VT
soit , peut se présenter dans une infinité d’aspects
différents.
Le champ de la nature extérieure , le choix des aspects à reproduire, s’élargissent alors jusqu’à l’infini. Le choix dans l’infini équivaut à une création. L’homme est devenu artiste.
Le tableau, dans son développement, sera donc un d’aspect , comme l’observation aura été une dans son acte; l’expression de la couleur, de la forme, de la distance , y sera intimement liée , comme le sont dans la nature la forme, la couleur et la distance, eu égard à l’aspect des objets. En effet, on ne pourra reproduire complètement la forme d’un objet qu’à la condition expresse d’emprunter une partie des effets de lumière et de distance qui traduiront de cet objet la couleur et l’éclat; de même qu’on ne pourra représenter la couleur d’un objet dans une circonstance donnée, précise , expresse, sans aussi se servir de ce qui se définit comme forme et comme éloignement.
Dans l’accomplissement organique de l’œuvre , le dessin et la couleur seront intimement liés, leur emploi sera simultané. Est-il inutile maintenant d’isoler ces deux éléments, non de l’œuvre, mais du travail, et d’en faire sans cesse et sans les rapprocher jamais l’objet de spéculations oiseuses, inutiles souvent et parfois dangereuses ? Nous croyons l’avoir démontré. Devra-t-on davantage, en abusant du mot de perfection, poser comme un grand dessinateur ou comme un grand coloriste celui qui , dans la tra-
duction de l’aspect d’un corps quelconque, aura le plus approché de l’illusion comme forme ou comme couleur? Puisque l’art ne découvre ses ressources qu’à la condition de chercher, de choisir et de vouloir, le principe de l’œuvre est évidemment dans le choix, la conscience et la volonté du beau. La perfection de l’œuvre ne peut s’asseoir que sur l’application complète de son principe.
Celui donc qui aura choisi ou créé , ce qui est pour nous la même chose , une œuvre éminente surtout quant à la beauté de la forme , celui-là seul sera un grand dessinateur. Andrea manifeste au plus haut point cette organisation de grand dessinateur, non pour avoir été mis en possession par l’étude d’une science toute faite de la forme et de la mesure, mais pour n’avoir jamais failli à l’instinct de ce qui constitue la beauté, la grâce et la noblesse que possèdent toute forme et toute mesure dans le monde extérieur , formes et mesures qu’il savait , sans mentir jamais dans son imitation, toujours voir , poursuivre et ramener dans le plus sympathique aspect €|u’on en pût tirer. Prestigieux succès que personne n’a dépassés , auxquels, dans nos arîs ouverts à tant d’essais , beaucoup de triomphes peuvent encore raisonnablement s’égaler, mais qu’il y aurait folie à leur préférer. C’est ce grand résultat, parfaitement apprécié par les contemporains , qui valut à Andrea son titre, qui convient également à tous ceux qui peuvent forcer dans sa dernière retraite la donnée particulière de beauté à laquelle ils se vouent.
Nous avons tenu surtout à appuyer de ces épineuses considérations cette appréciation du mérite d’Andrea comme grand dessinateur, heureux si ce qu’eJles ont de didactique et de rebutant n’a pas lassé nos lecteurs au point de les empêcher de comprendre la leçon qu’on peut tirer, suivant nous, de la seule contemplation des œuvres de ce maître.
Car il faut le dire ici, en finissant, sous l’influence de certaines idées contemporaines touchant le retour aux saines doctrines, à l’art profond et sérieux, il est fréquent de voir les études se fourvoyer , et les étudiants avorter par suite d’une fausse interprétation des œuvres anciennes , qui les conduit vite à mal entendre les travaux préparatoires qui doivent former les peintres.
L’étude des maîtres et la perfection du dessin , voilà le programme banal , programme insuffisant si on le rapproche de la vaste complexion de l’art , mais que nous n’en trouverions pas moins excellent en soi, si les programmes servaient à quelque chose. Le pastiche ou l’insignifiance, en voilà le résultat ordinaire. Il faut , à ce qu’il semblerait , ou refléter d’une façon lointaine une individualité morte, qui a eu sa raison d’être, sans doute , mais que rien ne saurait recréer , qui est devenue impossible justement parce qu’elle a été , ou bien se perdre dans une recherche niaise des moyens du travail et de l’exécution qui ne sauraient intéresser réellement l’artiste ni le public. L’école moderne de l’art sérieux, selon le titre que ses adeptes se donnent sérieusement , est donc balancée , il nous semble , d’une
ANDREA DEL SARÏO. 181
manière assez risible entre ces deux termes également éloignés de la vérité dans Fart comme étude , production , influence.
Une saine intelligence de l’ensemble des ressources et des tendances de Fart peut seule préserver nos jeunes contemporains de cette fatale amorce de Fécole sérieuse. Par elle seule ils pourront comprendre également la valeur de la tradition des maîtres et le rôle que doit remplir dans leur production l’étude de la nature. Sans cette juste appréciation, ils seront exposés, en présence de la nature aux faces multiples , et en présence des traditions aux conseils contradictoires , à dénaturer et à corrompre dans leur esprit ces deux sources vitales de toute éducation forte. Voyez si Andrea del Sarto , homme sympathique à tous , et que nous n’abandonnons ici qu’avec peine, craignant d’avoir trop faiblement parlé de lui, n’a pas été la vivante négation de ces penchants étourdis qui entraînent aujourd’hui tant de jeunes artistes dans une direction si fausse quant aux études et quant au but! La contemplation pieuse de ses œuvres ne provoque-t-elle pas sans efforts les questions que nous avons soulevées ? Et ne sommes-nous pas en droit d’espérer que , devant ce grand dessinateur , les jeunes gens qui , au début de leur carrière , et sans avoir eu le temps d’interroger leur propre nature , se prennent d’un farouche enthousiasme pour une chose dont ils ne connaissent que le nom , essaieront au moins de concilier les formules qui se répandent autour d’eux, sur la perfection du dessin , avec ce qu’ils pourront sentir et
182 ■ xlNDREA DEL SARTO.
comprendre devant Fœuvre de ce grand homme?
Une fausse intelligence des rapports qui lient entre eux le dessin et la couleur a fait naître, au sein des études contemporaines, les dissensions et les querelles de prééminence les plus mesquines et les plus inutiles. Rien d’étonnant, sans doute, à ce que l’étudiant se passionne tout d’abord pour l’un ou pour l’autre des sophismes régnants, qui se traitent avec une fureur égale comme deux principes opposés et contradictoires. Mais si cela n’a rien d’étonnant, il le serait plus encore qu’on n’osât pas dire quelque chose de net et de clair sur la réalité et la moralité de ces débats, où la jeunesse, qu’on y tiraille , est follement dépensée. Et d’abord , une observation importante , c’est que ces deux camps ne se développent pas, dans leur rivalité et leurs prétentions, sur le sage parallélisme que la prudente théorie assigne à leurs prétendus principes en les distinguant. Dans l’innocente théorie, la forme ne nie pas à la couleur son existence et sa valeur, et réciproquement. Pourquoi donc coloristes et dessinateurs prétendent-ils s’exclure , et se montrent-ils plus intolérants et inconciliables que leurs principes mêmes? L’incompatibilité des ambitions et des intérêts est donc ici mieux écoutée que l’incompatibilité des doctrines. Dans l’art ancien , rien de pareil , quoi qu’on en puisse dire. Voilà pour le fond de la querelle. Et maintenant, quant à la moralité, dans cette lutte où l’on compromet une jeunesse studieuse, d’un côté au nom de la liberté et du caprice, et de l’autre au nom de l’autorité et de la raison ,
les deux factions contendantes sortent de la même souche : les mêmes études piteuses et molles les ont nourries. Issues également d’une éducation étique , elles enseignent, chacune à son troupeau, et au besoin enseigneraient à l’univers entier, la méthode qu’elles-mêmes ont reçue, sans se soucier des lacunes qui s’y remarquent et sans s’efforcer d’y suppléer. Nous le répétons à la jeunesse, voilà pour la moralité.
Ces discussions passionnées, ces grands mots des convictions exclusives, qu’on agite comme des drapeaux quand on va en guerre, ou qu’on fait étinceler et qu’on plante comme des fanaux sur les rives escarpées de l’art, ne sont que de fastueux haillons jetés par calcul sur un enseignement difforme , une esthétique tronquée et une pratique ridicule. Education sainte et féconde de l’artiste, on l’a promise à notre jeunesse comme on la promet à la vôtre ; on ne nous l’a point donnée, on ne vous la donnera pas. Et ce cri de la conscience , si vous savez l’entendre , vaut seul de longues années passées dans l’atelier des coloristes ou dans le sanctuaire des dessinateurs. L’éducation n’existe pas aujourd’hui : il suffit, pour s’en convaincre, de sonder l’œuvre d’un seul des anciens maîtres. Pensez à celle d’Andrea , chez qui éclatent à la fois tant de force naïve et de noble sérénité. L’éducation n’existe pas. Le premier besoin de la jeunesse, qui la rend si intéressante, cette honorable propension à se confier et à vénérer qui la guide, aboutit à la livrer à qui l’énerve et la châtre. L’école de la couleur a pour signe partie u-
18^1. ANJJREA DEL SARTO,
lier de conduire Fart, par une pente rapide, à devenir la fabrication chimique du tableau. Les triomphes, dans cette officine, consistent non à obtenir Faclmiration pour les œuvres qu’on y élabore, mais pour les recettes savantes qui y concourent et les ingénieux procédés avec lesquels on en triture les matériaux. L’école du dessin, quand elle consent à ne pas calquer et recalquer, en l’estropiant , la délinéation ancienne , incline à procréer des types tellement laids ou tellement niais qu’on les admire sur parole, et qu’il faut, pour les comprendre, se reporter à quelques sonnets plus ou moins entortillés sur les nuages, sur l’invisibilité, sur l’immuable, sur l’immensité, et sur tous les termes enfin où l’intelligence s’abîme. Autant l’une est fière de son habileté, de son audace, de son piquant, de son ragoût , de son beurré , de sa sauce , etc., car tous les termes de la cuisine y ont passé, autant l’autre est résignée et confite dans sa laideur, dans sa pâleur, dans sa nudité grelottante, dans son servilisme hébété.
Ceux qui résument le tout, et mettent chaque chose à son plan et à son lieu, appellent l’une l’école des cerveaux exaltés , des imaginations fougueuses, et l’autre celle des convictions austères et des hautes raisons.
On rit des uns, ou l’on en devient maniaque. On plaint les autres, ou on leur devient dévot.
En somme, d’un côté le vice, de l’autre la vertu en peinture ; le vice avec ses allures échevelées, ses mystères curieux, ses charmes funestes; la vertu
ANDREA DEL SARÏO. 185
avec sa bienséante rigidité , ses devoirs peu engageants et ses consciencieuses satisfactions.
Au demeurant , la foule ne vous semble-t-elle pas saluer tout cela comme on salue les morts?
NOTES
(1) Le nom patronymique d’Andrea del Sarto est Vannucchi.
(2) On ne sait ce que sont devenus ces custodes.
• (3) Ce tableau a été gravé par Cherubino Alberti.
(4) Gravé par Filippo Tommasino.
(5) Cette Cène a été gravée par Théodore Cruger.
(6) Le tableau de Santini a été gravé par Morghen.
(7) Ce tableau se trouvait en 1613 à Rome dans la maison Crescenci , mais on ne sait ce qu’il est devenu depuis.
(8) On n’a jamais su quel a été le sort du Christ envoyé en France par Andrea.
(9) Cette Charité est aujourd’hui dans le musée du Louvre.
(10) Il faut qu’ Andrea ait laissé ce saint Jérôme à peine ébauché, car on ne le trouve ni dans notre musée ni ailleurs.
(11) Ce tableau a été gravé par Lorenzinî.
(12) Cette Piété a été gravée par Francesco Zuccarelli.
(13) Cet admirable peinture a été gravée par Brebiette et par Cosimo Mogalli.
(14) Le sujet, laissé inachevé par Andrea, fut terminé par Alessandro Allori en 1580, comme l’atteste cette inscription qu’il plaça lui-même au bas de la peinture: Anno Domini 1521, Andréas Sartius pingebat, et anno Domini 1580, Alexander Allorius sequebatur.
(15) Ce tableau fut vendu dix écus, en 1605, au duc de Mantoue par une pauvre veuve de la famille des Jacopi.
(16) Gravé par Lorenzini.
(17) Niccolo Soggi fut recommandé à messer Baldo par l’architecte Antonio da San-Gallo.
(18) Ce tableau célèbre est connu sous le nom de la Madonna del Sacco. Il a été gravé plusieurs fois, mais toujours de la manière la plus médiocre.
(19) L’Annonciation a été gravée par Domenico Picchianti.
(20) Gravé par Théodore Gruger.
(21) Le même fait est raconté par Benedetto Varchi dans sa Storia, lib. X, p. 292.
(22) Cette Sainte Famille a été gravée par Domenico Picchianti.
(23) Gravé par Mogalli.
(24) Vasari parle plus au long de Jacone dans la vie de Bastiano da San-Gallo , dit Aristotele.
(25) En 1606 on plaça, dans le cloître des Voti, le buste d’Andrea accompagné de cette inscription : Andreæ Sartio Florentino pictori celeberrimo , qui cum hoc vestibulum pictura tantum non loquente decorasset, ac reliquis hujus venerabilis templi ornamentis eximia artis suæ ornamenta adjunxisset in Deiparam Virginem religiose affectus , in eo recondi voluit. Frater Laurentius, hujus cœnobii præfectus, hoc virtutis iilius et sui Patrumque grati animi monumentum P. MDGVl.
(26) Le musée du Louvre possède quatre tableaux d’Andrea : deux Saintes Familles , une Charité et une Annonciation. On voit encore de lui , dans les galeries du même musée , sept dessins : L’Ange du Seigneur annonçant à Zacharie que sa femme Élisabeth enfantera un fils qui s’appellera Jean. — La Visitation de la Vierge. — Le Christ mort. — L’Évanouissement de la Vierge.— Une Demi- Figure nue. — Un Groupe de Figures debout. — Et le Baptême dans les eaux du Jourdain.
Jlot^
CÜA(S®]P® miLMIA