‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectes. TrChapitre 23 sur 72 · TRIOMPHE DES SONGES ET AUTRES FÊTES · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DES SONGES ET AUTRES FÊTES

Des jeux mêlés de musique et de chants égayaient toutes les places, toutes les rues de Florence, lorsque nos magnanimes seigneurs , craignant que l'abondance des plaisirs n'enfantât la satiété, ordonnèrent sagement de réserver, pour chaque dimanche, un des principaux divertissements. On disposa alors, autour des superbes places de Santa-Croce et de Santa-

Maria-Novella, de solides et vastes gradins pour les spectateurs; mais les fêtes ayant été moins de nature à faire briller nos artistes que les jeunes nobles, je me contenterai de noter en passant qu'une fois nos généreux seigneurs donnèrent un de ces carrousels, si célèbres chez les Espagnols , auxquels prirent part six quadrilles, dont chacune était composée de huit cavaliers, vêtus de draps d'or et d'argent. La première quadrille représentait des Castillans; la seconde, des Portugais; la troisième, des Maures; la quatrième, des Hongrois; la cinquième, des Grecs; et la sixième, des Tartares. Ce carrousel fut suivi d'un dangereux combat, livré à de féroces taureaux par des cavaliers armés de lances , et par des hommes à pied accompagnés de chiens. Une autre fois, on renouvela les antiques chasses romaines. D'un bosquet sortirent des chasseurs et des meutes de chiens qui mirent à mort une quantité innombrable de lapins , de lièvres , de chevreuils , de renards, de porcs-épics, de cerfs, de sangliers et d'ours, et même quelques étalons indomptés et brûlants d'amour. Pour terminer dignement cette chasse , des hommes, cachés dans deux machines montées sur des roues, et dont l'une offrait l'image d'une immense tortue et l'autre ceJle d'un monstre effroyable, excitèrent, à plusieurs reprises, un lion à attaquer un vaillant taureau; mais ces deux animaux, ayant refusé d'engager la bataille, furent abattus et tués , après un long et sanglant combat, par une multitude de chasseurs et de chiens. En outre chaque soir les jeunes nobles de la ville s'exer-

çaient au jeu national du calcio : un dimanche entre autres , ils se montrèrent vêtus de splcndides livrées de drap d'or à fond rouge et vert, et offrirent un des plus ravissants spectacles que l'on puisse imaginer.

Comme la variété accroît le plaisir, notre prince voulut ensuite gratifier le peuple de son Triomphe des Songes, si impatiemment désiré. On peut dire que cette invention est due au génie du prince , bien qu'il l'eût déjà vue savamment mise en œuvre, lorsqu'il alla visiter, en Allemagne, son illustre épouse et présenter ses hommages à l'empereur Maximilien et à son auguste famille. Le poète qui fut chargé d'ordonner cette fête et de composer la canzone voulut montrer que, selon l'expression de Dante Alighieri , une infinité d'erreurs naissent parmi les hommes, parce que la plupart d'entre eux se laissent entraîner par leurs passions dans une mauvaise voie, au lieu de suivre celle que leur trace la nature. Pour rendre cette idée, on organisa cinq quadrilles de masques, guidés par cinq personnages représentant les principaux objets des désirs des hommes. Ainsi , on voyait l'Amour à la téte d'une troupe d'amants; la Beauté, personnifiée en Narcisse, accompagné de jeunes élégants uniquement préoccupés du soin de paraître beaux; la Renommée, précédant des gens trop ambitieux de gloire; la Richesse, sous les traits de Plu lus, suivie de ses avides sectateurs; et Bellone, escortée de guerroyeurs. Un sixième quadrille, guidé par la Folie, résumait les cinq premiers et signifiait que les hommes qui , sans

retenue et en dépit de la nature , se livrent à leurs désirs , songes et fantômes trompeurs, finissent par tomber au pouvoir de la Folie. Enfin, leSommeil, entouré de tous ses ministres, semblait être venu pour montrer aux jeunes femmes que tous les actes qui contrarient la nature sont autant de songes imposteurs. En même temps, il paraissait les encourager à obéir à la nature et, par conséquent, les inviter à ne point s'abstenir d'aimer si elles y étaient naturellement portées , et même à mépriser, comme vaine et folle, toute chose qui s'opposerait à cette sage et beureuse vocation. Les masques qui concouraient à exprimer cette idée , ainsi que le char du Sommeil, étaient environnés de tous les attributs du Sommeil et des Songes. En tête du cortège, deux belles sy rênes sonnaient de la trompe; puis s'avançaient deux masques bizarres , vêtus d'une toile d'argent où se mêlaient le blanc, le jaune, le rouge et le noir, symboles des quatre humeurs dont les corps sont composés. Venait ensuite un autre masque portant un immense drapeau rouge orné de pavots , et sur lequel on avait peint un grand griffon entouré des trois vers suivants :

Non solo aquila è questo e non leone, Ma l'uno e l'altro; cos) 'I sonno ancora Ëd umana e divina ha condizione.

L'Amour, dont nous avons parlé plus haut, était placé entre la verte Espérance coiffée d'un caméléon, et la pâle Crainte qui avait le front surmonté d'un cerf peureux. Derrière l'Amour marchaient ses

esclaves, chagés de chaînes dorées, et vêtus de riches habits couleur d'or, par allusion à la flamme qui les brûle. — La Beauté, représentée par Narcisse couvert d'un élégant costume bleu brodé de ces fleurs auxquelles il donna son nom, cheminait entre la Jeunesse vêtue de blanc, et la Proportion vêtue de bleu et reconnaissable au triangle équilatéral qui ornait sa tête. Les jeunes gens qui suivaient étaient couronnés de narcisses, fleurs qui se trouvaient reproduites en broderie sur leurs habits. — La Renommée, le front surmonté d'un globe, la main armée d'une trompette à triple embouchure, et les épaules garnies d'ailes formées de plumes de paon, avait à ses côtés la Gloire coiffée d'un paon, et la Récompense qui portait sur sa tête un aigle couronné. A la suite de la Renommée s'avançaient des empereurs, des rois et des ducs tous également chamarrés d'or, de perles , de broderies , et cepen^ dant on distinguait facilement les uns des autres à la forme de leurs couronnes. — L'aveugle PI ut us, dieu de la richesse, tenant en main des verges d'or et d'argent, marchait entre l'Avarice vêtue de jaune et le front surmonté d'une louve, et la Rapacité vêtue de rouge, et reconnaissable au faucon perché sur sa tête. — Il serait difficile de décrire les innombrables ornements d'or entremêles de perles et de pierres précieuses dont étaient couverts les gens que précédait Plu tus. — Bellone, déesse de la guerre, vêtue d'une splendide étoffe d'argent, et couronnée de lauriers, était placée entre l'Effroi qui avait le front surmonté d'un coucou; et le Courage, auquel

une téte de lion servait de coiffure. Les guerriers, qui suivaient Belloue , brandissaient des épées et des masses de fer. Leurs armures et leurs casques étaient formés d'étoffes d or et d'argent. Pour indiquer que ces personnages et tous ceux qui faisaient partie des autres quadrilles représentaient des songes, chacun d'eux avait sur ses épaules, en guise de manteau, une grande chauve-souris de toile d'argent; ce qui avait en outre l'avantage d'établir un heureux rapport entre les divers quadrilles. Jamais on n'avait vu à Florence , ni peut-être ailleurs, un spectacle plus pompeux et plus beau; car, sans parler de l'or, des perles et des pierres précieuses qui entraient dans les broderies, les costumes étaient si gracieux qu'ils semblaient taillés non pour des masques, mais pour des princes. — La Folie devant se montrer, non comme un songe, mais comme une réalité, fut seule accompagnée de per» sonnages qui ne portaient point de chauve-souris sur les épaules. Elle était vêtue de couleurs variées et discordantes. Sur sa chevelure en désordre se dressait une paire d'éperons dorés, emblème de ses pensées extravagantes. A ses cotés se tenaient un satyre et une bacchante. File était suivie de gens ivres et furieux, vêtus de toile d'or brodée de branches de lierre et de pampres chargés de grappes de raisin. Chaque quadrille était accompagné de nombreux estafiers splendidement travestis, et avait choisi des chevaux d'une couleur uniforme , soit blancs, soit alezans, noirs, gris, bais ou pies. I^es masques ne comptaient guère dans leurs rangs que

des seigneurs du plus haut parage. Afin qu'ils ne fussent point forcés la nuit de porter des torches, quarante-huit sorcières guidées par Mercure et par Diane, et distribuées en six quadrilles, dont chacun était commandé par deux prétresses débraillées, marchaient pendant le jour devant eux, et, dès que la nuit fut arrivée, se distribuèrent sur leurs flancs, et les entourèrent d'un cercle de feu avec les torches allumées qu'elles portaient ainsi que les estafiers. Ces sorcières, toutes vieilles et difformes, étaient vêtues de riches costumes de couleurs variées , et selon le quadrille auquel elles appartenaient avaient sur leurs tètes un des animaux dont on croit qu'elles adoptent souvent la forme dans leurs opérations magiques. Celles-ci se montraient avec des chattes ou avec des chiens noirs et blancs ; celles-là avec un noir oiseau aux ailes et aux serres ouvertes, et le front garni de deux fioles, emblème de leurs distillations maléfiques. D'autres laissaient apercevoir leur vain désir de paraître jeunes et belles à leurs amants en couvrant dé cheveux blonds postiches leur crâne chenu.

Quant au char qui fermait le cortège, depuis longtemps on n'en avait point vu de plus riche, de plus pompeux, de plus habilement ordonné. Il était traîné par six grands ours velus, couronnés de pavots et conduits par le Silence vétu de gris , les pieds chaussés de brodequins de feutre et le doigt placé sur les lèvres. Trois femmes, au visage rond et gras, prises pour le Repos, vêtues de bleu et coiffées d'une tortue, aidaient le Silence à guider les ours. Le char

élevé sur un plan hexagone avait la forme d'une immense tête d'éléphant, dont l'intérieur représentait une caverne dans laquelle était couché le Sommeil gras et rubicond, à moitié nu, la joue appuyée sur un bras, couronné de pavots et entouré de Morphée, d'Icele, de Phantase et de ses autres fils, bizarrement travestis. Au sommet de la caverne on voyait la blanche et brillante Aurore avec sa blonde chevelure humide de rosée. Au pied de la même caverne se tenait la sombre Nuit avec un blaireau qui lui servait d'oreiller. Le char était en outre orné de tableaux si gracieux, que l'on n'aurait pu rien désirer de mieux. Le premier tableau montrait Bacchus, père du Sommeil, sur un char couvert de pampres et atelé de deux tigres mouchetés. A côté on lisait :

Bacco del Sonno sei tu vero padre.

Le second tableau offrait l'image de Cérès, mère du Sommeil, comme l'indiquait ce vers :

Cerer del dolce Sonno è dolce madré.

Le troisième tableau représentait les animaux de la terre doucement endormis par Pasithée, femme du Sommeil, ainsi que le déclarait cette inscription:

Sposa del Sonno questa è Pasitea.

D'un autre côté on voyait Mercure endormant Argus. Cette scène était accompagnée de ces mots :

Creare il Sonno puô Mercurio ancora.

Pour exprimer la noblesse et la divinité du Sommeil, on avait figuré dans un temple d'Esculape une foule de malades auxquels le sommeil semblait rendre la santé, comme l'expliquait le vers suivant :

Rende gli uomioi sani il dolce Sonno.

Ailleurs Mercure, montrant du doigt des songes voltigeant dans les airs, parlait à l'oreille du roi Latinus endormi dans une grotte. A côté était écrit :

Spesso in sogno parlar lice con Dio.

Puis on apercevait Oreste goûtant quelque repos, grâce aux Songes qui chassaient les Furies acharnées à le tourmenter; à cette composition était joint le vers suivant :

Fuggon pel sonno i più crndi penâeri.

On avait* aussi peint la malheureuse Hécube voyant en songe une biche arrachée de ses genoux et étranglée par un loup , triste présage du sort réservé à sa fille Polyxène. A côlé on lisait :

Quel ch' esser dete il sogno scnopre e dîee.

Près de Nestor apparaissant à Agamemnon pendant son sommeil et lui exposant les volontés de Jupiter, se trouvait cette inscription :

Fanno gli Dei saper le voglie in sogno.

Le dernier tableau, représentant un sacrifice offert

selon la coutume antique, au Sommeil et aux Muses, était accompagné du vers suivant :

Fanno sagrifizio al Sonno ed aile Muse.

Ces peintures étaient renfermées dans des compartiments soutenus par des satyres, des bacchantes, des enfants et des sorcières, et ornés d'animaux nocturnes, de festons et de bouquets de pavots. En outre le chai', au lieu d'armoiries, portait un cadre circulaire contenant l'histoire d'Endymion et de la Lune. Toutes ces choses, nous le répétons, furent exécutées avec tant d'élégance, de grâce, de soin et d'habileté , que nous aurions trop à faire si nous voulions les décrire dans tous leurs détails, en leur payant les louanges qu'ils méritent.

Terminons en disant que les fils du Sommeil, qui se tenaient autour de lui sur son char, chantaient dans les principaux endroits de la ville, avec une suave et ravissante harmonie, la canzone suivante :

Or che la rugiadosa

Alba la rondinella a pianger chiama,

Questi ehe taoto v* a ma,

Sonno gran padre nostro, e delt* ombrosa

Motte figlio, pietosa

£ sacra schiera noi

Di sogni, o belle donne, mostra a voî ;

Perché il folle pensiero

TJman si scorga, che seguendo fiso

Amor, Fama, Narciso,

E Bellona, e Ricchezza in van sentiero

La notte e'I giorno Intero

S'aggîra, al fine insieine

Per frutto ha la Pazzia del suo bel seme.

LE CÏIATEAU

Accorti or dunque il vostro

Tempo miglior spendete in cio che chiede

Natura, e non mai fede

Aggiate ail' arte, che questo aspro mostro

Cintodi perle e d'ostro

Doleev' invita, e pure

Sou le promesse Sogni e larve scure.

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