‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 32 sur 35 · PEINTRE PARMESAN · texte numérisé non relu

PEINTRE PARMESAN

Parmi les nombreux artistes qui se sont distingués en Lombardie par la grâce du dessin , par la vivacité de l’invention et par une rare habileté à peindre le paysage, aucun n’est supérieur au Parmesan Francesco Mazzuoli , que le ciel dota largement de toutes les qualités qui constituent les grands maîtres. Il sut donner aux altitudes de ses personnages un charme, une suavité, une élégance qui n’appartiennent qu’à lui; ses têtes possèdent également toutes les beautés que l’on peut désirer : aussi compte-t-il une multitude d’imitateurs, et telle est la grâce dont brillent ses ouvrages que jamais ils ne baisseront dans l’estime des connaisseurs. Plût à Dieu que, toujours fidèle à la peinture, Mazzuoli n’eût point demandé à d’extravagants essais sur la congélation du mercure d’autres trésors que ceux dont la nature l’avait doté , car il aurait été vraiment unique dans son art ; tandis qu’il sacrifia son temps et son talent à de vaines recherches qui devinrent funestes à son existence et à sa gloire.

niL

FRANCESCO MAZZUOLI. 297

Francesco Mazzuoli naquit à Parme Fan i5o4; orphelin dès son bas-âge, il fut recueilli par deux de ses oncles paternels qui étaient peintres et qui l’élevèrent soigneusement dans les principes d’un bon chrétien et d’un galant homme. Lorsque Francesco fut assez grand pour apprendre à écrire, il n^eut pas plus tôt la plume en main qu’il révéla par des croquis merveilleux les grandes dispositions qu’il avait pour le dessin. Son professeur d’écriture en fut frappé et comprit jusqu’où ce génie pouvait arriver avec le temps. Aussitôt il conseilla aux oncles de l’enfant de lui faire apprendre la peinture; les deux vieux peintres, qui, malgré leur peu de réputation , ne manquaient pas de jugement sur ce qui concernait leur art, s’empressèrent de mettre Francesco sous la direction d’excellents maîtres, afin qu’il prît une bonne manière. Ils ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il était né, pour ainsi dire, avec le pinceau à la main ; aussi leur arrivait-il souvent de l’exciter au travail, mais parfois aussi, redoutant que sa santé n’en souffrît, ils modéraient son ardeur. Enfin, après avoir obtenu en dessin des résultats miraculeux, Francesco, à peine âgé de seize ans, fit de son invention un Baptême du Christ d’une si rare beauté, qu’ encore aujourd’hui on est étonné qu\m enfant ait pu produire une semblable chose. Ce tableau fut placé à la Nunziata de Parme, église des Mineurs Observantins.

Francesco Mazzuoli voulut ensuite aborder la fresque. Il commença par décorer une chapelle dans l’église de San-Gio.-Evangelista , cpü appartient aux

298 FRANCESCO MAZZUOLI.

moines noirs de saint Benoît , et il réussit de telle

sorte qu’il en peignit jusqu’à sept.

A‘ cette époque, Prospero Colonna ayant conduit son armée à Parme par l’ordre de Léon X, les oncles de Francesco craignirent que ce ne fût pour notre artiste une occasion de dérangement; afin de prévenir ce danger, ils l’envoyèrent avec son jeune cousin leronimo Mazzuoli , peintre comme lui, à Viadana, ville du duché de Mantoue. Francesco y demeura tout le temps que dura la guerre, et y laissa deux tableaux en détrempe : l’un représente sainte Claire et saint François recevant les stigmates , l’autre le Mariage de sainte Catherine ; le premier orne l’église des Observantins , le second celle de San-Piero. Que l’on se garde bien de croire que ces ouvrages soient ceux d’un timide débutant, car ils semblent au contraire sortir de la main d’un maître consommé.

Dès que la guerre fut finie, Francesco revint avec son cousin à Parme où il acheva plusieurs tableaux qu’il avait entrepris avant son départ , et que l’on trouve maintenant chez différentes personnes. Ensuite il peignit à l’huile l’Enfant Jésus porté par la Vierge entre saint Jérôme et le bienheureux Bernardin de Feltro. Sous la figure de l’un de ces saints, il retraça le portrait du maître du tableau d’une manière si heureuse, qu’il ne lui manque que le souffle (i); Francesco n’avait pas dix-neuf ans lorsqu’il exécuta tous ces travaux.

Pour compléter son éducation, il souhaita d’aller à Rome , afin de voir les œuvres des bons maîtres,

FRANCESCO MAZZÜOLI. 299

et surtout celles de Raphaël et de Michel-Ange qu’il entendait vanter chaque jour. Il manifesta son désir à ses oncles qui l’approuvèrent , mais lui dirent en meme temps qu’il agirait sagement en emportant quelque peinture de sa main, qui pût lui servir de recommandation auprès des seigneurs et des artistes. Francesco suivit ce conseil et fit deux petits tableaux et un très-grand dans lequel on voit un vieillard aux bras velus, à côté de la Vierge portant l’Enfant Jésus, qui reçoit des fruits que lui offre un ange. Francesco exécuta en outre son propre portrait à l’aide d’un miroir concave , sans reculer devant la difficulté de reproduire les poutres du plafond, les portes et toutes sortes d’accessoires qui prenaient une courbe étrange et fuyaient d’une façon bizarre en se reflétant dans cette glace. Il se servit d’une pièce de bois hémisphérique , d’une forme et d’une dimension exactement semblables à celles du miroir, pour se représenter avec tout ce qui l’entourait , et il réussit au delà de ce que l’on saurait imaginer. Comme les objets croissent ou diminuent dans les miroirs concaves en raison de la distance plus ou moins éloignée où ils se trouvent, notre artiste plaça sur son premier plan une main assez grande et si belle qu’elle produisait une illusion complète. Quant au portrait lui-même , il paraissait divin; car Francesco avait plutôt le visage d’un ange que celui d’un homme. Enfin , cette peinture était si parfaite dans toutes ses parties, qu’elle ne différait aucunement de la réalité : le brillant du verre, les moindres reflets, les ombres et les lumières

300 FRANCESCO MAZZUOLI.

étaient rendus avec tant de fidélité et de vérité , que l’on n’aurait pu rien espérer de mieux du génie humain (2).

Lorsque Francesco eut terminé ce portrait et les tableaux dont nous avons parlé plus haut , il les emballa, et partit pour Rome en compagnie de l’un de ses oncles. A peine arrivés dans cette ville , nos deux voyageurs furent présentés par le dataire à Clément VII , qui resta émerveillé de la beauté des ouvrages de Francesco et de la jeunesse de leur auteur. Toute la cour partagea cette admiration. Après avoir accablé notre artiste de gracieusetés, Sa Sainteté dit qu’elle voulait lui donner à peindre la salle des papes , dont Giovanni d’üdine avait déjà décoré la voûte de stucs et de peintures. Francesco laissa ses tableaux à Clément VU , et se retira en emportant de riches présents sans compter les promesses.

Stimulé par l’amour de la gloire, par les louanges qu’il s’entendait prodiguer, et par les espérances qu’il fondait sur la protection du souverain pontife, Mazzuoli peignit une Circoncision où l’on admirait les magiques effets de trois lumières différentes. Le premier plan était éclairé par la lumière qui s’échappait du visage du Christ; le second plan, par celle des torches dont étaient armés des personnages qui , gravissant un escalier, portaient des offrandes ; le troisième plan était illuminé par l’aurore qui se levait sur un ravissant paysage parsemé de fabriques.

Clément VII ne fit pas de ce tableau comme de ceux de la Madone et du Portrait au Miroir qu’il avait donnés , l’un au cardinal Hippoly te de Médicis

FRANCESCO MAZZUOLÏ. 301

son neveu , l’autre à Messer Pietro d’Arezzo * le poëte. Sa Sainteté garda pour elle la Circoncision, qui, plus tard passa, à ce que l’on croit, en la possession de l’empereur. Quant au Portrait au Miroir, je me souviens de l’avoir vu dans ma jeunesse chez Messer Pietro d’iV.rezzo, qui le montrait comme une chose rare aux étrangers qui traversaient sa ville. Ce portrait tomba ensuite, je ne sais comment, entre les mains de Valerio de Vicence, graveur en cristaux (3) ; il se trouve aujourd’hui chez Alessandro Vittoria, sculpteur vénitien, élève de Jacopo Sansovino (4).

Revenons à Francesco.Pendant son séjour à Rome, il voulut voir toutes les sculptures et les peintures anciennes et modernes que renferme cette ville. Il avait surtout en vénération les ouvrages de Raphaël et de Michel- Ange Buonarroti. Son talent , sa grâce et son amabilité firent dire que l’esprit de Raphaël était passé en lui. Ses efforts tendaient à imiter le peintre d’Urbin en toutes choses , et cette étude ne lui fut pas inutile ; car une foule de petits tableaux qu’il peignit à Rome, et dont la plupart appartiennent au cardinal Hippolyte de Médicis, sont vraiment merveilleux, comme, par exemple, l’Annonciation qu’il exécuta pour Messer Agnolo Cesis. De lui est encore un tableau contenant la Vierge accompagnée du Christ, de saint Joseph et de quelques petits anges. Cette composition, qui brille par l’expression des têtes non moins que par la beauté

* Plus connu chez nous sous le nom de l’Arétin.

302 FRANCESCO MAZZUOLI.

du coloris et le fini du travail , était autrefois chez

Luigi Gaddi, qui a dû la transmettre à ses héritiers.

Le signor Lorenzo Cibo , capitaine de la garde du pape , ayant entendu vanter le mérite de notre artiste, lui commanda son portrait qui est plutôt vivant que peint. Francesco eut ensuite à faire , pour Madonna Maria Bufalina de Città-di-Castello, un tableau destiné à une chapelle de San-Salvatore-del- Lauro (5). Il y représenta la Vierge avec le Christ enfant dans une gloire, et en bas saint Jérôme endormi , et saint Jean, un genou en terre et tendant les bras vers le Sauveur. Par malheur l’achèvement de cet ouvrage fut arreté, l’an iÔ27, par le sac de Rome qui , non seulement mit les arts en fuite pendant un temps, mais encore causa la mort de bien des artistes. Peu s’en fallut que Francesco lui-même n’y perdît la vie. Lorsque le pillage commença , il était absorbé par son travail au point qu’il ne put en être distrait par le bruit que firent des Allemands en envahissant sa maison. Ces soldats pénétrèrent dans son atelier, et restèrent tellement stupéfaits de sa tranquillité et de la beauté de son tableau, qu’ils le laissèrent continuer en braves gens qu’ils étaient. Ainsi , pendant que la rage impie des barbares dévastait la pauvre ville , et s’attaquait aux choses sacrées et profanes sans respect à Dieu ni aux hommes, Franscesco fut admiré et protégé par ces Allemands. Pour toute rançon, il donna à l’un d’eux, qui était grand amateur de peinture , une foule de dessins à la plume et à l’aquarelle. Mais, un peu plus tard, il faillit ne pas se tirer aussi heureusement d’embarras.

FRANCESCO MAZZUOLI. 303

Étant allé à la recherche de quelques amis, il fut pris par d’autres soldats, qui ne le lâchèrent qu’après l’avoir dépouillé du peu d’argent qu’il avait.

L’oncle de Francesco , voyant que la captivité du pape et la ruine à peu près complète de Rome détruisaient toutes les espérances de gloire et de fortune de son neveu , le renvoya à Parme. Quant à lui , il resta encore quelques jours à Rome, où il déposa le tableau de Madonna Maria Rufalina chez les religieux de la Pace, qui l’ont conservé maintes années dans leur réfectoire jusqu’à ce que Messer Giulio Rufalini l’ait transporté dans leur église de Gittàdi-Castello.

Dans son voyage , Francesco fut retenu plusieurs mois à Bologne par divers amis , et surtout par un sellier parmesan avec lequel il était intimement lié. Pendant son séjour dans cette ville, il fit graver quelques estampes en clair-obscur, et entre autres un Diogène et le Martyre de saint Pierre et de saint Paul (6). Il prépara encore une foule de dessins qu’il voulait faire graver sur cuivre par un certain Maestro Antonio de Trente , qu’il avait pris chez lui à cet effet; mais il ne poursuivit pas alors ce projet, parce qu’il fut forcé d’exécuter quantité de tableaux et d’autres ouvrages pour des gentilshommes bolonais.

La première peinture que l’on vit de sa main à Bologne est à San-Petroiiio , dans la chapelle des Monsignori. Elle représente saint Roch au milieu des souffrances que lui cause la peste , adressant des actions de grâces à Dieu , comme les justes qui remercient le ciel des calamités qui leur adviennent.

m FRANCESCO MAZZUOLÏ.

Francesco introduisit dans ce tableau le portrait de Fabbrizio de Milan, qui le lui avait commandé, et de plus, un chien qui paraît vivant, et un magnifique paysage (7). Il fit ensuite pour F Albio, médecin parmesan, une Conversion de saint Paul avec un grand nombre de figures , et pour son ami le sellier une Madone accompagnée de quelques personnages d’une beauté extraordinaire. Pour le comte Giorgio Manzuoli , il peignit un autre tableau , et pour Maestro Luca dai Leuti deux toiles à la gouache couvertes de charmantes figurines.

A cette époque, le graveur Antonio de Trente, dont nous avons parlé plus haut , profita un matin du moment où Francesco était encore au lit, pour lui forcer un bahut et lui voler tous ses cuivres et ses bois gravés , ainsi que tous ses dessins. Puis , il s’en alla au diable avec ce butin, sans qu’on ait jamais su ce qu’il était devenu. Toutefois, Francesco retrouva ses planches qu’ Antonio avait déposées chez un de ses amis à Bologne, probablement avec l’intention de venir les prendre plus tard ; mais les dessins furent à jamais perdus.

Désolé de cette mésaventure , Francesco , pour gagner quelque argent, fit le portrait de je ne sais quel comte bolonais , et peignit ensuite la Madone avec le Christ tenant un globe. La Vierge est ravissante de beauté, et l’enfant plein de naturel. Francesco possédait en effet au suprême degré l’art d’imprimer à ses figures d’enfants cette vivacité mêlée de finesse et de malice qui est souvent le partage de leur âge. Il couvrit la Vierge d’une robe

FRANCESCO MAZZUOLI 305

bizarre dont les manches étaient d’une étoffe tirant sur le jaune et presque chamarrée d’or. Ce vêtement fort gracieux donne aux chairs une vérité et une délicatesse extrêmes ; ajoutons que la manière dont les cheveux sont exécutés ne laisse rien à désirer. Ce tableau était destiné à Messer Pietro Aretino, mais le pape Clément étant venu dans ce temps à Bologne, Francesco le lui offrit. Puis, n’importe par quel hasard , il tomba entre les mains de Messer Dionigi Giaimi(8), lequel l’a légué à Messer Bartolommeo son fils qui le possède aujourd’hui , et l’a si souvent prêté qu’il en a été fait cinquante copies, tant ce chef-d’œuvre est estimé !

Pour les religieuses de Santa-Margherita de Bologne, Francesco conduisit à fin un tableau qui représente la l^ierge, sainte Marguerite, saint Pétrone, saint Jérôme et saint Michel ; cette composition est grandement admirée , et à bon droit, car elle ne le cède à aucune des productions de notre artiste (9). Il fit encore beaucoup de gracieux dessins, particulièrement pour Girolamo del Lino et pour l’orfévre Girolamo Faginoli qui voulait les graver sur cuivre.

Francesco peignit d’après nature le portrait de Bonifazio Gozzadino et celui de sa femme , mais ce dernier resta inachevé. 11 ébaucha aussi une Madone qui plus tard fut vendue à Bologne , à Giorgio Yasari qui la conserve avec une foule de nobles peintures, de sculptures et de marbres antiques, dans sa maison d’Arezzo.

Lorsque Charles-Quint vint à Bologne pour son couronnement, Francesco assista plusieurs fois en

Page 1