ET AUTRES PEINTRES ROMAGNOLS
Certes, l’émulation dans les arts et l’amour de la gloire conduisent presque toujours à bien; mais lorsque ces nobles sentiments se convertissent en orgueil et en présomption, le talent auquel on aspire ne tarde pas à se dissiper comme un léger brouillard. En effet , comment l’homme qui méconnaît ses propres défauts, et ne fait aucun cas des œuvres d’autrui, saurait-il atteindre à la perfection ? Aussi voit-on le succès répondre bien plus souvent aux efforts des artistes modestes et studieux, qui honorent les grands maîtres, qu’aux espérances de ceux dont la tête est pleine d’arrogance et de fumée. Parmi ces derniers , il faut ranger Bartolommeo de Bagnacavallo (i), le Bolonais Amico, Girolamo de Codignuola et Innocenzio d’Imola. Ces quatre peintres travaillèrent à Bologne à la même époque , et se portèrent les uns aux autres la plus mortelle envie que l’on puisse imaginer. Leur vanité, qui n’était point basée sur un mérite éprouvé, les jeta hors de la voie qui mène à la célébrité ceux qui luttent plutôt pour bien faire que pour écraser
mk BARTOLOMMEO 1)E BAGNAGAVALLO.
leurs rivaux, et les empêcha de produire les beaux résultats que promettaient leurs débuts.
Bartolommeo de Bagnacavallo se rendit à Rome du temps de Raphaël , dans l’espoir d’arriver à la perfection. Grâce à la réputation qu’il avait déjà acquise à Bologne, on lui confia un travail à la Face, dans la première chapelle que l’on rencontre audessous de celle de Baldassare Peruzzi , en entrant , à droite, dans l’église. Mais les choses n’ayant pas tourné à son gré, il revint à Bologne, où il se trouva en concurrence avec Amico, Girolamo et Innocenzio, dont nous avons parlé tout à l’heure. Chacun d’eux fut chargé de représenter, dans la chapelle de la Madonna, à San-Petronio, un sujet tiré de l’histoire du Christ et de la Vierge. Ces tableaux ont , à peu de différence près , les mêmes qualités ; cependant , celui de Bartolommeo annonce une manière à la fois plus souple et plus ferme : les artistes le préférèrent à la Résurrection du Christ de Maestro Amico, dans laquelle on voit, entre autres choses étranges, plusieurs soldats écrasés par le couvercle du sépulcre.
Bartolommeo s’associa ensuite avec Biagio, de Bologne, qui avait infiniment plus de pratique que de génie (2). Ils peignirent ensemble, partie à fresque, partie à sec, le miracle de la Multiplication des cinq pains et des deux poissons dans le réfectoire des Scopetini , à San-Salvatore ; ils représentèrent , sur une paroi de la bibliothèque du même couvent , la Dispute de saint Augustin, composition dans laquelle ils introduisirent une fort belle perspec-
BAKTOLOMMEO DE BAGNAGAVALLO. 265 tive. Ces maîtres avaient pris , à l’école de Raphaël d’Urbin ^ un certain style qui plaisait au premier abord, mais qui, au fond, manquait de qualités essentielles. Toutefois, comme il n’y avait alors à Bologne personne qui en sût plus long qu’eux, les Bolonais les tenaient pour les meilleurs peintres de l’Italie.
On voit, de la main de Bartolommeo, plusieurs médaillons à fresque sur la voûte du palais du podestat, et une Visitation de sainte Elisabeth en face du palais des Fantucci, à San-Vitale. Les Servîtes de Bologne possèdent quelques saints exécutés à fresque, par Innocenzio dTmola, autour d’une Annonciation peinte à l’huile.
A San-Michele-in-Bosco , Bartolommeo orna de fresques la chapelle de Ramazzotto, chef de parti, en Romagne. Il fit encore à fresque deux saints, accompagnés de petits anges d’une rare beauté, dans une chapelle de Santo-Stefano ; et, pour Messer Annibale del Corello , il figura la Circoncision de Notre-Seigneur dans une chapelle de San-Jacopo : au-dessus de ce dernier tableau, il plaça un Sacrifice d’ Abraham qui dénote vraiment une grande habileté. A la Misericordia , il peignit en détrempe la Vierge et quelques saints. Enfin, il laissa à Bologne une multitude de tableaux qui sont entre les mains de divers citoyens.
Il est juste de dire que Bartolommeo s’éleva audessus du commun par sa conduite et par ses ouvrages, et qu’il l’emporta sur ses concurrents par la pureté du dessin et la sagesse de l’invention, comme
266 BARÏOLOMMEO DE BAGNACAVALLO.
le témoigne un dessin que nous conservons dans notre collection, et qui représente Jésus-Christ discutant dans le Temple avec les Docteurs.
Bartolommeo mourut à l’âge de cinquante-huit ans , après avoir été jalousé jusqu’à son dernier jour par Amico de Bologne, homme aussi fantasque dans son humeur que dans les peintures dont il a rempli l’Italie, et particulièrement la ville de Bologne où il séjourna le plus long- temps (3). Si ses études eussent été dirigées avec discernement et non au hasard, il aurait peut-être surpassé bien des artistes que nous plaçons au premier rang; mais, d’un autre côté, telle est la puissance de la fécondité , qu’il est impossible de ne pas trouver au milieu d’un grand nombre d’ouvrages quelque morceau remarquable. Ainsi, parmi la multitude des productions d’ Amico, on admire sa façade de la place des Marsigli où il représenta en clair-obscur, avec un rare talent, divers sujets historiques et un combat acharné d’animaux. Près de la porte da San-Mammolo, il peignit une autre façade, et, à San-Salvatore , il couvrit une frise de la grande chapelle d’ornements si extravagants, que l’homme qui aurait le plus envie de pleurer ne pourrait s’empêcher de rire de ces prodigieuses folies. Bref, il n’y a pas une église, pas une maison à Bologne, qui n’ait quelque barbouillage de sa main.
Amico laissa également de nombreux travaux à Borne ; et dans l’église de San-Friano, à Lucques , il décora une chapelle où, à côté des fantaisies les plus bizarres , on rencontre des pages dignes d’es-
BAKTOLOMMEO DE BAGNACAVaLLO. 267 time , comme, par exemple, FHistoire de la croix et celle de saint Augustin. Du reste, ces fresques sont les meilleures que Maestro Amico ait jamais produites. Payons encore un juste tribut d’éloges aux tableaux dans lesquels il traita quelques sujets tirés de la vie de saint Nicolas et que l’on voit sur l’autel dédié à ce bienheureux, à San-Jacopo de Bologne. Lorsque l’empereur Charles - Quint traversa Bologne , Amico éleva, près de la porte du palais , un arc de triomphe qu’Alfonso Lombardi enrichit de statues en relief.
La fécondité d’Amico n’étonnera pas, si l’on songe que cet homme singulier parcourut toute l’Italie en copiant à droite et à gauche toutes les peintures et les sculptures bonnes ou mauvaises; aussi devint-il un mauvais inventeur - pratique ( un praticaccio inventore ). S’il tombait sur des choses dont il pouvait se servir, il s’en emparait aussitôt, puis il les détruisait afin que d’autres n’en tirassent point parti. Lorsqu’il fut parvenu à l’âge de soixante ans , les fatigues du métier et l’étrangeté de sa vie le jetèrent dans une folie complète qui souvent divertissait beaucoup toute la ville, et jusqu’au noble historien florentin, Messer Francesco Guicciardini, qui était alors gouverneur de Bologne. Quelques-uns prétendaient néanmoins que cette folie n’était pas exempte d’un grain de malice, parce que Amico , durant sa maladie et dans un moment d’extrême détresse , ayant vendu à bas prix quelques propriétés, sut se les faire restituer plus tard à de bonnes conditions , en disant qu’il était complète-
268 BARTOLOMMEO DE BAGNACAVALLO.
ment fou quand il les avait vendues; mais je n’affirme pas que cela soit vrai , je me contente de répéter ce que maintes fois j’ai entendu raconter.
Amico s’appliqua aussi à la sculpture. Il exécuta de son mieux , dans l’église de San-Petronio, un groupe en marbre représentant le Christ mort soutenu par Nicodème.
Amico peignait des deux mains à la fois et avec deux pinceaux, l’im destiné aux tons clairs, l’autre réservé aux tons obscurs. Mais le plus curieux, c’était de le voir entouré d’une ceinture garnie de godets pleins de couleurs, ce qui lui donnait la tournure du diable de saint Macaire avec toutes ses fioles. Lorsqu’il travaillait ainsi affublé , avec ses lunettes sur le nez, et qu’il était en train de bavarder, il aurait fait éclater de rire un rocher. Rien n’était plus amusant que de l’entendre caqueter à tort et à travers , et débiter les billevesées les plus extraordinaires du monde. A la vérité, il ne lui arriva jamais de dire du bien d’une seule personne , si vertueuse, si bonne ou si haut placée qu’elle fût.
11 aimait tant à jacasser, qu’un soir, vers l’heure où l’on sonne Maria, ayant rencontré un peintre bolonais qui venait d’acheter des choux au marché, il s’empara de ce pauvre homme par des contes si plaisants , qu’il le retint jusqu’au lendemain matin sous la loggia du podestat. Alors seulement il le lâcha en lui disant : « Ah çà! mais, mon brave, il me « semble que tu vas laisser passer l’heure de cuire tes a choux. » Il se rendit coupable d’une foule d’autres drôleries que j’omets pour arriver à Girolamo de
BARTOLOMMEO DE BAGNACAVALLO. 269 Codignuola duquel il est temps de dire quelque chose.
Girolamo de Codignuola laissa à Bologne un grand nombre de tableaux et de portraits; deux des plus beaux sont dans la maison des Vinacci. Il peignit d’après nature le portrait de Monseigneur de Foix, qui fut tué dans la déroute de Ravenne, et bientôt après celui de Maximilien Sforze. A San- Giuseppe , il laissa un tableau qui fut très-admiré (4), et à San- Michele-in-Bosco, il en fit un autre pour la chapelle de San - Benedetto (v^); ce dernier fut cause qu’il forma une association avec Biagio de Bologne pour exécuter toutes les fresques qui sont autour de l’église , et dans lesquelles on remarque cette grande pratique que nous avons déjà signalée , lorsque nous avons parlé de la manière de Biagio. A Santa-Colomba de Rimini, Girolamo peignit, pour un autel, en concurrence de Benedetto de Ferrare et de Lattanzio , une sainte Lucie plutôt lascive que belle , et, dans la grande tribune de la même église, un Couronnement de la Vierge avec les douze Apôtres et les quatre Évangélistes. Les têtes de ces personnages sont d’une grosseur vraiment honteuse.
Il retourna ensuite à Bologne; il y séjourna peu de temps et partit pour Rome, où il fit les portraits de divers seigneurs et particulièrement celui du pape Paul III. Mais il comprit qu’il lui serait difficile d’acquérir de la fortune et de la gloire au milieu de tous les illustres maîtres qui habitaient cette ville , et il se rendit à Naples. Il y trouva des amis qui lui vinrent en aide, et entre autres Messer Tom-
270 BARTOLOMMEO DE B AGN AC AV ALLO, maso Cambi , marchand florentin , grand amateur d’antiquités et de peinture, lequel pourvut généreusement à tous ses besoins. Girolamo se mit donc au travail, et peignit à l’huile une Adoration des mages dans la chapelle d’un Messer Antonello, évêque de je ne sais quel endroit. A Sant’-Aniello il représenta, dans un autre tableau à l’huile, la Vierge, saint Paul et saint Jean-Baptiste. Il exécuta aussi les portraits de plusieurs gentilshommes. A cette époque il était fort avancé en âge et vivait avec parcimonie afin de se ménager des ressources. Malheureusement les commandes ne tardèrent pas à diminuer , et il regagna Rome. Là, certains amis, ayant appris qu’il avait économisé quelques écus , l’engagèrent à se marier. Il suivit leur conseil croyant bien faire, et reçut de leurs mains une prostituée qui servait à leurs plaisirs. Lorsque le pauvre vieillard eut épousé cette infâme créature, il découvrit tout son malheur , et il en conçut une si violente douleur qu’il en mourut peu de semaines après. Il était âgé de soixante-neuf ans.
Maintenant occupons-nous d’Innocenzio d’Imola. Cet artiste demeura d’abord plusieurs années à Florence avec Mariotto Albertinelli, puis retourna à Imola où il laissa de nombreux ouvrages, et enfin, cédant aux instances du comte Gio. Battista Bentivogli, alla se fixer à Bologne. Il débuta dans cette ville par exécuter une copie d’un tableau que Raphaël d’ürbin avait fait autrefois pour le signer Lionello da Carpi. ïnnocenzio peignit ensuite à fresque, avec beaucoup de soin et de netteté, la
BARTOLOMMEO DE BAGNAGAVALLO. 271 Mort de la Vierge et la Résurrection du Christ, dans le chapitre des moines de San-Michele-in-Bosco. Pour le maître-autel de l’église du même couvent, il conduisit à fin un tableau dont la partie supérieure est parfaitement traitée. On voit encore de lui une Annonciation chez les Servîtes, un Crucifix à San-Salvatore (6) , et une foule d’autres peintures dans toute la ville^ A la Viola, il orna de fresques trois loges pour le cardinal Invrea, c’est-à-dire qu’il coloria, dans chacune de ces loges, deux sujets d’après les dessins de différents maîtres. A San-Jacopo , il peignit encore à fresque une chapelle pour Madonna Benozza, qui lui doit également un tableau à l’huile fort remarquable. Parmi ses portraits je citerai ceux du cardinal Francesco Alidosio et du cardinal Bernardino Carvajal, qui sont très-beaux et que j’ai vus à Imola-
Innocenzio était d’un caractère modeste et bienveillant, aussi évita-t-il toujours la compagnie des peintres bolonais qui étaient d’une humeur tout opposée. Comme il travaillait au delà de ses forces, il se trouva si faible et si épuisé, qu’une fièvre pestilentielle l’emporta en peu de jours, à l’àge de cinquante-six ans.
Il laissa inachevé, et même à peine ébauché, un travail qu’il avait entrepris hors de Bologne; mais Prospero Fontana, peintre bolonais, le termina heureusement d’après les propres instructions d’Innocenzio (7).
Wous possédons, dans notre collection, des dessins de tous les maîtres que nous venons de passer
272 BARTOLOMMEO DE BAGNACAVALLO.
en revue. Leurs œuvres datent de Fan i5o6 à Fan
Il paraît, d’après cette biographie de plusieurs peintres romagnols, que, dès avant le temps du Vasari , Fécole bolonaise était déjà le théâtre de ces rivalités turbulentes et haineuses qui attristent et compliquent son histoire. Nous approuvons fort le Vasari de les avoir stigmatisées, mais nous craignons qu’il n’en ait pas reconnu les vrais motifs , et qu’il ait été trop sévère à l’égard du Ramenghi, autrement appelé le Bagnacavallo ou encore le Bologna. Cet artiste fut un homme de beaucoup de talent, et le premier qui introduisit dans son école un style meilleur. Il dut éprouver beaucoup de déboires et beaucoup de chagrins , et voir peut-être son caractère s’aigrir au milieu de ces cabales perverses dans lesquelles les médiocrités rampantes et jalouses prévalent toujours. Il faut le supposer en pensant à son mérite et à la faiblesse de ses concurrents. Sa position fut celle que rencontrèrent à Bologne les hommes les plus forts , lors du déclin de la peinture en Italie. Nous savons en effet que tous les maîtres , soit nationaux, soit étrangers , qui illustrèrent plus tard cette école, c’est-à-dire dans les plus beaux jours, à tout prendre, furent abreuvés par les plus incroyables outrages et les plus irritantes persécutions. La légende des Carraches , du
BARTOLOMMEO DE BAGNAGAVALLO. 273 Dominiquin , des Guerchin , des Guide , des Garavage, de FAlbane , du Spada, de l’élite de tous ces talents incontestables , engagés dans les errements de la décadence , nous témoigne hautement cet esprit de discorde et de brigue particulier à cette école. Nous sommes assurément loin de vouloir assigner pour motif, à cette disposition fâcheuse des peintres bolonais, le caractère natif et national , mais nous ne saurions non plus expliquer cette direction constante de leur esprit, constituant assurément un fait général , par la rencontre fortuite de quelques individualités aigres et récalcitrantes. Évidemment ici les hommes ont été menés par les choses , et leurs caractères ont été façonnés par les circonstances. La ville de Bologne vit son importance et son activité s’accroître dans les temps où le travail héroïque et les fécondes occurrences de l’Italie cessèrent décidément. Bologne, ville savante, riche, populeuse et centrale , devint tardivement le grand foyer où toutes les tendances de l’Italie et toutes les acquisitions intellectuelles vinrent se concentrer, après avoir fourni chacune , sur son sol et dans son indépendance , ses meilleurs fruits. L’éclectisme , avec toutes ses irrévérences, toutes ses tiédeurs, tous ses dépits et toutes ses lâchetés, vit tout s’y corrompre et tout s’y dissoudre au milieu des disputes vaines et des molles recherches dont il était seul capable. Est-il étonnant que le caractère et les mœurs des hommes se soient ressentis d’un tel milieu ? Mais ce mouvement rétrograde et ruineux qùi , du temps du Bologna, pouvait déjà peut-être se faire aperce-
VI, i8
m BARTOLOMMEO DE BAGNACAVALLO.
voir, s’est surtout manifesté aux temps des Carraches et du Dominiquin. Gomme le livre du Vasari ne nous y conduit pas , nous nous bornons à signaler à d’autres ce sujet d’étude sans nous faire une obligation personnelle de nous y arrêter davantage.
NOTES
(1) Bartolorameo Ramenghi , dit le Bagnacavallo du nom de sa patrie, naquit en 1484 et mourut en 1542. Voyez Baruffaldi.
(2) Biagio Pupini , ou Matteo Biagio , appelé aussi dalle Lame, ou Larame, florissait en 1530.
(3) Amico Aspertino de Bologne travaillait en 1514. 11 mourut en 1552 , à l’âge de 78 ans. Malvasia le range dans l’école du Francia.
(4) Ce tableau représente le Mariage de la Vierge.
(5) Sur la voûte de la sacristie de la même église, il peignit quelques Anges et des Évangélistes.
(6) Le tableau qu’Innocenzio Francucci d’ïmola a laissé à San- Salvatore de Bologne porte la date de 1549.
(7) La vie de Prospero Fontana a été écrite par le Malvasia.
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LE FRANCIABIGIO,
PEINTRE FLORENTIN
Le travail est doux et léger aux hommes qui, par leurs efforts, réussissent, non-seulement à s’élever au-dessus de leur condition, mais encore à mettre leur famille à l’abri du besoin. Parfois ceux qui se proposent ce noble but se trouvent aidés par le ciel lui-même, comme le fut Franciabigio de Florence, qui se consacra à la peinture moins par un vain désir de renommée que pour secourir ses pauvres parents.
Le Franciabigio voulut chasser la misère qu’il rencontra dans sa famille composée d’obscurs artisans, et fut vivement excité à poursuivre cette glorieuse tâche par la concurrence de son ami Andrea del Sarto avec lequel il habita long-temps le même atelier. Cette association fut cause que F un et l’autre obtinrent les plus grands succès.
Dans sa jeunesse , le Franciabigio fut pendant quelques mois le disciple de Mariotto Albertinelli. Il apporta une telle ardeur à l’étude de la perspective, que les Florentins conçurent de lui les plus hautes espérances.
276 LE FRANCIABICtIO.
L’église de San-Brancazio possède ses premières peintures , c’est-à-dire une sainte Catherine de Sienne exécutée à fresque sur un pilastre de la chapelle des Rucellai , et un saint Bernard également à fresque. Ces deux morceaux présageaient dignement les rares qualités qu’il devait manifester un jour. Mais il montra bien mieux ce dont il était capable dans un tableau qui orne une petite chapelle de San-Pietro- Maggiore et dans lequel on voit la A^ierge, l’Enfant Jésus et le petit saint Jean (i). Il donna une nouvelle preuve de son talent à San-Giobbe derrière les ServiteSy oii il fit à fresque , dans un tabernacle, la Visitation de la Vierge. La figure de Marie respire une bonté angélique, et celle de sainte Élisabeth un profond respect. Franciabigio peignit en outre Job pauvre et couvert d’ulcères, puis le même personnage opulent et plein de santé. Cette composition mit notre artiste en crédit et engagea les directeurs de l’église et de la confrérie de San-Giobbe à lui commander un tableau pour le maître-autel. Franciabigio se distingua encore davantage dans cet ouvrage , où il se représenta lui-même sous les traits de saint Jean-Baptiste à côté de la Vierge et de Job.
A cette époque on construisit, à Santo-Spirito de Florence, une chapelle dédiée à saint Nicolas, et dans laquelle on sculpta en bois l’image de ce bienheureux d’après le modèle de Jacopo Sansovino. Cette statue est placée entre deux ravissants petits anges du Franciabigio, qui de plus exécuta, dans le même endroit, une Annonciation accompagnée d’un gradin sur lequel il figura les miracles de saint Nico-
LE FRANCÏABÏGÏO. m
las avec un soin qui mérite les plus grands éloges (a), A San-Pier-Maggiore, il laissa une seconde Annonciation où Ton admire la gracieuse attitude de la Vierge agenouillée, et la beauté des ornements d’architecture. Les Servites le chargèrent ensuite de peindre , en concurrence d’Andrea del Sarto, dans la cour de leur église , le Mariage de la Vierge. Saint Joseph , en épousant Marie, témoigne une vive allégresse mélée d’une crainte respectueuse. Non loin de lui un homme nu brise avec dépit sa verge qui n’a pu fleurir. J’ai, dans ma collection, le dessin original de cette figure. La Vierge est entourée de plusieurs femmes dont les coiffures sont d’une rare élégance. Enfin, il n’y a rien dans cette composition qui ne soit parfaitement entendu ; comme , par exemple , cette femme qui s’en va avec un enfant sur son bras après avoir infligé une correction maternelle à un petit mutin qui , assis à terre , refuse de marcher et pleure en se cachant le visage dans ses mains. Franciabigio traita avec amour les moindres détails de ce tableau, afin , sans doute, de montrer aux artistes et aux connaisseurs comment il savait aborder et vaincre les difficultés de l’art.
Il avait encore à faire quelques retouches à cette fresque, lorsque, à l’occasion d’une fête solennelle, les religieux eurent la sotte témérité de la découvrir ainsi que celle d’Andrea del Sarto , pensant , comme des ignorants , que l’artiste n’avait plus aucun changement à y opérer. En apprenant cette nouvelle, Franciabigio fut saisi d’une telle douleur qu’il faillit en mourir , puis , furieux de l’impertinence de
278 LE FRANCIABIGIO.
ces moines , il courut à la hâte au couvent , monta sur l’échafaud qui allait être enlevé, s’empara d’un marteau de maçon, mutila les têtes de plusieurs femmes , celle de la Vierge , et détacha presque en^ tièrement de la muraille l’homme nu qui brise un bâton. Il aurait impitoyablement poursuivi son œuvre de destruction, si des moines, attirés par le bruit , ne l’eussent arrêté de force. Plus tard on lui offrit le double du prix stipulé pour qu’il réparât le dégât; mais, toujours animé d’une égale colère, il s’y refusa constamment, et aucun autre peintre ne voulut s’en charger, par respect pour lui. Cette fresque est donc restée dans le même état jusqu’à nos jours. Elle est exécutée avec tant de soin et d’amour , elle brille d’une telle fraîcheur, que le Franciabigio peut être regardé comme le plus habile maître de son temps en ce genre.
Il fit ensuite un Crucifix et quelques Saints dans un tabernacle, à Rovezzano, hors de la porte alla Croce de Florence , et un Cénacle , à San-Giovannino , à côté de la porte de San-Pier-Gattolino.
Peu de temps après, Franciabigio fut choisi par la confrérie dello Scalzo pour continuer la décoration de la galerie où Andrea del Sarto, qui venait de partir pour la France , avait commencé à peindre en clair-obscur l’histoire de saint Jean -Baptiste. Franciabigio représenta alors, dans deux compartiments, le Précurseur prenant congé de son père Zacharie, avant de quitter le toit paternel, et sa rencontre dans le désert avec l’Enfant Jésus , saint Joseph et Marie (3). Sur ces entrefaites, Andrea del
LE FRANCIABIGIO. 279
Sarto étant revenu à Florence, notre artiste lui céda la place , et exécuta , avec Ridolfo Ghirlandaio , un pompeux appareil et deux magnifiques décorations de théâtre pour les noces du duc Laurent de Médicis. Grâce à la faveur que lui accorda ce prince, il fut chargé de dorer la voûte de la salle de Poggio-a- Caiano, en compagnie d’Andrea diCosimo. 11 commença ensuite le Triomphe de Cicéron rappelé d’exil, sur une paroi de la même salle, en concurrence d’Andrea del Sarto et de Jacopo da Pontormo, qui avaient également à représenter de leur côté des sujets antiques que leur avait distribués le savant historien Messer Paolo Giovio, évéque de Nocera, lequel était alors favori du cardinal Jules de Médicis. Tous les mois, chacun des trois peintres recevait d’Octavien de Médicis trente écus pour ce travail ordonné par le pape Léon X , en mémoire de son père Laurent qui avait construit le palais de Poggio-a-Caiano. Le Franciabigio introduisit d’admirables édifices en perspective dans sa composition qui est elle-même très-belle. Malheureusement cette entreprise fut interrompue par la mort de Léon X. Elle fut confiée une seconde fois , l’an i532 , par le duc Alexandre de Médicis, à Jacopo da Pontormo ; mais celui-ci la traîna si bien en longueur, que , le duc étant venu à mourir, elle ne fut jamais terminée (4).
Le Franciabigio portait un tel amour à son art, qu’en été il avait tous les jours des modèles nus dans son atelier. Il fit à Santa-Maria-Nuova, à la prière du savant médecin florentin Andrea Pasquali, une étude anatomique qui contribua beaucoup à
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améliorer son talent. Il exécuta ensuite dans un hémicycle, au-dessus de la porte de la bibliothèque de Santa-Maria-Novella , un saint Thomas confondant les hérétiques. On remarque, dans cet ouvrage, deux petits enfants d’une grâce ravissante qui soutiennent des armes placées dans la bordure. Il peignit aussi un tableau en petite proportion pour Gio. Maria Bénin tendi , qui en avait déjà deux autres de même dimension de Francesco d’Albertino, et une Adoration des Mages de Jacopo da Pontormo. Le tableau du Franciabigio représente David apercevant Bethsabée qui se baigne au milieu de ses femmes ; ce groupe est traité d’une manière trop léchée. Dans un palais, on voit David ordonnant à des courriers de porter au camp une lettre qui contient l’arrêt de mort d’ürie Hétbéen, mari de Bethsabée. Sous une galerie , un festin royal attend les coupables amants. Ce tableau fut très-utile à la réputation de notre artiste, qui se tirait des petites ligures bien plus habilement encore que des grandes. On lui doit, en outre, de beaux et nombreux portraits, parmi lesquels nous citerons celui de Matteo Sofferoni, son intime ami, et celui d’un fermier de Pierre-François de Médicis. Il ne repoussait aucune espèce de travaux , même ceux qui étaient le moins relevés. Ainsi, il fit sur une tour qui sert de terrasse à Porta-Bossa, pour le tisserand Arcangelo, un TSoli me tangere , et une foule d’autres semblables bagatelles, sur lesquelles il est inutile de s’arrêter davantage, attendu qu’il ne faut s’en prendre qu’à son caractère éminemment serviable..
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Il aimait â vivre en paix, et, pour cette raison, refusa constamment de se marier. On l’entendit souvent répéter ce vieux proverbe : « Malheur et « femme marchent toujours de compagnie. » Jamais il ne voulut sortir de Florence , i parce qu’ayant vu quelques ouvrages de Raphaël d’Urbin , il ne crut pas prudent de lutter contre un homme de cette force et contre d’autres artistes du premier ordre. On ne peut, du reste, qu’approuver cette conduite; car la souveraine sagesse consiste à se connaître soi-méme , et à ne pas se laisser égarer par la présomption. Enfin, après avoir acquis un grand talent , qu’il devait à ses longues études plus qu’à ses dispositions naturelles, le Franciabigio mourut , en 1 5^4 , à l’âge de quarante-deux ans.
Il eut pour disciple son frère Agnolo, qui laissa une frise dans le cloître de San-Brancazio , et quelques autres choses. Cet Agnolo peignit encore , sur l’enseigne du parfumeur Ciano, une Bohémienne qui dit la bonne.aventure à une Dame. Cette petite composition n’était pas sans mystère.
Antonio di Donnino Mazzieri , autre élève du Franciabigio, se distingua par la hardiesse de son dessin et par l’invention dont il donna des preuves dans l’exécution des chevaux et des paysages. A Monte-San-Savino , il orna le cloître de Sant’-Agostino de plusieurs sujets de l’Ancien-Testament, que l’on admira beaucoup. A l’évêché d’Arezzo, il décora la chapelle de San-Matteo , où , entre autres choses, il représenta saint Matthieu baptisant un roi. Dans ce tableau, on remarque le portrait d’un
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Allemand qui paraît vivant (5). Pour Francesco del Giocondo, il figura FHistoire des Martyrs dans une chapelle placée derrière le chœur de l’église des Servites, de Florence ; mais il s’en tira si mal , qu’il perdit tout crédit et fut obligé d’accepter les plus vils travaux.
De tous les autres élèves du Franciabigio, nous ne mentionnerons plus qu’un jeune homme nommé Visino , qui aurait été loué s’il ne fût mort prématurément (6).
Le Franciabigio fut enterré l’an i525, en face de sa maison, à San-Brancazio, par la confrérie de San-Giobbe. Son talent et sa modestie lui méritèrent les regrets de tous les artistes.
Après les longs développements dans lesquels nous avons cru nécessaire d’entrei’, à la suite de la biographie d’Andrea del Sarto, nous n’ajouterons que peu de mots à celle de son ami, de son émule, et on pourrait dire de son élève Franciabigio. On comprend que , dans l’étroite amitié et le compagnonnage habituel d’un artiste de l’ordre d’Andrea del Sarto , un homme d’une organisation heureuse et d’un caractère constant dut s’élever assez haut pour être compté parmi les maîtres. Le Franciabigio a laissé beaucoup de choses très-belles, dans lesquelles se trouve toute la science florentine , et que recommande encore le charme inexprimable qu’il
LE FRANCIABIGIO. 283
sut souvent emprunter à son illustra ami. Vasari raconte que Fenvieux Baccio Bandinelli/dans un de ses moments de haine fougueuse vis-à-vis de Michel- Ange, espéra de se mettre d’emblée au-dessus de lui s’il parvenait à peindre, ce qui, dans son esprit, se bornait à colorer avec charme, ses savants cartons. Ce fut sur Andrea del Sarto qu’il jeta son dévolu. Bandinelli était riche , il lui commanda donc son portrait, espérant qu’il lui suffirait d’avoir pu suivre de l’œil, sur une seule de ses productions, la marche d’un tel homme pour connaître à fond toutes les ressources de l’art. Cette espérance, toute exagérée qu’elle pût être , et toute excessive qu’elle puisse sembler, ne doit pas cependant n’offrir aucun sens à l’homme attentif. Bandinelli était trop exercé pour apporter dans une question d’art, quelle qu’elle fût, des illusions puériles et des préventions tout à fait gratuites. S’il était donc en droit d’attendre quelque chose de bon d’une telle ressource, que ne dut pas en tirer le Franciabigio , pendant sa longue familiarité avec Andrea del Sarto? Aussi, quand les deux amis se séparèrent, Franciabigio fut-il assez hardi pour entreprendre de concourir contre un génie si formidable, et Andrea del Sarto assez judicieux pour s’efforcer à ne point se laisser battre par un talent aussi exercé. Cette lutte que tous deux, ainsi que leurs contemporains et leur historien , prirent au sérieux , honore encore et recommande hautement celui qui ne devait pas en sortir vainqueur.
LE FRANGIABIGIO.
NOTES
(1) On ne sait ce qu’est devenu ce tableau.
(2) Ces peintures ont disparu.
(3) Ces deux tableaux ont été gravés sur cuivre.
(4) Ce travail fut achevé par Alessandro Allori.
(5) Depuis long-temps les peintures d’ Antonio Mazzieri ne sont plus dans la chapelle de l’évéché d’Arezzo.
(6) Vasari, dans un autre endroit, a dit que Visino était élève de l’Albertinelli.
MORTO DE FELTRO
ET