‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectes. TrChapitre 8 sur 72 · DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

DE BOLOGNE

ABBÉ m SAINT-MARTIN ,

Kl ARCHITECTE.

Jusqu'à présent je n'ai parlé que des artistes qui n'existent plus, c'est-à-dire de ceux qui ont vécu de l'an laoo à Fan 1527. Maintenant je crois devoir faire mention, dans ce livre, de plusieurs nobles maîtres vivants ; c'est un honneur dont ils sont bien dignes à coup sur, et je m'acquitterai d'autant plus volontiers de cette tâche, que tous sont mes amis et presque mes frères. Les trois principaux d'entre eux, d'ailleurs, sont tellement avancés en âge, que Ton ne peut guère s'attendre à les voir augmenter le nombre de leurs productions, bien que par une espèce d'habitude ils travaillent encore un peu. Je dirai ensuite quelques mots sur ceux de leurs élèves qui sont parvenus au premier rang, et sur plusieurs antres hommes qui parcourent également avec distinction la carrière des arts.

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Je commencerai donc par Francesco Primaticcio, puis, je m occuperai du Titien et de Jacopo Sansovino.

Francesco naquit à Bologne, de la noble famille des Primai icci, si vantée par Fra Leandro Alberti et par le Pontano. Dans son enfance, on le destina au commerce; mais il ne tarda pas à témoigner la répugnance que lui inspirait cette profession. Doué d'une intelligence peu commune et d'un esprit élevé, il se tourna vers le dessin, pour lequel il avait des dispositions remarquables. Ses essais en ce genre ne tardèrent pas à montrer qu'il était destiné à y exceller (i).

Il se rendit à Mantoue à l'époque où Jules Romain décorait le palais du T, et il réussit à prendre place parmi les auxiliaires de cet illustre maître. Au bout de six années d'études consciencieuses, il se trouva avoir acquis une rare habileté comme peintre et comme stucateur; aussi passait-il, et avec raison, pour le plus fort de tous les jeunes gens qui travaillaient avec lui. 11 est facile, du reste, de s'en convaincre en examinant une frise en stuc dont il orna une salle du palais, et dans laquelle il représenta des guerriers romains (a). Il exécuta, en outre, dans le même palais, maintes peintures d'après les dessins de Jules Romain.

Ces ouvrages le mirent en si haute faveur auprès du duc de Mantoue, que, l'an i53i, ce prince l'adressa au roi François 1er, qui lui avait écrit pour le prier de lui envoyer un jeune homme qui fût à la fois peintre et stucateur (3).

FRÀNCESCO PRIMATICCIO. 181

Le Rosso avait précédé d'une année notre artiste en France, et déjà il avait fait pour le roi plusieurs tableaux, et entre autres, ceux de Bacchus et de Vénus, de Psyché et de Cupidon; néanmoins, le Primaticcio fut le premier, dit-on, qui exécuta dans ce pays des fresques et des stucs importants. Il décora de cette façon, pour François Ier, plusieurs appartements et diverses salles et galeries.

Le roi, pleinement satisfait du Primaticcio, l'envoya, l'an x54o, à Rome pour tâcher de lui procurer quelques marbres antiques (4). Le Primaticcio s'acquitta de sa mission avec un tel zèle, qu'il rassembla et acheta promptement cent vingt-cinq morceaux, tant bustes que torses ou figures. Il fit aussi mouler par Jacopo Barozzi de Vignola, et par d'autres artistes, le Cheval de bronze du Capitole, quantité de bas-reliefs de la colonne Trajane, le Commode, la Vénus, le Laocoon, le Tibre, le Nil et la Cléopâtre du Belvédère.

Sur ces entrefaites, le Rosso étant mort, et ayant laissé inachevée une longue galerie commencée sur ses dessins, et en grande partie ornée de stucs et de peintures, le Primaticcio fut rappelé de Rome. Il s'embarqua donc avec ses marbres et les creux des antiques que nous venons d'énumérer. Son premier soin, en arrivant en France, fut de faire jeter en bronze la plupart de ses plâtres. Ces copies réussirent si bien à la fonte, qu'on les prend pour les originaux mêmes. Elles furent placées dans le jardin de la reine, à Fontainebleau, à la satisfaction de François Ier, qui transforma pour ainsi dire cet

m FRANCESCO PRIMATICCIO.

endroit en une nouvelle Rome. Il est vrai que le Primaticcio employa des fondeurs très-expériaientés, qui coulèrent ses bronzes avec tant de finesse et de légèreté, qu'à peine fallut-il les réparer. Il eut ordre ensuite de terminer la galerie du Rosso. 11 la conduisit rapidement afin, et il l'enrichit d'une incroyable multitude de stucs et de peintures.

Le roi, pour le récompenser des huit années qu'il avait passées à son service, le nomma officier de sa chambre, et bientôt après, c est-à-dire en 1 544» Ie fit abbé de Saint-Martin. Mais ces honneurs n'empêchèrent point le Primaticcio de continuer de travailler pour François 1" et pour ses successeurs.

Parmi ses nombreux auxiliaires , nous citerons Giovambattista Bagnacavallo, qui s'est montré non moins habile que son père Bartolommeo (5), dans les tableaux qu'il a exécutés d'après les dessins de notre artiste.

Le Primaticcio a aussi beaucoup employé un certain Ruggieri de Bologne, qui est encore aujourd'hui avec lui (6). Il y a peu de temps, il appela également en France un autre Bolonais, Prospero Pontana qui, par malheur, aussitôt arrivé, tomba dangereusement malade et fut forcé de retourner dans sa patrie. Disons en passant que lefiagnacavallo et le Font an a sont de vaillants peintres, et cela nous pouvons d'autant mieux le certifier, que nous nous sommes servi du premier à Rome, et du second à Ri mi ni et à Florence.

Mais de tous les aides du Primariccio, aucun ne lui a fait plus d'honneur que Niccolô de Modène,

FRANCESCO PRIMATICCIO. 183

duquel nous avons déjà parlé ailleurs (7). Niccolo, en effet, surpassa tous ses rivaux dans la décoration de la salle du Bal à Fontainebleau. 11 y peignit, en se conformant aux dessins du Primaticcio , une quantité innombrable de figures d'une couleur si vive et si suave à la fois, qu'elles paraissent peintes à l'huile plutôt qu'à fresque. Niccolo représenta ensuite dans une grande galerie, d'après les dessins du Primaticcio, soixante sujets tirés de l'Histoire d'Ulysse (8). Ces fresques sont d'un coloris infini» ment plus sombre que celui des personnages de la salle du Bal. Cela vient de ce que Niccolo se servit de terres pures , sans y mêler du blanc. Mais, en revanche, la vigueur des fonds donne un relief extraordinaire aux figures, que l'on croirait avoir été faites toutes en un seul jour, tant il règne uu parfait accord entre elles. Ajoutons que Niccolo ne les retoucha point à sec, comme le pratiquent aujourd'hui bon nombre de maîtres. La voûte de la galerie est pareillement ornée de slucs et de peintures exécutées avec soin, et toujours d'après les dessins du Primaticcio, par les artistes ci-dessus mentionnés, et par divers jeunes gens qui leur furent adjoints. Il en fut de même pour la vieille salle et pour une galerie basse qui donne sur l'étang et qui renferme les plus beaux ouvrages du palais; mais leur description nous entraînerait trop loin.

A Meudon , le Primaticcio opéra des embellissements considérables dans le palais de la Grotte, pour le cardinal de Lorraine. Ce palais, par la grandeur de ses galeries, de ses escaliers, de ses ap-

m FRANCESCO PRlif ATIGCIO.

partements publics ou particuliers, pourrait, à bon droit, recevoir le nom de Thermes, sous lequel on désigne les plus vastes édifices antiques. Nous nous contenterons de 'citer une de ses plus belles salies que Ton appelle le Pavillon , et qui est pleine de figures en raccourci d'une rare perfection. À l'étage inférieur est une autre salle enrichie de fontaines en stuc, accompagnées de statues, de coquillages et de rocailles. Les stucs de la voûte sont dus à Damiano del Barbiere de Florence (9), qui a fourni des preuves de talent, non-seulement en ce genre, mais encore comme dessinateur et comme peintre. Un de nos compatriotes , le sculpteur Ponzio, a aussi laissé dans le même palais des statues en stuc fort remarquables (10). Tous ces travaux, par malheur, sont trop nombreux pour que je m'y arrête. Il ne m'est donc permis que d'aborder les principaux ouvrages du Primaticcio, afin de montrer quelle habileté il a déployée dans la peinture, dans le dessin et dans l'architecture. A la vérité , je n'hésiterais pas à entrer dans plus de détails , si j'avais sur ces choses des documents aussi exacts que sur celles qui m'entourent.

Le Primaticcio, avons-nous dit, est un excellent dessinateur; c'est ce que prouve un dessin représentant une Assemblée des dieux. Le Primaticcio nous l'a donné en témoignage de son amitié, et nous le conservons précieusement dans notre collection.

Après la mort de François Ier , le Primaticcio • resta à Fontainebleau et servit Henri II jusqu'à la

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mort de ce roi. Il obtint ensuite, de François II, l'intendance générale des bâtiments du royaume que Charles IX, aujourd'hui régnant, lui a conservée. Le père du cardinal de la Bourdaisière et Monseigneur de Villeroy avaient été avant lui investis de cette charge, aussi honorable qu'importante.

Le Primaticcio a commencé, par ordre de Charles IX et de la reine-mère , le mausolée de Henri 11 , au milieu d'une chapelle à six faces. Quatre des faces de cette chapelle seront occupées par les tombeaux des quatre enfants du roi, la cinquième par Tau tel, et la sixième par la porte. Une foule de statues et de bas-reliefs, en marbre et en bronze, compléteront ce monument et le rendront digne du prince et de l'artiste.

Dans son bon temps, le Primaticcio déploya un génie supérieur et universel ; car il présida nonseulement à des ouvrages de peinture, d'architecture et de sculpture, mais encore à des fêtes et à des mascarades , où la magnificence le disputait à l'originalité.

Il s'est montré extrêmement libéral et obligeant envers sa famille et ses amis , et surtout envers les artistes qui ont travaillé avec lui. A Bologne, il a prodigué ses bienfaits à ses parents et leur a donné de belles et commodes maisons, comme celle qu'habite Messer Antonio Anselmi, qui a épousé une de ses nièces. Il a , en outre , marié et doté richement une autre de ses nièces, sœur de la signora Anselmi. Enfin, il a toujours vécu plutôt comme un prince que comme un peintre.

m FKANCESCO PRIMATICCIO.

J'ai parlé de son obligeance pour les artistes; qu'il me soit permis d'en citer un trait. Lorsqu'il appela Prospero Fontana en France, il lui envoya, pour son voyage, une bonne somme d'argent. Prospero , étant tombé malade , ne put la lui rendre. L'an 1 563, je passai par Bologne et je profitai de cette occasion pour recommander le pauvre débiteur au Primaticcio. Il eut la générosité de ne pas me laisser partir sans que j'eusse vu un écrit par lequel il libérait complètement Fontana ; aussi les artistes le chérissent-ils et le respectent-ils comme un père.

Disons encore un mot de Prospero Fontana. Il prit part aux travaux du palais de la Vigna Giulia par l'ordre du pape Jules III, et à ceux du palais di Campo-Marzio , que possédait alors le signor Balduino Monti, et qui appartient aujourd'hui au cardinal Ernando de' Medici, fils du duc Costne. A Bologne, il a laissé plusieurs ouvrages à fresque et à l'huile, parmi lesquels on remarque un beau tableau qui orne la Madonna-del-Baracane et qui représente sainte Catherine discutant avec des philosophes et des docteurs , en présence de l'empereur Maximitten . Enfin, on voit de lui de nombreuses fresques dans la grande chapelle du palais du gouverneur (ii).

Lorenzo Sabattini fut aussi très- lié avec le Pri* maticcio. S'il n'eût point été chargé d'une nombreuse famille, il aurait , sans aucun doute , été emmené en France par cet illustre maître , qui le connaissait pour un homme de talent, comme le

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témoignent les ouvrages qu'il a exécutés à Bologne» L'an i56ti, à l'occasion des noces du prince François de Médicis et de la sérénissime reine Jeanne d'Autriche, je l'employai à peindre dans le vestibule du palais , entre la grande salle et celle des Dugento, six figures à fresque d'une rare beauté*. Mais chaque jour Lorenzo fait de nouveaux progrès; je me bornerai donc à consta ter que l'on espère que ses efforts produiront de magnifiques résultats ( i u).

Maintenant, puisque nous sommes sur le compte des Bolonais, nous dirons quelques mots de Pelle* grino de Bologne, dont le génie promet beau* coup ( 1 3). Après avoir étudié dans sa jeunesse les ouvrages de Vasari qui sont à Bologne, dans le réfectoire de San-Michele-in -Bosco, ainsi que ceux de divers habiles artistes, il se rendit à Rome, l'an i547, ei *l s'v appliqua» jusqu'en 1 55o, à dessiner les morceaux les plus remarquables que renferme cette ville. Vers le même temps, il fit, dans le château de Sant'-Agnolo, quelques peintures à coté de celles de Perino del Vaga. A San-Luigi-de'-Franzesi, il peignit à fresque , au milieu de la voûte de la cba«pelle de Saint-Denis, une Bataille que bien des personnes jugent supérieure, tant pour la vigueur du dessin que par le charme du coloris, aux tableaux que Jacopo del Conte, de Florence, et Gîrolamo Siciojante, de Sermoneta, ont laissés dans le même endroit. Le succès que Pellegrino obtint fut cause que Monsignor Poggio le chargea de décorrr une façade et une galerie d'un palais qu'y avait bâti hors de la porte del Popolo , sur le mont Esqui-

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lino (ï4)' Le soin avec lequel Pellegrino s'acquitta de cette tâche lui valut de justes éloges. Il peignit encore une autre façade et deux personnages dans une cour de la maison de Francesco Formento, qui est située entre la rue del Pellegrino et celle del Parione. Il exécula ensuite , au Belvédère , par Tordre des ministres du pape Jules III, d'immenses armoiries accompagnées de deux figures. Puis, il représenta un saint Pierre et un saint André dans l'église de Sant'-Andrea, construite par Jules III, hors de la porte del Popolo. Nous avons dans notre collection le dessin du saint Pierre et divers morceaux, soigneusement étudiés, du même auteur.

Monsignor Poggio ayant appelé Pellegrino à Bologne, notre artiste lui peignit, dans son palais, plusieurs fresques, parmi lesquelles il en est une où il se surpassa par la perfection des nus et des draperies, et par la grâce de la composition; aussi, depuis, n'a-t-il jamais rien produit de mieux. A San- Jacopo de Ja même ville, il commença, pour le cardinal Poggio , une chapelle, qui fut achevée par Prospero Fontana.

A peu de temps de là, Pellegrino fut conduit, par le cardinal d'Augsbourg , à la Madonna-di-Loreto, et il y revêtit une chapelle de stucs et de peintures admirables. Sur la voûte, dans un somptueux compartiment de stuc, il plaça la Nativité du Christ, sa Présentation au Temple, et au milieu sa Transfiguration sur le mont Thabor. Au-dessus de l'autel, il représenta Jésus baptisé par saint Jean , et il introduisit dans ce tableau le portrait du cardinal Pog-

FRANCESCO PR1MATICCIO. 189

gio (i5). Sur Tune des parois latérales, il retraça la Prédication de saint Jean , et sur l'autre paroi sa Décollation. Enfin , dans la chapelle souterraine, connue sous le nom del Paradiso, il peignit plusieurs scènes du j u gement de rnier e t q uelq u es figu res en clair-obscur.

Bientôt après, il fut mené à Ancône par Giorgio Morato, qui lui commanda , pour l'église de Sant'- Agostino, un Baptême du Christ, et un gradin, couvert d'une foule de gracieuses petites figures. Pour le même Giorgio Morato, notre artiste enrichit le maître-autel de San-Ciriaco-sul-Monte , d'un magnifique encadrement de stuc et d'un Christ, en relief, de cinq brasses de hauteur. Il accompagna aussi de stucs d'une rare beauté le maître-autel de San-Domenico d'Aucône , dont il aurait même peint le tableau s'il ne se fût pris de querelle avec le citoyen qui le lui avait alloué , et qui, alors , le lui retira pour le confier au Titien.

Pellegrino entreprit à Ancône, en dernier lieu, la décoration de la loge des marchands , qui donne d'un côté sur la mer et de l'autre côté sur la principale rue de la ville. U y orna d'une foule de figures peintes et modelées en stuc la voûte nouvellement construite. Il déploya tout son savoir dans cet ouvrage, qui contient des nus et des raccourcisoû perce une heureuse imitation du style de Michel- Ange.

Comme la province d'Ancône manque d'architectes et d'ingénieurs, Pellegrino s'est tourné vers l'architecture , qui lui a semblé offrir moins de difficultés et plus de profit que la peinture. Il a tra-

ltt) FRANCESCO MUMAT1CC10.

vaille aux fortifications d'Ancone, de Ravenne, et de plusieurs autres endroits des États de l'Église. Enfin , il a commencé , à Pavie , pour le cardinal Borromée, un palais destiné à servir d'école publique. Néanmoins, il n'a pas entièrement mis de côté la peinture ; car, aujourd'hui , il est occupé à exécuter à fresque dans le réfectoire de San-Giorgio , chez les religieux de Monte-Oliveto , à Ferrare , un beau sujet dont il m'a lui-même montré le dessin, il y a peu de temps. Mais Pellegrino n'est âgé que de trente-cinq ans ; il marche de progrès en progrès : noua n'entrerons donc pas dans de plus amples détails sur lui pour le moment.

Nous serons également bref sur le compte d'Orazk* Fumaccini (16), qui a laissé à Rome un excellent tableau au-dessus de l'une des portes de la salle des Rois, et qui a doté Bologne, sa patrie, de plusieurs ouvrages fort estimés. Cet artiste est jeune encore, et tout porte à croire qu'il ne sera point inférieur à ses devanciers.

Les Romagnols, à l'exemple des Bolonais leurs voisins, ont exercé l'art de la peinture avec éclat. Ils peuvent citer quantité de bons maîtres qui ont succédé à Giacomone de Faenza , lequel décora , comme l'avons dit, la tribune de San-Vitale, à Ravenne. Ainsi, Maestro Luca de' Longhi a fait une foule de tableaux à l'huile et de beaux portraits k Ravenne, sa patrie. Parmi ses productions, on remarque surtout deux charmants petits tableaux que le révérend Don Antonio , de Pise , lui commanda pour l'église du monastère de Classi , dont il était

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abbé. Si Maestro Luca fût quelque peu sorti de Ravenne, où il n'a jamais cessé , jusqu'à présent , de demeurer avec sa famille , il serait devenu extrêmement habile , car à l'amour du travail il joint un esprit persévérant et un jugement profond et solide ; et cela, je puis (fautant mieux le certifier, que je l'ai vu à l'œuvre durant deux mois que je passai à Ravenne. J'ajouterai que Maestro Luca a une jeune fille nommée Barbera , qui dessine très-bien , et qui même peint déjà dans un excellent sentiment.

Livio Agresti di Porli fut , pendant un temps , le rival de Maestro Luca. Après avoir conduit à fin quelques fresques, dans l'église du Spirito-Santo , pour l'abbé de' Grassi, Livio quitta Ravenne et se rendit à Rome. 11 s'y livra à l'étude du dessin avec un zèle qui fut couronné de succès, comme il est facile de s'en convaincre en examinant les façades et les fresques qu'il peignit vers cette époque. Ses premiers ouvrages , que l'on trouve à Narni , ont aussi beaucoup de mérite. Dans une chapelle de l'église de Santo-Spirito , à Rome , il a exécuté des fresques qui ont obtenu l'approbation générale; aussi n'hésita-t-on pas à lui allouer l'un des petits sujets qui sont au-dessus des portes de la salle des Rois, dans le Vatican, et il s'acquitta de cette tâche de façon à égaler ses concurrents. Il représenta ensuite, sur un tissu d'argent, sept sujets historiques , que le cardinal d'Augsbourg envoya en Espagne au roi Philippe , pour en décorer un appartement. L'église des Théatins, à Forli , possède un semblable tissu d'argent, également peint par Livio.

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Enfin cet artiste, s'étant distingué par la hardiesse de son dessin, par le charme de son coloris, par la richesse de ses compositions, et, en un mot, par l'universalité de son talent, fut gratifié d'une forte pension et emmené par le cardinal d'Augsbourg dans la ville du même nom, où, maintenant, il travaille sans relâche avec honneur et profit.

De tous les autres peintres romagnols, Marco de Faenza est le fresquiste le plus expérimenté. Sa touche est pleine de hardiesse , de feu et d'audace. Personne non plus ne serait capable de lutter contre lui dans le genre des grotesques. Rome est remplie de ses ouvrages, et Florence lui doit la plus grande partie des ornements de vingt diverses stances du palais ducal. Marco fut aussi chargé de la plupart des décorations que l'on ajouta dans la principale cour du palais, lors de l'arrivée de la reine Jeanne. Qu'il me suffise d'ajouter que Marco est dans la fleur de l'âge et du talent ( 1 7).

Il y a aujourd'hui à Parme, auprès du ducOttavio Farnese, un peintre nommé Miruolo, que je croîs romagnol de nation. Ce Miruolo a fait différents ouvrages à Rome, et de nombreuses fresques daus un petit palais que le duc Ottavio a bâti à Parme et où Giovanni Boscoli de Montepulcjano a sculpté plusieurs charmantes fontaines. Boscoli avait travaillé pendant longtemps avec Vasari aux stucs du palais du duc Cosme , avant d'entrer au service du duc de Parme, qui lui a assigné un traitement considérable. Maintenant, Boscoli continue de produira des œuvres dignes de son rare et beau génie.

FRANCESCO PRIMATICCIO. 193

Bologne et les autres villes et provinces auxquelles appartiennent les maîtres que nous venons de passer en revue , possèdent encore une foule d'excellents et nobles artistes ; mais leur jeunesse nous engage à attendre un moment plus favorable pour leur consacrer l'attention qui leur est due.

Nous terminerons cette notice en disant que nous avons, dans notre collection, le portrait du Primaticcio, dessiné à la plume par son intime ami Passerotto de Bologne ( 1 8).

Si, comme on doit l'admettre, les miniatures sont les reflets des grands ouvrages de peinture, il y en a bon nombre qui prouvent irrécusabl ornent que, dès les premières décades du xvie siècle, 1 école française s'était élevée à un haut degré de perfection, et, de plus, que le style italien, basé sur l'interprétation intelligente des monuments antiques, avait trouvé accès en France dès i/|6o. Dans le commentaire de Don Giulio Glovio, nous avons cité plusieurs manuscrits ornés de miniatures exécutées en 1 5 19, où l'on rencontre même, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, les proportions élancées, les petites têtes, les mouvements qui caractérisent particulièrement les maîtres italiens que François 1er appela pour diriger les travaux de ses maisons royales.

Les Primaticcio, les Rosso, lesNiccoIô dell' Abate, ix. i3

194 FRANCESCO PR1MATIGCIO.

n'apportèrent donc pas on France, comme on Ta prétendu, des enseignements entièrement nouveaux, puisque, avant leur arrivée, les qualités qui les distinguent existaient déjà dans les productions de nos artistes. Nous reconnaîtrons seulement que leur influence fut si grande , qu'ils enlevèrent brusquement toute originalité à notre école qui, avec des éléments étrangers au sol , à la vérité , mais dont l'ensemble nous était propre, avait su former un art vraiment national. Simon et Claude de Paris, François d'Orléans, Laurent de Picardie, Louis Dubreuil, furent les premiers et les plus ardents imitateurs du Rosso et du Primaticcio. Bientôt tous les dessinateurs, tous les sculpteurs, tous les orfèvres, tous les décorateurs, tous les peintres, tous les émail leurs, tous les modeleurs, suivirent leur exemple.

En présence de ce fait , plusieurs écrivains ont avancé, les uns que les Italiens nous ont enseigné toutes les pratiques de l'atelier; les autres, que les Italiens ont épuré et amélioré notre style : ces deux assertions nous semblent également erronées. La facilité même avec laquelle les Français s'approprièrent la manièreitalienne démontre que, depuis longtemps déjà, ils étaient en possession des principaux procédés techniques. Quant à la prétendue amélioration de leur style, il faut être aveugle pour ne pas s'apercevoir que, sous l'influence italienne, si le dessin gagna en ampleur et en assurance, il perdit en naturel et en finesse; que, s'il gagna en intrépidité et en énergie , il perdit en vérité, en caractère et en précision. L'anatomie devint une étude d'ostentation, la tnagni-

FRANCESCO PRIMÀTiCCIO. 196

ficence des formes fut factice, l'artiste parut plus grand que l'ouvrage, et la perfection fut confondue avec la célébrité. La composition fut abandonnée aux caprices de l'imagination , et ses écarts ne furent tempérés que par de rares réminiscences de Tordre et de l'eurythmie antiques. Les caractères uns et essentiels de la nature ayant été une fois méconnus, ceux de l'art durent nécessairement ne pas tarder à être un sujet de contestation dans les écoles. Jjes artistes , affranchis du joug des doctrines antiques, conservèrent quelque temps des doutes sur l'essence de la peinture et de la sculpture , et, à la fin, ce qui était inévitable arriva; c'est-à-dire que la renommée des plus habiles força et entraîna les esprits. Le goût florentin courut et asservit toute l'Europe. Ce n'étaient plus la gravité, la pureté et la chasteté de Léonard qu'il fallait prendre pour modèles ; c'étaient les fiers élans et les hardiesses imposantes de Michel-Ange qu'il fallait imiter.

Nous ne craignons pas de l'affirmer, le goût michel-angelesque que lesKosso , les Primaticcio, les Cellini, importèrent parmi nous, produisit les plus fâcheux résultats. Ces maîtres, dont les œuvres se ressentaient déjà des erreurs qui poussaient l'Italie à sa décadence, nous léguèrent des élèves qui adoptèrent et exagérèrent tous les défauts de leur méthode. La grâce tourna à l'affectation , la force à la roideur, la grandeur à l'enflure. Sur les toiles, les vitraux, les tapisseries , les nielles , les voûtes des églises et des palais, partout on paya tribut à un

196 FKANCESCO PRIMATICCIO.

style outré, conventionnel, théâtral, fruit d'une pernicieuse habileté qui ne daignait plus consulter la nature.

Mais si le génie français s'égara dans sa marche, à qui faut-il s'en prendre? aux Italiens ou à nousmêmes? En France, l'art des peintres n'a-t-il pas, presque toujours, été l'art d'imiter les autres plutôt que Fart d'imiter la nature?

Bien que nous ne soyons pas disposés à nous ranger à l'avis de M. Quatremère de Quincy, qui prétend que les plus grands peintres qu'ait eus la France ne furent que de médiocres élèves des élèves des Carraches, on peut cependant avancer que depuis l'école de Fontainebleau jusqu'à l'école ingriste, nos peintres, à quelques exceptions près, ont été imitateurs des styles étrangers plutôt qu'artistes originaux. Jean Cousin imita Michel-Ange; et Lesueur, Raphaël; Valentin imita Caravage; Simon Vouet, les Vénitiens; et Lebrun, les Carraches. Mignard rappelle le Sasso Ferrato et Carlo Dolci; et Jouvenet, le Lanfranco. Pour parler sans détour, depuis trois siècles, nous avons accepté la mode pour suprême régulatrice de notre art. Son despotisme a exercé dans notre école d'étranges ravages, et y en exerce de bien grands encore aujourd'hui.

NOTES

(1) Le Primaticcio étudia sous Innocenzio Francucci d'imolaet le Bagnacavallo. Voyez Baldinucci, Dec. 111 , sec. rv, c. 2G6.

FRANCESCO PRIMATICCIO. 197

(2) Cette frise a été gravée sur cuivre par Pietro Santi Bartoli.

(3) Bartolommeo Galeotti, dans son histoire des hommes illustres , dit : Ce fut en l.r)39 que le Primaticcio passa en France.

(4) Le Cellini , dans sa vie, place en 1543 le voyage du Primaticcio à Rome.

(5) Voyez la vie du Bagnacavallo dans le tome VI.

(6) I! est nommé Ruggiero Ruggieri par Masini. dans la Bologna illustrata. Bumaldi fait aussi mention de cet artiste. Minerv. Bononien.

(7) INiccolo de Modène, autrement dit Kiceolo Abati, ou dell' Abate, naquit en 1509 ou 1512, et mourut en 1571.

Le musée du Louvre possède de lui quatre dessins représentant une Allégorie , la Naissance de Méléagre, Jupiter et Danaé, et un Génie ailé.

(8) L'histoire d'Ulysse est aujourd'hui détruite. Ella a été gravée par Van-Thulden , élève de Rubens.

(9) Au lieu de Damiano del Barbieri , il faut lire Domenico del Barbieri.

(10) Cet habile sculpteur est plus connu en France sous le nom de maître Ponce.

(1 1) Le musée du Louvre possède un dessin de ProsperoFontana, où il a figuré la Vierge visitant sainte Élisabeth.

(12) Lorenzo Sabbatini mourut en 1577. Il est vanté par Borghini t Baglioni , Malvasia et Lanzi.

Au musée du Louvre on voit de lui un tableau renfermant la Vierge et l'Enfant Jésus.

(13) Pellegrino Tibaldi de Bologne naquit en 1527 et mourut en 1591. Le musée du Louvre possède un dessin de Tibaldi, représentant la Prudence et le Génie,

(14) Vasari se trompe, il devait dire le mont Pincîo.

(15) Ce tableau a été remplacé par une Nativité de la Vierge due au pinceau d'Annibal Carrache.

FRANCISCO PHIMATICCIO.

(1G) Orazio Sammacchini et non Fumnccini , mourut en 1577 . Agé de quarante-cinq ans. On trouve de lui , au musée du Louvre, un dessin où il a représenté l'Enfant Jésus donnant sa bénédiction à un vieillard.

(17) Marco de Faenza ou Marco Marchetti, comme rappelle le Baglioni, mourut en 1588.

(18) Le musée du Louvre possède un tableau du Primaticcio où l'on voit Scipion , après la prise de Cartbagène , rendant à Mucius la jeune princesse qui lui était Gancée.

Dans le même musée on trouve trente-deux dessifls du Primaticcio, représentant la Bénédiction de Jacob; Rebecca donnant à boire à Éliézer ; deux figures de la Charité; un Prophète; l'Assemblée des dieux ; le Festin des dieux ; les Divinités marines amenant les chevaux du soleil (sujet qui a été exécuté sur Tune des voûtes du passage de la porte Dorée au palais de Fontainebleau ) ; Jupiter; Léda ; Mars et Vénus au bain; Mars et Vénus ( esquisse pour un plafond de Fontainebleau); le Triomphe de l'Amour ; Bacchus étouffant un serpent ; Flore ; Amphytrite ; Pan et Syrinx ; Pan accompagné de plusieurs génies; l'Aurore sur son char; Hylas enlevé par les nymphes; une Réunion de satyres; un Fleuve appuyé sur son urne , près d'enfants qui jouent avec un chameau; Phèdre et Hippolyte ; Phèdre, Thésée et Hippolyte ; un prisonnier conduit devant le vainqueur ; un sujet allégorique ; François Ier visitant Fontainebleau ; plusieurs génies ; la Tempérance; un jeune homme porté au son des instruments ; un fragment pour l'ornement d'un plafond exécuté à Fontainebleau, et deux vieillards.

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