‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 5 sur 35 · PEINTRE, SCULPTEUR ET ARCHITECTE FLORENTIN · texte numérisé non relu

PEINTRE, SCULPTEUR ET ARCHITECTE FLORENTIN

Depuis long- temps les successeurs du célèbre Giotto faisaient de vains efforts pour donner au monde le spectacle des merveilles que peut enfanter l’intelligence humaine, en imitant la nature. Le divin Créateur, voyant l’inutilité des fatigues et des ferventes études de ces artistes , aussi éloignés de la vérité que les ténèbres le sont de la lumière , daigna enfin jeter un regard de bonté sur la terre, et résolut de nous envoyer un génie universel , capable d’embrasser à la fois et de pousser à toute leur perfection les arts de la peinture , de la sculpture et de l’architecture. Dieu accorda encore à ce mortel privilégié une haute philosophie , et le don de la poésie, pour montrer en lui le modèle accompli de toutes les choses qui sont le plus en estime et en honneur parmi nous. La Toscane, par ses travaux, avait bien mérité la faveur de compter cet homme glorieux au nombre de ses citoyens (i).

Le 6 mars de l’an 1/174? dimanche, vers la huitième heure de la nuit, naquit, dans le Casentino (2), sous une heureuse étoile, Michel -Ange ,

MICHEL-ANGB BUONARROTL

fils de noble et vertueuse femme , et de Lodovico Biionarroti Simonin issu, dit-on, de la très ancienne et très noble famille des comtes de Ganossa (3). De bénignes constellations présidèrent à la naissance de cet enfant, et semblèrent présager les chefsd’œuvre qu’il devait créer. Lodovico Buonarroti était alors podestat de Chiusi et de Caprese, près de Vernia, diocèse d’Arezzo, où saint François reçut les stigmates. Lorsque le terme de sa charge fut expiré, Lodovico revint à Florence, et mit le nouveau-né en nourrice à trois milles de cette ville , à Settignano, où il possédait un domaine, héritage de ses pères. Settignano est un pays abondant en carrières qui ont attiré une assez nombreuse population de tailleurs de pierre et de sculpteurs. Michel-Ange eut pour nourrice la femme d’un de ces ouvriers; ce qui lui fit dire , un jour, en plaisantant, à Vasari : « Giorgio , si j’ai quelque chose de bon (c dans l’esprit, je le dois à la vertu de l’air d’Arezzo « votre pays , de meme que je dois au lait que j’ai a sucé les ciseaux et les maillets dont je me sers pour (c exécuter mes figures. »

Lodovico Buonarroti, grâce à la fécondité de sa femme, voyait tous les ans augmenter sa famille ; mais comme il n’en était pas ainsi de sa fortune , il se trouva forcé de placer ses fils dans le commerce ou la fabrique de draperies et de soieries. Quant à Michel -Ange, il l’envoya étudier la grammaire chez Francesco d’ürbin; mais un goût inné pour le dessin, chez le jeune élève, le portait à employer en cachette, à satisfaire son penchant,

MICHEL-ANGE BUONARROTL

tout le temps qu’il pouvait dérober (4). Il eut même à essuyer plus d’une fois , non seulement des reproches, mais encore des mauvais traitements de la part de son père et de ses parents, qui considéraient la peinture comme une chose vile et indigne de leur maison. Michel-Ange s’était lié avec un élève de Domenico Ghirlandajo, nommé Francesco Granacci, qui, reconnaissant chez son jeune ami de grandes dispositions pour le dessin , lui fournissait des modèles de son maître, peintre des plus renommés alors en Italie. Lodovico sentit enfin qu’il ne pourrait vaincre la vocation impérieuse de son fils, et, pour en tirer quelque profit, le plaça, d’après les conseils de ses amis , dans l’atelier de Domenico Ghirlandajo. Michel -Ange avait quatorze ans lorsqu’il y entra.

J’ai publié ce livre pour la première fois en 1 55o ; depuis, un biographe de Michel- Ange a écrit que des gens , qui sans doute ne connaissaient point ce grand artiste, avaient avancé, en parlant de lui, des faits controiivés et omis des choses qui méritaient d’être conservées. Je vais montrer que cet auteur s’est lui-même trompé lourdement. Ainsi , il accuse Domenico Ghirlandajo de jalousie, et de n’avoir jamais été d’aucun secours à Michel -Ange. On pourra se convaincre facilement de la fausseté de cette assertion en lisant le traité que nous allons citer, écrit par le père de Michel -Ange sur les registres de Domenico, que possèdent aujourd’hui les héritiers de ce dernier.

« i4B8. Je rappelle, ce premier jour d’avril,

MICHEL-ANGE BÜONARROTI.

« comment moi , Lodovico, fils de Lionardo di Buoccnarroti, je place mon fils, Michel- Ange , chez « Domenico et David, fils de Tommaso di Currado , cc pour les trois années prochaines à venir, avec les « conventions et de la manière dont ledit Michel- (c Ange doit demeurer avec les susnommés, pendant «le temps convenu, pour apprendre à peindre, à « faire ses études et ce que ses maîtres lui comman- « deront. Lesdits Domenico et David doivent lui « donner, pendant ces trois ans, vingt-quatre florins « de rétribution, c’est-à-dire, la première année six « florins , la seconde année huit florins , et la troi- « sième dix florins, faisant en tout la somme de « quatre-vingt-seize livres. » Après cette convention, il y a au-dessous, également de la main de Lodovico. « Le susdit Michel-Ange a reçu, ce jour seize avril, « deux florins d’or , et moi son père , Lodovico , fils « de Lionardo , j’ai reçu de lui comptant douze « livres douze sous (5).

J’ai copié cela sur le registre même , pour prouver que tout ce que j’écrivis jadis et ce que j’écrirai à l’avenir est fondé sur l’exacte vérité. Personne n’a connu plus intimement que moi Michel-Ange, personne n’a été plus que moi son ami et son fidèle serviteur , comme le sait bien du reste celui-là même qui feint de l’ignorer; personne au monde ne pourrait montrer comme moi une foule de lettres affectueuses de ce grand artiste. J’ai fait cette digression pour rendre hommage à la vérité, et cela doit suffire pour ce qui concerne le reste de cette vie. Maintenant je reviens à mon sujet.

liO MICHEL-ANGE BUONARROTI.

Michel-Ange donna bientôt de telles preuves de son talent J que Domenico fut forcé de convenir que non seulement il surpassait tous ses jeunes rivaux, mais qu’il égalait encore souvent son maître. Un de ses camarades avait copié quelques femmes, d’après le Ghirlandajo ; il prit une grosse plume et remania les contours d’une de ces figures , de manière à en faire une chose parfaite. Ce trait donne à juger du génie de cet enfant, qui se sentait assez hardi pour corriger les ouvrages de son maître. Je conserve aujourd’hui, avec un soin religieux, ce dessin que je dois à l’amitié de Granacci.

L’an 1 55o , me trouvant à Rome, je le montrai à Michel- Ange , qui le revit avec plaisir et me dit modestement : « J’en savais plus dans ma jeunesse que «je n’en sais dans ma vieillesse. »

A cette époque , Domenico peignait à fresque la grande chapelle de Santa-Maria-Novella. Pendant son absence, Michel-Ange dessina d’après nature une partie de ses condisciples, l’échafaud sur lequel ils travaillaient et tous les ustensiles dont ils se servaient. Domenico , à son retour , ne put s’empêcher de s’écrier : « Cet enfant en sait plus que son maître. » Il resta justement étonné des résultats merveilleux obtenus par ce précoce génie , qui semblait posséder déjà toute la science d’un peintre vieilli sous le harnais. Chaque jour voyait éclore un nouveau prodige. Martino Tedesco (6) avait gravé sur cuivre la Tentation de saint Antoine: aussitôt que cette gravure parut à Florence , Michel-Ange en fit à la plume une copie tellement

exacte , qu’il fut impossible de discerner le modèle. Il voulut ensuite peindre ce meme sujet, et pour représenter avec fidélité toutes sortes de figures monstrueuses ou grotesques , il allait lui-même au marché acheter des poissons, dont la forme, la couleur et les écailles étaient des plus étranges. Enfin , il imitait si admirablement tous les dessins des anciens maîtres, qu’avec la plus scrupuleuse attention , on ne pouvait trouver la moindre différence entre les originaux et ses copies auxquelles il donnait des tons de vétusté qui empêchaient complètement de les reconnaître. Ces études le mirent en grande réputation.

Dans ce temps, Bertoldo, élève de Donato, était directeur de l’école de peinture et de sculpture que Laurent de Médicis avait établie dans son palais et ses jardins de la place San-Marco, en rassemblant à grands frais les plus précieux antiques , pour donner un nouvel essor aux arts du dessin. Bertoldo, que son grand âge empêchait alors de se livrer au travail , était un maître fort expérimenté , et jouissait d’une réputation méritée; car il avait habilement réparé les chaires du Donato (7) et jeté en bronze des pièces d’artillerie , ainsi que plusieurs autres petits ouvrages : personne à Florence ne pouvait le surpasser dans cet art (8). Laurent de Médicis , affligé de voir que sa patrie, si riche en peintres célèbres , ne possédait point de sculpteurs renommés, avait donc résolu de créer une école, comme je l’ai déjà dit. Il pria Domenico Ghirlandajo de choisir, parmi ses élèves , ceux qui annonçaient

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les plus heureuses dispositions, et de les envoyer travailler dans ses jardins, où il se promettait d’en faire des hommes capables de l’honorer autant que sa belle Florence. Le Ghirlandajo lui envoya Michel- Ange et Francesco Granacci. Nos jeunes artistes trouvèrent dans les jardins Torrigiano, de la famille des Torrigiani, qui s’occupait à modeler en terre certains morceaux antiques que lui avait donnés le vieux Bertoldo. Michel -Ange, piqué d’émulation, ne tarda pas à l’imiter , et ses premiers essais furent remarqués par Laurent de Médicis, qui l’encouragea vivement à continuer ces études. Quelques jours après, il se mit à copier en marbre une tête de Faune, dont le nez et la bouche étaient rongés parle temps. Il n’avait encore jamais touché un ciseau , mais il fut assez hardi pour suppléer par son imagination , à ce qui manquait à l’original ; il ouvrit la bouche du Faune de façon que l’on apercevait la langue et toutes les dents. A la vue de cet ouvrage , Laurent, après un moment de surprise et d’admiration, lui dit en plaisantant : « Tu devrais savoir qu’il cc manque toujours quelques dents aux vieillards. » Michel-Ange sentit ^cette vérité , et Laurent ne fut pas plus tôt parti, qu’il cassa une dent à son Faune, et imita dans la gencive jusqu’au vide qu’elle devait laisser (9). Laurent , à son retour, rit beaucoup de la docilité et de l’ingénuité de Michel -Ange. Ayant résolu de protéger un génie si brillant et si précoce , il fit dire à son père que, s’il voulait le lui confier, il le traiterait comme son propre fils. Lodovico y consentit volontiers (10). Laurent donna

un appartement dans son palais à Michel-iVnge , et Fadmit meme à sa table, où se rassemblaient les plus nobles et les plus importants personnages. Notre jeune artiste avait quinze ou seize ans lorsqu’il entra chez Laurent ; il y était déjà depuis quatre ans, lorsqu’en 1492 arriva la mort de son protecteur (i i). Il en recevait cinq ducats par mois, qu’il employait à secourir son père , à qui il procura en outre un emploi à la douane (12). Disons, en passant, que tous les élèves qui travaillaient dans les jardins de Laurent recevaient de ce magnifique citoyen un salaire proportionné à leur mérite.

A cette époque , d’après le conseil du Poliziano ,

' écrivain d’un rare talent, Michel-Ange tira d’un bloc de marbre le Combat d’Hercule avec les Centaures (i3). Cet admirable bas-relief, qui semble dû à un maître consommé plutôt qu’à un jeune homme, est conservé aujourd’hui précieusement dans la maison de Lionardo Buonarroti , où l’on voyait, il y a plusieurs années, un autre bas-relief en marbre de la hauteur d’une brasse, représentant une Vierge, dans lequel Michel- Ange s’était proposé de contrefaire le style de Donatello. Cette imitation est parfaite, mais trahit quelquefois une manière plus gracieuse et un meilleur dessin. Lionardo en fit présent au duc Cosme de Médicis, qui ne possède que ce seul bas-relief de Michel-Ange (i4)-

Michel-Ange travailla avec une ardeur sans égale dans les jardins des Médicis, dont il avait les clefs, et étudia pendant plusieurs mois les peintures de Masaccio, qui se trouvent au couvent del Carminé.

m MICHEL-ANGE BUONARROïI.

Son talent ne tarda pas à lui susciter des jaloux et des ennemis. Torrigiano, furieux de se voir éclipser, lui fracassa le nez d’un si violent coup de poing, qu’il en porta la marque toute sa vie. Torrigiano fut exilé de Florence, comme nous l’avons déjà raconté (i5).

Après la mort de Laurent de Médicis, Miclîel- Ange , accablé de douleur , retourna chez son père. Pour faire diversion à son chagrin, il acheta un grand bloc de marbre , et exécuta un Hercule , haut de quatre brasses , qui resta pendant plusieurs années dans le palais Strozzi , et fut depuis envoyé en France au roi François par Giovanbattista délia Palla (i6).

Cependant , Pierre de Médicis , fils et successeur de Laurent, envoj^ait souvent chercher Michel- Ange, dont il mettait à profit les lumières et le bon goût , pour des acquisitions de pierres gravées, de camées antiques et autres curiosités. On rapporte qu’un hiver où il tomba une grande quantité de neige à Florence, il imagina d’en faire faire une statue dans la cour de son palais , et il en chargea notre artiste, au mérite duquel il n’était pas insensible ; car Lodovico , s’apercevant de l’estime que ce seigneur et les grands portaient à son fils, lui donna des habits plus riches que de coutume (17).

Dans ce temps , Michel-Ange sculpta un crucifix en bois (18) pour l’église de Santo-Spirito , dont le prieur lui rendit plusieurs services. Ainsi, dans l’hôpital dépendant du couvent, il lui avait fourni un atelier et des cadavres à disséquer, qui lui per-

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mirent de commencer les études anatomiques auxquelles il dut dans la suite la perfection de son dessin.

Peu de semaines avant la révolution qui chassa de Florence la famille des Médicis, Michel-Ange, prévoyant les malheurs que devaient causer l’arrogance et le mauvais gouvernement de Pierre , et craignant de n’être pas lui-méme en sûreté , se réfugia à Bologne et ensuite à Venise (19). Cette dernière ville ne lui offrant aucune espérance de travail , il revint à Bologne , où le hasard le servit à merveille. Messer Giovanni Bentivogli avait porté une loi qui défendait aux étrangers de pénétrer dans la ville sans un passe-port, sous peine d’une amende de cinquante bolognini. Michel-Ange eut l’imprudence de ne pas se conformer à Fédit, et fut condamné à l’amende. Ne pouvant acquitter cette somme , il se trouvait fort embarrassé , lorsque Messer Giovanfrancesco Aldovrandi, membre du conseil des Seize, après s’être fait rendre compte de cette affaire , le délivra et le retint chez lui pendant plus d’une année. Un jour, Aldovrandi le mena voir le tombeau de saint Dominique, sculpté par Giovan Pisano, et par Maestro Niccolo dalF Area , et lui demanda s’il se sentait le courage d’exécuter deux figures , haute d’une brasse , qui y manquaient, représentant, l’une, saint Pétrone, et l’autre, un Ange tenant en main un chandelier. Michel-Ange s’en chargea avec empressement, et reçut trente ducats pour ces deux statues, qu’il fit en marbre et que l’on peut regarder comme les

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meilleurs morceaux de ce monument. Il ne resta guère plus d’un an à Bologne, quoiqu’il fût traité avec toutes sortes d’égards par Messer Aldovrandi , qui, charmé de sa belle prononciation, aimait à lui entendre lire le Dante , Pétrarque , Boccace et d’autres poètes toscans. Mais il comprit qu’il perdait son temps dans cette ville, et il retourna à Florence, où il fit en marbre un petit saint Jean, pour Laurent, fils de Pierre-François de Médicis, et un Cupidon endormi, grand comme nature, qui fut montré , par l’entremise de Baldassare de Milan, à ce même Laurent, qui le trouva si beau et si admirable qu’il dit à Michel-Ange : « Si tu lui doute nais une apparence de vétusté , en l’enterrant , (c tu l’enverrais à Rome où il passerait sûrement « pour antique, et tu le vendrais beaucoup plus cher « qu’ici. » Michel-Ange, dit-on, aurait suivi ce conseil ; d’autres veulent que Baldassare de Milan, après l’avoir transporté à Rome, Fait enfoui lui -même dans son jardin, et Fait vendu au cardinal San- Giorgio , la somme de deux cents ducats. D’autres prétendent qu’il fut vendu par un agent de Baldassare , et que celui-ci écrivit à Laurent de donner trente éciis à l’artiste, assurant qu’il n’avait pu trouver un meilleur prix de la statue. Mais le cardinal San-Giorgio apprit que le Cupidon avait été fait à Florence, et y envoya un de ses gentilshommes pour en découvrir Fauteur (20). Furieux de la fourberie du marchand , le cardinal reprit son argent en rendant la statue; alors, le duc Yalentino l’acheta et la donna à la duchesse de Mantoue (21).

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La honteuse action du cardinal San -Giorgio fut universelleinent blâmée ; cet homme n’avait pas le moindre goût pour les arts, et appartenait à la classe de ces gens qui jugent les choses sur l’apparence, et s’attachent plus au nom de l’ouvrier qu’à l’œuvre elle-même (22). Mais cela servit du moins à accroître la réputation de Michel-Ange , qui fut appelé à Rome , où il resta près d’un an , chez le cardinal, sans toutefois recevoir de lui la commande d’aucun ouvrage; car, je le répète, ce seigneur était fort ignorant. Dans ce temps , le barbier du cardinal , qui se piquait d’étre connaisseur, et qui même se mêlait de peindre en détrempe, se lia avec Michel- Ange , qui lui donna un carton où il avait représenté saint François recevant les stigmates. Ce barbier en fit un petit tableau très soigné, que l’on conserve aujourd’hui dans la pre- ,mière chapelle, à main gauche, en entrant dans l’église de San-Piero-a-Montorio (2 3).

Messer lacopo Galli , gentilhomme romain et amateur instruit , reconnut le mérite de notre artiste, et lui fit exécuter en marbre un autre Cupidon, grand comme nature, et un Bacchus, haut de dix palmes, tenant une coupe de la main droite , et de la gauche une peau de tigre , et une grappe de raisin qu’un petit satyre mange furtivement. Le corps du dieu de la vendange offre un merveilleux mélange de la tournure svelte et souple d’un jeune homme, avec la délicatesse et la rondeur des formes d’une femme (2/1).

Le cardinal de Saint-Denis , autrement appelé le

cardinal de Rouen (26), chargea Michel-Ange de sculpter en marbre le groupe de la Vierge et du Christ mort , que l’on plaça à Saint-Pierre , dans la chapelle de la Vergine-Maria-della-Febbre. Jamais artiste n’arrivera , malgré tous ses efforts , à la perfection de dessin, à la gracieuse facilité et à la franchise d’exécution que Michel-Ange déploya dans cette admirable composition , où il montra toute la force et toute la puissance de son art. Le Christ mort est d’une beauté inimitable ; la charpente du corps y les muscles , les veines , les nerfs , les emmanchements des bras, des genoux, des hanches, sont rendus avec une vérité qui tient du prodige. On ne peut concevoir comment il a été possible à un homme de tirer d’un bloc informe de marbre une création que la nature dans ses plus grands efforts aurait peine à enfanter. Enfin , c’est le seul ouvrage sur lequel Michel-Ange ait mis son nom ; voici ce qui l’y détermina : étant entré un jour dans le premier local qu’occupa son groupe , il entendit plusieurs Milanais en faire l’éloge; mais l’un d’entre eux ayant demandé quel était Fauteur , on lui répondit : (c c’est notre Gobbo de Milan (26). » Michel- Ange garda le silence; mais, piqué de voir un autre jouir de l’honneur de ses travaux , il s’introduisit la nuit dans la chapelle , et muni d’une petite bougie et de ses ciseaux , il grava son nom sur la ceinture de la Vierge. Un bel esprit adressa les vers suivants à cette statue divine :

Bellezza , ed Oneslate ,

E Doglia , e Pietà in vivo marmo morte ,

MICHEL-ANGE BüONARROTI.

ii;î

Dell, corne voi pur fate,

Non piangete si forte ,

Che arizi tempo risveglisi da morte ,

E pur , mal grado suo ,

Nostro Signore e tuo Sposo , Figliuolo , e Padre ,

Unica Sposa sua Figliuola e Madré.

Ce chef-d’œuvre couvrit de gloire Michei-Aiige , et étendit sa renommée au loin ; il y eut cependant des sots qui prétendirent que l’artiste avait donné au visage de la Vierge un trop grand air de jeunesse. Ces ignorants ne savent donc pas que les femmes chastes et pures conservent long-temps les grâces de la jeunesse ? Il devait en être autrement pour le Christ, qui avait essuyé toutes les vicissitudes de l’humanité (27).

A cette époque, un ami de Michel-Ange le pressa de se rendre à Florence , où il pouvait obtenir du gonfalonier Fier Soderini un énorme bloc de marbre , que possédait l’œuvre de Santa-Maria-del- Fiore, et qui avait été gâté jadis par la maladresse de Simone de Fiesole. Soderini balançait dans son choix , entre Léonard de Vinci (28) et Andrea Gontuccide Monte-Sansovino, habile sculpteur, lorsque Michel-Ange se présenta , en promettant d’extraire du bloc une figure , sans qu’il fût besoin d’un seul morceau de rapport. Simone de Fiesole avait tenté de faire de ce marbre , haut de neuf brasses , une statue colossale; mais comme il ne put en tirer qu’une ébauche estropiée , il fut forcé d’abandonner son projet. Michel-Ange vit sa demande facilement accueillie, et commença aussitôt un modèle en cire

représentant le jeune David , armé de sa fronde. Il se renferma dans un atelier qu’il se fit construire, à Santa- Maria -del-Fiore, et y acheva sa statue, sans permettre que l’on vînt visiter son travail. Le marbre manqua en certains endroits où l’on remarque encore plusieurs coups de ciseau de Simone (29). Michel-Ange fit là un véritable miracle, car il donna l’existence à un mort. Giuliano et Antonio San-Gallo, à l’aide d’une machine fort ingénieuse , transportèrent sans danger , en 1 5o4 , ce colosse sur la place de’ Signori (3o). Quelque temps après, Michel-Ange était occupé à opérer de légères retouches , lorsque survint le gonfalonier Fier Soderini , qui se mit à critiquer la grosseur du nez de David. Michel-Ange voyant que Soderini regardait son ouvrage de bas en haut , et que ce point de vue défavorable ne lui permettait pas de bien juger la chose , monta sur son échafaud , et ramassa adroitement de la poussière de marbre , qu’il laissa tomber sur son critique pendant qu’il faisait semblant de corriger le nez avec son ciseau; puis, se retournant vers le gonfalonier , il lui dit : « Eh bien ! «qu’en pensez -vous maintenant? — Admirable! « répondit Soderini, vous lui avez donné la vie.» Michel -Ange descendit de son échafaud, en riant de ce docte magistrat, semblable à tant d’autres parfaits connaisseurs, qui parlent sans savoir ce qu’ils disent. Ce chef-d’œuvre éclipsa la renommée de toutes les statues modernes et antiques, grecques et latines, sans excepter le Marforio de Rome (3i), le Tibre et le Nil du Belvédère, ou les Colosses de

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Monte-Cavallo ; car il offre un ensemble divin de grâce, de beauté, de perfection et d’élégance, que l’on ne saurait trouver ailleurs (32). Michel-Ange reçut quatre cents écus de récompense du gonfaîonier, qui lui commanda un autre David en bronze, qui fut envoyé en France (33). Dans le même temps, il ébaucha deux bas-reliefs circulaires en marbre ; l’un, pour Taddeo Taddei, chez lequel on le voit aujourd’hui; et l’autre, destiné à Bartolommeo Pitti, fut donné à' Luigi Guicciardini , par Fra Miniato Pitti de Monte-Oliveto , amateur distingué et savant cosmographe. Il ébaucha encore un saint Matthieu en marbre, pour l’œuvre de Santa-Mariadel-Fiore, et fit un bas-relief circulaire en bronze, représentant la Vierge (34) , à la sollicitation de plusieurs marchands flamands, de la famille Moscherini(35) , qui le lui payèrent cent écus et l’envoyèrent dans leur pays.

Michel" Ange exécuta ensuite , pour Agnolo Doni, citoyen de Florence, riche amateur de ses amis, un tableau circulaire, où il peignit la Vierge à genoux, tenant son fils entre ses bras et le présentant à saint Joseph. La reine du ciel contemple avec ravissement la beauté de son enfant, et invite le saint vieillard, dont le visage exprime une tendresse respectueuse, à partager son précieux fardeau. Le fonds du tableau est orné de petits anges nus, les uns debout, les autres assis ou appuyés. Parmi le petit nombre de peintures à l’huile que fit Michel-Ange, on peut compter celle-là comme la plus achevée et la plus belle. Lorsqu’elle fut terminée, il l’envoya à Agnolo

MICHEL-ANGE BUONARROÏL

Dorii, avec un billet dans lequel il lui demandait soixante-dix ducats, pour le prix de son ouvrage. Agnolo , homme économe , trouva la somme un peu forte, quoiqu’il sût que le tableau valait davantage, et donna quarante ducats au porteur, en lui disant qu’il jugeait ce prix raisonnable. Michel-Ange les lui renvoya aussitôt , et pour le punir réclama cent ducats ou son tableau. Agnolo répondit alors qu’il payerait les soixante-dix ducats ; mais Michel-Ange irrité finit par doubler la somme offerte, et exigea cent quarante ducats (36).

Tandis que Léonard de Vinci s’occupait du carton d’après lequel il devait peindre, sur un des grands côtés de la salle du conseil, un Combat de cavalerie, comme nous l’avons déjà rapporté (3'j) , le gonfalonier Fier Soderini, qui avait enfin pris une haute idée du talent de Michel- Ange, le mit en concurrence avec Léonard, et lui confia, pour être peinte’ à fresque, la partie de la salle du conseil qui faisait pendant à celle dont s’était chargé son rival. Michel-Ange choisit pour sujet un épisode de la guerre de Pise, et commença dans un atelier qu’on lui donna à l’hôpital de’ Tintori à Sant’-Onofrio, son carton qu’il ne voulut laisser voir à personne avant qu’il ne fût terminé. Il représenta les soldats florentins se baignant dans l’Arno pendant la chaleur du jour. L’ennemi se montre à l’improviste, les tambours battent le rappel, et les trompettes sonnent l’alarme. A l’instant les baigneurs escaladent la rive escarpée du fleuve , les uns s’arment à la hâte pour voler au secours de leurs com-

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pagnons, d’autres courent déjà au combat engagé par quelques pelotons de cavalerie. Un vieillard, la tête ceinte d’une couronne de lierre, entendant le tumulte, les cris des soldats et le bruit des tambours , se chausse avec précipitation ; mais ses membres mouillés arrêtent ses vêtements ; ses muscles et ses nerfs contractés indiquent ses efforts: d’autres soldats, dans les attitudes les plus variées, offrent des raccourcis d’une beauté inimitable. On trouvait encore quantité de personnages groupés et ébauchés de différentes manières : ici les contours et les traits étaient seulement indiqués au charbon; là les figures étaient rehaussées de masses d’ombres et de clairs. Tous les artistes qui virent cette oeuvre sublime furent remplis d’admiration pour le génie de Mi- ,chel“Ange et pensèrent que jamais aucun mortel ne pourrait l’égaler. Ce carton fut exposé dans la salle du pape et servit de modèle à une foule de florentins et d’étrangers qui, en l’étudiant, devinrent de grands maîtres, tels que Aristotile da San-Gallo, ami de Michel-Ange, Ridolfo Ghirlandajo, Raphaël Sanzio d’Urbin , Francesco Granacci, Baccio Bandinelli, Alonzo Beruguetta (38), Andrea del Sarto , le Francia Bigio , Jacopo Sansovino, le Rosso, Maturino, Lorenzetto, le Tribolo , Jacopo da Pontormo et Perino del Vaga. Il fut ensuite placé dans la grande salle du palais des Médicis, et abandonné aux artistes avec trop de confiance; car, pendant la maladie du duc Julien, il fut déchiré en plusieurs morceaux qui circulèrent en différents endroits, comme nous l’avons dit ailleurs (39). Messer Uberto Strozzi, gen-

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tilhomme de Maiitoue, conserve quelques-uns de ces fragments avec un soin religieux; et certes, on les croirait créés par un Dieu plutôt que par un homme (4o)-

Ce célèbre carton, le groupe de la Vierge et du Christ mort, et la statue colossale de David acquirent une telle réputation à Michel-Ange, alors âgé seulement de vingt-neuf ans, que Jules II, ayant succédé en i5o3 à Alexandre VI, l’appela prés de lui pour travailler à son tombeau (4i)- ministres de Sa Sainteté payèrent à l’artiste cent écus pour son voyage. Arrivé à Rome , il se passa plusieurs mois sans que le pape lui fît rien commencer. Enfin Jules II résolut de mettre à exécution un dessin de Michel-Ange, dont la beauté et la richesse surpassaient tous les anciens monuments de ce genre ; il voulut meme rebâtir entièrement l’église de Saint- Pierre pour y placer ce tombeau. Michel-Ange, suivi de deux compagnons, se rendit aussitôt à Carrare pour faire tailler les marbres nécessaires à cette vaste entreprise. Il reçut à Florence, d’Alamanno Salviati , la somme de mille écus , et passa huit mois dans les montagnes sans toucher d’autre argent. En voyant les blocs énormes que recélaient ces carrières, Michel-Ange sentit plusieurs fois le désir d’exécuter un colosse semblable à ceux que nous ont laissés les anciens. Les marbres qu’il choisit dans cet endroit furent conduits par mer à Rome, ou ils couvrirent la moitié de la place Saint-Pierre. Michel- Ange établit pour la commodité du pape, qui allait souvent le visiter, un pont-levis qui commu-

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niquait de la galerie du palais à son atelier; cette faveur lui suscita des envieux et des persécutions infinies. Il termina quatre statues , et ébaucha huit figures destinées à ce monument dont nous allons donner la description (42) ; il devait offrir un massif de construction parallélogramme de dix-huit Brasses de longueur sur douze de largeur ; l’extérieur était orné de niches séparées par des Termes drapés ^ supportant l’entablement; chacune de ces figures aurait tenu enchaîné un captif ; ces prisonniers représentaient les provinces conquises par Jules, et réduites sous l’obéissance de l’Eglise ; on eût vu encore plusieurs autres figures , emblèmes des arts soumis à l’empire de la mort , comme le pape qui les avait encouragés. L’entablement aurait porté quatre statues colossales, la Vie active, la Vie contemplative , saint Paul et Moïse (4^), et une espèce de massif, fort en reculée, lequel comprenait l’amortissement, massif surmonté lui-même de deuxfigures soutenant un sarcophage : l’une, représentant le Ciel, paraissait se réjouir de ce que l’âme de Jules II était allée jouir de la gloire éternelle; l’autre, représentant la Terre, semblait pleurer la perte de ce pontife ; on devait entrer dans l’intérieur du massif par les deux petits côtés, et on y eût trouvé une espèce de petite rotonde, au centre de laquelle aurait été placé le véritable sarcophage. Enfin, ce monument aurait eu quarante statues, sans compter les enfants et une foule d’autres ornements. Michel- Ange fit transporter quelques marbres à Florence, oû il avait l’intention de passer l’été pour fuir le

mauvais air de Rome. Il sculpta de sa main, à Rome, deux esclaves d’une beauté divine ; mais, le mausolée une fois abandonné, il en fit présent à Ruberto Strozzi , chez lequel il était tombé malade. Ces esclaves furent ensuite envoyés à François F*”, et se trouvent aujourd’hui au château d’Écouen (44)* Michel-Ange ébaucha encore à Rome huit statues, cinq à Florence , et acheva la Victoire écrasant un captif ; ce groupe fut donné par Lionardo , neveu de Ruonarroti, au duc Gosme qui le plaça dans la grande salle de son palais, peint par Vasari (45). Michel-Ange termina plus tard le Moïse, qui peut à juste titre être considéré comme le chefd’œuvre de la sculpture. Le législateur des Juifs est assis, le bras droit posé sur les tables de la loi, et la tête soutenue par sa main gauche *, son visage, calme et terrible à la fois, éblouit par sa splendeur divine celui qui le regarde ; il faut admirer aussi la beauté et la perfection des bras , des mains , des genoux , des pieds et des draperies. Moïse ainsi représenté doit plus que jamais s’appeler l’ami de Dieu , qui a semblé vouloir confier aux mains de Michel-Ange le soin de préparer sa résurrection; et si les Hébreux, hommes et femmes, continuent, comme ils le font, à aller en troupe le visiter et l’adorer chaque jour du Sabbat, ils adoreront une chose divine et non humaine (46). Malheureusement le magnifique projet du tombeau de Jules fut abandonné, et on conserva seulement un des petits côtés que l’on voit aujourd’hui terminé dans l’église de San-Pietro-in- Yincoli ; nous décrirons ce monument en son lieu.

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Tandis que Michel-Ange s’occupait de ces travaux, un dernier transport de marbres de Carrare arriva à Ripa et fut conduit sur la place de Saint- Pierre. Comme il fallait payer les mariniers, Michel- Ange, selon sa coutume, se rendit chez le pape pour lui demander de l’argent. Ce jour-ià. Sa Sainteté étant gravement occupée des affaires de Bologne ; notre artiste acquitta les frais, de ses propres deniers, croyant en être bientôt remboursé. Quelque temps après, il retourna au palais afin d’en parler au pape ; mais il éprouva les mêmes difficultés pour être introduit, et un valet lui dit de prendre patience, qu’il avait reçu l’ordre de ne pas le laisser entrer, (c Mais, reprit un évêque qui était là présent, est-ce c( que tu ne connais pas la personne que tu refuses ? — « Je la connais très bien , mais je suis ici pour (( exécuter les ordres de mes supérieurs et de Sa « Sainteté , répondit le valet. » Michel-Ange pour qui jusqu’alors toutes les portes avaient été ouvertes, indigné d’une telle réception , dit au valet : « Quand « le pape aura besoin de moi , vous lui direz que je « suis allé ailleurs. » De retour chez lui à deux heures de nuit , il donne à deux de ses domestiques l’ordre de vendre tous ses effets aux juifs , et de venir le rejoindre à Florence. Il prend la poste et ne s’arrête qu’à Poggibonzi , sur le domaine des États de Florence. A peine y était-il arrivé, qu’il est joint coup sur coup par cinq courriers du pape chargés des lettres les plus pressantes de Sa Sainteté qui lui enjoignaient de retourner à Rome , sous peine d’encourir sa disgrâce, invitations ou menaces, tout fut

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inutile. Les courriers, par leurs supplications, purent seulement obtenir de lui qu’il écrirait au pape qu’il le priait de lui pardonner s’il ne paraissait plus en sa présence , mais qu’ayant été traité comme un misérable pour prix de ses services et de son attachement, Sa Sainteté pouvait faire choix d’un autre sculpteur. Michel-Ange séjourna trois mois à Florence et employa ce temps à terminer le carton de la ffrande salle du Conseil. Fier Soderini désirait vi-

veinent le retenir , pour voir l’achèvement de cette belle entreprise; mais la Seigneurie reçut de Jules trois brefs remplis de menaces, pour obtenir qu’on lui remît le fugitif (47). Michel-Ange, effrayé de la fureur du pape , était disposé , dit-on , à partir pour Constantinople, où le Grand-Seigneur l’avait fait inviter, par quelques moines de saint François, à venir construire un pont, qui aurait mis cette ville en communication avec le faubourg de Fera. Fier Soderini réussit cependant à lui persuader , malgré toute sa répugnance , d’aller trouver le pape ; et pour le rassurer, l’envoya en qualité d’ambassadeur de Florence, et chargea son frère, le cardinal Soderini, de le présenter lui-méme au pape, qui déjà s’était rendu à Bologne (4B). On attribue encore ce départ de Michel-Ange à un autre motif. Comme il ne permettait à personne de voir ses travaux avant qu’ils fussent achevés , le pape curieux et impatient, après avoir gagné à force d’argent les ouvriers , s’introduisait, sous un déguisement, dans la chapelle Sixtine, pendant son absence. Michel -Ange ne tarda pas à se douter de la trahison de ses ouvriers,

se mit en embuscade, et, au moment où le pape entrait, lança du haut de son échafaud de lourdes planches, qui effrayèrent tellement Sa Sainteté quelle s’enfuit précipitamment. Que l’on adopte l’une ou fautre de ces versions, toujours est-il que Michel -Ange s’éloigna de Rome, dans la crainte du ressentiment de Jules II, qu’il avait offensé. A son arrivée à Bologne, il ne put être présenté au pape par le cardinal Soderini, qui, se trouvant malade, avait chargé un évêque de le remplacer. A peine fut-il débotté, que les courtisans le conduisirent chez Sa Sainteté, qui se trouvait alors dans le palais des Seize. « Enfin , lui dit Jules II , en « le regardant d’un œil irrité , au lieu de venir nous « trouver, tu as attendu que nous ayons été nous- « même te chercher : » voulant dire par là que Bologne est plus près de Florence que Rome. Michel- Ange, dans une attitude respectueuse, répondit à voix haute qu’il lui demandait pardon, et que s’il avait commis cette faute, c’était par dépit d’avoir été honteusement chassé de son palais. L’évêque qui avait présenté Michel-Ange au pape dit alors pour l’excuser : « Que votre Sainteté lui pardonne , (c ces sortes de gens sont des ignorants qui ne con- « naissent que leur métier. » Jules, indigné de la sottise de cet évêque, le frappa de sa canne en lui disant : « Ignorant toi-même , tu l’outrages , quand « nous ne lui disons pas d’injures, nous; retire-toi. » Et le pauvre évêque fut mis à la porte par les valets, à grand renfort de coups de poing. Le pape , ayant ainsi assouvi sa colère, donna sa bénédiction à

Michel- Ange, et le retint à Bologne, où, après l’avoir comblé de présents, il lui commanda d’exécuter en bronze sa statue , haute de cinq brasses.

Le Francia, orfèvre et peintre très habile, qui ne connaissait encore aucun des ouvrages du Buonarroti, obtint, par l’entremise de quelques amis, la faveur de voir cette figure pendant que Michel-Ange y travaillait. Michel- Ange lui ayant demandé ce qu’il en pensait, il répondit que c’était un très beau jet, et qu’il avait employé une belle matière. Cette réponse paraissait faire l’éloge du bronze , plutôt que celui de l’artiste, qui lui répliqua : « J’ai, au pape Jules qui (c me l’a donnée , la même obligation que vous avez cc aux marchands qui vous vendent vos couleurs. » Et il ajouta, en se tournant vers les gentilshommes qui se trouvaient présents, que le Francia était un sot (49)* A ce propos, un beau jeune homme, fils du Francia , s’avança ; mais Michel-Ange l’arrêta en lui disant : « Ton père s’entend mieux à faire de « belles figures vivantes qu’à les peindre. »

Avant de partir pour Rome , Sa Sainteté alla voir le modèle en terre de sa statue, que Michel- Ange venait de terminer. Notre artiste avait représenté le pontife, la main droite élevée, dans une attitude si fière et si menaçante, que Jules lui demanda si elle donnait des bénédictions ou des malédictions. « Saint- «Père, répondit Michel-Ange, elle avertit le peuple « de Bologne d’être sage. » Comme la main gauche attendait encore l’emploi qu’on pourrait lui donner , il proposa au pape de lui faire tenir un livre. « Placez-y plutôt une épée, dit le pape, je ne suis

« pas un lettré (5o). » Jules II laissa mille écus à Messer Antonmaria da Lignano , pour Fachèvement de cette statue, qui coûta seize mois de travail à Michel- Ange et fut placée dans la grande niche du portail de San-Petronio. Lorsque les Bentivogli rentrèrent à Florence, le peuple brisa ce chef-d’œuvre, et les morceaux furent achetés par le duc Alphonse de Ferrare, qui en fit faire une pièce d’artillerie qu’on appela la Giulia; il en conserva seulement la tête, que l’on voit dans son cabinet.

Pendant que Michel- Ange était retenu à Bologne par les soins qu’exigeait l’exécution de cette statue , le Bramante , de concert avec Raphaël d’Urbin , profita de son absence pour conseiller à Jules II d’abandonner le projet de son tombeau , en lui disant que le construire de son vivant était de mauvais augure , et qu’il semblait vouloir hâter ses derniers moments. Bramante et Raphaël persuadèrent donc au pape de forcer Michel-Ange à peindre la chapelle du palais, bâtie par son oncle Sixte IV. Bramante et les autres envieux de notre artiste voulaient le réduire au désespoir, en lui enlevant ses travaux de sculpture qui l’immortalisaient , pour le contraindre à entreprendre un genre de peinture où il devait se montrer inférieur à Raphaël, puisqu’il n’avait pas encore eu l’occasion de le pratiquer; et, en supposant qu’il réussît contre leur attente, ils espéraient irriter facilement le pape contre lui, détruire son crédit, et enfin s’en débarrasser de manière ou d’autre (5i ).

Michel-Ange, à peine de retour à Rome, reçut du pape l’ordre de laisser de côté son tombeau et

de commencer les peintures de la Sixtine. Il employa en vain toutes les raisons les plus plausibles , pour se dispenser d’accepter une entreprise dont il connaissait toutes les difficultés. Il alléguait son ignorance de la fresque et de la pratique des couleurs , pour renvoyer l’ouvrage à Raphaël ; mais tout cela ne servit qu’à aiguillonner davantage le désir de Jules II, dont les volontés étaient inflexibles, et qui, d’ailleurs, était secrètement stimulé par les envieux de Buonarroti, et surtout par Bramante. Michel-Ange , voyant donc qu’il ne pouvait plus résister sans exciter la colère du pape , dont le caractère était extrêmement violent, résolut d’obéir.

Bramante fut chargé de faire les échafauds nécessaires. Il voulait procéder à l’érection du plancher , au moyen de cordages qui auraient passé par des trous pratiqués dans la voûte de la chapelle. « Mais, « lui demanda Michel- Ange , l’ouvrage une fois ter- « miné, comment bouchera-t-on, dans l’intérieur, « les trous de la voûte? — On y pensera ensuite, « repartit l’architecte , et du reste on ne peut pro- « céder autrement. » Michel-Ange, reconnaissant que Bramante faisait preuve de peu de savoir, ou de mauvais vouloir , alla trouver le pape , et lui dit que les échafauds étaient mal construits. Jules lui répondit, en présence de Bramante, qu’il lui permettait de les établir à sa fantaisie. Michel -Ange s’en tira aussitôt avec habileté , au moyen de contrefiches isolées des murs avec d’autres procédés , qui furent dorénavant employés, et par Bramante luimême , dans toutes les grandes constructions de

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voûtes. Le produit de tous les équipages de cordes , rassemblés par Bramante, que Michel-Ange abandonna au charpentier qui reconstruisit son échafaud , suffit pour doter une des filles de ce pauvre homme (5a).

Lorsque Michel-Ange eut dessiné ses cartons, le pape voulut faire jeter à bas les anciennes peintures, exécutées du temps de Sixte IV (53), et, sur l’estimation de Giuliano da San-Gallo , accorda quinze mille ducats à notre artiste, pour toutes les dépenses que devait occasionner son immense travail.

Entièrement étranger au mécanisme de la peinture à fresque, Michel -Ange appela de Florence quelques-uns des meilleurs peintre^ en ce genre, pour s’en faire aider, ou plutôt pour apprendre leurs procédés en les voyant travailler. On comptait parmi ces artistes, le Granacci, Giulian Bugiardini, Jacopo di Sandro, l’aîné des Indaco, Agnolo di Donnino , et Aristotile da San-Gallo. Il éprouva leur talent ; mais, peu satisfait de leur besogne, il l’effaça complètement un beau matin, et se renferma dans la chapelle, sans jamais consentir à les recevoir, meme dans sa maison. Nos pauvres Florentins, voyant enfin que la plaisanterie durait trop long-temps , prirent le parti de retourner dans leur patrie avec leur courte honte.

Le Buonarroti se mit donc seul à l’ouvrage , et ne laissa plus pénétrer personne dans l’enceinte de ses travaux. Aussi la curiosité du public croissait tous les jours et était partagée par le pape, dont l’impatience causa la fuite de Michel-Ange à Flo-

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rence , comme nous l’avons raconté plus haut. Je tiens de Michel- Ange lui -même qu’il avait déjà peint le tiers de la voûte, lorsque plusieurs morceaux de sa fresque , exposés au vent du nord , se couvrirent de moisissure. Cela était dû à la nature de la chaux de Home qui, faite avec le travertin, séchait lentement et produisait cet effet tant que l’enduit était humide. Michel- Ange, désespéré, voulait tout abandonner ; mais le pape lui envoya Giuliano da San-Gallo, qui l’encouragea à continuer, en lui enseignant la cause du mal et les moyens de le faire disparaître.

Jules II avait suivi les progrès du travail en montant sur Féchafaud de charpente, par une échelle à cheviîles ; mais dès qu’il vit la décoration de la voûte parvenue à la moitié de tout l’espace, il voulut, dans son impatience, en faire jouir le public, sans attendre que l’artiste eût mis la dernière main à son œuvre. Rome entière se précipita dans la Sixtine, et Jules s’y porta le premier, avant que la poussière produite par la chute des échafauds ne fût tombée. C’est alors que Raphaël d’Urbin améliora son style et donna une nouvelle preuve de son talent , en exécutant tout-à-coup , dans l’église délia Face, ses Sibylles et ses Prophètes (54)- Rramante , son parent et son ami , supplia Sa Sainteté de lui confier l’exécution du reste de la chapelle ; mais Michel-Ange, l’ayant appris, vint se plaindre au pape de cet architecte, auquel il reprocha en face ses fourberies et les fautes dont il s’était rendu coupable dans la construction de Saint-Pierre.

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Jules II J qui aimait et estimait sincèrement Michel- Ange , ne permit pas qu’on lui fît un pareil affront, et lui ordonna de continuer ses travaux. Il exécuta la seconde moitié dans l’espace de vingt mois , sans aucun aide, et sans meme employer un ouvrier pour broyer ses couleurs (55). H est vrai que l’impatience du pape fut telle, que notre artiste se plaignit plusieurs fois de n’avoir pu donner à son ouvrage tout le fini qu’il aurait désiré. Jules lui demandant un jour quand enfin il aurait terminé , « Quand je serai satisfait de mon travail , » lui répondit-il. « — Et nous , reprit le pape , nous voulons «aussi être satisfait, et promptement, sinon je te « ferai jeter à bas de ton échafaud. » Michel- Ange , qui redoutait avec raison les fureurs de Sa Sainteté, ordonna sur-le-champ de démonter les échafauds. Toute la chapelle fut découverte le matin de la fête de la Toussaint (56) , et le pape y célébra la messe le même jour, au milieu d’un grand concours de monde.

Michel-Ange aurait voulu exécuter quelques retouches à sec , comme l’avaient pratiqué ses prédécesseurs dans les peintures du bas de la chapelle , en enrichissant les draperies et certains fonds de couleurs d’outre -mer, et de quelques détails de dorure (5y). Mais l’embarras de reconstruire un échafaud fut cause que les fresques restèrent telles qu’ elles étaient. Jules II cependant désirait que Michel-Ange y inti'oduisît ces enjolivements, faute desquels , disait-il , sa chapelle paraissait bien pauvre. « Saint-Père , lui répondit l’artiste , les hommes que

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« j’ai peints ne portaient point d’or dans leur temps ;

(c ce ne furent point des riches, mais de saints « personnages qui méprisaient les richesses. » Michel-Ange reçut en plusieurs fois trois mille écus pour cet ouvrage, et dut en dépenser vingt -cinq pour ses couleurs.

La nécessité prolongée où s’était trouvé Michel- Ange , d’avoir pendant le temps de son travail les yeux portés en haut, lui avait tellement affaibli la vue, qu’encore plusieurs mois après il ne pouvait regarder un dessin, ni lire une lettre sans élever l’objet au-dessus de sa tête. Le meme accident m’arriva après avoir peint cinq plafonds des grands appartements du duc Cosme, et je n’aurais jamais été capable de les mener à fin , si je n’eusse fait confectionner un siège sur lequel je pouvais me coucher et avoir la tête appuyée; je ressens encore souvent des douleurs dans la tête, et je suis étonné que Michel- Ange ait résisté à de si grandes fatigues ; mais cet homme avait un courage qui doublait ses forces.

Maintenant nous allons donner la description de ces admirables fresques. La sommité de la voûte (ou ce qu’il faut en appeler le plafond ) représente une suite de sujets tirés de l’ Ancien-Testament ; les douze pendentifs renferment des Sibylles et des Prophètes de six brasses de hauteur, et les parties circulaires inscrites au-dessous , dans les espaces qui surmontent les fenêtres , offrent une troisième série de sujets moins importants.

Les tableaux qui occupent la longueur du pla-

fond sont séparés entre eux par des compartiments qui semblent leur servir d’encadrement.

Dans le premier tableau , on voit Dieu séparant la lumière d’avec les ténèbres ;

Dans le second , le Tout-Puissant soutenu par de petits anges, et créant le soleil et la lune ;

Dans le troisième, la Création d’Adam et le Père Éternel au milieu d’un groupe d’anges nus (58).

Dans le compartiment suivant, on aperçoit la Femme tirée de la côte d’Adam endormi.

La composition qui vient après se divise en deux sujets : dans le premier, le Serpent présente le fruit défendu à Ève qui l’offre à son époux ; dans le second, Adam et Ève, chassés du paradis terrestre par l’ange exterminateur, fuient, pleins d’épouvante et de douleur, les regards de leur Dieu irrité ; leurs attitudes expriment avec toute l’énergie possible la terreur, la honte, le repentir et le désir du pardon (59).

Les trois derniers compartiments nous font voir le Sacrifice de Caïn et d’Abel, le Déluge, et Noé ivre et endormi , tourné en dérision par son fils Chain , pendant que Sem et Japhet s’empressent de couvrir sa nudité.

Les douze pendentifs renferment des Prophètes et des Sibylles comme nous l’avons déjà dit; on compte sept Prophètes et cinq Sibylles; ces figures sont vraiment divines : les draperies, les attitudes sont d’une beauté et d’une variété inimaginables.

Jérémie, les jambes croisées, une main passée dans la barbe, le coude appuyé sur le genou, et la

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tête penchée, a tous les caractères d’un homme mélancolique, et affligé des désordres de son peuple; près de lui, on voit deux enfants et une vieille sibylle couverte d’épaisses draperies, et approchant un livre de ses yeux affaiblis par l’âge (6o).

Ézéchiel tient d’une main un rouleau de prophéties , et semble prêt à parler ; derrière lui , deux enfants portent des livres; la sibylle qui l’accompagne réfléchit à ce quelle doit écrire, en attendant qu’un enfant qui souffle sur un tison lui ait allumé une lampe.

Joël lit attentivement un manuscrit.

Au-dessus de la porte , Zacharie oublie sa position gênante pour chercher dans un livre , avec une ardeur extrême, un passage qu’il ne peut trouver.

Du côté opposé, en se retournant vers l’autel , on rencontre deux enfants à côté d’une sibylle, non moins belle que les autres.

Isaïe, absorbé dans ses pensées, les jambes croisées , une main placée dans un livre , pour marquer l’endroit où il est resté de sa lecture , la tête appuyée sur l’autre main , tourne seulement la tête sans déranger le reste de son corps , en s’entendant appeler par un des enfants qui se trouvent derrière lui ; cette figure , étudiée avec application , suffirait pour enseigner les vrais principes de l’art et former un bon peintre ; près de ce prophète est une vieille sibylle de la plus grande beauté , également accompagnée de deux enfants.

Daniel , représenté sous les traits d’un jeune homme, copie quelques passages d’un manuscrit

sur un grand livre, soutenu par un enfant placé entre ses jambes.

Enfin on ne saurait rien imaginer de plus beau que la sibylle Libyca, que Ton voit se lever et fermer son livre.

Quatre sujets occupent les espaces des pendentifs d’angle du plafond : le premier représente David terrassant Goliath , et lui coupant la tête en présence de quelques soldats étonnés ; le second nous montre Judith chargeant sa vieille servante d’emporter une corbeille qui contient la tête d’Holopherne (6i); dans la troisième composition se trouve exprimée la guérison miraculeuse des morsures des serpents, par la vue du serpent d’airain; pour dernier sujet, Michel-Ange choisit la punition d'Aman (62).

Nous nous sommes abstenus de formuler les éloges que méritent toutes les moindres parties de ce magnifique ensemble : il aurait fallu les répéter à chaque ligne, et nous serions ainsi tombés dans une monotonie fatigante pour le lecleur; nous nous contenterons de dire que le plus haut génie a présidé à l’accomplissement de cette œuvre divine.

Bienheureux les hommes de notre siècle , Michel- Ange leur a donné la lumière , et leur a enseigné les moyens de surmonter les plus grandes difficultés ! O artistes ! Michel- Ange a enlevé le bandeau de l’erreur qui couvrait vos yeux , et vous a montré la vérité ; rendez-en donc grâce aux cieux , et faites vos efforts pour marcher sur ses traces.

Ces travaux attirèrent des applaudissements universels à Michel-Ange, qui fut en outre richement

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récompensé par Jules II, qui l’aimait singulièrement; et si ce pontife le traitait quelquefois avec brusquerie, il ne tardait jamais à l’en dédommager par de magnifiques présents et d’éclatantes faveurs. Ainsi, le Buonarroti lui ayant demandé un jour de l’argent pour aller à Florence exécuter la figure de saint Jean , le pape lui répondit: « Et ma chapelle, quand « sera-t-elle achevée ? — Quand je pourrai , Saint- « Père, » répliqua franchement notre artiste. Sa Sainteté le frappa avec un bâton qu’elle tenait à sa main , en criant : « Quand je pourrai, quand je pourrai! je (c te la ferai bien terminer, moi. » Alors le Buonarroti retourna chez lui , et se disposait à partir pour Florence , lorsque Jules , craignant qu’il ne fît encore des siennes, se hâta de lui envoyer un de ses camériers, nommé Gursio , qu’il chargea de l’apaiser en lui offrant ses excuses accompagnées de cinq cents écus. Comme Michel -Ange connaissait le caractère du pape, il finissait par rire de ces boutades, en voyant qu’après tout elles tournaient à son avantage, et que Jules employait tous les moyens pour rester son ami.

Jules II laissa le soin au cardinal Santi-Quattro et au cardinal Aginense , son neveu (63) , de faire terminer après sa mort son tombeau sur un plan moins considérable que le premier. Michel-Ange se remit à l’ouvrage avec empressement, dans l’espoir de rencontrer de moindres obstacles à l’achèvement de cette entreprise. Mais il ne fut pas plus heureux, il éprouva au contraire une foule de nouveaux chagrins et de nouvelles contrariétés; la calomnie l’accusa meme d’ingratitude envers son protecteur.

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Léon X, successeur de Jules II (64)? voulut doter Florence , sa patrie , des merveilles que pouvait enfanter le génie de Michel-Ange ; il lui ordonna donc de construire la façade de San-Lorenzo , église bâtie par la famille Médicis, et d’abandonner le mausolée de Jules IL Michel-Ange opposa la plus vive résistance, alléguant les engagements qu’il avait contractés avec les cardinaux Santi-Quattro et Aginense; mais Léon lui répondit qu’il ne devait plus y penser, qu’il avait obtenu le consentement des cardinaux, en leur promettant de lui donner toute la facilité de continuer le tombeau à Florence, où déjà il avait ébauché plusieurs figures. Michel-Ange, aussi affligé de cette décision que les cardinaux eux-mêmes, quitta Rome les larmes aux yeux.

Le pape désirait partager entre plusieurs artistes les travaux de la façade de San-Lorenzo. Baccio d’Agnolo, Antonio San-Gallo, Andrea et Jacopo Sansovino, et Raphaël d’Urbin vinrent concourir; mais Michel-Ange n’était pas homme à vouloir s’accommoder d’une association, et ses concurrents se retirèrent aussitôt qu’il eut présenté son projet. Il se rendit alors à Carrare pour faire exploiter les marbres nécessaries à cette façade, et au mausolée de Jules II, qu’il espérait terminer avant son départ. Il passa chez Jacopo Salviati, qui avait ordre de lui payer mille écus ; mais il le trouva occupé d’affaires avec quelques citoyens , et partit aussitôt sans rien dire, ne voulant pas attendre le moment où il pourrait lui donner audience. Salviati, apprenant que Michel-Ange avait quitté Florence , lui envoya l’argent

m MICHEL-ANGE BUONARROTI.

à Carrare , en lui en faisant demander un reçu par son courrier. Buonarroti répondit qu’il n’avait point coutume de donner de reçu , lorsqu’il s’agissait de la dépense du pape, et que du reste on pouvait remporter les mille écus. Le courrier n’osa pas insister, et retourna vers Salviati.

On écrivit bientôt à Michel-Ange que Léon X avait appris qu’à Seravezza , sur le territoire florentin , la cime la plus élevée des montagnes de Pietra- Santa, connue sous le nom de l’Altissimo, fournissait des marbres aussi beaux et aussi bons que ceux de Carrare ; notre artiste ne l’ignorait pas , mais il paraît qu’il voulait favoriser le marquis Alberigo , seigneur de Carrare, qui était son ami ; peut-être aussi redoutait-il l’énorme perte de temps que devait occasionner l’exploitation de ces carrières. 11 fut cependant forcé de se rendre à Seravezza , quoiqu’il démontrât combien ces travaux devaient entraîner de peines et de dépenses ; mais Léon X ne voulut rien écouter. Il fallut ouvrir avec le pic une roule de plusieurs milles de longueur à travers les rochers, et établir des pilotis dans les endroits marécageux. Pour obéir au pape, Michel-Ange perdit plusieurs années précieuses, et se fit un ennemi juré du marquis Alberigo , qui voyait les carrières de son pays abandonnées. On ne parvint d’ailleurs à tirer de Seravezza que des marbres qui, depuis trente ans, sont restés dans les montagnes, et cinq colonnes, dont quatre se trouvent encore sur le bord de la mer; la dernière est sur la place San-Lorenzo, à Florence. Pour utiliser tous ces matériaux, le duc Cosme

a heureusement ordonné aujourd’hui de terminer la route qui , pendant deux milles au moins , présentera les plus grandes difficultés. Près de Seravezza, au-dessous de Stazema, le duc a déjà fait faire un chemin pavé de quatre milles de longueur, pour transporter sur le rivage de la mer des marbres mélangés, dont Michel-Ange découvrit une carrière abondante.

De retour à Florence, Michel- Ange exécuta, pour le palais de Médicis , le modèle des fenêtres du rezde-chaussée , où Giovanni d’Udines décora de stucs une salle qu’il avait d’abord enrichie de peintures admirables (65). La mort de Léon X , qui arriva sur ces entrefaites, empêcha l’achèvement du portail de San-Lorenzo ; car les retards apportés par l’exploitation des carrières de Seravezza avaient été tels, que l’on avait employé dans les guerres de la Lombardie les deniers destinés à cette entreprise.

L’avénement d’Adrien VI au trône pontifical consterna tous les artistes de Rome et de Florence. Pendant le règne de ce pape, Michel- Ange se remit à travailler à quelques figures du tombeau de Jules II ; mais bientôt l’exaltation de Clément Vil vint ranimer les peintres , les sculpteurs et les architectes (66).

En i5a5, le cardinal de Cortona voulut placer Giorgio Vasari auprès de Michel-Ange qui venait d’être appelé à Rome par Clément VII, pour s’entendre sur la construction de la bibliothèque et de la sacristie de San-Lorenzo de Florence* Buonarroti

ne put le recevoir dans son atelier , mais il alla luiméme le recommander à Andrea del Sarto.

Michel- Ange était alors vivement tourmenté par le duc d’Urbin , neveu du pape Jules, qui l’accusait d’avoir reçu seize mille écus pour le mausolée de son oncle , et de rester à Florence pour son plaisir ; il le menaçait de sa colère, s’il ne voulait pas s’occuper sérieusement de ce travail (67). Aussitôt arrivé à Rome, notre artiste consulta Clément VII, qui lui conseilla d’assembler les agents du duc, et de faire avec eux un état de ce qu’il avait reçu et de ce qu’il avait dépensé, ne doutant point qu’il ne restât plutôt créancier que débiteur ; cependant l’affaire n’alla pas plus loin. Micbel-Ange retourna à Florence, après avoir décidé avec le pape qu’il terminerait la bibliothèque et la sacristie de San-Lorenzo, qui était destinée à recevoir les tombeaux de Laurent et de Julien de Médicis. Ce nouvel édifice devait remplacer l’ouvrage de Filippo Brunelleschi , dont il voulut toutefois conserver la disposition générale. Il adopta pour l’ordonnance interne de son monument deux ordres , l’un sur l’autre , en pilastres corinthiens, et s’éloigna, dans la forme et les proportions de ses ornements , des règles ordinaires (68). I-^e succès qu’obtinrent ces innovations a encouragé bien des artistes à imiter cet exemple , mais ils se sont jetés dans toutes sortes d’écarts et de fantaisies qui tiennent du grotesque, et qui ont privé l’ornement de règle et de raison. On doit cependant rendre grâce â Micbel-Ange d’avoir délivré l’architecture des liens d’une pratique routinière , et des

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entraves qui forçaient à suivre les routes battues depuis si long-temps. Il formula ses nouveaux préceptes d’une manière encore plus éclatante dans la construction de la bibliothèque; il est impossible de trouver rien de plus gracieux que ces fenêtres, ces plafonds , ces niches , ces profils , ces escaliers et tous ces détails qui semblent tenir du prodige (69).

A cette époque, Michel-Ange envoya à Rome Pietro Urbano de Pistoia, son élève, pour placer dans l’église de la Minerva, près du chœur, ia belle statue du Christ à la croix, que lui avait commandée Messer Antonio Metelli (70).

A peu près à cette époque , les bandes du connétable de Bourbon saccagèrent Rome, et les Florentins chassèrent de nouveau les Flédicis. Le conseil des Dix, s’attendant à une guerre sérieuse , résolut de rendre formidables les fortifications de Florence, et nomma Michel- Ange commissaire-général de tous ces travaux (71). Il fortifia la ville sur plusieurs points , et entoura le mont San-Miniato de bastions qu’il ne construisit pas en gazon et en broussailles , comme cela se pratiquait ordinairement, mais en bons bois de châtaignier et de chêne; il remplaça même le gazon par des briques faites avec de la bourre et de la fiente d’animaux. La seigneurie de Florence l’avait envoyé à Ferrare pour étudier le nouveau genre de fortifications et de défense employé par le duc Alphonse ainsi que ses systèmes d’artillerie et de munitions. Alphonse le reçut avec beaucoup d’affabilité, et lui demanda, par réciprocité d’obligeance, un ouvrage de sa main (72) ; Mi-

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