IV
chel-Ange le lui promit, et de retour à Florence, quelque occupé qu’il fût à soutenir le siège , il commença à peindre en détrempe, pour ce duc, une Léda dont nous parlerons plus tard. Durant le cours du siège, il passa six mois sur le mont San-Miniato, position qu’il était très important d’occuper; car, si l’ennemi s’en était emparé , la ville eût été perdue.
Dans le même temps , Michel- Ange travaillait en secret aux sept statues qui devaient être placées dans la sacristie de San-Lorenzo , et qui représentent la Yierge (73), Laurent et Julien de Médicis, l’Aurore, le Crépuscule , le Jour et la Nuit. La Vierge assise, la jambe droite croisée sur la gauche, soutient d’une main l’enfant Jésus sur sa cuisse, tandis que de l’autre main elle découvre son sein qu’elle lui présente en se baissant vers lui ; cette statue, quoique inachevée, est admirable. Mais comment pourrionsnous assez louer la merveilleuse figure du duc Laurent , dont les traits annoncent la sagesse et la méditation; et du duc Julien, dont les yeux, le nez, la bouche, les cheveux , le cou, les mains , les bras , les genoux , les pieds, offrent tant de beautés, que l’on ne peut se lasser de les contempler? Que dironsnous de l’Aurore qui dissiperait tous les nuages de la mélancolie la plus noire , et que l’on croirait produite par un miracle de Dieu ? elle se lève à moitié endormie , Médicis mourant frappe ses regards incertains, et la douleur ajoute encore à sa beauté. Que dirons-nous de la Nuit, ce chef-d’œuvre vraiment unique ? quelle statue antique ou moderne pourrait jamais lui être comparée? avec quelle élo-
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quence ses traits expriment le calme du sommeil , joint à l’abattement et à la douleur! Jamais sculpteur se rencontrera- t-il assez hardi pour tenter , je ne dirai pas de surpasser, mais d’imiter cette œuvre divine? Une foule de poètes s’empressèrent de la célébrer dans leurs vers. Yoici entre autres un quatrain dont on ne connaît pas l’auteur (74)-
La Notte che tu vedi in si doici atti Dormire , fu da un Angelo scolpita In questo sasso ; e , perché dorme , ha vita ;
Destala, se no ’l credi, e parleratti.
Michel-Ange répondit au nom de la Nuit :
Grato mi è il sonno , e più Fesser di sasso ,
Mentre che il danno e la vergogna dura ,
Non veder, non sentir m’è gran ventura ;
Perd non mi destar; deh ! parla basso.
Certes, si la haine qui existe entre la fortune et le génie eût permis que cet ouvrage fût achevé, l’art aurait vaincu la nature.
Florence était assiégée depuis six mois, lorsque tout-à-coup elle se vit cernée complètement ; les citoyens avaient perdu l’espoir d’étre secourus, et les moyens de défense devenaient plus difficiles de jour en jour. Michel- Ange, présageant le danger, résolut de s’en aller à Venise (75). Il partit donc ser crètement par le chemin de San-Miniato avec Antonio Mini , son élève , et l’orfévre Piloto , son fidèle ami ; ils avaient tous les trois un pourpoint piqué , bien garni d’écus (76). Arrivés à Ferrare, ils s’arrêtèrent pour se reposer, croyant n’ètre point décou-
verts; mais le duc Alphonse d’Este , allié de l’empereur et du pape^ exigeait des aubergistes qu’ils lui remissent les noms et les signalements de tous les étrangers qu’ils logeaient. Le duc fut donc instruit de Tarrivée de Michel-Ange. Il députa aussitôt vers lui quelques personnes distinguées de sa cour, pour l’inviter à se transporter avec ses chevaux et ses bagages dans son palais, où il ordonna de lui préparer un magnifique appartement. Michel-Ange fut forcé de suivre ces seigneurs, mais ne voulut pas donner congé à son hôte. Le duc , après lui avoir reproché sa sauvagerie, le combla de riches et honorables présents, et tenta meme de le fixer à Ferrare avec une bonne pension; puis, voyant ses propositions refusées , il le pria de rester au moins tant que durerait la guerre , et lui offrit de nouveau tout ce qui était en son pouvoir. Michel-Ange, ne voulant pas se laisser vaincre en générosité, le remercia beaucoup , et se tourna vers ses deux compagnons de voyage , en disant : « Nous avons apporté dix mille ce écLis à Ferrare, et s’ils peuvent vous être utiles, <( nous les mettons à votre disposition ainsi que nos (c personnes, w Alphonse lui montra toutes les beautés que renfermait son palais et son portrait peint par le Titien , dont Michel- Ange fit un grand éloge ; mais, malgré ses efforts pour le retenir, il ne put l’empêcher de retourner à son hôtellerie ; pour s’en venger , il donna à l’aubergiste tout ce qu’il croyait nécessaire pour le bien traiter, avec ordre de ne rien recevoir de lui quand il partirait de Ferrare. Michel- Ange alla à Venise , où les nobles de
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ce pays désiraient le posséder ; mais comme il eut toujours une légère opinion de leurs connaissances dans les arts , il ne demeura pas long-temps parmi eux. Il habitait à Giudecca, où Ton prétend qu’à la prière du doge Gritti , il fit alors le dessin du pont de Rialto (77). Florence ne tarda pas à le rap^ peler à grands cris. On le supplia de ne pas abandonner ce qu’il avait si glorieusement entrepris ^ et on lui envoya un sauf-conduit. L’amour de la patrie le décida à se laisser fléchir, et il rentra dans Florence, non sans avoir couru plusieurs fois le danger de perdre la vie. En reprenant les travaux de défense , sa première opération fut de garantir le campanile de San-Miniato qui, armé de deux pièces de canon qui causaient de grands ravages dans l’armée ennemie, était devenu le point de mire de l’artillerie des assiégeants. Déjà les avaries qu’il avait éprouvées faisaient craindre sa ruine prochaine, lorsque Michel-Ange , à l’aide de ballots de laine et de matelats épais , le préserva de telle sorte qu’il subsiste encore. Florence ayant été enfin réduite sous le joug du pape , Baccio Valori reçut l’ordre d’arrêter et de remettre entre les mains du Bargeilo ^ plusieurs des plus notés dans le parti qui venait de succomber. Michel-Ange fut recherché; mais, pressentant ce qui devait arriver, il s’était réfugié dans la maison d’un ami ; il y resta caché pendant plusieurs jours (78). Le pape, après le premier moment de colère, lui fit dire qu’il n’avait rien à craindre, et lui rendit