE PERÜZZI.
habile ingénieur, le Riccio, peintre siennois, qui suivit ensuite la manière de Gio. Antonio Sodoma de Vercelli , et Gio. Battista Peloro , architecte siennois, savant mathématicien et cosmographe, qui fit un grand nombre de boussoles , de cadrans et d’instruments de mesure. Il a laissé beaucoup de plans de fortifications 3 dont la plupart se voient aujourd’hui chez Maestro Giuliano, orfèvre de Sienne, son intime ami. Pour le duc Cosme de Médicis , il exécuta en relief la ville de Sienne et ses environs ; mais ce Peloro , homme d’une humeur peu stable, quitta le duc Cosme qui cependant le traitait généreusement : pensant trouver mieux, il alla en France où, après avoir long- temps suivi la cour sans en tirer aucun profit , il mourut à Avignon. Il était architecte habile et expérimenté, et cependant on ne le vit élever aucune construction , car il ne pouvait se fixer nulle part ; il passait tout son temps à enfanter des dessins , des modèles et autres inventions; il mérite néanmoins, comme artiste, que nous fassions mention de lui.
Baldassare Peruzzi était excellent dessinateur ; la plupart de ses dessins sont exécutés à la plume , à l’aquarelle et en clair-obscur, comme on le voit par ceux que possèdent divers artistes , et surtout par ceux que renferme notre recueil ; l’un de ces derniers représente une place couverte de temples, de théâtres, d’obélisques, d’arcs de triomphe, de pyramides, de portiques et d’autres édifices antiques; sur un piédestal est placé un Mercure, autour duquel court une bande d’alchimistes armés de soufflets, de fioles
U BALDASSARE PERüZZL
et de toutes sortes d’instruments de distillation ; ces artistes donnent un clystère à Mercure pour lui relâcher le ventre ; rien n’est plus bizarre que cette composition.
Baldassare eut pour amis Domenico Beccafumi ^ habile peintre de Sienne , et le Capanna , qiii , entre autres travaux qu’il exécuta à Sienne , fit deux façades J celle de’ Turchi et celle que l’on voit sur la place.
Bien que Baldassare Peruzzi soit célèbre , il n’est cependant pas une des gloires les plus populaires de l’art italien. Mais si jamais grand homme fut mal payé de ses services et de ses peines , c’est celui-là. Trop de troubles et d’infortunes l’empêchèrent d’occuper le rang où l’appelait son génie. Et quoiqu’il ait beaucoup produit, et qu’il n’ait jamais produit que de belles choses , on peut dire sans crainte , en pensant aux traverses de sa vie, qu’il ne put pas développer complètement son admirable talent. Ce qu’il put montrer, sans que les occasions lui manquassent, ce fut son noble caractère, sa probité dans les situations délicates, sa constance dans le travail et sa résignation dans le malheur. Aussi le Vasari a raison , en ouvrant l’énumération de ses œuvres, de rappeler les souvenirs de vertu et de sagesse laissés comme un grand exemple par Baldassare à ses con-
temporains. Et ce n’est pas une appréciation sans portée , chez notre auteur, que cette remarque qu’il fait du calme souverain dont jouissait Peruzzi. Il fallait que cet homme fût bien éminent pour rencontrer la paix de l’esprit dans une vie si agitée, tandis que d’autres ne savaient pas y atteindre dans les circonstances les plus favorables. Par le peu qu’on sait de sa légende, il est bien regrettable que ce digne artiste ne nous ait pas laissé lui-méme les mémoires de sa noble vie , comme l’a fait l’extravagant Benvenuto Cellini. On aurait appris par lui de bien utiles secrets ; on aurait su comment il est humainement possible d’allier tant d’activité à tant d’études , tant de sérénité à tant de chagrins , tant de travail à tant de dérangements; car il ne faut pas croire que l’histoire de l’art italien , ni que le livre du Vasari, qui nous font passer sous les yeux un si grand nombre d’hommes intéressants , puissent pourtant nous en offrir souvent de cette taille et de cette trempe. Le Peruzzi est un homme tout-à-fait à part. S’il avait pu entrer dans le plan du Vasari, qui a écrit toutefois cette notice avec beaucoup de soin, de l’envisager en dehors de ses œuvres, plutôt comme homme que comme artiste, l’attention qu’on apporte sur lui serait plus grande encore. S’il pouvait aussi nous convenir de suppléer le Vasari dans ce sens, et de rassembler ici des indications et des anecdotes peu connues sur cet homme si patient et si éprouvé, on sympathiserait encore davantage avec lui. On verrait que ses productions n’ont pas été fournies dans les conditions
ordinaires ; on verrait surtout que sa misère si commune dans les arts , et ses malheurs partagés par tant d’autres dans ces moments de troubles publics, en font un homme vraiment singulier et qui tient du prodige, par la manière dont ils s’enchaînèrent pour lui et dont il les accepta ; car si les œuvres de Baldassare sont pleines de lien et d’harmonie , on peut bien dire que son existence a été pleine de secousses et de contrastes. Issu d’une famille autrefois riche et noble à Florence, mais qui en avait été chassée dans les guerres civiles, et qui était venue s’installer à Volterre, comme pour s’y faire ruiner de nouveau, Baldassare naquit à Sienne dans la plus déplorable pauvreté. Enfant sans appui et sans guide, avec un précoce talent et un non moins précoce courage, il nourrit sa mère et sa sœur. Après avoir fourni aux besoins les plus pressants de sa famille, il passe à Voîterre, où il fait, tout jeune homme, ses premiers beaux ouvrages. De Volterre il est appelé à Borne , sous la promesse de magnifiques travaux ; mais le souverain qui devait l’accueillir meurt quand il arrive. C’est de là que commence pour lui la série de mécomptes qui doit marquer toute sa carrière d’une empreinte vraiment fatale. Sous le règne de Jules II et de Léon X, travaillant tour à tour en concurrence avec Bramante et Raphaël , ses amis , apprécié presque à leur égal par les riches seigneurs qui l’employaient, il vit néanmoins dans une misère poignante que rien n’expliquerait , s’il n’était avéré que les gens qui lui demandaient alors ses dessins pour leurs palais , qui
BALDASSARE PERUZZL
lui en faisaient surveiller les travaux , et peindre de ses mains les décorations intérieures, ne le payaient jamais, parce qu’il ne savait pas être importun, comme dit le Vasari. Après la mort de Léon X , Adrien VI , ce rigide précepteur de Charles-Quint , ce prêtre flamand qui détestait les arts , ôta à Baldassare la modique pension qu’il touchait pour suivre l’achèvement de Saint-Pierre. Cette pension était la seule fortune de l’architecte , qui manqua positivement mourir de faim. Heureusement pour les artistes, un nouveau Médicis ne tarda pas à s’asseoir sur le trône pontifical ; Clément VII voulut continuer le règne de Léon X , et pensa à Peruzzi , qui était alors un des maîtres le plus en réputation ; il le remit à la tête des travaux de Saint- Pierre , et lui fit faire plusieurs peintures dans l’intérieur. Puis vinrent le siège de Rome et les horribles violences des bandes du connétable de Bourbon. On sait dans quel état Peruzzi gagna Sienne, après avoir été dépouillé deux fois par les Espagnols. A Sienne il retrouva d’aussi dures conditions qu’à Rome : on lui donna , pour conduire les travaux de la cathédrale , trente écus par an. Quand il put retourner près de Clément VII, sa mauvaise étoile voulut encore que ce pontife le chargeât d’aller, en qualité d’ingénieur, pousser le siège de Florence, ce qu’il refusa , aimant mieux sacrifier la faveur du pape, qui était cependant son unique refuge, à l’amour de sa ville chérie. Sous Paul III il mourut de langueur, empoisonné par un intrigant obscur, qui lui enviait sa petite rente de deux cent cinquante
18 BALDASSARE PERUZZL
écus , avec laquelle il nourrissait sa femme et ses six enfants. Le pape connut trop tard son état de détresse , et ne pouvait guère le croire aussi pauvre , le sachant si célèbre et si occupé.
Tel est en quelques lignes , et sans y rien ajouter, le résumé de cette vie heureuse comme l’appelle naïvement le Vasari ; dans toute autre bouche que celle d’un homme voué à la même profession que Baldassare , cette manière d’apprécier les choses paraîtrait une sanglante ironie. Mais le Vasari n’était point en présence des tribulations du grand artiste, il ne considérait que le résultat, et ce résultat lui paraissait tellement magnifique et tellement digne d’être envié, qu’il pouvait croire, malgré les apparences, au bonheur de celui qui l’avait obtenu.
D’ailleurs , n’avait-on pas vu Peruzzi conserver en soi-même une foi inaltérable au milieu de tous les motifs qui devaient le faire douter? Ne l’avait-on pas vu, pendant quarante ans, porter fièrement le poids de ses chagrins et de ses privations sans interrompre un seul jour ses recherches savantes? Ne l’avait-on pas vu, surtout dans sa dernière année, atteint d’une maladie dont il n’espérait pas guérir, échapper par la force de l’âme aux douleurs du corps, appliquer son esprit aux méditations de la science , avec tout le feu de la jeunesse, dicter à Serlio , son illustre élève , sa belle théorie de l’architecture , et à Battista Peloro , ses leçons de mathématiques, de cosmographie et d’astronomie? Ce n’était point là un homme qu’on devait juger lâchement au point de vue du vulgaire. Grand et sage, ü devait être proclamé heureux, et il
BALDASSARE PERUZZL 19
avait dû l’être, à moins que Fart, la science et la vertu ne soient que de vains mots.
Les artistes qui se trouvaient à Rome comprirent la véritable valeur de cet homme aussitôt qu’il fut mort. Après s’être réunis pour lui préparer de convenables funérailles, ils demandèrent à placer son tombeau dans le Panthéon , à côté de celui de Raphaël ; ce qui leur fut accordé. Ils écrivirent simplement sur sa tombe une épitaphe exprimant le regret que Baldassarre Peruzzi n’eût pas vécu au temps des fameux artistes de l’antiquité. Un pareil regret , dans cette époque où les souvenirs de l’antiquité étaient devenus un véritable culte , était le plus bel éloge qu’on pût faire. Baldassare avait montré par ses œuvres , par sa moralité , par sa lutte impassible contre le sort, une physionomie si imposante, que ses contemporains avouaient que le type devait s’en chercher en dehors de leur temps.
Après avoir résumé la vie de Peruzzi, il nous reste encore à reprendre le texte de notre auteur , à classer, autrement qu’il l’a fait , les travaux de ce grand artiste, pour essayer d’en faire mieux comprendre le mérite, la liaison et l’importance. Baldassare fut un homme essentiellement universel. Il a cela de commun avec la plupart des génies les plus frappants de son siècle. Mais, ce qui le distingue, c’est l’adroit parti qu’il tira de cette universalité. 11 sut toujours s’ingénier pour faire entrer autant qu’il était possible la masse de ses connaissances , dans chacune des nombreuses applications auxquelles il se livra. Il n’était pas, suivant l’occasion, aujourd’hui sculpteur
20 BALDASSARE PERUZZL
ou peintre, et demain architecte. Il savait, au contraire, tenir toutes ses aptitudes et toutes ses notions éveillées à la fois pour chacune des choses qu’il faisait; de façon qu’au] ourd’hui l’homme spécial dans une des branches de l’art lui trouve dans ses œuvres un cachet étrange de perfection, qu’on ne peut ni méconnaître ni expliquer. Sans parler ici des analogies que nous sommes tout-à-fait incapables de sentir, parce que Baldassare les puisait dans des connaissances bien loin de notre domaine, il est certain pour nous que chacune de ses œuvres reçoit, du concours de toutes les données de l’art, quelque chose, qui la signale, l’augmente et l’embellit. Il n’est pas si petite maison bâtie sur son dessin, qui ne prenne, par l’entente de l’effet pittoresque, on dirait presque par l’entente de la couleur, un air de grandeur dont nul architecte ne se rendra compte, s’il n’est peintre en meme temps. Les peintures de Baldassare ont aussi un caractère de gravité et de convenance, qui leur donne, dans le plus petit espace , une allure monumentale dont aucun peintre ne saurait trouver le motif, s’il ignore tout ce que l’architecture peut donner de ressources pour la disposition des plans et des ombres, pour l’ordre et l’assiette des lignes et des masses. Nous pourrions davantage insister sur cet aperçu qui , suivant nous, exprime avec justesse l’aspect particulier des œuvres de Baldassare ; mais il ressortira de reste de l’examen auquel nous allons nous livrer , en scindant l’ensemble de toute la production de ce maître.
C’est d’nbord comme peintre que Baldassare
BALDASSARE PERUZZL 21
s’est présenté, et nous l’envisagerons d’abord comme peintre. L’histoire ne lui a trouvé aucun ^maître , au moins jusqu’au moment de sa carrière où il vint à Rome, et tout porte à croire que, comme le Corrége , il n’en eut d’autre que le seul instinct de l’art : trop d’écrivains se fussent empressés de lui en assigner un , suivant le préjugé général qui n’admet pas qu’on puisse s’en passer. Cependant ils ont reculé devant l’invention gratuite d’un premier maître pour Baldassare. C’est seulement à Rome qu’on commence à interpréter son talent , en le faisant dépendre des leçons de Raphaël. Mais on oublie, pour cela, ses ouvrages de Sienne et de Volterre, dans lesquels il fut si heureux , et se fit tellement remarquer, que le peintre d’Alexandre VI lui proposa de le conduire à Rome , pour l’associer à ses travaux dans le Vatican. On oublie encore sa Madone au charbon , qui excita tant d’admiration dans l’atelier du père de Maturino , et qui lui amena la commande des fresques de Sant’-Onofrio , de San-Rocco , et du château d’Ostia-, entreprises qui complétèrent sa réputation à Rome, avant que Raphaël n’y fût appelé par Jules IL Et puis, n’est-il pas avéré que Baldassare Peruzzi fut un de ceux qui joignirent utilement leur crédit à celui du Bramante, pour déterminer Jules II à renvoyer les peintres occupés au Vatican, et à faire venir Raphaël de Florence, pour le mettre à leur place? Peruzzi exerçait donc déjà cette influence , et cependant ne s’était pas encore occupé d’autre chose que de peinture ; c’est assez dire qu’on ne peut pas le compter parmi les
22 BALDASSARE PERUZZL
élèves de Raphaèl. Qu’il l’ait imité quelquefois, lorsqu’il travaillait à côté de lui, comme dans la Farnesina qu’il avait bâtie pour son compatriote et leur commun ami, Augustin Ghigi, cela n’a rien que de très naturel. L’architecte avait tout disposé avec amour , pour que Raphaël y fît briller son talent admiré, et n’avait guère songé, en homme modeste et sage , à s’originaliser et à trancher dans les parties qu’il s’était réservées; au contraire, plus il s’harmonisait avec le peintre principal, plus il montrait sa force et son talent. Mais, voilà comme les choses tournent quelquefois : plus on doit tenir compte à un homme, plus on le déprécie, parce qu’on le juge à un mauvais point de vue , et qu’on ne remarque qu’une convenance à la fois pour des œuvres où l’effort était de satisfaire à plusieurs. Partout où Baldassare a travaillé en concurrence avec Raphaël, il lui ressemble, il se modèle sur lui , il lui cède , satisfait de se tenir convenablement à la hauteur de son style. Ses épisodes, ses figures, n’ont jamais assez d’importance, et son exécution n’a jamais assez de personnalité pour distraire l’œil, et entreprendre sur l’effet du sujet , réservé pour le centre de l’attention. Qu’on ne croie pas que ce soit là de l’impuissance , c’est au contraire un talent énorme dont on ne saurait trouver l’analogue dans notre temps, à en juger au moins par les travaux incohérents qu’on nous fait. Jules Romain, qui était un très habile homme, au gré du divin Raphaël, tranche plus et se met plus à part, dans les morceaux que son maître lui abandonnait à peindre dans ses propres ouvrages, que
BALDASSARE PERUZZL
Peruzzi dans les compositions compliquées qu’il conduisait seul, autour de celles de RaphaëL Mais s’il cède à son ami quand il le touche , au fur et à mesure qu’il s’en éloigne , son originalité et sa richesse individuelle réapparaissent. Ainsi dans la loge de la Farnesina, où Raphaël peignit son Triomphe de Galathée, Baldassare, qui s’était chargé de la voûte et des consoles , y représente les fables de Persée, de Méduse et de quelques autres , avec assez de souplesse et d’harmonie pour qu’on puisse croire que Raphaël est venu là se reposer et employer le restant de son inspiration et de sa verve. C’est quelque chose de tranquille , d’effacé , mais qui cependant se tient à côté de la belle chose, qui s’admire avec elle, qui la complète admirablement et l’encadre comme une incertaine auréole. Dans la même salle, mais plus loin , quand le Peruzzi sait qu’on le verra seul, il s’ébat indépendant dans ses ornements, ses groupes contournés, ses grotesques, ses caprices, et il fait saillir du fond , avec sa brosse puissante , des figures que le Titien , avec ses bons yeux , s’obstinait à prendre pour des statues. G’est là ce qui peut s’appeler travailler avec intelligence ; et là où Baldassare a paru le plus être un écolier de Raphaël, plus il a été lui-même un maître inimitable et inimité. Mais pour montrer mieux sa véritable valeur, comme peintre, à une critique moins attentive et moins initiée aux réelles difficultés de l’art , Baldassare Peruzzi , l’homme heureux dans ses oeuvres , a laissé quelques autres peintures. Celles-là sont plus frappantes et peuvent s’envisager spontanément,
plutôt par impression que par réflexion , comme des scènes franchement isolées, entreprises pour elles-mêmes, ne tirant ni secours ni gêne de ce qui les avoisine. Telle est sa composition de Fonte- Giusta de Sienne, le plus beau tableau de cette ville. C’est là qu’on peut voir à quelle majesté dans la forme, à quel enthousiasme dans l’expression, il savait s’élever. Le sujet qu’il s’y est donné y prêtait et montre la hauteur de sa pensée : la sibylle prédit à l’empereur romain Auguste l’enfantement de la Vierge, et le glorieux avenir de la ville éternelle, désignée par le Christ pour dominer encore sur les nations. Raphaël, Michel -Ange, et plus tard le Guide et le Guerchin , se sont complu à ces figures étranges et fantastiques de sibylles et de prophètes ; mais si pénétrants et si profonds que soient leurs symboles , si gracieux ou si bizarres que soient leurs aspects , si sévère et si inspirée que soit leur expression , aucun n’arrive à dépasser Baldassare dans cette œuvre.
Un mérite encore bien particulier à Baldassare , c’est d’avoir agrandi le premier et en quelque sorte fondé réellement un genre de peinture , que réclamaient impérieusement les nécessités de l’architecture, nous voulons parler des^rotej^we^. Nous aurons occasion de revenir ailleurs sur ce genre ; mais en attendant , il faut prendre garde de se laisser abuser par le sens étroit que présente ce mot dans notre langue. Sans vouloir ici en donner au juste l’explication suivant que les Italiens l’entendaient, nous dirons que sous ce nom ils désignaient toute la
BALDASSARE PERUZZL
partie purement capricieuse et ornementale des décorations des temples ou des palais.
C’est dans ce vaste champ que Baldassare aimait surtout à s’étendre. Au milieu des libertés qu’il pouvait se permettre , et des thèmes fantasques qu’il pouvait introduire dans une peinture toute d’imagination, son instruction si variée venait admirablement le servir ; sa connaissance de tant d’usages, de tant d’instruments, de tant d’emblèmes, lui fournissait sans cesse les distributions les plus piquantes , et les allusions les plus ingénieuses. Toute espèce d’image était par lui admise , et venait s’encadrer et s’enchaîner avec la plus merveilleuse symétrie et la plus haute raison.
Par l’extension qu’il donna à cette branche de la peinture monumentale, le Peruzzi contribua à compléter les ressources de l’école romaine, à laquelle il se liait par ses travaux. Raphaël le mit souvent à contribution, et son élève Polydore de Caravage, qui s’adonna entièrement à ce genre, sous lui, et pour lui, se livra à une étude longue et sérieuse des modèles laissés par Peruzzi.
Maintenant voyons quel architecte fut le Peruzzi. C’est à ce titre surtout que sa réputation a été consacrée. C’est parmi les maîtres de l’architecture que la postérité lui a donné un rang que personne n’ignore et ne conteste. Nous sommes assurément loin de le trouver à cet égard au-dessous de sa renommée, et si nous l’avons réclamé comme un des plus grands peintres de la renaissance, l’on ne saurait lui refuser d’avoir été aussi un des plus grands
26 BALDASSARE PERÜZZI.
architectes; Baldassare a trop chèrement acheté cet honneur par ses peines , il l’a trop bien mérité par ses succès! Car ses œuvres d’architecture , en dehors de leur mérite , qui est immense , se recommandent encore de toutes les entraves que les circonstances de sa vie , et les qualités ou les défauts de son caractère , lui ont fait rencontrer. Si cet homme fut architecte, il fallait bien que le génie de l’architecture fût incarné en lui, car, en dehors de la question de goût et de talent , il n’avait rien qui pût l’aider à le devenir , et cependant il l’a été avec gloire ! Mais c’est là que le mystère de sa vie se dénoue, et que sa longue misère s’explique. Sollicité sans relâche par son génie, retenu sans cesse par son caractère, s’il devait sortir vainqueur de cette lutte , il devait aussi en sortir brisé. La peinture et l’architecture se donnent la main et sont sœurs , mais on n’obtient pas leurs faveurs par des mérites pareils. Il faut à l’architecte bien des choses que ne réclame point le peintre. Le peintre n’a qu’à répondre de soi, mais l’architecte doit pouvoir se créer un plus large ascendant. Il lui faut une hardiesse , une allure délibérée et entraînante, dans la supplique, comme dans le conseil , comme dans le commandement. Le modeste Peruzzi n’avait rien de cela. Peu ambitieux, peu remuant , incapable également d’exiger ou de refuser rien, il vit, sans s’émouvoir, le Bramante, son ami , plus vieux que lui de tant d’années , arrivé avec lui à Rome le meme jour, se créer des occasions, ou du moins n’en laisser échapper aucune, et se fonder avec une intrépidité sans égaie une vé-
BALDASSARE PERUZZÏ.
ritable royauté dans son art. Baidassare , tranquille et résigné , végétait à son ombre. Il acceptait avec reconnaissance les travaux insignifiants que celui-ci négligeait , et s’y acharnait avec conscience pour y montrer un talent aussi large dans ces thèmes étroits, que celui que développait le Bramante, à son aise, dans le vaste champ de Saint-Pierre et du palais de la Chancellerie. Et ce qui prouve que la postérité a bien fait de reconnaître surtout l’architecte dans Baidassare, c’est qu’il y réussit. Toujours limité par l’espace , et agrandi par l’art , Baidassare n’est tributaire ni du compas ni de la mesure; à moins qu’on ne veuille soutenir ici cette insoutenable hérésie , qui nie la puissance artistique de l’homme et qui ne fait découler la grandeur morale de ses œuvres que de leur dimension matérielle. Mais les gens qui sentent l’art intimement et dont l’œil sait distinguer le caractère abstrait des choses, parce qu’ils l’ont exercé à des comparaisons moins superficielles , comprennent bien que la matière une fois travaillée par l’art échappe à la balance où sont pesés les corps bruts. Ainsi tel homme qui dans sa présomption a cru faire de grandes machines, n’a en réalité fait que de petites choses , de meme que tel autre comme le Poussin et Lesueur, par exemple , en peinture, a su trouver la véritable grandeur dans les plus petits objets. Ce dernier résultat passionne surtout les amis sincères de l’art; et comment, en effet, ne se laisserait-on pas prendre à une chaude sympathie pour ces ouvriers intéressants qu’on méconnaît ou qui s’ignorent eiix-mémes, et
28 BALDASSARE PERUZZL
qui révèlent cependant la hauteur de leur génie en dépit de tout ce qui leur manque? Baldassare Peruzzi en a laissé de nombreux exemples. Son petit palais de la Farnesina est encore aujourd’hui une des merveilles de Rome , malgré toutes les dégradations qu’il a subies, malgré la destruction de tous les reliefs et de toutes les peintures dont sa main l’avait orné au dehors. Quand on pense au double talent de Baldassare, en présence de ce qui reste de ce chef-d’œuvre de grâce, d’harmonie et d’élégance, on se rend un compte facile du succès qu’il obtint, lorsqu’il apparut dans tout son éclat et toute son intégrité; et l’éloge pompeux qu’en fait le Vasari, sur la foi des rivaux memes de Baldassare , n’a rien qui semble exagéré. Cependant la Farnesina n’est pas la plus belle œuvre du Peruzzi. Le palais Massimi, que la mort l’empécha de terminer, a toujours semblé aux artistes devoir assurer à son architecte une plus grande gloire encore. C’est dans cet édifice qu’on s’est toujours accordé à reconnaître toute l’originalité et toute la puissance de ce beau génie.
Maintenant ne faut-il pas rappeler que si le caractère de Baldassare l’éloigna des entreprises importantes, il le força de s’appliquer avec un soin sans exemple aux moindres choses; compensant ainsi, pour la satisfaction intime et le juste orgueil de l’artiste qui sent son prix, le défaut de l’étoffe par la perfection du travail, et la stérilité du champ par la fécondité de la culture? L’Italie s’est donc remplie des œuvres de cet homme qu’elle admirait tout en le gâchant ; elle s’en est remplie depuis le
BALDASSARE PERUZZL 29
fond de la Fouille et des Abbruzzes, jusque dans le Milanais, depuis ISaples jusqu’à Ferrare. Églises, palais, citadelles, châteaux, maisons, villas, tombeaux, portes de villes, et murailles de forteresses, l’architecte universel, comme l’appelle Lomazzo, n’a rien refusé de ce qui s’offrait à lui. Les réparations, les raccords, les restaurations, les constructions postiches et transitoires, toute cette monnaie que le génie impatient méprise, son génie résigné l’acceptait, et, toujours autant que la chose pouvait humainement le permettre, Baldassare lui imprimait un caractère inespéré d’ordre , de convenance et de beauté, par lequel elle acquérait désormais une importance qui désespérait et instruisait à la fois les plus orgueilleuses rivalités.
Nous n’avons pas besoin d’en donner d’autres exemples que la cour du palais Altemps à Rome , avec son portique, sa loge, et le grand attique qui la termine, que le maître-autel de l’église métropolitaine de Sienne, et que la porte de la maison Sacrati, à Ferrare.
Le Peruzzi est surtout heureux dans les écueils , et l’on doit lui compter comme des victoires toutes les défaites qu’il a su éviter.
Mais si le timide Peruzzi aimait, comme on peut aussi le croire, à s’écarter des lourdes responsabilités, si la hardiesse et la résolution lui manquaient dans les grands chantiers, les inspirations les plus fortes, les vues les plus nettes, les projets les plus vastes , ne lui faisaient pas faute dans la solitude de l’atelier. Serlio nous a conservé son projet inexécuté
de Saint-Pierre de Rome, et tout en nous gardant soigneusement de déprécier les talents les plus inviolables en les opposant indiscrètement les uns aux autres, nous pouvons affirmer que Baldassare Peruzzi s’est au moins tenu à la hauteur du Bramante et du Buonarroti,
Au reste, en admettant que cette difficulté d’agir, dans la sphère la plus élevée de l’art, doive tout entière être attribuée au tempérament irrésolu et modéré de Baldassare, comme on l’a dit, il n’est pas indifférent d’en signaler les conséquences; car ces conséquences, toutes fâcheuses pour l’artiste, ont été on ne peut plus avantageuses pour l’art. Comme nous venons de le remarquer, Baldassare se retrouvait tout entier dans l’atelier. Non seulement il y creusait la théorie de l’architecture ; non seulement il approfondissait et vulgarisait les mathématiques et la perspective , encore enfouies dans les livres indigestes et peu abordables du quatorzième et du quinzième siècle, mais encore, frappé du lien qui pouvait unir ces sciences à la peinture, cette première passion de sa jeunesse, il créait à lui seul l’art du décorateur.
Ses immenses concertions diarchitectUT'e feinte^ ses pompeux appareils, ses machines ingénieuses pour les fêtes et les premiers drames de l’Italie régénérée, excitèrent un grand mouvement dans les esprits et furent récompensés d’une admiration qui nous répond de leur mérite, quoi qu’on ait pu imaginer depuis pour nous en faire rabattre. Ce n était pas un petit effort que de se faire applaudir
BALDASSARE PERUZZL 31
par Léon X, par Raphaël , par Michel-Ange, par le Titien, ni un mince triomphe que demerveiller une génération qui créait tant de merveilles.
Nous pouvons terminer ici cette note déjà longue. On a pu voir suffisamment, il nous semble, quel a été le cercle des travaux et des services de cet homme empoisonné à cause de sa petite rente, et dont la seule plainte fut pour ses enfants réduits à la mendicité.
NOTES
(1) On lit dans le tome III des Lettere Sanesi qaeBMassd^re était fils de Gio. Silvestro Perucio, noble Siennois.
(2) Niccolô Pio, dans un manuscrit que l’on conserve à la bibliothèque du Vatican, assure que Baldassare naquit ranl481.
Giulio Mancini , dans son Traité inédit de la peinture , se plaint de Yasari qui, selon lui, n’aurait pas donné des renseignements exacts sur la patrie , la vie et les ouvrages de Peruzzi. Il fait naître notre artiste à Ancajano , à six milles de Sienne, et ajoute que Vasari a eu tort de lui attribuer les peintures de la tribune de Sant’-Onofrio à Rome, qui sont évidemment du Pinturicchio, et de ne pas décrire l’architecture de San-Gio.-Codatremolide Yiterbe, dont-il serait l’auteur.
(3) Ces peintures ont été horriblement gâtées par d’infâmes retouches.
(4) Cesare de Milan, que Yasari appelle quelquefois Cesare da Sesto, fut élève de Léonard de Vinci et peignit un tableau dans l’église de San-Rocco à Milan.
(5) Ces peintures sont presque détruites.
(fi) Ce célèbre palais est connu sous le nom de la Farnesina.
(7) Genre de peinture, fort employé alors pour Tembellissement extérieur des bâtiments. C’était une combinaison de terre argileuse et de poussière de charbon et de travertin ou de pierre calcaire. Le dessin se traçait en creux sur l’enduit, et les lignes ainsi tracées étaient remplies de blanc ou de noir pour produire le clair et les ombres. Bien ne jouait mieux l’apparence de la sculpture, et c’était une manière à la fois expéditive et économique de faire des ornements ou des bas-reliefs simulés.
(8) Plusieurs de ces peintures de Raphaël et de Baldassare ont été gravées par Vincenzio Feoli, Romain.
(9) A'nnibal Carrache fit, du tableau de la Madone montant les degrés du temple, un magnifique dessin qui se trouvait dans la collection du duc de Devonshire. Le dessin original de Baldassare appartenait à Richardson.
(10) Ces deux façades n’existent plus.
(11) Augustin Carrache a gravé ce dessin sur cuivre, en trois planches.
(12) Nous donnerons en son lieu la vie de ce Girolamo, peintre et architecte. Il naquit en 1508 et mourut en 1544, en Picardie, au service du roi d’Angleterre qui l’employait comme ingénieur.
(13) Le dessin de ce tombeau se trouve gravé dans les naletti istorici, du pape Adrien VI, recueillis par Gasparo Brumanno.
(14) La Calandra fut, en Italie, la première comédie écrite en prose.
(15) Tout cela a été détruit et remplacé par un tabernacle du Bernino.
(16) Page 6, Vasari a déjà dit que Baldassare donna le dessin de l’orgue del Carminé.
JJUJILIIS mOMAEM,
JULES ROMAIN
PEINTRE
Des nombreux et habiles élèves de Raphaël^ aucun n’imita avec autant de bonheur que Jules Romain la manière, la composition , le dessin et le coloris du grand peintre d’Urbin. Jules se montra aussi supérieur à tous ses rivaux par son savoir, par son exécution ferme et assurée, que par sa vaste et brillante imagination (i).
Cet artiste était doué d’un caractère si affable et d’une humeur si gaie et si agréable, que Raphaël lui porta toujours une affection vraiment paternelle, et l’employa dans ses plus importantes entreprises. Ainsi, lorsqu’il peignit pour Léon X les loges du Vatican , il le chargea d’exécuter plusieurs peintures dont il avait lui -même fait les dessins; nous citerons, entre autres , la Création d’Adam et Eve, la Construction de l’arche de Noé, le Sacrifice , et Moïse sauvé des eaux par la fille de Pharaon. Dans la salle de Torre Borgia, où se trouve l’Incendie de Borgo , Jules aida Raphaël à peindre le soubassement, la comtesse Mathilde, le roi Pépin, Charlemagne 5 Godefroi de Bouillon, roi de Jéru-
JULES ROMAIN
Salem, et d’autres bienfaiteurs de l’Eglise : une partie de ce sujet a été gravée, il y a peu de temps, d’après un dessin de Jules Romain. Il termina encore la plupart des fresques de la galerie d’Agostino Ghigi, et travailla à un magnifique tableau à l’huile de Raphaël , représentant sainte Elisabeth (2). Ce chef-d’œuvre fut envoyé au roi de France avec une sainte Marguerite (3) et le portrait de la vice-reine de Naples (4) 7 dont la tête a été peinte par Raphaël , et le reste par Jules Romain, qui exécuta aussi presque entièrement la sainte Marguerite sur le dessin de son maître. Ces ouvrages plurent beaucoup au roi , et sont à Fontainebleau dans sa chapelle.
Après avoir appris les choses les plus difficiles dans l’art de peindre, que Raphaël lui enseignait avec amour, Jules parvint bientôt à savoir mettre en perspective les édifices , à les mesurer et à en faire les plans. Parfois aussi , Raphaël , après lui avoir simplement donné l’esquisse de ses inventions, les lui faisait rédiger en grand pour s’en servir dans ses compositions d’architecture. Ainsi, peu à peu , prenant goût à ce travail, Jules Romain ne tarda pas à devenir très habile.
Jules Romain et Giovan Francesco , dit le Fattore, restèrent, comme on le sait, les héritiers de Raphaël, à la charge d’achever les ouvrages qu’il avait commencés, et ils s’acquittèrent de leur tâche avec honneur.
Le cardinal Jules de Médicis, qui plus tard devint pape sous le nom de Clément VII , ayant choisi , sur le penchant de Monte-Mario, un site d’où l’on dé-
JULES ROMAIN
couvrait une vue magnifique, et dont le terrain boisé, et orné d’eaux vives, s’étendait le long du Tibre, depuis Ponte-Molle jusqu’à la porte de San- Pietro , résolut d’y créer un palais et des jardins où il voulait rassembler tout ce qu’on peut désirer de plus beau. Il confia la direction de ces travaux à Jules Romain , qui conduisit à bonne fin ce palais , connu alors sous le nom de Vigna de’ Medici , et aujourd’hui sous celui de Vigna di Madama. L’artiste, se conformant au site et à la volonté du cardinal , dessina une façade demi-circulaire , en forme de théâtre, divisée par des niches et des fenêtres avec une ordonnance ionique, d’un goût si parfait, que plusieurs personnes pensent que Raphaël en fit la première esquisse. Jules Romain exécuta dans ce palais un grand nombre de peintures, surtout dans la belle galerie ornée de deux grandes niches et d’autres plus petites qui toutes sont occupées par des statues antiques, parmi lesquelles il y avait un Jupiter d’une beauté rare, qui fut ensuite envoyé, avec d’autres statues , au roi François F^, par la famille Farnèse, Jean d’Udines décora de grotesques cette galerie, dont les murailles et les voûtes sont couvertes de peintures admirables. C’est là que Jules peignit à fresque un Polyphème entouré d’enfants et de petits satyres, qui lui valut beaucoup d’éloges. Mais sur ces entrefaites Léon X étant venu à mourir, Adrien lui succéda ; le cardinal de Médicis retourna à Florence, et cet ouvrage, ainsi que tous les travaux publics commencés par Léon , furent discontinués.
Pendant ce temps-là, Jules et Gio. Francesco
36 JULES ROMAIN
achevèrent beaucoup de choses que Raphaël en mourant avait laissées imparfaites; ils se disposaient même à peindre d’après ses cartons destinés à la grande salle du Vatican, où déjà il avait commencé quatre sujets tirés de l’histoire de l’empereur Constantin, et où il avait préparé un enduit pour peindre à l’huile, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ Adrien n’aimait ni la peinture, ni la sculpture, et ne se souciait point que cet ouvrage fût terminé.
Tant que vécut Adrien , peu s’en fallut que Jules Romain, le Fattore, Perino del Vaga, Jean d’Udines, Sebastiano de Venise, et d’autres grands maîtres, ne mourussent de faim. La consternation régnait parmi les courtisans accoutumés aux libéralités et à la magnificence de Léon X , et les artistes songeaient tristement à l’avenir, en voyant toute espèce de talent plongé dans l’oubli , lorsque, par la volonté de Dieu, la mort vint frapper Adrien. Le cardinal Jules de Médicis lui succéda sous le nom de Clément VII, et en un moment tous les arts commencèrent à renaître.
Jules' et le Fattore s’occupèrent aussitôt, par l’ordre du pape, d’achever la salle de Constantin. Ils débutèrent par faire jeter à bas l’enduit que Raphaël avait préparé pour peindre à l’huile ; mais ils conservèrent deux figures, dont l’une représente la Justice, et l’autre la Douceur, qu’ils avaient euxmêmes peintes à l’huile quelque temps auparavant(5). Dans cette salle , Raphaël avait placé, au-dessus de toutes les portes, de grandes niches ornées d’enfants qui tenaient des lys, des diamants, des plumes, et
JULES ROMAIN
autres emblèmes de la maison de Médicis; dans l’intérieur de ces niches, Jules Romain peignit à fresque plusieurs saints pontifes, aux côtés de chacun desquels on voyait deux Vertus. Ainsi saint Pierre était accompagné de la Charité, et de la Piété. Parmi tous ces papes on distinguait : Damas 1% Alexandre P^, saint Léon III , saint Grégoire et saint Sylvestre. Ces ouvrages à fresque sont les meilleurs que l’on connaisse de Jules Romain ; il est vrai qu’il y mit un soin tout particulier , comme on peut en juger par un très beau dessin de sa main, représentant saint Sylvestre , où l’on trouve peutêtre plus de charmes que dans la peinture meme. Jules exprima toujours mieux ses idées dans ses dessins que dans ses peintures; on y découvre plus d’animation, de caractère et de sentiment; cela provient peut-être de ce que , tout enflammé de ses sujets, il les dessinait en une heure, tandis qu’il employait des mois et des années à les peindre ; alors, fatigué et perdant cette verve qui animait ses conceptions au moment où elles jaillissaient de sa tête, il se refroidissait nécessairement dans l’exécution.
Mais revenons aux sujets que renferme cette salle, Jules peignit d’abord Constantin adressant une allocution à ses soldats ; dans le haut du tableau on aperçoit ces paroles : in hoc signo viiyces , et une croix rayonnante portée par trois petits anges ; aux pieds de Constantin est un nain qui essaie de se mettre un casque sur la tête.
Jules Romain exécuta ensuite la bataille qui eut
JULES ROMAIN
lieu près de Ponte-Molle , où Maxence fut mis en déroute par Constantin. On ne saurait trop admirer la conduite habile de ce grand nombre de figures et de groupes de fantassins et de cavaliers , représentés dans les poses les plus variées: au milieu du Tibre, Maxence estprès de s’engloutir avec son cheval. Cette peinture serait parfaite, si Jules Romain n’y eût pas employé trop de noir , selon sa coutume ; néanmoins cette composition servira toujours de modèle à ceux qui voudront traiter de semblables sujets. Ajoutons que Jules Romain sut mettre à profit les bas-reliefs des colonnes Trajane et Automne, pour les armures et les ajustements de ses soldats , les enseignes , les bastions , les béliers , et autres machines et instruments de guerre (6).
Le troisième sujet que Jules plaça dans cette salle fut le Baptême de Constantin. Saint Sylvestre, sous les traits de Clément VII, baptise Constantin, dans les memes fonts qui se trouvent aujourd’hui à Saint- Jean-de-Latran. Parmi les personnages qui entourent le pape, et dont plusieurs sont peints d’après nature, on remarque le favori de Sa Sainteté, Messer Niccolo Vespucci, chevalier de Rhodes, surnommé le Cavalierino (7). Au-dessous de cette composition , Jules peignit en clair - obscur Constantin construisant Saint-Pierre : il voulait ainsi faire allusion au pape Clément, car il y représenta Bramante et Giulian Lemi , tenant le plan de cette église.
Enfin , Jules Romain figura la Donation que Constantin fit de Rome au pape. Ce sujet, placé au-dessus de la cheminée, montre en perspective
JULES ROMAIN
l’église de Saint-Pierre, où l’on voit les cardinaux, les prélats, les chantres et les musiciens ; Constantin, à genoux, offre au pape saint Sylvestre, peint sous les traits de Clément Ylï, la ville de Rome, telle que nous la représentent les médailles antiques; des femmes agenouillées, d’une grande beauté, regardent cette cérémonie ; un pauvre demande l’aumône ; un enfant joue avec un chien , et les gardes du pape repoussent le peuple. Parmi quantité de portraits que le peintre a introduits dans ce tableau, on remarque ceux de Jules Romain lui -meme, de son ami intime le comte Raldassare Castiglione , de Pontano , de Marullo , et de plusieurs autres savants et courtisans. Entre les fenêtres , Jules peignit encore nombre de devises et de sujets poétiques ; aussi le pape , pleinement satisfait , le récompensa-t-il largement.
Tandis que Jules et Fattore étaient occupés à ces grands travaux, ils ne laissèrent pas cependant de faire une Assomption de la Vierge, qui fut envoyée à Pérouse , et placée dans le couvent des religieuses de Montelucci. Jules travailla seul ensuite, et peignit une Vierge avec une chatte qui paraissait vivante : c’est pourquoi cet ouvrage est connu sous le nom du tableau de la chatte {^quadro délia ^atta ) ; un autre grand tableau , où il représenta le Christ frappé à la colonne, alla orner l’autel dé Santa-Prassedia , à Rome.
Peu de temps après , Messer Gio. Matteo Giberti , son intime ami, alors dataire du pape Clément et depuis évéque de Vérone, lui demanda les dessins
JULES ROMAIN
d’un escalier et de quelques appartements que l’on construisait en brique, près de la porte du Vatican, et qui donnaient sur la place Saint - Pierre , à l’endroit où sonnent les trompettes lorsque les cardinaux se rendent au consistoire (8). Puis il peignit le Martyre de saint Étienne , pour le meme Giberti , qui l’envoya à Gènes dans son bénéfice. Les traits du saint expriment une résignation et une patience vraiment célestes ; on croirait qu’il voit dans le ciel Jésus-Christ assis à la droite de son père. Matteo Giberti donna plus tard ce tableau aux moines noirs de Monte-Oliveto, en meme temps que son bénéfice dont ils firent un monastère. Pour une chapelle qui appartenait à Jacopo Fuccheri , Allemand, dans l’église de Santa-Maria-di- Anima, à Rome , il exécuta un très beau tableau à l’huile où l’on voit la Vierge , sainte Anne, saint Joseph , saint Jacques , le petit saint Jean , et saint Marc l’évangéliste , agenouillé à côté d’un lion dont les poils sont rendus avec un art merveilleux; plusieurs femmes se trouvent encore dans cette composition ; l’une d’elles , occupée à filer , regarde une poule et ses poussins. Des enfants soutiennent un pavillon au-dessus de la Vierge. Un édifice en forme de théâtre et orné de statues complète ce tableau , auquel on n’aurait rien à reprocher, si le noir n’y était pas autant prodigué (9). Cette couleur, soit que le charbon , l’ivoire , le noir de fumée , ou le papier brûlé entrent dans sa composition, produit toujours une certaine crudité, à laquelle le vernis ne peut remédier. Parmi les nombreux élèves qui aidèrent
JULES ROMAIN
Jules Romain dans ces travaux, oïl compte Bartolommeo de Castiglione (lo), Tommaso Paparello de Cortona, Benedetto Pagni de Pescia; mais ceux qu’il employait plus habituellement étaient Giovanni dal Lione et Raffaello dal Colle , de Borgo- San-Sepolcro. Ces deux habiles artistes peignirent , d’après un dessin de leur maître , près de l’ancienne monnaie in Banchi ^ les armoiries du pape Clément VII, accompagnées de deux figures sous la forme de Termes. Peu de temps après, Raffaello dal Colle exécuta à fresque , d’après un carton de Jules , dans un demi-cercle de la porte du palais du cardinal délia Valle, une Vierge couvrant d’une draperie l’enfant Jésus endormi. Cette peinture, où l’on voit d’un côté saint André apôtre , et de l’autre saint Nicolas , fut avec raison considérée comme un chef-d’œuvre.
Jules Romain fit bâtir sur le mont Janicule , pour son intime ami Messer Baldassare Turini de Pescia, un palais qui réunissait tous les genres d’agrément et d’utilité que l’on pouvait désirer (i i). Les appartements furent ornés de stucs et de peintures. Jules peignit de sa propre main plusieurs traits de la vie de Numa Pompilius, dont le tombeau avait jadis existé à cet endroit. Dans la salle des bains, aidé par ses élèves , il représenta les fables de Vénus, de Cupidon , d’Apollon et d’Hyacinthe : tous ces sujets ont été gravés.
Lorsqu’il se sépara tout-à-fait de Cio. Francesco, Jules s’occupa, à Rome, de divers ouvrages d’architecture. Ainsi, il donna le dessin de la maison
JULES ROMAIN
de ia famille Alberini in Banchi , que plusieurs personnes attribuent à Raphaël, et celui d’un palais que Ton voit aujourd’hui sur la place de la Dogana à Rome : ce dernier a été gravé. Sur un côté du Maceîlo de’ Gorbi , où était située la maison dans laquelle il naquit, il éleva une façade d’une grâce remarquable.
Après la mort de Raphaël , Jules Romain se trouva placé au premier rang des artistes de l’Italie. Le comte Raldassare Castiglione , qui était à Rome en qualité d’ambassadeur de Frédéric, marquis de Mantoue , reçut ordre de son souverain de lui envoyer un savant architecte, capable de diriger les travaux de sa capitale et de son palais. Frédéric avait ajouté qu’il désirait surtout posséder Jules Romain. Le comte Raldassare sollicita alors si vivement notre artiste, qu’il s’engagea à le suivre pourvu qu’il en eût la permission du pape. Sa Sainteté la lui ayant accordée , le comte emmena Jules à Mantoue et le présenta à Frédéric qui, après l’avoir comblé de caresses , lui accorda une maison magnifiquement meublée , une forte pension , et la table pour lui et pour Benedetto Pagni , son élève , et un autre jeune homme qui était à son service. Le marquis lui envoya , en outre , du velours , du satin et d’autres riches étoffes ; puis songeant qu’il n’avait point de monture, il se fit amener son cheval favori, nommé Ruggieri, et le lui donna (12).
Frédéric mena ensuite Jules hors de la ville, à un trait d’arbalète de la porte San-Bastiano , dans un endroit appelé le T , situé au milieu d’une prai-
JULES ROMAIN
rie où Son Excellence avait des écuries pour ses haras. Le marquis désirait que , sans détruire les anciens bâtiments , on arrangeât une habitation où il pût quelquefois aller se divertir. Jules commença donc cet ouvrage en ayant soin de conserver l’ancienne bâtisse. Il disposa d’abord une grande salle avec une suite d’appartements des deux côtés , et comme il ne se trouvait ni carrières ni pierres dures dans ce lieu , il se servit de briques revêtues de stuc pour former les colonnes , les chapiteaux , les corniches, les portes, les fenêtres et tous les autres ornements de cet édifice. Voilà ce qui donna naissance au vaste palais que le marquis résolut ensuite de construire , et que Jules , aidé de plusieurs artistes , acheva en peu de temps (i3).
Le corps principal de ce palais présente dans son plan un carré parfait. La cour , coupée en croix par quatre entrées , forme également un grand quadrangle. Une de ces entrées conduit à un vestibule qui donne accès dans une galerie ouverte sur le jardin; deux autres galeries, décorées de stucs et de peintures , mènent à différents appartements. Dans une salle dont la voûte est divisée en riches compartiments ornés de fresques, Jules fit peindre sur les murailles, par Benedetto Pagni et Rinaldo de Mantoue, ses élèves, les chiens et les chevaux favoris du duc, qu’il avait dessinés lui-même. Sur la voûte d’une autre pièce, Benedetto et Rinaldo peignirent à l’huile le Mariage de Psyché et de l’Amour, et les Vengeances de Vénus. Sur les murailles , peintes à fresque , se trouve le reste de l’histoire de
JULES ROMAIN
Psyché. D’im coté, on voit Psyché au bain environnée d’une troupe d’amours qui versent sur elle des essences et des parfums; de l’autre côté, Mercure prépare le banquet nuptial. Les Grâces parsèment la table de fleurs; des bacchantes jouent de quelques instruments; Silène, accompagné de son âne, est soutenu par des satyres , pendant que deux enfants tètent les mamelles d’une chèvre. Deux tigres sont couchés aux pieds de Bacchus appuyé sur un buffet, aux côtés duquel se tiennent un chameau et un éléphant. Ce buffet , cintré , recouvert d’un berceau de festons de verdure, de fleurs, et de pampres de vigne chargés de grappes de raisin , est garni de trois rangs de vases d’un goût bizarre , de bassins, de bocaux, de tasses et de coupes de diverses formes , que l’on croirait d’or ou d’argent, tant l’imitation est parfaite (i 4)* Près de là. Psyché, entourée de femmes qui la servent et la conduisent , voit au loin apparaître Phœbus sur son char attelé de quatre chevaux, tandis que Zéphyre, couché sur des nuages, souffle dans une corne pour rendre l’air plus doux et plus agréable: ces sujets ont été gravés, il y a peu d’années, par Battista Franco de Venise. Benedetto et Binaldo , à l’exception du Bacchus, du Silène et des deux enfants qui tètent la chèvre, exécutèrent entièrement ces peintures d’après les cartons de Jules B.omain, qui , à la vérité, retoucha ensuite presque tout l’ouvrage. A l’exemple de Raphaël, Jules faisait peindre ses élèves d’après ses dessins. Cette méthode est fort utile aux jeunes gens, qui parviennent ainsi, nécessairement, à
JULES ROMAIN. 45
acquérir une grande habileté ; et si quelquefois il s’en rencontre d’assez présomptueux pour s’imaginer qu’ils en savent plus que leur maître , bientôt ils sont forcés de reconnaître qu’ils ont perdu leur temps en vaines tentatives, pour avoir abandonné leur guide avant d’être arrivés au but. Mais revenons à la description des appartements du palais du T. De la pièce de Psyché on passe dans une salle ornée d’une frise à deux rangs, l’un sur l’autre , travaillée en stuc sur les dessins de Jules Pvomain , par Francesco Primaticcio de Bologne et Gio. Battista de Mantoue. C’est une imitation des bas - reliefs de la colonne Trajane(i 5). Dans le vestibule , on trouve les douze mois de l’année et l’histoire d’Icare : nous possédons dans notre recueil le dessin de ce dernier sujet, exécuté par Jules Romain lui- même. Enfin , ce grand artiste , voulant montrer toute l’étendue de son génie, construisit une salle où la peinture et l’architecture concourent à produire une illusion vraiment magique. Sur de solides fondements , il fit faire une muraille qui , en s’élevant , décrivait un cercle, et composait une voûte surbaissée en manière de four. Les fragments de rochers dont étaient formées les portes, les fenêtres et la cheminée, se trouvaient disposés de telle sorte qu’ils semblaient près de s’écrouler. Jules y peignit ensuite les Géants foudroyés par Jupiter, sujet d’une conception aussi neuve que hardie. La partie la plus élevée de la voûte représente le ciel et le trône du maître de l’Olympe placé au milieu d’un temple circulaire, soutenu par des colonnes d’ordre dorique.
4fi JULES ROMAIN.
Le dieu irrité lance sa foudre contre les superbes géants ; Junon semble Faider à les exterminer. Les vents soufflent vers la terre , pendant que la déesse Opis, effrayée par le bruit des tonnerres, s’enfuit avec ses lions ; elle est suivie par plusieurs autres divinités, parmi lesquelles on remarque Vénus, Mars , Momus , les Grâces et les Heures. Diane , Saturne et Janus s’élèvent dans les airs pour éviter cette horrible tempête ; Neptune , accompagné de ses dauphins , cherche à s’affermir sur son trident ; Pallas et les neuf Muses contemplent tranquillement le combat; Pan sauve de cet embrasement et des éclats de la foudre une Nymphe qu’il tient entre ses bras ; Apollon est monté sur son char , et quelques Heures arrêtent ses chevaux dans leur course. Des Nymphes et des Satyres tout tremblants entourent Bacchus et Silène ; Yulcain, armé de son marteau , regarde Hercule qui parle à Mercure; Pomone , Vertumne et tous les autres dieux sont frappés de terreur ; des géants portent sur leurs robustes épaules des rochers énormes pour escalader le ciel ; mais le moment de leur défaite s’approche , la foudre renverse sur eux les montagnes qu’ils ont élevées dans leur téméraire audace : on dirait que le monde entier va être bouleversé; parmi les géants tués ou mutilés , on aperçoit Briarée se débattant sous les débris d’un rocher immense ; au travers d’une grotte, on découvre plusieurs géants arrêtés dans leur fuite par les carreaux de Jupiter ; d’un autre côté, on voit encore des géants accablés par la chute des temples , des colonnes et des palais , hor-
JULES ROMAIN. 47
rible et épouvantable carnage ! Au milieu des éboulements de ces édifices, Jules a placé une cheminée , et aussitôt qu’on y allume du feu , apparaissent de nouveaux Géants dévorés par les flammes , et Pluton, suivi des Furies, se précipitant au fond des enfers sur son char, tiré par des chevaux décharnés ; tout, dans cette composition, concourt à inspirer la terreur. Le spectateur ne peut s’empêcher de craindre d’être écrasé par ces fenêtres, ces portes, ces montagnes , ces édifices près de s’écrouler ; mais cet ouvrage paraît surtout étonnant lorsqu’on le considère dans son ensemble , car il n’a pour ainsi dire ni commencement ni fin : tout se lie et s’enchaîne si parfaitement , qu’une fois entré dans cette salle, qui n’a que quinze brasses de longueur, on se croit transporté au milieu d’une vaste campagne ; pour que rien ne manque à l’illusion , le plancher même fut pavé de petits cailloux ronds que la peinture a reproduits au bas des murs à la hauteur d’un pied (i 6). Rinaldo deMantoue devint grand coloriste en exécutant ces travaux d’après les cartons de Jules Romain , et si la mort ne fût venue le frapper prématurément, il aurait certes grandement honoré son maître (17).
Après l’achèvement de ce palais , dans lequel Jules Romain a exécuté quantité de choses dignes d’éloges , mais que nous passerons sous silence pour éviter les longueurs, il restaura le château qu’habite le duc à Mantoue, construisit deux grands escaliers en limaçon, et décora plusieurs appartements de stucs précieux -, il fit peindre dans une salle l’histoire
JULES ROMAIN
de la guerre de Troie, et dans une antichambre douze tableaux à l’huile , au-dessus des portraits des douze Empereurs que l’on doit au pinceau du Titien. Jules donna ensuite le dessin d’un bâtiment que l’on éleva à Marmiruolo , à cinq milles de Mantoue, et qu’il orna de peintures non moins belles que celles du palais du T. A Sant’-Andrea de Mantoue, pour la chapelle de la signora Isabella Buschetta , il fit un tableau à l’huile , où l’on voit la Vierge et saint Joseph qui adorent l’enfant Jésus placé entre saint Jean l’évangéliste et saint Longin (i8) ; sur les murs de cette chapelle , Rinaldo exécuta, d’après les dessins de son maître , deux sujets dont l’un représente le Crucifiement du Christ avec les larrons , et l’autre les Fidèles trouvant le sang de Notre-Seigneur. Jules peignit de sa propre main, pour le duc Frédéric, une Vierge occupée à laver le Christ encore enfant , pendant que le petit saint Jean renverse l’eau contenue dans un vase ; ces figures , grandes comme nature, sont très belles ; dans le lointain, on aperçoit plusieurs femmes qui viennent visiter la Mère de Dieu ; ce tableau fut donné par le duc à la signora Isabella Buschetta, dont Jules plaça le portrait dans un petit tableau de la Nativité de Notre-Seigneur, que le signor Vespasiano Gonzaga possède aujourd’hui avec un autre , qu’il doit à la libéralité du duc Frédéric. Dans ce dernier tableau, Jules Romain a représenté un jeune homme et une jeune fille couchés sur un lit , se tenant étroitement embrassés et se prodiguant des caresses , tandis qu’une vieille , cachée derrière une porte, les regarde furtivement; ces
JULES ROMAIN
figures, d’une grâce indicible, sont presque de grandeur naturelle. Jules Romain fit encore, pour le signor Gonzaga , un saint Jérôme , et pour le comte Niccolà Maffei, un Alexandre tenant en main une Victoire. Pour Messer Girolamo , organiste de la cathédrale de Mantoue, son ami intime , il peignit à fresque, sur une cheminée , Vulcain forgeant des flèches, pendant que Vénus trempe dans un vase celles qui sont achevées, et les place dans le carquois de Cupidon. A San-Domenico, il termina pour Messer Lodovico da Fermo un Christ mort, que Joseph et Nicodème se disposent à mettre au tombeau ; à Fentour, on voit les trois Maries et saint Jean Févangé» liste. Ce même sujet quil reproduisit en petit se trouve , à Venise, chez Messer Tommaso da Empoli , Florentin.
A cette époque , Jean de Médicis fut blessé cFun coup de mousquet , et transporté à Mantoue où il mourut. Messer Pietro Aretino voulut que Jules Romain retraçât les traits de ce seigneur; en conséquence , notre artiste moula le masque sur nature, et fit un portrait qui resta long-temps chez Messer Aretino (19).
Lorsque l’empereur Charles-Quint passa à Mantoue , Jules construisit plusieurs arcs de triomphe , composa des décorations de théâtre et quantité d’autres magnifiques appareils , pour lesquels il n’avait point d’égal. Personne ne sut mieux que lui arranger des mascarades et inventer des costumes extraordinaires pour les joutes, les fêtes et les tour-
nois.