‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 31 sur 35 · ET ANDREA DI COSIMO FELTRINI · texte numérisé non relu

ET ANDREA DI COSIMO FELTRINI

Nous avons déjà fait remarquer combien les données et les ressources particulières à l’école vénitienne s’adaptaient heureusement au genre dans lequel s’exerça principalement Jean d’Udine sous la direction de Raphaël. Nous voyons ici qu’un Vénitien en fut, à bien dire, le premier introducteur; car, bien que le Vasari ne s’en explique pas suffisamment, il est certain que, par sa naissance autant que par son éducation, Morto doit être enregistré dans l’école de Venise en sa qualité d’élève et de collaborateur du Giorgione.

Les œuvres du Morto, au moins dans leur majeure partie , sont mieux connues que les particularités de sa vie qui, suivant toutes les apparences , fut fort aventureuse. Il quitta Venise de bonne heure , et y revint après avoir voyagé et travaillé en beaucoup d’endroits de l’Italie , et pris sa part dans les grandes entreprises de Rome et de Florence. Tour à tour partagé entre le désir de se distinguer dans les inventions décoratives, dans les productions historiques et dans la carrière militaire , il paraît qu’il était également propre à y parvenir, et qu’il y réussit. S’il n’eùt pas été tué presque à son troisième début, il semble qu’il était en beau chemin; car, dans ces temps de forte aristocratie, d’épouvantables violences et de petites armées , ce n’était pas d’un mince espoir pour un commençant que de conduire déjà deux cents condottieri à la bataille. Suivant les différents habits qu’il endossa, Morto changea-t-il de nom ? On le croirait au nombre sous lequel on le voit successivement désigné : Pietro de

2dk MORTO DE FELTRO

Feltro, Luzio de Feltro, Zarotto, Morto, Sarato. Les confusions qui résultent si naturellement de tant de noms divers n’ont pas été à coup sûr sans embrouiller beaucoup sa curieuse légende, et le Vasari si souvent induit en erreur, comme nous le ferons voir plus tard, en ce qui touche les gens de Venise et de son territoire, était peu propre à nous l’éclaircir. L’historien Ridolfi s’est essayé à le faire , et, en plusieurs points, y a sans doute eu la main heureuse. Ainsi , suivant les preuves que cet historien apporte, Lanzi admet que les peintures historiques de Morto sont beaucoup plus méritantes que le Vasari ne le prétend , et il n’hésite guère à lui faire les honneurs du tableau d’autel de l’église du Saint- Esprit, et de quelques autres fort remarquables à Villabruna et à Teggie. Ridolfi, appuyé sur deux livres restés manuscrits, Fun contenant l’histoire de l’école de Feltro, et l’autre celle de l’école d’üdine , précise sur Morto da Feltro un fait qui a été souvent et vivement discuté , et qui , vrai ou faux , n’a pas été mis certainement à la connaissance de notre auteur. Il paraîtrait que Morto , élève du Giorgione , admis par lui dans les fêtes brillantes et les intrigues amoureuses dont il était l’âme à Venise, lui enleva une femme qu’il aimait d’une passion folle, et lui causa ainsi un chagrin qui le mena au tombeau. Quoique tout ce qui se rattache à un homme tel que le Giorgione ait pour nous de l’importance, attendu qu’entre tous les hommes extraordinaires de l’Italie c’est un de ceux que nos sympathies mettent hors de ligne , nous avons renoncé à entreprendre de

ET ANDREA DI COSIMO FELTRINI. 295 défricher cette difficulté. De manière ou d’autre , Giorgione eut l’insigne tort de quitter notre art, notre art qui l’a rendu immortel et auquel il pouvait encore tant aider, s’il eût usé plus long-temps des forces inouïes et des qualités rares qu’il avait reçues du ciel , en ne se laissant pas mourir à trente-trois ans, tordu par une créature belle sans doute, mais qu’il devait laisser à d’autres , indigne qu’elle était de lui. Ainsi , malgré le cas particulier que nous faisons de son héros, nous négligerons cette histoire. Mais, en la négligeant, nous ne la contestons pas, et nous ajoutons même que Lanzi, malgré sa réserve habituelle, nous semble avoir eu tort de le faire, en mettant Ridolfi et ses manuscrits en contradiction avec les dates fournies par le Vasari dans la biograph ie de Morto de Feltro. A propos des Vénitiens, et dans une discussion de cet ordre , les dates de Vasari, généralement fort exactes, n’ont pas toute valeur.

NOTES

(1) Les Grotesques d’Andrea et la Piété de Pérugin ont disparu de l’église de Santa-Croce. La Piété du Pérugin fut remplacée par un tableau commencé par le Cigoli et terminé par le Belivelti.

(2) Toutes les façades dont Vasari a parlé jusqu’ici dans celte biographie ont été détruites.

FRANCESCO MAZZUOLI,

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