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Mantoue , jadis sale et fangeuse au point d’étre presque inhabitable , devint , grâce à Jules Romain, aussi saine qu’agréable. Elle lui dut la plupart de ses embellissements, chapelles, maisons, jardins, façades. Les digues du Pô s’étant rompues un jour , les quartiers bas de la ville se trouvèrent couverts de quatre brasses d’eau; les grenouilles y séjournaient à peu près toute l’année. Jules avisa aux moyens de remédier à ces inconvénients , et agit de façon que les eaux reprirent leur cours naturel; et même, pour parer à une nouvelle inondation , il fit élever les rues qui bordent le fleuve, et ordonna la démolition d’une foule de petites habitations , mal bâties et de peu d’importance , pour les remplacer par de grandes et magnifiques maisons , qui devaient contribuer à l’embellissement de la ville. Plusieurs particuliers s’y opposèrent , et dirent au duc que Jules, par son projet, leur causait une trop grande perte; mais le prince ne voulut écouter personne, et enjoignit même de ne rien construire sans l’ordre exprès de Jules. Aux plaintes succédèrent alors des menaces; mais le duc donna aussitôt à entendre que les injures dont on se rendrait coupable envers son architecte seraient réputées faites à lui-même, et qu’il saurait les punir. Ce prince aimait en effet Jules au point de ne pouvoir se passer de lui, et l’artiste de son côté révérait au-delà de toute expression son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune faveur , et qui , par ses libéralités , le rendit maître d’un revenu de plus de mille ducats. Jules Romain se construisit à Mantoue, vis-à-vis San-Barnaba,
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une maison dont il décora la façade de stucs colorés. Il enrichit l’intérieur, de peintures, de stucs semblables à ceux de la façade et de morceaux antiques que lui avait donnés le duc. Le nombre des dessins qu’il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment incroyable; car, comme nous l’avons déjà dit, on ne pouvait , surtout dans la ville , élever de palais et d’autres édifices considérables que d’après ses dessins. Il rebâtit sur ses anciens murs l’église de San- Benedetto, et l’orna de peintures et de tableaux précieux.
Gio. Matteo Giberti, évéque de Vérone, voulut que la tribune de sa cathédrale fût entièrement peinte d’après les dessins de Jules , par le Moro, qui jouissait d’une grande renommée dans toute la Lombardie.
Le duc de Ferrare demanda également à notre artiste des cartons pour des tapisseries tissues d’or et de soie, qu’il fit exécuter par deux Flamands, Maestro Niccolo et Gio. Battista Rosso. Ces cartons ont été gravés par Gio. Battista de Mantoue, ainsi que plusieurs autres compositions de Jules , parmi lesquelles nous citerons un Médecin appliquant des ventouses sur les épaules d’une femme; une Fuite en Egypte, où l’on voit quelques anges occupés à courber les branches d’un palmier afin de mettre l’enfant Jésus à portée d’en cueillir les fruits, et saint Joseph conduisant l’âne par la bride ; Bémus et Bornulus allaités par une louve sur les bords du Tibre; Pluton, Jupiter et Neptune, tirant au sort le ciel , la terre et la mer ; Jupiter nourri par la chèvre
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Alphée, que tient Mélisse (20) ; enfin, un grand sujet représentant des prisonniers que Ton torture. On a de même gravé, d’après Jules Romain, Scipion et Annibal haranguant leurs soldats. La Nativité du Christ a été reproduite par le burin de Sebastiano de Reggio , et beaucoup d’autres gravures ont été exécutées en Italie, en France et en Flandre, d’après d’admirables dessins , que nous passerons sous silence, car il en existe une quantité innombrable. Nous nous contenterons de dire qu’il avait acquis une si prodigieuse facilité , surtout pour dessiner , que jamais aucun artiste n’égala sa fécondité.
Rien ne lui était étranger , il consacra beaucoup de temps et d’argent à l’étude de la science numismatique, et, malgré ses grands travaux, il s’occupait d’une foule de futilités pour faire plaisir au duc ou à ses amis. A peine avait-on ouvert la bouche pour lui communiquer une idée, qu’il l’avait saisie et dessinée.
Parmi les morceaux rares que renfermait sa maison , se trouvait un portrait d’Albert Durer , peint à la gouache et à l’aquarelle sur une toile extrêmement fine , [par cet artiste lui- même , qui l’avait envoyé en présent à Raphaël , comme nous l’avons dit ailleurs. Jules Romain me montra ce portrait comme un prodige , lorsque mes affaires m’appelèrent àMantoue (21).
Lorsque Frédéric mourut, Jules ressentit une telle douleur de la perte de ce prince, qui l’avait tant aimé , qu’il aurait quitté la ville , si le cardinal de Gonzaga , à qui les rênes du gouvernement avaient été confiées pendant la minorité de ses neveux , ne
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l’eût retenu dans ce pays , où devaient le fixer, du reste, sa femme, ses enfants, ses amis et ses propriétés. D’un autre coté , le cardinal était bien aise de conserver un artiste dont les conseils lui étaient nécessaires pour reconstruire presque entièrement la cathédrale de la ville.
Dans ce temps, Giorgio Vasari passa par Mantoue en se rendant à Venise, pour voir Jules qu’il aimait beaucoup, quoiqu’il ne le connût encore que de réputation , et pour avoir entretenu avec lui une correspondance épistolaire. Giorgio , à son arrivée, rencontra dans les mes de la ville son ami ; et les deux artistes, qui ne s’étaient jamais vus auparavant, se reconnurent aussitôt comme s’ils eussent déjà vécu long-temps ensemble. Jules Romain , enchanté , ne quitta pas un moment Giorgio pendant quatre jours. Il lui montra tous ses ouvrages, et les plans des anciens édifices de Rome, de Naples, de Pozzuolo , de Gampagna et de toutes les antiquités les plus célèbres, dont il avait dessiné lui-méme une grande partie. Ensuite il ouvrit une grande armoire, et en tira les plans de toutes les constructions qui avaient été élevées d’après ses dessins et par son ordre, à Mantoue, à Rome et dans toute la Lombardie. Je crois qu’il est impossible d’avoir des idées plus neuves, plus belles et mieux entendues en fait d’architecture. Le cardinal ayant demandé à Vasari ce qu’il pensait des ouvrages de Jules Romain, il répondit, en présence meme de Jules, que leur auteur méritait qu’on lui élevât des statues dans toutes les rues de la ville, et que la moitié de l’état de
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Maiitoue ne suffirait pas pour récompenser ses travaux et ses talents. Le cardinal repartit que Jules était plus maître de l’état que lui-méme. Yasari quitta Mantoue vivement touché des caresses et des marques d’attachement que lui avait prodiguées Jules Romain. Aussi, après son voyage à Venise, étant retourné à Rome , précisément à l’époque où Michel-Ange découvrit entièrement son Jugement dernier , il envoya à son ami , par Messer Nino Nini de Cortona , secrétaire du cardinal , trois dessins des sept péchés mortels qu’il avait faits d’après la peinture du Buonarroti. Ce présent fut très agréable à Jules, qui avait alors à peindre une chapelle dans le palais du cardinal. La vue de ces figures magnifiques ouvrit un nouveau champ à ses idées, et il entreprit aussitôt un admirable carton, où il représenta Pierre et André qui abandonnent leurs filets pour suivre le Christ, et qui de pécheurs de poissons deviennent pécheurs d’hommes. Ce carton, le plus beau que Jules ait jamais fait, fut ensuite peint par Fermo Guisoni, son élève, aujourd’hui maître habile et expérimenté.
Peu de temps après, les surintendants de San- Petronio, qui voulaient commencer la façade de leur église, décidèrent Jules à venir à Bologne , avec Tofano Lombardino, architecte milanais, très estimé en Lombardie , où il avait construit beaucoup d’édifices. Les dessins de Baldassare Peruzzi de Sienne étant perdus , nos deux artistes en composèrent de nouveaux, et Jules en donna un, entre autres , dont la beauté et la magnifique ordonnance
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lui méritèrent les plus grands éloges, et de riches récompenses lorsqu’il retourna à Mantoue.
Sur ces entrefaites , Antonio da San-Gallo étant mort a Rome , les commissaires de Saint-Pierre restèrent fort embarrassés, ne sachant à qui s’adresser pour terminer cet immense édifice. Ils pensèrent enfin que personne n’était plus digne de leur confiance que Jules Romain , dont ils connaissaient tout le mérite. Persuadés que cet artiste accueillerait avec empressement l’occasion de rentrer avec honneur dans sa patrie, ils chargèrent plusieurs de ses amis de lui faire des offres brillantes. Mais le cardinal s’opposa à son départ , et sa femme, ses amis et ses parents employèrent tous leurs efforts pour le retenir. Néanmoins , cela n’eùt servi de rien, s’il ne se fût alors trouvé malade. Pensant à la gloire et aux avantages qui devaient résulter de ces travaux pour lui et ses enfants , il était entièrement décidé à supplier le cardinal de lui permettre d’aller à Rome, lorsque son mal ne fit qu’empirer. La Providence avait marqué le terme de ses jours, et il mourut bientôt à Mantoue, à l’âge de cinquante-quatre ans. Il laissait un fils à qui il avait donné le nom de Raphaël , en souvenir de son maître. Ce jeune homme, qui annonçait d’heureuses dispositions pour la peinture, vint à mourir ainsi que sa mère, peu d’années après Jules, dont il ne resta qu’une fille nommée Virginia, qui vit aujourd’hui à Mantoue , où elle s’est mariée avec Ercole Malatesta. Jules Romain, amèrement regretté de tous ceux qui le connurent , fut enseveli dans l’église de
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San-Barnaba. On avait l’intention d’y élever un monument à sa mémoire ; mais ses enfants et sa femme traînèrent les choses en longueur, et moururent sans lui avoir rendu cet hommage. Il est vraiment honteux que dans Mantoue , cette ville qu’il orna de tant de chefs-d’œuvre , il ne se soit trouvé personne pour consacrer son souvenir. Son génie heureusement lui a élevé un monument glorieux, que le temps et les années ne parviendront jamais à détruire (22).
Jules Romain était d’une taille moyenne. Il avait une belle figure, la barbe et les cheveux noirs, les yeux de meme couleur et pleins de gaîté et de vivacité. Sa mise annonçait de l’élégance. Sobre, affable, prévenant, il vécut toujours d’une manière honorable.
Parmi ses nombreux élèves, les plus habiles furent Gian dal Lione , Raffaello dal Colle , Benedetto Pagni de Pescia, Figurino de Faenza, Rinaldo et Gio. Battista de Mantoue et Fermo Guisoni. Benedetto Pagni a laissé beaucoup d’ouvrages à Pescia , sa patrie , et a peint deux tableaux remarquables , dont l’un appartient à la cathédrale de Pise, et l’autre au signor Mondragone, Espagnol, que l’illustre prince de Florence combla de ses faveurs.
Jules Romain mourut l’an 1 546 , le jour de la Toussaint. On plaça sur sa tombe l’épitaphe suivante :
Romanus moriens secam très Julius arteis Abstulit ( tiaud mirum ) quatuor unus erat.
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Cette biographie de Jules Romain nous paraît admirablement faite par notre auteur. Pourtant, il a suivi, comme toujours, cette marche saccadée et rapide, qui lui donne l’air d’un homme effrayé de l’énormité de sa tâche, et qui craint de ne pas la voir arriver à sa fin. Il s’est abstenu, comme toujours, d’exposer l’idée mère qui devait dominer et résumer son récit; il a peur, comme toujours, de perdre son temps aux utiles réflexions qui devaient découler des faits et les corroborer. Mais a-t-il eu bien tort cette fois ? Ce qui ailleurs reste un défaut ne devient-il pas ici une convenance?
L’illustre élève de Raphaël fut essentiellement un homme d’action, et l’histoire de sa vie devait marcher comme elle , au pas de course. Quelle accumulation de travaux , quelle variété d’entreprises , quelles responsabilités, pour un seul homme! Quand nous avons cherché , à la fin de la vie de Raphaël, à faire ressortir l’immensité de sa production , les personnes qui n’avaient pas été à meme, comme nous, d’en connaître l’ensemble, ont dû nous croire dans l’exagération. Elles peuvent dès maintenant pressentir ce qu’a dû opérer un si grand génie , appuyé sur des hommes de la valeur de Jules Romain. Elles peuvent maintenant comprendre le sens exact que le Vasari attachait à ses paroles, quand il nous désignait Raphaël marchant dans Rome comme un prince, entouré de ses cinquante élèves, tous bons et vaillants. Elles peuvent maintenant apercevoir s’il était indifférent pour nous d’engager une lutte , afin de maintenir la tradition qui attribuait à
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Fécole romaine une existence propre et une réelle unité. La biographie de Jules Romain, telle que le Vasari nous la donne, et telle que nous la laisserons, appuie complètement notre thèse; mais elle n’est pas la seule que le Vasari nous ait réservée pour cela. Et si , ayant amené déjà l’école romaine , depuis sa première origine, dès avant Cimabué et Giotto, jusqu’à Raphaël, nous voulons continuer plus tard à en montrer encore la succession , nous pourrons, pour le faire, nous passer même de Jules Romain , et trouver sans lui de suffisants jalons. Nous nous rappelons bien qu’il nous reste l’engagement d’un utile et intéressant travail de critique à achever sur la continuité de l’école romaine , telle que Raphaël l’avait constituée pendant sa vie, telle qu’il la laissa après sa mort. Sans doute, le cas était de l’entreprendre après la vie de Jules Romain , son principal élève ; mais si Jules fut le successeur de Raphaël et le prince de l’école après lui à Rome, il fut aussi fondateur de l’école mantouane, et c’est là qu’il nous convient davantage de le suivre ; car les occasions pourraient nous manquer de rechercher quelle fut l’école de Mantoue , si peu connue , et qui cependant mérite tant de l’être.
S’il fallait trouver une raison à l’oubli que les historiens de l’art et les voyageurs en Italie font également de cette ville , autrefois si riche et si importante sous le long règne des Gonzaga, on ne saurait en trouver d’autres probablement que l’esprit de routine et d’imitation, où se laissent prendre trop souvent les écrivains et les curieux. Malgré les
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notices du savant Volta, et les dissertations de Bettinelli , on peut dire que les maîtres de Mantoue ont manqué jusqu’ici d’un historien local qui offrît aux vulgarisateurs étrangers une abondante et facile érudition; personne n’a cherché à suppléer à cette lacune, ou au moins ne l’a fait convenablement. Le laborieux Lanzi lui -même, tout en reconnaissant la haute valeur de l’école de Mantoue, tout en lui ouvrant un chapitre particulier dans son histoire générale , ne lui a consacré qu’un insuffisant effort ; et nos auteurs, n’ayant eu personne à mettre à contribution, ont mieux aimé se taire sur ce sujet que de l’étudier. Les voyageurs, et les jeunes artistes de leur côté , n’ayant rien pu apprendre qui leur recommandât cette ville , et ne la trouvant pas d’ailleurs sur la route battue , se sont rarement détournés, pour aller y jouir des richesses qu’elle contient, et y profiter de tous les grands éléments d’instruction que renferment encore ses églises et ses palais. Cependant , l’hospitalière Mantoue , cette seconde patrie d’Andrea Mantegna parmi les anciens, de Jules Romain et du Primatice parmi les modernes; cette ville que le Corrége, le Genga, le Tintoret, le Feti, l’Albane, le Gerola , le Castiglione, le Bertucci et Rubens, contribuèrent à décorer , eût largement payé la perte de temps occasionnée par un détour.
Les Gonzaga furent investis du pouvoir par le peuple de Mantoue, dans le commencement du quatorzième siècle, après leur révolte et le meurtre des derniers Bonacossi ; ils parvinrent très vite, par leur
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habileté dans les guerres, par l’élan qu’ils surent imprimer au commerce, et par leurs alliances, à exercer une grande influence en Italie, et à y tenir un rang élevé parmi les familles souveraines. Riches et puissants, ils ne tardèrent pas non plus à demander aux sciences et aux arts cette illustration par laquelle seulement les positions acquises semblaient alors en Italie pouvoir se consacrer, et donner aux peuples des gages rassurants de durée. La cour du Gonzaga de Mantoue eut donc son éclat comme celles des Sforze de Milan, des d’Este de Ferrare, et des Médicis de Florence. Nous avons vu déjà, dans la première partie de notre histoire, Louis Gonzaga attirer à Mantoue le célèbre Andrea Mantegna , et celui-ci y fonder définitivement son école sous les auspices de ce seigneur. On le sait , l’école du Mantegna, dans la haute Italie au moins, fut, avant l’apparition du Vinci, du Giorgione et du Gorrége , celle qui peut-être résuma le mieux les véritables progrès de l’art , et qui en marqua le plus nettement le réel état. Le Mantegna, libéralement sustenté dans ses travaux, aidé par ses fils et ses autres élèves , laissa dans la ville de nombreux ouvrages ; quelques-uns subsistent encore et jouissent d’une grande célébrité. C’est à Mantoue qu’on trouve son fameux tableau de la Victoire; on y montre aussi dans une salle du château , appelée la chambre des époux , de vastes compositions de sa main. — Un peu plus tard, François et Frédéric Gonzaga appelèrent et retinrent à Mantoue Lorenzo Costa , Ferrarais, et l’un des plus habiles élèves de Francia
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de Bologne; ils y appelèrent également Gianfrancesco Car Otto 9 Francesco Monsignori de Vérone, et plusieurs autres artistes de Vicence , de Padoue , de Crémone et des autres villes lombardes. Tous ces artistes , et nous en passons beaucoup dont nous pourrions donner les noms, après avoir couru l’Italie , travaillé çà et là , se trouvant bien à Mantoue , s’y fixèrent avec leurs familles et s’y naturalisèrent. Mantoue devint donc , après Milan , un des centres importants de toutes les traditions lombardes; l’installation seule du Mantegna suffirait à le prouver ; et d’ailleurs, personne n’ignore l’influence exercée par ce grand artiste dans son siècle. Il n’est point une ville en Lombardie, si peu importante et si reculée quelle soit, où l’on ne puisse maintenant retrouver des preuves incontestables de Fimitation du style de Mantegna. Cet homme savant et inventif, qui se serait évidemment classé au premier rang, s’il n’avait pas eu le malheur de venir trop tôt, imprima à l’art de ce pays lombard , morcelé en tant d’états étrangers et hostiles les uns aux autres, une direction aussi forte qu’avaient pu le faire le Ghirlandajo à Florence, le Vannucci à Pérouse, et le Francia à Bologne. Et cette idée que nous avons dû combattre, à savoir que le Mantegna avait été le maître du Gorrége, constate au moins, par le facile crédit quelle obtint chez les historiens , cette disposition générale à considérer le Mantegna comme le grand initiateur des écoles lombardes. Quant à l’école de Mantoue, elle continua religieusement son premier maître, à ce point que non seulement
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la plupart des travaux des jeunes Mantegna furent attribués à leur père , mais encore un bon nombre des travaux bien postérieurs de Lorenzo Costa , de Carlo , de Gio. Carotto, et des deux Monsignori.
Cette position de la primitive école de Mantoue était importante à établir; en effet, c’est seulement sur ce terrain ainsi décrit, qu’on peut se rendre compte de la manière intelligente dont opéra Jules Romain , l’élève du divin Raphaël.
Jules , vivement recommandé par Baldassare Castiglione , venait chercher un refuge auprès des Gonzaga : il en avait besoin , beaucoup plus besoin , soit dit en passant, que ne l’indique maître Giorgio, son ami , car il paraît que s’il fût demeuré davantage à Rome, il y eût mal passé son temps; le pape furieux voulait le faire pendre , justement indigné des dessins fournis à Marc- Antoine Raimondi, le graveur, pour illustrer le livre du licencieux Arétin. Jules, heureux de l’accueil qu’on lui fit, voulut le reconnaître et s’en montrer digne; honoré de la plus grande confiance , mis à la tête de l’école , nommé préfet des eaux et surintendant des bâtimens, non seulement il donna à l’école une impulsion toute particulière , mais la ville même prit par ses soins une physionomie nouvelle. Jules se trouvait à Mantoue dans une position analogue à celle qu’avait rencontrée avant lui Léonard de Vinci à Milan: le moins qu’il put en résulter , c’est qu’il modifia, aussi profondément que le Vinci l’avait fait de son côté, le goût et les traditions de cette partie de la Lombardie qui touche aux états vénitiens ; car assuré-
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ment l’école romaine, dont il était le plus puissant représentant , avait tellement affermi sa méthode et ses principes dans les grands travaux de Raphaël , qu’elle devait influer autant que l’école florentine, personnifiée dans Léonard , avait pu le faire sur l’art lombard , alors un peu retardataire. Mais la science éminemment pratique du collaborateur de Raphaël devait en quelque sorte aller plus loin que la science théorique de Léonard ; elle devait davantage corroborer l’enseignement par l’application. Léonard de Vinci , conduit par son caractère méditatif à approfondir la partie abstraite de l’art, plutôt qu’à s’abandonner à une production abondante, dirigeait la jeunesse par des cours publics, par des livres, par des conseils, encore mieux que par des exemples, quoiqu’il en ait donné de bien grands. Les productions du Vinci, surtout en peinture , sont peu nombreuses ; il y apportait une si grande recherche , il y mettait un sentiment tellement intime et exclusif, qu’aucun élève ne pouvait guère être appelé par lui à l’aider, et par conséquent à profiter immédiatement de son contact. Jules Romain , homme assurément moins éminent que Léonard , s’y prit autrement, et obtint peut-être à Mantoue de plus utiles résultats. Élevé dans l’école de Raphaël , accoutumé à voir mettre en train une foule d’entreprises à la fois, et à les voir mener à fin par les moyens les plus rapides, aussitôt qu’il comprit le parti qu’il pouvait tirer de la faveur et de la richesse des Gonzaga , il se mit à l’œuvre de la manière la plus délibérée. Il avait aussi appris de son maître, par
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quelles séductions, par quelles promesses on pousse, en fait de dépenses et de sacrifices, un prince plus loin qu’il ne le veut. Aussitôt que Jules put connaître les G onzaga , il les envahit ; car au bout du compte, quand on le voit remuer Mantoue de fond en comble , et en aussi peu de temps , il faut bien le supposer. Si ces princes eussent été fortement préoccupés de tous les changements que réclamait l’état de leur ville , avant que Jules Romain ne vînt s’y réfugier, ils en auraient au moins commencé quelque chose sans lui , les habiles gens ne leur manquant pas à Mantoue, ni surtout à Milan, à Vérone et à Venise, leurs voisines. Certes, ils aimaient les arts et les encourageaient; mais jamais, sans la rencontre d’un homme comme Jules Romain, ils n’eussent été amenés aussi loin. Jules se croyait toujours à Rome, et les Gonzaga, émerveillés, le laissèrent aller à ce point , que leur peuple s’en échauffa et voulut remuer. Aussi raconte-t-on que lorsque Charles-Quint visita Mantoue , il trouva cette ville si belle et les fêtes que Jules Romain lui donna si brillantes, qu’il ne crut avoir rien de mieux à faire, pour reconnaître le zèle de ses princes , que d’ériger en duché leur marquisat,
Jules Romain n’avait cependant amené qu’un élève avec lui. Mais il avait appris de Raphaël à tirer parti de tous les éléments et de tous les hommes que le hasard pouvait lui offrir. Il appela donc tous ces continuateurs du Mantegna, tous ces héritiers des vieux peintres attirés à Mantoue par les premiers Gonzaga. Tous ces artistes
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étaient restés entièrement en dehors du mouvement communiqué à la Lombardie par les ouvrages du Corrège et du Vinci , à cause de leur situation isolée et de la facilité meme qu’ils trouvaient à vivre auprès des Gonzaga , ce qui les éloignait des études et des voyages. On comprend tout ce qu’un génie actif, habitué au commandement à la grande école de l’obéissance , en possession aussi de tous les progrès réalisés, de toutes les expériences acquises, pouvait se promettre de ces ouvriers attardés et irrésolus qui n’attendaient qu’un maître pour le suivre et marcher. Autant Jules Romain trouva d’artistes à Mantoue , autant il eut d’élèves , et ce mot d’élève signifie exclusivement ici collaborateur. Le talent de Jules Romain se prêtait on ne peut mieux à ces conditions de collaboration et de partage , sans lesquelles des talents meme supérieurs au sien n’auraient pu fonctionner. Praticien plus diligent qu’assidu, artiste plus entreprenant que convaincu, esprit plus inventif que pénétrant, caractère plus ambitieux que volontaire; c’était un homme à qui il fallait du monde autour de lui, comme il fallait au divin Michel- Ange la solitude. Michel- Ange fabriquait lui-même jusqu’à ses derniers outils , ne trouvant aucun ouvrier assez habile , Jules Romain faisait fabriquer à d’autres ses œuvres les plus belles, trouvant tout artiste assez adroit. Jules Romain était, à proprement parler, un entrepreneur de travaux , un machiniste plus qu’un peintre; et c’est en ce point qu’il se distingua encore de son maître. Les œuvres de Raphaël sont îv. 5
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d’autant plus pures, plus saisissantes et plus précieuses , que lui seul y a mis la main ; les œuvres de Jules Romain ont d’autant plus de valeur, qu’un grand nombre d’auxiliaires a pu y concourir; la raison s’en découvre assez facilement. Le génie de Jules Romain était tourné entièrement vers les choses d’apparat; il entendait mieux le faste que la noblesse , et se trouvait plus à l’aise au milieu des conceptions compliquées que dans les idées simples. Il suffit de voir une Madone de Raphaël , un portrait, une télé d’enfant, pour comprendre tout l’amour, tout le bonheur, tout l’entraînement avec lesquels il a caressé son œuvre la plus simple, cherchant, quand il était seul et quand il avait le temps, à arriver par la perfection de la forme, le calcul de la touche, le choix de l’effet, à l’expression complète de la pensée qui l’occupait. Jules Romain, au contraire, quand il travaille à des choses qu’il devra achever seul, semble travailler à contre-cœur. On peut s’en convaincre dans nos musées ; partout où l’on ne reconnaît que sa main , on voit percer l’ennui ou l’impatience : l’ennui, qui le pousse à la sécheresse; l’impatience, qui le mène à l’incorrection. Mais on doit juger les hommes sur leur terrain ; ce n’est donc pas dans nos musées qu’il faut chercher à apprécier Jules Romain; c’est dans Mantoue, dans le château ducal, dans ee qui reste du palais du T, dans la cathédrale , magnifiques édifices bâtis sur ses plans. C’est là qu’on voit toutes ses ressources, toute sa fougue, toute son imagination. C’est là que l’on comprend aussi Fascendant qu’il dut exercer
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dans l’école , et la discipline qu’il sut établir pour mettre à tribut des talents peu faits, il faut le dire, pour le seconder ; car, si l’on se rappelle ce qu’était le Mantegna, et quels étaient les principes de son atelier, on sentira ce qu’il fallut à Jules Romain de" résignation en meme temps que d’empire. Tous ces Mantouans, coloristes suaves mais timides, dessinateurs gracieux mais peu savants, compositeurs naïfs mais gauches, devaient être bien difficiles à remuer par cet homme impétueux, pour qui la couleur était moins que rien , pour qui le dessin ne valait que par l’énergie, et la composition que par le jet. Jules, contenu à peine par Raphaël, qui d’ailleurs connaissait son prix, a été accusé d’avoir souvent entamé l’harmonie du grand maître , par sa touche brutale, et sa rude couleur, qui entre le blanc et le noir ne connaissait guère d’intermédiaires. Que devait-il donc souffrir quand il voyait ces écoliers du Mantegna , remplir par toutes sortes de détails , par le modelé le plus attentif et le plus minutieux , les hardis contours qu’il leur traçait en courant; contours qui ne paraissent appartenir aux plus grands dessinateurs, qu’à cause de leurs savantes longueurs, de la netteté de leur jeu , et de la précision étonnante de leur emmanchement ; c’est-à-dire, qui sont les moins intelligibles aux ignorants, ou aux talents faibles , qui ne savent découvrir que les finesses partielles , et à qui la masse échappe toujours ! Que devaient dire et penser aussi, dans les premiers temps de leur association , les écoliers du Mantegna, quand Jules, passant en revue leurs pein-
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tares blondes , suaves et tranquilles , venait , pour ainsi dire, les réveiller en sursaut en les rehaussant à sec avec le blanc de plomb et le noir de Timprimeur! Cependant, cet homme ferme fit marcher tout cela. Aux miniatures, aux tableaux de 'chevalet, aux fresques étroites succédèrent les immenses compositions , les toiles et les fresques populeuses. Les écoliers du Mantegna l’aidèrent dans la Guerre des Géants^ et luttèrent fort bien, en tremblant sous lui , contre le formidable Florentin , dont ils n’avaient pas meme vu les œuvres. Jules avait apporté de Rome, pour eux, une innombrable quantité de dessins, tout son héritage de Raphaël , toutes ses études , tous ses plans et tous ses projets d’architecture : arsenal immense où l’école mantouane puisa long-temps. On peut donc dire que l’école mantouane est une véritable ramification de l’école romaine. Jules doubla l’œuvre de Raphaël ; mais ce qui l’honore , c’est qu’il la doubla avec intelligence , et qu’il sut y mettre le cachet de sa personnalité. Ainsi, l’école de Mantoue, où l’art s’étiolait , devint une forte et productive école. Benedetto Pagni de Pescia, Alberto Cavalli de Savone, Giulio Clovio de la Croatie, et Rinaldo, Fermo Guisoni, Giovan Battista et Domenico Bertani, Ippolitto , Ludovico et Lorenza Costa, Giovan Battista et Diana sa fille , tous de Mantoue , furent ses élèves. Le Vasari nous parlera d’eux ailleurs, soit à l’occasion, soit d’une manière spéciale. Nous les notons ici pour mémoire, et pour suivre la succession de l’école mantouane.
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Nous terminons en rappelant également que Jules, tout dévoué aux Gonzaga, ne voulut pas venir en France, malgré les sollicitations de François P'’, mais qu’il put, sans trop s’appauvrir, puiser dans son école et lui envoyer un digne représentant , le Primatice, un des hommes qui ont le plus influé sur notre art national.
NOTES
(1) Jules Romain s’appelait Giulio Pippi. 11 naquit à Rome en 1492, et mourut en 1546. Aucun auteur ne nous parle de sa famille.
(2) Le tableau de sainte Elisabeth, dont parle ici Vasari, est celui que l’on connaît sous la dénomination de la Sainte- Famille. Gravé par Edelinck et par Jacques Frey.
(3) Nous ne savons sur quoi s’appuie le P. Dan pour dire, page 135 du Trésor des merveil es de Fontainebleau y que ce tableau fut donné à l’église de Saint-Martin-des-Champs par un seigneur florentin , et que depuis on en lit présent à Henri IV. Gravé en 1589 par Philippe Ihomassin, et ensuite par Louis Surugue.
(4) Le portrait de la vice-reine de Naples est celui de Jeanne d’Aragon. On le voit au Musée du Louvre.
(5) Quelques auteurs attribuent ces figures à Raphaël.
(6) La bibliothèque Corsini possède une magnifique gravure de celte bataille, par Marc de Havenne, sur laquelle on voit la marque R. S., et une inscription dont on ne peut plus lire que le mot Antuerpiœ. Plusieurs artistes ont également gravé ce sujet; nous citerons entre autres Âquila.
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(7) LeCavalierino avait été autrefois valet des écuries de Filippo Strozzi. îl était de très-basse extraction , mais fort attaché au pape, qui avait en lui la plus grande confiance et l’avait comblé de richesses. (Benvenuto Cellini.)
(8) Ces constructions ont été démolies.
(9) Ce tableau est resté long-temps dans la sacristie. Il fut endommagé dans la partie inférieure pendant une inondation du Tibre; mais les figures n’ayant pas été gâtées, on l’a assez bien restauré. 11 fut ensuite placé sur le maître-autel.
(10) On ne connaît aucun ouvrage de cet artiste ; il y a cependant lieu de croire qu’il avait du talent, puisque Jules Romain s’en faisait aider. On peut en dire autant de Tommaso Paparello.
(11) Près de cet endroit se trouvait la maison de campagne de Martial. C’est de laque l'on voit toute la ville de Rome, comme le dit Martial, liv. iv, épig. 64 :
|Totam possis æslimare Romam.
(12) Le brillant accueil qui attendait Jules Romain à la cour de Mantoue ne tut pas le seul avaptage qu’il retira de ce voyage. En s’y rendant, il évita la juste colère du pape, qui apprit, peu de temps après son départ, que les dessins des seize gravures trop célèbres de Marcantonio Raimondi étaient de notre artiste. L’Arétin , auteur des sonnets qui les accompagnaient, échappa par la fuite au châtiment qu’il méritait : mais le graveur fut emprisonné; il aurait même été pendu sans l’intercession du cardinal flippolyte de Médicis.
(13) Dans le tome III de Richardson, page 690, on trouve le pian et la description de ce palais.
(14) Diana de Mantoue a laissé une gravure très-estimée de celte peinture.
(15) Ces frises ont été gravées par Pietro Santi Bartoli et par Stella.
(16) Le père de Richardson possédait une copie de cette
JULES ROMAÎN,
Chambre des Géants, exécutée en grisaille par Rubens (Richardson, tome üî, pag. 61)4). Gravé par Pietro Santi Bartoli.
(17) Mantoue possède plusieurs tableaux remarquables de Rinaldo.
(18) Quelque temps après, le duc de Mantoue fit transporter ce tableau dans son palais, où il resta jusqu’au moment où Charles I®*' en dev nt possesseur. A sa mort, M. Jabach en fit l’acquisition, et c’est de lui que le roi de France l a acheté (C«* talogue de VÈpiciè, tom. pr, p. m et 112). On le voit aujourd'hui au Musée du Louvre. Gravé par François Chauveau, et depuis par L. Desplaces.
(19) Jean de Médicis, appelé Jean des Bandes Noires, mourut à Mantoue le 30 décembre 1526, laissant de Maria Salviati, sa femme, un fils qui fut grand-duc de Toscane sous le nom de Cosme PC Jean de Médicis était si redouté des Allemands, qu’ils l’avaient surnommé le Grand Diable,
(20) Gravé par Pietro Santi Bartoli.
(21) Voyez la vie de Raphaël , tom. lîl , p. 233 et 234.
(22) Le Musée du Louvre possède six tableaux de Jules Romain : La Nativité du Christ. — Vulcain fournissant à Vénus des traits dont elle remplit le carquois de l’Amour. — La Vierge, Jésus et saint Jean. — La Victoire couronnant Titus et Vespasien , vainqueurs de la Judée. — Le portrait de Jules Romain. — La Circoncision , que plusieurs auteurs attribuent à l3artolommeo Ramenghi, dit le LJagnacavallo. — On peut encore compter comme appartenant en partie à Jules Romain le portrait de Jeanne d’Aragon, vice-reine de Sicile, dont la tête seulement a été peinte par Raphaël.
LE ROSSO
J'KINTRE FtOREHTIN.
L’artiste que le sort ne peut abattre finit presque toujours par obtenir dans le monde la place due à son génie. Ainsi, le Rosso, peintre florentin (i), dont les ouvrages ne furent goûtés ni à Rome ni à Florence , parvint , par sa courageuse persévérance, à acquérir en France la gloire qu’il ambitionnait. Le roi François l’accueillit avec une faveur marquée, et lui accorda toutes sortes de biens et d’honneurs. 11 est vrai que , s’il en eût été autrement, la fortune aurait pu à bon droit être taxée d’injustice à l’égard de cet artiste, dont le mérite était réel.
Outre son talent comme peintre, le Rosso avait une tournure gracieuse et noble , une manière de parler agréable et assurée ; il était bon musicien et discourait brillamment sur toutes les matières philosophiques. Son dessin était savant et ferme, et son style plein d’originalité et de hardiesse. 11 introduisit dans ses compositions un certain feu, qui le distingue de ces peintres pthisiques qui n’enfantent que des avortons secs et décharnés. Il ne
LE ROSSO
déploya pas de moins étonnantes qualités en architecture; et, enfin, il montra toujours un esprit supérieur à sa fortune.
Dans sa jeunesse, le Rosso dessina d’après les cartons de Michel-Ange ; mais il ne suivit la manière d’aucun maître, et l’on reconnaît facilement son génie créateur dans les peintures à fresque qu’il exécuta hors de la porte San-Pier-Gattolini de Florence, à Marignolle, où il représenta un Christ mort, pour Piero Bartoli. C’est là qu’il commença à prouver la supériorité de son style sur celui de tous ses rivaux.
Lorsque le pape Léon éleva au cardinalat Lorenzo Pucci , le Rosso peignit , sur la porte de San-Sebastiano des Servîtes, les armes de la famille Pucci, accompagnées de deux figures. Il réussit complètement dans cet ouvrage , ce qui étonna d’autant plus les artistes du temps qu’ils s’attendaient à le voir échouer. Ayant ensuite fait pour Maestro Giacopo , frère servite, qui s’occupait de poésie, un tableau renfermant la Vierge et saint Jean l’évangéliste, à mi-corps , il se laissa déterminer par ce religieux à peindre dans la cour du couvent, en pendant de la Visitation de Giacopo Pontormo, une Assomption de la Vierge, où l’on voit de petits anges dansant autour de la reine du ciel, et les Apôtres couverts de riches draperies. Le directeur de l’hôpital de Santa- Maria -Nuova lui avait commandé un tableau ; mais cet homme ignorant, étant allé le visiter au moment où il venait de terminer son ébauche , prit la fuite, prétendant qu’il l’avait trompé, en
LE ÏIOSSO,
représentant sur sa toile des diables et non des saints. Il est vrai que, dans ses ébauches, le Rosso avait coutume de donner à ses figures un caractère effrayant qu’il adoucissait ensuite peu à peu. Il exécuta aussi , sur une autre porte du couvent des Serviles, les armes du pape Léon, soutenues par deux enfants : cette peinture est aujourd’hui fortement endommagée. Chez plusieurs citoyens, on voit de lui quelques tableaux, et de nombreux portraits. Lorsque le pape Léon X vint à Florence, il éleva un bel arc de triomphe du côté des Bischeri. Pour le seigneur de Piombino, il fit un Christ mort, et une petite chapelle. A Volterra , il peignit une magnifique Descente de croix. Son mérite et sa réputation s’étant accrus , on lui confia , dans l’église de Santo-Spirito à Florence, le tableau des Dei : Raphaël s’en était d’abord chargé , mais ses travaux le forcèrent de l’abandonner. Le Rosso se distingua dans cet ouvrage par la grâce et la beauté de son dessin, et par la vivacité de son coloris. Jamais aucune peinture n’a produit, de loin, un plus grand effet que celle-ci. Elle ne fut pas alors appréciée comme elle le méritait ; mais avec le temps on en reconnut tout le mérite; car il est impossible de trouver ailleurs le coloris poussé à un plus haut degré de puissance. Les dégradations de lumière sont si habilement ménagées , que les ligures se font mutuellement ressortir. En un mot, ce chef-d’œuvre peut lutter avec ceux des plus grands maîtres (îi). A San-Lorenzo , il peignit , pour Carlo Giriori , le Mariage de la Vierge , qui fut regardé comme une ad-
LE ROSSO
mirable chose (3). Pour Gio. Bandini, il fit un tableau qui fut , je crois , envoyé en France , et dans lequel il avait représenté Moïse tuant l’Egyptien. Un Jacob à la fontaine , que lui commanda Gio. Cavalcanti ^ passa en Angleterre.
Le Rosso habitait alors le faubourg de’ Tintori , dont les maisons donnent sur les jardins des frères de Santa -Groce. Il avait un gros singe d’une intelligence merveilleuse, qu’il aimait beaucoup. Cet animal obéissait surtout à un jeune élève , nommé Battistino, qu’il avait pris en amitié. Au bas des fenêtres de l’atelier, qui donnaient sur le jardin des frères , se trouvait une treille chargée de superbes raisins ; et nos espiègles , au moyen d’une corde , descendaient le singe, qu’ils remontaient ensuite lorsqu’il avait fait sa provision. Le gardien ne tarda pas à s’apercevoir que sa treille se dégarnissait. Attribuant ces ravages aux rats , il se mit en embuscade. Lorsqu’il vit descendre le singe du Rosso, il ne put contenir sa fureur, prit une perche à deux mains et courut sur lui pour le bâtonner. Le singe, sentant que s’il remontait ou s’il restait en place il tomberait sous une main vengeresse, commença en sautillant à détruire la treille , et lorsque le gardien leva sa gaule, notre magot travailla si bien qu’il tomba avec la treille sur le dos du pauvre frère, qui se mit à crier au secours de toute la force de ses poumons. Pendant ce temps, Battistino et ses amis jetèrent la corde au singe, qui rentra sain et sauf à l’atelier. Le gardien , étant parvenu à se débarrasser de la treille, s’en alla, outré de colère, se plaindre mé-
7(> LE ROSSO
chamment au redoutable tribunal des Huit. Le Rosso fut appelé , et le singe condamné , par plaisanterie , à porter un contre-poids , qui devait l’empécher de grimper dorénavant sur les treilles. Le Rosso lui fît alors un rouleau de fer construit de façon que notre magot pouvait aller et venir dans la maison , mais ne pouvait sauter dehors. Le malheureux singe devina que le frère était cause de ce supplice , et résolut de se venger. Il parvint à exécuter son dessein en s’exerçant à sauter en soutenant son contrepoids avec ses pattes. Un jour donc, pendant que le gardien était à chanter vêpres , il arriva par les gouttières jusqu’au toit de la chambre de son ennemi; alors il lâcha son contre-poids, et se mit à exécuter une danse si agréable , qu’en une demiheure il eut brisé toutes les tuiles , puis il regagna tranquillement son logis. Trois jours après , il faisait un temps effroyable , et l’on entendit le gardien se plaindre amèrement de la pluie qui l’inondait.
Le Rosso, après avoir achevé les tableaux dont nous avons parlé plus haut, se rendit avec Battistino et son singe à Rome, où il était attendu avec impatience, et où il s’était fait connaître par quelques dessins d’un fini et d’une pureté admirables. H fit dans l’église délia Face, au-dessus des peintures de Raphaël, le plus pitoyable de tous ses ouvrages. Je ne puis m’expliquer cela que par une sorte de fatalité , qui a atteint encore plusieurs autres maîtres. L’artiste qui change de pays, change en meme temps tellement de nature, de faculté et d’habitudes, qu’on le prendrait souvent pour un autre , tant il
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se trouve étourdi et ébloui (4). C’est ce qui put arriver au Rosso, à Rome , en voyant les statues de Michel- Ange, et tous ces admirables chefs-d’œuvre d’architecture , de peinture et de sculpture qui forcèrent Fra Bartolommeo et Andrea del Sarto à fuir de Rome , sans y laisser aucune trace de leurs travaux. Du reste , quelle qu’en soit la cause , le Rosso ne fit jamais rien de si mauvais; et cela est d’autant plus frappant que son tableau se trouve en parallèle avec les divines créations de Raphaël d’Urbin (5).
A la meme époque, le Rosso peignit pour l’évéque Tornabuoni, son ami, un très beau Christ mort soutenu par deux anges, qui appartient aujourd’hui aux héritiers de monsignor délia Casa. 11 donna aussi à Baviera (6) les dessins de toutes les divinités païennes, qui furent gravés par lacopo Caraglio , et parmi lesquels on remarque Saturne se changeant en cheval, et Pluton enlevant Proserpine. Il exécuta ensuite une ébauche de la Décollation de saint Jean-Baptiste, qui est aujourd’hui dans une petite église de la place Salviati, à Rome.
Sur ces entrefaites arriva le sac de Rome. Le pauvre Rosso fut fait prisonnier par les Allemands , qui le traitèrent avec barbarie : ils le dépouillèrent depuis les pieds jusqu’à la tête, le forcèrent déporter des fardeaux, et de déménager presque toute la boutique d’un charcutier. Il parvint enfin à s’enfuir à Pérouse, où il fut généreusement hébergé par un peintre nommé Domenico de Paris, qui lui fournit de quoi se vêtir (7). En retour, le Rosso lui donna le carton d’un tableau des Mages, que l’on
LE ROSSO
voit chez lui aujourd’hui, et que l’on regarde comme une très belle chose. Mais le Rosso ne resta pas long-temps à Pérouse; il alla rejoindre, au Borgo, son grand ami l’évéque Tornabuoni, qui avait réussi de son côté à échapper au sac de la ville de Rome. Il y trouva Raffaello dal Colle, peintre et élève de Jules Romain, que la confrérie des Bat tuti avait chargé d’exécuter , à peu de frais , un tableau dans l’église de Santa-Croce. Cet artiste eut la générosité d’abandonner son travail au Rosso, afin qu’il restât quelque chose de lui dans cette ville. La confrérie s’en fâcha ; mais l’évéque intervint en sa faveur. Le Rosso peignit avec soin une Déposition de croix qui le mit en réputation; il rendit admirablement l’effet des ténèbres qui enveloppaient la terre au moment où le Christ mourut. On lui confia ensuite un tableau dans la ville de Castello. Pendant qu’il y travaillait , un toit en s’écroulant brisa son ouvrage, et l’atteignit lui-même de telle sorte , qu’il fut attaqué d’une fièvre violente qui le mit aux portes de la mort , et le força de se faire transporter de Castello au Borgo. Sa maladie continuant accompagnée d’une fièvre quarte, il s’en alla prendre l’air au village de Santo-Stefano , et enfin à Arezzo. Il y fut accueilli par Benedetto Spadari, qui s’employa chaudement avec Gio. Antonio Lappoli , et tous ses parents et amis, pour lui faire confier l’exécution des fresques de la coupole de la Madonna-delle-I.agrime , dont on avait d’abord chargé Niccolô Soggi. On alloua pour ce travail trois cents écus d’or au Rosso, qui commença de suite ses cartons, et en
LE ROSSO
acheva quatre dans un atelier qu’on lui avait donné dans un endroit appelé Murello. Ces cartons représentent : Adam et Eve liés à l’arbre du péché ; Moïse portant l’arche d’alliance, figurée par la Vierge entourée de cinq vertus; le Trône de Salomon, et d’autres choses singulières qu’inventa l’ingénieux Messer Giovanni Pollastra , chanoine arétin. Le R.OSSO, enfin, fit une belle esquisse de tout l’ouvrage, que possède ma famille à Arezzo. On doit regretter que cette coupole n’ait pas été exécutée; mais le Rosso, n’ayant jamais aimé la peinture à fresque, mit de la lenteur à achever ses cartons pour cet ouvrage, qui passa à Raffaello del Borgo et à d’autres artistes. Comme il était fort obligeant, il donna beaucoup de dessins de projets de tableaux et de bâtiments à Arezzo et aux environs. Les directeurs de la Fraternità lui doivent celui de la chapelle qui est située au bout de la place (8). Nous possédons dans notre collection le dessin d’un tableau qu’il leur avait promis pour cette chapelle. Son ami, Gio. Antonio Lappoli, s’était porté garant des travaux de la Madonna-delle-Lagrime ; mais, l’an i53o, la ville de Florence étant assiégée , et les A ré tins voyant de mauvais œil les Florentins, le Rosso craignit quelque mauvaise aventure et se rendit à Borgo- San-Sepolcro, en abandonnant ses cartons et ses dessins. Les citoyens de Castello lui demandèrent alors le tableau qu’ils lui avaient commandé ; mais se rappelant l’accident qui lui était arrivé dans leur ville, il ne se soucia pas d’y retourner, et resta au Borgo, où il l’acheva , sans leur permettre de le voir
LE ROSSO
travailler. 11 représenta la Transfiguration du Christ, et il introduisit dans cette composition des Maures , des Bohémiens, et les choses du monde les plus extravagantes. Il est vrai que toutes ces figures sont d’une beauté achevée; mais avec la meilleure volonté on ne pourrait deviner le sujet qu’il a voulu traiter. A cette époque, il exhuma des cadavres dans l’évéché où il se trouvait , et fit de magnifiques études d’anatomie. Il approfondissait sans cesse les connaissances de son art , et peu de jours se passaient sans qu’il dessinât le nu d’après nature.
Le Rosso avait toujours désiré finir ses jours en France, pour s’arracher, comme il le disait, à la misère et à la pauvreté, qui affligent les artistes dans leur patrie. Il résolut donc de partir, et pour paraître plus instruit il se mit à apprendre la langue latine , lorsqu’un accident vint tout à coup précipiter son départ. Le jeudi-saint, pendant les ténèbres, un jeune enfant d’Arezzo, son élève, s’amusant à secouer les flammèches d’une torche de résine , fut réprimandé et un peu frappé par un prêtre. Le Rosso, qui était assis près de cet enfant, s’en étant aperçu , se leva furieux, et en vint aux mains avec le prêtre. Alors , grande rumeur , les épées se tirèrent contre le pauvre Rosso , qui prit la fuite et se retira adroitement de la bagarre sans avoir été blessé; mais jugeant du blâme qui devait rejaillir sur lui, et son tableau de Castello étant terminé , sans s’embarrasser de ses travaux d’Arezzo , pour lesquels il avait reçu plus de cent cinquante écus d’or, et du préjudice qu’il causait à Gio. Antonio Lappoli, son
LE ROSSO
garant, il partit pendant la nuit et se rendit, par la route de Pesaro , à Venise. Il fut retenu dans cette ville par Messer Pietro Aretino , pour lequel il dessina Mars endormi à côté de Vénus, et dépouillé de ses armes par les Grâces et les Amours; ce sujet fut gravé ensuite (9).
De Venise, le Rosso passa en France où ses compatriotes Faccueillirent avec empressement. Il présenta à François plusieurs tableaux qui furent placés dans la galerie de Fontainebleau. Ces ouvrages plurent infiniment au roi qui, en outre, trouvant un charme extrême k s’entretenir avec notre artiste, lui donna une pension de quatre cents écus et une maison à Paris. Mais le Rosso demeurait la plupart du temps à Fontainebleau, où il avait un logement et où il vivait en grand seigneur. Bientôt le roi le nomma surintendant des bâtiments, des peintures et de tous les embellissements de son château. Le Rosso construisit d’abord une galerie enrichie de frises , d’ornements de stucs et de festons de fruits et de fleurs , peints avec un art étonnant. Il fit exécuter ensuite d’après ses dessins, si l’on m’a dit la vérité, vingt-quatre sujets à fresc|ue tirés, je crois, de l’histoire d’Alexandre-le-Grand. Aux deux extrémités de cette galerie, on voit deux tableaux à l’huile, dessinés et peints de sa propre main avec tant de perfection, qu’il serait difficile de voir rien de mieux. Dans run de ces tableaux il a représenté Bacchus et Vénus. Le Bacclms est sous les traits d’un jeune homme 1111, si souple, si fin et si délicat, qu’il parait vivant. \ l’entour sont des