LE CHAR DE CYBÈLE
Sur le dix-septième char, que traînaient deux lions, siégeait Cybèle, mère des dieux et déesse de la terre. Elle était vêtue d'une robe formée de plantes diverses, et tenait un sceptre. A côté d'elle étaient rangés plusieurs trônes vides. Le char était quadrangulaire, et orné de quatre tableaux, dont le premier représentait la vestale Claudia tirant miraculeusement sur le rivage, avec sa ceinture, un navire qui amenait la statue de Cybèle dePessinunte à Rome, et qui s'était arrêté tout court à l'embouchure du Tibre. Le second tableau montrait la statue de Cybèle transportée par Tordre de ses prêtres dans la maison de Scipion Nasica, réputé le meilleur et le plus saint homme qu'il y eût à Rome. Le troisième tableau renfermait Cérès visitant Cybèle, en Phrygie, après avoir caché en Sicile sa fille Proserpine. Enfin, dans le quatrième et dernier tableau, on voyait Cybèle forcée de se métamorphoser en merle pour échapper à la fureur des géants. A côté du char marchaient dix corybantes, qui se livraient aux contorsions les plus bizarres. Ils étaient suivis par deux matrones romaines, la tète couverte d'un voile jaune, et accompagnées de Scipion Nasica et de la vestale Claudia. Ce petit cortège était fermé par le jeune et bel Atys, amant chéri de Cybèle, revêtu d'un riche et élégant costume de chasseur, et le cou orné d'un magnifique collier d'or.
m LE CHAR DE DIANE.
Le dix-huitième char, attelé de deux cerfs blancs, était occupé par Diane, armée d'un arc et d'un carquois dorés, et gracieusement assise sur deux cerfs placés l'un près de l'autre, de façon que leurs croupes formaient une espèce de siège. Le char était enrichi de neuf tableaux, dont le premier renfermait Diane métamorphosant en fontaine Aréthuse poursuivie par Alphée; le second tableau la montrait priant Esculape de rendre la vie à l'innocent Hippolyte; le troisième tableau représentait Diane confiant à Hippolyte ressuscité la garde de son temple dans la forêt d'Aricie; dans le quatrième tableau, Diane chassait de la compagnie de ses nymphes Calisto, pour la punir de s'être laissé séduire par Jupiter; dans le cinquième tableau, on voyait Diane forçant de s'enfuir, accablé par les moqueries de ses nymphes, Alphée, qui, après avoir eu la témérité d'aspirer à sa main, n'avait pas su la reconnaître sous le limon dont elle s'était couvert le visage; le sixième tableau contenait Diane et Apollon perçant de leurs flèches l'orgueilleuse Niobé et ses enfants; le septième tableau représentait Diane envoyant le monstrueux sanglier de Calydon ravager l'Etolie, où ses autels avaient été négligés; dans le huitième tableau, on avait retracé la métamorphose d'Actéon en cerf, et, dans le neuvième et dernier, celle d'Égérie en fontaine. A côté du char
marchaient huit nymphes chasseresses, revêtues de peaux de divers animaux, et armées d'arcs et de flèches. Elles étaient suivies par le jeune Virbius, tenant d'une main un char brisé, et de l'autre une touffe de blonds cheveux.
Cérès, déesse de l'agriculture, revêtue d'un riche et majestueux costume, et couronnée d'épis, occupait le dix-neuvième char, traîné par deux énormes dragons, et orné de neuf tableaux. Le premier tableau renfermait l'heureuse naissance de Plutus, dieu des richesses, fils de Cérès et de Jasion ; le second tableau montrait Cérès nourrissant de son lait Triptolème, fils de Céléus et d'Iona ; le troisième tableau représentait Triptolème fuyant, parle conseil de Cérès, sur l'un des deux dragons que cette déesse lui avait donnés; dans le quatrième tableau, on voyait Cérès cachant, en Sicile, sa fille Proserpine; dans le cinquième tableau, elle visitait sa mère Cybèle, en Phrygie; dans le sixième tableau, Proserpine lui apparaissait en songe; dans le septième tableau, on avait retracé le retour précipité de Cérès en Sicile; dans le huitième tableau, désolée de n'avoir pas retrouvé sa fille, elle allumait deux flambeaux pour courir à sa recherche; enfin, le neuvième et dernier tableau la montrait instruite du sort de sa
ikS LE CHAR DE BACCHUS.
fille, et, dans sa colère, brisant les râteaux, les houes, les charrues, et les autres instruments rustiques laissés dans les champs par les laboureurs. En souvenir des sacrifices connus sous le nom d'Éleusinies, que Ton offrait à Cérès, deux jeunes vierges, vêtues de blanc, marchaient à côté du char, en tenant deux petites corbeilles, dont Tune contenait des fleurs, et l'autre des épis. Puis, en mémoire des sacrifices que l'on faisait à la Cérès terrestre, deux enfants, deux femmes et deux hommes, également vêtus de blanc, et couronnés de jacinthes, entouraient deux grands bœufs, qu'ils semblaient mener à la mort. Deux pudiques matrones, de même vêtues de blanc, et couronnées d'épis et d'agnus-castus, remémoraient ensuite les fêtes de Cérès législatrice, appelée par les Grecs Thesmophore. Enfin, trois prêtres grecs, pareillement couverts de blanches draperies, et dont les deux premiers portaient des flambeaux allumés, tandis que le troisième tenait une lampe, rappelaient les autres sacrifices que l'on célébrait en l'honneur de Cérès. Ce cortège sacré était fermé par Triptolème, tenant une charrue et mou té sur un dragon, et par Jasion, revêtu d'un élégant et riche costume de chasseur.
Le vingtième char était consacré à Bacchus, et représentait une gracieuse nacelle entièrement ar-
gentée, et reposant sur une grande base imitant, à s'y méprendre, les flots azurés de la mer. Cette nacelle était disposée de telle sorte qu'au inoindre mouvement elle se balançait, comme si elle eût été en réalité agitée par les vagues. Le gai Baccbus s'y montrait accompagné du roi de Thrace Maron, et de bacchantes et de satyres qui, au son des cymbales et de divers instruments, puisaient fréquemment du vin clair et écumeux dans une fontaine dont la nacelle était pourvue. Ces joyeux personnages non-seulement en buvaient de larges rasades, mais encore invitaient les spectateurs à leur tenir tête. Pour mât la nacelle avait un immense thyrse, orné de pampres, et portant une voile sur laquelle on avait peint plusieurs de ces bacchantes, qui, dit-on, avaient coutume de se réunir pour boire, chanter, et se livrer à des danses licencieuses sur le mont Tmolus, où l'on récolte les vins les plus exquis. A côté du char marchait, couronnée de feuilles de figuier, et tenant une branche du même arbre, la belle Sica, dont Bacchus fut amoureux. Elle était accompagnée d'une autre nymphe aimée de Bacchus, nommée Staphylé. Cette dernière portait une branche de vigne, et avait la tète entourée d'une gracieuse et verte guirlande de pampres et de grappes de raisin. Venait ensuite le favori de Bacchus, le jeune et beau Cissus, qui, étant mort d'une chute, fut métamorphosé en lierre : aussi cette plante grimpait-elle tout autour de ses vêtements. Il était suivi par le vieux Silène, entièrement nu, et attaché sur un âne avec des branches de lierre ,
comme s'il n'eût pu, à cause de son ivresse, se soutenir lui-même. A sa ceinture pendait une vaste coupe de bois tout usée. Près de lui cheminait Cornus, dieu des banquets, représenté sous la figure d'un beau jeune homme rubicond, sans barbe et couronné de roses; mais si mou, si somnolent, qu'il semblait à chaque instant devoir laisser tomber un épieu de chasseur et un flambeau allumé qu'il avait à la main. Il précédait l'Ivresse, vieille femme rieuse, rubiconde, vêtue de rouge, et portant sur son dos une panthère et dans sa main une grande coupe pleine de vin. Puis, derrière le jeune et joyeux Rire, 6'avançaient deux bergers et deux nymphes couronnés de pampres. Enfin, la belle Sémélé, mère de Bacchus, et Narcée, qui le premier institua des sacrifices en l'honneur de ce dieu, fermaient dignement ce riant et gai cortège.
Le vingt et unième et dernier char représentant le mont romain Janicule, tramé par deux énormes béliers blancs, fut donné au vénérable Janus. Ce dieu avait deux visages, et tenait une grande clef et une baguette, emblème du pouvoir qu'il exerce sur les portes et sur les chemins. A coté du char marchait la Religion, vêtue d'une blanche étoffe de lin, et tenant une main ouverte, et dans l'autre un autel
antique surmonté d'une flamme. Elle était placée entre les Prières, vieilles femmes tristes, ridées, boiteuses et louches. Puis venaient Antevorta et Postvorta. La première savait si les prières devaient . être ou non exaucées par les dieux; la seconde savait le passé, et disait si les dieux avaient exaucé ou non les prières. Antevorta était revêtue d'un habit de matrone, tenait une lampe et un crible, et avait sa coiffure pleine de fourmis. Le costume de Postvorta était blanc par devant, et noir par derrière. Son visage était celui d'une vieille, et ses cheveux, au contraire, semblables à ceux d'une jeune tille, étaient blonds et ondoyaient sur ses épaules. On voyait ensuite la Faveur sous les traits d'un jeune homme ailé, aveugle, affectant une contenance assurée, à travers laquelle perçait néanmoins la crainte dont il était tourmenté; car il avait les pieds posés sur une roue qui ne pouvait tourner sans le jeter à terre. La Faveur était accompagnée du jeune et joyeux dieu Bonus Eventus, qui préside à l'heureuse réussite des entreprises. D'une main il tenait une coupe, et de l'autre des épis et des pavots. Derrière ces personnages s'avançait la déesse Anna Perenna, couronnée de palmes, et le front surmonté d'une étoile. A ses côtés marchaient deux féciaux revêtus de la toge romaine, couronnés de verveine, et portant une truie et une pierre, par allusion aux imprécations qu'ils faisaient lorsqu'ils engageaient leur foi pour le peuple romain. Ils précédaient un consul et deux sénateurs romains, suivis par deux soldats armés à la romaine. Enfin, ce cortège était
fermé par la déesse Pecunia, couverte de draperies jaunes et blanches, et tenant divers instruments propres à frapper les monnaies, dont Janus avait le premier, dit-on, introduit l'usage comme chose nécessaire aux hommes.
Tels furent les chars et les divers cortèges dont était composée cette merveilleuse mascarade, qui, jusqu'à présent, a été sans rivale, et qui peut-être n'en rencontrera jamais de nos jours. Nous n'essaierons point de lui donner tous les éloges qui lui sont dus; cette tache serait au-dessus de nos forces. Nous nous bornerons maintenant à ajouter que les chœurs et leurs cortèges réunis formaient une file d'un demi-mille de longueur, et que leur marche fut constamment dirigée avec un ordre admirable par six masques richement costumés, qui remplissaient les fonctions de sergents ou de capitaines.
On était alors sur la fin du carnaval, qui aurait été encore bien plus joyeux et bien plus splendide, si la mort récente de Pie IV n'eût arrêté une foule de cardinaux et de puissants seigneurs, qui de tous les points de l'Italie s'apprêtaient à se rendre aux noces du prince. Nous passerons sous silence les somptueuses et innombrables mascarades particu-
lières qui égayèrent une multitude de banquets, et se montrèrent dans tous les endroits où l'on rompait des lances, où Ton courait la bague et où l'on se livrait à mille autres jeux qui exigeaient autant d'adresse que de vigueur. Nous parlerons seulement de la course de buffles qui eut lieu le dernier jour de carnaval. Malgré la magnificence des divertissements que nous avons déjà de'crits, cette féte, grâce à sa joyeuseté, à la bizarrerie et à la variété des inventions tantôt belles et sérieuses, tantôt plaisantes et bouffones, dont les artistes l'enrichirent à l'envi , offrit au peuple un spectacle aussi divertissant et aussi merveilleux qu'inattendu. Dix quadrilles organisés, partie par les princes, partie par les seigneurs florentins et étrangers, partie par les gentilshommes de la ville, et les marchands espagnols et génois, prirent part à la course. Le premier buffle qui parut sur la place était monté par la Scélératesse, et aiguillonné par six cavaliers représentant les Châtiments. Le second buffle, travesti en âne, portait le vieux Silène, soutenu par six bacchantes, qui en même temps stimulaient le paresseux animal. Sur le troisième buffle, transformé en veau, on voyait Osiris accompagné de six de ses soldats qui, selon la fable, parcoururent avec lui le monde pour enseigner aux peuples l'art de cultiver la terre. Sur le quatrième buffle était assise la Vie humaine entourée de six cavaliers représentant les Années. Sur le cinquième buffle s'avançait la Renommée ailée, environnée de six cavaliers figurant les Vertus. Sur le sixième buffle on reconnaissait Mer-
cure aux côtés duquel se tenaient six autres Mercures. Le septième buffle portait la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, suivie par six prêtres arvales. Sur le huitième buffle était perchée une énorme chouette à laquelle six adroits cavaliers déguisés en chauve-souris livraient les plus plaisants assauts. On vit ensuite paraître un nuage qui, après avoir exercé quelques instants la curiosité des spectateurs, s'évanouit tout à coup et laissa apercevoir Misène, fis d'Eole, assis sur le neuvième buffle que rejoignirent en un clin d'œil six tritons richement costumés. D'un autre nuage, infiniment plus grand que le premier, on vit sortir, au milieu d'effroyables détonations, l'infernal Pluton sur un char traîné par le dixième buffle qui avait la forme de l'épouvantable Cerbère, et dont la marche était hâtée par six de ces glorieux héros qui, dit-on, habitaient les Champs - Élysées. Lorsque ces quadrilles eurent défilé, on ouvrit un tournoi où l'on rompit quantité de lances et après lequel ils se rendirent à l'endroit où la course devait avoir lieu. Dès que la trompette eut sonné, chaque quadrille n'épargna aucun effort pour que son buffle gagnât le prix. Les concurrents étaient assez voisins du but quand des feux d'artifice éclatèrent subitement de tous cotés, et jetèrent parmi eux la confusion et l'épouvante, de sorte que ceux qui étaient les premiers, n'obéissant qu'à la peur, retournèrent sur leurs pas et restèrent les derniers. Cette inextricable mêlée, où se trouvaient engagés les buffles et les cavaliers au milieu des flammes et d'un horrible fracas, causa un indicible
plaisir aux spectateurs, et termina ce joyeux etsplcndide carnaval , dont bien des gens, peut-être, ne virent pas arriver la lin sans ennui.
Dans les premiers jours de carême, on célébra la fameuse fête de San-Fclice, en l'honneur de la princesse et à la grande satisfaction du peuple entier qui craignait de n'avoir plus à assister à ce spectacle dont il était privé depuis maintes années. Jadis cette fête avait lieu dans Féglise de San-Felice qui lui avait prêté son nom; mais cette fois elle eut pour théâtre celle de Santo-Spirito , qui était plus belle et plus vaste. Quatre gentilshommes de la ville se chargèrent de tous les soins et de toutes les dépenses qu'elle exigeait, et aux anciens appareils en ajoutèrent de nouveaux aussi riches que bien ordonnés. Outre les prophètes et les sibylles qui annonçaient l'avènement de notre seigneur Jésus-Christ, on eut ,à admirer un paradis qui s'ouvrit en un clin d'œil, et montra ses diverses sphères en mouvement et toutes les hiérarchies des anges, des saints et des saintes : puis Gabriel entouré de huit petits anges en descendit et alla saluer la glorieuse Vierge occupée à prier dévotement dans sa chambre qui touchait presque au pavé de l'église. Lorsque Gabriel eut annoncé à Marie sa mission divine, il remonta
avec ses compagnons au Paradis, qui se trouvait à l'endroit le plus élevé de la coupole. Cette ascension s'opéra à l'aide de machines si sûres, si belles, si commodes, si ingénieuses, que Ton doutait que le génie humain pût jamais imaginer rien de mieux. Toutes les fêtes organisées pour solenniser les royales noces de l'illustrissime don François de Médicis et delà sérénissime reine Jeanne d'Autriche, n'auraient pu être closes avec plus de splendeur ni d'une manière qui convînt mieux à des princes véritablement chrétiens, que par ces pieuses représentations.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire du magnifique spectacle que le généreux signor Paolo Giordano Orsino, duc de Bracciano, donna sur un vaste et prodigieux théâtre suspendu, qu'il construisit à ses frais; des chevaliers, dont il faisait partie, y combattirent contre des aventuriers, et l'on y dansa, avec des chevaux admirablement dressés, le gracieux ballet connu sous le nom de la Battaglia : mais comme la description complète de cette fête, qui fut retardée plusieurs jours par les pluies, exigerait presque un volume entier, on me permettra, j'espère, de m'arrêter ici.
GIORGIO VASARÏ,