GESNER
Une des plus touchantes et des plus intéressantes figures parmi toutes celles des savants de la Renaisssance, est assurément celle du naturaliste suisse , Conrad Gesner, qui a été appelé le Pline de V Allemagne, surnom au-dessous de la vérité, car l'esprit de Gesner était plus profond et plus original que celui de Pline.
Les travaux de Gesner, qui sont d'une étonnante variété, ont donné une impulsion immense à l'histoire naturelle. Lorsque Gesner vint se joindre à la phalange des novateurs qui tenaient en main, au seizième siècle, l'étendard du progrès, le règne de la scolastique 'touchait à sa fin ; les vieux préjugés étaient éhranlés et l'esprit scientifique prenait son essor. On commençait à comprendre qu'il ne faut pas étudier la nature dans les livres des anciens philosophes, mais dans ses œuvres mêmes, et qu'on doit demander à l'observation et à l'expérience, la base de tout raisonnement et de toute science. Il appartenait à Gesner d'introduire ces grandes vérités dans l'histoire naturelle. Il en fît lui-même l'application, en publiant des descriptions authentiques, accompagnées de figures dessinées d'après nature, et en essayant, le premier, de coordonner les types d'animaux et de plantes, suivant une classification logique. On pourrait l'appeler le père de la méthode naturelle.
Mais là ne se borne pas le mérite de Gesner. Il contribua, pour une large part, à l'avancement de la philologie, de la linguistique, de la numismatique, etc. Sa célèbre Bibliothèque
universelle fut le premier grand ouvrage de bibliographie publié après la découverte de l'imprimerie, et elle servit de modèle à tous les recueils du môme genre qui furent entrepris plus tard. Si Gesner n'embrassa pas, comme les grands hommes de l'antiquité et quelques savants du moyen âge, le cercle entier des connaissances humaines, il n'en fut pas moins l'un des plus éclatants exemples de l'universalité du savoir. Si l'on réfléchit qu'il n'a pas atteint l'âge- de cinquante ans, qu'il fut constamment pauvre et toujours aux prises avec une mauvaise santé, on aura peine à comprendre le nombre prodigieux de travaux de toute sorte qu'il sut mener -à bonne fin et ses longs ouvrages qu'il a laissés.
Conrad Gesner naquit à Zurich, le 26 mars 1516, de parents d'une condition médiocre, et dont il n'était pas le seul enfant. Son père, Urse Gesner, était marchand fourreur; sa mère s'appelait Agathe Frick (et non Barbe, comme le disent quelquesuns de ses biographes).
Le pauvre fourreur de Zurich n'aurait pu subvenir aux frais de l'éducation de son fils, sans l'assistance de son beau-frère, Jean Frick, ecclésiastique et chapelain de la ville. L'oncle Jean Frick se chargea du jeune Conrad, et le plaça dans une excellente école, celle de Fraumùnster. Le bon oncle Frick lui inspira de bonne heure le goût de la botanique. C'est ce que nous apprend la dédicace que Conrad Gesner a placée en tète de son Catalogue des plantes, adressée à Jean-Jacques Amman.
« Mon oncle Jean Frick, homme aussi bon que digne, aimait la botanique par-dessus tout. Encore enfant, il me retira de chez mon père pour me nourrir dans sa maison ; il me conduisait souvent dehors et m'apprit à cultiver et à soigner son unique jardinet, petit, mais rempli de toutes sortes de plantes. Là, il passait avec moi ses heures de loisir, me répétant les noms des plantes jusqu'à ce que je pusse lui apporter aussitôt toutes celles qu'il me demandait, soit des champs, soit de son jardin. Il était habitué à se servir d'herbes pour sa propre santé et pour celle de ses amis, et c'est ainsi qu'il parvint, par la simplicité de sa vie et par l'usage de ses herbes, à l'âge de quatre-vingts ans, sans avoir jamais été malade... »
L'école de Fraumùnster, à Zurich, où Gesner fit ses premières études, était alors dirigée par Oswald Myconius, qui avait beaucoup élevé le niveau des études. Gesner trouva dans cet
CONRAD GESNER
excellent homme non -seulement un professeur hors ligne, mais encore un ami, qui le défendit et l'aida en toute occasion. La correspondance de Gesner, qui est conservée encore aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Saint-Gall, en Suisse, renferme de nombreux témoignages de cette touchante affection.
Le jeune Conrad montra, dès l'enfance, une ardeur extraordinaire pour l'étude. Il comprenait qu'il aurait à lutter contre des obstacles de toute nature, pour entrer et se maintenir dans la carrière des sciences, vers laquelle il se sentait appelé. En effet, sa famille était hors d'état de rien faire pour lui, et les revenus de son oncle, le chapelain de Zurich, étaient extrêmement bornés.
Il était depuis quelques années dans l'école de Fraumùnster, lorsque son oncle, ne pouvant s'imposer de plus longs sacrifices, se vit obligé de confier le jeune homme à un professeur d'éloquence latine, Jean-Jacques Amman, qui consentit à le prendre chez lui, et qui le garda pendant trois ans, bienfait immense dont Gesner se souvint toute sa vie.
C'est le même Jacques Amman qui délivra le grand Érasme d'un abcès à la face, par un moyen qui n'avait rien de médical, "ais qui était tout littéraire, comme il convenait à un philosophe. Il lui montra le premier exemplaire des Efistolm obscurorum virorum (Lettres oV hommes obscurs). Erasme, à la lecture de ce spirituel pamphlet, fut pris d'un tel rire, que son abcès s'ouvrit et qu'il fut guéri.
Une circonstance particulière vint heureusement fournir à notre jeune étudiant le secours qui lui manquait pour continuer son instruction. A cette époque, fut fondé à Zurich le stuclentenant (bourse étudiants), institution généreuse, dont le but était de secourir les écoliers plus riches de talent que d'argent. Gesner, alors âgé de quatorze ans, obtint le premier cette bourse. Le curé de Glas, le célèbre Ulric Zwingle, qui fut le chef de la réforme religieuse en Suisse, et qui devait mourir les armes à la main, pour défendre la religion nouvelle, était alors recteur de l'Université de Zurich, et tout-puissant en ce pays. C'est à lui que Conrad Gesner dut s'adresser pour obtenir la faveur qu'il sollicitait et de laquelle dépendait tout son avenir.
La lettre que le jeune étudiant de Zurich écrivit au chef de,
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
la réforme religieuse en Suisse, mérite d'être conservée. Nous en donnons la traduction :
« Très-cher Zwingle, écrit Gesner, je ne veux pas te laisser ignorer dans quelle 'situation je suis. J'ai tout et je n'ai rien; il me manque tout et il ne me manque rien; comme fait dire à Gnato le comique ancien (Térence). Je suis tout adonné à mes travaux et me livre avec un zèle égal à l'étude de la littérature grecque et de la littérature latine. Mais toutes mes espérances menacent d'être détruites ! Mon bon oncle, Jean Frick, est sur le seuil de la tombe ; mon professeur, Jacques Amman, ne voudrait probablement pas non plus me garder, après la mort de ce dernier; mon père ne pourrait pas me prendre avec lui, car il est chargé d'une troupe d'enfants qu'il peut à peine nourrir, et personne, dans ma parenté, ne pourrait prendre soin de moi. Que deviendrait alors l'infortuné Conrad? Ainsi donc, je te prie et t'implore, gracieux Zwingle, veuille obtenir, par ton humanité si bienfaisante, que je sois compris dans le nombre des pensionnaires, comme le sont Sébastien Schmidt, Jean Frics, Bénédicte Finster. Si mon vœu était exaucé, tu pourrais dire certainement que je n'oublie pas le bien qu'on m'a fait et suis reconnaissant, et je m'adonne aux sciences avec le plus grand zèle. Adieu.
« Ecrit dans la maison de Jean-Jacques Amman, le 27 octobre 1530. »
Cette demande fut agréée, l'année suivante, par le consistoire de Zurich, et Conrad Gesner fut compris au nombre des boursiers de la ville.
Mais le jeune homme ne devait pas revoir son noble protecteur, Zwingle, qui périt, comme on le sait, le 11 octobre 1531, à la bataille de Capell, dans la guerre civile qui avait éclaté entre les cantons catholiques et protestants de la Suisse.
Tous les malheurs devaient fondre à la fois sur le jeune étudiant, car son père lui-même périt dans cette bataille.
Un de ses oncles, André Gesner, épicier de son état, qui avait combattu dans les rangs des religionnaires, fut atteint de quatre blessures, et laissé pour mort. On avait expédié sur le champ de bataille le bourreau de Zug, chargé d'achever tous les blessés. Le bourreau s'approcha d'André Gesner, qu'il se disposait à immoler comme les autres, quand le blessé fut reconnu par les valets qui l'assistaient : « Épargne-le, s'écrièrent-ils , c'est le jeune épicier qui nous apportait nos vivres. Nous nous chargeons de lui! » C'est ainsi que fut sauvé l'oncle André Gesner. Il vécut encore quatorze ans, s'il faut s'en rapporter à la chronique de Jacques Meyer, citée par Hanhart, dans sa Vie de Conrad Gesner (1).
(1) Conrad Gesner, Ein Beitrag sur Geschichtc des Wissenschaftlichcn Strebcns und der
CONE AD GESNER
Cet oncle André devait être la souche des Gesner, qui s'illustrèrent plus tard, dans divers genres de littérature. Le plus célèbre d'entre eux, est Salomon Gesner, l'auteur des Idylles, de la Mortd'Abel et du Premier navigateur, né en 1731.
La triste fin de son père, la mort du grand réformateur Zwingle, qui l'avait protégé, affligèrent profondément le jeune écolier. Pour comble de malheur, le professeur Jacques Amman, frappé, pour sa quote-part, de contributions imposées par les vainqueurs, ne pouvant plus le garder à sa charge, se vit bientôt forcé de le renvoyer à sa mère.
La pauvre veuve du fourreur était chargée d'enfants, qu'elle avait grand'peine à nourrir, tout en les faisant travailler, avec elle, à des professions manuelles. Gesner ne savait que ce qui s'apprend dans les livres ; il était donc le seul des enfants de la veuve qui ne pût contribuer à l'entretien de la famille. Il résolut d'aller tirer parti, à l'étranger, de ses connaissances littéraires.
Son ancien professeur, Oswald Myconius, avait déjà parlé de lui à un de ses amis, "Wolfgang Fabricius Kœpfiein, ministre protestant à Strasbourg, savant homme qui s'occupait de recherches sur la langue hébraïque. Gesner, qui était déjà assez versé dans le latin, le grec et l'hébreu, pouvait l'assister dans ses travaux.
Gesner se mit donc en route pour Strasbourg, muni d'une lettre de recommandation de Myconius pour le savant pasteur. Il n'avait que seize ans, et souffrait encore d'une maladie de poitrine, qui l'avait mis aux portes du tombeau.
Kœpfiein consentit à prendre Conrad chez lui, en qualité de secrétaire, moyennant une rétribution modique. Il l'installa dans son cabinet, et l'accabla de travaux, qui lui laissaient à peine un moment de liberté. Cependant, il trouva le temps de composer en vers grecs une série d'élégies en l'honneur du héros Ulric Zwingle, dont il voulait venger la mémoire. Ces élégies sont conservées à la bibliothèque de Zurich.
Absorbé par les recherches qu'il faisait pour son maître, et
Glaubcnsverbesserung im \6ten Jarhunderl, von Johannes Flanhart, Stadtpfarrcr in Winierthur. In-18, Wintcrthur, 1824. (Conrad G esner, Essai sur l'histoire des sciences et le progrès des croyances religieuses pendant le seizième siècle, par Jean Hanhart, pasteur de la ville de Winterthur. Wintertliur, 1824.)
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par des leçons particulières de littérature grecque qu'il donnait au libraire Wendelin Richelius, le pauvre écolier se trouvait dans l'impossibilité d'achever sa propre instruction. Il écrivit une lettre lamentable à l'homme de qui dépendait son sort.
C'était le pasteur Bullinger, tout-puissant dans la municipalité de Zurich, et qui avait beaucoup contribué à lui faire obtenir sa bourse. Il lui représenta sa malheureuse situation : « Je vois fuir, dit-il, ma jeunesse, le moment le plus propice pour apprendre; elle m'abandonne et me dit : Personne ne me ressaisit par derrière : ovSeiç ifté Spa^nu IÇu. » Il supplie Bullinger de lui envoyer des secours équivalents à ceux dont d'autres jeunes gens, boursiers comme lui, jouissaient déjà à Zurich , afin qu'il puisse revenir dans sa ville natale et y reprendre le cours de ses études.
Au bout de trois mois, Gesner, ne pouvant tenir davantage au travail dont le chargeait son patron, quitta Strasbourg, et retourna à Zurich, où il attendit avec anxiété le résultat de ses démarches.
Ce résultat fut plus prompt qu'il ne l'avait espéré. La municipalité de Zurich lui accorda, ainsi qu'à son camarade Jean Frisius, une légère pension, destinée à leur permettre de voyager pour leur instruction.
Munis d'une petite somme d'argent, nos deux amis partirent un beau matin pour la France. Ils étaient munis d'un passeport, qui les faisait reconnaître comme des pensionnaires de la municipalité de Zurich, envoyés à l'étranger pour s'instruire.
Ils se rendirent d'abord à Bourg-en-Bresse. Mais leur pension, calculée sur le prix de la vie en Suisse, était en complet désaccord avec le genre de vie qu'on était obligé de mener à l'Université de Bourg; car la table seule coûtait 8 francs par mois ! Aussi leur bourse se trouva-t-elle bientôt à sec , et Gesner dut-il accepter, pour vivre, la charge de précepteur des fils du professeur "Wolmar.
Cependant son désir était surtout d'étudier la médecine et l'histoire naturelle, et ce genre d'études ne pouvait pas être poussé bien loin à Bourg, où l'on n'enseignait que le droit. Aussi trouvons-nous, un an après, le jeune étudiant à Paris, en compagnie de son ami Frisius •, il était alors âgé de dix-huit ans.
CONRAD GESNER
Dans la fougue de sa jeunesse, le jeune Gesner se livrait avec une véritable passion, aux études les plus diverses; il dissipait ses forces intellectuelles en négligeant de les concentrer sur un seul sujet. Il se reproche cette imprudence, dans un passage très-curieux de sa Bibliothèque universelle. Il ne tenait qu'à lui, dit-il, de devenir bien plus instruit qu'il ne le devint. Son esprit, trop ambitieux de connaissances, voulait tout apprendre, et il ne faisait qu'effleurer les matières. Il lisait indifféremment tous les livres qui lui tombaient sous la main, sans avoir la patience de les lire en entier et avec l'application nécessaire, parce qu'il était toujours impatient de passer à d'autres ouvrages qui tentaient sa curiosité. C'est là un exemple qu'il supplie les jeunes gens de ne pas imiter.
Son séjour en France ne fut pas de longue durée. Les persécutions contre les protestants, qui commençaient alors, par l'ordre de François Ier, le déterminèrent à quitter Paris. Il revint à Strasbourg, en décembre 1534.
Au commencement de l'année suivante, l'académie de Zurich le rappela, pour lui confier une petite place de régent dans l'école municipale. Cette place infime suffisait à peine pour le faire vivre, et lui prenait trois heures de sa journée. « C'est une place, dit-il dans une lettre à Myconius, qui ne me donne d'autre espoir que celui d'avoir très-faim. »
Conrad Gesner n'avait que vingt ans; il était pauvre comme Job, et pourtant il se décida à épouser une jeune fille, aussi pauvre que lui. On ne connaît pas son nom, on sait seulement qu'elle fut toujours maladive, comme Gesner lui-même.
On vint lui offrir, à cette époque, une place de directeur d'une institution de jeunes gens, dans le midi de la France, avec des appointements convenables. Mais les autorités de Zurich ne lui permirent pas de l'accepter. On consentit, à ce propos, à augmenter son traitement.
Bientôt on l'envoya à Bâle, avec une pension à peu près suffisante, pour y continuer ses études en médecine, car il s'était décidé à suivre cette carrière.
Il avait, en effet, montré dès sa jeunesse, un goût prononcé pour la médecine et pour les sciences naturelles : Jacques Amman avait reconnu de bonne heure ses aptitudes particulières pour cette étude. Mais il aurait été imprudent de
le pousser entièrement dans cette voie, lorsqu'il n'avait d'autres ressources que la pension que lui faisait la municipalité de Zurich. Les chanoines qui composaient le corps municipal de Zurich ne lui auraient point pardonné de négliger les études théologiques. Quand il s'abandonna librement, plus tard, aux travaux d'histoire naturelle qui ont fait sa gloire, la faveur de ses anciens protecteurs se refroidit d'une manière sensible.
Il avait pourtant, comme nous venons de le dire, obtenu la permission de continuer à Bàle ses études en médecine. La pension qui lui était accordée ne suffisait pas à tous les frais de son séjour; car il achetait des livres et commençait à réunir une petite bibliothèque.
Sa profonde connaissance de la littérature grecque lui fut utile à cette époque, en ce sens qu'il y trouva un gagne-pain. Un libraire de Bàle, Patri, voulait faire paraître une nouvelle édition d'un dictionnaire grec et latin, ouvrage composé par une société de gens de lettres. Gesner fut chargé de le compléter par des extraits du grand dictionnaire grec de Favorinus ; et il se livra à ce travail avec un zèle consciencieux. Mais quand le nouveau lexique parut en 1537, le jeune auteur vit avec peine que le libraire n'avait publié qu'une faible partie de ses additions, soit parce qu'il les trouvait trop nombreuses, soit parce qu'il voulait en réserver une partie, comme appât, pour les éditions ultérieures.
Patri mourut peu de temps après la publication de cette édition, et les notes inédites de Gesner furent perdues, ce qui le chagrina beaucoup. Mais l'ouvrage fut depuis réimprimé plusieurs fois, et Gesner fournit à chaque édition de nouveaux suppléments.
Les honoraires de ce travaille soutinrent pendant un an, à Bâle.
Il fut appelé, l'année suivante, à Lausanne, où le sénat de Berne venait de fonder une académie. On lui accorda la chaire de grec, avec des appointements qui suffisaient pour le faire vivre, lui et sa famille, et lui permettaient de se livrer à son goût pour la médecine, dont il espérait toujours se faire un revenu sérieux.
L'avenir se présentait donc à lui sous des couleurs plus riantes, lorsqu'au moment de partir pour Lausanne, une affaire pénible faillit renverser le fragile^édifice de son bonheur. Son
CONRAD GESNER
oncle, Jean Frick, était mort, et le petit héritage qu'il avait laissé avait été partagé entre quatre héritiers. Parmi ces héritiers était une de ses tantes, religieuse dans un couvent des bords du Rhin. La part d'héritage de cette religieuse, qui représentait environ 50 florins d'or, avait été confiée à Gesner, avec la charge d'en payer les intérêts et de rendre le capital à la mort de sa tante. Mais celle-ci crut devoir faire donation de ce legs à un de ses frères, et Gesner fut sommé de payer immédiatement la somme qu'il avait reçue. Comme la somme n'était pas prête, le créancier le poursuivit judiciairement, le menaçant de saisie. Cette affaire fut arrangée par l'intervention de son ami Bullinger; mais les ressources sur lesquelles Gesner devait compter lui firent ainsi subitement défaut.
Gesner demeura trois ans à Lausanne. L'amitié des savants professeurs, ses collègues, lui fit trouver très-agréable le séjour de cette ville, où il avait joui de tous les loisirs qu'il pouvait désirer. Il faisait de fréquentes excursions dans les montagnes, avec plusieurs jeunes gens qui s'estimaient heureux de profiter de ses connaissances, et il commençait à collectionner ainsi les plantes qui croissaient dans les environs. En même temps, il lisait avec ardeur les anciens médecins et naturalistes.
C'est alors qu'il entreprit la tâche décomposer quelques ouvrages de botanique, qui n'étaient à la vérité que des extraits d'anciens auteurs, mais qui furent d'une grande utilité à cette époque, où aucun traité en langue nationale n'existait sur la science des végétaux. Le premier de ces ouvrages, petit traité de botanique d'après Dioscoride , Théophraste , Pline , Paul d'Egine, etc., renfermait les descriptions, par ordre alphabétique, des plantes les plus connues. Il parut en 1541, en trois éditions différentes, qui furent imprimées à Bàle, à Paris et à Venise (1). Le second, simple catalogue alphabétique des plantes (2), avec leurs noms en quatre langues : latin, grec, allemand et français, formé à l'aide des ouvrages anciens et complété par les résultats des excursions, dont nous avons parlé, vit le jour en 1542.
Gesner publia à la même époque différents opuscules sur
(1) Enchiridion historix plantarum, ordine alphabctico. Bûlo, 1511, in-8«; Venise, in-16.
(2) Catalogua plantarum, etc. Zurich, 1542, in-4°.
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Y Usage des médicaments, un extrait de Galien et d'autres petits travaux. On voit que ce jeune homme de vingt-trois ans ne perdait pas son temps.
Au mois d'octobre 1540, Gesner quitta Lausanne. Il avait renoncé à sa chaire, pour se rendre à Montpellier et y prendre le grade, tant désiré, de médecin.
LaFaculté de Montpellier jouissait, à cette époque, d'une juste célébrité. C'est là qu'un médecin devait avoir reçu le bonnet de docteur, s'il voulait être entouré d'une considération sérieuse. L'admirable climat de Montpellier contribuait encore à attirer dans cette Université célèbre des malades et des élèves de toutes les parties du monde.
Il était d'usage, à Montpellier, qu'un élève désireux de s'instruire dans un art s'attachât à quelque praticien, pour recevoir de lui des leçons. En arrivant à Montpellier, Gesner chercha donc quelque habile docteur, pour s'instruire dans son commerce journalier, tout en suivant les cours de la Faculté. Mais il ne trouva personne qui voulût de lui. Ce refus l'indisposa contre la docte Faculté. Il ne resta à Montpellier que le temps nécessaire pour se perfectionner dans l'anatomie et la botanique. Il renonça à passer devant cette Faculté ses examens de médecine et revint à Bàle pour y conquérir le diplôme de docteur.
Pendant son séjour à Montpellier, Gesner s'était lié assez intimement avec les hommes les plus célèbres de cette université, avec Pierre Belon, avec le médecin espagnol Jacobus, très-versé en botanique, avec le célèbre voyageur et naturaliste Léonard Ranwolf, et d'autres savants, dont le commerce lui fut plus tard fort utile.'
Reçu docteur à Bàle, en 1541, il retourna à Zurich, pour s'jj livrer à la pratique de la médecine.
Peu de temps après son arrivée, on lui confia une chaire de philosophie et de physique au collège Carolin. Assuré dès lors de pouvoir subvenir à son existence, il commença à se livrer entièrement à ses recherches favorites.
Après avoir fait paraître les deux ouvrages de botanique dont nous avons déjà parlé, il traduisit du grec un Traité des syllogismes. Plusieurs voyages en Suisse et en Savoie , qu'il entreprit surtout pour fortifier sa santé ébranlée, lui servirent
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en même temps à étendre ses connaissances. Il parle avec enthousiasme de ces voyages, dans son petit livre sur le lait et les laiteries, précédé d'une Lettre sur la beauté des montagnes, qui parut à Zurich, en 1541 (1).
« Pourquoi, dit-il dans cette lettré, tant de sommets se dressent-ils à hauteurs ! Ce sont les dépôts inépuisables au sein desquels se forment les sources, les ruisseaux et les fleuves, d'où les pays environnants tirent leurs provisions d'eau. C'est à leurs pieds que nous trouvons nos beaux lacs de la Suisse; il y en a même souvent sur les sommets les plus élevés des Alpes. D'autres trésors se cachent dans leurs entrailles. Leurs sources minérales deviennent des fontaines de santé et de vie pour ceux qui n'en craignent pas l'accès difficile. »
Vient ensuite une description poétique de la nature alpestre, et des plaisirs que procure une excursion dans la pure atmosphère des montagnes.
Il publia, peu de temps après, des traductions, des Sentences de ' Jean Stobée, des Allégories d'Héraclide du Pont, du Discours de Chrysostome sur Homère, des Commentaires de Michel d'Éphèse sur Aristote, une édition expurgée des Éjrigrammes de Martial, et une foule d'autres travaux de philologie qu'il serait inutile d'énumérer. Il prit aussi une part active à l'édition de Bàle, du grand dictionnaire latin d'Ambroise Calepin, dont il a beaucoup corrigé le texte, en ajoutant plus de quatre mille mots tirés de l'édition de Venise.
Un voyage à Francfort lui fit faire connaissance avec le savant Arnold Arlenius, bibliothécaire de l'ambassadeur d'Espagne à Venise. Ce dernier le décida à venir fouiller dans les riches bibliothèques de l'Italie. Nous le rencontrons, en effet, à Venise, dans l'été de 1544, occupé à recueillir des matériaux pour sa fameuse Bibliothèque universelle.
La Bibliothèque -universelle de Gesner, qui parut en 1545, est ■une des productions les plus étonnantes de la littérature. Ce n'est rien moins que le catalogue complet de tous les auteurs, connus ou obscurs, qui avaient écrit jusque-là en latin, en grec ou en hébreu. La première partie de cet immortel ouvrage parut à Zurich en 1545. En voici le titre com-
(1) De lactc libcllus philologua pariler ac inedicus, cum epislold ad Jacobum AvicnuiA Glaronenscm de montium admiratione :
t. nu 16
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
plet : Bibliotheca universalis, site catalogus omnium scriptoruni locupletissimus, in tribus linguis , latinâ, grœcâ et hebraicâ, exstantium et non exstantium, veterum tel recentiorum, in liane usque diem, doctorum et indoctorum, publicatorum et in bibliothecis latentium. Tiguri, 1545, in-fol. Ce recueil renferme les titres de tous les ouvrages connus alors, en hébreu, en grec et en latin, soit qu'ils existassent ou qu'ils fussent perdus, et souvent un sommaire de leur contenu, un jugement sur leur mérite et quelque échantillon de leur style. Les remarques que l'auteur hasarde sur les savants ses contemporains témoignent d'une rare bonté de cœur et d'une grande impartialité. Cet ouvrage fut d'une utilité extraordinaire pour son époque, et cette riche mine de matériaux est loin encore d'avoir été épuisée, car elle fournit très-scuvent'des renseignements plus sûrs et plus exacts que ceux qu'on trouve dans les écrits des bibliographes modernes. Le bibliographe Frédéric- Adolphe Ébert appliqua à Gesner ces mots qui se lisent sur le monument de Casaubon : 0 bïbliograplwrum quidquid est , , assurgite huic tain colendo nomini! (Levez-vous tous, ô bibliographes, devant ce nom digne de vénération.)
D'après le plan de l'auteur, cet ouvrage devait se composer de trois parties : une liste alphabétique des noms d'auteurs, un catalogue des livres, rangés par ordre de matières, et une table générale. Mais il n'a paru que la première partie, dont nous avons rappelé plus haut le titre, et les dix-neuf premiers livres de la seconde, sous le titre de Pandectes {Pandeclanim site partitionum unitersalium libri XXI), ainsi que le vingt et unième livre consacré aux ouvrages de théologie. Le vingtième, qui devait contenir la médecine, ne vit point le jour, parce que l'auteur ne crut jamais l'avoir porté au degré nécessaire de perfection.
En 1555, parut un Appendice à la bibliothèque de Gesner. Cet ouvrage a été abrégé et complété par Lycesthène, par Josias Simler, par Constantin, par Jean-Jacques Frisius et par d'autres; mais ces abrégés ne valent pas l'original, car on n'y trouve que la partie purement bibliographique; les extraits, les jugements qui l'accompagnent si souvent dans le grand ouvrage ont été supprimés.
La Bibliothèque universelle de Gesner obtint le plus grand
CONRAD GESNER
succès et lui rapporta quelque argent. Avant même qu'elle eût paru, le duc Otto Henri, qui devait régner dans le Palatinat, fit instamment prier l'auteur de lui faire parvenir les feuilles déjà imprimées, afin qu'il pût se guider par ses indications, dans le choix des livres qui devaient composer sa bibliothèque.
Un autre seigneur éclairé, le comte de Fugger, d'Augsbourg, qui possédait une collection de manuscrits très-précieux, pria Gesner de venir le voir, et lui offrit des conditions très-avantageuses, s'il voulait se charger de l'éducation de ses petits-fils, et devenir son bibliothécaire.
De telles propositions pouvaient séduire le jeune savant, qui aurait trouvé ainsi toute facilité de voyager avec les fils de son protecteur, et de faire connaissance avec les bibliothèques de tous les pays ; mais après avoir hésité quelque temps, il refusa, prévoyant qu'il lui serait impossible de s'entendre avec le vieux comte , fervent catholique , qui voyait avec mécontentement le penchant de ses petits-fils pour les nouvelles doctrines religieuses. Elève des Zwingle, des Bullinger, des Koepfiein, Gesner ne put se décider à sacrifier ses convictions à son bien-être. Il préféra rester à Zurich, dans une position peu brillante assurément, mais qui lui permettait de rester fidèle à ses opinions religieuses.
La bibliothèque d'Augsbourg contenait des manuscrits précieux; quelques-uns lui furent plus tard confiés, pour les publier. Il perdit beaucoup de temps à traduire une foule de petits traités grecs ; mais il préparait en même temps son grand ouvrage d'histoire naturelle. Dans l'histoire de sa vie qu'il a insérée dans la Bibliothèque universelle, Gesner parle avec une grande franchise des divers travaux, plus ou moins littéraires, qu'il avait publiés jusque-là.
« Je crois devoir avouer, y dit-il, relativement à la plupart de mes écrits, qu'il n'y en a presque pas un seul qui ait été élaboré et perfectionné autant que le sujet le demandait et que j'aurais pu le faire si j'avais gardé ces écrits pendant quelque temps pour les livrer. Mais cette joie ne m'a pas encore été donnée, à cause de ma situation domestique si précaire. Moi-même, comme tant d'autres de mes semblables, nous sommes obligés de travailler pour le pain quotidien. Ainsi, je dois prier les lecteurs de mes ouvrages de bien songer que je ne manque pas de zèle et d'application, ni du désir de créer quelque ebose de plus parfait; mais qu'il me manque le temps et le loisir ; deux déesses inexorables
me pressent de me hâter : la Misère et la Nécessité. Toutefois, je puis affirmer de bonne foi qu'il n'a paru de moi aucun travail (travail, c'est le mot qu'il faut) dont j'eusse à rougir et qui ne surpasse au moins en quelque manière ceux qui ont été faits antérieurement sur les mêmes sujets. »
Ce noble et franc aveu doit nous rendre indulgents pour les défauts de quelques-uns de ses ouvrages. Quand on considère le nombre immense des matériaux que Gesner a recueillis, étudiées, coordonnés et utilisés, on est frappé d'admiration, et l'on comprend que l'auteur n'ait pu donner un entier degré de perfection aux détails de tant de monuments d'érudition.
■ A peine sa Bibliothèque universelle avait-elle paru, que Gesner s'occupait de la publication de son Histoire naturelle accompagnée de dessins sur bois. Il avait conçu dès sa jeunesse le plan de cet ouvrage.
YÏHistoria animalium vit le jour de 1551 à 1560. Gesner a voulu réunir dans ce vaste recueil tout ce qui avait été noté , observé , remarqué , publié dans tous les temps, sur l'histoire naturelle. 11 se proposait de tout vérifier par luimême., et de combler toutes les lacunes par l'observation directe des objets dont il devait donner la description. Il avait ce coup d'œil juste et pénétrant, qui distingue les grands naturalistes comme les grands peintres. Quoique invope et obligé de se servir de lunettes, il était excellent observateur, habile dessinateur, et possédait la mémoire des formes. Toutes les descriptions qu'il donne des animaux qu'il a étudiés, soit en Suisse, soit pendant ses voyages en Allemagne, en France et en Italie, sont d'une exactitude parfaite. Il rapporte sur les animaux de la Suisse, qu'il avait particulièrement examinés, beaucoup d'observations, qui ne sont pas encore à négliger aujourd'hui. Il s'appliqua avec un zèle consciencieux à se procurer des dessins fidèles de toutes les espèces qu'il n'avait pu observer par lui-même. Les nombreux amis et correspondants que son mérite lui avait conciliés dans presque tous les pays de l'Europe ne pouvaient mieux l'obliger qu'en lui expédiant les figures et la description des productions plus ou moins rares de leur contrée, ou même les objets en nature, qu'il faisait alors peindre et graver.
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En effet, malgré sa pauvreté, il entretint constamment un dessinateur près de lui. Il avait, dans sa parenté, un peintre habile, Jean Thomas, qui lui fut très-utile. Grâce à l'obligeance de ses amis et aux sacrifices qu'il s'imposait, il parvint à réunir un nombre immense de figures exactes de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons et d'insectes, et à former un cabinet d'histoire naturelle , qui peu à peu se compléta et s'étendit. C'était la partie la plus essentielle des matériaux dont il avait besoin.
Les objets une fois réunis, il fallait les classer et les dénommer. C'était une besogne aussi difficile que de' les rassembler. Gesner voulait donner les noms des animaux, dans les principales langues anciennes et modernes. Déjà, dans les Pandectes (seconde partie de sa Bibliothèque universelle), il avait donné une liste alphabétique des animaux les plus connus, avec leurs noms en grec, en latin, en allemand, en français et en anglais, et tous les animaux dont il possédait déjà un dessin y étaient marqués d'un astérisque. En même temps, il suppliait tous les amis des sciences naturelles qui liraient cette liste de l'aider en lui communiquant les dessins qui lui manquaient encore. « Car, dit-il, il me faut chercher à obtenir par des prières ce que, n'ayant point de riche Mécène, je ne pourrais me procurer par mes faibles moyens; mais je mentionnerai certainement avec reconnaissance tous ceux qui m'auront aidé. »
Sa correspondance imprimée et inédite nous apprend combien il tenait à se procurer les noms usités dans les divers pays, par l'obligeance des connaisseurs et des naturalistes, il cherchait à connaître les noms donnés à certains animaux par les pêcheurs ou par les chasseurs. Il montrait lui-mênie ses dessins à ces diverses gens, et les questionnait sur les noms des animaux. Il notait en marge de ses dessins les noms qui lui avaient été communiqués et qui appartenaient aux différentes langues, afin de comparer entre elles les descriptions que les auteurs avaient données des différents objets sous ces mêmes dénominations. Il s'imposa en un mot un travail d'Hercule, mais d'un Hercule patient et persévérant.
Il entreprit de lire tout ce qui avait été écrit sur l'histoire naturelle, en hébreu, en latin, en grec, en italien, en français, en allemand et en hollandais, et d'en extraire tout ce qui
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pouvait trouver place dans son recueil. Il ne s'agissait pas seulement, en effet, de décrire les animaux, mais de rassembler tout ce qui concernait leurs mœurs, leur utilité, l'étymologie de leurs dénominations, et de rappeler ce qu'avaient écrit à ce sujet les auteurs anciens et modernes. Cette entreprise aurait effrayé le travailleur le plus intrépide ; mais Gesner n'y vit rien qui fût au-dessus de ses forces, car il était à la hauteur d'une pareille tâche. Il lut tout. Il lut jusqu'aux, scoliastes grecs, et en fît des extraits! Cela nous donne la mesure de la patience d'un Allemand érudit. Il écrivait ses divers extraits, ses notes, qu'il recueillait partout, sur de petites feuilles de papier à tètes de lettres, et les numérotait ensuite. On s'effraye à la pensée du nombre incalculable de ces petits papiers. Ses matériaux étaient peu à peu accrus, à tel point qu'il ne pouvait différer davantage de les coordonner.
Gesner, à la vérité, n'a pas établi de classification des animaux, il n'a point créé de systèmes, ni fixé de genres. La science n'en était pas encore là. Mais très-souvent il indique les vrais rapports des êtres, et l'on ne saurait trop admirer l'esprit de saine critique dont il fait preuve, à une époque où tous les naturalistes raisonnaient si mal et conservaient encore un si profond respect pour l'autorité des anciens.
Savérien, dans son Histoire des pJiiloso'plies modernes, fait remarquer qu'il n'y a dans Y Histoire naturelle des animaux de Gesner ni ordre ni méthode. « Les anciens, dit ce biographe, n'en connaissaient point, et Gesner n'avait point enchéri sur eux. « Gesner devait commencer par le commencement, c'est-à-dire par la réunion des types connus d'animaux. Il n'a pas assez vécu pour coordonner, par une classification méthodique, les matériaux immenses que son ouvrage renferme. Il adopta l'ordre alphabétique, qui pouvait suffire pour cette première tentative d'une description générale des trois règnes de la nature. Dans son ouvrage, beaucoup de détails paraissent aujourd'hui inutiles, beaucoup de choses semblent mal disposées, mal digérées. Cependant on est encore séduit par la vivacité du style, par la vérité et l'animation des descriptions, parl'érudition et le goût dont l'auteur fait preuve. Sa manière d'écrire contraste avec la sécheresse des traités du même genre qui avaient été publiés par quelques autres savants.
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Pour faire apprécier le soin avec lequel Gesner a préparé son grand ouvrage, nous donnerons ici la traduction de deux lettres insérées dans la consciencieuse Biographie de Conrad Gesner, écrite en allemand par Jean Hanhart, à laquelle nous empruntons la substance de cette notice biographique. La première de ces lettres fut écrite par Gesner, la veille du jour de Pâques de 1557, à son ami Gaspard Wolf, qui étudiait alors la médecine à Montpellier.
« J'apprends, écrit Gesner à son ami Wolf, qu'il se trouve en Provence et en Languedoc, et par conséquent probablement aussi dans les environs de Montpellier, une espèce de lézard ou de salamandre que l'on appelle en France blandin, vraisemblablement à cause de sa démarche lente et caressante ; animal très-venimeux, comme étoilé sur le dos, ayant les côtés noirâtres, le milieu du dos jaune et le ventre brun. Je te prie de faire des recherches sur cette bête et de la comparer avec ma description du salamandre, si quelqu'un chez vous possède mon histoire des ovipares. Si tu trouves qu'elle diffère du salamandre par sa forme et sa couleur, tu la feras peindre pour moi avec ses couleurs naturelles. Si on trouvait des serpents dans vos environs (chez nous, il n'y en a qu'un petit nombre d'espèces, mais dans les climats chauds et riverains, il doit s'en trouver beaucoup), je te prie de faire pour eux la même chose, ou du moins de chercher à connaître le nom, l'aspect et le poison de chacun de ces animaux. »
La seconde de ces lettres qui retracent si bien le genre de vie et les habitudes des savants au seizième siècle, est écrite à Gesner par l'évêque anglais Parkhmist. Gesner l'avait chargé d'une commission pour son ami Oaius (John Key, de Norwich, médecin d'Edouard VI, de Marie et d'Elisabeth), quand le savant évêque retourna en Angleterre lors de l'avènement d'Elisabeth, après avoir vécu quelque temps à Zurich, où il s'était réfugié pour échapper aux persécutions de la reine Marie d'Angleterre. Parkhmist avait fait son possible pour rencontrer le célèbre médecin, mais toujours sans succès, et il fut obligé d'écrire à Gesner cette lettre, datée du 21 mai 1559 :
« Je te salue, et te salue bien des fois, mon Gesner bien aimé. Dès mon arrivée à Londres, je suis allé pour voir ton Caius, et pour lui remettre ta lettre, et comme il n'était pas chez lui, je l'ai donnée à sa servante. Car il n'a pas de femme, et n'en a jamais eu. Il ne se passe pas de semaine sans que je me transporte chez lui au moins deux ou trois fois. Je frappe alors à la porte de sa maison. La fille vient, mais n'ouvre pas; elle se contente de regarder par le jiulas de la porte et me demande ce que je veux. Alors, je la prie de me dire où est son maître,
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s'il est à la maison, ou bien aussi quelquefois s'il veut y être'! Elle me répond invariablement qu'il n'y est pas. C'est un homme qui ne se montre au grand jour nulle part. Maintenant on me répond déjà qu'il est en voyage. Je ne puis donc rien t'écrire de lui. Mais si je le rencontrais par hasard quelque part, je lui dirais son affaire. Il apprendra qui je suis. »
Un autre savant anglais qui aida beaucoup Gesner dans l'accomplissement de son projet fut "William Turner, célèbre théologien et médecin, qui se vit également obligé de chercher un asile en Suisse, pour échapper aux persécutions fanatiques de la reine Marie.
Gesner n'oublie jamais de citer tous ceux qui ont contribué à enrichir son ouvrage, soit par des renseignements, soit par l'envoi de figures authentiques ou des objets eux-mêmes. Nous trourons dans la liste de ses collaborateurs les Français Daléchamp, Guillaume Rondelet et Pierre Belon. Les plus célèbres parmi ses amis allemands sont : Fabricius, Melchior Gailand, Jean Keutmann, Achille Gasser; en Italie, il était aidé par Cardan, Aldrovande, Mimdella, Bassavolus. Tous sont cités par Gesner, dans ses ouvrages, en des termes qui témoignent de sa sincère gratitude.
Les quatre premiers livres de Y Histoire des animaux parurent dans un intervalle de sept ans, de 1551 à 1558. Le cinquième et dernier ne fut publié qu'après sa mprt, en 1587.
Le premier livre traite des quadrupèdes vivipares; le deuxième, des quadrupèdes ovipares; le troisième, des oiseaux; le quatrième, des poissons et autres animaux aquatiques. Le cinquième, qui fut publié par Jacques Carron, médecin de Francfort, traite des serpents ; il est plus rare que les autres. Gaspard Wolf y joignit en 1587 une histoire du scorpion, œuvre posthume de Gesner. Le plan de l'ouvrage exigeait un sixième livre sur les insectes, mais il est douteux que Gesner eût commencé à le rédiger.
Outre cette première édition latine, il en a paru plusieurs autres, en allemand, en français, ainsi que divers abrégés.
Dans son grand ouvrage, les animaux sont rangés, comme nous l'avons dit, d'après l'ordre alphabétique de leurs noms latins. Les détails que l'auteur donne sur chaque animal sont divisés en huit chapitres, renfermant les noms que l'animal
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porte dans les différentes langues anciennes et modernes; sa description anatomique et son aspect, ses variétés et les pays qu'il habite ; la durée de sa vie, de son accroissement, le temps de la gestation, le nombre de la portée, les maladies auxquelles l'animal est sujet, et la manière de les guérir, ses mœurs et ses instincts ; son utilité dans l'économie domestique ; les aliments qu'on en tire, les remèdes qu'il fournit, les poisons et antidotes qui s'y rattachent; enfin les images dont il a doté la poésie, l'éloquence ou l'art héraldique ; les épithètes qu'on lui a données, les proverbes où il joue un rôle, les anecdotes qu'on a faites sur lui, etc., etc.
L 'Histoire des animaux porte en sous-titre cette recommandation, très-justifiée : Opus pMlosop7ris, medicis, grammaticis, pJdïologis, poetis et omnibus rerum linguarumque variariim studiosis, utilissimum, simul incaudissimumquefutumm. Il fallait être Gesner pour oser entreprendre de remplir un cadre aussi vaste. On est étonné à la seule vue des in-folio de XHistoria animalium, qui occupent toute une travée à la bibliothèque du Muséum d'histoire naturelle de Paris; mais quand on les a parcourus, on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration pour l'auteur. Il juge lui-même , d'ailleurs, son travail avec tant d'impartialité, qu'il est impossible de ne pas reconnaître combien il y a mis de conscience. Il s'excuse de n'avoir pas toujours pu donner des dessins authentiques, en rappelant qu'il a constamment indiqué les sources dans lesquelles il a puisé, et il ne dissimule pas ses doutes au sujet de certaines figures d'animaux empruntées à des ouvrages plus anciens.
Les gravures que Gesner fit exécuter, d'après les dessins originaux, sont très-exactes; celles qu'il fut obligé d'emprunter ne les valent pas. Gesner sent très-bien lui-même que son ouvrage est un peu trop chargé de détails et de faits étrangers à l'histoire naturelle; mais comme Jérôme Cardan, il était contraint de travailler vite et de vivre du produit de ses ouvrages. Il a dit avec raison qu'il aurait été plus bref s'il eût disposé de plus de temps. Il n'eut pas le temps d'être court !
D'après Cuvier, on peut considérer X Histoire des animaux de Gesner comme la première base de la zoologie moderne. Aldrovande l'a copié presque littéralement, Jonston n'a fait
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que l'abréger. Plus d'un auteur célèbre y a puisé, sans s'en vanter, une érudition facile; et l'on a remarqué que les passages des naturalistes anciens qui ont échappé à Gesner sont également restés inconnus à ses successeurs. Son exactitude consciencieuse justifie, d'ailleurs, la confiance de ses nombreux copistes. Il donne, avec autant de critique que l'on peut en demander à cette époque, une infinité de détails nouveaux qu'il s'est procurés lui-même ou par ses correspondants, et ses notes sont en général fort exactes, de sorte qu'on peut encore en tirer parti de nos jours.
Une seule des cinq parties de l'ouvrage de Gesner manque un peu d'originalité : c'est Y Histoire des poissons . Il fut obligé de copier, en y faisant quelques additions, les ouvrages de ses contemporains, Pierre Belon et Guillaume Rondelet.
Après la publication de X Histoire des animaux, Gesner fit paraître plusieurs abrégés du même ouvrage, faits sur un autre plan, sous le titre d1 'Icônes animalium, Icônes avium, etc. (1553 à 1560), qui ne sont que des collections de figures d'animaux. Ici, il abandonne l'ordre alphabétique, pour suivre une sorte de classification naturelle, par ordres et par genres. Chaque figure est accompagnée d'une courte description, qui suffit pour faire reconnaître les espèces, et pour dispenser de l'achat du grand ouvrage. On pouvait se procurer pour un prix plus élevé les mêmes figures coloriées à la main.
C'est dans ces derniers ouvrages que Gesner prononce pour la première fois le nom de genre (genus). Le premier, il compara l'ensemble et les détails des animaux, et commença à grouper autour d'un type commun, le genre, plusieurs espèces voisines. Il réunit même quelques genres en un seul groupe naturel, ce qui fut le premier pas vers l'établissement des jamïlles naturelles d'animaux. Si Gesner n'a fait que pressentir vaguement la classification naturelle en zoologie, au moins il indique, en général, très-bien, les vrais rapports des êtres, et les caractères communs qui rapprochent les individus entre eux.
Les conditions de la vie au milieu desquelles se trouvait Gesner n'étaient pas cependant de nature à favoriser ces travaux immenses et à en alléger le poids. Pour se livrer avec
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fruit à l'étude de la nature et à la contemplation de ses spectacles infinis, il ne faut pas être en proie aux difficultés et aux angoisses de la vie. Rivé jour et nuit, pendant de longues années, à son bureau, pour ne pas laisser chômer les presses de son ami Froschauer, l'imprimeur; engagé pour le même travail dans une correspondance extrêmement étendue, il était accablé, en outre, des soucis domestiques. Non-seulement ses revenus étaient insuffisants, mais il était encore forcé de s'occuper luimême du ménage, à cause de la mauvaise santé de sa femme. Il était absolument privé de la sérénité et du calme qu'exigent les travaux d'un savant. Dans une courte biographie de Gesner, placée en tête de ses ouvrages (Opéra omnia), Schmiedel s'exprime ainsi, à propos de ses chagrins domestiques :
« Par un coup de tète, il se maria. Il a gardé sa femme jusqu'à sa mort, et elle lui a survécu, quoiqu'elle fût, depuis sa naissance affligée de plusieurs infirmités, de spasmes quotidiens, de varices et d'ulcères qui vn étaient la suite, et ce qui pis est, très-morose, impatiente et peu obéissante dans sa diète, ne voulant jamais prendre les médicaments ni supporter une opération (1). »
En 1552, il fut dangereusement malade, et ne se remit que peu à peu. 11 avait alors quarante ans à peine. Sa pâleur, son corps maigre et exténué lui donnaient l'air d'un vieillard. Les étrangers qui venaient le voir à Zurich, attirés par le bruit de son nom, ne pouvaient comprendre comment cet homme, dont la renommée était européenne, restait dans une situation si infime et si misérable.
Cependant les offres de positions brillantes ne lui avaient pas manqué. L'arcbevêque Haper l'invita à venir se fixer en Angleterre; le médecin Gryon Seiler lui offrit une belle place à Augsbourg. Mais Zurich était pour lui la patrie aimée, qui avait élevé l'enfant, encouragé l'adolescent, secouru le talent de l'homme. A son foyer vivaient sa vieille mère, ses amis d'enfance, ses anciens professeurs, qui lui témoignaient un attachement paternel. Il était libre de prier Dieu à sa manière et selon
(l) « Intempestivo consilio, uxorom duxit. Cum liac conjunctus vîxît usque ad obitum, illamque post se reliquit, et si pluribus à longo tempore œgritudinibus pressa, spasmis feré quotidianis, varicibus, ulccribusquc, imlè natis, voxata fuerit; et quod maximum, morosior, impatiens atque victu inobediens semper esset, neque modicaniina neque manum chirurgicam pro auferendo malo sustinere voluerit. »
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le vœu de son cœur. D'un autre côté, l'admirable situation de Zurich, ses environs enchanteurs, remplis de tant de souvenirs, contribuaient à l'attacher par des liens indissolubles à la terre natale.
Gesner comprit pourtant qu'il était urgent de songer à chercher une position meilleure. C'est ce qu'il fît en écrivant à son ami Bullinger une lettre que nous reproduisons en entier, comme le document le plus touchant et le plus curieux de l'histoire de la vie de ce grand naturaliste. Gesner y expose avec autant de modestie que de justesse ses travaux passés, sa situation, ses besoins et ses vœux, pour décider son ami à demander aux autorités de Zurich l'adoucissement de sa position.
« Conrad Gesner à Henri Bullinger (1558).
« Après avoir enfin terminé, grâce à Dieu, mon livre des Animaux aquatiques, je vais être encore forcé, moi pauvre homme exténué de fatigue, de me charger de quelque travail de longue haleine. Depuis vingt ans, je n'ai jamais joui du bonheur de pouvoir me reposer une seule fois, de mes veilles si fatigantes et si peu interrompues. Je suis loin de souhaiter un repos paresseux, inactif; tout ce que je désire, c'est d'avoir des loisirs comportant un peu plus de liberté, et une vie plus en harmonie avec mes titres de médecin et de professeur public. Jusqu'ici je ne pouvais guère satisfaire aux devoirs de cette position que d L'une manière superficielle, étant sans cesse occupé d'écrire des livres et perdant mon temps à ces merveilles d'impressions. Si je pouvais arriver à avoir un peu plus de loisir, je pourrais espérer de voir revenir ma santé qui, à en juger par ma pâleur mortelle et mon corps émacié, se trouve gravement compromise en ce moment. Je recouvrerais la gaieté de mon espi'it, qui, maintenant, est presque toujours assombri et triste ; je pourrais aussi exercer avec plus de succès ma profession de médecin, et faire, avec plus de fruit, mes cours à l'Académie. On pourrait m'objecter que je ne suis pas forcé d'écrire ; pourquoi ne pas me contenter de mes appointements ! Mais, si je n'avais pas travaillé avec tant d'assiduité, qui est-ce qui aurait payé mes créanciers, quand je suis revenu de France où j'avais de si minces subsides pour mon entretient Qui nous aurait soutenu, moi et les miens, quand vous (les seigneurs du chapitre de'Zurich) m'avez laissé pendant longtemps avec trente ilorins par an? Avec quoi me serais-je acheté une maison, après avoir été obligé de changer sans cesse de logement? Comment aurais-je pu secourir mes parents, mes neveux et nièces, qui, pour la plupart, sont très-nécessiteux, et ma pauvre chère mère 1 Ne faudrait-il pas mentionner aussi que ma santé déjà ébranlée exigeait une nourriture un peu plus choisie, et que j'avais besoin de beaucoup de livres dispendieux pour pouvoir continuer mes recherches? En ce moment, les mômes sources de dépenses nécessaires existent toujours; elles s'accroissent même avec le nombre de mes parents indigents. Par toutes ces raisons, je suis forcé de vivre, non
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comme un médecin ou comme un amateur des sciences, mais comme le plus infime et le plus pauvre des manouvriers. Quelques-uns croiront peut-être que je dois être riche, parce que j'ai acheté ma maison, il y a déjà assez longtemps de cela, et plus tard un jardin hors la ville, et que, même encore récemment, j'ai fait bâtir à grands frais. Mais il me fallait une maison, si je ne voulais continuellement quitter un logement pour un autre. Quant à mon jardinet, je l'avais acheté dans le but d'y cultiver des herbes dont la connaissance et l'usage sont indispensables au médecin ; mais la misère m'a forcé de m'en défaire afin d'avoir de quoi faire arranger dans ma maison quelques chambres un peu commodes, dont je m'étais passé jusque-là.
« Pardonne-moi, mon Bullinger, si je te répète ce que tu connais pour la plus grande partie; si je le fais, c'est pour trouver auprès de toi des conseils dans mes perplexités.
« Le libraire Frobenius, de Bâle, me demande de comparer, pour lui, la traduction latine de Galien avec le texte grec original (travail immense s'il en fut) ; dans un mois je dois rendre une réponse définitive. L'imprimeur Freschauer, de Zurich, désire que je fasse pour lui un extrait des trois grands volumes de mon Histoire naturelle des animaux. Ainsi donc, lorsque je suis épuisé, exténué, affaibli par tant de fatigues, à moitié aveugle et ayant à peine, parfois, conscience de moi-même (et pourrait-il en être autrement après des travaux littéraires si variés, si étendus et entrepris par nécessité? ) ; je dois de nouveau m'atteler à mon ancien joug; je dois me charger d'un nouveau travail qui, pendant deux ou trois années entières, me permettra à peine de respirer. Pourrais-tu me conseiller cela, toi, mon ami? Donne-moi, je t'en prie, un conseil plus bienveillant, afin que je puisse enfin soigner ma santé, mon esprit et mon corps; afin que je n'aie plus à passer les longues nuits à peu près sans sommeil (car l'activité de mon esprit, surexcité par le travail prolongé fort avant dans la nuit, et le chagrin de n'entrevoir aucune lueur d'espoir, aucune perspective d'un sort meilleur et plus tranquille, tout cela m'ote le sommeil) ; empêche que je ne sois dévoré par une noire mélancolie et ne m'en aille peu à peu de chagrin et d'épuisement. Ne pourriez-vous donc pas vous résoudre à m'accorder des appointements plus suffisants pour ma besogne doublée, étant médecin de la ville et lecteur public, et ayant servi mon pays depuis vingt ans clans cette qualité, en sorte que je puisse jouir d'un peu plus de repos, maintenant que la vieillesse approche? En vérité, je ne suis plus capable de supporter tant de veilles et des travaux aussi fatigants. Les imprimeurs ne demandent que de gros livres, ils ne veulent pas des petits, même quand on les leur offre gratis. Je suis, par la grâce de Dieu, à même d'avoir quelques succès comme médecin, plus de succès même que les médecins ordinaires, pourvu que je puisse y mettre le temps, que les malades se décident à suivre mes ordonnances et à ne pas m'appelcr trop tard. Les médecins les plus illustres des cours royales et princières sont mes amis ; bien souvent, dans leurs lettres intimes, ils me communiquent des remèdes rares ou des renseignements importants, que je leur rends pareillement ; quelques-uns de ces hommes célèbres m'appellent même leur maître. Je n'écris pas tout ceci pour toi, mon Bullinger, mais seulement pour que tu puisses au besoin (et il en est grand besoin !) me recommander par toutes ces raisons et par d'autres aux membres du conseil.
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« On pourrait me dire, peut-être, qu'il y .1 encore d'autres médecins plus jeunes qui doivent être aidés. Cela peut se faire, il est vrai, avec les mêmes fonds d'où je tire mes appointements, partie de l'Etat, partie du chapitre ; mais ils sont jeunes, ils ne sont pas sans fortune, et ils gagneront plus que moi par l'exercice de leur profession : je ne suis pas fait pour gagner de l'argent, cela ne va pas à mon caractère. D'ailleurs, je leur céderai bientôt le terrain : mon corps se ressent d'une vieillesse précoce et ma face l'annonce. Je ne sais quel parti prendre si tu ne viens pas à mon secours, mon ami, et si je ne trouve pas d'encouragement auprès de toi, le chagrin que me cause l'ingratitude de ma patrie me tuera. Si tu en avais la ferme volonté, et si tu parlais pour moi, tu obtiendrais beaucoup. Tu es mon seul protecteur, et c'est à toi que je voudrais devoir une position indépendante et tout ce qui peut encore me faire aimer la vie. Ce que tu promettras en mon nom, ce que tu diras pour me faire valoir, je chercherai à l'exécuter avec une consciencieuse fidélité. Voici ce que je désire. Avec votre recommandation et votre certificat que, par mes leçons et mes cours, je mérite déjà autant d'honoraires que les autres professeurs (je ne veux pas, par là, me comparer à eux, mais je crois cependant que vous pourriez le dire de moi), mon affaire devrait être soumise au Sénat, à qui on présenterait en même temps mon livre des animaux aquatiques, de manière à leur faire voir combien d'efforts et de labeur j'ai dû. m'imposer pour écrire, dans l'espace de vingt ans, douze volumes presque aussi forts, ce qui m'empêche beaucoup trop, ou même à peu près entièrement, de vaquer à mes affaires de médecin. Il convient que je leur rende compte de l'emploi que j'ai fait de mon temps, surtout en ce moment où j'ai terminé un si grand ouvrage et où je dois en commencer un autre. Si les membres du conseil veulent que je continue de la même manière, je le ferai. Si, par leur munificence, ils veulent bien m'aider à me livrer davantage à l'art médical, cela sera aussi. Comme médecin, si je pouvais donner plus de soins à cette profession, je serais capable, avec l'aide de Dieu, de délivrer de grands hommes des maladies les plus dangereuses, et même, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, de les sauver du goufre de la mort. Si jamais, ce que Dieu veuille empêcher! la peste nous visitait de nouveau, je connais bien quelques remèdes précieux et spéciaux, mais il me faudrait le temps de les préparer et je ne l'ai pas maintenant. Si nos conseillers désirent que je sois un bon médecin bien actif, il faut aussi qu'ils se montrent envers moi des protecteurs généreux et bienveillants. Aucun des médecins contemporains n'emploie l'ouverture des artères temporales; très-peu d'entre eux savent faire les injections de la matrice dans des cas compliqués. Ces procédés et d'autres encore, connus aux anciens médecins depuis Hippocrate, ont été plusieurs fois employés par moi avec succès. J'ai guéri plusieurs cas d bydropisie, d'apoplexie et d'épilepsie, et d'autres maladies graves, lorsqu'on ne m'appelait pas trop tard et qu'on suivait mes instructions. J'ai conservé la vie à plusieurs vieillards asthmatiques qui semblaient déjà près d'expirer. Dans la connaissance des animaux, des herbes et des remèdes simples, si nécessaire pour la préparation des remèdes, les premiers médecins de notre temps m'accordent la suprématie sur tous les médecins anciens ou vivants. Je ne trouverais pas facilement mon maître dans la connaissance de la langue grecque, indispensable pour l'intelligence des écrits des anciens médecins (il y en a beauconp, et moi-même je possède
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quelques manuscrits encore entièrement inédits), car je lis et j'écris le grec aussi couramment que ma langue maternelle. C'est à regret que je dis tout cela moi-même, et je ne voudrais le faire que vis-à-vis de toi ou de quelques autres qui ne sauraient me soupçonner de manquer de modestie.
« Pardonne-moi la franchise de ces épanchemcnts, et que je puisse compter sur ta sollicitude, ainsi que je fais avec une entière confiance. Si tes recommandations me sont utiles, si j'obtiens plus de loisir, moins pour mon propre profit que pour celui du public, je t'en serai éternellement reconnaissant à toi et aux tiens. Si ma situation ne change pas, je passerai mes jours, comme par avant, dans un labeur excessif et dans le chagrin, et m'étiolerai complètement, ou je ne sais quel parti je prendrai .
« Adieu.
« Ton Conrad Gesnee. »
A peine Gesner eut-il écrit cet exposé, touchant et véridique, de sa triste situation, qu'il résolut d'aller voir lui-même son ami Bullinger. Après une entrevue intime avec Bullinger, dans laquelle il lui ouvrit tout à fait sou cœur, en lui faisant connaître ses justes désirs et ses espérances', il revint chez lui un peu plus calme, et ajouta à la lettre qu'on vient de lire le postcriptum suivant :
« J'avais écrit ces lignes avant de t'avoir communiqué oralement ma situation et ce que je désire obtenir. Je t'envoie néanmoins cette lettre parce que tu m'as promis d'épouser mon affaire, d'un côté pour compléter ce que tu sais, et d'un autre côté pour te mieux rappeler tout ce qui a été dit. Je crains que la pétition des jeunes médecins ne nuise beaucoup à la mienne, et que les protecteurs de ces braves et habiles jeunes gens que j'aime beaucoup moi-même ne cherchent publiquement ou en cachette à m'empecher de réussir, croyant que ce qui me serait accordé serait perdu pour les autres. Si tu t'aperçois que telles fussent leurs idées, je te prierais de leur représenter que si j'obtiens des appointements plus élevés, cela profitera môme à ces médecins plus jeunes, nonseulement lorsqu'ils reviendront de leur voyage à l'étranger, mais encore, surtout, quand j'aurai quitté cette vie d'ici-bas pour une vie meilleure et éternelle, ce qui, sans doute, arrivera bientôt. Ainsi, ce que tu auras fait pour moi aura été fait pour eux aussi. Je n'attends pas de réponse, puisque tu me l'as déjà donnée oralement. Si tu le trouves bon, tu présenteras au bourgmestre et aux principaux membres du conseil municipal l'essence de mon mémoire latin; mais si tu croyais qu'il valût mieux écrire en allemand une supplique pareille, je t'en enverrai une pour la leur lire. Tout ce que tu feras pour moi dans cette affaire, j'en garderai un souvenir reconnaissant.
« Ton Conrad Gesneu. »
Bullinger s'occupa avec zèle de la demande de Gesner, et ses efforts ne restèrent pas inutiles. Les mérites et la gloire de son
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ami parlaient assez haut en sa faveur. On ne put se refuser ù reconnaître la justesse de ses réclamations, et en 1558, il obtint le gracie et le traitement de chanoine, faveur qui, depuis cette époque, est restée le partage de celui des médecins de Zurich qui est chargé de la chaire de physique.
Gesner, que tant de tracas domestiques avaient accablé jusque-là, se trouva alors dans une situation tolérable; et il put s'adonner à l'espoir de consacrer désormais ses loisirs à la science qui avait eu les préférences de sa jeunesse, c'est-à-dire à la botanique.
Les connaissances des anciens en botanique étaient extrêmement superficielles et peu étendues. Dioscoride, comme nous l'avons dit dans le premier volume de ce recueil, n'a parlé que de six cents plantes, et il les décrit avec si peu de clarté qu'il est quelquefois impossible de savoir de quel végétal il parle. On s'était contenté, au moyen âge, de traduire les écrits des anciens, et de chercher à reconnaître les plantes d'après leurs descriptions. Ce travail stérile de vérification ne pouvait faire avancer la science d'un pas. Gesner, après avoir résumé les travaux des anciens, dans les deux ouvrages de compilation dont nous avons parlé, fut le premier à entrer dans la voie de l'observation directe en botanique.
Nous avons déjà dit comment il avait été initié dans sa jeunesse, par son oncle Jean Frick, à la connaissance des plantes. Il resta fidèle, pendant toute sa vie, à ce goût, éveillé dès l'enfance; et ses dernières années furent consacrées à préparer un grand ouvrage de botanique. Il ne put malheureusement l'achever. Son Histoire des Plantes ne fut publiée, incomplète qu'elle était, que deux siècles après sa mort.
Ses nombreux voyages et ses excursions dans les Alpes lui avaient permis de recueillir une foule de plantes et de commencer un herbier disposé d'après un plan méthodique. En même temps, il cultivait dans son petit jardin de Zurich un grand nombre de végétaux. On y voyait des fleurs rares des Alpes, aussi bien que des plantes exotiques. Gesner était ravi d'y conduire ses amis et de leur expliquer ses trésors. Plus tard, quand sa situation se fut améliorée, il s'arrangea un second jardin. Dans l'un et dans l'autre, il semait et cultivait
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ce que ses correspondants lui envoyaient de plus rare , de l'Allemagne, de l'Italie, de la France, etc. Il n'y avait à Zurich que deux autres jardins particuliers, et ils étaient peu éloignés du sien. L'un appartenait au chirurgien Pierre Hafner, l'autre au pharmacien Jean-Jacques Clauser. Les trois amis étaient, en quelque sorte , copropriétaires de leurs jardins ; chacun communiquait avec empressement ce qu'il possédait.
Gesner eut l'idée de fonder à Zurich un jardin public de botanique. Ce projet ne fut mis à exécution que plus tard; mais on conserve encore le mémoire dans lequel il demande aux autorités de Zurich « de concéder aux trois médecins de la ville un terrain où ils puissent planter des arbres et d'autres végétaux étrangers, qui non -seulement finiraient par former des ombrages où l'on pourrait se promener, mais encore fourniraient aux pharmaciens des plantes médicamenteuses. » Il explique longuement quelle devait être l'exposition de ce jardin, et il cite comme exemples à imiter les jardins publics qui existaient alors à Pise et à Padoue.
, Comme il ne pouvait se procurer toutes les plantes étrangères, il cherchait au moins à en avoir des dessins fidèles. Excellent dessinateur lui-même, il s'efforçait de saisir le caractère particulier de chaque plante dans ses fleurs, dans les étamines et les pistils, ainsi que dans les graines. En 1553, il avait déjà réuni plus de cent dessins de plantes rares, et chaque année augmentait sa collection, grâce aux figures peintes ou aux plantes desséchées que lui expédiaient ses correspondants. Ses immenses lectures l'avaient familiarisé avec tout ce qui avait été écrit dans tous les temps sur la botanique, et sa bibliothèque était garnie de tous les ouvrages dont il avait besoin pour ce genre d'études.
Ainsi préparé, il débuta, comme écrivain botaniste, par une préface qu'il plaça en tète de la traduction latine, faite par Kyler, du Livre des herbes, d'Hieronymus Bock, dit frajus, laquelle parut en 1552, sous ce titre : Hieronymi Tratji de stirpibus, maxime earum qum in Germania oiascuntur, commentariorum lïbri très. Dans cette préface, Gesner fait l'histoire critique des auteurs qui ont écrit sur la science des végétaux. L'ouvrage de Bock contient plusieurs gravures nouvelles qui avaient été communiquées par Gesner à l'éditeur Richelius. t. m. 17
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Il se trouva qu'à la même époque où Gesner préparait sa grande Histoire des plantes, un professeur de Tubingue, Léonard Fuchs, avait formé, de son côté, le projet de publier un ouvrage sur le môme sujet, avec des gravures sur bois. Cet ouvrage devait paraître à Baie. Le professeur Fuchs fut très-mécontent d'apprendre que Gesner allait sur ses brisées. Il essaya même de l'en détourner. Gesner, qui ne comprenait pas la jalousie de métier et qui estimait beaucoup Léonard Fuchs, lui répondit par une lettre très-digne et très-noble, dans laquelle il faisait comprendre que chacun aie droit d'apporter sa pierre à l'édifice de la science, et proposait à Fuchs plusieurs arrangements qui avaient pour but de mettre en commun une partie de leurs travaux :
<c Tu désires, dit-il à Fuclis, que d'autres t'envoient leurs observations : je serais content de voir que beaucoup d'amateurs le( fissent, aûn d'aider à l'achèvement de ta grande et belle entreprise. Moi-même je le ferais volontiers, si je n'avais pas déjà collectionné depuis trop longtemps, ou si mes notes étaient mises au net de manière à pouvoir t'être utile ; car j'ai la plus grande confiance dans ton savoir et dans ton jugement. Mais cette énorme quantité d'observations se trouve plutôt déposée à l'état de notes que rédigée, sur d'innombrables petits" carrés de papier, et tout cela est écrit de manière à ne pouvoir servir à personne excepté à moimême. De plus, je n'ai pas le temps, en ce moment, de les mettie au net, et j'ai encore plus de matériaux dans ma tète que dans mes papiers ; car, depuis ma première jeunesse, j'ai trouvé ma plus grande satisfaction dans l'étude de la botanique, et m'occuper de cette science restera jusqu'à la fin de mes jours ma passion favorite. Ainsi, ne me prive pas de ma liberté et de la joie de ma vie... »
Gesner propose de lire les épreuves de l'ouvrage de Fuchs, et de lui communiquer ses remarques, ou de faire des additions à son ouvrage lorsqu'il aurait paru. Il désire, de son côté, de pouvoir réunir plus tard les gravures de Fuchs aux siennes, afin de composer un abrégé accompagné de dessins, comme il en avait fait de son Histoire des animaux. Fuchs. défiant et jaloux, n'accepta aucune de ces propositions, faites pourtant avec toute la sincérité qui caractérisait Gesner, et leur amitié s'en ressentit.
Gesner a donné des écbantillons de ses figures de plantes dans un petit écrit sur les herbes qui brillent la mrit : De raris et admirandis Jierbis noctu luceniibus, quce lunarim (1555).
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Les anciens parlent de ces herbes noctiluques. Josèphe en décrit une, qu'il nomme laaras, en accompagnant sa description de commentaires merveilleux. « Sa couleur est comme celle de la flamine; sur le soir, elle est lumineuse et semble jeter des étincelles de feu. Elle n'est pas facile à prendre ; elle recule et s'enfuit quand on en approche; si l'on parvient à la toucher, sans en avoir une semblable à la main, on ressent un coup qui est mortel. » Pline fait mention d'une autre plante lumineuse, qu'il appelle nyctegretun : elle est couleur de feu, de petite taille, et armée de feuilles piquantes. À ces deux plantes, Gesner ajoute Y aglaspJiatis marina et Yaglasphatis terres tris, qui, toutes les deux, brillent la nuit, ainsi que le tïialassigle, ou la potamaneïs qui luit dans les eaux. « Une autre sorte d'herbe lunaire, à feuille ronde, qu'on appelle aussi Yétoile de terre, dit Gesner, se remplit tellement des rayons de la lune qu'elle s'ouvre la nuit pour luire comme une étoile. » Gesner, qui n'avait pas vu ces merveilles par lui-même, ne sait trop ce qu'on doit penser de ces récits.
Gesner eut, à cette époque, une discussion assez désagréable avec André Mathiole, savant médecin et botaniste, sur la question de savoir quel est le véritable aconit de Dioscoride. Il fut soutenu dans ce débat, par Melchior Guilandus, savant prussien, et il dut constamment modérer l'emportement de son défenseur, qui égalait celui de leur commun adversaire.
La piété avec laquelle Gesner respectait les travaux inédits des savants morts avant de rien publier se manifeste dans sa conduite envers Valerius Cordus, dont on lui confia les Reclierc/ies sur les plantes. L'auteur de cet ouvrage était mort à Rome. Gesner' fit imprimer, en 1561, ses Œuvres complètes, en y ajoutant un grand nombre de belles gravures, ainsi qu'un appendice dans lequel il décrit plusieurs plantes rares, et entre autres la tulipe, très-peu connue encore.
Il avait mis au jour en même temps un manuel d'horticulture (De liorlis Germaniœ, 1561), dans lequel on trouve une liste alphabétique des plantes qui se cultivent dans les jardins et des instructions sur la manière de les faire prospérer.
Ces diverses publications n'étaient que les bribes du grand ouvrage de botanique qu'il avait sur le chantier. Il excitait continuellement ses amis à lui envoyer des notes de botanique,
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ou des exemplaires desséchés de plantes curieuses. En 1559, il fit voyager à ses frais un jeune homme versé dans la botanique, qui lui rapporta des Alpes et du Piémont, une foule de végétaux, entre autres le véritable hellébore noir.
Benoît Aretius, professeur de théologie à Berne, propriétaire d'un beau jardin, où il cultivait des herbes alpestres, Félix Plater, Théodore Zwinger, le botaniste français Jean Bauhin et beaucoup d'autres, lui communiquaient régulièrement leurs trouvailles. Ses collections s'enflaient à vue d'œil, et il commençait à émbrasser d'un regard assuré le règne végétal tout entier, comme un voyageur placé sur le sommet d'une montagne embrasse le paysage qui s'étend à ses pieds, quand il ressentit les premiers frissons de la mort. « Si tu voyais ma figure, écrit-il à son ami Kenntmann en 1563, tu y verrais l'image de la tombe. » Une toux persistante et des maux de tête, auxquels se joignit une tumeur, l'avertirent que sa fin s'approchait.
Gesner s'était accoutumé à faire, au moins tous les deux ans, une petite excursion dans Les montagnes, autant pour des raisons de santé que pour herboriser. Il a laissé d'intéressantes descriptions de ses voyages, surtout de celui qu'il fit au mont Pilate, en 1555, avec trois de ses jeunes amis. On y trouve de curieux détails sur le lac de Pilate, dans lequel, dit-on, Pilate a été enseveli, opinion que Gesner prend la peine de réfuter.
En 1559, Gesner se rendit à Augsbourg, où l'appelait une invitation de l'empereur Ferdinand Ier, qui était venu présider la diète. Gesner lui avait dédié son livre des Poissons, et l'empereur manifestait la plus grande estime pour le savant médecin de Zurich.
En 1560, il alla demander aux eaux de Bade le soulagement d'une cruelle douleur sciatique. Il se rendit, l'année suivante, aux eaux de Worms pour continuer sa cure. La guérison se fit attendre, ou du moins fut très-incomplète ; mais il mit à profit ces divers voyages pour étudier une foule d'eaux minérales. Les eaux thermales avaient déjà fait le sujet d'un livre qu'il avait publié en 1553.
Il revint ensuite à Zurich, pour ne plus le quitter. Avec l'argent que lui avaient rapporté ses dernières publications, il se
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fit arranger, dans sa maison, un vaste et magnifique cabinet d'histoire naturelle. Les quinze fenêtres à vitraux coloriés qui l'éclairaient représentaient les diverses espèces de poissons. La bibliothèque était disposée autour de cette vaste pièce, et les deux artistes étaient placés près des croisées, pour se livrer à leur travail.
C'est dans cet asile de la science et de l'étude que Conrad Gesner recevait les nombreux étrangers qui venaient lui rendre visite à Zurich; ensuite, il les promenait dans son jardin, et leur montrait les plantes rares qu'il y cultivait.
Ce jardin n'était pas seulement pour lui un objet d'études où il puisait les éléments de ses recherches de botanique ; il faisait servir les plantes à des préparations médicinales.
Gesner aimait à expérimenter sur lui-même les vertus thérapeutiques des plantes. Il fit, de cette manière, des essais avec le folygala, Yangèlique, le cloronic, la gratiole et V/iellébore noir. Il est intéressant de voir comment il parle, dans une de ses lettres adressée à son ami Occo, célèbre médecin d'Augsbourg, des expériences qu'il faisait sur lui-même avec les plantes médicinales.
« Toi, dit-il clans cette lettre, et notre ami commun Gasscr ne m'approuvez point d'essayer sur moi-même quelques médicaments énergiques, tels que l'hellébore. Mais je puis te donner plusieurs raisons graves qui me déterminent à agir ainsi. D'abord ma complexion pituiteuse exige de temps en temps quelques remèdes, et les remèdes ordinaires ne me font pas beaucoup d'effet; ensuite je suis possédé du désir de connaître les vertus des médicaments simples (c'est-à-dire des herbes), aGn de pouvoir mieux conseiller mes malades et moi-même. Alors je ne pourrai pas seulement répéter dans mes écrits ce que d'autres ont déjà dit, mais encore citer mes propres observations, et ces observations se font toujours beaucoup mieux et plus sûrement sur notre propre corps que sur autrui. Toutefois, je n'agis pas avec imprudence; je ne fais d'essais qu'avec des remèdes que je sais être énergiques, mais non dangereux ; ensuite, je ne prends d'abord de plantes telles que l'hellébore ou la gratiole, etc., et qu'un petit nombre de grains ou de gouttes, si on leur a donné la forme liquide, et j'augmente peu à peu la dose jusqu'à ce que je sente l'effet que je me proposais de produire. Je n'ai fait que peu d'expériences avec des plantes que personne avant moi n'avait, à ma connaissance, osé employer; et alors je me flais au jugement de mes sens, que j'ai si bien perfectionnés par un long exercice que je puis presque toujours, par son odeur seule, reconnaître la vertu purgative d'une herbe. »
Gesner avait été quelquefois imprudent dans les essais, faits
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sur lui-môme, des plantes qu'il ne connaissait pas. Il voulut essayer de la même façon un remède contre la faiblesse d'estomac indiqué dans un livre allemand comme un fortifiant extraordinaire, et qui consistait en une infusion d'hellébore dans l'eau chaude additionnée de vin. Il en avait pris un petit verre, deux heures avant le souper. Pendant qu'il était à table, il sentit une grande chaleur à la langue et au gosier, à la face et dans toute la tête.
« Je continuai de manger et je buvais sans inquiétude, dit-il, car la nature de l'hellébore m'était déjà connue par d'autres expériences. Mais bientôt il s'y joignit des hoquets et une enflure du pharinx, avec une gêne de la respiration comme si je devais étouffer. Je me levai alors et me promenai dans la chambre. Les hoquets duraient déjà depuis une demi-heure; je cherchai à provoquer des vomissements avec le doigt et avec une barbe de plume, après quoi je me remis. »
On trouve dans une autre de ses lettres, de curieuses remarques sur le tabac, plante qui venait alors d'être introduite en Europe, et dont les vertus actives étaient encore inconnues de tous.
« C'est probablement de France que tu as reçu cette feuille que Funke m'envoie comme venant de toi? écrit Gesner. Comme tu n'avais ajouté ni le nom ni la description de ses propriétés, je me suis décidé à essayer cette plante, mais seulement en mâchant un fragment de la feuille, sans l'avaler. Une petite portion de la feuille me fit déjà une telle impression que j'en devins comme ivre et que je chancelais comme un bâtiment qui descend rapidement un fleuve. Dans une deuxième et une troisième expérience, j'éprouvai les mêmes effets. Or, je me souvins d'avoir lu dans une relation de voyage qu'une herbe américaine, appelée Phou par les indigènes, produisait des effets semblables, mais qu'on l'employait constamment à des fumigations. Je pris donc un morceau de la feuille, et l'ayant pulvérisé, je le jetai sur la braise; puis, j'aspirai la fumée par la bouche et le nez, au moyen d'un entonnoir. Je n'en éprouvai rien de désagréable, sauf une certaine acreté. Le lendemain, je me mis à aspirer une plus grande quantité, et j'éprouvai un peu de vertige, mais beaucoup moins qu'après avoir mâché la feuille. Elle a une vertu merveilleuse pour produire une sorte d'ivresse stupéfiante ; c'est pour cette raison que ces peuplades aspirent cette fumée avant d'aller au combat ou de se risquer dans un grand danger. C'est très-certainement la même plante que les Français appellent Nicotiana, du nom de l'ambassadeur Nicot, qui l'a introduite en France. Si tu en as encore quelques feuilles, je te prie de m'en envoyer encore, afin que je puisse compléter mes expériences. »
Gesner, on le voit, prenait goût au tabac; il s'y serait promptement habitué, en vrai professeur allemand.
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En thérapeutique, il était ennemi des médicaments chimiques, que Paracelse avait mis à la mode, et il défendait avec vigueur, sur ce point, les vieux errements de la médecine d'Hippocrate et de Galien.
Parmi ses nombreux écrits consacrés à la matière médicale, on peut distinguer un recueil qu'il publia en 1552, sous un pseudonyme : Thésaurus Iïieromjmi Philiatri de Remediis secret is (Manuel des remèdes secrets par Jérôme Filiatre). Ce recueil eut un grand succès, à cause des nombreuses préparations pharmaceutiques qui y sont indiquées. Par les conseils de ses savants amis, il signa de son nom une seconde édition de cet opuscule, revue et augmentée.
Le plus considérable de ses travaux dans la même direction est son Introduction aux œuvres de Galien, dans laquelle il donne une biographie du grand médecin de Pergame, avec une revue critique de toutes les éditions de ses ouvrages, et de tous les commentaires auxquels il a donné lieu.
Gesner s'est aussi occupé de minéralogie. Son petit Traité sur les figures des fossiles, des pierres et des gemmes (Zurich, 15G5) attira l'attention sur les pétrifications et sur les cristaux. Gesner s'occupe, dans cet opuscule, de la forme extérieure des minéraux, que les auteurs précédents avaient presque toujours négligée. C'est le sujet principal de son livre, comme le prouvent les titres des quinze chapitres : Chapitre Ier, Despierres plus remarquables par les lignes et les poin ts qui forment leur surface que par le corps même; chapitre IL Des pierres qui ont rapport aux corps célestes et aux éléments ; chapitre III. Des pierres qui se rapportent aux météores; chapitre IV. Des pierres qui ressemblent aux choses terrestres inanimées; chapitre VIL Des pierres qui ressemblent aux herbes; chapitre VIII. Des pierres qui imitent les fruits; chapitre IX. Des pierres qui imitent les arbres; chapitre X. Du corail, etc., etc. Gesner examine, dans cet ouvrage, la figure géométrique que prennent les substances minérales quand elles sont abandonnées à elles-mêmes et qu'elles cristallisent dans leurs solutions. Il considère les stalactites et autres formations accidentelles.
Gesner, on le voit, embrassa dans ses immenses travaux les trois règnes de la nature.
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Observateur par excellence, il ne laissait passer, sans l'étudier aucun phénomène qui intéressât les sciences naturelles. C'est ainsi qu'il publia un travail sur un météore igné que l'on avait observé en 1551 : Hisloria et interprelatio prodigii quo cœlum ardere visum est per plurimas Germaniœ regiones, ineunte anno 1551.
Pour compléter le résumé des travaux de Gesner, nous avons 4 parler de ses ouvrages de philologie. Il possédait à fond non-seulement les trois langues savantes, le latin, le grec et l'hébreu, mais encore l'allemand, le français, l'italien et le hollandais. Il s'était aussi occupé d'anglais et d'arabe. L'ouvrage de linguistique le plus remarquable qui ait été publié à cette époque est, sans contredit, son Mithridate, qui parut en 1555, sous ce titre : MitJiridates, site de dij'erentiis linguarum, tum veteriom, tum earum quœ Ibodie apud diversas nationes in toto orbe terraruminususunt, observationes. Cet ouvrage donne une courte notice de presque toutes les langues anciennes et modernes, alors connues, et au nombre de cent trente, rangées par ordre alphabétique. Il contient plusieurs idées ingénieuses sur les rapports des langues entre elles, et sur la grammaire générale, idées qui ont été plus amplement développées par les modernes. Le Mithridate d'Adelung ne lui est supérieur qu'en raison de la somme immense de connaissances dont la glossologie s'est enrichie dans l'espace de deux siècles.
On trouve, dans le livre de Gesner, un tableau de l'oraison dominicale en vingt-deux langues, et une traduction de cette oraison en hexamètres non rimés, qui est le premier essai qu'on ait fait de ce genre en allemand. Gesner a eu aussi le mérite d'encourager le savant Josué Mahler à publier son excellent dictionnaire allemand qui, de nos jours encore, peut servir à faire connaître les dialectes suisses. Les explications y sont données en latin. Gesner l'accompagna d'une préface, dans laquelle il s'étend longuement sur la richesse de sa langue maternelle. Il forme, en môme temps, le vœu qu'un homme capable veuille entreprendre la publication d'une Bibliothèque universelle des livres allemands, comme lui-même en a publié une pour les trois langues savantes, et il promet de donner à l'auteur d'un, tel ouvrage sa riche collection de littérature allemande.
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Gesner possédait, entre autres curiosités, une liste de quelques milliers de noms propres authentiquement allemands, qui avaient été recueillis dans les archives et les chroniques par un de ses amis; il avait enrichi ce manuscrit d'une foule de notes sur l'origine et la signification de ces noms. Il étudiait aussi beaucoup l'ancienne langue gothique, et il chercha, mais en vain, un éditeur pour la traduction des évangiles dus au moine Ottfried. Vous saurions davantage relativement à ces recherches, si une partie des lettres de Gesner à son ami Achille Gasser n'eussent pas été perdues par accident.
Gesner était d'une piété exemplaire, également éloignée du scepticisme et de l'intolérance. Il demeura toujours fidèle au culte protestant. Sa connaissance profonde du grec et de l'hébreu, lui permettait de lire dans l'original les saintes Ecritures. On trouve beaucoup de témoignages de ses sentiments profondément religieux dans les préfaces de Y Histoire des animaux, où sa belle âme se manifeste dans toute sa simplicité et sa candeur. Dans l'épître dédicatoire placée en tète du Livre des Quadrupèdes, Gesner expose sa manière de comprendre, la grandeur et la dignité de la science. Cette épître se termine par l'extrait du Livre de Job où il est parlé des vues de la Providence au sujet des animaux. La préface du Livre des Oiseaux est suivie d'une citation, empruntée à Théodore de Gaza, et chacune des autres se termine également par des fragments tirés, soit de la Bible, soit des philosophes de l'antiquité. Gesner déclare que son but, en se livrant à l'étude des sciences naturelles, a été d'y trouver comme une échelle morale pour s'élever à la contemplation du grand architecte de l'univers, souverain maître, père de toutes choses, de la nature et de nous-mêmes. Il regrette que Pline ait personnifié la nature au lieu de rapporter à Dieu tous les phénomènes du monde. L'histoire de chaque objet, dit- il, devrait être comme un hymne à la sagesse et à la bonté divine, car l'esprit doit toujours remonter de l'œuvre à son sublime auteur.
Gesner ne se bornait pas, d'ailleurs, à faire preuve de sentiments pieux. Il s'est occupé spécialement des doctrines chrétiennes et de l'étude de la théologie. Sa Bibliothèque universelle montre qu'il avait parcouru tous les ouvrages qui traitaient de la dogmatique ou de la morale. On y trouve un tableau ency-
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clopédique des différentes branches des sciences théologiques, que l'on peut regarder, dit Hanhart, l'auteur de sa biographie et lui-même pasteur de l'église de Winterthiïr, comme un chefd'œuvre. Sa correspondance avec Bullinger, Beza, Pierre Martyr, Bucer, Jean Hooper et d'autres, nous prouve qu'il prenait un intérêt sérieux aux affaires de l'Église et au développement du protestantisme. Les évêques protestants anglais, chassés par la reine Marie, trouvèrent à Zurich un accueil des plus bienveillants, et Gesner leur fut utile autant que cela dépendait de lui.
Un des plus beaux documents de la sincérité de ses opinions religieuses, est sa lettre à Jacques Daléchamp, de Lyon, qui était retourné à l'Église romaine après avoir embrassé la doctrine protestante. Nous regrettons que la longueur de cette lettre nous empêche de la rapporter. Ajoutons que Gesner fréquentait l'église avec une grande régularité : il ne manquait jamais au prêche de son ami Bullinger, le dimanche et deux autres jours de la semaine.
Le mérite de Gesner l'avait fait distinguer de l'empereur d'Allemagne, Ferdinand Ier. Déjà, comme nous l'avons vu, l'empereur l'avait fait venir à Augsbourg, en 1559, et il lui avait accordé un privilège impérial pour empêcher la contrefaçon de ses ouvrages, car à cette époque, si peu de temps après la découverte de l'imprimerie, les contrefacteurs commençaient à faire parler d'eux. En 1564, Ferdinand lui accorda un diplôme impérial et des armoiries emblématiques de ses travaux. Dans ces armoiries, que Gesner composa lui-même, on voyait un aigle, un lion, un dauphin couronné et un basilic tenant une émeraude dans la gueule, puis un cygne étoile. Gesner fut heureux de cette distinction, non pour lui-même, mais pour les enfants de son oncle André, qui vivait encore, âgé alors de quatre-vingts ans, et dont la descendance composait une famille de cent trente personnes.
L'empereur fit, en même temps, frapper une médaille en l'honneur du célèbre naturaliste de Zurich. Le diplôme, auquel s'attachaient certains privilèges, était considéré comme une ■très-grande faveur. Gesner, dans son testament, le transmit à l'aîné de la famille, avec un legs de cent florins, dont les intérêts
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devaient servir à habiller, tous les ans, deux enfants pauvres de leur famille.
Il instituait, par le même testament, un repas annuel, qui devait réiinir tous les Gesner chez leur aîné. Pendant ce repas, tous les convives devaient boire dans une coupe dorée que Gesner tenait de sa mère, et ceux qui avaient eu des discussions entre eux devaient se réconcilier en buvant à cette coupe de famille.
Tous ces traits peignent bien l'âme naïve et tendre de ce grand naturaliste, qui fut en même temps un grand homme de bien.
En 1564, la peste avait éclaté à Bâle et s'était propagée à Zurich. Elle y reparut l'année suivante et y fit de nombreuses victimes. La vieille mère de Gesner, âgée de quatre-vingts ans, était morte en 1564. A cette seconde apparition, la maladie enleva beaucoup de ses amis, et il eut bientôt le pressentiment du sort qui l'attendait. Il ne cessa pourtant pas un seul moment de prodiguer ses soins aux malades; il composa, avec les médecins Keller et Wolf, des instructions sur la meilleure manière de traiter la peste.
Le dimanche 9 décembre 1565, il revint de l'église avec un malaise général. Il n'y fit pas grande attention; mais le lundi, un abcès se déclara sur la poitrine et un autre sous l'aisselle. C'étaient les symptômes de la peste. Gesner comprit qu'il était condamné, car tous ceux qui avaient été atteints sous ses yeux avaient succombé. Cependant il ne voulut pas se mettre au lit, et continua de travailler. Il écrivit son testament, mit ordre à ses affaires, remit tous ses manuscrits et ses collections de botanique à son ami Gaspard Wolf, qui promit de terminer et de publier X Histoire des plantes, et ne pensa plus qu'à son salut éternel.
Bullinger et le professeur de théologie Simler l'assistèrent pendant ses derniers jours. Il mourut dans la nuit du 13 au 14 décembre 1565, âgé de quarante-neuf ans et neuf mois. Son convoi funèbre fut accompagné par une foule immense.
Quelques mois après, Gaspard Wolf, dans une Lettre à Jean Crato, qui n'était qu'une annonce de la publication prochaine des Œuvres botaniques de Gesner, fit connaître les matériaux que lui avait confiés son illustre ami, promettant de faire son
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possible pour les publier. Gesner avait laissé plus de quinze cents figures de plantes peintes, dessinées ou gravées sur bois, ou dessinées à la plume, et il avait apporté beaucoup de soins à représenter les organes de la fructification, au point de vue scientifique, dont l'importance ne lui avait point échappé. Dans sa Lettre à Jean Crato, Wolf donnait quelques échantillons de ces figures. Le monde savant attendait dès lors, avec une impatience facile à comprendre, la publication annoncée. Mais Wolf, après avoir publié trois livres des Lettres de Gesner relatives a la médecine {Epistolœ médicinales, Zurich, 1577), sentit que le fardeau dont il s'était chargé était trop lourd pour ses épaules. En 1586, il vendit les manuscrits à Joaohim Camerarius, pour la somme de cent cinquante florins; il lui céda aussi, moyennant vingt-cinq florins, les exemplaires de Dioscoride, de Théophraste et de Pline, qui avaient appartenu à Gesner, et se trouvaient chargés d'annotations de sa main.
Camerarius orna de plus de cent figures de Gesner les deux ouvrages qu'il publia, en 1586 et en 1588, sous ce titre : De plantis epitome îttilissima, et Hortus medicus et pliilosop7dcus, mais sans citer le nom de Gesner. Ces figures, qui étaient excellentes pour l'époque, rehaussèrent tellement la valeur des livres de Camerarius, que pendant longtemps ils furent recherchés de tous ceux qui voulaient étudier la botanique. Camerarius légua ces trésors à son fils, lequel mourut sans héritier mâle. Les dessins de Gesner tombèrent alors successivement dans les mains de la famille Nutzli, du médecin George Wolckamer et de son fils, et enfin dans celles du conseiller Trew, de Nuremberg, qui compléta les collections et en confia la publication au professeur Casimir Christophe Schmiedel.
C'est ce dernier qui publia enfin, de 1753 à 1759, les deux magnifiques volumes in-folio intitulés : Opéra lotanica Gesneri, qui renferment toutes les figures laissées par Gesner, avec les notes et les descriptions qui s'y rapportent.
<c Gesner, dit Cuvier fut le plus grand zoologiste de son siècle. Il en a été aussi le plus grand botaniste. Il parcourut, pour recueillir des plantes, la Suisse, le Piémont, l'Alsace, la Lombardie et la France méridionale ; il parvint à en déterminer plus de huit cents espèces nouvelles. Dans plusieurs petits ouvrages, il s'attacha surtout à démontrer que les plantes ne doivent pas être distribuées d'après toutes leurs parties sans distinction, mais que c'est dans les organes de la fructification, c'est-à-
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dire dans la fleur et dans le fruit, qu'on doit chercher leurs caractères génériques, et par conséquent aussi leur caractère de supériorité ; car il est évident que plus une partie est importante, plus elle appartient à un degré supérieur de la méthode, à ses divisions les plus générales. Il fît voir encore que toutes les plantes qui ont des fleurs et des fruits semblables se ressemblent par leurs autres formes et souvent aussi par leurs propriétés, et que quand on rapproche ces plantes, on obtient aussi une classification naturelle. Ces principes ont été la première base de toute la botanique moderne. Si Gesner avait eu le temps de terminer ses travaux, il est probable qu'il serait devenu un auteur classique en botanique comme il l'a été en zoologie (1). »
M. de Blainville a porté le jugement suivant sur le naturaliste de Zurich :
« Le premier, dit-il, Gesner a donné une description complète des êtres... il a le premier raisonné et établi une description comparative suivant un ordre déterminé, où tout ce qui concerne un être serait relaté... C'est à lui que nous devons la distinction de l'ordre naturel et de l'ordre artificiel... Les tableaux synoptiques des genres, joints à ses nombreuses feuilles, marquent un premier pas vers la méthode naturelle... C'est encore à lui que nous devons le commencement de collections d'objets naturels et d'objets représentés en figure. En lui finit le monde ancien et commence l'âge moderne de la science (2). »
Nous ajouterons que c'est à Gesner que l'on doit l'usage d'appliquer aux végétaux les noms dé naturalistes célèbres. Cet honneur a été rendu deux fois à sa propre mémoire. Une espèce de tulipe (tulipa Gesnerianay porte son nom, et Plumier l'a également donné à un arbuste d'Amérique qui, plus tard, a formé un genre (Gesnerià) dans la famille des campanulacées.
(Y) Histoire des sciences naturelles, tome II, page 193.
(2) Histoire des sciences de l'organisation, par de Blainville et l'abbé Maupied. In-8°. Pau, 1841. Tome II, pages 177-179.
GUILLAUME RONDELET
Le mas de Rondelet se voit encore aux portes de Montpellier. Il est situé au bout des prés d'Arènes et de Maurin, dans la direction de la mer. Le voyageur qui suit la voie du chemin de fer de Montpellier à Cette rencontre, à trois kilomètres de la gare de Montpellier, cette petite villa, qui n'a jamais cessé, depuis trois siècles, de s'appeler le mas (campagne) de Rondelet, et qui est reconnaissable à sa tourelle ronde, surmontée d'un dôme, que couronne une girouette. Son architecture, qui ne présente pourtant rien de saillant, a tout le cachet du seizième siècle. Depuis 1637, elle appartient à la famille Plantade.
C'est dans cette modeste villa que le célèbre naturaliste, professeur et chancelier de l'Université de Montpellier, l'auteur de l'ouvrage de Piscihis (sur les Poissons), si admiré au seizième siècle, passa une grande partie de sa vie, occupé à des observations de zoologie et de botanique, qui le placèrent au rang des premiers naturalistes de la Renaissance,
Les trois siècles et demi qui se sont écoulés depuis le temps où Rondelet se livrait, dans cette retraite paisible, à l'étude de l'histoire naturelle y ont nécessairement apporté bien des changements. On n'y trouve plus aucun vestige de ces vastes viviers dans lesquels Rondelet élevait des poissons, et que Tournefort y voyait encore vers 1090. Ils étaient alimentés par l'eau de la fontaine d'Albe, située à 500 mètres de dis-
GUILLAUME RONDELET
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tance, et que le peuple de Montpellier désigne sous le nom de fon de Jonas. En 1840, on voyait encore quelques ruines de l'aqueduc qui conduisait au mas de Rondelet l'eau de la fon de Jonas. Ces derniers vestiges ont été ou détruits ou comblés à cette époque, mais on voit encore à gauche, quand on suit la route du mas de Rondelet, après avoir traversé le chemin de fer, quelques débris de tuyaux de poterie, qui conduisaient l'eau de la fontaine d'Àlbe aux viviers de Rondelet.
Non loin de là, vers l'est, et dans la direction de la plaine de Lattes, on aperçoit également l'ancien mas de Saporta, avec sa tourelle carrée et demi-féodale, forme propre aux manoirs de l'ancienne bourgeoisie. C'était la maison de campagne d'un autre naturaliste, Saporta, ami et collègue de Rondelet, qui lui succéda comme chancelier de l'Université de Montpellier. Cette maison de campagne, qui appartient aujourd'hui à M. Louis Viala, est connue vulgairement sous le nom de mas des Sept-Portes ou mas de Séportes, corruption regrettable du nom de Saporta.
Le naturaliste salue avec respect la modeste villa qui fut la demeure favorite et le siège des études zoologiques du savant que Rabelais, son condisciple et son ami, a immortalisé, sous le nom et la figure de Rondïbilis, mais qui n'avait pas besoin de cette consécration littéraire pour vivre dans les souvenirs de la postérité savante.
Guillaume Rondelet était né à Montpellier, le 27 septembre 1507, de Renaude de Moncel et de Jean Rondelet, bourgeois et marchand d'épices (aromatarius) de la bonne ville de Montpellier. Au moyen âge et pendant la Renaissance, la profession & aromatarius n'était pas celle du vulgaire épicier de nos jours. Elle compensait le mercantilisme par quelques connaissances scientifiques, et embrassait alors les trois professions, aujourd'hui distinctes, de pharmacien, de droguiste et d'épicier.
L'honnête marchand d'épices mourut de bonne heure, laissant cinq fils et deux filles. Albert, le fils aîné, succéda à son père dans son commerce, et devint le soutien et le tuteur de ses frères.
Il s'attacha en particulier au jeune Guillaume, e.t il subvint aux frais de son éducation universitaire, tant à Montpellier qu'à Paris.
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Le jeune Guillaume avait été destiné à l'état ecclésiastique ; on lui réservait une place de chanoine régulier dans l'église de Maguelonne. En effet, le prévôt du chapitre était un de ses oncles, qui lui promettait d'avance sa protection ; et son père, par son testament, lui avait légué une pension de cent écus, destinée à payer son entrée dans un couvent. Mais le jeune homme ne se sentait aucune vocation pour l'état monastique; il le prouva plus tard, en devenant huguenot. Il trompa les projets de sa famille en déclarant, de bonne heure, qu'il voulait s'adonner aux études scientifiques , et particulièrement à la médecine.
Les premières années de ses études classiques furent trèspénibles. Des pédagogues fatiguèrent longtemps, sans profit, son intelligence, qui ne se développait qu'avec lenteur. En 1525, on se décida à l'envoyer à l'Université de Paris, pour y faire son cours d'humanités : il avait alors dix-huit ans.
Le jeune étudiant passa quatre ans à Paris. Au bout de ce temps, il revint à Montpellier, et se fit inscrire, le 2 juin 1529, sur le registre consacré à recevoir les noms des étudiants de l'Université de médecine.
Guillaume Rondelet se fit remarquer, de bonne heure entre ses condisciples, par son aptitude et son zèle. Une année après son inscription, c'est-à-dire en 1530, les professeurs le nommèrent, pour un an, procureur des écoliers. Entre autres fonctions attachées à cette charge temporaire, le procureur des écoliers percevait, au profit de la Faculté, les frais d'études que versaient les étudiants.
C'est à ce titre, qu'au mois de septembre 1530, Rondelet reçut les frais d'inscription de François Rabelais, de Chinon, avec lequel il ne tarda pas à se lier d'une étroite amitié.
Celui que le vulgaire ne connaît aujourd'hui que sous le nom du « joyeux curé de Meudon », était un savant de premier ordre, qui s'était déjà distingué dans toutes les branches des connaissances humaines. Il avait quarante-deux ans lorsqu'il se rendit à Montpellier, pour obtenir le grade de docteur en médecine. Il y parut, non en disciple, mais en maître. Il ne s'assit point sur les bancs des écoliers, mais, pour ainsi dire, dans la chaire du professeur. Les trois ans de noviciat que l'on exigeait des aspirants au grade de bachelier en médecine,
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furent à peu près supprimés pour lui. Reçu bachelier le 1er novembre 1530, c'est-à-dire deux mois seulement après son inscription sur le registre des étudiants, il fut autorisé à remplacer les trois mois de leçons imposés aux aspirants à la licence, par l'explication d'Hippocrate et de Galien, faite non d'après les simples traductions latines qui étaient entre les mains des écoliers, mais sur le texte grec. Les rectifications, variantes et commentaires auxquels il se livra sur ces textes grecs frappèrent d'admiration l'Université et la ville,
Mais François Rabelais ne se laissait pas entièrement absorber par les travaux d'érudition qui lui avaient déjà fait une réputation européenne. Il y avait aussi pour lui l'heure des joyeux ébats, et sa verve inépuisable mettait souvent en fête toute la basoche médicale de Montpellier. Il était le boute-en-train de la bande insouciante des écoliers, et savait également dérider la gravité des maîtres. C'est à Montpellier qu'il composa la farce si connue de la Femme mute, ou « la morale comédie de celui/ qui axait une femme mute. » Rabelais lui-même joua le rôle principal dans ce joyeux patelinage, et son ami Guillaume Rondelet, l'étudiant, en remplit un autre dans la même sottie, de concert avec plusieurs écoliers dont l'auteur de Pantagruel nous a conservé les noms.
Mais c'étaient là les adieux à la vie d'étudiant ; Guillaume Rondelet va maintenant s'attacher au côté sérieux de sa carrière.
Dès qu'il eut le grade de bachelier en médecine, il voulut, sans autre retard, s'exércer à la pratique de l'art de guérir, et il alla s'établir comme médecin à Pertuis, petite ville écartée, assise au pied des Alpes de Provence.
Comme sa clientèle ne pouvait fournir que de faibles res-r sources au jeune bachelier, il s'en créa d'autres en donnant des leçons de grammaire à des e'nfants, c'est-à-dire en tenant une petite école. Son excellent frère, Gilbert, l'aidait de sa bourse, pour alléger ce temps d'épreuve, cette vie de privations et d'études. De même que Ramus, dans l'Université de Paris, avait été domestique d'un écolier, pour devenir écolier lui-même, Guillaume Rondelet, perdu dans un coin de la Provence, se fit pédagogue, pour acquérir les moyens de devenirun jour docteur en médecine.
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Cette double existence d'étudiant et de précepteur, Guillaume Rondelet fut contraint de la mener encore lorsqu'il alla continuer, à Paris, ses études médicales. Tout en suivant les cours de l'Université de médecine, il entra, en qualité de précepteur, dans la maison du vicomte de Turenne, dont la famille avait tous ses biens et ses liens dans le bas Languedoc.
Au seizième siècle, la vie était rude aux savants. Pour obtenir le grade de docteur en médecine, c'est-à-dire membre de la Faculté, il fallait bien du temps et des travaux. En quittant Paris, Rondelet alla s'établir dans une petite ville de l'Auvergne, à Maringues, pour s'y livrer à la pratique de son art, et se préparer ainsi aux difficiles épreuves du doctorat.
Ce bonnet de docteur, objet de tant de désirs, il l'obtint enfin à Montpellier, où il retourna en 1537. Il fut reçu par le professeur JeanFalcon, son maître.
Bientôt des jours meilleurs arrivèrent pour le nouveau docteur de la Faculté. Son frère Albert, qui avait toujours été le soutien de la famille, étant mort, Guillaume Rondelet épousa, au mois de janvier 1538, une jeune fille, belle, mais sans fortune, nommée Jeanne Sandre, qui vivait chez sa sœur aînée, Catherine Sandre, et qui fut dotée par elle. Les embarras de sa situation intérieure s'augmentèrent encore par ce mariage.
Catherine Sandre ne se borna pas à doter sa sœur ; avec l'assentiment de son mari, elle voulut garder chez elle, pendant quatre ans, le jeune couple. Elle fut pour Rondelet une véritable mère adoptive. Ne pouvant vivre à Montpellier qu'avec une extrême difficulté, Rondelet était au moment de partir pour Venise, afin d'y rejoindre son protecteur, l'évêque Peilicier, alors ambassadeur près de cette république. Sa belle-sœur le détourna de cette résolution par de nouveaux sacrifices qu'elle s'imposa pour lui. A la mort de son mari, elle lui fit cession de la moitié, et bientôt de la totalité de ses biens, à la seule condition de vivre avec eux. La dévouée Catherine fut toujours pour son beau-frère, un guide précieux dans les difficultés de la vie.
Guillaume Rondelet eut deux filles et trois fils, qu'il ne conserva pas. L'aîné des garçons étant mort en bas âge, Rondelet voulut en faire lui-même l'autopsie. On pourrait mal augurer du cœur d'un père qui ose entreprendre une telle action ; mais
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il paraît établi que Rondelet ne se proposait, en cette triste occasion, que de rechercher l'existence, sur son fils mort, d'une affection qu'il redoutait pour ses autres enfants. A cela on peut objecter qu'il aurait pu demander à un de ses confrères ce pénible service ; mais les médecins capables de pratiquer une autopsie étaient alors bien rares; Rondelet était peut •être le seul, à Montpellier, en état de l'entreprendre. Quoi qu'il en soit, mille traits bien connus attestent que la bonté de son cœur et sa sensibilité étaient sans égales,
L'évêque Guillaume Pellicier, que ses fonctions sacerdotales n'empêchaient pas d'être un savant illustre et un naturaliste consommé, fut le parrain de l'une des filles de Rondelet. Le cardinal de Tournon et l'évêque de Valence, Jean de Montluc, furent les parrains de deux fils jumeaux de Rondelet, nés en 1545. On voit, par ces hautes relations, que déjà la fortune souriait à notre docteur.
L'évêque Guillaume Pellicier eut le mérite d'attirer vers l'histoire naturelle les remarquables facultés de Rondelet.
C'était une noble et grande figure que celle de Guillaume Pellicier, prince de l'Eglise, grand seigneur, homme lettré, diplomate en renom, érudit achevé et naturaliste de premier ordre. C'est à lui que la France dut les manuscrits grecs, hébreux et syriaques qu'il rapporta de Venise en 1540, et qui constituèrent le fond primitif de la bibliothèque du Louvre, sous François 1er. La botanique, à laquelle il sut initier Rondelet, lui dut quelques découvertes, qu'il faisait, en se promenant, avec son savant ami, sur les plages de Maguelonne, son évêché, ou dans les prairies de son château de Montferrand, qui se dressait sur une colline volcanique, aux portes de Montpellier.
Dans un dîner chez le noble évêque, on avait servi du garum, sorte d'épice composée de poisson conservé, et dont l'usage remontait jusqu'aux anciens, car Pline en fait mention. Rondelet s'appliqua à rechercher quel était le poisson qui entrait dans la composition du garum, et il trouva que c'était lepiccarel. D'autres présument que le garum avait pour base la chair de maquereau, exprimée et réduite en liquide.
Le cardinal de Tournon, le second protecteur de Rondelet, et qui fut aussi le protecteur de Pierre Belon, facilita beaucoup
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les études de notre naturaliste, en lui procurant l'occasion de fréquents voyages. Rondelet fut attaché, comme médecin, à la maison de ce grand seigneur, qui était à la fois, comme l'évêque Pellicier, prince de l'Église et diplomate. C'est ainsi que Rondelet put -visiter toutes les villes de la Hollande et qu'il résida à plusieurs reprises à Rome, d'où il pouvait se rendre dans les diverses Universités de l'Italie.
Guillaume Rondelet fut nommé, en 1545, professeur à l'Université de médecine de Montpellier. Comme sa charge de médecin attaché à la maison du cardinal de Tournon, ne l'occupait que six mois, il pouvait alternativement remplir ses fonctions de professeur et poursuivre ses études de naturaliste. Il prépara ainsi, de longue main, le livre qui devait immortaliser son nom, X Histoire des poissons.
Il n'y avait alors dans les Universités aucune chaire, spéciale pour l'histoire naturelle, pas même pour l'anatomie. Toutes ces sciences rentraient dans l'enseignement général de la médecine, dont les cours se distribuaient entre les professeurs, dans deux assemblées trimestrielles, tenues à Pâques et à la Saint-Luc. Rondelet se voua plus particulièrement à l'enseignement de l'anatomie et de l'histoire naturelle, qui comprenait seulement alors la zoologie, quelques notions imparfaites de minéralogie, et la connaissance des plantes, la seule botanique de ce temps.
Dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui, près de l'église Saint-Mathieu, le jardin de l'école supérieure de pharmacie de Montpellier, Guillaume Rondelet fit construire, en 1556, de concert avec ses collègues, les professeurs de l'Université, Jean Schyron, Antoine Saporta et Jean Bocaud, un amphithéâtre pour les démonstrations anatomiques. C'était le premier qui eût encore existé â Montpellier, bien que les dissections publiques eussent été autorisées par le gouverneur du Languedoc, en 1376, et en 1496, par un décret du roi Charles VIII.
Rondelet se fit très-peu connaître comme minéralogiste, par la raison que cette science n'existait alors qu'à l'état rudimentaire. On lui attribue d'avoir, sinon découvert, au moins retrouvé les vertus curatives des eaux minérales de Balaruc, que Nicolas Dortoman, un de ses élèves, fit connaître plus tard, dans un traité spécial. Il se distingua dans la botanique, mais
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sans sortir de l'esprit de cette science à cette époque, qui se réduisait à la connaissance des simples, et à leur emploi dans l'art de guérir.
C'est en zoologie que Guillaume Rondelet devait marquer à jamais sa trace. Dans un ouvrage sur les Poissons (de Piscibus) , écrit en latin, et publié à Lyon, en 1554, il consigna ses observations personnelles et toutes les connaissances acquises jusqu'à lui, sur les poissons et sur un certain nombre d'animaux aquatiques, qui n'ont été que beaucoup plus tard séparés de la classe de poissons. Par un juste sentiment de reconnaissance, il dédia cet ouvrage à son noble protecteur, le cardinal de Tournon.
En 1556, deux ans après la publication de son grand ouvrage, Rondelet fut élevé au poste de chancelier de l'Université. Il vit s'accroître, avec cette charge, ses devoirs et ses fatigues. Trois ou quatre heures de leçons l'occupaient chaque jour; et une bonne partie de ses journées était employée à visiter les malades que lui attirait sa grande renommée de praticien. Il consacrait à la lecture une partie de ses nuits.
On comprend qu'une existence aussi active devait prompte ment épuiser les ressorts d'une constitution qui n'avait jamais été forte. Les malheurs publics et les troubles civils, frappant vivement son esprit, furent, pour lui, d'autres causes d'affaiblissement. Les questions religieuses l'occupèrent aussi. Il avait embrassé la religion réformée, et voulait s'imposer le rôle difficile de conciliateur entre des passions extrêmes.
Des deuils de famille vinrent ensuite l'affliger. Après avoir perdu ses trois filles, il vit mourir sa belle-sœur, Catherine, qui avait été pour lui une mère tendre et dévouée. En 1560, sa femme, Jeanne Sandre, mourut, et fut bientôt suivie dans la tombe par une de ses filles, Catherine, qui portait le nom de sa chère bienfaitrice, et que Rondelet aimait de la plus vive tendresse.
Au bout de quelque temps, il s'engagea dans un second mariage. Il épousa une jeune fille, Trvphène de la Croix, qui appartenait à une noble famille de Nimes. Il en eut un fils, que la mort vint encore lui ravir.
Tous ces chagrins avaient profondément ébranlé son âme, naturellement sensible et aimante. Il essayait en vain de cher-
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cher des distractions dans la science, dans l'agriculture, dans l'observation de la nature, au sein de sa délicieuse retraite des prés d'Arène. Frappé au cœur, il ne menait plus qu'une vie languissante et pleine de tristesse.
Un acte de dévouement devait terminer sa vie. Son ami, le jurisconsulte Coras, le pria d'aller visiter sa femme, malade à Réalmont, près d'Albi. Il se trouvait alors, pour des affaires de famille, à Toulouse, où sévissait une épidémie, et il était luimême atteint d'une dyssenterie grave, mais dont le repos aurait certainement triomphé. Il ne sut pas résister à l'appel de l'amitié, et se mit en route, à cheval, sous un brûlant soleil de juillet. Il arriva, aubout de deux jours, à Réalmont, brisé, frappé à mort. Une maladie, suite de la fatigue et de l'épuisement, l'emporta, après dix jours de souffrances, le 20 juillet 1566. Sa mort fut celle d'un chrétien qui voit arriver l'heure de sa fin avec des espérances éternelles.
La pratique de la médecine et la fréquentation des hommes de cour avaient enrichi Rondelet; mais à sa mort, il ne laissa presque aucune fortune, et l'on dut vendre sa maison de campagne. C'est qu'il avait la manie de bâtir, et qu'étant lui-même son architecte, il faisait abattre ses constructions quand il n'en était pas content, pour en édifier de nouvelles. C'est ce que son biographe latin, Laurent Joubert, exprime en disant : Mutabat quadrata o'otundis (il remplaçait les formes carrées par des formes rondes), c'est par une de ses inconstances d'architecte qu'il donna à son mas ces formes rondes qui sont aujourd'hui comme le caractère de cette maison de campagne, pour ainsi dire historique.
Rondelet a laissé quelques opuscules ou traités de médecine de peu d'importance (1) que nous négligerons pour ne parler que de son grand ouvrage sur les Poissons.
(1) Voici les titres de ses ouvrages de médecine : Methodus de materia medicinali et com-positione medicamcnlorum. Padoue, 1556; iii-S". — De ponderibus, seu justa quantitate et proportions medicamentorum liber. Padoue, 1556; 111-8°. — Methodus curundorum omnium morborum corporis humant, in très libros distincta. Taris, 157!: in-8°. Lyon. 1583; in-8". On trouve dans ce recueil : De diynoscendis morbis, de morbo rjallico, de internis et externis remediis, de pliarmacopolarum oflicina. — Tractatus de itrinis. Francfort, 1610; in-8°.
On a encore de Eondelet : Formula aliquot de internis remediis ovtissx, à la suite de l'Historia plantarum do Lobel (Anvers, 1576; in-fol.), un Traité sur la thériaque ,
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De Piscibus mari?iis libri XVIII, in quibus verte piscium effigies expresses sunt, tel est le titre de ce livre, qui fut imprimé à Lyon en 1555, et dont la traduction française fut publiée, trois ans après, dans la même ville.
Le livre de Piscibus est acompagné de figures sur bois. Les quatorze premiers livres, qui sont consacrés à des généralités, sont presque entièrement empruntés à Aristote et à Théophraste. Mais le reste est le fruit des observations personnelles de l'auteur. Toutefois, aucun ordre systématique ne préside à l'exposition de faits. L'auteur se borne à distinguer les poissons de mer et d'eau douce ; et comme il n'existait alors aucune classification, il embrasse dans ses études, les animaux les plus disparates. Tous les animaux qui vivent dans l'eau sont compris dans ses descriptions : la loutre et le castor, aussi bien que des coquillages et des insectes aquatiques.
A part ce défaut, qui n'est que le reflet de l'état de l'histoire naturelle au seizième siècle, le livre de Piscibus est une oeuvre précieuse, tant pour l'histoire de la science que pour la science elle-même. Cuvier a donné de cet ouvrage l'appréciation suivante :
« Les trois premiers auteurs d'ichthyologie, dit-il, après la renaissance des lettres, étaient contemporains et firent paraître leurs ouvrages à peu près en même temps : Belon en 1553 ; Salviani et Rondelet en 1554 ; mais Rondelet est de beaucoup supérieur aux deux autres par le nombre de poissons qu'il a connus, et par l'exactitude des figures qu'il en.a données. La première partie de l'ouvrage traite des animaux marins, et les quatre premiers livres ont pour objet les généralités; les suivants, jusqu'au quinzième, les poissons de mer, distribués seulement en gros, d'après leurs rapports extérieurs; le seizième, les cétacés, parmi lesquels Rondelet comprend les tortues et les pboques; le dix-septième, les mollusques; le dix-buitiôme, les crustacés. Une seconde partie comprend les coquilles, en deux parties, et les insectes zoopliytes en un. Viennent ensuite quatre livres sur les poissons des lacs, des étangs, des rivières et des marais. On trouve dans ce volume les figures de cent quatre-vingt-dix-sept poissons de mer, de cent quarante-sept d'eau douce, et d'un nombre assez considérable de coquillages, de mollusques et de vers, ainsi que de quelques reptiles et de quelques cétacés. L'artiste que Rondelet employait doit avoir été d'une habileté singulière et d'une fidélité très-rare pour le temps, car ses dessins, bien que gravés en bois et assez grossièrement, sont encore tous parfaitement reconnaisdans le Dispensaire de VaUrius Cordus. (Leyde, 1627 ; in-12. Ibid., 1652; in-12), et un autre des succédanées, a la suite du Thésaurus pharmaceuticus do Scliwculd'eld. Tous ce3 écrits de môdeoioo sont aujourd'hui oubliés.
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sables; quelques figures de cétacés seulement sont faites d'imagination. Les voyages de Rondelet l'avaient mis à même de recueillir des poissons de plusieurs mers, et le séjour qu'il lit à Rome, joint à sa longue habitation à Montpellier, lui donna surtout une connaissance si exacte des poissons de la Méditerranée qu'un assez grand nombre de ceux qu'il a publiés n'ont pu être décrits que d'après lui par les naturalistes qui lui ont succédé, et n'ont été revus que dans les derniers temps et par des hommes qui s'étaient spécialement voués à cette recherche, tels que MM. Risso et Savigny. Mais toutes les fois qu'on les a retrouvés, on s'est convaincu de l'exactitude de l'ouvrage de Rondelet. On peut donc assurer que, pour les poissons de la Méditerranée, c'est cet ouvrage qui a fourni presque tout ce qu'en ont dit Gesner, Aldrovande, Willaghby, Artedi et Linné; quant à Bloch, il parle très-peu des poissons de cette mer. De Lacépôde lui-même a été, pour plusieurs espèces, obligé de s'en rapporter à Rondelet. Le texte n'a pas le même mérite que les figures, à beaucoup près; au lieu de descriptions positives et de détails sur les habitudes et l'instinct des poissons, tracés d'après nature, l'auteur s'occupe de rechercher les noms qui leur ont été donnés par les anciens et les qualités qu'ils leur ont attribuées; et comme il est presque impossible aujourd'hui de fixer les espèces auxquelles appartiennent les noms conservés dans les écrits des anciens, tout cet échafaudage d'érudition est sans aucun fondement. Quelques détails d'anatomie, fondés sur les observations de l'auteur, étaient alors d'une plus grande utilité que ses recherches critiques, mais il les a peu multipliés (1). »
Le portrait de Rondelet, qui figure en tête de cette notice, sa été gravé d'après celui qui existe dans la collection de la Faculté de médecine de Montpellier. La physionomie du célèbre chancelier avait pour caractère une certaine gravité doctorale, relevée par une pointe de malice, ce qui répond bien à l'idée qu'on peut se faire aujourd'hui du docteur Rondïbilis, auquel Rabelais dit en son Pantagruel : « Monsieur notre maistre, vous soyez le très-bien venu, j'ai prins moult grant plaisir, vous oyant. »
M. le professeur J.-E. Planchon, dans un discours prononcé le 15 novembre 1865, à la séance solennelle de rentrée des Facultés de Montpellier, intitulé : Rondelet et ses disciples, ou La Botanique a Montpellier au seizième siècle, qui nous a été d'une grande utilité pour cette biographie, décrit ainsi la personne de Rondelet :
« Par sa taille courte et ramassée, Rondelet justifiait presque son nom malignement traduit Iiondibilis. Mais s'il était impense crassus, il n'était pas du moins venlricosas. Ses traits sont loin de la classique noblesse de
(c) Biographie de Micliaud, p. 425.
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l'ovale et du grand nez aquilin. Le cou gros et court, le front vaste et bombé, les yeux vifs, le nez droit et légèrement relevé, la bouche un peu lippue et sensuelle, tout annonce la finesse un peu railleuse unie à la vigueur de la pensée. Il y a dans cette tête du Socrate et du Rabelais. Le tempérament répond au visage : sanguin et bilieux à la fois. Le caractère est à l'avenant : impatiences fréquentes, retour rapide à la bienveillance naturelle ; goût de la bonne chère et surtout des aimables convives; amour de la musique, de la danse et des amusements scéniques ; parole abondante, facile, varice, captivant l'attention et semant de traits piquants un enseignement sérieux; insouciance de la vie pratique et surtout de la fortune matérialisée dans l'argent ; Rondelet sait à peine ce qu'il gagne et moins encore ce qu'il possède. Vers la fin de sa vie surtout, il aurait pu thésauriser; mais l'amour de la bâtisse le tient ; il démolit pour reconstruire, en changeant parfois, dit Joubert, les choses carrées eh choses rondes, quadrata rolundis.
« Libéral jusqu'à la prodigalité, dévoué dans ses amitiés jusqu'à l'imprudence, trop vif quelquefois dans ses premiers jugements, mais revenant aisément à la vue calme et saine des choses, il eut les défauts de ses qualités, les aimables faiblesses des natures généreuses (1). »
Outre M. Planchon, dont la récente notice sur Rondelet et ses disciples contient les renseignements les plus précis que l'on ait encore rassemblés sur ce savant, Rondelet a eu quelques biographes à Montpellier. Laurent Joubert, l'illustre fondateur ou restaurateur de l'Université de cette ville, a écrit, en latin, une excellente notice biographique sur ce savant (2). On trouve dans la seconde partie de cet ouvrage le récit circonstancié de la mort de Rondelet, fait par Claude Formy.
La biographie de Rondelet, par Laurent Joubert, est la source la plus authentique à laquelle on doive se rapporter pour bien connaître les faits intimes de la vie et du caractère de ce savant. La dernière partie, qui porte le titre EpitapTàa et qui a bien le caractère du temps, comprend non-seulement les nombreuses épitaphes qu'on a écrites à propos de Rondelet, mais ausssi les élégies, épigrammes et sentences composées au sujet de ce personnage. Elle renferme trente-huit pièces, presque toutes en vers, en langues française, latine, grecque, hébraïque et chaldéenne. L'épitaphe la plus remarquable est celle qui dut être inscrite sur son tombeau, à Réalmont. Elle avait été composée par son ami Coras.
(1) Page 21, in-8°. Montpellier, 1866.
(2) Gdlielmi Rondeletii vila, mors et epiiaphia, cum catalogo scriptorum ab eo
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La voici :
« Epitaphium Rondeletii. Numini sacro.
« Et memoriœ quietique ceternce Gulielmi Rondeletii, medicorum facile principis in schola Monspeliensi clarissimi professons regii, omnium mortalium judicio digni : qui solus medicam tractaret artem, religionis pietate sanctissimi cunctis litterarum studiorumque ornamentis cumulatissime prcediti, Joannes Corasius, jurisconsultus Regiusque TJiolosce senatore, amicorum optimus ad sempertinum amicitiœ cliaritatisque monumentum rem acerbissimam cum bonis piisqîce omnibus acerbissimo dolore mœrens ponendum curavït. »
Le professeur Victor Broussonnet a publié, en 1828, dans les ÉpJiémèrides médicales de Montpellier, une courte notice biographique, sous ce titre : Notice sur Guillaume Rondelet. Enfin, les Mémoires pour servir a l'histoire de la Faculté de Montpellier, par Jean Astruc, œuvre capitale et classique pour l'histoire des sciences à Montpellier, renferment beaucoup de faits, de détails concernant le professeur célèbre dont nous venons d'esquisser la vie.
relictorum , qux ad D. Jouberti manus pervenerunt. [In L. Joub. operum latin, tùm. secund. Lucjd., 1582; in-4«, p. 185-222).
Première partie : Gulielmi Rondeletii vita, per Laur. Joubertum, anno Domini 1568, p. 186-193; Deuxième partie : Gui. Rondelelii funrstus morbus et mors, per D. Claud. Formium, theologum assideiitem, p. 193-199; Troisième partie : Gui. Bondiletii epilaphia, p. 200-222.
ANDRÉ VÉSALE
ANDRÉ VÉSALE
L'enseignement et la pratique de l'art de guérir avaient été héréditaires dans la famille d'Hippocrate, l'immortel fondateur, de la médecine dans l'antiquité. André Vesale , qui fut le créateur de l'anatomie, à l'époque de la Renaissance des lettres, des sciences et des arts, appartenait également à une famille traditionnellement vouée à la profession médicale.
Le véritable nom de cette famille était Wittings. Comme elle était originaire de "VVesel, dans le duché de Clèves, elle avait pris le nom de Wésele ou Wessale, d'où vint ensuite le nom de Vésale que porta l'anatomiste éminent dont nous allons raconter la vie et analyser les travaux.
André Vésale naquit à Bruxelles, le 31 décembre 1514. Son père était pharmacien de la princesse Marguerite, tante de Charles Quint, et gouvernante des Pays-Bas. Son grand-père Ewrard Vésale, médecin et mathématicien, s'était fait remarquer par des Commentaires S2ir Rliases et sur les quatre premières sections des Ap7iorismes d'Hippocrate. Son bisaïeul, Jean deWésale, avait été successivement médecin de l'empereur Maximilien, professeur et enfin recteur de l'Université de Louvain. Il avait dépensé une partie de sa fortune pour former une collection de manuscrits de médecine.
Le jeune Vésale fut, pour ainsi dire, destiné, dès le berceau, à embrasser la profession dans laquelle s'étaient distingués ses ancêtres.
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Il fit ses humanités à Louvain, et ses progrès durent être rapides. En effet, à l'âge de seize à dix-sept ans, il s'exprimait en un latin très-correct , et lisait presque couramment les auteurs grecs. Ce jeune homme, encore sur les bancs des écoles, devait être déjà profondément versé dans la connaissance du grec, puisque l'imprimeur vénitien Junta le chargea de corriger les épreuves du texte original de son édition de Galien. Il entendait aussi la langue arabe.
Dans l'Université de Louvain, André Vésale ne s'en tint pas aux études purement littéraires. Il embrassa avec la même ardeur les sciences physiques et mathématiques. Il se préparait donc à l'étude des sciences médicales en suivant la méthode encyclopédique des anciens, recommandée par l'école d'Hippocrate. Les savants du seizième siècle n'avaient pas rompu avec la tradition des anciens, qui exigeaient des connaissances encyclopédiques, et non la spécialité de quelques études circonscrites. Ils savaient qu'il existe un fonds commun de connaissances qu'il faut nécessairement acquérir, indépendamment de celles qui doivent faire l'objet de chaque profession particulière. Ils savaient que tout s'enchaîne dans les travaux de l'esprit, et qu'on ne peut être bon médecin, physicien ou mathématicien à l'esprit inventif, sans avoir préalablement acquis des connaissances variées, qui donnent ,à l'esprit, dans le domaine des sciences et des lettres, la puissance et la flexibilité nécessaires. Cette méthode est aujourd'hui en défaveur complète, et c'est pour cela que l'on voit si peu d'hommes doués d'un véritable génie.
Après avoir terminé son cours de philosophie à l'Université de Louvain,. Vésale se disposa, sans aucune perte de temps, à commencer ses études en médecine. Il se rendit, dans ce but,, à Montpellier.
L'école de Montpellier était alors célèbre comme dépositaire des doctrines des médecins arabes. On y enseignait l'anatomie. André Vésale commença, dans cette école, ses études de médecine, et il y prit ses premières notions d'anatomie.
Depuis plus d'un siècle, les docteurs de l'école de Montpellier avaient obtenu du gouverneur du Languedoc, Louis d'Anjou, frère du roi de France Charles V, l'autorisation de disséquer, chaque année, le cadavre d'un supplicié; et la même autorisation
ANDRÉ VÉSALE
leur avait été conservée par Charles le Mauvais, roi de Navarre ; par Charles VI, roi de France, et enfin , par Charles VIII. Ce dernier avait confirmé cette autorisation, par la délivrance de lettres patentes, en date de 1496, portant que les docteurs de l'Université de Montpellier auraient le droit « de prendre toits les ans un cadavre de ceux qui seront exécutés. » L'anatomie de l'homme était donc, à Montpellier, l'objet d'une étude toute spéciale, grâce à la facilité offerte aux élèves, de vérifier, chaque année, sur la nature, les principaux faits anatomiques.
Vésale dut ne passer que peu de temps à Montpellier, s'il est vrai qu'il quitta cette école en 1532, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans, comme le dit M. Burggraeve, auteur d'un ouvrage intitulé Études sur André Vésale, auquel nous aurons à emprunter nos plus sûres indications (1).
C'est à Paris que se rendait le jeune étudiant, en quittant Montpellier.
L'Université de médecine de Paris venait d'être récemment fondée par François Ier. Désireux de créer en France une Université de médecine qui pût contre-balancer la renommée de celle de Montpellier, le roi avait fait venir d'Italie un professeur célèbre, et avait créé pour lui, au Collège de France, une chaire de chirurgie. Ce professeur était Guidi Guido, plus généralement connu sous le nom de Vidius. François Ier avait aussi accordé, dans le nouvel établissement universitaire , une chaire à un médecin allemand, Gonthier d'Andernach, profondément versé dans les littératures latine et grecque , pour commenter publiquement Hippocrate et Galien.
Gonthier d'Andernach, avant d'être appelé à Paris, avait enseigné le latin et le grec dans l'Université de Louvain. C'est lui, sans doute, qui détermina le jeune Vésale à quitter Montpellier, pour venir à Paris. On peut du moins le présumer, quand on voit que Vésale fut au nombre des élèves et des collaborateurs de Gonthier d'Andernach.
Guidi Guido ayant été rappelé dans sa patrie, Jacques Dubois, plus connu sous le nom de Sylvius, le remplaça dans la chaire d'anatomie, au Collège de France.
(1) Éludes sut André Vésale, par Burggraeve, professeur d'anatomie à l'Université de Gand. In-8°; Gand, 1841.
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
Pendant les trois ou quatre ans qu'il passa à Paris, Vésale se livra presque exclusivement à l'étude de l'anatomie. Il suivait les cours de Sylvius et de Fernel, et fut, selon Cuvier (1), le prosecteur, c'est-à-dire l'aide anatomiste de Gonthier d'Andernach.
« Étant à Paris, pour apprendre la médecine, je commençai, nous dit-il, à mettre la main à l'anatomie. » Mais il ne se contentait pas des démonstrations superficielles confiées au barbier-prosecteur. Il s'exerçait sur les animaux, pour être mieux en état d'opérer sur les cadavres humains. A la troisième dissection à laquelle il assista, il commença, à l'invitation de ses condisciples et de ses maîtres, à démontrer sur le cadavre, avec beaucoup plus d'étendue et de détails qu'on n'avait coutume de le faire, car on se bornait alors à découvrir les viscères. A sa seconde démonstration, il essaj^a de disséquer les viscères et de séparer tous les muscles de la main avec plus de soin qu'on ne l'avait fait jusque-là.
« Car, ajoute-t-il, excepté huit muscles de l'abdomen déchirés indignement, et dans un ordre détestable, jamais personne, pour dire vrai, ne m'a montré aucun muscle, aucun os, et bien moins encore la série des veines et des artères (2). »
On voit, par cette citation, en quoi consistait, au seizième siècle, l'enseignement de l'anatomie, dans l'école de Paris. Des commentaires publics sur Galien, l'ouverture de quelques animaux, et de loin en loin, la dissection d'un cadavre humain, faite solennellement, en présence des élèves et du professeur, par la main des barbiers, et qui ne durait jamais plus de trois jours, à cause de la décomposition du cadavre, voilà à quoi se réduisaient les démonstrations anatomiques à l'école de Paris, pendant l'époque de la Renaissance.
L'ardeur avec laquelle Vésale se livrait à l'étude le fit promptement remarquer de ses professeurs et de ses condisciples. Dans une leçon de Sylvius, il se trouva en état de résoudre un point délicat d'anatomie. On cherchait les valvules qui existent à la base des poumons ; invité par Sylvius
(1) Histoire des sciences naturelles, tome II.
(2) Préface de la Grande Anatomie.
ANDRÉ VÉSALE
à montrer aux élèves cette particularité anatomique, Vésale s'en tira parfaitement (1).
On le voyait souvent, nous dit-il lui-même, « dans le cimetière des Innocents ou à la butte de Montfaucon, disputer à des chiens affamés une proie déjà en putréfaction. » Passionné pour l'étude de. l'anatomie, il ne perdait aucune occasion de se procurer quelques parties du corps humain. C'est dans ce but qu'il rôdait dans les cimetières, et jusque sous les fourches patibulaires, où l'on accrochait les restes des suppliciés.
La guerre ayant éclaté entre François Ier et Charles Quint, Vésale se crut obligé de quitter la France. Il retourna à Louvain, où il fut autorisé à faire, publiquement, des démonstrations d'anatomie. Jusque-là, dans l'Université de Louvain, on s'était borné à lire, à expliquer, à commenter Galien. Le véritable enseignement de l'anatomie, qui consiste à observer l'organisme, apparut ainsi, pour la première fois, dans cette Université.
Vésale se loue de l'appui qu'il trouva parmi les jeunes professeurs de la Faculté. Quant à ceux dont l'esprit s'était usé dans les lieux communs de la scolastique, ils ne sentirent pas probablement l'importance de ce nouveau genre de démonstration. Ils aimèrent mieux continuer à suivre les vieux sentiers de la routine, que de prendre la peine d'explorer quelque coin d'un champ vaste et fertile, mais encore trop ardu pour leur intelligence.
Pendant son séjour à Louvain, Vésale parvint à se procurer un squelette complet, préparation fort rare alors, et qui fut pour lui un précieux secours, pour ses leçons et ses études. Vésale a raconté lui-même comment il parvint à s'emparer de ce squelette, grâce à une expédition qui peint à merveille les mœurs du temps et le caractère décidé de notre anatomiste.
Il avait pour ami, à Louvain, un jeune étudiant de Groningue, nommé Gemma, qui devint, par la suite, mathématicien distingué. Leur goût mutuel pour les sciences physico-mathématiques et la convenance de leurs caractères les avaient rapprochés.
C'était toujours vers les cimetières ou les lieux d'exécution
(1) De Blainvillo et Maupied, Histoire des Sciences do l'organisation, t. II, p. 186.
des criminels que le jeune Vésale dirigeait les pas de son ami : trahit sua quemque voluptas. Un jour qu'ils étaient sortis pour se promener, ils arrivèrent au champ des exécutions, et distinguèrent, sur la potence, un véritable squelette. C'était un pendu, que les oiseaux de proie avaient entièrement dépouillé de ses chairs et rapidement transformé en un squelette magnifique. Quelle bonne fortune pour Vésale! Les os, lavés . par la pluie et desséchés par le vent, étaient d'une blancheur éclatante. Jamais plus belle pièce osseuse ne s'était offerte à ses yeux.
Après l'avoir considéré d'un œil avide, il conçoit le dessein de se l'approprier. Mais l'exécution n'était pas sans difficulté, ni même sans danger. Avec le secours de son ami, il se hisse jusqu'au haut du gibet, et s'efforce de décrocher le squelette. Il en enlève facilement les membres, mais le tronc était fixé par une chaîne de fer, qui résiste à ses efforts. Cependant il ne peut se résoudre à abandonner sa proie. Seulement, comme il craint que pendant le jour on ne vienne l'interrompre, il attendra la nuit pour achever son expédition. Il rentre dans la ville, puis, à la nuit tombante, il en sort et se rend de nouveau dans le même lieu. Il est seul, cette fois, mais il réussit à se hisser jusqu'au haut de la potence. Là, redoublant d'efforts, il vient enfin à bout de décrocher le tronc du squelette. Il en rassemble avec soin toutes les pièces, et les cache dans la terre, pour venir les retirer dans un moment plus opportun. Pendant la nuit suivante, en effet, il vient chercher son trésor enfoui, et l'introduit clandestinement dans la ville.
Quand il exposa pour la première fois, dans ses leçons, ce squelette aux regards de ses auditeurs, on lui demanda, avec une curiosité très-naturelle, comment il était parvenu à se le procurer. Il répondit qu'il l'avait rapporté de Paris. Par cet innocent mensonge, commandé par l'intérêt de la science, il évitait de s'attirer une méchante affaire.
A l'âge de vingt ans, il se décida à entrer dans l'armée de Charles Quint, en qualité de chirurgien. Les événements de la guerre le ramenèrent en France, vers 1535. Ce fut alors seulement, c'est-à-dire pendant qu'il soignait les blessés et les malades de l'armée de Charles Quint, qu'il eut pour la première fois l'occasion de disséquer entièrement un cadavre
ANDRÉ VÉSALE
humain. Il n'avait jusque-là assisté que deux fois, lorsqu'il étudiait à Paris, à deux dissections complètes.
Il suivait toujours l'armée de Charles Quint. Se trouvant en Provence, il éprouva le désir d'aller visiter l'Italie.
L'Italie était alors, en Europe, le principal foyer des sciences et des arts. Ses Universités, qui comptaient dans leur sein des professeurs plus ou moins célèbres, étaient toutes indépendantes les unes des autres, et par conséquent, animées d'un esprit d'émulation par lequel chacune s'efforçait de se distinguer des autres par la supériorité de son enseignement. Quiconque alors avait de l'érudition et du talent pouvait se présenter librement, aux concours établis pour les chaires des Universités. Il n'était arrêté par aucune de ces entraves qu'on a imaginées chez nous, dans notre siècle même, et qui ont suffi pour exclure quelquefois des chaires publiques des hommes d'un mérite réel. En Italie, au seizième siècle, la liberté des concours mit en lumière une foule d'hommes de talent : Cardan, Galilée, Keppler, Vésale, etc., purent se présenter sans obstacle aux concours, ou bien furent directement nommés, sans avoir d'autre titre que leur réputation, ou quelque ouvrage scientifique.
En Italie, comme à Paris et à Louvain, Vésale se livrait à des excursions nocturnes. Il s'introduisait dans les cimetières, pour s'y procurer des fragments de cadavres, qu'il gardait chez lui des semaines entières, au risque de contracter des maladies par les émanations méphitiques qui s'en exhalaient. Il obsédait les magistrats en vue d'obtenir que les corps des suppliciés fussent abandonnés à l'Université, pour les études des élèves et des maîtres.
Admis bientôt à faire publiquement des démonstrations anatomiques, il acquit une certaine réputation. En 1537, malgré sa jeunesse (il n'avait que vingt-trois ans) et sa qualité d'étranger, le sénat de Venise le nomma professeur d'anatomie à l'Université de Padoue. C'est dans cette même Université que, cinquante années plus tard, Galilée, nommé aussi à une chaire, par un décret du sénat vénitien, fera ses plus brillantes découvertes, sans avoir même pris le grade de maître ès arts.
La position qu'il venait de conquérir à l'Université de Padoue répondait à tous les désirs de Vésale. Maître absolu de la direction de ses travaux, disposant des ressources d'un état. ni. 19
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blissement riche en collections de zoologie et d'anatomie comparée, placé enfin sur un vaste théâtre, il pouvait librement entreprendre , avec toutes chances de succès, l'œuvre de rénovation qu'il méditait déjà depuis quelque temps.
« Au seizième siècle, et au commencement du dix -septième, dit G. Cuvier, l'université de Padoue était la principale école de médecine; elle eut constamment de très-grands maîtres, et Vésale fut un des plus célèbres. Il y enseigna depuis Î540 jusqu'en 1549. »
Vésale avait reconnu que les descriptions de Galien ne s'accordaient pas avec les résultats de ses dissections de l'homme. Il n'avait osé d'abord s'en rapporter à lui-même, ni au témoignage de ses yeux. Il avait déjà commenté trois fois, dans ses cours publics, l'ouvrage de Galien, sans oser formuler ses doutes sur les inexactitudes nombreuses qu'il y rencontrait. Il ne pouvait croire que Galien, le plus grand et le plus autorisé des médecins après Hippocrate, eût commis de semblables erreurs. Cependant, lorsqu'il se fut livré à de fréquentes dissections, et surtout lorsqu'il eut comparé les cadavres humains à ceux de certains animaux, il fallut bien se rendre à l'évidence, et reconnaître que l'anatomie de Galien se rapporte, non à l'homme, mais au singe, c'est-à-dire à l'animal qui, par sa conformation, se rapproche le plus de l'homme.
A partir de ce moment, Galien, dont l'autorité avait été si longtemps son guide, perdit auprès de lui toute confiance, et il conçut la pensée de refaire entièrement l'anatomie humaine. Pour exécuter ce travail immense, qui devait faire une véritable révolution dans les sciences naturelles, il étudia, avec toute l'attention dont il était capable, la véritable structure de l'homme. Le scalpel à la main, il en examina successivement toutes les parties, une à une et à plusieurs reprises, avec un soin extrême. Son regard scrutateur descendait jusqu'aux moindres fibres; et chaque fois que le résultat de ses investigations différait, sur un point quelconque, des indications données par Galien, il le notait en marge du livre même de l'anatomiste grec.
Voilà comment ce jeune homme de vingt-huit ans prépara sa Grande Anatomie.
Pendant le séjour qu'il fit en Italie, Vésale ne professa pas seulement à Padouej.il fit aussi des cours d'anatomie à Pise et
ANDRE VESALE
à Bologne. Le grand-duc de Toscane, Cosrae de Médicis, parvint à l'attirer à l'Université de Pise, non par l'importance du traitement, mais par les facilités qu'il lui offrait, pour ses études anatomiques. Vésale ne fut exclusivement attaché à aucune de ces trois Universités, ou du moins il s'était réservé le privilège de se rendre de l'une à l'autre, et d'y faire des cours, dont la durée n'était ordinairement que de sept semaines (1). Il consacrait à la composition de son ouvrage tous les moments de loisirs dont lui permettaient de disposer ses devoirs de professeur. La Grande Anaùomie fut achevée en 1543.
L'imprimerie de Baie passait alors pour une de celles qui méritaient le mieux la confiance des écrivains. C'est là qu'il résolut de faire imprimer son ouvrage. La préface du livre avait été écrite dès l'année 1542. Lorsqu'en 1555, Vésale en donna une seconde édition, qui n'est guère qu'une répétition de la première, rien ne fut changé à l'ouvrage, ni à la préface. « Tout ce que la Grande Anatomie présente de beau et de grand, dit Cuvier, est donc l'ouvrage d'un jeune homme de vingthuit ans. »
Les planches avaient été gravées sur bois, en Italie, d'après des dessins extrêmement remarquables. Dans cette période où tous les arts d'imagination et de sentiment brillaient d'un si vif éclat, l'Italie possédait dans tous les genres, des génies de premier ordre, et un grand nombre d'artistes de talent. On a dit que les planches de T anatomie de Vésale furent dessinées par Titien. Si cette assertion est inexacte, on peut du moins présumer qu'elles furent l'ouvrage de l'un des meilleurs élèves de Titien. On envoyait d'Italie à Bàle les bois, à mesure qu'ils étaient gravés, d'après les dessins.
Avant même que la Grande Anatomie eût vu le jour, les idées de Vésale, connues dans une partie du monde savant, produisaient une sensation profonde. De toutes parts, les élèves accouraient dans la ville d'Italie où il professait, pour le voir et l'entendre. « Les maîtres eux-mêmes, dit de Blainville, descendaient de leurs chaires pour aller grossir la foule de ses auditeurs. » Obéissant à l'opinion générale, il avait, a son entrée dans la carrière de l'enseignement, proclamé Galien
(1) Dedicalio ad Cxsarem [Analomia magna).
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
le plus grand des anatomistes. Mais il l'avait abandonné, après s'être aperçu que le médecin de Pergame ne disséqua jamais aucun corps humain. On était curieux d'entendre de la bouche de Vésale le récit de ses recherches et l'exposé des faits qui l'avaient conduit à relever dans Galien plus de deux cents erreurs anatomiqucs. Il se fit ainsi d'ardents admirateurs.
La renommée apprit à Charles Quint qu'il s'était produit, dans un des Etats soumis à sa domination, un médecin de génie, qui professait à Padoue l'anatomie d'une manière si brillante, que de tous côtés on accourait pour l'entendre. Charles Quint résolut d'attirer Vésale auprès de lui. Il lui offrit un poste avantageux à sa çour et dans ses armées. Vésale accepta, et aussitôt que sa présence lui parut moins nécessaire, soit à Padoue, principal centre qu'il avait choisi pour son enseignement, soit à Bàle, où s'imprimait son ouvrage, il se rendit auprès de son souverain, à qui il fut présenté, en 1543. L'empereur apprécia tout son mérite et l'envoya, en qualité de chirurgien, à l'armée qui opérait dans la Gueldre (1).
Il passa quelque temps à Nimègue, pour soigner le légat de Venise, qui s'y trouvait dangereusement malade ; et il fut assez heureux pour lui rendre la santé. Il partit ensuite pour Ratisbonne, où Charles Quint, atteint d'une attaque de goutte^ l'avait fait appeler.
C'est à peu près à cette même époque que fut terminée l'impression de sa Grande Anatomie.
Jamais ouvrage scientifique n'avait été attendu avec autant d'impatience. Les tendances et les vues de l'auteur étaient déjà connues par ses leçons publiques, et l'on savait qu'elles étaient de nature à porter une rude atteinte à bien des réputations établies dans les diverses Universités de l'Europe. Mais ces vues et ces tendances ne s'étaient produites jusque-là que dans les cours de Vésale. Or, les expressions plus ou moins fugitives de l'enseignement oral, que les auditeurs peuvent diversement interpréter, ne laissent souvent dans leur esprit que des idées incomplètes et dépourvues de cet enchaînement naturel qui en détermine la valeur. Il n'en est pas de même d'un ouvrage écrit, après de longues méditations, par un homme
(1) Vesalii de Radicc china epistola (Lettre sur la racine de Squinc).
ANDRÉ VÉSALE
de génie en pleine possession de lui-môme et de son sujet. Là, chaque terme, chaque expression a un sens précis; la pensée, fixée pour ainsi dire sous la forme que l'auteur a voulu lui donner, ne peut jamais échapper au lecteur, qui est toujours libre de s'y arrêter ou d'y revenir tant qu'il veut.
Vésale avait parfaitement mesuré la portée de son entreprise. Avant de livrer son ouvrage à l'impression, il avait consulté plusieurs savants distingués. Presque tous, par respect pour Galien ou par attachement à la routine, lui avaient conseillé de ne point le publier. En tout temps et partout, le gros des savants est resté le même. Comme ils n'ont ni le courage ni l'activité d'esprit qui leur seraient nécessaires pour recommencer leurs études, ils s'attachent obstinément à ce qu'ils ont appris, et le plus souvent, ils repoussent sans examen toute idée nouvelle : ils voudraient que la marche de l'esprit humain s'arrêtât juste au point où ils se sont arrêtés euxmêmes en terminant leurs études. Vésale ne trouva que deux hommes, véritablement éclairés, qui l'encouragèrent dans sa noble entreprise : l'un était le professeur Antonio Genua, son collègue à l'Université de Padoue ; l'autre, Wolfang Herwert, noble citoyen d'Augsbourg (1). Les noms de ces deux bons esprits, sans lesquels, peut-être, l'ouvrage de Vésale n'eût jamais vu le jour, méritent d'être conservés à l'histoire.
Vésale voulut, par un travail préliminaire, préparer les anatomistes aux matières traitées dans son grand ouvrage : il fit imprimer, et présenta au prince Philippe, fils de Charles Quint, xm Manuel d'anatomie, sorte de table raisonnée de sa Grande Anatomie. Il introduisit dans cet abrégé un certain nombre de planches gravées sur bois, représentant les dispositions principales du corps humain (2).
Quant à son grand ouvrage, si attendu de tous, si redouté de quelques-uns, il parut, avec une dédicace à Charles Quint. Vésale se ménageait ainsi une protection puissante contre les fureurs et les haines qui ne pouvaient manquer de fondre sur lui. Dans cette ÈpUre dédicaloire à l'empereur {Dedicalio adC'œsarem), il explique la nécessité de faire un nouveau
(1) Ad. Burggraeve, Éludes sur A. Vésale, p. 28.
(2) Ibidem, p. 28.
294 SAVANTS DE LA RENAISSANCE
traité d'anatomie et le droit qu'il croit avoir acquis de le composer.
« Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de médecins distingués, je devais satisfaire à ce besoin, au risque de rester étranger au mouvement scientifique qui a commencé avec votre règne, et de me rendre indigne de mes nobles ancêtres. »
Il rappelle ensuite ses veilles, ses efforts et les recherches laborieuses auxquelles il n'a cessé de se livrer depuis sa jeunesse.
« Jamais, ajoute-t-il, je ne serais devenu anatomiste si, pendant que j'étudiais la médecine à Paris, je ne m'étais appliqué très-assidûment aux dissections, et si je m'étais borné aux manipulations grossières que pratiquaient des chirurgiens ignorants. »
Il parle ensuite de ses travaux à l'Université de Louvaiu et de son professorat à Padoue, à Bologne, à Pise.
« Là, continue Vésale, secouant le joug des maîtres et des écoles, je me suis attaché à démontrer l'homme sur l'homme lui-même. A quoi m'eût-il servi, en effet, de chercher ces connaissances dans les livres? Il nous reste à peine quelques fragments de ce qu'ont écrit Hérophile, Erasistrate, Marinus et tant d'autres illustres auteurs. Quant à ceux qui ont suivi Galien, tels qu'Oribase, Théophile, les Arabes et nos modernes, si tant est qu'ils aient laissé quelque chose digne d'être lu, tous se sont attachés à le compiler, à le commenter, et le plus souvent, à le défigurer de la façon la plus ridicule. Est-ce 'là le respect que l'on doit à un grand écrivain? Est-ce en perpétuant ses erreurs qu'on prétend conserver sa mémoire intacte 1 Qu'ai-je fait, moi qu'on accuse de l'avoir calomnié? Je lui ai constamment rendu justice. Mais au lieu d'imiter le commun de nos médecins qui n'y trouvent pas la moindre faute à reprendre, tandis que Galien se corrige souvent lui-même et relève, dans un endroit, des [négligences ou des inexactitudes qu'il a commises dans d'autres ; au lieu de suivre en aveugle ce déplorable exemple, j'ai contrôlé ses opinions et prouvé, pièces en main, que le médecin de Pergame a fait des dissections, non sur l'homme, mais sur des animaux, particulièrement sur des singes. En cela, Galien n'a pas été coupable, puisqu'il a été arrêté par un préjugé plus fort que sa volonté et son génie. Les coupables sont ceux qui, ayant sous les yeux les organes de l'homme, s'obstinent à copier servilement les erreurs de leur idole (1). »
Jetant ensuite un coup d'œil sur l'enseignement de l'anatomie, il s'écrie :
(1) Traduction do Burggraove. Etudes sur Vésah, p. 29-30.
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« Que dire de ces professeurs qui, du haut de leurs chaires, répètent emphatiquement, comme des perroquets, ce qu'ils trouvent dans les livres, sans avoir jamais fait par eux-mêmes la moindre observation, ou qui font leurs leçons d'après des pièces si monstrueusement préparées, que les spectateurs, au milieu des halles, en apprendraient bien davantage d'un boucher.
«... Au reste, je ne me cache pas qu'ayant à peine accompli ma vingt-huitième année, on me trouvera bien hardi d'avoir osé attaquer le médecin de Pergame. Je sens que je serai exposé aux morsures de ceux qui, n'ayant pas, comme moi, étudié l'anatomie avec une constante application, ainsi que je l'ai fait dans les écoles d'Italie, ont suivi, avec tous les autres, les opinions erronées de l'anatomiste grec, et qui maintenant, consumés par l'envie et par la honte, ne peuvent pardonner à un jeune homme d'avoir découvert et démontré ce qu'ils n'avaient encore ni vu ni même pressenti, eux, vieillis dans l'exercice de l'art et se disant les maîtres de la science (1). »
En dévoilant les nombreuses erreurs anatomiques de Galien, Vésale mettait, par cela même, en lumière l'ignorance et l'incapacité des anatomistes de son temps. Ses découvertes prouvaient que les docteurs du seizième siècle, entièrement dépourvus d'esprit d'observation, n'avaient jamais su voir dans les cadavres qu'ils faisaient disséquer sous leurs yeux que les dispositions organiques du singe. Dans leurs prétendues démonstrations d'anatomie , ils se bornaient à réciter les paroles du maître, sans même se douter qu'elles ne pouvaient s'appliquer exactement au corps de l'homme. Vésale avait prévu les haines implacables qu'il allait soulever contre lui, et certes, le dernier passage que nous avons cité de sa Préface à V Empereur n'était pas fait pour les apaiser.
Ses ennemis furent nombreux, en effet. Parmi les plus acharnés, figura Sylvius (Jacques Dubois), son ancien maître, le célèbre professeur d'anatomie de Paris. Sylvius avait puisé dans Galien, son idole, toutes ses connaissances anatomiques; maintenant que l'autorité du médecin de Pergame était ébranlée, puisqu'on lui reprochait déjà plus de deux cents erreurs, qu'allait devenir sa propre réputation? Jacques Dubois
(1) i At intérim me non latot quam conatus istc, meas aitatis qua vigesimum octavum annum nondùm excessi, occasiono parum auctoritatis liabebit, ac quam minime ob crebram non verorum Galcni dogmatum indicationom, ab illorum morsibus erit tutus qui, perindè ac nos in italicis scholis anatomen non sedulo sunt agrcssi, quosque jam senes invidia ob juvenis recto inventa tabescentes, pudebit, cum cœteris Galennm snbsecutis, liactenus secutisve, eaque quas modo proponimus, et si magnum sibi in arte nomen arrogent. > {Epiai, ded. ad Cxs.)
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
comprenait cela parfaitement; et sa fureur était extrême, en songeant que ce coup lui était porté par ce petit Vésale, qu'il avait vît naguère assis sur les bancs de son école (1). Dans l'excès du dépit, Sylvius composa contre Vésale un pamphlet ayant pour titre : Sylvius Vœsani calumnias depulsandus. Les calomnies que le vieux Dubois reproche à Vésale sont d'avoir prétendu que Galien a donné l'anatomie du singe pour celle de l'homme.
Vésale, cherchant des erreurs dans Galien et désertant son culte, n'est qu'un orgueilleux, un impie, un calomniateur, un transfuge, un monstre, dont l'haleine impure empoisonne V Europe. Le pamphlet de Sylvius continue à peu près sur ce ton, d'un bout à l'autre.
La conduite de Vésale envers son vieux professeur fut constamment celle d'un homme qui joint la supériorité du caractère à celle du talent. Il ne répondit point au pamphlet de Sylvius, et ne cessa jamais de parler avec respect d'un homme dont il appréciait les talents, et d'un maître auquel il conservait une véritable reconnaissance.
Mais bientôt se révéla un adversaire plus redoutable pour lui : ce fut Eustache, professeur d'anatomie à Rome, qui a attaché son nom à la découverte de la voie de communication entre le tympan de l'oreille et l'arrière-bouche {trompe dî Eustache).
Pour combattre le novateur, Barthélemi Eustache n'eut recours ni aux pamphlets ni à la satire : il invoqua des arguments puisés dans la science même. Vésale a}^ant déjà beaucoup à faire, pour donner une description générale de l'organisation de l'homme, avait laissé à ses successeurs la recherche des anomalies anatomiques. Cette lacune devint la citadelle de ses antagonistes, qui se mirent à chercher, dans les différents individus de l'espèce humaine, les anomalies pouvant justifier les descriptions de Galien. Eustache parvint ainsi à expliquer quelquefois certaines différences que Vésale avait remarquées entre la structure ordinaire de l'homme et les descriptions de l'anatomiste grec (2). D'un autre côté, Vésale n'a-
(1) Burggraeve, Études sur Vésale, p. 32.
(2) Eustache, Tractatus de venu azygomatica.
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vait guère considéré que l'homme adulte, ce qui était déjà un travail fort étendu. Or nos organes varient avec l'âge ; il n'en est presque aucun qui ne change de forme, de consistance et de proportion, aux différentes époques de la vie; et ces variations sont très-importantes à consigner dans un traité d'anatomie ou de physiologie. Eustache résolut d'en faire une étude approfondie, et il les prit à leur origine. Il commença l'étude des anomalies de l'organisme humain dans le foetus, et poursuivit cet examen dans des individus arrivés aux différents âges de la vie.
Vésale, attaqué, sinon d'une manière injurieuse, du moins avec une grande acrimonie de langage, par un des plus habiles anatomistes de l'Europe, ne pouvait se dispenser de répondre à ces critiques. Pour mieux juger des raisons et des faits que lui opposait son adversaire et pour être plus à portée de lui répondre publiquement, il se rendit à Padoue.
L'Université de Padoue accueillit 'avec joie son ancien professeur, et mit à sa disposition les cadavres qui lui étaient nécessaires pour ses recherches et ses démonstrations publiques. Son succès fut complet; l'évidence des faits qu'il exposa ne laissa aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs.
De Padoue il se rendit successivement à Pise et à Bologne. Dans toutes les Universités d'Italie, il était reçu avec enthousiasme et applaudi avec chaleur. Partout, élèves et professeurs se groupaient autour de sa chaire. Ce fut assurément l'époque la plus brillante de sa vie.
Cependant les violentes et continuelles accusations de Jacques Dubois contre Vésale s'étaient répandues dans toute l'Europe. On finit par faire une question théologique d'un simple différend entre Galien et les novateurs en anatomie.
Les ennemis de Vésale étaient parvenus à faire croire que ses découvertes n'étaient que des mensonges, et un moyen pour lui d'obtenir quelque célébrité. N'ayant pu le vaincre par lascience, ils s'efforçaient de l'anéantir par la calomnie. Malheureusement, cette lâche entreprise obtint un plein succès. Les choses allèrent au point, que Charles Quint se crut obligé d'ordonner une enquête, de faire examiner le livre de Vésale, pour le censurer, s'il méritait de l'être.
En 1556, les théologiens de l'Université de Salamanque furent appelés à décider s'il était permis à des catholiques d'ouvrir
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
des corps humains (1). Les moines espagnols, plus libéraux que les ennemis de Vésale, tant français que flamands, répondirent que cela était utile, et 'par conséquent licite.
Malgré cette demi-victoire, Vésale était affecté au plus haut point de l'inqualifiable injustice de ses contemporains. L'ordre donné, par Charles Quint, de commencer une enquête sur son ouvrage lui causait un chagrin profond. Il avait développé, au temps de sa jeunesse, desforces surhumaines, pour donner essorà son génie et poursuivre, en peu d'années, des travaux immenses; il se trouva sans énergie pour défendre sa renommée. Plusieurs hommes qui, par l'activité d'esprit et la supériorité de leurs talents, paraissaient appelés à contribuer au progrès du savoir humain se sont trouvés ainsi arrêtés au milieu du chemin, par les haines qu'ils soulevaient et les persécutions qu'ils rencontraient. Vésale en fut un exemple. Dégoûté des critiques déloyales qu'on lui opposait, il renonça à continuer la lutte. Il jeta au feu ses livres et ses manuscrits, innocentes causes de la triste expérience qu'il venait de faire de l'ingratitude et de la méchanceté des hommes.
« En un instant, dit M. Burggraeve, le travail de plusieurs années fut dévoré par les flammes, perte à jamais déplorable, puisque la science fut privée des richesses que la nouvelle position où A^ésale allait se trouver ne lui permit plus de recouvrer (1). »
Il quitta l'Italie et retourna dans son pays, avec l'espoir que, par sa présence, il lui serait peut-être plus facile d'imposer silence à ses ennemis; car c'était en Belgique et en France que se trouvaient les plus acharnés. Il alla résider à Bruxelles, où il sembla désormais vouloir s'effacer entièrement.
D'après M. Burggraeve, la maison que Vésale habita à Bruxelles était située dans la rue Haute, à l'endroit même où s'éleva depuis le couvent des Capucins. Pendant longtemps ces religieux, voulant conserver la mémoire du grand anatomiste, datèrent tous leurs actes ex œdibus Vesalianis.
En 1546, Vésale se rendit à Bàle, pour diriger la réimpression de son ouvrage. Pendant son séjour dans cette ville, il donna quelques démonstrations publiques d'anatomie. En reconnais-
(1) Etudes sur Vésale, p. 35.
(2) Ouvrage cité, p. 35.
ANDRÉ VÉSALE
sauce de l'accueil qu'on lui avait fait à Bàle, il offrit à l'école de médecine de cette ville un squelette qu'on y conserve encore.
Après l'abdication cle Charles Quint, Vésale suivit, en Espagne, son successeur Philippe II, en qualité de médecin de la cour.
Ici finit sa carrière scientifique. Nous avons dit, dans la Vie de Christoplie Colomb, ce qu'était la cour d'Espagne, à la fin du quinzième siècle. Cinquante ans après, c'est-à-dire au temps de Philippe II, la cour d'Espagne était, à divers égards, pire que sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle. Aucun lieu du monde ne pouvait moins convenir à l'esprit ardent et à la nature expansive de Vésale. L'orgueil, l'ignorance, les préjugés, les basses jalousies, voilà ce qu'il trouva à la cour de Philippe IL Bientôt il s'y sentit consumer par la tristesse et l'ennui.
Cette situation d'esprit était peu compatible avec le goût de l'étude ; et les haines des docteurs espagnols qui commencèrent à se déchaîner contre lui contribuèrent encore à le détourner du travail. Sa qualité d'étranger et le succès qu'il obtint, dit-on, comme chirurgien, dans un cas important, furent les principales causes de l'hostilité que manifestèrent contre lui les médecins de la cour. Voici le fait qui excita, dit-on, ces mauvais sentiments.
Don Carlos, fils de Philippe II, qui devait plus tard mourir victime de la sombre jalousie de son père, avait fait une chute et s'était grièvement blessé à la tête. Vésale , dans une consultation de médecins, soutint, contre l'avis des docteurs, que la trépanation était nécessaire. On fit l'opération, et le prince guérit. Les médecins de Madrid ne purent lui pardonner ce succès.
Il faut ajouter, comme correctif à cette histoire, que l'auteur espagnol d'une Notice historique sur Vésale, dont M. Burggraeve rapporte le texte entier, contredit formellement ce récit. Il dit que Vésale ne vit le prince que le onzième jour de sa chute, et que l'avis de pratiquer la trépanation ne fut aucunement suivi. De sorte que le malade guérit sans opération, et que par conséquent il ne dut rien aux conseils de Vésale (1 ).
Dans la cour ignorante et dévote de Philippe II, Vésale passait l'existence la plus triste et la plus solitaire. 11 vivait dans un milieu sombre et méfiant, entouré d'ennemis plus ou moins
(1) Eludes sur Vésale, p. 42-45.
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avoués, et ce qui était le plus pénible, privé de tout moyen de se tenir au courant des progrès de la science. Pendant qu'il se laissait ainsi oublier, à la cour d'Espagne, l'anatomie, science qu'il avait fondée, faisait des progrès rapides en France et en Italie. De jeunes rivaux, des émules, menaçaient d'éclipser sa gloire. L'ennui et le regret consumaient son âme; il résolut de s'arracher à cette position intolérable. Mais il fallait un prétexte auprès du monarque, soupçonneux et dur, dont il était le serviteur. Il invoqua un vœu religieux, et demanda à Philippe II l'autorisation d'aller faire un pèlerinage à Jérusalem.
En présence du pieux motif invoqué par Vésale, le roi consentit à le laisser partir.
On trouve, dans les biographies de Vésale, une histoire dramatique, mais de pure invention, par laquelle on a coutume d'expliquer son départ subit. Le journaliste Linguet a répandu en Europe, en haine des Espagnols et de l'Inquisition, cette anecdote erronée, que déjà, il est vrai, Ambroise Paré avait rapportée sans nommer Vésale, et que Boerhaave, en Allemagne, avait admise, danslapréface des œuvres de l'anatomiste belge. On prétend que Vésale aurait ouvert une femme encore vivante, dont il voulait faire l'autopsie pour rechercher la cause de sa mort. D'autres parlent d'un gentilhomme, et non d'une femme.
Cuvier rapporte, sans critique, cet événement (1). Richerand, dans la Biographie de Michaud, le repousse, et d'une façon formelle.
« Pour mettre le cœur à découvert, il faut, dit Richerand, ouvrir la poitrine, couper les cartilages, scier les côtes, enlever le sternum, faire, en un mot, des incisions longues, profondes, et bien capables de ranimer la vie, avant que le cœur puisse être aperçu, par la division du péricarde. »
Le savant professeur d'anatomie à l'Université de Gand, M. Burggraeve, que nous citons souvent, parce qu'il est incontestablement le plus complet de tous les biographes de Vésale, a fait de nombreuses recherches et s'est donné beaucoup de peine pour éclaircir ce point fondamental de la vie de Vésale. Grâce à l'intervention de M. Nothomb, ministre de l'intérieur
(1) Histoire des sciences naturelles, t. II, p. 22.
ANDRÉ VÉSALE
en Belgique, il a pu se procurer une notice extraite d'un ouvrage inédit sur Y Histoire philosopJbique et critique de la médecine espagnole, par Hernandez Moréjon, professeur de clinique à l'école de Madrid. Dans cette notice, dont M. Burggraeve rapporte le texte espagnol, Hernandez Moréjon, après avoir repoussé comme fabuleux certains bruits qu'on avait trop légèrement accueillis sur Vésale, s'exprime ainsi, à l'égard du fait dont nous parlons :
« Une troisième fable qu'on rapporte sur l'anatomiste belge est que l'Inquisition le condamna à mort, pour avoir ouvert un gentilhomme espagnol qu'il avait traité pendant sa maladie, et parce que, dans cette opération, les assistants avaient remarqué que le cœur battait encore ; mais que, par la protection de Philippe II, la peine fut commuée en celle d'un voyage expiatoire à Jérusalem. Ceux qui ont inventé ce troisième conte ne songent même pas à le prouver. Comment se nommait ce gentilhomme qu'il aurait ouvert encore vivant? Quels furent les témoins qui le prouvèrent à l'Inquisition? Devant quel tribunal, de ceux qui existaient alors en Espagne, le procès fut-il porjé 1 Pourquoi don Antonio Lorente, dans ses Annales en histoire critique de l'Inquisition, ne fait-il aucune mention d'un pareil procès, quoiqu'il y parle de Vésale ! Pourquoi ses écrivains contemporains de la mort de l'anatomiste belge, et quelques-uns même qui furent ses collègues à la cour, gardent-ils un profond silence sur un événement qui, s'il avait été vrai, aurait sans doute fixé leur attention, et dont ils auraient parlé, les uns pour le plaindre, les autres pour le blâmer, et tous pour exalter la clémence du monarque 1 Pourquoi 1 Parce que le fait est absolument faux. L'historien Sprengcl, en parlant du restaurateur de l'anatomie, du grand Vésale, rapporte, seulement comme on dit, la part qu'il eut dans le traitement du prince des Asturies, et quant au fait de l'Inquisition, il le croit entièrement controuvé. Et notre Lampillas, qui n'est point suspect, parce qu'il n'était ni médecin ni chirurgien, n'a-t-il pas démontré, avec Sprengel, la même chose'? Loin que Vésale eût des ennemis envieux et des persécuteurs en Espagne, les professeurs de ce pays le comblèrent d'éloges et exaltèrent son profond savoir et sa dextérité en anatomie, Les preuves irréfragables de cette vérité se trouvent dans Valverde, Pedro Ximcno, Collado, Daza et un grand nombre d'autres auteurs (1). »
Il est donc certain qu'il n'y eut contre Vésale, en Espagne, ni accusation d'homicide, ni jugement, ni condamnation. Il est bien établi, pourtant, qu'il obtint de Philippe II, l'autorisation de quitter la cour et de partir de Madrid pour se rendre en Palestine. Le désir d'accomplir un vœu religieux, tel est le motif qu'avait invoqué Vésale auprès du roi d'Espagne. Mais,
(1) Cilé par Burggraeve, p. 45-46.
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d'après le botaniste Clusius (Delécluse), qui arriva à Madrid le jour même où Vésale en partait, une maladie de langueur s'était emparée du célèbre anatomiste belge.
Cette maladie n'était autre chose, selon nous, que la tristesse, le regret, l'ennui qui l'accablaient à la cour d'Espagne, et le chagrin qu'il ressentait de voir les progrès que l'anatomie faisait sans son propre concours, en divers pays étrangers.
Fallope, noble de Modène, plus jeune que lui, avait hérité de sa chaire d'anatomie à Padoue. Fallope était doué d'un véritable génie, et on lui fournissait, à Padoue, autant de cadavres qu'il en demandait pour ses travaux. Il ne tarda pas à se distinguer par les plus brillantes découvertes. En 1561 , il fit paraître, à Venise, ses Observationes anatomiœ , ouvrage où, sous des formes extrêmement polies et même respectueuses, il prend, à quelques égards, la défense des anciens et attaque, sur plus d'un chef, les opinions de Vésale. Ce dernier, qui était alors à la cour de Charles Quint, lui répondit par un ouvrage intitulé : Anatomicarum observationum Fallopii examen, qu'il fut malheureusement obligé de composer de mémoire, n'a}-ant pu trouver dans tout Madrid une seule tête osseuse d'homme. Les objets d'investigation et d'étude lui manquant, il put, dans cet ouvrage, n'être pas tout à fait à la hauteur de son génie; mais sa Grande anatomie n'en était pas moins le point de départ de la science nouvelle, et le travail sur lequel Fallope avait basé ses observations.
Vésale était en Espagne lorsqu'il reçut cet ouvrage de Fallope. Les succès de son émule réveillèrent dans son esprit nonseulement le souvenir de ceux qu'il avait lui-même obtenus auparavant, dans cette même Université de Padoue, mais ils lui rappelèrent aussi les implacables haines et les calomnies dont il avait été l'objet autrefois, pour avoir accompli ces travaux mêmes que Fallope attaquait. De là, sans doute, des douleurs morales, des regrets poignants, qui le consumaient nuit et jour, et qui le décidèrent à quitter l'Espagne.
Vésale partit de Madrid le jour même, avons-nous dit, où Clusius (Delécluse) y arrivait. On lui apprit que Vésale avait été atteint d'une maladie dont il n'était parvenu que difficilement à se guérir, et qu'à la suite de cette maladie, il avait fait auprès du roi les plus vives instances pour obtenir la permission
ANDRÉ VÉSALE
de se retirer, alléguant pour motif le vœu qu'il avait fait d'aller visiter la Terre sainte. Clusius ajoute que, non-seulement on lui accorda la permission qu'il sollicitait, mais qu'en outre on lui donna toutes les facilités nécessaires pour accomplir son voyage : « Je tiens toutes ces particularités, écrivait Clusius à l'historien De Thou, de Ch. Tisnacq, chef du conseil des Pays-Bas à Madrid ».
Vésale était marié. Après son premier voyage en Italie, il avait épousé Anne van Hamme, fille de Jérôme, conseiHer et maître de la chambre des comptes à Bruxelles, et d'Anne Asseliers. Il n'eut qu'une fille, nommée Anne, qui, par son mariage avec le grand fauconnier du roi d'Espagne , Jean Mol, perdit son beau nom de Vésale ou de Wesele. On a dit qu'Anne van Hamme était d'un caractère difficile et contrariant, et que ce fut une des causes qui déterminèrent Vésale à piirtir pour un si long voyage. Mais, à nos yeux, la cause principale de son départ, c'était le désir de retourner en Italie, pour y défendre sa réputation d'anatomiste, compromise par les découvertes et les écrits de Fallope. L'ouvrage qu'il avait composé : Anatomicarum ohservalionum Fallopii examen, était tout à la fois une réponse à Fallope et une apologie de sa Grande Anatomie. Il désirait que son successeur à l'Université de Padoue le connût le plus tôt possible. Or, il fallait du temps pour l'imprimer, et d'ailleurs, il n'eût peut-être pas été facile de le faire imprimer en Espagne. Vésale en avait déjà parlé à Tiepolo, ambassadeur de Venise, qui se trouvait alors en mission en Espagne, auprès du roi, et il lui avait confié son manuscrit, que Tiepolo, devant bientôt retourner à Venise, se chargea de remettre lui-même à Fallope, en passant par Padoue.
Malheureusement l'ambassadeur de Venise, retenu par la guerre, ne put partir que l'année suivante, et lorsqu'il arriva à Venise, Fallope venait de mourir. Tiepolo garda le manuscrit, sans le communiquer à personne, avant d'avoir reçu un avis de l'auteur. Ce contre-temps inattendu avait vivement contrarié Vésale, et rendait plus ardent encore son désir de se rendre en Italie.
Enfin, toutes ses dispositions étant prises, Vésale quitta Madrid, et s'embarqua pour le grand et dangereux voyage de la Terre sainte. Il prit place sur un navire, qui le conduisit à
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Venise. Là, le général de la République, Malatesta de Rimini, lui ayant donné passage sur un bâtiment vénitien, Vésale s'embarqua pour l'île de Chypre, où il parvint heureusement; et il se rendit enfin en Palestine.
Il était encore à Jérusalem, lorsqu'il reçut, de la part du sénat de Venise, une offre qui mettait le comble à ses vœux : on lui proposait la chaire d'anatomie de Padoue, que la mort de Fallope avait laissée vacante.
Vésale n'avait encore que cinquante-huit ans, et avec l'indépendance de l'esprit, il avait recouvré toute son ardeur pour l'étude. En tenant compte des travaux accomplis par Eustache et par Fallope , il pouvait perfectionner singulièrement sa Grande Anatomie, et reculer davantage les limites des sciences naturelles.
Tels étaient les sentiments qui remplissaient et agitaient son âme ardente, pendant qu'il s'occupait, à Jérusalem, des préparatifs de son retour. Malheureusement, la destinée contraire devait renverser ces espérances. Vésale quitte Jérusalem, le cœur plein de joie, et il s'embarque pour Venise. Mais le 2 octobre 1564, une horrible tempête se déclare dans la mer Ionienne. Le vaisseau, devenu le jouet des vents et des flots, est violemment poussé contre les côtes de l'île de Zante , où il fait naufrage.
L'île de Zante est située à cinq lieues de la côte de Morée, vis-à-vis du golfe de Lépante. Cette île était habitée par une population de pêcheurs et de gens tout occupés des soins de leur commerce.
Le malheureux Vésale, naufragé dans cette île inhospitalière, jeté, à demi mort de fatigue et de faim, sur une côte déserte, se traîna, comme il put, dans l'intérieur des terres. Malade, manquant de tout, et ne recevant aucun secours, il périt dans la misère et dans l'abandon. Un habitant de Venise, amené par son commerce dans l'île de Zante, reconnut le malheureux Vésale et lui fit donner une sépulture catholique. Il fit graver sur la pierre cette inscription :
TUMULUS ANDR.E VESALII BRUXELLENSIS QUI OBIIT IDIBUS OCTOBRIS , ANNO MDLXIV ./ET ATI S VERO SU.E QUTNQUAGESIMO QUUM IIIEROSOLVMIS REDIISSET
ANDRÉ VÉSALE
Voici la liste des ouvrages de Vésale, avec la date de leur publication : Paraphrasis in norma Razœ (1537); — Additamenta et correctiones in Gunlheri institutionibus anatomicis (1538); — Epistola de vena secanda in pleurisia (1539) ; — Prima tabula anatomica. Venctiis (1540); — De humani corporis fabricâ. Bàle (1543) (Grande Anatomie); — Epitome de fabricâ humani corporis. Bàle (1543) (Abrégé de la Grande Anatomie); — Epistola ad Joachimum Rœlonts, etc., raiionem modumque propinandi radicis chynœ decocti, etc. (1546); — Anatomicarum Gabrielis Eallopii observationum examen; — enfin, Chirurgia magna, compilation publiée quatre ans après sa mort.
Boerhaave fit paraître à Leyde, en 1725, les Œuvres complètes de Vésale en latin. L'ouvrage forme deux volumes in-folio.
Si l'on considère que la guerre, les voyages et sa position de médecin de la cour d'Espagne firent perdre à Vésale un temps considérable, on trouvera, en jetant les yeux sur la liste de ses ouvrages, que, bien que sa mort ait été prématurée, il a cependant beaucoup produit.
C'est principalement comme anatomiste qu'il faut envisager Vésale. Sous ce rapport, le plus important de ses ouvrages est celui qui a pour titre : De la structure du corps humain (De humani corporis fabricâ), connu plus généralement sous le nom de Grande Anatomie. Nous allons essayer, d'après Cuvier, Ad. Burggraeve, Blainville et Vésale lui-même, d'en donner une analyse.
Pour composer cet ouvrage, qui comprend sept livres, Vésale puisa dans trois sources différentes, à savoir : les anciens, ses contemporains, et lui-même. Le plan qu'il adopte esl à peu près le même que celui de Galien.
Dans le premier livre, il donne la description des os; et les figures qui accompagnent cette description sont excellentes. Il expose, autant que le comportait l'état des sciences au seizième siècle, la composition chimique, les usages et les différences de grandeur, de forme, de proportion et de structure, des os du corps humain. Il était impossible qu'il observât le squelette humain, sans reconnaître que les os décrits par Galien ne sont point ceux de l'homme. Aussi, en le suivant pas à pas, réfute-t-il, à chaque instant, le médecin de Pergame. 11 t. m. 20
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montre, par exemple, que Galien est tombé dans des erreurs manifestes, relativement aux os du sacrum (os impair qui fait suite à la colonne vertébrale, et forme l'arrière-partie du bassin) et du sternum (os plat et long, situé au devant de la poitrine), etc. Il traite ensuite des cartilages. Il indique leur position, leurs usages, et montre en quoi ils se rapprochent et en quoi ils diffèrent des os.
Il traite, dans le quatrième chapitre, de la structure et de l'union des os avec les cartilages. Depuis le cinquième jusqu'au treizième, il s'attache à décrire la structure de la tête, et la présente sous tous les aspects, à l'intérieur et à l'extérieur, au moyen d'excellentes figures. Il rejette une erreur adoptée parles anciens, à savoir qu'une humeur blanche et visqueuse, la pituite, descend du cerveau dans le nez. Il montre qu'il n'existe aucune communication entre le cerveau et l'intérieur du nez. Des osselets de l'oreille interne, il ne connaît que Y enclume et le marteau.
Du chapitre quatorzième au dix-neuvième, il décrit la colonne -vertébrale dans son ensemble et dans ses détails. Arrivé au. sacrum et au coccyx (petit os situé à l'extrémité du sacrum, et qui termine le tronc\ il donne, au lieu du sacrum de l'homme, la figure d'un sacrum de singe, et celle d'un sacrum de chien, parce que Galien avait décrit ces deux os d'après les squelettes de ces deux animaux.
Dans les chapitres suivants, il décrit la poitrine, l'articulation d'une côte avec son appendice cartilagineux, les membres antérieurs, depuis Y omoplate de l'épaule et la clavicule, jusqu'aux phalanges des doigts, les cartilages des paupières, du nez, des oreilles, de la traclièe-arfere, les bronches, le larynx, etc.
L'examen des os le conduit aux ligaments qui les unissent. Il a, le premier, parlé des ligaments de la colonne vertébrale, c'est-à-dire des cartilages inter-verléhraux.
Il traite dans le second livre, des muscles qui servent à mouvoir les os. Examinant la doctrine admise par les adorateurs enthousiastes de Galien, sur la structure et le jeu physiologique des muscles, Vésale la combat hardiment, et la réfute par un grand nombre de faits, clairs et décisifs. Il pose ensuite sa propre doctrine, qui, au point de vue de l'état actuel de la science, n'est point, à la vérité, tout à fait exempte d'erreur,
ANDRÉ VESA LE
mais qui, de son temps, était un progrès marqué. On regrette qu'il ait été forcé d'étudier quelques faits secondaires, non sur l'homme, mais chez les animaux, ce qui l'a conduit à donner inexactement la description de quelques parties, après avoir si amèrement reproché lui-même à Galien, d'avoir fait ses études sur des animaux. Cette erreur est manifeste pour le placenta (masse vasculaire et charnue, qui fait partie des enveloppes du foetus), car ce qu'il a décrit est le placenta de la chienne.
Le troisième livre est consacré aux veines et aux artères. Il expose l'ensemble et les ramifications des deux systèmes, Teinciix et artériel. C'est la partie de son ouvrage qui laisse le plus à désirer. Il eût fallu, pour la bien traiter, qu'il opérât des injections dans les vaisseaux; mais la science anatomique n'en était pas encore là. Cependant sa description des veines et des artères fut un progrès sérieux pour l'époque où elle parut.
Dans le quatrième livre, il considère les nerfs dans leur origine et dans leur distribution à tous les organes. Il rappelle que les anciens confondaient, sous la dénomination de nerfs, les ligaments, les tendons et les nerfs proprement dits, et qu'ils les faisaient naître du cœur. Il ajoute que c'est à Hérophile, à Hippocrate, Erasistrate et à Galien, qu'on doit la connaissance de la véritable origine des principaux nerfs. Il pose en principe que les nerfs naissent du cerveau et de la moelle épinière. Il les regarde comme composés de trois parties : une intérieure, •de même nature que la substance cérébrale et naissant de cette substance même, et deux membranes, qui recouvrent cette partie intérieure, comme elles recouvrent le cerveau. Il signale l'inégale consistance des nerfs affectés aux sens spéciaux, et à ceux qui président à la locomotion. Il distingue la moelle épinière du cervelet, et suit la moelle allongée jusqu'au point où on la suit encore aujourd'hui. Il donne deux figures de l'origine des nerfs qui sortent de l'encéphale. Dans l'une, on voit le cerveau renversé, présentant d'une manière très-distincte l'origine des sept paires de nerfs que l'on comptait depuis Galien jusqu'à lui. Il admet ces sept paires, toutefois en reconnaissant qu'à la rigueur on pourrait en compter un plus grand nombre. Dans la seconde figure, il présente le cerveau dans sa position normale, mais de profil, et laissant voir l'origine des
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
nerfs. Il étudie les sept paires de nerfs dans leur origine et dans toutes leurs ramifications. Il passe ensuite à l'étude de la moelle épinière et à celle des nerfs qui en dérivent. Il compte trente paires de nerfs, sortant de la moelle épinière ou allongée.
Dans les cinquième et sixième livres, il décrit les viscères abdominaux et donne leur figure. Il a mieux entrevu que ses devanciers les fonctions de la rate.
La description de la poitrine et des valvules du cœur, qui se trouve dans son sixième livre, aurait dû le conduire, dit Cuvier, à la découverte de la circulation du sang. Vésale restitue au cœur sa véritable position, qui est un peu à gauche et non au milieu de la poitrine, comme on le disait de son temps. Cet organe, ses ventricules, ses oreillettes, ses valvules, ainsi que leurs fonctions et leurs usages, sont parfaitement étudiés.
Le septième livre traite du cerveau. Vésale a fait faire de grands progrès à l'étude de cet organe, qu'il a figuré et décrit dans toutes ses parties. Il commence par en examiner les fonctions générales, et cite, à ce propos, l'opinion de saint Thomas, d'Albert le Grand et de Scot, lesquels plaçaient dans les ventricules les diverses facultés de l'intelligence et de la volonté. En parlant des circonvolutions de la substance cérébrale, il rappelle que les philosophes et les médecins de l'antiquité, avant Galien, les regardaient comme le siège de nos facultés, idée qui fut réfutée par Galien. Il commence par la description des membranes du cerveau; il énumère ensuite le nombre des parties de la masse en céphalique, il indique la situation et la forme des circonvolutions, et distingue la substance du cerveau de celle du cervelet. Pour donner un exemple de la vérité de ses descriptions, voici ce qu'il dit du cor%)S calleux :
« Quand on écarte les deux hémisphères du cerveau, on aperçoit une bandelette blanche, longue et étroite qui les réunit. Elle est située au centre du cerveau, mais plus rapprochée de la partie antérieure que de la partie postérieure. Sa surface supérieure, libre au fond du sillon des hémisphères, est convexe ; sur les côtés, il se continue avec la substance blanche ou centrale du cerveau, et non avec la substance grise ou verticale. »
En décrivant la face inférieure du corps calleux, il est naturellement amené à parler de la cloison des ventricules latéraux
ANDRÉ VÉSALE
{septum lucidum). Il est le premier qui ait fait connaître, dans l'homme, cette espèce de lame fibreuse.
« La face interne ou inférieure du corps calleux, dit-il, ne peut se voir qu'autant qu'on ouvre les ventricules droit et gauche. On remarque alors comment ce corps se recourbe sur lui-même en arc de cercle, de manière à former en avant et en arrière ses cavités. Cette surface interne n'est pas libre ; mais il se détache de la ligne médiane un prolongement 'qui, devenant de plus en plus mince, finit par former la cloison de ces cavités. Cette cloison est formée de la même substance que le cerveau en général ; mais elle est tellement mince et transparente que, lorsqu'on la regarde contre le jour, ou à travers la flamme d'une bougie, elle devient transparente (1). »
Vésale a décrit, dans tous leurs détails, les ventricules du cerveau, dont la connaissance est très-ancienne, mais qui, du temps d'Hérophile, n'avaient été encore indiquées que d'une manière générale. Il compte quatre ventricules. « Il a décrit suffisamment, dit de Blainville, toutes les autres parties du cerveau, et s'il a été beaucoup moins heureux dans ce qui tient aux organes des sens spéciaux, c'est parce que la physiologie lui manquait (2). »
Il parle, dans le même livre, de la glande pinéale, corps placé au milieu du cerveau, et ainsi nommé parce qu'on lui trouvait une ressemblance avec une pomme de pin. On sait que Descartes, pendant le siècle suivant, en fit le siège de l'âme. La glande pinéale se trouve constamment dans l'homme et dans les mammifères; elle est même généralement plus développée chez les animaux mammifères, que chez l'homme. Vésale a observé que c'est dans la cervelle de l'agneau qu'on trouve la glande pinéale la plus volumineuse. Cet organe n'a, selon lui, d'autre fonction que de soutenir les vaisseaux à leur entrée dans le ventricule mitoyen , pour qu'ils n'en obstruent pas l'ouverture. On ignore complètement encore aujourd'hui le rôle de ce corps dans l'organisme cérébral, comme on ignore le rôle physiologique précis de la plupart des autres éléments anatomiques du cerveau.
Vésale a parfaitement compris l'arrangement des diverses parties de l'encéphale.
(1) Traduction do M. lîurggraevo, Eludes sur Vésale. (2; Histoire des sciences de l'organisation, t. II, p. 213.
310 SAVANTS DE LA RENAISSANCE
Dans son dernier chapitre, De vivorum sectione nonnullâ, il présente des considérations et une série d'expériences sur l'ablation de certaines parties du corps dans les animaux vivants. De semblables expériences avaient été faites par Galien; mais Vésale, en les poussant beaucoup plus loin, prépara les grandes découvertes de Harvey sur la circulation et la génération. C'est d'abord sur les os et sur les cartilages que Vésale fait ses expériences. Par la rupture de l'une ou de l'autre des pièces du squelette, il montre que les os et les cartilages sont le soutien de tout le mécanisme animal, que les ligaments transverses ou annulaires, limitent et dirigent l'action des muscles, et c'est sur un cadavre qu'il prend ses exemples. Il coupe le ligament au milieu du carpe (partie entre l'avant-bras et la main, appelée vulgairement poignet) et il montre l'effet qui en résulte. Une expérience analogue étant faite sur un chien vivant, on voit les tendons des muscles fléchisseurs sortir de leur gaîne. Il montre comment, pendant les contractions des muscles, les fibres se raccourcissent et se relâchent pendant l'inaction. Il prouve aussi que la ligature d'un nerf, qui se distribue aux muscles fléchisseurs du poignet, paralyse les mouvements de flexion de la main ; et que ce mouvement se rétablit dès que la ligature du nerf est enlevée. Il démontre encore, par l'expérience, que la section longitudinale d'un muscle n'en altère pas le mouvement, mais que le mouvement est altéré par une section transversale profonde, affectant les nerfs. Il indique la manière de s'assurer que c'est la substance même du nerf et non son enveloppe membraneuse qui transmet la puissance vitale. Il démontre encore que la section transversale de la moelle épinière paralyse à l'instant le mouvement et la sensibilité dans toutes les parties situées au-dessous de cet organe.
Il constate que la ligature des artères arrête , au-dessous , toute pulsation du sang; — que la dilatation et la contraction du cœur concordent avec les pulsations des ai'tères; — que les poumons suivent les mouvements de la poitrine; — que si l'on découvre la plèvre et qu'on la perce entre deux côtes, le poumon s'affaisse aussitôt; et que l'animal meurt, comme s'il était suffoqué, lorsqu'on fait la même opération des deux côtés, etc.
Tout cela est de la belle et bonne physiologie expérimentale.
Ses expériences sur le cerveau n'apprirent presque rien à
ANDRÉ VÉSALE
Vésale, et ses recherches sur les organes de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du tact, furent très-incomplètes. Sa mort prématurée ne lui laissa pas le temps de terminer son œuvre. Il était réservé à ses successeurs, et surtout à Harvey, de la compléter.
La Grande Anatomie de Vésale, qui eut pour résultat la création de l'anatomie au seizième siècle, était l'ouvrage d'un jeune homme de vingt-huit ans. C'est à sa seule méthode que Vésale dut ce prodigieux succès. Il convient donc d'en dire quelques mots.
La méthode qu'il a suivie , et qui apparaît sans cesse dans son ouvrage, est la suivante. Il commence par constater l'état de la science dans la série des travaux accomplis jusqu'à lui. Puis vient l'exposé de ses propres observations, qui détruisent les erreurs anciennement adoptées, ou qui confirment, étendent et développent les vérités acquises. Cette marche était la meilleure, tant pour se diriger lui-même que pour faire ressortir aux yeux des autres l'importance de ses travaux, et rendre plus sensibles les progrès dus à ses investigations et à son génie. Mais il fallait, pour procéder ainsi, posséder une érudition sûre et profonde. Ses fortes études préliminaires, en littérature et en philosophie, aidèrent le jeune Vésale à se mettre très-vite en possession des connaissances des anciens ; ce que nul autre n'eût été à même de faire, même avec un génie égal au sien.
Si Ambroise Paré, son contemporain, dont nous allons rapporter maintenant la vie et les travaux, n'eût pas été d'une complète ignorance en fait de littérature; si sa destinée lui eût permis de consacrer à l'étude des lettres et des sciences de l'antiquité les années qu'il passa dans une boutique de barbierchirurgien, son esprit, de bonne heure agrandi et développé par l'érudition, aurait eu infiniment plus de portée et de profondeur. Il serait devenu, avec le secours des études classiques, grand physiologiste, au lieu de rester simple chirurgien; on aurait admiré en lui l'homme de tête, au lieu de l'homme de main. C'est parcè que Vésale s'était abreuvé, de bonne heure, aux sources de l'érudition classique, qu'il changea, en si peu d'années, la face de l'anatomie.
AMBROISE PARÉ
Pendant que je parcourais, enl8G5, les provinces italiennes de la Capitanate et des Abruzzes, j'avais fait une remarque à l'endroit des enseignes de barbier. Dans toutes les petites villes de ces provinces, les barbiers ont pour enseigne, non les trois petits plats à barbe, traditionnel en France, qui, suspendus à la porte, se balancent et s'entre-clioquent au gré du vent, mais un petit tableau où figure un bras nu, d'où s'élance un jet de sang, formant un arc liquide et rougeàtre. Ce sont leurs armes parlantes.
L'Italie du sud, demeurée en arrière de la civilisation, retrace assez bien, à nos yeux, l'état de l'Europe à l'époque de la Renaissance. Les habitudes du peuple, son esprit de superstition, quelque peu farouche, joints à la simplicité dans sa manière de vivre, et à son amour des anciennes coutumes locales, rappellent les populations de l'Europe au seizième siècle.
Dans les provinces de l'Italie méridionale, les barbiers sont les seuls chirurgiens du village et souvent de la ville ; ils saignent et exécutent les opérations de la petite chirurgie. Les apothicaires exercent encore des fonctions consacrées par un antique usage, et le médecin, paisiblement assis devant le Irasero de l'apothicaire, attend, toute la journée, les ordres de sa clientèle. La boutique de l'apothicaire est son cabinet de consultation, et celle du barbier le théâtre de ses prescriptions chirurgicales.
AMUUOISE PAKE
AMBROISE PARÉ
Ce sont là les habitudes du seizième siècle : elles ont disparu du reste de l'Europe ; mais elles se sont immobilisées et revivent encore dans les petites villes de l'Italie méridionale.
A l'époque de la Renaissance, en France comme dans le reste de l'Europe, la chirurgie était exclusivement entre les mains des barbiers. La dignité du médecin abandonnait la saignée, le pansement des plaies, le traitement des blessures, etc., au barbier, qui avait acquis par le maniement du rasoir, une dextérité particulière. Aussi ce dernier prenait-il bravement le titre de maître chirurgien-barbier . A Paris, les maîtres chirurgiensbarbiers formaient une corporation assez importante ; elle avait des privilèges qu'elle maintenait avec fermeté.
Le maître chirurgien-barbier recevait dans sa boutique sa double clientèle: nobles bourgeois etvarlets, à raser, à friser, à accommoder; malades à saigner ou à panser. Rarement il condescendait à raser lui-même le client : il abandonnait ce travail à ses apprentis.
L'apprenti barbier-chirurgien accommodait la pratique sous l'œil sévère du maître. Quand ses occupations lui laissaient quelque répit, il prenait un livre, pour s'initier à quelques connaissances de la petite chirurgie; ou bien il allait écouter les leçons de quelque maître chirurgien de l'école de Saint- Côme. En un mot, il s'exerçait aux deux branches de sa profession : à l'art du barbier et à celui du chirurgien, avec l'espoir de devenir plus tard patron lui-même, et de tenir boutique à son tour.
L'auteur d'une Lettre sur les chirurgiens modernes, écrite au dix- huitième siècle, a tracé un tableau fort curieux, de la condition de l'apprenti barbier-chirurgien à l'époque de la Renaissance.
« A peine, dit cet écrivain, le coq a-t-il chanté, que le garçon se lève pour balayer la boutique et l'ouvrir, afin de ne pas perdre la petite rétribution que quelque manœuvre, allant à son travail, lui donnera pour se faire faire la barbe en passant. Depuis ce moment, jusqu'à deux heures de l'après-midi, il court chez cinquante pratiques; il va peigner des perruques; attendre, dans l'anticbambre ou sur l'escalier, la commodité de chacun ; mettre en papillottes les cheveux de l'un ; passer au fer celui de l'autre, et faire le poil à tous. Vers le soir, s'il est de ceux qui ont envie de s'instruire, il prend un livre. Mais la fatigue et le dégoût que cause nécessairement l'étude à ceux qui n'y sont point accoutumés lui procurent bientôt un profond sommeil qu'interrompt quelquefois le bruit
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d'une petite cloche suspendue à la porte, laquelle l'avertit de faire le poil à un paysan qui entre... Jamais homme n'a exigé tant de respect d'un domestique, et jamais un blanc, dans les îles, n'a cherché plus avidement à profiter de l'argent que lui coûte un nègre, que le maître chirurgien à profiter du pain et de l'eau qu'il donne à ses garçons. Une autre après-midi que celle où ils ont congé, il ne leur permettra pas de sortir pour aller aux leçons publiques, de peur de perdre l'argent d'une barbe, qui ne viendra peut-être pas. C'est pourquoi les médecins, poussés par un esprit de charité, faisaient à ces pauvres jeunes gens des leçons de chirurgie, dès quatre heures du matin. »
Cette condition d'apprenti barbier fut celle d'Ambroise Paré dans une grande partie de sa jeunesse. Il devint à son tour maître barbier -cJbirurgien, et tint assez longtemps boutique en plein Paris. C'est de là qu'il partit, pour devenir le chirurgien des rois de France et des personnages les plus considérables de l'Europe. Mais son point d'origine ne doit pas être méconnu; et pour rester fidèle à l'esprit de l'histoire, il faut dire qu'Ambroise Paré fut le plus illustre des barbierschirurgiens de la Renaissance. Il fut, ce que l'on appellerait dans le style des boiclevardiers, comme les nomme M. Veuillot, un barbier réussi. C'est l'histoire de ce barbier de génie que nous avons à raconter.
La plupart des hommes supérieurs qui ont paru dans le monde étaient issus de familles pauvres et se sont formés par eux-mêmes. Bernard Palissy et Ambroise Paré, tous deux Français et contemporains, nous en offrent, au seizième siècle, deux exemples remarquables. Ils se sont illustrés tous les deux dans des genres très-différents, mais il a existé, entre la vie de l'un et celle de l'autre, des analogies frappantes. Les parents d'Ambroise Paré, comme ceux de Bernard Palissy, étaient de simples ouvriers qui vivaient du travail de leurs mains ; les uns et les autres à peu près également pauvres et obscurs. Enfants, Paré et Palissy furent envoyés dans des écoles du peuple, pour y apprendre à lire, à écrire, à calculer. Un peu plus tard, ils
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entrèrent en apprentissage, l'un chez un peintre en vitrerie, l'autre chez un barbier. Il s'agissait pour eux non de faire des études savantes, mais d'apprendre à exécuter, avec plus ou moins de tact et d'habileté, des travaux manuels.
Chacun d'eux, après avoir achevé son apprentissage, pourvut, par le travail, à sa subsistance et, en même temps, dirigé par son propre génie, consacra à l'étude tous les moments que les jeunes gens ordinaires passent dans les distractions et les plaisirs. Tous deux embrassèrent la religion réformée et se rencontrèrent à Paris; car Ambroise Paré assista, comme nous l'avons dit, avec plusieurs grands personnages, aux leçons publiques que fit Palissy sur l'histoire naturelle. Tous deux échappèrent aux massacres de la Saint-Barthélemy, sauvés, l'un par Charles IX, l'autre par Catherine de Médicis, qui protégeait, dans l'inventeur des o'usticpies figulines, l'intendant chargé de la décoration des jardins royaux, et dans le chirurgien du roi, un homme précieux par ses talents et les services qu'il avait rendus. Paré et Palissy, qui n'avaient point étudié dans les Universités, ignoraient l'un et l'autre le latin. Ils ne connaissaient d'autre langue que le français de ce temps, langue encore grossière et bornée, que dédaignaient les érudits. Quand ils furent obligés d'écrire, chacun dans son genre, pour faire connaître les découvertes utiles et les observations nou- velles qu'ils avaient faites, ils contribuèrent sensiblement, et à leur insu, à la richesse et au développement du langage.
Nous ne pousserons pas plus loin cette comparaison entre ces deux hommes célèbres. On a déjà lu dans ce volume la biographie de Palissy; abordons, sans plus de retard, celle de Paré.
Ambroise Paré naquit, en 1517, à Laval, dans la province du Maine, aujourd'hui chef-lieu du département de la Mayenne. Son père, qui exerçait la profession de coffretier ou de menuisier, eut trois fils et une fille. La fille épousa Claude Viart, chirurgien de Paris. Jehan, l'aîné des trois fils, fut barbier-chirurgien à Vitré, en Bretagne. Un autre, c'était le second, vint exercer à Paris, rue de laHuchette, la profession de son père, c'est-à-dire celle de menuisier.
Quant à Ambroise, on ne saurait dire avec une entière cer-
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titude comment ni en quel lieu s'écoula son enfance. Le chirurgien Percy, qui entreprit, au commencement de notre siècle, des recherches historiques sur Ambroise Paré, dit que le père d'Ambroise lui fit d'abord apprendre ce qu'on enseignait alors dans les écoles primaires ; et qu'ensuite il le mit en pension cbez un prêtre, le chapelain Orsoy. Fort mal payé pour enseigner le latin au jeune Ambroise, notre chapelain tâchait de se dédommager en obligeant l'enfant à travailler à son jardin, à soigner sa mule, à faire, en un mot, le service d'un domestique.
Avec un pareil système, les études classiques d'Ambroise ne devaient pas être fort avancées quand il quitta la maison du chapelain. Il fut placé alors chez un maître barbier-chirurgien de Laval nommé Vialot. Il y fit son apprentissage, c'est-à-dire apprit à raser, à saigner et à pratiquer quelques opérations de petite chirurgie.
Un litholomiste, — c'est ainsi qu'on appelait, à l'époque de la Renaissance, le chirurgien spécialiste habile dans l'art d'extraire, par une opération sanglante, les calculs formés dans la vessie, — un litliotomiste célèbre, Laurent Colot, fut, un jour, appelé à Laval, pour opérer de la taille un des confrères du chapelain chez lequel Ambroise avait commencé ses études latines. Ambroise demanda la permission d'assister à l'opéra- - tion, et dès ce moment la vocation chirurgicale se manifesta chez lui.
Il existe un petit cahier manuscrit de la main d'Ambroise Paré, plein de notes sur divers sujets, qui appartenait au docteur Begin, de Strasbourg. Begin a publié les plus intéressants passages de ce manuscrit. Le petit nombre de détails biographiques qu'il renferme, sont d'une authenticité qui ne saurait être mise en doute. C'est là que l'on apprend que Paré, dans sa jeunesse, avait résidé trois ans à Paris. Mais on n'y trouve pas le nom de la ville dans laquelle il fit ses premières études de barbier-chirurgien, en quittant sa ville natale. Etait-ce à Angers, où il se trouvait en 1525, ou bien à Vitré, chez son frère Jehan, le barbier-chirurgien? Il est probable que la dernière supposition est la vraie.
Qu'il eût travaillé chez son frère, le barbier de Vitré, ou chez un autre frater, il est certain que son premier maître fut un barbier. Et comme il fallait commencer par l'apprentissage, il est
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encore certain que, pendant plusieurs années de sa jeunesse, il employa son temps à faire la barbe, à peigner, à fabriquer des lancettes, à aider son patron dans le pansement des plaies simples, des ulcères et des tumeurs. Ces occupations, du reste, se rapportant à l'habileté des doigts et à la légèreté de la main, sont un excellent exercice préparatoire à la pratique de la chirurgie, et les élèves externes du service chirurgical de nos hôpitaux, ne font pas autre chose.
Ambroise Paré, après avoir passé six à sept années d'apprentissage en province, vint à Paris, pour y prendre les leçons des barbiers-chirurgiens les plus renommés dans leur art.
Les chirurgiens, en général, formaient alors, à Paris, deux corporations distinctes : les chirurgiens proprement dits et les barliers-cMrurgiens. Les premiers étaient organisés en confrérie, sous le patronage de saint Côme, et recevaient un diplôme, qui les déclarait aptes à soigner toute espèce de blessures et à pratiquer toutes les opérations de la chirurgie. Les barbiers-chirurgiens subissaient également un examen, en présence de docteurs en médecine et de chirurgiens jurés, et on leur délivrait un diplôme spécial. Les chirurgiens dépendaient directement de la Faculté de médecine, et n'exerçaient leur art que sous sa surveillance. Ils ne pouvaient enseigner publiquement, car ils n'avaient que le titre de maître et non celui de docteur. A plus forte raison, ne pouvaient-ils faire partie de la Faculté de médecine, qui savait tenir à une distance très-respectueuse le corps des chirurgiens de Saint-Côme.
Ambroise Paré ne donne pas le nom du frater chez lequel il fit son apprentissage. Il suivait les leçons qu'un docteur régent en médecine faisait pour les apprentis barbiers, à l'école de Saint-Côme. Mais il ne nomme aucun des maîtres sous lesquels il a étudié. L'instruction que les jeunes apprentis pouvaient retirer de ces conférences devait être d'ailleurs peu développée, car le docteur-régent, spécialement chargé de cette partie de l'enseignement public, se bornait à expliquer à ses auditeurs les chapitres de l'ouvrage de Guy de Chauliac, relatifs aux tumeurs, aux plaies, aux ulcères. Tout au plus y ajoutait-il quelques considérations générales sur les fractures et les luxations. Il n'était jamais question d'anatomie.
Voilà comment Ambroise Paré passa les années de sa jeu-
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nesse. Il eut besoin d'un grand courage pour supporter les fatigues, les privations et les dégoûts de toute sorte, qui se renouvelaient pour lui, chaque jour, pendant son apprentissage à Paris. Les maîtres chirurgiens-barbiers étaient, en général, fort durs pour leurs apprentis, parce qu'ils avaient été traités eux-mêmes avec peu de douceur pendant leur apprentissage. Tout est routine dans les professions : Àmbroise Paré ne dut pas faire une exception à la règle générale. On exigeait de lui ce que l'on exigeait des autres jeunes gens; on réclamait tout le temps et tout le travail qu'il devait à son maître, et on lui laissait seulement quelques heures de la journée pour assister aux leçons publiques destinées aux apprentis chirurgiens-barbiers. Mais que de difficultés n'eut-il pas à vaincre, et quelle force d'esprit et de caractère ne lui fallut- il pas déploj'er, pour s'élever de la boutique d'un barbier jusqu'au palais des rois, et pour devenir successivement le chirurgien ordinaire de Henri II et de François II, et le premier chirurgien de Charles IX et de Henri III !
Malgaigne présume que les simples garçons barbiers, bien plus nombreux que les apprentis chirurgiens, formaient la majorité des élèves des cours de chirurgie, et qu'après avoir subi certaines épreuves, ils pouvaient être admis à remplir, à l'Hôtel- Dieu, les fonctions d'internes. Paré ne s'était pas borné à suivre les leçons publiques faites d'après Guy de Chauliac. Il s'était procuré le livre de ce chirurgien, ainsi que d'autres, par exemple Jean de Vigo, et il les étudiait assidûment, dans les courts moments de loisir que lui laissait le travail manuel de la boutique de son patron.
Il parvint ainsi à acquérir une instruction qui lui permit d'être admis comme interne à l'Hôtel-Dieu. « Peut-être, ajoute Malgaigne, ces fonctions d'interne suffisaient-elles pourfaii'e gagner maîtrise. » Quoi qu'il en soit, Ambroise Paré entra comme interne à l'Hôtel-Dieu de Paris.
Paré nous apprend que, dans un hiver rigoureux, quatre malades ayant eu le bout du nez gelé, ce fut lui-même qui leur en fit l'amputation. Il aime à parler de son séjour à l'Hôtel-Dieu, qu'il compte parmi ses plus beaux titres.
a Faut savoir, dit-il, que par l'espace de trois ans, j'ai résidé en l'Hôtel- Dieu de Paris, où j'ai eu le moyen de voir et connaître, eu égard à la
AMBROISE PARÉ
grande diversité de malades y gisans ordinairement, tout ce qui peut être d'altération et maladie au corps humain; et ensemble y apprendre, sur une infinité de corps morts, tout ce qui se peut dire et considérer sur l'anatomie, ainsi que souvent j'en ai fait preuve très-suffisante, et cela publiquement à Paris aux écoles de médecine. C'est beaucoup ce que dessus, pour parvenir à la connaissance des grands secrets de la chirurgie (1). »
Percy dit qu'un médecin nommé Goupil, professeur au Collège de France, employa Paré comme barbier-chirurgien auprès de ses malades, et que les conseils de ce médecin contribuèrent à donner au jeune apprenti -barbier le goût de la science et le désir de s'instruire.
Vers 1536, Paré quitta l'Hôtel-Dieu, et fut reçu maître barbier-chirurgien. Un docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, après avoir, selon l'usage, procédé à X audition, examen et expérience d'Ambroise Paré ; après avoir me et considéré ses réponses, le déclara idoine (apte) et suffisant, tant en théorie qu'en pratique, à guérir les clous, antrax, bosses et cliarlons, et en donna certificat, c'est-à-dire lui délivra le diplôme de maitre-cliirur gien-larlier .
Muni de ce diplôme, Ambroise Paré pouvait, comme la plupart de ses confrères , ouvrir une boutique , se créer une clientèle, la faire servir par des apprentis et des garçons, et recueillir, sans se donner beaucoup de peine, les bénéfices du métier. Mais ses ressources actuelles ne lui permettaient pas encore d'ouvrir une boutique , avec la certitude de réussir. Il préféra prendre un autre parti, pour le moment.
En 153G, la guerre venait d'éclater entre François Ier et Charles Quint, et une armée française marchait vers le Midi. Paré, quoique très-jeune encore, sollicita et obtint la faveur d'entrer, en qualité de chirurgien, au service du maréchal de Monte-Jean, colonel général de l'infanterie dans cette armée. La guerre offrait alors aux chirurgiens les meilleures occasions de s'instruire et des moyens de fortune presque assurés.
La première affaire où il se trouva, fut celle du Pas-de-Suze; et dès son début, comme chirurgien, il apporta une amélioration à la manière de traiter les blessures par les armes à feu.
Il n'avait eu, à l'Hôtel-Dieu de Paris, aucune occasion de voir
(1) Advis au lecteur.
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des blessures par les arquebuses. Tout ce qu'il savait de leur traitement, c'est que Jean de Vigo recommande de cautériser ces plaies avec de l'huile bouillante, parce que, la poudre à canon étant réputée vénéneuse, il fallait se hâter de détruire par le feu ce venin au sein des plaies. Les chirurgiens de ce temps employaient tous cette méthode barbare. Ils versaient de l'huile bouillante sur la plaie récente! Les malheureux malades souffraient bien plus cruellement du traitement que de la blessure.
Ambroise Paré commença donc par opérer comme les autres chirurgiens de l'armée. Mais un jour l'huile vint, par hasard, à lui manquer, et il essaya de traiter les blessures par un simple baume adoucissant. Il était rempli d'inquiétude sur le résultat de ce pansement, et s'attendait à trouver, à la visite du lendemain, tous ses blessés morts par l'action vénéneuse de la poudre. Il fut heureusement détrompé, car, le lendemain, ses blessés se portaient mieux que ceux dont les plaies avaient été cautérisées. Dès lors, la méthode barbare de la cautérisation par l'huile bouillante fut abandonnée dans l'armée. Ce jeune homme de vingt ans débutait dans la chirurgie par un bienfait rendu à l'humanité souffrante.
Ecoutons-le raconter lui-même ce fait, avec sa simplicité ordinaire.
a Je n'avais encore vu traiter les plaies faites par harquebuses; il est vrai que j'avais lu en Jean de Vigo (livre Ier, des Plaies en général, chapitre 8) que les plaies faites par les basions à feu (arquebuses) participent de venenosilé, à cause de la poudre; et pour leur curation commande de les cautériser avec l'huile de Sambuc, en laquelle soit mêlée un peu de thériaque. Et pour ne faillir, paravant qu'user de ladite huile fervente, sachant que telle chose pourrait apporter au malade extrême douleur, je voulus savoir, premièrement que d'en appliquer, comme les autres chirurgiens fesaient pour le premier appareil, qui était d'appliquer ladite huile la plus bouillante qu'il leur était possible, dedans les plaies, avec tentes et setons : dont je pris la hardiesse de faire comme eux. Enfin mon huile me manqua, et je fus contraint d'appliquer en son lieu, un digestif fait de jaune d'œuf, huile rosat et térébenthine. La nuit je ne pus bien dormir à mon aise, pensant que, par faute d'avoir cautérisé, je trouvasse les blessés où j'avais failli à mettre de ladite huile, morts empoisonnés : qui me fit lever de grand matin pour les visiter, où outre mon espérance, trouvai ceux auxquels j'avais mis mon médicament digestif, sentir peu de douleur à leurs plaies, sans inflammation et tumeur, ayant assez bien reposé la nuit. Les autres où l'on avait appliqué ladite huile, les trouvai fébricitans, avec grande douleur, tumeur et
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inflammation aux environs de leurs plaies. Adonc je me délibérai de ne jamais plus brûler ainsi cruellement les pauvres blessés de harquebusades (l). »
L'armée de François Ier entra dans Turin. Là, Ambroise Paré rencontre un chirurgien piémontais, qui avait la réputation de guérir mieux que tout autre les blessures faites par les armes à feu », au moyen d'un baume dont il faisait usage. Il lui fit la cour pendant deux ans », comme il le raconte lui-même (2), pour obtenir la recette de ce remède. Le Piémontais lui donna, ou lui vendit cette recette, à la condition que le secret n'en seraitjamais divulgué. Paré explique avec détail la composition de ce baume, qui n'était qu'un remède de bonne femme.
A Milan, le maréchal de Monte-Jean, devenu lieutenant général du roi, en Piémont, avait envoyé chercher un médecin de grande réputation, pour le traiter de quelque maladie interne. Ce médecin, qui était souvent appelé aussi pour visiter les blessés, trouvait toujours Ambroise Paré, qui entrait en consultation avec lui et quelques autres chirurgiens. Quand une opération chirurgicale avait été décidée, c'était Ambroise Paré qui y mettait la main ; « et il faisait promptement et dextrement, et d'une grande assurance ».
Le médecin milanais admirait son adresse, son habileté, et il s'en étonnait d'autant plus que Paré était encore très-jeune. Causant un jour avec le maréchal de Monte-Jean, il lui dit : « Vous avez là un chirurgien, jeune par le nombre des années, mais vieux par le savoir et l'expérience. Gardez-le bien, car il vous fera service et honneur. » — - Le bonhomme, ajoute Paré, ne savait pas quej'avais demeuré trois ans à l'Hôtel-Dieu de Paris, pour y traiter les malades. »
C'est à Turin qu'il fit sa première amputation , il la pratiqua dans l'articulation du coude, pour une gangrène du bras. Après l'opération, il appliqua le feu, pour arrêter l'hémorragie, suivant l'usage de tous les chirurgiens de son temps, « n'ayant, dit-il, en ce temps-là, aucune autre méthode ni façon de faire (3) ». Cependant, dans toutes les précautions qu'il prit
(1) Premier discours sur le fait des Harqucbusades. (Œuvres complètes d' Ambroise Paré, édition de Malgaigne, t. III, p. 125.)
(2) Ibidem, p. 128.
(3) Apologie et voyages (Voyage de Turin).
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pour préserver le blessé du tétanos, on trouve les premières lueurs du talent qu'il devait déployer plus tard.
Le maréchal de Monte-Jean mourut à Turin, pendant la campagne. Ambroise Paré refusa d'entrer au service de son successeur. Il quitta Turin, à la suite de la maréchale de Monte- Jean, et revint à Paris.
Ambroise Paré était maître barbier-chirurgien et ancien interne à l'Hôtel-Dieu. A ces titres venaient se joindre, l'expérience qu'il avait acquise pendant trois ans dans l'armée. Ces conditions devaient lui assurer une clientèle excellente dans sa profession de maître barbier-chirurgien. Il ouvrit donc une boutique à Paris, reçut des apprentis et se livra à l'exercice de sa double profession, selon les us et coutumes de son temps. Celui qui devait être le chirurgien de quatre rois de France tenait en main le peigne et le rasoir !
En 1541, Ambroise Paré se maria. Il épousa la fille d'un valet, le valet chauffe-cire de la chancellerie de France.
En 1542, la guerre, qui venait de se rallumer, l'appela à jouer sur les champs de bataille un rôle plus digne des talents dont il avait fait preuve en Piémont, sous le maréchal de Monte- Jean. La maréchale avait conservé le souvenir des témoignages de confiance donnés au jeune barbier-chirurgien, par son mari. Elle était de la famille des Chateaubriand, alors puissante en Bretagne ; et ce fut sans doute par quelque membre influent de cette famille qu'elle le fit recommander à un grand seigneur breton, M. de Rohan, qui avait levé une compagnie et s'apprêtait à guerroyer contre les Espagnols. M. de Rohan consentit à prendre Ambroise Paré comme chirurgien de sa compagnie.
A cette époque, on le sait, les armées étaient tout autrement organisées qu'elles le sont de nos jours. Un homme de guerre, pourvu de ressources suffisantes, réunissait une cinquantaine d'hommes, qu'il tenait à sa solde, et avec sa compagnie allait combattre pour son roi. Il choisissait un chirurgien, auquel il donnait une solde, et qui suivait ses hommes, pour donner ses secours aux malades et aux blessés. Pendant le moj'en âge, les compagnies françaises n'avaient eu, comme chirurgiens, que d'ignorants fraters, qui faisaient le métier de suivre les bandes armées et qui occasionnaient plus de mal aux hommes que le fer de l'ennemi. Lorsque, après les batailles, ces fraters ambulants
AMBROISE PARÉ
ne suffisaient pas, on allait en chercher dans les villes voisines. Ce ne fut qu'à la Renaissance que les compagnies militaires commencèrent à s'attacher de vrais chirurgiens en état de rendre quelques services. Àmbroise Paré fut un des premiers qui exercèrent, d'une façon régulière, le service de santé des armées, institution sintile et qui, dans notre siècle seulement, a reçu des perfectionnements sérieux.
Ce fut donc en qualité de chirurgien de la compagnie de Rohan qu' Ambroise Paré partit, en 1543, pour se rendre, avec son nouveau maître, à l'armée de Perpignan. Obligé de s'y rendre en toute hâte, il partit à cheval, et cette course forcée lui causa une telle fatigue, qu'arrivé près de Lyon, il rendait, au lieu d'urine, du sang pur (1).
Cet accident ne l'empêcha pas de parvenir au camp, et d'y arriver assez tôt pour saisir une belle occasion de faire preuve de sagacité dans son art.
Le maréchal de Brissac avait reçu un coup de feu à romo^p>late, et les chirurgiens ne pouvaient parvenir à trouver la balle. M. de Rohan lui envoya Ambroise Paré, qui découvrit la balle, grâce à une idée, qui, bien que toute simple, 'n'était pourtant venue à aucun des autres médecins traitants. Cette idée consistait à placer le blessé dans la position où il était quand il avait reçu le coup de feu, et à chercher ainsi la direction qu'avait dû prendre le projectile. La balle se révéla alors par une légère saillie sous la peau. Elle fut extraite par le chirurgien du dauphin, Nicole Lavernault.
L'année suivante, Paré fit partie de l'expédition de Landrecies. Il revenait à Paris après chaque campagne et y reprenait ses occupations de barbier-chirurgien ; car sa boutique était restée ouverte pendant son absence de Paris.
Après la campagne de Perpignan, le vieux docteur Sj-lvius (Jacques Dubois), professeur d'anatomie au Collège de France, voulut le voir et l'entendre. Ce médecin célèbre qui, selon le malin auteur de son épitaphe (2), n'avait jamais rien donné à personne, sacrifia un diner à sa curiosité. Il invita le jeune Paré
(1) Opérations de chirurgie, chap. LU.
(2) Sylvius hic situs est, qui nihil gratis dédit nunquam I
Mortuus est, gratis quod legis isla dolet.
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à sa table, et lui fit raconter son exploit. Dans son entretien avec Sylvius, Ambroise Paré insista sur le précepte, entièrement nouveau alors, pour la recherche et l'extraction des balles, de mettre le blessé dans la position où il se trouvait lorsqu'il avait reçu le coup de feu. Sylvius écouta avec la même attention les récits des observations sur lesquelles le jeune chirurgien avait établi sa doctrine pour le traitement des blessures et des plaies causées par les arquebuses. Il le pria, avec « grande affection » de mettre par écrit sa doctrine et de la communiquer au public.
Encouragé par un homme aussi éminent dans la science, Ambroise Paré composa son ouvrage, en fit graver les figures, et l'on vit paraître, en 1545 : la Méthode de traiter les plaies faictes par les harçuebuses et autres bastons a feu, et de celles qui sont faictes par des flèches, dardz et semblables; aussi des combustions spécialement /aides par la pouldre à canon, composée par Ambroise Paré, maistre barbier-chirurgien à Paris.
La publication de ce livre causa quelque émotion parmi les médecins, qui étaient habitués à voir un barbier -chirurgien prendre le rasoir ou la lancette, mais non la plume. Dalechamp, Riolan et Gourmelen, le plus injuste et le plus acharné, se distinguèrent parmi les adversaires d' Ambroise Paré. « Ils l'accusèrent, dit le docteur Williaume, d'avoir copié les auteurs italiens, parce qu'il avait, en effet, pendant ses voyages, appris diverses choses des chirurgiens de cette nation (1). »
On aurait dû le remercier, au contraire, d'avoir enrichi la médecine et la chirurgie françaises des connaissances utiles qu'il avait recueillies dans les pays étrangers. Mais Ambroise Paré, sans avoir fait des études littéraires dans un collège, osait prendre la plume, pour proposer, non en latin, mais en langue vulgaire, quelques innovations dans son art. Il devait soulever par là le servum pecus de la routine, et exciter contre lui la haine et l'envie des médecins.
Ce qu'il y eut de plus fâcheux pour lui, c'est que les barbiers ses confrères firent alliance avec les médecins. Ils regardaient avec quelque colère un de leurs pareils qui semblait
(1) Recherches biographiques, historiques et médicales sur Ambroise Parc, par Ambroise Willaume, docteur en médecine. Épernay, 1837. In-8«.
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vouloir s'élever au-dessus d'eux. Quand un esprit d'élite se produit dans une corporation, c'est toujours dans le sein de cette corporation même, bien plus qu'ailleurs, qu'il trouve ses premiers ennemis.
Avant Ambroise Paré, plusieurs ouvrages anciens sur la chirurgie et sur la médecine avaient été traduits et publiés en français, pour l'instruction des chirurgiens et des barbiers. « La Faculté, de Paris, dit Malgaigne, voyait avec déplaisir abattre ainsi une à une toutes les barrières de la science... Les médecins de la Faculté ne voulaient pas que les barbiers-chirurgiens pussent en savoir autant etplus qu'eux (1). »
Le latin était alors rigoureusement exigé pour l'obtention des diplômes de médecin et de chirurgien ; de sorte que le candidat le plus habile en anatomie et en chirurgie était obligé, pour se faire admettre, d'exposer, en un latin diffus et barbare, ce qu'il eût pu dire dans la langue commune,«avec infiniment plus de précision et de clarté. Il est vraiment singulier que la langue d'un ancien peuple qui ne cultivajamais aucune science ait été, dans le moyen âge, dans les temps modernes et jusqu'à nos jours, une condition sine çua non pour obtenir les diplômes de chirurgien ou de médecin, et pour prétendre à une chaire dans les sciences physico-mathématiques ou dans les sciences naturelles!
Jusqu'au temps où parut Ambroise Paré, la chirurgie, en France, n'avait été enseignée publiquement que par des médecins. Les apprentis barbiers-chirurgiens, de la confrérie de Saint-Côme, étaient les prosecteurs des cours d'anatomie de la Faculté. Le professeur se bornait à pérorer en chaire, laissant au barbier le soin de la dissection et de la démonstration. Le professeur était un lettré qui avait appris des mots ; le prosecteur était un homme sans lettres, mais qui connaissait l'anatomie.
En 1539, Charles Etienne, un des plus habiles professeurs de la Faculté de médecine, conçoit l'idée de publier un ouvrage sur l'anatomie. Comme il était moins versé dans la connaissance des choses que dans celle des mots, il a recours à son prosecteur, Etienne de la Rivière, barbier-chirurgien, et tous
(1) Introduction aux OEuvres d'Ambroisc Paré, t. I", p. 238.
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deux, l'un complétant l'autre, composent l'ouvrage en commun. Lorsque l'ouvrage est achevé, Charles Etienne le publie sous son nom, sans faire aucune mention de son collaborateur. Le barbier-prosecteur crie et réclame; mais le professeur repousse une prétention qui lui paraît outrecuidante. L'affaire fut portée au Parlement. Sur le rapport d'une commission composée de deux docteurs en médecine et de deux chirurgiens, le Parlement rendit un arrêt, qui donnait, en partie, gain de cause au barbier.
Ce procès releva un peu dans l'opinion publique la condition des barbiers-chirurgiens, et donna quelque émulation à la confrérie de Saint-Côme. On pensa qu'il n'était pas impossible, à la rigueur, qu'un homme fût habile chirurgien sans savoir le latin et sans posséder le diplôme de docteur. Cette opinion, qui commençait à s'accréditer, fut utile à Ambroise Paré. Mais ce fut surtout la pratique de son art dans les expéditions militaires qui fit sa réputation.
En 1545, au siège de Boulogne, Ambroise Paré donna une preuve d'habileté qui le mit fort en évidence. Il guérit le duc de Guise d'un coup terrible de lance, dont il devait porter toute la vie la marque sur le front. Voici le fait, tel qu' Ambroise Paré le raconte lui-même.
« Monseigneur le duc de Guise, François de Lorraine, fat blessé devant Boulogne d'un coup de lance qui, au-dessus de l'œil dextre, déclinant vers le nez, entra et passa outre de l'autre part, entre la nuque et l'oreille, d'une si grande violence que le fer de la lance, avec portion du bois fut rompu et demeura dedans ; en sorte qu'il ne put être tiré hors qu'à grand'force, même avec des tenailles de maréchal. Nonobstant toutefois cette grande violence, qui ne fut sans fracture d'os, veines et artères, et autres parties rompues et brisées, mondit seigneur, par la grâce de Dieu, fut guari (1). »
L'auteur d'un petit volume in-12, publié en 1G86, intitulé : Vie de Gaspard de Goligny, cité par Malgaigne, est entré, relativement à la blessure du duc de Guise, dans beaucoup de détails, qui lui ont été fournis soit par la tradition, soit par des mémoires de famille.
On avait d'abord jugé que le blessé ne pourrait jamais sup-
(1) Apologie, Voyages, t. III, p. 696. Édition de Malgaigne.
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porter l'opération ; on croyait que le tronçon de la lance resté dans la plaie, n'offrant aucune prise, ne pourrait être retiré ; et que d'ailleurs, il était si près de l'œil, qu'en le retirant on ferait sauter l'organe de la vue. Ambroise Paré parut d'abord partager ce sentiment. Mais plutôt pour plaire au roi, qui lui ordonnait d'épuiser son savoir en cette occasion, que dans l'espoir de réussir, il prit les tenailles d'un maréchal, et demanda au duc de Guise de lui permettre que, pour avoir plus de force, il appuyât le pied sur son visage :
« Pourquoi non? répondit le duc; ne vaut-il pas mieux souffrir un peu de mal, pour qu'il m'en vienne un grand bien?... »
Paré s'y prit avec tant d'adresse, qu'il tira le tronçon sans endommager l'œil. Bien que la douleur qu'éprouvait le duc fût extrême, il ne laissa échapper que cette exclamation : « Ah! mon Dieu! » Use tut ensuite, sans laisser paraître le moindre signe de douleur.
Paré estimait qu'il fallait un miracle pour le sauver. Mais les trois premiers jours après l'opératiQn s'étant écoulés sans qu'aucun accident grave fût survenu, il conçut l'espoir de le guérir. Cette nouvelle, bientôt répandue dans toute l'armée, lui valut les remerciements des soldats et des chefs. Le duc guérit en effet, et c'est en souvenir de cet accident qu'on lui donna le surnom de Guise le Balafré.
Le siège de Boulogne fut suivi de quelques années de paix. Lorsque les troupes rentraient en France, Paré revenait à Paris.
Il méditait sur tout ce qu'il avait vu et fait pendant la campagne, rédigeait ses observations chirurgicales, et attendait le moment de mettre en œuvre, pour en composer un corps d'ouvrage, les matériaux qu'il avait recueillis sur les champs de bataille. Il aimait cette chirurgie des armées, « où l'on traite, dit-il, les blessés sans fard et sans les mignarder à la façon des villes ». Elle élevait son âme, par l'idée, noble et vraie, qu'il faut se faire de la chirurgie militaire, dans laquelle, selon ses expressions « le gain estant éloigné, le seul honneur vous est proposé, ainsi que l'amitié de tant de braves soldats auxquels on sauve la vie (1). »
(1) Advis au lecteur.
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Après le siège de Boulogne, il revint à Paris: il était alors dans l'aisance, et avait fermé sa boutique de barbier-chirurgien. Il consacra tous ses loisirs à l'étude spéciale de l'anatomie. On avait publié une traduction française de l'ouvrage latin de Charles Etienne dont nous avons parlé plus haut; mais cette traduction, qui formait un volume in-folio, coûtait trop cher pour les apprentis barbiers. Paré conçut le dessein de publier un livre plus commode et meilleur. Il fut poussé à ce travail par Sylvius, dont il était alors probablement le prosecteur, et qui était devenu son protecteur et son ami. C'était du moins lui que Sylvius envoyait en ville, pour faire les saignées qu'il prescrivait.
Paré s'était déjà beaucoup occupé de dissection. Il dit luimême qu'il ne laissa jamais échapper une occasion de disséquer, même pendant ses campagnes. Mais la période de sa vie à laquelle, suivant Malgaigne, on doit rapporter les dissections publiques qu'il fit aux écoles de la Faculté, avec Thierry de Hiry, son „ami d'enfance, alors maître barbierchirurgien comme lui, fut celle où il disséqua avec le plus d'assiduité. Non-seulement ils disséquèrent des corps humains, mais ils firent aussi des expériences et des études sur les' animaux. Enfin, Ambroise Paré publia, en 1550, un petit volume, ayant pour titre : JBriefve collection de V administration anatomique, avec la manière de conjoindre les os et d'extraire les enfants tant morts q%ic vivants du ventre de leur mère, lorsque nature de soi ne peut venir à son effet. En composant ce livre, il avait fait usage des traductions de Galien, par Jean Canapé, et aussi du livre de Larivière, dont il cite la méthode pour l'assemblage des os du squelette.
Après la publication de son second ouvrage, il songea à faire une deuxième édition de son livre des Plaies iïharquebuses. Il revit, corrigea, augmenta son ouvrage, et quand le manuscrit de la seconde édition fut prêt , il en parla à M. de Rohan, qui lui conseilla d'en faire hommage au roi.
Le jour même où le premier exemplaire^de ce livre fut offert à Henri II, qui avait succédé à François Ier, son père, l'ordre fut donné de rassembler l'armée sur les frontières de Champagne : c'était en 1552. M. de Rohan commandait cinquante hommes d'armes, et Ambroise Paré était toujours chirurgien
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de sa compagnie : il se mit en route tout de suite. On manqua de vivres dans cette nouvelle campagne, et Paré faillit mourir de faim.
Un des serviteurs du capitaine-enseigne de la compagnie de Rohan, ayant voulu pénétrer, avec quelques autres, dans une église où s'étaient retirés des paysans, parce qu'on espérait y trouver des vivres, fut tellement maltraité, qu'il revint avec sept coups d'épée à la tête, dont le moindre pénétrait l'épaisseur du crâne. Il en avait reçu quatre autres sur les bras, et un sur l'épaule droite, qui coupait plus de la moitié de l'omoplate. Il fut rapporté au logis de son maître,
« Lequel le voyant ainsi navré, dit Ambroise Paré, et qu'aussi devait-on partir le lendemain dès la pointe du jour, et n'estimant pas qu'il dût jamais guarir, fit caver une fosse, et le voulait faire jeter dedans, disant qu'aussi bien les paysans le massacreraient et tueraient. Mû de pitié, je lui dis qu'il pourrait encore guérir s'il était bien pansé. Plusieurs gentilsbommes de la compagnie le prièrent de le faire mener avec le bagage, puisque j'avais cette volonté de le panser : ce qu'il accorda; et après que je l'eus habillé, fut mis en une charrette, sur un lit bien couvert et bien accommodé, qu'un cheval traînait. Je fus son médecin, son apothicaire, son chirurgien, son cuisinier, je le pansai jusqu'à la fin de la cure, et Dieu le guaril (1). »
Ce trait admirable peint, à lui seul, tout Ambroise Paré. Quand le blessé si miraculeusement guéri, reparut, pour la première fois, dans le camp, tous les hommes de la compagnie de Rohan témoignèrent leur reconnaissance à l'habile et charitable chirurgien, par une souscription faite en sa faveur. Les hommes d'armes donnèrent chacun un écu, et les simples archers un demi-écu.
Ce fut dans la même campagne qu' Ambroise Paré appliqua pour la première fois l'idée qu'il avait eue de remplacer dans les amputations la cautérisation de la plaie par la ligature des artères coupées. Cette belle pensée lui était venue que, puisqu'on appliquait la ligature aux veines et aux artères, dans les plaies produites par accident, on pourrait tout aussi bien l'appliquer aux plaies produites par les amputations. Deux de ses confrères, barbiers-chirurgiens de Saint-Côme, auxquels il avait soumis cette idée, s'étaient rangés de son avis, et il n'atten-
(1) Apologie. Voyage d'Allemagne, p. 152. (Édition de Malgaigne.)
dait qu'une occasion pour mettre la méthode nouvelle en pratique
L'occasion se présenta au siège de Dauvilliers. Un coup de feu, dirigé à travers la tente de M. de Rohan, atteignit un gentilhomme de sa suite, et lui brisa la jambe. « Il me fallut, dit Paré, parachever de la couper, ce que je fis sans appliquer les fers ardents. »
En faisant usage de la ligature, au lieu du feu, après l'amputation, Ambroise Paré épargna au gentilhomme les plus vives douleurs, et en même temps, il enrichit la chirurgie de l'une de ses plus brillantes conquêtes.
Dès que Dauvilliers se fut rendu, on leva le camp, et Paré partit pour Paris avec son gentilhomme, « auquel il avait, ditil, coupé la jambe. » Il le renvoya en sa maison, « gaillard, avec une jambe de bois. »
En cette même année 1552, il était à Paris, lorsque le duc de Vendôme, chef de l'armée, et qui fut plus tard roi de Navarre, se trouvant à Saint-Denis, l'envoya prendre, et lui déclara qu'il l'emmenait avec lui comme chirurgien.
« Quand je fus en sa présence, dit Paré, le duc me pria (sa prière m'était un commandement) de le vouloir suivre à ce voyage. Et voulant l'aire mes excuses, disant que ma femme était au lit malade, me fit réponse qu'il y avait des médecins à Paris pour la traiter, et qu'il laissait bien la sienne, qui était d'aussi bonne maison que la mienne, me promettant qu'il me traiterait bien. Et dès lors, il fit commandement que je fusse couché en son état. Voyant cette grande affection qu'il avait de me mener avec lui, je ne l'osai refuser (1). »
Paré alla joindre le duc de Vendôme, à Château-le-Comte. Il s'agissait d'aller combattre les Espagnols, en Picardie. Cependant l'expédition se borna au sac de quelques châteaux, autour de Hesdin.
Dans cette courte campagne, le duc de Vendôme avait pris son chirurgien en amitié. Il en parla au roi avec tant d'admiration et d'éloges, que celui-ci voulut le connaître. Ambroise Paré fut présenté, à Reims, à Henri II, qui lui déclara aussitôt qu'il l'attachait à son service et lui promit de « lui faire du bien » .
(1) Apologie, t. III, p. 699.
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C'était pour le modeste barbier-chirurgien un bonheur inespéré. De ce jour date l'origine de sa fortune. Nommé chirurgien ordinaire de Henri II, il pouvait s'attendre à une carrière brillante et rapide. Il ne tarda pas, d'ailleurs, à justifier cette faveur.
Charles Quint venait de passer le Rhin, avec une armée de cent vingt mille hommes; et le 20 octobre 1552, le duc d'Albe, un de ses meilleurs généraux, avait mis le siège devant Metz.
« Il avait, dans cette ville, dit Paré (1), six mille hommes, entre autres sept princes, savoir : le duc de Guise, lieutenant du roi, et MM. d'Enghien, de Condé, de Montpensier, de La Roche-sur- Yon, de Nemours, et plusieurs autres gentilshommes avec un nombre de vieux capitaines et gens de guerre, lesquels faisaient souvent des saillies (sorties) sur les ennemis. »
Le duc de Guise avait établi des hôpitaux et mis en réquisition tous les barbiers de la ville, pour soigner les blessés et les soldats épuisés par les fatigues du siège. Mais les conditions sanitaires étaient détestables, et les blessés mouraient, dans des proportions effrayantes : le mot de poison circulait dans l'armée, assiégée et malade. Le duc de Guise et les princes demandèrent, avec instance, au roi, de leur envoyer Ambroise Paré, avec des médicaments. Le roi fit écrire au maréchal de Saint-André, son lieutenant à Verdun, de faire entrer, à tout prix, son chirurgien dans la place.
Le maréchal de Saint-André gagna un capitaine italien, qui, pour quinze cents écus, s'engagea à faire entrer Paré dans la ville de Metz.
« Le roi, dit Paré, m'envoya quérir, et me commanda de prendre de son apothicaire nommé Daigne, tant telles drogues que je verrais être nécessaires pour les blessés assiégés: ce que je fis tant qu'un cheval de poste en pouvait porter. Le roi me donna charge de les porter à M. de Guise, et aux princes et capitaines qui étaient à Metz. »
Paré et le capitaine italien prirent la route de Metz. Dès qu'ils furent arrivés à huit ou dix lieues de la place, ils ne marchèrent plus que pendant la nuit. Ils avaient à traverser le camp des Espagnols qui assiégeaient la ville. Paré pensa
(1) Apologie, voyages.
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d'abord qu'il ne leur serait jamais possible de passer sans être vus, et par conséquent, pendus ou étranglés. « Pour vrai, dit-il naïvement, j'eusse bien volontiers voulu être encore à Paris. » Toutefois « Dieu conduit si bien notre affaire que nous entrons dans la ville à minuit, avec un certain signal que le capitaine avait avec un autre capitaine de la compagnie du duc de Guise. »
Le duc était dans son lit quand on lui annonça l'arrivée de Paré. Il l'admit, à l'instant même, auprès de lui. Après avoir reçu la communication dont le courageux chirurgien avait été chargé par le roi, il donna l'ordre de préparer pour lui un logement, et de le bien traiter. Après quoi il le congédia, en lui donnant rendez-vous pour le lendemain, sur la brèche.
Ce fut, en effet, sur la brèche, que le duc de Guise, qui savait frapper les imaginations, présenta le chirurgien ordinaire du roi aux princes, seigneurs et capitaines. Paré fut accueilli avec des transports de joie; on le fêta comme un libérateur.
Sans perdre de temps, on l'envoya auprès d'un blessé, M. de Magnane, qui avait eu la jambe cassée par un obus, et qui souffrait horriblement, pour s'être confié aux soins d'un charlatan. Il fixa la jambe fracturée dans un appareil qui ôta surle-champ les douleurs au malade. Puis il alla voir un autre blessé, M. de Bugueno, frappé d'un coup de pierre à la tête, et qui était sans connaissance depuis quatorze jours. Il le fit trépaner. Il se mit ensuite à traiter tous les autres malades de la ville assiégée.
On connaît l'issue de ce siège. Charles Quint vit tous ses efforts se briser devant la résistance et la valeur de Guise. Contraint de lever le siège de Metz, il vit sa gloire et son prestige s'éclipser par cet échec éclatant. Le génie du duc de Guise, puissamment secondé par l'intrépidité des hommes qui composaient la garnison, avait obtenu ce glorieux résultat.
Ambroise Paré revint à Paris après la levée du siège.
« Après que le camp fut entièrement rompu, dit Paré, je distribuai mes malades entre les mains des chirurgiens de la ville, pour les parachever de panser ; puis je pris mon congé de M. de Guise, et m'en revins devers le roi, qui me reçut avec bon visage, et me demanda comment j'avais pu entrer dans la ville de Metz. Il me fit donner deux cents écus. »
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L'année suivante, le roi l'envoya à Hesdin, pour qu'il fût prêt à porter aux assiégés les secours de son art.
Cette ville de la Picardie, prise et reprise plusieurs fois, était alors occupée par nos troupes et assiégée par l'armée de Charles Quint. Ici, la valeur des soldats et des chefs était la même ; mais on n'avait pas veillé avec autant de sollicitude aux besoins des malades et des blessés, ou à l'approvisionnement de la ville, bloquée par les impériaux. La situation où se trouvaient nos troupes à Hesdin était affreuse. La nourriture, les médicaments, le linge, tout manquait. Il faut lire dans le livre de Paré (1) la peinture navrante qu'il fait de l'état de la place assiégée. Les chefs tinrent conseil, pour délibérer sur la reddition de la ville. Ambroise Paré, qui était en grande considération parmi eux, autant que parmi les soldats, prit place au conseil, et donna son avis.
« Le conseil fut tenu, où je fus appelé, dit Paré, pour savoir si je voulais signer, comme plusieurs capitaines, gentilshommes, et autres, que la place fût rendue. Je fis réponse qu'elle n'était pas tenable, et que je le signerais de mon propre sang, pour le peu d'espérance que j'avais que l'on pût résister aux forces des ennemis, et aussi pour le grand désir que javais d'être hors de cet enfer et grand tourment : car je ne dormais ni nuit, ni jour, pour la grande quantité de blessés qui pouvaient être en nombre de deux cents. Les morts rendaient une grande putréfaction, étant entassés les uns sur les autres comme fagots, n'étant point couverts de terre, à cause que n'en avions pas. Et si j'entrais en un logis, il y avait des soldats qui m'attendaient à la porte lorsque j'en sortirais pour en panser d'autres. C'était à qui m'aurait, et me portaient comme un corps saint, ne touchant du pied en terre, malgré les uns des autres, et ne pouvais satisfaire à ce grand nombre de blessés.,. »
Les conditions demandées par les assiégeants, ayant été acceptées, Hesdin se rendit, et les commissaires espagnols entrèrent dans la ville, pour s'emparer de ceux des assiégés dont les familles avaient le moyen de payer rançon.
Ici se présentait, pour Ambroise Paré, un grand danger. En déclarant son nom, il serait bien traité par les Espagnols, mais certainement retenu prisonnier pour longtemps, et contraint d'exercer son art en faveur des blessés ennemis. S'il dissimulait son nom et sa qualité, il s'exposait à être mis sur le pied des prisonniers ordinaires, qui étaient souvent traités de la façon la
(1) Apologie. Voyage à Hesdin, t. III, p. 709.
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plus barbare, et que l'on égorgeait sans pitié quand on ne pouvait en obtenir quelque tribut. Dans cette perplexité, Ambroise Paré se décida à se déguiser, sans renoncer toutefois à déclarer sa qualité de chirurgien. Il échange ses vêtements contre ceux d'un soldat, et se noircit la chemise avec de la suie, de telle sorte que, sous cet accoutrement bizarre, il ressemble plutôt au ramoneur qu'au chirurgien du roi. Il se place auprès d'un blessé, homme de distinction, M. de Martigues. Bientôt après, les soldats espagnols entrèrent par la brèche et se conduisirent à l'égard des Français désarmés moins comme des hommes irrités, dit Paré, que comme des bêtes féroces.
Les médecins et les chirurgiens de l'Empereur allèrent visiter M. de Martigues; car ce seigneur prisonnier avait été adjugé au duc de Savoie, qui espérait en tirer une importante rançon. Interrogé sur la manière dont le blessé avait été soigné, Paré décrivit les effets qu'avait produits, dans la poitrine, la balle qui avait traversé les poumons, endommagé les côtes, etc. Il leur déclara qu'à son avis, la plaie était mortelle.
Les chirurgiens espagnols furent étonnés de la justesse et de la clarté que déployait, dans cette exposition, le chirurgien français prisonnier. Malgré lui, Ambroise Paré avait dépassé le but; il avait laissé percer, dans ses discours, le bout de l'oreille, non de l'âne, mais du savant.
Deux jours après, M. de Martigues avait rendu le dernier soupir. Les médecins et les chirurgiens de l'Empereur vinrent visiter le corps, et décidèrent qu'on en ferait sur-le-champ l'ouverture, pour se rendre compte des ravages du projectile. Le chirurgien de l'Empereur pria Ambroise Paré de faire cette autopsie. Il ne savait comment s'y prendre lui-même pour y procéder, et se trouvant heureux d'avoir sous la main un habile homme, il ne voulait pas perdre une si belle occasion. Paré s'excusa d'abord, mais le chirurgien espagnol insista, le priant de le faire « pour l'amour de lui ». Paré persistant toujours dans son refus, le chirurgien de l'Empereur répliqua, d'un ton plus résolu, qu'il fallait céder, et que, s'il persistait à refuser plus longtemps, il pourrait s'en repentir.
Contraint d'obéir, Paré procéda à l'autopsie. Oubliant en ce moment, la prudence qui lui était commandée par sa situation, il se laissa aller à la petite vanité d'éblouir, par ses con-
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naissances anatomiques, les chirurgiens espagnols. Il ouvrit le corps, montra les diverses parties des viscères qui avaient été atteintes par la balle, et prouva que la description détaillée qu'il avait donnée avant la mort du blessé était parfaitement conforme à la réalité. Il fit, en un mot, une magnifique leçon d'anatomie chirurgicale. Quand il eut terminé sa démonstration, il embauma le corps, ce que personne parmi les assistants n'eût été capable de faire.
Le savant, l'anatomiste s'était trahi. On ne le reconnaissait pas encore pour le chirurgien de Henri II, mais on voyait en lui un homme de premier ordre, comme chirurgien et comme médecin. C'est ce que comprit bien vite le chirurgien de l'Empereur, qui, le tirant à part, lui dit : « Si tu veux rattacher à mon service et devenir mon aide, je te donnerai un habit neuf, je te traiterai bien, et tu iras toujours à cheval. » Paré le remercia de l'honneur qu'il daignait lui faire, mais il déclara ne vouloir prendre aucun service hors de sa patrie.
Il était prisonnier du duc de Savoie, chef de l'armée victorieuse, qui toutefois ignorait son nom et sa qualité. Le duc de Savoie lui proposa, à son tour, d'entrer dans son armée, comme chirurgien. Paré refusa cette nouvelle offre, et persista dans sa résolution, malgré la colère du duc, qui menaçait de l'envoyer aux galères.
Sa bonne étoile le tira enfin de ce mauvais pas. Un des chefs de l'armée du duc de Savoie, M. de Vaudeville, gouverneur de Gravelines, avait entendu parler de ce chirurgien français prisonnier, dont le duc de Savoie ne pouvait rien obtenir, et ne savait que faire. Espérant être guéri, par ses soins, d'un abcès qu'il portait à la jambe depuis sept ans, il pria le duc de Savoie de lui céder cet habile homme.
En effet, un matin, Ambroise Paré voit entrer chez lui, à' sa grande surprise, quatre hallebardiers allemands, qui lui ordonnent de les suivre, et le conduisent chez le colonel de Vaudeville, gouverneur de Gravelines. Le colonel l'accueille gracieusement, lui apprend qu'il est désormais à lui, et que s'il parvient à le guérir de son ulcère à la jambe, il lui rendra la liberté sans rançon.
Laguérison était sûre, mais elle demandait du temps. Paré fut employé, durant cet intervalle, à panser des blessés dans le
camp. En bon ennemi qu'il était, Àmbroise Paré ne manquait pas de jeter un regard investigateur sur l'état des ressources militaires des Allemands. Il reconnut ainsi « qu'ils n'avaient plus de grosses pièces de batterie, mais seulement vingt-cinq ou trente de campagne (1). »
Bientôt l'ulcère du gouverneur se trouva diminué et presque guéri. M. de Vaudeville, tenant loyalement sa parole, rendit la liberté à Ambroise Paré, qui avait eu le bonheur de réussir à cacher son nom. Un passe-port lui fut délivré, et un trompette lui fut donné, pour l'accompagner jusqu'aux avant-postes français, qui se trouvaient à Abbeville. Là il prit des chevaux et se rendit auprès du roi, qui le reçut avec une joie inexprimable.
« Il envoya quérir MM. de Guise, et Connestable d'Estrés, pour entendre de moy ce qui s'estoit passé à notre prise de Hedin : et leur en fis fidèle rapport, et leur asseuray avoir veu les grosses pièces de batterie qu'ils avoient menées à sainct Omer : dont le Roy fut joyeux, parce qu'il craignait que l'ennemy ne vînt plus avant en France. Il me fit donner deux cens escus pour me retirer en ma maison : et moy fort ioyeux d'estre en liberté, et hors de ce grand tourment et bruit de tonnerre de la diabolique artillerie, et loing des soldats blaspbémateurs et renieurs de Dieu. »
Lorsque le roi avait appris qu' Ambroise Paré était prisonnier, il avait fait écrire à sa femme qu'elle fût sans inquiétude, car il se chargeait de le racheter. Le captif, comme on vient de le voir, s'était délivré lui-môme ; mais la promesse du roi ne pouvait être vaine ; Henri II lui fit donner deux cents écus, représentant le prix de sa rançon.
Paré n'avait encore que trente-six ans. Aidé par ses talents et par la fortune, de simple barbier il était devenu, en peu d'années, chirurgien ordinaire du roi de France, et sa réputation commençait à pénétrer à l'étranger. Cependant il n'avait
(1) Apologie et voyages^ t. III, p. 719. (Édition de Malgaigne.)
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d'autre diplôme que celui de maître barbier-chirurgien. Il ne pouvait, avec ce seul diplôme, obtenir l'autorisation de faire un cours public de chirurgie, car le diplôme de docteur était, comme nous l'avons dit, indispensable pour enseigner publiquement. Mais pour présenter et soutenir une thèse de docteur en chirurgie, il fallait être d'abord lachelier, puis licencié. Or tous ces examens se faisaient en latin, et la thèse ellemême devait être écrite et discutée dans cette langue. Bien que Paré fût déjà la plus haute renommée chirurgicale de son temps et l'un des plus savants anatomistes, la difficulté eût été pour lui insurmontable, car il n'avait fait aucune étude littéraire et ne savait pas un mot de latin. Son heureuse étoile vint encore l'affranchir de toutes ces entraves.
Pendant qu'il servait dans les armées, la confrérie des chirurgiens de Saint- Côme, avec le consentement tacite de l'Université, s'était peu à peu transformée en collège. Par une supplique adressée à François 1er, supplique habilement rédigée, ils avaient obtenu le droit de jouir et user des privilèges universitaires. Vers 1549, le collège de Saint-Côme, pour entrer en pleine possession de ses droits, essaye d'instituer, en faveur de ses élèves, une chaire d'anatomie. La Faculté s'en émeut; elle s'adresse au Parlement, lequel, par un arrêt en date de 1551, « défend au lieutenant-criminel, aux maîtres et gouverneurs de l'Hôtel-Dieu, et à l'exécuteur de la haute justice, 'de délivrer aucun corps mort pour l'anatomie, sans une requête signée du doyen de la Faculté; et en outre, défend aux chirurgiens-barbiers et autres de faire aucune anatomie ni dissection qu'en la présence d'un docteur en médecine, lequel docteur interprétera ladite anatomie et dissection en la manière accoutumée (1). »
Ainsi Ambroise Paré, le plus habile chirurgien anatomiste de son temps, ne pouvait être autorisé à faire en public une leçon d'anatomie sans être assisté d'un docteur, même des plus ignares, qui interprétât la dissection en la manière accoutumée.
Dans cet état de choses, le collège de Saint-Côme avait un intérêt puissant à faire accorder à Ambroise Paré la chaire d'anatomie, tant pour la haute faveur dont il jouissait auprès du
(1) Malgaignc, Introduction aux Œuvres d'Ambroise /Vire, p. 257.
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roi, que pour la renommée qu'il avait acquise parmi le peuple et la noblesse. On le pressa donc, de toutes manières, de prendre le grade de docteur. Les édits du Parlement de 1544, les statuts de la Faculté prescrivaient rigoureusement de faire les examens en latin. On passa par-dessus toutes les règles, par-dessus tous les usages. Il fut convenu que le récipiendaire ne serait pas interrogé, mais qu'il se bornerait à lire une dissertation latine, écrite d'avance, sur le sujet de sa thèse.
Ambroise Paré demanda donc, le 18 août 1554, à être admis aux examens de bachelier et de licencié. Il fut reçu bachelier le 23 du même mois, licencié le 8 octobre, et maître ou docteur en chirurgie, suivant Peyrilhe, le 18 décembre. On ne connaît pas le sujet de sa thèse, qui se borna, sans doute, à quelque lecture en latin, faite pour la forme.
La réception de Paré fut gratuite, et la cérémonie de sa réception très-brillante. Elle fut soutenue, suivant l'usage, dans une église, l'église des Mathurins, en présence du recteur; la Faculté était représentée par Fernel et Millet. Le lendemain, le roi Henri II fit un présent de cent écus au nouveau docteur.
Nous disons que la réception de Paré fut brillante. Cependant elle prêta quelque peu à rire, aux hommes instruits de ce temps, qui ne pouvaient tenir leur sérieux, en entendant le récipiendaire écorcher bravement le latin qu'on lui donnait à lire. Les docteurs et les licenciés universitaires ne manquèrent pas de se répandre, contre lui, en allusions ironiques, en épigrammes et en mots piquants, qui n'étaient pas toujours du meilleur goût. Le satirique Riolan a laissé, à ce propos, une page fort curieuse. Il fait allusion à la réception d' Ambroise Paré, lorsqu'il écrit à propos des querelles de la Faculté, en 1577 :
« Le chirurgien est à l'égard du médecin ce qu'est le dentiste pour le chirurgien. Et s'il est permis à ceux-ci de professer publiquement leur art, pourquoi pas aux dentistes?... Dira-t-on qu'ils ne savent pas le latin 1 Mais entre les chirurgiens qui excellent aux œuvres de l'art, il en est (chacun sait de qui je veux parler, sans qu'il soit besoin que je les nomme) qui ne savent pas décliner leur propre nom. Nous les avons vus appelés de la boutique du barbier à la maîtrise chirurgicale, et reçus gratis contre la coutume, de peur que les barbiers reconnus plus habiles que les chirurgiens ne fissent honte à leur collège. Nous les avons entendus débitant de la manière la plus plaisante
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du monde le latin qu'on leur avait soufflé, et ne comprenant pas plus ce qu'ils disaient que ces enfants à qui, dans les collèges, les professeurs font répéter des harangues grecques. Certes, si vous voulez une preuve que de tous, tant qu'ils sont, il y en a bien peu qui sauraient articuler congrument, je ne dis pas improviser, dans la circonstance, la voilà bien manifeste. C'est que celui qui ouvrit la séance lâcha presque autant de solécismes que de mots. Et plût à Dieu qu'il n'eût péché que dans les mots, et qu'il n'eût point déraisonné dans les choses ! Et pourtant, si ce coryphée de la faction, si ce chef défile qui, le premier affronta le public et s'exposa au jugement des doctes pour devenir la fable du vulgaire, s'il avait reçu sur les doigts autant de coups de férule qu'il avait péché de fois contre les rudiments de la grammaire et écorché Despautère, il aurait lui-même depuis longtemps les mains tout écorchées ! »
Riolan ne prononçait pas le nom de Paré. Mais l'allusion est si transparente, que chacun avait ce nom sur les lèvres. Un maladroit ami prit le soin, du reste, d'empêcher que personne n'en ignorât. Il publia une réponse à Riolan (1), dans laquelle il prenait la peine de défendre un homme qui n'en avait nul besoin, et qu'il désignait sans nécessité à la malignité de ses adversaires.
Rien n'est plus dangereux qu'un maladroit ami, Mieux vaudrait un sage ennemi.
Après avoir passé deux ans à Paris, principalement occupé d'études anatomiques, Ambroise Paré reprit, en 1557, sa vie militaire. Les campagnes ou voyages qu'il fit à cette époque portent dans son ouvrage (Apologie) les titres suivants :
Bataille de Saint- Quentin, 1557; — camp d'Amiens, 1558; — Havre de Grâce, 1563; — Ro%ien, 1562; — bataille de Dreux, même année; — bataille de Montcontour, 1569; voyage de Flandres ; — voyage de Bourges, 1562; — bataille de Saint- Denis, 1567; — Bayonne, 1564. Nous nous bornerons à citer quelques faits sans entrer désormais dans des détails, qui, nécessairement du même genre que la plupart de ceux qu'on vient de lire, rendraient notre récit monotone.
A la bataille de Saint-Quentin, le connétable de Montmorency ayant été blessé et fait prisonnier, le roi envoya Paré
(1) Ai cvjusdam incerti nominii medici apologiam parum philosophicam pro chirurgiis reipomio. (Cité par Malgaigne, Introduction, p. 260.)
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pour lui donner des soins. Mais le duc de Savoie refusa de le recevoir dans son camp, parce que, dit-il, après l'affaire de Hesdin, il s'était aperçu que Paré, introduit dans un camp ennemi, savait faire, autre, chose que de la chirurgie. Il s'arrêta donc à La Fère, où il y avait encombrement de blessés, envahis par la pourriture d'hôpital. Il pria qu'on envoyât à sa place d'autres chirurgiens, et retourna à Paris.
Ce fait pourrait donner à penser que, déjà gâté par la fortune et la faveur, Ambroise Paré donnait plus volontiers ses soins aux grands seigneurs qu'aux simples soldats : il n'en est rien pourtant.
L'année suivante, le roi l'envoya à Dourlan, où il ne pénétra qu'à travers mille dangers.
En 1559, Henri II frappé, à l'œil, dans un tournoi, parlajlance de Montgommery, expirait onze jours après. Paré conserva sa place de chirurgien ordinaire, près de son successeur, François IL
François II mourut, après un règne d'environ dix-huit mois. On soupçonna qu'il avait été empoisonné, et le nom de Paré se trouva, très-malheureusement, mêlé dans les bruits qui coururent sur cet événement. Entreprendre de le justifier, comme s'il pouvait être vraisemblable que jamais un tel homme eût pu concevoir la pensée de commettre le crime le plus lâche et le plus odieux, ce serait insulter à sa mémoire. La confiance absolue que lui accorda Charles IX, successeur de François II, mit bientôt, d'ailleurs, un terme aux bruits calomnieux que la haine avait répandus au sujet de la mort prématurée du roi.
Charles IX eut l'occasion d'éprouver sur lui-même l'habileté et le dévouement d' Ambroise Paré, qu'il avait nommé son premier chirurgien.
« Les médecins, dit le docteur Willaume, lui ayant prescrit une saignée, on appela, pour la pratiquer, un de ses chirurgiens ordinaires, qui avait, par-dessus tous, la réputation de bien saigner; cependant le tendon, disent les historiens, plus vraisemblablement un filet nerveux, fut piqué; ce fut Antoine Portail qui eut ce malheur. Paré, qui, par délicatesse, tait son nom en nous racontant le fait, consola son confrère, et l'excusa si heureusement qu'il ne fut pas disgracié, puisqu'il devint, par la suite, premier chirurgien de Henri III. Paré sut, par l'application du bandage roulé sur tout le membre et l'instillation de l'huile de térébenthine
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chaude clans la piqûre, prévenir des accidents qui pouvaient devenir funestes, et contre lesquels il avait pris d'avance son parti en grand chirurgien. Il conserva ainsi à son maître un bras dont il devait, plus tard, faire un si cruel usage (1). »
Paré avait une clientèle nombreuse, et comme il n'existait pas alors de voitures commodes pour faire des courses et se transporter aisément dans les différents quartiers de Paris, il faisait ses visites à cheval. Le 4 mai 1561, il se disposait à passer la Seine, en bateau, lorsque, aj'ant appliqué un coup de houssine sur la croupe de son cheval, pour le faire avancer, il en reçut un coup de pied, qui lui brisa les deux os de la jambe gauche. Il tomba, et dans sa chute, la peau, la chausse et la botte furent percées par les parties aiguës des os fracturés. Deux chirurgiens-barbiers, Antoine Portail et Richard Hubert, firent le premier pansement. ^Quand le blessé eut été transporté dans son domicile, on appela Etienne de la Rivière, célèbre barbier-chirurgien. Paré fut retenu deux mois au lit. Ce ne fut qu'au bout de trois mois que, guéri sans claudication, il put reprendre son service (2).
Pendant la minorité de Charles IX, la France gouvernée par la reine mère, Catherine de Médicis, se trouva divisée en deux grands partis, les protestants et les catholiques. Toute la politique de Catherine consistait à favoriser tantôt l'un tantôt l'autre des deux partis, et à paraître tenir la balance égale entre eux. Le parti catholique finit par prévaloir dans les conseils de la cour, et la guerre civile éclata.
Ambroise Paré suivit l'armée royale dans toute la campagne de 1562. Après avoir réduit Blois, Tours et Bourges, on alla mettre le siège devant Rouen. Ici une épidémie de pourriture d'hôpital sévit cruellement parmi les blessés.
« Il y avait, dit Paré, un air si malin qui était cause que plusieurs mouraient, voire de bien petites blessures, de façon qu'aucuns estimaient que les balles avaient été empoisonnées. Ceux du dedans disaient le semblable de nous; car encore qu'ils fussent bien traités de leurs nécessités dedans la ville, ils ne laissaient point de mourir comme ceux du dehors (3). »
(1) Etudes historiques sur Ambroise Pare".
(2) Malgaigne, Introduction, p. 26«.
(3) Apologie, t. III, p. 723.
Presque toutes les plaies, même les plus légères, se compliquaient de pourriture. Comme ce n'étaient pas seulement les soldats, mais aussi les grands seigneurs et les princes qui en étaient affectés, on s'en émut vivement, et le jeune roi demanda à Paré l'explication de cet effrayant phénomène. Ce dernier chercha les moyens d'en combattre les effets, et modifia plusieurs fois, sur ce point, sa thérapeutique, sans parvenir à de bons résultats. C'était une de ces affections qui sévissent si fréquemment sur les blessés des armées en campagne.
Quelques jours avant l'assaut de Rouen, le roi de Navarre reçut, à l'épaule, un coup de feu dont il mourut. La balle avait pénétré dans l'articulation; Paré ne put parvenir à la trouver.
Après la prise de Rouen, il revint à Paris. Quelques semaines après, le roi l'envoya au comte d'Eu, qui avait été blessé d'un coup de feu à la bataille de Dreux. Mais Paré ne put le sauver.
Les partis, épuisés par la guerre, conclurent un traité de paix. Àmbroise Paré, de retour à Paris, et jouissantde quelques loisirs, augmenta de trois livres l'édition précédente de son Traité de chirurgie, qui n'en avait que sept, et publia, en 15CL, sa Chirurgie en dix livres.
Cet ouvrage venait à peine de paraître, lorsque Paré, obligé de suivre la cour, partit, avec le roi Charles IX, pour ce long voyage à travers les provinces qui ne dura pas moins de deux ans.
A Montpellier, Paré fut mordu au doigt par une vipère, dans la boutique d'un apothicaire. Il se traita lui-même et n'éprouva aucun accident.
En 1565, la peste se déclara dans diverses parties du royaume. Paré, qui la rencontrait partout où il passait, eut occasion de faire des recherches sur les effets du traitement par la saignée. Dans ce pénible voyage, il eut lui-même une autre maladie, un anthrax à l'aisselle, et un autre plus considérable au ventre, qui lui laissa une cicatrice énorme.
De retour à Paris, il y trouva une épidémie, non de peste, mais de petite vérole et de rougeole. Prompt à saisir les leçons de l'expérience, il composa et publia, en 1568, sur ces maladies, qu'il avait été à même de bien observer, un ouvrage ayant
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pour titre : Traité de la peste, de la petite vérole et rougeole, avec une description de la lèpre.
Au fléau des épidémies qui sévissaient en diverses parties de la France vint se joindre celui de la guerre civile. Il y eut entre les catholiques et les protestants une foule de combats meurtriers. Après celui de Saint-Denis, Paré pansa les blessés, au nombre desquels se trouvait le connétable de Montmorency, qu'il ne put sauver.
Dans son voyage de Flandres, il eut des succès, vraiment rares, qu'il raconte avec beaucoup de détails (1).
Le marquis d'Avret avait reçu, sept mois auparavant, un coup d'arquebuse, près du genou. L'os était fracturé, et ni les médecins ni les chirurgiens flamands ne pouvaient le guérir. Charles IX lui envoya Ambroise Paré.
Accompagné de deux gentilshommes, il arriva au château d'Avret, situé à une lieue et demie de Mons, et trouva le marquis dans un état presque désespéré. Pendant le séjour d'environ deux mois qu'il fit au château d'Avret, il visitait,, dans les environs, les malades pauvres ou riches qui réclamaient ses soins. « Je proteste, dit-il, que je n'en refusai pas un seul, et que je leur fis à tous le plus de bien qu'il me fût possible. »
Quand on apprit que le marquis d'Avret commençait à se bien porter, la joie publique se manifesta par des fêtes populaires; car ce jeune seigneur était aimé dans les chaumières comme dans les châteaux. Quant à Ambroise Paré, partout où il passait, le peuple accourait au devant de lui et lui témoignait, à sa manière, son admiration. L'accueil qu'on lui fit à Mons fut une véritable ovation.
Le marquis d'Avret, parfaitement guéri, lui donna un riche présent et le fit reconduire à Paris, jusques dans sa maison, par son maître d'hôtel et par deux pages.
Mais à Paris, des confrères jaloux lui faisaient quelquefois expier, par des attaques aussi vives qu'injustes, les petits mouvements d'orgueil qu'avaient pu quelquefois exciter dans son âme ses succès multipliés, ainsi que les présents et les distinctions flatteuses qu'il recueillait. Nous laisserons de côté ces querelles de métier.
(1) Tome III, pages 726 et suivantes. (Édition de Malgaigne.)
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Ambroise Paré était huguenot. Ce fait résulte non-seulement des témoignages d'écrivains contemporains, mais de ses propres écrits. Il dit, en effet, qu'au siège de Rouen « il faillit être victime du fanatisme catholique ». Malgré les persécutions exercées contre les religionnaires, il avait toujours persisté dans sa foi, car il était persuadé, comme Henri IV, qu'aucune religion n'empêche d'être honnête homme. Catherine de Médicis lui ayant demandé un jour s'il s'attendait à être sauvé dans l'autre monde :
« Oui, certes, madame, lui répondit-il, parce que je fais ce que je peux pour être brave homme dans celui-ci, et que Dieu est miséricordieux, entendant bien toutes les langues, et content qu'on le prie en français ou en latin. »
Le roi et Catherine de Médicis avaient donc laissé leur vieux chirurgien prier Dieu en français.
Lorsque l'abominable projet du massacre général des huguenots fut arrêté entre Charles IX et sa mère et fixé à la nuit du 24 août 1572, l'un et l'autre songèrent à préserver la vie d'Ambroise Paré. C'est ce que nous ont appris plusieurs écrivains contemporains, et surtout Brantôme et Sully.
« Le roi, dit Brantôme, criait incessamment : Tuez, tuez. Il n'en voulut sauver aucun, sinon maître Ambroise Paré, son premier chirurgien et le premier de la chrétienté, et l'envoya quérir et venir le soir dans sa chambre et garde-robe, lui commandant de n'en bouger ; et disait à quelques-uns de ses cruels conseillers qui murmuraient de cette exception, qu'il n'estait raisonnable qu'un qui pouvait servir à tout un petit monde fust ainsi massacré. Et si ne le pressa point de changer de religion, non plus que sa nourrice. »
On a prétendu qu'après la Saint-Barthélemy, Ambroise Paré abjura la religion réformée. Malgaigne s'exprime ainsi :
« Je l'avoue, il me paraît incontestable que, du moins après la Saint- Barthélemy, Ambroise Paré faisait profession de foi catholique (1). »
(1) Introduction aux Oiïuvrcs d'Ambroise Pari, p. 281.
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Peut-être Ambroise Paré, au moment du massacre, avait-il laissé espérer sa conversion au catholicisme. Mais rien n'a jamais pu établir qu'il ait transgressé sa foi religieuse, et toute sa vie dépose contre une pareille faiblesse. Pour prendre au sérieux cette supposition, il faudrait n'avoir pas lu, dans Sully, la réponse décidée qu' Ambroise Paré fit à Charles IX, le lendemain du massacre de la Saint-Barhélemy. Comme le roi lui déclarait que le moment était venu de se faire catholique, Ambroise Paré lui répondit :
« Par la lumière de Dieu! il doit vous souvenir, Sire, que vous m'avez promis, pour que je n'aie jamais à vous désobéir, de ne pas me demander quatre choses : à sçavoir de rentrer dans le ventre de ma mère, de ne me trouver en une bataille ou combat, de quitter votre service, ny aller à la messe (1). »
Ambroise Paré demeurait au Louvre, dans le palais de Charles IX. Il avait sur ce prince l'ascendant que donnent 12àge, les services et les vertus. On sait que, tourmenté de cruels remords après la Saint-Barthélemy et saisi d'un mal secret qui troublait son âme et son corps, Charles IX fit venir Ambroise Paré, et lui dit :
« Je ne sais ce qui m'est survenu depuis deux ou trois jours, mais je me trouve l'esprit et le corps grandement émus, voire, tout ainsi que si j'avais la fièvre, me semblant à tout moment, aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés se présentent à moi, les faces hideuses et couvertes de sang : je voudrais que l'on n'y eust pas compris les imbécilles et innocents. »
Paré, profitant habilement du repentir du roi, tout en lui parlant de sa santé, lui conseilla de faire cesser les massacres, et de révoquer les ordres sanglants envoyés dans les provinces. Les mémoires du temps assurent que la fin de ces horreurs fut, en partie, le fruit de cette conversation du roi avec son chirurgien.
Peu de temps après, c'est-à-dire le 31 mai 1574, Charles IX succombait à une maladie affreuse, qui fut considérée comme un châtiment du ciel. Son frère, qui régnait en Pologne, se hâta de revenir en France, et monta sur le trône, sous le nom de Henri III.
(1) Sully, Économie, t. I«r
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Le nouveau roi garda au Louvre Ambroise Paré. Il le nomma, presque en même temps, son valet de chambre et son conseiller.
Ambroise Paré avait perdu sa première femme, et s'était remarié, en 1573, avec la fille d'un chevalier du roi, nommée Angélique Rousselet.
Pendant la même année, il publie ses deux livres de la génération et des monstres , et il annonce qu'il est occupé d'une grande entreprise qu'il a promise au roi : c'était la collection de ses œuvres de chirurgie.
Elles parurent, en effet, l'année suivante, en un magnifique volume in-folio, sous ce titre : Les œuvres de M. Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du roi.
Un ancien doyen de la Faculté, Gourmelen, que Paré avait un peu maltraité, demanda, pour retarder la mise en vente des Œuvres de Paré, l'application d'un ancien arrêt, portant défense de publier aucun livre de médecine sans l'approbation préalable de la Faculté de médecine de Paris. On alléguait que Paré avait abordé, dans son Introduction, des hauts points de philosophie et de médecine, par exemple les questions des éléments, des humeurs, des facultés, des actions, des esprits, etc., toutes choses essentiellement médicales, que la Faculté revendiquait comme étant, en quelque sorte, sa propriété. Autre grief de la même force : l'ouvrage contenait un livre sur les fièvres1.
Cette grave affaire fut portée devant le Parlement. Mais il n'y eut point d'arrêt prononcé, et le livre parut dans son intégrité. Un peu de bon sens et une science réelle valaient mieux que ce latin dont les docteurs de Paris étaient si fiers. S'ils tenaient tant à leur jargon pédantesque, c'est qu'il leur permettait d'imposer au vulgaire.
Dans les derniers temps de sa vie, Paré lisait beaucoup. Il travaillait à l'ouvrage ayant pour titre : Des animaux et de V excellence de V homme. Il annotait aussi ses œuvres imprimées. Il prenait peu de part aux querelles qui continuaient entre les chirurgiens et les docteurs de la Faculté, et il laissait dire, lorsque, de temps en temps, on l'attaquait encore. Gourmelen, dans un livre imprimé en 1583 ou 1584, l'apostrophait ainsi : « Paré, mon ami, quand vous exercez la chirurgie, le peuple fait cas de vous ; mais quand, sortant des bornes de votre profession,
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vous censurez les médecins et les apothicaires, les petits enfants se moquent ».
Ambroise Paré mourut le 22 décembre 1590, à l'âge de quatre-vingts ans, en sa maison du quartier Saint-André-des- Arts, à Paris.
M. le docteur Achille Chéreau, à qui l'on doit beaucoup de recherches sur l'histoire de la médecine à Paris, nous a communiqué Pacte de décès d' Ambroise Paré, qui se trouve sur le registre de la paroisse Saint-André-des-Arts, déposé aujourd'hui à l'Hôtel de Ville, et qui correspond à nos actes de l'état civil. « En ce jour, samedi 22 décembre 1590, a été enterré, dans l'église Saint-André-des-Arts, à Paris, au bas de la nef, près du clocher, M. Ambroise Paré, premier chirurgien du roi. »
La gravure et la sculpture ont reproduit, à F envi, la physionomie de Paré. Le sculpteur David (d'Angers) l'a conservée à la postérité, dans la statue qui fut élevée à Laval à la mémoire du plus illustre de ses enfants. Sa physionomie porte l'expression d'une certaine dignité, jointe à cette gravité que donne l'habitude des réflexions sérieuses.
Quant aux traits de son caractère, le plus saillant était celui d'une profonde piété. Il ne laisse échapper, dans ses ouvrages, aucune occasion de rendre hommage au Créateur. Avant comme après la Saint-Barthélemy, son langage fut toujours inspiré par le sentiment religieux. Tout le monde connaît sa célèbre devise, inscrite sur tous les monuments consacrés à sa mémoire : Je le pansai/, Dieîi le guarit. C'était là l'expression sincère de sa pensée. Il pratiqua toujours deux vertus, peu communes alors dans son pays, si violemment troublé par les dissensions civiles et les guerres de religion : la tolérance et la charité. On le voit, sur les champs de bataille, donner également ses soins aux catholiques et aux huguenots. S'il avait une pointe de vanité, facile à comprendre, elle était inoffensive et douce; jamais il ne cherchait à écraser les autres du poids de sa renommée et de ses titres. Quoique premier chirurgien et conseiller du roi, il continua toujours à fréquenter les chirurgiens-barbiers, ses anciens confrères. Il causait familièrement avec eux, et, loin de rougir de son passé, il aimait à en réveiller le souvenir en revenant avec bonheur sur les années de sa jeunesse, qu'il
avait passées à l'Hôtel-Dieu de Paris. Aucun sentiment de jalousie, aucun esprit de rivalité ou de dénigrement, ne parut jamais l'animer. Il accordait volontiers ses éloges aux médecins et aux chirurgiens de mérite. Sa clientèle considérable lui avait beaucoup rapporté, et malgré ses grandes dépenses, il avait ramassé une véritable fortune. Il possédait trois maisons dans Paris, une hôtellerie au faubourg Saint-Germain, une maison de campagne à Meudon (1). Demeurant dans la paroisse Saint- André-des-Arts, près du pont Saint-Michel, il occupait de vastes appartements, qui étaient nécessaires tant pour sa famille que pour lui-même, pour sa bibliothèque et pour son cabinet de raretés, consistant en une belle collection de pièces d'anatomie chirurgicale. Il avait rassemblé les ouvrages de près de deux cents auteurs, qu'il cite dans ses œuvres complètes. Comme il n'entendait pas le latin, il faisait traduire en français les ouvrages qui n'avaient pas encore été traduits et qu'il voulait connaître.
Il jouissait dans la ville de l'estime respectueuse de la plupart des docteurs de la Faculté et des chirurgiens de Saint- Côme. A la cour, la droiture de son caractère, les services qu'il avait rendus, son extrême bienveillance et la haute faveur dont il jouissait l'avaient mis en relations assidues avec les princes, les grands seigneurs et les poëtes. Il fut chanté par Ronsard, le plus célèbre des poëtes de ce temps.
Nous avons dit qu'Ambroise Paré avait épousé, en premières noces, la fille du valet chauffe-cire du roi, Jeanne Maselin. Il eut une fille de sa première femme, circonstance qui avait été ignorée jusqu'ici, mais qui résulte de l'acte de naissance relevé, sur les registres de la paroisse Saint-André -des-Arts, par le docteur Chéreau, qui a bien voulu nous en donner communication (2).
De sa seconde femme, Jacqueline Rousselet (ou Rousset), il eut deux fils, qui moururent l'un et l'autre, âgés d'un an ; et quatre filles, Anne, Marie, Jacqueline et Catherine, ainsi qu'il
(1) Documents cités par E. Bégin.
(2) s Le lundi 30 septembre 1560, dernier jour desdits mois et an, fut baptisée Catherine, fille de Mc Ambroise Paré, chirurgien ordinaire du roy, et de Jehanne Maselin, sa femme. Son parrain est Me G aspart Martin, maître barbier de cette ville, et marraines sont Catherine Brion, femme de Loys Le Prince, marchand de vins, et Marguerite Clairet, femme de feu Estienne Clairet, et Jehnnno de Prince ».
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résulte des relevés faits par M. le docteur Chéreau des registres de la paroisse Saint-André-des-Arts.
M. le docteur Chéreau a également relevé les actes de mariage de trois filles d'Ambroise Paré : Catherine, mariée le 28 mars 1581, à François Rousselet, trésorier du frère du roi; Anne, mariée le 4 juillet 1596, à Henry Simon, conseiller et trésorier du roi, à Bourbonnais en Nivernais; et Catherine Paré, mariée le 29 septembre 1603, à noble Claude Hédelin, conseiller du roi en la chambre du Trésor (1).
(1) Le mercredy 29 avril 1576, fut baptisé Ambroise, fils de M0 Ambroise Paré, chyrurgien du roy, et de Jacqueline Rousset, sa femme. Les parrains Monsr Cbarles, comte de MaufFer, et Monsr le marquis d'Elbeuf. La marraine, dame Pbelippes de Montespedon, duchesse de Beaupreau, et princesse de la Roche-sur- Yon.
Le lundy 14 janvier 1577, décéda Ambroyse Paré, fils de Mc Anibroyse Paré, chyrurgien du roi, et de Jacqueline Rousset, sa femme ! Et ce mesme jour fut enterré en l'esglise de Sainct André.
Le mercredi 8 novembre 1583, a esté baptisé Ambroise, fils de Me Ambroise Pavé, conseiller du roy, et premier chirurgien du roy et de Jacqueline Rousselet, ses père et mère. Les parrains Me Jacques Mareschal, conseiller du roy, procureur de sa majesté en la prévosté de son hostel et grande prévosté de France et advocat au conseil d'État; et M* Jacques Guillemeau, chirurgien du roi juré à Paris. La marraine, demoiselle Anne de Manières, fille de maistre Estienne de Manières, advocat au grand conseil.
De ce même jour 19 août 1584, a été enterré dans ladite église, près le cloché, Ambroise, fils de Mc Ambroise Paré, premier chirurgien du roy, et de Jacqueline Rousselet ses père et mère.
Le jeudi 6 janvier 1578, fut baptisée Marie, fille de Me Ambroise Paré, premier chyrurgien du roy et de Jacqueline Rousselet, sa femme. Le parrain Me Jehan Camus, secrétaire des finances. Les marraines, damoiselle Marie du Tillet, femme de Mons* Seguier, lieutenant civil, et Marie Boullaye, veuve de feu Jacques Rousselet.
Le 8 octobre 1579, fut baptisée Jacqueline, fille de M* Ambroise Paré, premier chyrurgien du roy, et de Jacqueline Rousselet. Le parrain, noble personne, il" Jehan Lallemant, seigneur de Vousse, maître des requêtes et conseiller du roy. Les marraines, Marie Lallemant, femme de Monsr ... prévost des marchands de Paris, et Antoinette Lallemant (?) femme de Monsr Pierre Charles, auditeur du roy et conseiller en la chambre des Comptes.
Le samedy 16 dudit mois, fut baptisée Anne, fille de Mc Ambroise Paré, premier chirurgien du roi, et de Jacqueline Rousset, sa femme. Sa marraine, liaulte et puissante princesse, madame Anne d'Aist, femme de haut et puissant seigneur, Jacques de Sobroye, duc de Nemours. Le parrain Monsr Charles de Sobroyc, fils des dessus dits prince et princesse.
Le 12 février 1581, fut baptisée Catherino, fille de M* Ambroise Paré, premier M' chirurgien du roy, et de Jacqueline Rousselet, ses père et mère. Le parrain, Monsr Vincent Moussey, conseiller au parlement. Les marraines, liavbo Rousselet, femme d'Odier Martin, archer de la garde du corps du roy, et Catherino, une des filles dudit Mc Ambroise Paré.
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Ambroise Paré a été appelé, avec juste raison, le père ou le restaurateur de la chirurgie française. Il trouva, en effet, la chirurgie dans l'enfance, et il la laissa dans un tel état de perfectionnement, que certaines de ses parties, telles que le traitement des plaies, n'ont encore été modifiées en rien, après lui et jusqu'à nos jours. A l'époque où il commença ses études, on se bornait, dans les écoles de médecine, à expliquer les écrits des Arabes, à commenter ceux de Lanfranc et de Guy de Chauliac. Comme il n'y avait alors aucune anatomie, il ne pouvait y avoir aucune chirurgie. Dédaignée des médecins et abandonnée à des gens sans lettres et de profession manuelle, la chirurgie occupait les assises infimes de l'édifice médical, et ne justifiait que trop alors l'étymologie grecque de son nom (yjipoç, main). Il n'y avait aucun goût pour l'observation, aucun principe pour la pratique. Déjà, sans doute, quelques hommes de génie avaient apparu dans l'art chirurgical : des méthodes excellentes avaient été proposées et consignées dans des livres. Mais par le défaut d'érudition des chirurgiens de cette époque , ces méthodes étaient tombées dans l'oubli. Toute la règle des chirurgiens de ce temps, c'était de recourir à l'autorité des anciens galénistes ou des Arabes et de fermer les yeux sur les phénomènes de la nature.
Paré suivit une voie tout opposée. Fort peu érudit, mais praticien sans rival, il prit pour école les champs de bataille. C'est sur ce théâtre qu'il appliqua les connaissances qu'il avait acquises ; ce fut la nature seule qu'il interrogea, et c'est ainsi qu'il parvint à faire sortir la chirurgie de sa trop longue enfance.
Il n'est peut-être aucune question chirurgicale qu' Ambroise Paré n'ait envisagée dans ses ouvrages, et qu'il n'ait éclairée des lumières de son observation. Si l'on veut cependant signaler avec plus de précision les questions qu'il a contribué plus particulièrement à élucider, on peut citer les suivantes.
AMBROISE PARÉ
Il a introduit une véritable révolution dans le traitement des plaies de toute nature, et particulièrement des plaies d'armes à feu. Il a simplifié le traitement des fractures et des luxations, qui se compliquait singulièrement, alors, de l'emploi de toutes sortes de machines vicieuses et barbares. Il a simplifié l'art des bandages, partie si importante de la chirurgie, et qui était restée dans l'état même où l'avaient laissée les Grecs. Il a imaginé beaucoup d'opérations nouvelles, et en a tiré d'autres de l'oubli regrettable dans lequel elles étaient tombées : telles sont les opérations de hernie et de taille par le grand appareil. Il éclaira le diagnostic et le traitement des maladies de la vessie, de l'urètre et de la prostate, couvertes jusque-là d'une obscurité complète. Il fit disparaître la cautérisation dans le traitement des plaies en général, et inventa la ligature des artères, comme moyen de remédier à l'hémorragie après les amputations.
Les deux dernières innovations que nous venons de rappeler, c'est-à-dire la cautérisation bannie du traitement des plaies et l'application de la ligature aux artères divisées par l'instrument, pendant les amputations, ont toujours été particulièrement admirées, et ont placé leur auteur au rang des bienfaiteurs de l'humanité. Nous ne parlerons ici que de ces deux méthodes.
C'est dans son ouvrage sur les plaies dliarquebuses, que l'illustre chirurgien démontre que la poudre à canon n'est pas vénéneuse, comme on l'avait toujours prétendu, et que les projectiles qu'elle lance n'introduisent dans l'économie aucune sorte de venin. Il explique, de la manière la plus satisfaisante, les phénomènes généraux que provoque ce genre de blessures, c'est-à-dire l'ébranlement et le désordre nerveux, ainsi que la contusion locale. A la pratique pernicieuse et cruelle, qui était alors en usage, et qui consistait à brûler, par l'huile bouillante ou le fer rouge, les parties affectées, afin de détruire au sein des tissus le prétendu poison, il substitua les incisions, le débridement et l'application d'onguents suppuratifs et émollients, c'est-à-dire la méthode môme qui est aujourd'hui suivie partout.
Pour apprécier l'importance de la réforme qu'il introduisit dans la chirurgie, en imaginant la ligature des artères après les amputations, il faut se rappeler les graves accidents qui compliquaient autrefois les amputations des membres, et dont la seule idée faisait trembler le malade, et quelquefois le chirur-
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gien. On n'avait à opposer à l'hémorragie qui suit les grande opérations que des moyens infidèles et cruels. Quand une artère importante était tranchée par le fer, c'était souvent une entreprise insurmontable que d'arrêter l'écoulement du sang. La compression des gros troncs artériels, ou la constriction du membre, le tamponnement, l'application sur la plaie, des agents styptiques de toute sorte, échouaient presque toujours, et le malade perdait la vie, au milieu des tentatives précipitamment faites, pour'empêcher l'exhalation du sang. Le seul mo}ren d'arrêter l'hémorragie avec certitude, c'était de cautériser par le fer rouge l'énorme surface de la plaie. Mais peu de malades résistaient à la suppuration et aux accidents généraux qu'amenait l'emploi de ce qu'on appelait et de ce qu'on appelle encore le caîttco'e actuel. Quand le malade échappait, il lui restait une plaie dont la cicatrisation était interminable.
Il nous semble aujourd'hui que c'était une idée bien simple que de saisir avec une pince, après l'amputation, chaque artère divisée et béante, de la tirer légèrement au dehors, et d'oblitérer son calibre par l'application d'un fil fortement serré. Galien, et même avant lui, Celse, avaient signalé cette méthode, pour arrêter l'hémorragie dans les cas de blessures. Il semble donc qu'il n'y avait qu'un pas à faire pour appliquer ce même procédé au cas de l'amputation des membres pratiquée dans un but chirurgical. C'est le propre des grandes découvertes d'étonner les hommes par leur simplicité, — lorsque toutefois, elles sont accomplies; la difficulté est de les accomplir. Personne encore, avant Ambroise Paré, n'avait songé à faire le pas dont nous parlons. Ambroise Paré lui-même hésita beaucoup avant de le tenter. Après avoir suivi dans sa jeunesse la pratique générale consistant à opposer à l'hémorragie, après de grandes opérations, l'application cruelle du fer rouge, après avoir mûrement réfléchi sur ce point et soumis ses doutes à quelques savants confrères, il se décida à faire l'essai de sa nouvelle méthode. Toutefois, pendant qu'il appliquait les ligatures, il avait eu soin de tenir près de lui les fers rouges et le brasier ardent, tout prêt à recourir à ce moyen, si la ligature échouait (1). Quel ne fut point son bonheur lorsqu'il reconnut
(1) Des plaies d'IIarquefotses, liv. XII, chap. xxxv.
AMBROISE PARÉ
l'efficacité absolue d'un procédé aussi simple et aussi facile !
Malgré les succès innombrables qu'il avait obtenus de l'emploi de cette méthode, et dont il avait rendu témoins les praticiens les plus éclairés de son temps, la ligature des vaisseaux, après les grandes opérations, ne prit que faiblement faveur. Ses élèves mêmes, témoins de ses succès et confidents de ses pensées, tels que Guillemeau, qui traduisit ses œuvres en latin, et Pigrai, qui en donna un abrégé, ne l'adoptèrent qu'avec de grandes restrictions, et comme par égard pour la mémoire de leur maître. Dans leur pratique personnelle, ils s'en tenaient à la cautérisation par le feu. Ainsi l'art rétrograda, sur ce point, après Ambroise Paré, qui semblait avoir trop devancé son époque. Il est certain que le procédé de la ligature après les amputations n'a été repris que dans notre siècle, par le chirurgien Desault, qui se décida à l'employerpeu de. temps après son entrée à l'hôpital de la Charité. Jusque-là les chirurgiens avaient rejeté cette méthode, par la crainte que les ligatures ne tombassent trop vite, et que l'hémorragie ne recommençât au sein des tissus, dans la plaie fermée. On aurait pu se rappeler que , pendant trente ans, Ambroise Paré avait employé ce mode opératoire sans le moindre accident.
Par l'ensemble des travaux et des études pratiques que nous avons rapidement énoncés, Ambroise Paré parvint à tirer la chiruz^gie de l'ornièrë où elle se traînait depuis tant de siècles. Sa pratique aux armées et dans la ville, ses préceptes oraux et ses ouvrages si clairs, contribuèrent à former un certain nombre de disciples, qui répandirent ses doctrines. Tels furent, en France, Guillemeau et Pigrai, ses plus chers élèves, Jacques Démarque, Habicot, Delanoue et Thévenin. Ses écrits, pénétrant à l'étranger, y donnèrent le goût de la bonne chirurgie. Ils inspirèrent, en Allemagne, Fabrice de Hilden et Scultet; en Italie, Fabrice d'Aquapendente, Marchetti, Margati, etc.
Tel fut l'homme de bien et l'homme de génie qui, selon l'expression du docteur Willaume, <« pendant le cours d'une vie longue et laborieuse, appliqua toutes ses facultés au perfectionnement de l'art salutaire par excellence, corrigea des procédés défectueux ou cruels, en introduisit de plus sûrs et de plus doux, combattit des erreurs funestes, fit connaître des t. m. 23
vérités utiles, et mérita ainsi le titre de restaurateur de la chirurgie ! »
Voici la liste des ouvrages d'Anïbroise Paré :
La méthode de traicter les playes faites par harquehises, — Briefve collection de V administration anatomique\ — La méthode curative des playes et fractures de la leste humaine, — Anatomie universelle du corps humain, — Dix litres de la chirurgie, — Traictè de la peste, de la petite vérole et rougeole, Cinq livres de chirurgie, — Des bandages, des fractures, des luxations, des morsures et des goustes, — De la génération de Vhomme et des monstres, tant terrestres que marins, — Discours de la mumie, des venins, de la licorne et de la peste.
Toutes ces productions sont réunies dans ses Œuvres publiées par lui en 1561. (Les Œîcvres iïÂmbroise Paré, conseiller et premier chirurgien du roi, divisées en vingt-sept livres avec figures et "portraits, tant de Vanatomie que des instruments de chirurgie.) Il a paru treize éditions des œuvres d'Anïbroise Paré, tant à Paris qu'à Lyon. Guillemeau jugea à propos d'en faire une traduction latine, qui parut, en France, en 1582.
Les œuvres d'Ambrnise Paré ont été réunies de nos jours par Malgaigne, qui a revu toutes les parties du texte et les a enrichies de notes précieuses (1). Une introduction historique, du plus grand mérite, ajoute encore à l'importance de ce recueil , qui a fait revivre pour la génération présente les travaux du vieux chirurgien de la Renaissance.
(1) OEuvres complètes d'Ambroise Paré, revues et collationnées sur toutes les éditions, avec les variantes, ornées de 217 planches et du portrait de l'auteur, accompagnées de notes historiques et critiques, et précédées d'une introduction sur l'origine et les progrès de la chirurgie en occident, du sixième au seizième siècle, et sur la vie et les ouvrages d'Ambroise Paré, par J.-F. Malgaigne; 3 vol. iu-8°. Paris, 1840; chez J.-B. Baillière.
KOl'liHNIK
NICOLAS KOPERNIK
Les documents originaux manquent sur la vie de Kopernik. La plus ancienne biographie que nous ayons du créateur du système de l'astronomie moderne ne fut composée que cent ans après sa mort, par Gassendi. Au dix-septième siècle, le nom de Kopernik était fort connu; mais son livre, condamné par la congrégation de Y Index, était devenu rare. D'un autre côté, le procès*intenté à Galilée avait montré à quel point il pouvait être dangereux de faire publiquement l'éloge de Kopernik et de son système. Des Polonais instruits, qui avaient passé un temps considérable à recueillir des faits et des souvenirs relatifs à l'illustre astronome, parvinrent à établir qu'il était de leurs compatriotes ; mais ils n'osèrent publier une histoire de sa vie, ou s'ils la publièrent, l'Inquisition romaine trouva le moyen de la faire disparaître.
Kopernik n'avait laissé, dans le diocèse de Warmie et dans les contrées où il était connu, d'autre réputation que celle d'un chanoine charitable et savant. Durant sa vie, son génie pour les sciences physico-mathématiques ne fut apprécié que par un très-petit nombre d'esprits éminents. Il avait été livré sur un théâtre, aux sarcasmes et à la risée de la multitude, et cette auréole de célébrité n'attirait pas de grands admirateurs à sa mémoire. Un siècle au moins s'était déjà écoulé depuis qu'il reposait dans la tombe, lorsque Gassendi, compulsant les lettres et les manuscrits laissés par Tycho Brahé, pour com-
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poser la biographie de cet astronome célèbre, découvrit dans ses papiers une copie de vers latins que Tycho Brahé avait adressée à Kopernik, après avoir reçu de lui le petit instrument nommé règle parallatique. Cette circonstance fortuite inspira à Gassendi l'idée de recueillir également des renseignements et des notes sur Kopernik, et d'ajouter, comme supplément à la biographie de Tycho Brahé, une courte notice sur Kopernik.
Gassendi consacre à Tycho trois cent quatre pages de son livre et seulement cinquante à Kopernik (1). Mais ces pages sont extrêmement précieuses pour les faits et les détails qu'elles renferment et qui, sans doute, fussent tombées dans un éternel oubli, si Gassendi n'eût pris la peine de les rassembler. Gassendi put probablement consulter la correspondance qui avait existé entre Kopernik et Rheticus. Il dut aussi avoir communication des lettres de l'évêque de Warmie, Dautiscus, et de l'évêque de Culm, Gysius ; et c'est sans doute dans cette correspondance qu'il put recueillir tous les renseignements qu'il nous a laissés.
Il est singulier que la plupart des biographes qui ont écrit 'sur Kopernik ne citent jamais cette biographie latine de Gassendi. Ni Bailly ni Delambre, les deux savants historiens de l'astronomie, ne l'ont connue. Le Polonais Adrien Krzyrzanowski, professeur à l'Université de Varsovie, qui s'est livré à de longues recherches, à Bologne, à Rome, à Cracovie, à Thorn, à Warmie, pour recueillir jusqu'aux moindres détails de la vie et des travaux de Kopernik, son compatriote, ne connaissait davantage ce travail de Gassendi; aussi le résultat de ses recherches est-il demeuré incomplet. M. Bertrand, qui a consacré une notice à Kopernik, dans son volume, récemment publié, sur les Fondateurs de V astronomie moderne, ne paraît pas l'avoir lue. Les auteurs des articles Kopernik, dans la Biographie de Michaud et la Biographie générale de Firmin Didot,. la mentionnent, mais ne l'ont pas consultée.
En 1801, la Société littéraire de Varsovie ouvrit un concours sur YEloge de Kopernik. Il fallait « montrer ce que devaient
(1) Tychonis Brachcci Vita. Iu-4", p. (55.
NICOLAS KOPERNIK
à Kopernik les sciences mathématiques, nommément l'astronomie, au siècle où il vécut. » Le prix fut décerné au professeur polonais Jean Sniadecki, pour son Discoiirs sur Kopernik, qui fut imprimé à Varsovie, en 1803, en polonais et en français, et réimprimé à Varsovie en 1818 (1). Ce discours est plutôt un tableau et une histoire de l'astronomie au seizième siècle, qu'une biographie de Kopernik. L'auteur rapporte seulement le résultat de quelques investigations particulières faites en Pologne, pour recueillir les souvenirs du grand astronome, dans les lieux qu'il habita, par Martin Molski, Czacki,' et Staroste de Novogorod.
Tous les renseignements sur la vie de Kopernik contenus dans la plupart des ouvrages, tant anciens que modernes, que nous venons de citer, ont été réunis dans une excellente biographie composée par un savant polonais, M. Jean Czynski, et qui parut en 1847 sous ce titre : Kopernik et ses travaux (2). Cet ouvrage fut publié avec le secours et sous le patronage de plusieurs réfugiés polonais, qui tenaient à honneur de faire revivre le nom du plus illustre des savants de leur pa}rs. C'est dans ce dernier ouvrage et dans la biographie latine de Gassendi, que nous avons puisé la plupart des matériaux de la notice que l'on va lire.
Nicolas Kopernik naquit à Thorn, petite ville de la Pologne prussienne, le 19 février 1473. « Le trait de lumière qui éclaire aujourd'hui le monde, a dit Voltaire, est parti de la petite ville de Thorn. »
Son grand-père, qui habitait la Bohême et qui jouissait d'une certaine aisance, fut tenté par les avantages que paraissait offrir alors le séjour dans les villes de la Pologne. Il quitta son pays, alla s'établir à Cracovie, et se fit inscrire sur les registres de
(1) Discours sur Nicolas Kopernic, par Jean Sniadecki ; in-8". Varsovie, 1818. (2j Un vol. in-8°. Paris, 1H<17.
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la bourgeoisie de cette ville. C'était en 1396, sous le règne do Ladislas. Il acheta une propriété à Cracovie, et se livra au commerce. Ses enfants furent appelés, à Cracovie, à des fonctions honorifiques, que l'on n'accordait qu'à des bourgeois notables. L'un d'eux, né en Pologne, faisait le commerce des céréales et de la boulangerie. Il alla s'établir à Thorn, petite ville très-commerçante, alors incorporée à la Pologne, et située sur les rives de la Vistule. Il s'allia à une ancienne famille polonaise, et épousa la sœur de Tévêque de Warmie, Barbe Wasselrode. On voyait, en 1847, et peut-être voit-on encore à Thorn, dans la rue Sainte-Anne, la maison que le père de Nicolas Kopernik avait reçue en dot.
Un an après son mariage, il fut élu, par ses nouveaux concitoyens, membre du conseil municipal. Le 12 février 1473, sa femme mit au monde Nicolas Kopernik.
Le jeune Nicolas fut envoyé comme externe à l'école Saint- Jean, à Thorn, où il apprit à lire, à écrire, à calculer. Le soir, de retour chez son père, il étudiait les rudiments du latin et du grec. Il se montra de bonne heure studieux et réfléchi.
Il n'avait pas plus de dix ans lorsqu'il eut le malheur de perdre son père. A partir de ce moment, ce fut l'évèque de Warmie, Luc Wasselrode, son oncle, qui se chargea de diriger ses études et de surveiller son éducation.
A l'âge de dix-huit ans, quand il eut achevé ses études élémentaires, il fut envoyé à l'Université de Cracovie, où il se fit inscrire au nombre des étudiants, sous le nom de Nicolaus Nicolaï de TJiorunia. Cette Université jouissait alors d'une grande renommée; on y voyait arriver des étudiants de la Bohême, de la Bavière, de la Suède et de l'Allemagne. Kopernik s'y appliqua à la philosophie et à la médecine, jusqu'à ce qu'il eût obtenu le grade de docteur. Et comme, depuis ses premières années, il aimait aussi passionnément les sciences mathématiques, il n'avait pas cessé de s'en occuper avec beaucoup d'ardeur. Il suivit les leçons d'Albert Brudzewski, lequel, dans cette Université, professait les mathématiques avec une remarquable habileté. Non-seulement il était assidu à son cours, mais, en outre, il profitait de la faveur qui lui était accordée , ainsi qu'à quelques autres, de l'entendre en particulier. Brudzewski lui inspira un goût déterminé pour l'astronomie, lui
NICOLAS KOPERNIK
apprit l'usage de l'astrolabe ( instrument servant à prendre les hauteurs des autres), et lui indiqua la méthode qu'il devait suivre pour se livrer à une étude approfondie de cette science (1).
Les jeunes Polonais qui suivaient, avec Kopernik, le plus assidûment les cours du savant professeur, et qui, en outre, assistaient à ses explications et à ses entretiens particuliers, étaient Jacques de Kobylin, Waposki, Szadecki, Ilkuski.
Le dessein de Kopernik était de terminer d'abord tous ses cours d'études, à Cracovie, et d'aller ensuite visiter Rome et les Universités de l'Italie. Les voyages étaient encore, en Europe, le couronnement des études dans les classes supérieures, comme ils étaient le complément de l'apprentissage dans les classes d'artisans ; et l'Italie passait, à juste titre, pour un des pajrs les plus propres à éveiller l'imagination ou à perfectionner le goût, parla magnificence et la variété des sites, par la beauté du ciel, par la grandeur des souvenirs historiques et la splendeur des arts. Kopernik pensait que, pour être à même. d'apprécier un chef-d'œuvre de peinture, de sculpture ou d'architecture, etc., soit la perfection des détails, soit dans la vue de l'ensemble, il ne faut pas être entièrement étranger à la culture des arts. Il résolut donc, avant d'entreprendre son voyage d'Italie, de se donner quelque talent dans la peinture. C'était un excellent moyen pour recueillir ses impressions, pour conserver le souvenir des plus beaux sites, pour ébaucher quelques plans topographiques, etc. En s'occupanfc des diverses parties des mathématiques, il s'était appliqué d'une manière toute spéciale à la perspective, et c'était par là que lui était venue l'idée d'apprendre à dessiner et à peindre (2).
Bientôt il fut en état non-seulement de reproduire des
(1) « In academia Cracoviensi, philosophiœ dédit operam, et subindè etiam médicinal ; qnosqne est adcptus doctoratus gradum. Intérim vero, Iquia, a primis annis ardore, Matheseos magna tenebatur, non neglcxit sane pradectiones Alberti Brudzevii, in eadem academia matbematicas arteis prolitendis, quem etiam fuit solitus et convenire, et audiro privatim. Astrolabi usum, et rationem cum ab eo didicisset, acjam inciperet astronomiam penitius intelligere » (Gassendus, Vita Copemici.)
(2) « Cum parteis voro omneis matheseos curaret, tum perspective speciatim in— cubuit, ejusque oocasione picturam tum addidicit, tum eo usque calluit, ut perliibeatur etiam se ad spéculum eximie pinxisso. Consilium autem pingendi ex eo cepit, quod peregrinationem , ac potissimum in Italinm cogitam, in animo haberet, non modo adumbrnre, sed graphicc etiam, quantuum posset, exprimera quidquid occurreret observatur dignum. » {Gassendi N. Copemici Vila.)
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paysages, mais aussi de faire des portraits parfaitement ressemblants.
Lorsqu'il eut achevé ses études, il quitta Cracovie et retourna à Thorn. Il y passa quelque temps auprès de sa mère et de son oncle; puis il partit pour l'Italie. Il avait alors vingttrois ans.
Il s'arrêta d'abord à Padoue. Là, il suivit des cours de philosophie et de médecine, et il y fut couronné, à la fin de la troisième année, par le professeur Nicolas Teatinus. Jean Czynski, qui rapporte ce fait, ajoute : « Dans les archives de la section médicale de l'Université de Padoue, il est mentionné, sous la date de 1499, que le professeur Teatinus mit sur la tête de l'élève polonais les deux couronnes de philosophie et de médecine (1). »
Il régnait, à cette époque, dans tous les esprits d'élite, une activité inquiète, qui les poussait vers les régions de l'inconnu. Des conceptions grandioses, des aspirations ardentes exaltaient les âmes. L'invention de l'imprimerie, la découverte du nouveau monde et les merveilles qu'on en racontait, la face nouvelle que commençaient à prendre sensiblement les connaissances humaines, tout contribuait à exciter les imaginations et à faire naître ou à développer des talents qui, dans un autre siècle, seraient restés peut-être à jamais engourdis. Les travaux et la gloire des deux astronomes Purbach et Regiomontanus excitaient au plus haut degré l'émulation de Kopernik, qui brûlait de marcher sur leurs traces.
Il y avait alors, à Bologne, un professeur qui enseignait l'astronomie avec beaucoup d'éclat. C'était Dominique Maria, de Ferrare. Kopernik, pendant son séjour à Padoue, avait fait plusieurs fois le voyage de Padoue à Bologne, pour le voir et l'entendre. Doué d'une rare intelligence et passionné pour la vérité, le jeune Polonais fut facilement admis dans l'intimité de Maria, charmé d'avoir un tel auditeur (2). Ils observèrent ensemble, en 1496, une occultation à'Aldebaran (étoile fixe dans la constellation appelée Y Œil dîc Taureau).
Apprécié par Dominique Maria à sa juste valeur, Kopernik
(1) Kopernik et ses travaux, p. 31.
(2) « Nec vero difficile fuit in optimi viri farniliaritatem admitti. » (Gasscndus, Copernici Vita.)
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fut jugé digne d'occuper une chaire dans l'Université de Rome, et il obtint, en 1499, à l'âge de vingt-sept ans, la place de professeur de mathématiques.
Doué d'un remarquable talent d'exposition, le jeune professeur attira autour de sa chaire un auditoire nombreux et choisi. La manière brillante dont il fit son cours et le succès qu'il rencontra rappelaient ceux dont avait joui précédemment Regiomontanus. Il faisait ses leçons d'astronomie d'après YAlmage&te de Ptolémée ; et comme il aimait à exposer avec méthode et clarté les principes établis par le célèbre astro-nome d'Alexandrie , il y revenait fréquemment et les examinait avec toute l'attention dont il était capable. Il soupçonna bientôt que ces principes étaient trop compliqués et s'éloignaient trop de la simplicité ordinaire des lois de la nature, pour être admis comme vrais. Il n'est rien de tel, pour juger les principes d'une science, que d'être obligé de les exposer clairement dans un cours public.
Bien d'autres avant Kopernik, notamment Roger Bacon, n'avaient pas été satisfaits du système astronomique de Ptolémée. Il s'agissait d'en concevoir un plus simple et plus vrai, et c'était là, depuis la destruction des écoles pythagoriciennes, ce qu'aucun astronome n'avait pu ou n'avait osé entreprendre. Les questions difficiles découragent souvent les esprits médiocres; elles excitent, au contraire, ceux qu'anime le feu du génie. Kopernik résolut de chercher un système astronomique plus conforme à la nature que celui de Ptolémée. Dans ce dessein, « il se donna la peine, dit-il, de relire tous les ouvrages scientifiques anciens qu'il put se procurer, pour chercher s'ils ne renfermaient pas quelque opinion autre que celle qui était enseignée dans les écoles, concernant les mouvements des sphères du monde (1). »
Il vit d'abord, dans Cicéron, que Nicetas avait émis l'opinion que la terre se meut (2). Il trouva, dans Plutarque, que d'autres avaient eu la même idée. Kopernik cite textuellement ce que Plutarque rapporte du système de Philolaùs, à savoir, « que la terre tourne autour de la région du feu (région
(1) Proface de Bevolut. cœlest.
(2) Nicetam scnsisse tcrram inovori.
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éthérée), en parcourant le zodiaque, comme le soleil et la lune. »
Les principaux pythagoriciens enseignaient la même doctrine. La terre, selon eux, n'est pas immobile au centre du monde; elle tourne en cercle; elle est loin d'occuper le premier rang parmi les corps célestes. Timée de Locres, encore plus précis, appelait les cinq planètes alors connues les organes du temps, à cause de leurs révolutions, et il ajoutait : H faut supposer la terre, non pas immobile à la même place , mais tournant au contraire sur elle-même, en se transportant dans Vespace.
Archimède nous apprend qu'Aristarque, de Samos, composa un ouvrage ayant pour but de soutenir que le soleil est immobile, et que la terre se meut autour de lui, en décrivant une courbe circulaire, qui a pour centre le soleil (1). Il est difficile d'être plus positif et plus net. Aristarque fut accusé d'irréligion pour avoir « troublé le repos de Vesta ». Son livre se perdit; ce qui veut dire que les sectateurs du culte de Vesta parvinrent à supprimer tous les manuscrits qui en existaient.
Il est certain que les anciens, dans des temps antérieurs à rétablissement de l'école d'Alexandrie, ont eu une idée, plus ou moins complète, du vrai s}^stème du monde, et que cette idée, si contraire aux apparences, avait eu, chez eux, pour fondement, une suite de preuves déduites du raisonnement et de l'observation. Comment Aristarque, de Samos, eût-il pu composer un livre spécial pour défendre sa doctrine du système du monde, s'il n'eût eu aucune preuve à en donner? Cette doctrine était assurément, comme nous l'avons dit dans le premier volume de cet ouvrage, celle qu'avait adoptée Hipparque, qui, de tous les astronomes de l'antiquité grecque , fut incontestablement le plus habile ; et c'est pour cette raison sans doute qu'on fit disparaître tous ses ouvrages. Ptolémée devait les connaître, puisqu'il y puisa une foule de résultats obtenus par l'observation et par le calcul, qu'il fit entrer dans son système. Seulement, il rejeta tout ce qui était en opposition avec les anciens dogmes religieux, bien sûr d'avance que les partisans d' Aristarque de Samos et d'Hipparque, s'il en existait encore, n'oseraient prendre la plume pour le contredire, Ptolé-
(1) Arcliimède, in Prammite.
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niée s'attacha, clans son Almageste, à combattre, et souvent par les plus mauvaises raisons, le double mouvement de la terre.
Kopernik trouva donc, dans quelques écrivains de l'antiquité, non pas la description du vrai système du monde, système abandonné depuis" plus de seize siècles, mais l'idée générale qui en avait été comme le fondement. C'était déjà beaucoup, sans doute, que d'être en possession de cette idée et d'avoir en mêmetemps la certitude qu'elle avait été adoptée par de savants philosophes et par de très-habiles mathématiciens dans l'antiquité. Mais il ne suffisait pas d'avoir la base du système ; il s'agissait de construire le système lui-même. Sous ce rapport, Kopernik avait tout à faire. Pour ébaucher seulement cette oeuvre immense, il fallait des observations nouvelles, de longs calculs, des méditations, et avec tout cela, du génie.
Nous avons laissé Kopernik à Rome, faisant preuve, dans sa chaire de mathématiques, d'un remarquable talent d'exposition. Au mois de novembre de l'année 1500, il observa à Rome une éclipse de lune.
Le siège pontifical était alors occupé par Alexandre VI, le même qui fit brûler Savonarole, le précurseur de Luther. Rome était déchirée par des dissensions intestines et par des guerres extérieures ; de sorte que personne n'y était en sù reté, les libres penseurs bien moins que les autres. Kopernik jugea prudent d'aller chercher dans sa patrie l'indépendance et la tranquillité dont il avait besoin pour se livrer à ses études Il revint donc à Varsovie, en 1502, après avoir donné sa démission de professeur de mathématiques à l'Université de- Rome.
Deux carrières, également honorables, s'ouvraient devant lui, en Pologne. Il pouvait exercer la médecine, qu'il avait étudiée avec grand succès, ou bien demander la chaire de son ancien professeur, Albert Brudzewski, demeurée vacante depuis sa mort, qui remontait à sept ans, et se consacrer tout à fait à l'enseignement public. A son arrivée à Cracovie, il fut accueilli cordialement par ses anciens condisciples, et renoua avec eux des liens d'amitié qui durèrent autant que sa vie. Soutenu par eux, et jouissant de l'estime générale, il aurait aisément réussi â obtenir la chaire de son maître. Mais comme il estimait, avant tout, le calme, le recueillement et la solitude, il aima mieux
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renoncer à la vie du monde et embrasser l'état ecclésiastique.
L'évêque de Cracovie, Jean Konarski, et le suffragant Jacques Zaremba lui conférèrent les ordres sacrés. Ce fut pour s'adonner tout entier aux sciences qu'il embrassa l'état ecclésiastique.
Dès qu'il fut prêtre, trois sortes d'occupations absorbèrent son temps et ses pensées : les devoirs du sacerdoce, l'exercice de la médecine en faveur des pauvres, et la recherche dW nouveau système astronomique.
C'est ainsi qu'il vivait à Cracovie, ou à Thorn, entouré de quelques anciens amis de sa famille, lorsqu'en 1510, sur la recommandation de son oncle, l'évêque de Warmie, il fut nommé chanoine à Frauenbourg, petite ville située sur les bords de la Vistule, qui, depuis 1454, en vertu du traité de Thorn, était sous la domination des rois de Pologne.
La nomination à un poste de chanoine était ce qu'ambitionnaient alors tous les savants de l'Allemagne , pour avoir à la fois la tranquillité d'esprit qui permet le travail, et la vie facile : olium cum dignitate. Mais, par une exception rare et malheureuse, Kopernik ne trouva pas dans le canonicat de Frauenbourg la solitude paisible et la liberté d'esprit qu'il désirait.
Il y avait alors, en Allemagne , un ordre moitié religieux moitié guerrier, fort turbulent, ennemi des Polonais, et, à tort ou à raison, accusé de vivre de rapines et de brigandages : c'était l'ordre Teutoniqiie. Les chevaliers teutoniques étaient redoutés des villes les plus voisines de leur domination, qu'ils troublaient et persécutaient sans cesse. Ils ne respectèrent pas davantage la retraite du chanoine astronome. Toutes les fois que Kopernik portait plainte contre eux, ils se bornaient à nier le fait, ou bien ils répondaient par des calomnies. Après l'avoir attaqué dans ses droits de possession, ils poussèrent leur hypocrite audace jusqu'à l'accuser devant la diète de Posen, dans un pamphlet, outrageant pour son caractère, d'avoir été lui-même l'agresseur. Pour obtenir justice contre eux, il eut besoin d'être soutenu par tout le crédit dont jouissait l'évêque de Warmie.
Délivré, pour quelque temps,, des vexations de ses turbulents voisins, les chevaliers teutoniques, Kopernik se livra avec
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ardeur, mais sans rien négliger de ses devoirs de prêtre et de citc^en, à ses savantes études. Par son caractère, par ses vertus, par ses talents, il avait acquis l'estime et la confiance des évèques et du corps des chanoines. Dans toutes les affaires importantes qui se présentaient, on faisait appel à ses lumières, à ses connaissances, à son esprit juste et droit.
La diète de Grudzionz venait d'être' convoquée. L'Université de Cracovie le nomma membre de la diète et le chargea de représenter le collège des chanoines. En même temps, les évêques lui confièrent l'administration des biens de leur diocèse.
Kopernik trouvait trop de charmes dans l'étude des constellations célestes, pour aimer beaucoup à se mêler d'affaires administratives. Mais quand il était obligé d'accepter une mission de ce genre, il s'attachait à la remplir de manière à justifier toute la confiance qu'on lui avait accordée. En 1513, après la mort de l'évêque Fabian de Lusianis, ayant été nommé administrateur du diocèse , il s'aperçut que des biens de l'Eglise avaient été usurpés par l'ordre teutonique. Il s'agissait d'en demander et d'en obtenir la restitution. Comme il avait été déjà lui-même inquiété dans sa propre possession, par les chevaliers teutoniques, il savait d'avance quels hommes actifs, puissants ët perfides il allait avoir pour adversaires. Homme ferme et résolu en présence des obstacles, quelle qu'en fût la nature, il n'hésita pas à entamer la latte. Il s'adressa au roi de Pologne, Sigismond Ier. Il mit sous ses yeux les titres de propriété, et obtint l'autorisation de poursuivre en justice l'ordre Teutonique.
Il fallut de la persévérance et du temps pour venir à bout de cette affaire. A la fin, l'ordre, condamné, se vit contraint de restituer les terres de l'Eglise. Les chevaliers teutoniques, irrités par la perte de leur procès, prodiguèrent à Kopernik les injures et les menaces; ils lui suscitèrent des tracasseries qui fatiguèrent excessivement son esprit, mais sans l'ébranler.
Une question importante était à l'ordre du jour, dans la diète de Grudzionz. L'altération des monnaies, qui fut le grand moyen financier des États, pendant le moyen âge et la Renaissance, avait été poussée trop loin en Pologne. Les choses en étaient à. ce point, que les commerçants étrangers ne voulaient plus échanger leurs produits que contre des lingots d'or ou
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d'argent pur. A cette époque, plusieurs villes de la Pologne avaient le privilège de frapper monnaie, et de là était résultée une sorte d'anarchie monétaire, dont l'ordre Teutonique, placé sur les frontières de la Pologne, avait profité, pour mettre en circulation une monnaie dans laquelle il entrait beaucoup de cuivre et peu d'argent; ce qui avait déconsidéré toute la Pologne, au point de vue commercial. On entendait de tous les côtés, des plaintes contre les embarras et les abus qui résultaient de la circulation de ces pièces sans valeur. Cette situation étant devenue intolérable, il fallait en déterminer les véritables causes et indiquer les moyens d'en prévenir le retour.
Telle fut la question que Kopernik eut à traiter devant la diète. Prenant la parole, il remonte à l'origine du mal, qu'il suit dans ses développements, et après avoir montré le danger qui menace en général la Pologne, et en particulier la Prusse, il propose, pour ramener la confiance, rétablir le crédit et sauver d'une ruine imminente le commerce et l'industrie nationale, d'-abolir le privilège de frapper monnaie accordé à Thorn, à Elbling, à Leipzig, et de fixer une seule ville où la monnaie serait fabriquée, d'après une même base et sous la sauvegarde du roi de Pologne. On retirerait de la circulation l'ancienne monnaie, et on la remplacerait par une monnaie nouvelle. Il serait prescrit à la Lithuanie, à la Pologne, à la Prusse et à tous les États soumis au roi, de ne faire usage, dans leurs transactions industrielles et commerciales, que de la monnaie nationale, qui offrirait toutes les garanties propres à faire renaître la confiance et à satisfaire, en même temps, aux besoins des particuliers et de l'Etat.
La réforme que proposait Kopernik était claire, simple et d'une évidente utilité; elle ne laissait entrevoir, dans son application, d'autres difficultés que celles que ne manquent jamais de soulever quelques intérêts privilégiés. Ce furent des difficultés de ce genre qui empêchèrent son adoption. D'une part, tous ceux qui spéculaient sur la dépréciation des monnaies le combattirent, par des raisons spécieuses ; d'autre part, les villes en possession de frapper monnaie défendirent avec obstination leurs privilèges. Ce projet ne fut donc pas exécuté. La diète décida que le manuscrit de Kopernik serait déposé
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honorablement aux archives de Grundzionz. Ce manuscrit original, que Leibnitz chercha inutilement, fut déposé dans les archives de Kœnigsberg, par les soins du roi de Prusse, qui le réclama en 1801. Il en existe une copie officielle dans la bibliothèque du lycée de Varsovie. Jean Czynski donne un résumé de cette dissertation, écrite en latin (1).
Malgré ses occupations de diverse nature et les tracas que lui suscitaient, de temps en temps, ses implacables ennemis, les chevaliers teutoniques, Kopernik, passionné pour l'étude, et ne perdant jamais un instant, se livrait, dans une tour qui lui servait d'observatoire, à toutes les recherches relatives à son système astronomique. Le manuscrit de l'ouvrage célèbre dans lequel il expose son système astronomique fut terminé en 1530, mais il ne le livra pas encore à l'impression. S'il est vrai que ce fut à l'époque où il professait les mathématiques à Rome qu'il commença à regarder le système de Ptolémée comme incompatible avec les véritables lois de la nature, et qu'il résolut dès lors, de se livrer à des recherches, pour en établir un autre, moins compliqué et plus satisfaisant, il dut consacrer près de trente ans à ce travail.
Cependant l'hostilité des chevaliers teutoniques contre le chanoine astronome était toujours ardente. Savérien nous dit qu'ils l'avaient accusé déjà de se livrer beaucoup trop à l'étude, et d'être peu assidu aux offices divins (2). Mais comme il n'avait encore rien publié sur l'astronomie, ils ne pouvaient intenter contre lui aucune accusation directe, au sujet des opinions que les savants lui attribuaient, d'une manière plus ou moins vague, sur le mouvement de la terre. Pour l'atteindre dans l'estime et dans la considération dont il jouissait, ils répandirent des bruits propres à le rendre, aux yeux de la multitude, un objet de risée ou de mépris. Des histrions et des comédiens ambulants furent payés par les moines teutoniques, pour aller, de ville en ville, tourner en ridicule et parodier Kopernik sur leurs tréteaux. Plus le personnage qui remplissait le rôle de l'astronome visionnaire était grotesque et extravagant, plus la foule manifestait, par ses éclats de rire et par
(1) Kopernik et ses travaux, par Jean Czynski, p. 47-54.
(2) Histoire des Philosophes modernes, t. V, p. 07. ,
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ses applaudissements ironiques, le plaisir qu'elle éprouvait à ces représentations.
Les comédiens obtinrent partout, même dans le voisinage de la demeure de Kopernik, un succès prodigieux. Ses amis, indignés, l'engageaient à mettre obstacle à ces impudentes représentations. « Laissez-les faire, répondait-il. Je n'ai jamais ambitionné les applaudissements de la foule; j'ai étudié ce qui ne saurait être pour elle un objet d'estime et d'approbation, et je n'ai point appris les choses auxquelles elle est toujours disposée à donner son suffrage (1). » Cés paroles n'étaient pas l'expression d'une orgueilleuse supériorité. Elles n'étaient qu'une protestation légitime contre un entraînement aveugle et une manifestation injurieuse pour lui.
Il continua donc à soigner les malades et à préparer luimême des médicaments pour les pauvres. Habile médecin, il fit d'excellentes cures, et sa renommée comme praticien s'accrut au point que, des contrées éloignées, il lui venait quelquefois des malades qui, abandonnés par d'autres médecins, voyaient en lui leur dernier espoir. S'il n'était point admiré parmi le peuple, pour sa vaste érudition de mathématicien et d'astronome, il l'était du moins pour les soins touchants qu'il prodiguait aux pauvres et pour son dévouement aux intérêts publics. Il rendit à sa commune des services importants, comme le prouve le fait que nous allons rapporter.
La petite ville de Frauenbourg est située sur une colline privée d'eau. Les habitants étaient obligés d'aller à une demilieue de là, puiser l'eau dans la rivière de Banda. Kopeimik fit construire un appareil mécanique pour élever l'eau de la rivière jusqu'au haut de la ville. Il fit d'abord construire une écluse, qui servit à conduire les eaux de la rivière au pied de la colline. Là il plaça un mécanisme ingénieux, qui, mû sans doute par la force du courant, fit monter l'eau jusqu'à la tour de l'église. Nous n'avons point la description exacte de ce mécanisme; mais il est certain qu'à partir de cette époque, les habitants de Frauenbourg ne furent plus obligés d'aller chercher l'eau à la rivière. ,En reconnaissance de ce service, ils firent placer au bas de la machine une pierre où se trouvait gravé le nom du bienfaiteur.
(1) « Nunquam volui populo placcre; nam quœ ego scio non probat populus, et quaj probat populus ego nescio. »
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Les talents, les vertus, la charité chrétienne de Kopernik; sa profonde indifférence pour ces comédiens de carrefour qui le représentaient comme un personnage ridicule et bouffon, finirent par produire en sa faveur une réaction énergique. Les honnêtes gens, indignés, firent sentir tout ce qu'un pareil spectacle avait de révoltant, et bientôt les comédiens, hués et siffles à leur tour, n'osèrent plus se permettre la moindre allusion offensante pour Kopernik (1).
Au concile de Latran, lorsqu'il fut question de la réforme du calendrier, une commission fut nommée, sous la présidence de l'évèque Paul de Middelbourg. Kopernik, à cette époque, n'avait encore rien publié sur l'astronomie ; mais ses grandes connaissances n'étaient ignorées de personne. Paul de Middelbourg lui écrivit, l'invitant d'une manière pressante à communiquer à la commission le résultat de ses observations et de ses calculs, et à vouloir bien l'éclairer de ses lumières (2). Mais il désirait méditer encore, avant de livrer ses calculs à la publicité. Cependant, comme il ne pouvait rester indifférent à une invitation qui lui venait de Rome, il expédia à la commission romaine, une copie manuscrite de ses tables, ainsi que ses observations et ses calculs.
Un document, qui prouve mieux encore la haute opinion qu'on avait conçue des travaux de Kopernik, est la lettre, citée par Gassendi, que le cardinal de Capoue, Nicolas Schomberg, lui adressa, le 1er novembre 1536.
« Depuis quelques années, écrit le cardinal Schomberg, on parle tant de ton mérite, que j'ai voulu moi-même, après avoir examiné tes pensées avec attention, me ranger, dans notre pays, du côté des hommes auprès desquels tu jouis d'une si haute renommée. J'ai vu non-seulement que tu as scruté avec une rare habileté les travaux et les découvertes des anciens mathématiciens, mais qu'en outre tu as trouvé une nouvelle interprétation de la mécanique céleste. Tu nous apprends que la terre se meut; que le soleil, immobile, occupe le centre du monde; que la lune, placée entre Mars et Vénus, accomplit dans l'espace, avec les éléments inhérents à sa sphère, une révolution annuelle autour du soleil. Je viens aussi d'apprendre que tu as élaboré des commentaires ayant
(1) « Perspecta niliilomînus illius virtus adeo fuit, ut impossibilis comicus exbibitatus fuerit, et bonorum intérim iucurrerit indignationem. » (Gassendus, Copernici Vita.)
(2) » Is per litteras Copernicum cunsuluit, et ut, pro ea qua crat peritia et industria, operam conferret, vehumeutuï sollicitavit. » (Gassendus, Coperuici Vita.)
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pour objet d'expliquer la raison de cette nouvelle astronomie, et que tu as dressé des tables dans lesquelles les mouvements des étoiles sont calculés avoc une précision qui a excité l'admiration de tous ceux qui ont été à même de les examiner. Voilà pourquoi, homme très-savant, je te prie instamment, si je puis te le demander sans être importun, de me communiquer tes découvertes, etc. (1). »
Un des hommes qui avaient le plus contribué à répandre ce sentiment d'admiration, si vivement exprimé dans la belle lettre du cardinal de Capoue, dont nous venons de citer une partie, était George Joachim Rheticus, jeune professeur extrêmement distingué et qui devint le disciple chéri de Kopernik.
Rheticus professait les mathématiques à Wittemberg, lorsqu'il entendit parler de l'astronome de Frauenbourg. Il était mécontent de toutes les hypothèses qui formaient le système astronomique de Ptolémée; celui de Kopernik le charma par son extrême simplicité, et il ne douta pas qu'il ne fût beaucoup plus conforme aux lois de la nature. II. donna sa démission, abandonna sa chaire et partit pour la Prusse polonaise, avec le dessein d'aller trouver Kopernik et de s'attacher à lui, en qualité de disciple et d'ami. C'était en 1539.
Avant de se rendre à Frauenbourg, Rheticus alla voir, à Nuremberg, un homme qu'il vénérait entre tous* C'était Schoner, professeur de mathématiques. Il lui fit part de son désir d'être attaché à Kopernik, comme disciple, afin de se trouver bien à portée d'étudier sa doctrine, et d'y être pleinement initié. Schoner l'encouragea à suivre cette détermination.
Rheticus partit donc pour Frauenbourg. Il obtint dé Kopernik la faveur de s'établir près de lui, et de suivre assidûment ses travaux.
Rheticus était, depuis deux mois à peine, auprès de Kopernik que, déjà plein d'admiration pour l'illustre astronome et pour ses grandes pensées, il adressa, sous forme de lettre à Schoner, son maître, un écrit où, en exposant une partie de la nouvelle théorie astronomique il exprime pour son immortel auteur, la plus respectueuse admiration. Cet écrit, publié sous le titre de Narratio prima, a été joint comme supplément à l'ouvrage de jRevolutionihis. Nous en reproduirons quelques passages, d'après Gassendi :
(1) Gassendus, Copemic.i Vita, p. 25.
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« Je désire, très-savant docteur Sclioner, écrit Rheticus, que tu poses d'abord en principe que l'homme illustre dont maintenant j'étudie les œuvres n'est inférieur à Regiomontanus par son savoir et s"es talents, ni en astronomie ni en aucun autre genre de doctrine. Je le comparerais cependant plus volontiers à Ptolémée. Non que le célèbre astronome grec me paraisse supérieur à Regiomontanus, mais il a de commun avec mon maître d'avoir pu, avec l'aide de la Providence, achever le développement de sa théorie; tandis que, par un cruel arrêt du destin, Regiomontanus a vu finir ses jours avant d'avoir pu poser les colonnes sur lesquelles devait s'élever son édifice.
« Quand, chez toi, très-savant docteur Schoner, continue Rheti-
cus, il y a un an, je considérais, sur la théorie des mouvements célestes, les travaux de notre Regiomontanus, et ceux de Purbach, son maître, et les tiens, et ceux des autres mathématiciens illustres, je commençais à comprendre combien les recherches, les investigations, les travaux nécessaires devaient être énormes pour ramener l'astronomie, cette reine des mathématiques, dans sa véritable demeure céleste, et pour rétablir dignement la forme de son Empire. Mais Dieu a voulu me rendre témoir de l'accomplissement de ces immenses travaux, bien supérieurs à l'idée que je m'en faisais d'avance, et dont mon maître soutient le poids, en se jouant, après avoir surmonté les difficultés qu'il présente dans sa plus grande partie. Je sens que, dans mes rêves, je n'avais pas même entrevk l'ombre de cette tâche grandiose (1). »
Rheticus, professeur de mathématiques, avait du talent et de l'érudition. Lorsqu'il écrivait sa Narratio prima, il vivait auprès de Kopernik, et il était à même de le voir à chaque instant. Si Kopernik n'eût pas été un de ces hommes rares qu'on trouve toujours plus grands à mesure qu'on les voit de plus près, il n'eût pas tardé à décheoir dans l'esprit de Rheticus, pendant le séjour assez long que celui-ci fit chez l'illustre astronome On cite des hommes célèbres qui, pendant leur vie, n'ont pu conserverie prestige dont ils étaient entourés qu'en tenant les
(1) « Principio aatem sic statuas velim, doctissime D. Sohonere, hune viruin enjus mine opéra utor, omni doctrinanim génère, et astronomiœ peritia Regiomontano non esso minorem. Libentius autem eum cum Ptolernaio œstimem; sed quio banc felicitatem cum Ptolemteo prœceptor meus comnuinem habet, ut institutam astronomiœ emendationem, divina adjurante clementia, absolvcret; cum Regiomontanus, heu crudelia fata, ante columnas suas positas évita migravit. f
«... Cum npnd te anno superiori essem, atque in emendatione motuum, Tie^iomontani nostri , Pnrbachii prœceptoris ejus, tuos, ot aliorum doctorum vivorum labores viderem, intelligere primum incipiebam, quale opus, quantusque labor esset futurus, liane reginam mathematum astronomiam, ut digna erat, in regiam suam reducere, formamque imperii ipsius restituere. Verum, cura Deo ita volento, spectator ac testis talium laborum alacri animo, ut sustinet, et magna ex parte superavit jam, prœceptori meo vira factus; me, nec umbrain quidem tantaj molis laborum somni esse video. » (Gassendi Coptrnici Vita.)
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autres hommes à une certaine distance, et en ne se laissant voir que de loin et par intervalles.
Kopernik ne répondait qu'avec une extrême modestie aux témoignages d'admiration dont il était l'objet. Ce n'était point, disait-il, par une vaine ostentation d'esprit (1) ni par amour pour la nouveauté (2) qu'il avait cherché, en astronomie, une autre manière de rendre raison des phénomènes célestes. Poussé par la marche même des choses (3), c'est-à-dire par le développement des connaissances humaines, il avait été conduit à s'avancer dans une voie autre que celle que suivaient par préférence les anciens, notamment Ptolémée (4). Il professait pour les anciens le plus grand respect, et il ne parlait qu'avec admiration de Ptolémée, dont il renversait complètement la théorie. C'est, disait-il de lui, le plus éminent des mathématiciens (5). Quant à Hipparque, il s'était distingué par une sagacité admirable (6).
Rheticus envoya, le 9 octobre 1539, au mathématicien Schoner, sa Narratio prima, qui contient un résumé du troisième livre de l'ouvrage de Kopernik. Il y ajouta une description de la province de la Prusse polonaise qui avait eu le bonheur de produire l'illustre astronome. Il fit parvenir un exemplaire de ce même écrit, à un savant mathématicien, son ancien ami, nommé Achille Gassarus, qui le publia en 1541, avec une dédicace à George Vogelinus, philosophe et médecin célèbre.
Vogelinus envoya les vers suivants, qui furent placés en tète du travail de Rheticus.
a Antiquis ignota vins, mirandaque nostri,
Temporis ingeniis iste libellus habet.
Nam ratione nova, stellarum quœritur ordo,
Terraque jam currit, crédita starc prius. Artibus inventis celebris sit docta vetustas,
Nemodo laus studiis dcsit, honorque novis
(1) Oslcnlandi in (jenii causa.
(2) Novitatis studio.
(3) Scd rébus ipsis sic exigentibus.
(4) « Alia incessisss via, quam veteres, ac Ptolomxum polissimum. » (Gnssendus, Copernici Vila, p. 28.
(5) Ulum eminenlissimum mathematicorum appelions.
(6) Et Uipparchum virum miras sagueitatis.
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Non hoc judicium metuunt, lumcnque periti
Ingenii : solus livor obesse potest.
At valeat livor : paucis etiam ista probentur;
Sufficiet doctis si placuere viris (1).
Jamais disciple ne se dévoua avec autant de zèle à propager la gloire de son maître, que ne le fit Rheticus à l'égard de Koperuik. Il met l'astronome de Frauenbourg au-dessus de tous ses contemporains, et quelquefois, en parlant de lui, il semble ne pas trouver des termes assez forts pour exprimer, comme il le voudrait, les sentiments de respect et d'admiration qu'il éprouve. C'est ainsi que, dans son épître à Hartman (2), après avoir dit que Kopernik est au moins égal en génie à tous les grands hommes de l'antiquité, dans les arts et dans les sciences, et surtout en astronomie, il ajoute :
« Nous devons féliciter notre siècle d'avoir produit ce rare génie qui vient seconder puissamment les efforts de l'esprit humain et faire jaillir de vives lumières sur nos plus importants objets d'étude. Pour moi, je pense qu'il ne peut arriver dans l'humanité rien de plus heureux que de se trouver en commerce intime avec un tel homme. Si jamais, dans la république des lettres, mes travaux sont jugés de quelque valeur, je veux qu'on l'attribue à mon maître, et ce sera désormais le but utile vers lequel je dirigerai mes études. Ainsi, lorsque je t'adresse cette composition, que je sais être écrite d'une manière très-ingénieuse, je le fais pour la réputation de l'homme illustre qui en est l'auteur, et je voudrais que tu fusses charmé de recevoir un tel présent. »
Rheticus quitta son maître après avoir recueilli de lui les principes de son système astronomique, et s'être familiarisé, sous sa direction, avec les observations célestes.
Kopernik avait composé un Traité de trigonométrie rectiligne et spMrique. Il remit à son élève, en se séparant de lui, le manuscrit de ce traité. Rheticus, à son tour, alla le confier à
(1) « Cet opuscule renferme des choses qui furent inconnues aux hommes distingues dans l'antiquité, et qui seront admirées par les génies de notre temps. On y montre, par des considérations nouvelles, la raison de cette harmonie qui règne clans les mouvements célestes, et on fait mouvoir la terro qui, auparavant, était regardée comme immobile. Que la docte antiquité soit célèbre, il juste titre, par l'invention des arts, à la bonne heure; mais ni les éloges, ni la gloire ne doivent Otro refusés aux découvertes récentes ou aux études nouvelles. Les recherches modernes ne redoutent ni un pareil jugement, ni la sévère critique des esprits éclairés. La malignité de l'envie peut seule leur faire obstacle. Mais qu'importe l'envie! Si ce travail a un petit nombre d'approbateurs, pourvu qu'il plaise aux vrais savants, cela suffira. »
(fc) Gassendi op. cit., V. 30.
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ira professeur de Nuremberg, George Herman, ami du père de Kopernik, l'engageant à le publier.
La Trigonométrie de Kopernik fut, en effet, publiée par George Herman, à Wittemberg, sous ce titre : De laleribus et angulis triangulorum tum planorum rectilinearum, tum sphœricorum, libellus eruditissimus et îctilissimus, cùm ad plerasque Ptolomei démonstrations intelligendas, tum vero ad alia limita, script us clarissimo et doctissimo viro D. Nicolao Copernico Toronensi. En tête de l'ouvrage est une épître à George Herman.
Gassendi rapporte une partie de cette épître, qui commence ainsi :
« Ceux qui tâchent d'expliquer Ptolémée, ont à considérer beaucoup de triangles, et je désirerais certainement que les anciens traités de Menelaùs et de Théodore existassent encore. Régiomontanus en a composé un aussi. Mais l'illustre Copernic, bien longtemps avant d'avoir pu le connaître, a composé un ouvrage très-savant sur les triangles, dans le temps où, en parcourant les écrits de Ptolémée, il travaillait à sa propre théorie des mouvements célestes. Tu aimais le frère de Copernic que tu as connu à Rome. Je suis sûr que tu aimeras l'auteur lui-même, ce vaste génie qui, dans toutes les sciences, et surtout en astronomie, est égal aux hommes les plus célèbres. »
Cet opuscule prouve que Kopernik a contribué au développement de la trigonométrie, car il renferme la solution de cet important problème : dans un triangle spMrique quelconque, étant donnés les trois côtés, trouver les angles; et réciproquement : les triangles étant donnés, déterminer les trois côtés, dans le cas même où aucun des trois angles n'est droit.
Delambre a jugé cet opuscule avec trop de sévérité :
« Kopernik, dit Delambre, démontra les divers théorèmes de Ptolémée ; mais il prend la moitié des cordes, qu'il ne nomme pourtant pas sinus. Sa table ne va que de 10' en 10'. Il ne parle pas de tangentes. Sa trigonométrie rectiligne n'offre rien de nouveau. Pour la trigonométrie sphérique, il commence par démontrer le théorème des quatre sinus , il démontre, par les triangles complémentaires, les quatre théorèmes des triangles rectangles... L'idée de ces triangles complémentaires est tirée du cinquième livre de Régiomontanus. »
J«ean Sniadeski prouve, dans son Discours sur Kopernik, que Delambre a mal jugé ce point de l'histoire des mathématiques (1). Régiomontanus avait assurément fait cette décou-
(1) J. Sniadeski, Discours sur Copernic, p. 84.
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verte, mais, comme dit Gassendi, elle resta très-longtemps cachée, et Kopernik ne put la connaître dans le temps où il écrivait son opuscule sur la trigonométrie. Regiomontanus qui, en 1473, époque de la naissance de Kopernik, avait déjà rempli l'Allemagne de son nom, fut appelé à Rome, pour travailler à la réforme du calendrier, et il y mourut. Il avait confié à Walterus, riche citoyen de Nuremberg, son collaborateur, son ami, ses importantes découvertes et tous ses manuscrits. Quelquesuns de ses écrits s'égarèrent ; d'autres ne furent imprimés que longtemps après. Walterus étant mort sans avoir fait part au public des ouvrages dont il n'était que le dépositaire, ses successeurs , peu soucieux de cette partie de son héritage, en laissèrent perdre une grande partie, et le reste aurait eu probablement le même sort, si un magistrat de Nuremberg ne les eût achetés et confiés aux soins de Schoner père et fils, pour les faire imprimer. C'est dans cette dernière partie des manuscrits de Regiomontanus, que se trouvait le traité de trigonométrie rectiligne et sphérique.
A ces observations de Sniadecki viennent se joindre les résultats de l'examen auquel s'est livré Jean Czynski, le biographe moderne qui s'est attaché à rassembler le plus de matériaux touchant la vie et les travaux de Kopernik.
« Cette trigonométrie, dit-il (1), publiée par Rheticus, offre les premières tables de sinus calculées de minute, sur un rayon de 10,000,000, tandis que celles de Regiomontanus n'étaient calculées que pour un rayon de 60,000. Rhéticus, encouragé par son maître et suivant ses conseils, poussa les calculs de ces tables de dix en dix secondes jusqu'à un rayon de 1,000,000,000,000,000. Si cet immense travail, publié par Otto après la mort de Rheticus, sous le titre : Palalinum de triangulis, rendit un service immense aux mathématiciens, c'est encore à l'exemple, aux encouragements et aux travaux préliminaires de Kopernik qu'il faut l'attribuer (1). »
Nous arrivons au grand ouvrage de Rezolulionïbus orlium cœlestium, et à sa publication.
Kopernik avait un petit nombre d'amis intimes, hommes d'élite et d'une grande érudition. Il leur communiquait ses vues, ses travaux, et ce fut par leurs conseils qu'il ajouta à certaines parties de son ouvrage les détails qui étaient néces-
(1) Jean Czynski, Kopernik et ses travaux, p. 65.
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saires pour le compléter. Celui qui, par ses observations judicieuses, son profond savoir et le zèle qu'inspire une amitié sincère, contribua le plus au développement de plusieurs chapitres, en déterminant Kopernik à se livrer sur quelques points à des recherches nouvelles, fut le vénérable évêque de Culm, Tideman Gisius, Polonais d'origine. Ce fut encore lui qui insista le plus pour que l'auteur livrât son ouvrage à la publicité.
« Les hommes distingués et les mathématiciens studieux, dit Rheticus, doivent, ainsi que moi, une grande reconnaissance à l'évoque de Culm, pour avoir fait offrir cette œuvre à la république des lettres (1). »
Quant à Kopernik lui-même, écoutons, à ce sujet, son biographe, Gassendi :
« Kopernik, dit Gassendi, consentait volontiers à faire passer dans le domaine public tout ce que son livre pouvait renfermer de réellement utile; mais il n'était pas accoutumé à se faire de brillantes illusions sur son mérite personnel, et il prévoyait d'ailleurs que ses opinions, par leur nouveauté, pourraient être choquantes pour un très-grand nombre de personnes. Il trouvait donc préférable de ne communiquer son travail qu'à ses seuls amis, à ceux qui aiment le juste et le vrai, comme cela se pratiquait dans les écoles pythagoriciennes, où l'on se passait de la main à la main les livres de doctrine, sans s'exposer à soulever les clameurs de la multitude (2). »
Dans son épître au pape Paul III, qui sert de préface à son livre sur les mouvements des corps célestes, Kopernik nous apprend qu'il hésita longtemps à le laisser publier. Il lui semblait qu'il ferait peut-être mieux de suivre l'exemple de certains pythagoriciens, qui, ne voulant rien laisser par écrit, communiquaient oralement aux adeptes les mystères de la philosophie. Voici les paroles de l'illustre astronome :
o Des hommes éminents, dit-il, et en assez grand nombre, me poussaient, m'exhortaient, dans l'intérêt des études mathématiques, à publier mon ouvrage, et à ne pas hésiter plus longtemps, retenu par la crainte, à le produire au grand jour. Ils pensaient que plus sa doctrine paraissait absurde h un grand nombre de personnes, à cause du mouvement de la terre, et plus la faveur et l'admiration avec lesquelles on accueillerait son ouvrage seraient grandes, lorsque, par les démonstrations les plus
(1) « Quare merito boni viri et studiosi matbematum revovendissimo domino Culmensi magnas, juxta me, habebunt gratias, quod liane operam Reipublica; prastiterit. »
(2) Gassendus, Vita Copernici, p. 31.
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claires, on en aurait rendu plus intelligibles tous les endroits obscurs, ou persuadé par ces raisons, et aussi, un peu séduit par l'espoir du succès, il a permis enfin à ses amis de faire cette publication pour laquelle ils l'avaient si longtemps sollicité (1). »
Il se céda enfin aux instances de ses amis. Il mit entre les mains de Gysius l'ouvrage, accompagné de l'épitre au pape, l'autorisant à en disposer comme il l'entendrait. Gysius connaissait les talents de Rheticus et les sentiments qui l'attachaient à Kopernik, car il s'était rencontré avec lui à Frauenbourg. Persuadé qu'il ne pouvait confier cette publication à de meilleures mains, i,l lui expédia le manuscrit.
Rheticus pensa que l'édition ne pouvait nulle part se faire avec plus de soin qu'à Nuremberg, car s'il ne pouvait lui-même être toujours présent et diriger l'impression, il comptait dans cette ville plusieurs amis, hommes fort distingués par leurs talents et leur érudition, tels queSchoner, Osiandre et d'autres, qui se chargeraient avec plaisir de ce soin (2).
Ce fut Osiandre qui prit le plus à cœur cette entreprise et qui fut chargé de la conduire. Il ne se borna pas à diriger l'impression de l'ouvrage; il rédigea une petite préface, une sorte d'avertissement adressé au lecteur, qu'il plaça en tête du livre sans se nommer et sans dire que cette préface ne fût pas écrite par l'auteur du livre. C'était de la part d'Osiandre un malheureux excès de zèle, car l'avertissement était en pleine contradiction avec la manière de penser de Kopernik.
« Ossiandre, dit Gassendi, ne se borna pas à diriger les travaux ; mais il y ajouta, sans se nommer, une courte préface adressée au lecteur, touebant les hypothèses présentées ou proposées dans l'ouvrage. Son intention était, en cela (bien que Kopernik eût positivement admis le mouvement de la terre, non comme une simple hypothèse, mais comme une vérité satisfaisante pour son esprit), l'intention d'Osiandre, disons-nous, était d'apaiser ceux qui seraient, choqués de cette opinion, et défaire
(1) « Idem apud me agerunt alii (amici) non pauci viri eminentissimi et doctissimi, adhortantes, ut meam operam, ad communem studiosorum matliematices utilitatem, propter conceptum metuin, confesse non rocusarem diutius. Fore, ut quanto absurdior plerisque, nunc liœc mea doctrina déterra; motu videretur, tanto plus admirutionis, atque gratia: habitura esset, postquam per editionem Commentariorum meorum caliginem absurditatis sublatam vidèrent liquidisshnis domonstrationibus. His igitur persuasoribus, caque spe adductus, tandem amicis permisi, ut ditionem operis, quam diis a me petiissent, lacèrent.,» (Epùlola ad Paulum lertium.)
(2) Gassendus, Copcmici vila, p. 36.
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excuser l'auteur comme ayant adopté le mouvement de la terre, non pas à titre de principe, mais seulement à titre de simple hypothèse (l). »
Cette préface, pleine d'hésitations et d'incertitude, était entièrement contraire à la dignité du caractère de Kopernik et à tous les actes de sa vie. Ce n'est donc pas dans ce morceau qu'il faut chercher les vrais sentiments de l'auteur, mais bien dans sonEpître au pape, dont le langage est plein de conviction et de dignité. L'admiration et le respect qui s'attachèrent à sa mémoire, devant la postérité eussent été amoindris par ce malencontreux prélude, si Gassendi, à une époque où il existait encore des notes et des lettres écrites par des contemporains de Kopernik, ne se fût donné beaucoup de peine pour rétablir la vérité sur ce point et restituer à Osiandre ce qui n'appartenait pas à Kopernik.
Nous croyons utile de rapporter ici la traduction de Y avertissement placé par Osiandre en tête de l'ouvrage de Revolutiqnihis : .
« Les érudits seront choqués par la nouveauté de l'hypothèse sur laquelle repose ce livre, où l'on suppose la terre en mouvement autour du soleil; qui reste fixe; mais, s'ils veulent y regarder de plus près, ils reconnaîtront que l'auteur n'est nullement répréhensihle. Le but de l'astronome est d'observer les corps célestes et de découvrir la loi de leurs mouvements, dont il est impossible d'assigner les véritables causes; il est permis, par conséquent, d'en imaginer arbitrairement, sous la seule condition qu'elles puissent représenter géométriquement l'état du ciel, et ces hypothèses n'ont aucunement besoin d'être vraies, ni même vraisemblables. Il suffit qu'elles conduisent à des positions conformes aux observations. Si l'astronome admet des principes, ce n'est pas pour affirmer la vérité, mais pour donner une base quelconque à ses calculs (2). »
M. Bertrand trouve cet avertissement d'Osiandre contraire au sentiment comme à la pensée de Kopernik; et en effet, il est en opposition formelle avec la déclaration ferme et précise de YÉpître au pape Paul III qui vient après.
(1) « Ac proinde non modo operarum (Osiauder) inspector fuit, sed prœfatiunculam quoque ad Lectorem (tacito licet nomine) do hypothesibus operis adhibuit. Ejus in ea consilium fuit, ut, tainetsi Copernicus motuin terra habuisset, non soluin pro hypothesi, sed pro vero etiam placito, ipse tamen ad rem, ob illos, qui heinc oft'enderetur leniendam. excusatum cum faceret, quasi talem motum, uon pro dogmate sed pro hypothesi assumpsisset. »
(2) Bertrand, Les fondateurs de l'astronomie moderne. In-8". Paris, 1865, p. 51.
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« Je dédie mon ouvrage à Ta Sainteté, dit Kopernik, pour que tout le monde, les savants et les ignorants, puissent voir que je ne fuis point le jugement et l'examen. Ton autorité et ton amour pour les sciences en général, et pour les mathématiques en particulier, me serviront de bouclier contre les méchants et perfides détracteurs, malgré le proverbe qui dit qu'il n'y a pas de remède pour la morsure d'un calomniateur. »
Il est fâcheux qu'après avoir exprimé une opinion aussi juste, M. Bertrand la fasse suivre d'une réflexion qui, bien qu'exprimée sous la forme d'un doute, et avec une restriction atténuante, est blessante pour la mémoire de Kopernik.
« Mais, ajoute M. Bertrand, la prudence humaine est pleine de contradictions, et l'on ne peut affirmer que Kopernik n'ait pas vu et approuvé l'avertissement d'Osiandre ; son approbation, si elle fut obtenue, a été un acte de pure condescendance envers ses disciples. »
Nous sommes convaincu que la préface d'Osiandre ne fut pas soumise à Kopernik, car ce dernier n'en aurait pas permis l'insertion. Il tenait sans doute beaucoup à l'estime de ses disciples, comme à celle de la postérité, et il savait qu'une condescendance de ce genre n'aurait pu qu'y porter atteinte.
Dès que l'impression fut achevée et que l'ouvrage fut prêt à paraître, Rheticus se hâta d'en adresser un exemplaire à l'auteur. Mais déjà la mort avait étendu sur lui son aile funèbre. Kopernik avait joui d'une assez forte santé pendant toute sa vie , lorsqu'il fut atteint d'une hémorrhagie de peu d'importance. A ce premier accident succéda tout à coup une attaque d'apoplexie, qui amena la paralysie du côté droit du corps. A partir de ce moment, sa mémoire et la force de son esprit s'affaiblirent sensiblement, et il ne songea plus qu'à se préparer à la vie meilleure dans laquelle il allait entrer.
Le jour même où il venait d'être frappé de cette attaque funeste, et quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, arriva l'exemplaire de son livre, qui lui était envoyé par Rheticus. On le lui présenta sur son lit de mort ; il put le voir et le toucher; mais, en ce moment solennel, sa pensée était absorbée par d'autres préoccupations. Convenablement préparé à quitter cette terre, il rendit son àme à Dieu, le 24 mai 1543 (1).
(1) Voici le texte de Gassendi re'ativement il la mort do Kopemic : « Cœterum editio perl'ccta jam erat, illiusque exemplum Rheticus ad ipsum mittebat, cum
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Il fut enseveli dans l'église de Warmie, dont il avait été cha noine et où il avait laissé les plus touchants souvenirs. Sur la pierre modeste qui couvrait son tombeau, on grava cette humble prière, pour servir d'épitaphe :
NON PAEEM PAULO VENIAM REQUIRO, GRATIAM PETRI NEQUE P0SC0, SED QUAM IN CEUCIS L1GN0 DEDEEIS LATRONI SEDULUS ORO.
« Je ne demande pas la grâce accordée à Paul, ni celle donnée à Pierre ; je sollicite seulement la faveur que vous avez faite au larron attaché sur la croix. »
Trente ans après la mort de Kopernik, Martin Kromer, auteur d'une Histoire de Pologne, ayant été appelé à l'épiscopat de Warmie, ne voulut pas prendre possession du chapitre sans rendre un solennel hommage à l'illustre astronome de Frauenbourg. Il fit remplacer la pierre qui couvrait son tombeau, par un marbre, sur lequel on grava cette inscription :
E. D. NIC0LA0 C0PERNIC0 TORUNNENSI, ARTIUM, AT MEDICIN.'E DOCTORI, CANONICO WARMIENSI PR/ESTANTI ASTROLOGO, ET EJUS DISCIPLINEE INSTAURATORI MARTINUS CROMERUS.
EPISCOPUS WARMIENSIS HONORIS, ET AD POSTERITATEM MEMORISE CAUSA POSUIT MDLXXXI (1).
ecce, ut optimus Gisius ad ipsum Rheticum rescripsit, qui vir fuerat tota œtate valetudine satis firma, laborare cœpit sanguinis profiuxio, et insequnta et ex impreviso paralysi ad dextrum latus. Per boc tcmpus memoria illi, vigorque mentis debilitatus. Habuit nibilominus, unde hano vitam et dimittendam, ut cum meliore commutandam se compararet. Contigit autem, ut eodem die, ac lioris non multis priusquam animam efflaret, operis exemplum ad se dcstinatum, sibique oblatum, et viderit quidem, et contigerit; sed erant jam tum aliœ ipsi curaî. Quarc ad hoc compositus, animam Deo reddidit, die Maie, 24 anno MUXL1II.. » (1) Czynski, Kopernik et ses travaux, p. 85-86.
KOPEHNICK MOUKANT REÇOIT I.K PREMIEU EXEMPLAIRE DE SON LIVRE
si i! u;s Mouvement* célestes
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Le portrait qui figure en tête de cette notice est tiré de l'ouvrage de Gassendi, qui l'avait fait graver d'après un tableau qui se trouve dans la cathédrale de Strasbourg (1).
Kopernik était grand, et sa taille bien prise annonçait la vigueur. Il avait les joues colorées et des yeux beaux et vifs, qui reflétaient toutes les impressions de son âme. Ses longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules. L'ensemble de sa physionomie avait ce genre d'harmonie qui est l'effet d'une contemplation habituelle, quand l'expression de la douceur et de la bonté vient s'y joindre. C'est ce qu'a voulu peindre Nicodème Frischlinus dans des vers latins que rapporte Gassendi :
« Quem cernis, vivo retinet Copcrnicus ore, Cui decus cximium formse parfecit imago, Os rubrum, pulchri oculi, pulchrique capilli, Cultaque Appelions imilanlia membre, figuras Illum scrutanti similem, similemque docenti Aspiceres, qualis fuerat, cum sidera jussit, Et cœlum constare loco, terramque rotari Finxit, et in medio mundi Titana locavit (2). »
Fortement constitué, Kopernik eût sans doute vécu plus longtemps, s'il eût été plus attentif à ménager ses forces. Il usait trop peu pour lui-même des bons conseils qu'il donnait à d'autres, comme médecin. Jusqu'au moment où il éprouva l'attaque qui le mit au tombeau, il continua toujours à travailler beaucoup. Il travaillait pendant le jour et une grande partie de la nuit. L'évêque de Culm, Gysius, son ami le plus intime, assure qu'il n'était étranger à aucune science, et il ajoute que, dans l'art de guérir, il passait pour un nouvel Esculape. Il préparait certains médicaments avec tant d'habileté, et il les appliquait si heureusement, que les pauvres soulagés par ses soins le vénéraient comme une divine providence.
Kopernik écrivait en latin, et son style, remarquable par une précision et une clarté qui le rendaient essentiellement propre à exprimer les vérités mathématiques, rappelle souvent les an-
(1) On a dit, par erreur, que la fameuse horloge do la cathédrale de Strasbourg avait été construite par Kopernik. Jamais Kopernik n'alla à Strasbourg, et le planétaire de cette église ne fut commencé que trente ans après sa mort.
(2) Teint coloré, beaux yeux, belle clieveluro, des membres dont les belles proportions rappellent les peintures d'Apelles, esprit qui parait commander aux autres, fixer le firmament, et faire mouToir la terre en plaçant lo soleil au centre du monde.
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ciens auteurs dont la lecture l'avait inspiré. Il ne perd jamais son temps à débiter des phrases inutiles; jamais il ne s'abandonne à de vaines déclamations. Cependant, lorsque, laissant de côté, pour un moment, les longs calculs et les considérations géométriques, il contemple, dans son ensemble, le magnifique spectacle du ciel, son esprit s'anime, sa pensée s'élève, et alors seulement, dans le tableau grandiose qu'il décrit, son style revêt les plus brillantes couleurs poétiques. Il comparait notre univers à un temple magnifique, dont le soleil, destiné à l'éclairer et à l'animer, occupe le centre.
« Qui pourrait assigner, dit-il, dans ce temple, un autre lieu d'où le flambeau du monde pût distribuer plus convenablement ses rayons dans l'espace immense qu'il embrasse ! Ce n'est point toutefois sans raison que les uns le nomment lumière (cause de la formation des images, source de la vie organique), les autres, esprit, âme; d'autres, suprême directeur. Trimegiste le regarde comme un Dieu visible, et Sophocle comme une puissance électrique qui anime et contemple l'ensemble de la création. C'est sans doute ainsi que l'astre du jour, assis sur son trône royal, au centre de notre univers, gouverne la famille céleste qui tourne dans l'espace autour de lui (1). »
La lettre qu'il reçut du cardinal de Capoue, sept ans avant l'époque où l'ouvrage de Revolulionïbus fut livré à l'impression, prouve que, depuis bien des années, Kopernik avait, dans la république des lettres, comme on disait alors, une certaine célébrité. Cette célébrité lui attirait fréquemment des visiteurs, les uns, gens instruits, qui venaient demander des éclaircissements sur les nouvelles hypothèses astronomiques, les autres, trop peu éclairés pour chercher sérieusement à s'éclairer davantage, et qui, incapables de comprendre les raisons et les preuves mathématiques sur lesquelles Kopernik établissait l'hypothèse du mouvement de la terre, venaient proposer des objections frivoles contre une opinion qu'ils mettaient au nombre des plus bizarres aberrations de l'esprit humain. Kopernik voyait bientôt à quels hommes il avait affaire. S'il distinguait en eux un esprit pénétrant, des lumières acquises, et
(1) « Tn medio vero omnium residet sol. Quis enini in hoc pulcherrimo templo lampadem hancinalio vel meliori loco poneret, quam unde totum possit illuminai-e? Si quidem non inepte quidam lncernam mundi, alii mentoni, alii rectorem vocanl ; Trimegistus visibilium Deum, Soplioclis electra intcntua omnia. Ita profecto tauquam in solio regali sol residens circum argentem guberuat astrorum familiam. »
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un jugement sûr, il leur communiquait ses manuscrits, il réfutait leurs objections, il discutait avec eux, et ces discussions devaient être quelquefois pour lui très-fatigantes lorsqu'il se croyait obligé d'entrer dans des détails de géométrie et de calcul. Quant à ceux qui ne voulaient connaître de sa théorie que ce qu'il en fallait tout juste, non pour la comprendre, mais pour la dénigrer, il n'entrait avec eux dans aucune explication scientifique et les laissait partir persuadés qu'ils l'avaient ' embarrassé.
Il ne prodiguait pas le nom d'ami. Sa parole et ses engagements étaient sacrés. Il aimait Rheticus, comme un père aime son fils; et Rheticus, pénétré de respect et d'admiration, lui voua toute son existence. C'est par les écrits du disciple qu'on a pu obtenir quelques renseignements précieux sur les qualités du maître. Il était en correspondance non-seulement avec' quelques hommes d'élite, qui étaient ses amis, mais aussi avec plusieurs autres qui, par des talents distingués joints à une grande érudition, jouissaient alors d'une certaine célébrité dans le monde savant.
Dans les premières années de notre siècle, plusieurs savants polonais se sont imposé la tâche de visiter les villes qu'avait habitées Kopernik , afin de recueillir quelques renseignements conservés par la tradition, et, à leur retour dans leur pays, ils ont publié des notices dont on trouve un résumé à la suite du Discours sur Kopernik, publié par Sniadeski, à Varsovie en 1802.
Les Polonais Thadée Czacki, Molski, et d'autres écrivains, membres de la Société littéraire de Varsovie, communiquèrent à l'auteur de ce dernier ouvrage les résultats de leurs recherches : « Nous avons recueilli, disent-ils, quelques-unes de ses lettres familières, et nous en envoyons une pour servir, au besoin, à vérifier ses manuscrits en cas que le hasard en fasse rencontrer quelques-uns. »
Rien ne caractérise mieux l'énergie du sentiment national des Polonais, que la piété patriotique et les soins attentifs avec lesquels ils se sont appliqués à recueillir jusqu'aux moindres vestiges des souvenirs de Kopernik, dans tous les lieux qu'avait habités ou parcourus ce grand homme !
Nous croyons devoir citer la relation intéressante du pèle-
rinage qui fut entrepris par Martin Molski et Thadée Czacki, à Frauenbourg, pour découvrir les derniers vestiges du séjour du célèbre astronome.
« Kopernik, dit Martin Molski, était à la fois chanoine de Warmie et administrateur des biens du chapitre d'Allestein. Il passait alternativement son temps dans ces deux endroits, et il avait dans l'un et dans l'autre un observatoire. Dans la maison qu'il habitait et qu'occupe aujourd'hui (1802) un pasteur luthérien, étaient collés au-dessus d'une cheminée des vers écrits de ses propres mains.
« Il n'y a que quinze ans, un autre souvenir, vestige intéressant de ses travaux, commençait, après avoir existé pendant deux siècles et demi, à disparaître entièrement. C'était une ouverture ovale, pratiquée au-dessus de la porte pour faire aboutir les rayons du soleil à un point déterminé dans la seconde chambre. Un locataire avait fait boucher cette ouverture. (C'était le gnomon astronomique que s'était ménagé chez lui Kopernik pour observer l'heure de midi, la hauteur méridienne du soleil, les solstices, les équinoxes, et pour déterminer l'obliquité de l'écliptique.)
« La tour voisine où montait Kopernik, et où il passait des nuits à observer le ciel est mal entretenue. Le bruit des chaînes avertit désagréablement les visiteurs que la partie inférieure de cette tour a été transformée en une prison. Nous arrivâmes à Frauenbourg. En nous rendant à l'église, où reposaient les cendres de Kopernik, nous avions son nom à la bouche. Les vieillards et les jeunes gens, accoutumés dès l'enfance à prononcer ce nom avec attendrissement, laissant à l'admiration des savants les productions sublimes du génie de Kopernik, rappelaient son souvenir, à la vue de ce qui les intéresse de plus près. Frauenbourg, situé sur une montagne, où se trouve l'église, manquait d'eau, et toute la banlieue n'avait point de moulin. A une demi-lieue de la ville, coule une rivière nommée Bauda. Kopernik en élève les eaux moyennant une écluse qui avait quinze aunes et demie de pente; il les conduit au pied de la montagne, où il fait construire un moulin, et à côté un rouage dont le jeu pousse l'eau avec une force qui la fait monter à la hauteur de la tour de l'église. Cette eau, conduite par des tuyaux au haut de la montagne, a fourni aux besoins de ses habitants, et tous les chanoines en furent pourvus chez eux abondamment par le moyen des communications qui l'amenaient jusque dans la cour de leurs maisons. Cette construction intéressante porte l'inscription suivante pour perpétuer la mémoire du bienfait de Kopernik:
HIC PATIUNTUR AQUyE, SUESUM PROPERARE COACT.E, NE CAREAT SITIEXS INCOLA MONTIS OPE.
QUOD NATURA NEGAT, TRII3UIT KOPEHNICUS ARTE, TJNUM, PRjE CUNCTIS, FAMA LOQUATUR OPUS.
o La machine se trouve aujourd'hui en partie détruite. Le chapitre, restreint dans ses revenus, par les événements de 1772, se propose de la rétablir avec le moins do frais possible. Il se conserve une tradition parmi les personnes les plus instruites, que sous Louis XIV on en avait demandé un modèle.
« Nous entrâmes dans l'église. Près de l'autel, affecté au canonicat de
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Kopernik, était une pierre sépulcrale enveloppée en partie par une balustrade de marbre qui entoure le grand autel. Des sphères, grossièrement gravées, et les lettres Nicol indiquaient le lieu où reposaient les restes précieux du grand homme. L'illustre chapitre, qui attache autant de vénération à la mémoire de Kopernik qu'il montre de zèle pour ce qui intéresse la gloire d'une nation commune, permit d'écarter les obstacles. En lavant la pierre, on pouvait distinguer les lettres Nicol...
Cop us; et dans la seconde ligne : Obiit AN. M..., le reste des lettres
étaient effacées. La pierre étant levée, on fouilla à l'ouverture ; car avant le dix-huitième siècle, les chanoines de Varmie n'avaient point de tombeaux particuliers. Nous avons été présents à l'ouvrage... On ne découvrit que quelques ossements déjà à demi pourris. Le chapitre a retenu un sixième de la dépouille mortelle de Kopernik, et nous emportâmes le reste, avec un certificat en forme, muni de la signature des premiers prélats du chapitre : nous envoyons à l'église de Pulawy un tiers de ces restes précieux, et nous gardons les deux tiers pour la société.
« Nous n'avions rien épargné pour découvrir quelques écritures de Kopernik... on trouve de ses signatures sur les actes du chapitre. Nous y avons vu, non sans intérêt, que le chapitre ne regrettait point les dépenses pour fournir aux frais de son voyage en Italie (où, peut-être, il avait déjà préparé le premier canevas de son nouveau système). Les habitants de Frauenbourg nous assuraient qu'ils s'étaient longtemps conservé quelques instruments travaillés par Kopernik lui-même. On sait que Tycho s'était vanté de posséder des règles parallactiques, faites en bois, de la propre main de cet homme, comme il l'appelle, incomparable. Il les avait reçues en présent de Hannow, chanoine de Warnice Tous ces souverains ont péri. Les personnes mêmes qui nous disaient, avoir encore vu quelques-uns de ces instruments ne s'accordaient point dans leurs récits, ni sur leur nombre, ni sur leur nature et leur forme. Les écrits de Kopernik, que nous cherchions en vain, auront probablement subi le même sort. Un de ses manuscrits en matière monétaire, sur laquelle, comme Newton, il avait été appelé à travailler, doit se trouver dans une ville de la Prusse polonaise. Nous avons recueilli quelques-unes de ses lettres familières, et nous en envoyons une pour servir, au besoin, à vérifier ses manuscrits, en cas que le hasard en fasse rencontrer quelques-uns.
« Nous avons visité l'appartement qu'il occupait ; il n'était composé que d'une pièce à l'étage supérieur: elle était flanquée d'une galerie qui communiquait avec son observatoire. On voit encore en bas un bout d'escalier qui y conduisait. Cette chambre avait vue, de trois cotés, sur un bras de mer; le quatrième donnait sur une plaine, masquée aujourd'hui par une tour bâtie depuis (1). »
Nous trouvons le fait suivant dans les Œuvres complètes d'Ara go (2).
En 1807, Napoléon Ier, passant par Thorn, désira recueillir
(1) Discours sur Nicolas Copernic, par Jean Sniadecki. Réimprimé à Varsovie, 1U18 . Pages 129-132.
(2) 31" vol. Notices biographiques. Copernic
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personnellement tout ce que la tradition avait conservé touchant la vie de Kopernik. On lui apprit que la maison de l'illustre astronome était occupée par un tisserand. Il s'y fit conduire. Cette habitation, de très-mince apparence, se composait d'un rez-de-chaussée et de deux étages. Tout y était conservé dans l'état primitif. Le portrait du grand astronome était suspendu au-dessus du lit, dont les rideaux de serge noire dataient du vivant de Kopernik. Sa table, son armoire, ses deux chaises, tout le mobilier du savant était là.
L'empereur demanda au tisserand s'il voulait lui vendre le portrait du grand homme. Il eût voulu l'acquérir pour le faire transporter au Louvre, dans le musée Napoléon. Mais l'artisan considérant ce portrait comme une sainte relique, qui portait bonheur à sa famille, refusa de le vendre. L'empereur, respectant cette touchante superstition, n'insista pas. Après avoir quitté la maison de Kopernik, il alla visiter à l'église Saint-Jean le tombeau de l'auteur de l'ouvrage sur les révolutions des corps célestes. L'ayant trouvé endommagé par le temps, il ordonna les réparations nécessaires, et le fit transporter à côté du maître-autel, parce qu'à cette place il pouvait être vu de tous les points de l'église.
Après avoir fait connaître la vie de Kopernik, son caractère, ses habitudes, son goût dominant pour l'étude et la contemplation, enfin, ses travaux secondaires, il nous reste à donner une idée sommaire de son grand ouvrage des dévolutions des corps célestes qui, en changeant la face de l'astronomie, fit faire à l'esprit humain un progrès immense.
Il parut pour la première fois en 1543, à Nuremberg, sous ce titre : Nicolai Copernici Torinensis, de Revolutionibus orbium cœlestium, libri VI.
Sur la page même du titre, l'imprimeur ou l'éditeur avait ajouté cette sorte d'annonce :
« Tu as dans cet ouvrage nouveau, studieux lecteur, les mouvements
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des étoiles, tant lixes qu'errantes, rétablis d'après les observations tant anciennes que récentes et, en outre, expliqués par de nouvelles hypotbèses extrêmement curieuses. Tu y trouveras aussi des tables trèsexpéditives au moyen desquelles tu pourras calculer très-facilement, pour tel temps que tu voudras, ces mêmes mouvements. Donc, acbète, lis, instruis-toi (1). »
L'ouvrage commence par ce malencontreux avertissement, ou préambule d'Osiandre, qui, placé là sans signature, a donné lieu à de lourdes méprises. Osiandre s'était proposé d'obtenir pour l'ouvrage l'indulgence des lecteurs, sans songer qu'en s'y prenant de cette manière, il s'exposait à ternir le beau caractère de Kopernik, ce qui était loin de sa pensée.
Après le préambule d'Osiandre, vient la lettre de Scliomberg, cardinal de Capoue, lettre que nous avons précédemment reproduite, et par laquelle le cardinal, en donnant à Kopernik les plus grands éloges, le presse vivement de publier son œuvre, dans l'intérêt de la science. Osiandre, qui comptait beaucoup sur le bon effet que produirait infailliblement l'opinion d'un prince de l'Église, avait dû obtenir du cardinal l'autorisation de publier sa lettre.
Vient ensuite l'épître que Kopernik adresse au pape : « Ad sanctissimum Dominum Pawlum III, pontificem, maximum, Nicolai Copemici prœf atio . » Cette épître, qui contient cinq pages, était certainement la seule préface que Kopernik se fût proposé lui-même de placer en tête de son ouvrage. S'il en eût voulu une autre, il l'eût demandée à son cher Rheticus, et l'on ne peut douter que celui-ci ne se fût empressé d'accomplir une volonté qui était sacrée pour lui.
Les premières propositions qui se présentent au début du livre de Revolutionihis sont celles-ci :
« Là terre est sphérique, parce que, ainsi que le disaient les anciens, la sphère est de toutes les figures la plus parfaite. C'est, d'ailleurs, celle qui, sous la même étendue en superficie, circonscrit, en tout sens, le plus grand espace. Le soleil et la lune sont de forme sphérique. C'est la l'orme qu'affectent naturellement les corps, comme on le voit par les
(1) «t ITabes in hoc opère, jam recens nato et edito, studiosc lector, motus stellarum, tam fixanim quam erranticarura, tum ex veteribus tuin etiara ex recentibus, observationibus restitutos : et novis insuper ac admirabilibus hypotlicsibus oruatos. Ilnbes etiam tabulas expeditissimas, ex quibus eosdem ad quovis tempus quam facillime calcularc poteris. Igitur eme, lege, fruore. »
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gouttes d'eau. Ainsi, sans nul doute, tous les corps célestes sont d forme spbérique. »
Kopernik s'appuie, pour établir la parfaite sphéricité de notre globe, sur les raisons qu'avaient données les anciens, et que des observations précises, plusieurs fois renouvelées, étaient pourtant venues déjà contredire. Nous savons, aujourd'hui, que la forme de la terre n'est point celle d'une sphère parfaite, et nous jugeons, par analogie, qu'il en est de même de tous les autres corps célestes, qui sont assujettis à deux mouvements simultanés, l'un de révolution sur leur axe, l'autre de translation dans l'espace. Mais Kopernik ne pouvait, à lui seul, créer la science astronomique, telle que l'ont laissée Keppler, Galilée, Newton, Hallev, Laplace et plusieurs autres. Il fallait d'abord que ce grand homme parût, et qu'il renversât bien des obstacles, pour que le génie d'autres astronomes trouvât l'occasion de se développer. Sans Kopernik, la matière des études eût manqué à Keppler et à Newton.
Les raisons par lesquelles Kopernik prouvait la sphéricité de la terre sont à peu près les mêmes que celles qu'avait données Ptolémée. Un objet visible au loin, placé au haut du mât d'un vaisseau, et vu du rivage, paraît descendre à mesure que le vaisseau s'éloigne ; il disparaît le dernier, après toutes les autres parties du vaisseau. — Les eaux tendent à s'écouler vers les lieux les plus bas. — La sphéricité de la terre est encore prouvée par les. éclipses de lune.
« Le mouvement des corps célestes, dit Kopernik, est uniforme, circulaire, perpétuel, ou composé de mouvements circulaires. » C'était là l'opinion des astronomes de l'antiquité. Il était réserver à Keppler de découvrir que les courbes que décrivent dans l'espace, tous les corps célestes, pendant leur translation, sont elliptiques et non circulaires. Mais Kopernik, nous le répétons, ne pouvait tout découvrir. Sa tâche consistait à établir la mécanique céleste sur ses véritables bases, et c'est ce qu'il a fait.
« On observe, dit-il, divers mouvements, dont le plus remarquable est le mouvement diurne. Il est la mesure de tous les autres. Il nous sert à mesurer le temps. Le soleil, la lune, les planètes ont des mouvements qui s'effectuent en sens opposé. Par le soleil nous avons les années, et par la lune les mois.
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« Les mouvements inégaux sont assujettis à certaines périodes, ce qui sciait impossible s'ils n'étaient circulaires. Le cercle seul peut ramener ce qui est arrivé déjà. Un corps céleste est simple et ne peut se mouvoir inégalement dans une orbite. »
Il est singulier que Kopernik, qui était un savant géomètre, n'ait pas songé à chercher si les phénomènes qu'il explique par des orbites circulaires ne pouvaient pas s'expliquer, d'une manière au moins tout aussi satisfaisante, par des orbites elliptiques. L'idée ne lui vint pas que l'opinion des anciens, sur ce point, pouvait être erronée, et, sans examen, il l'admit comme incontestable. Delambre dit que le mouvement elliptique n'est pas plus difficile à expliquer que le mouvement circulaire, et qiCïl y a V infini à parier contre un, que tout mouvement est elliptiqtce plutôt que circulaire. Cela est vrai; mais si Delambre était venu avant Keppler, aurait-il eu cette pensée si tranchante? Les idées qui, une fois produites, paraissent toutes simples et naturelles, ne sont pas toujours celles qui se sont présentées les premières à l'esprit humain. Les anciens n'ont jamais soupçonné que la forme circulaire, selon eux la plus parfaite, ne représentât pas l'orbite des mouvements planétaires; dans l'état où, de son temps, se trouvait l'astronomie, Kopernik ne pouvait le soupçonner davantage.
Il admit, comme Philolaùs et Héraclite de Pont, que la terre tourne en vingt-quatre heures, d'occident en orient, et qu'entraînés par ce mouvement, dont nous n'avons pas conscience, nous l'attribuons aux astres, qui semblent tourner en sens contraire, c'est-à-dire d'orient en occident. La principale difficulté qui avait empêché Ptolémée d'adopter ce mouvement, c'est, dit Kopernik, que si la terre tournait sur son axe en vingt-quatre heures, tous les points de sa surface seraient animés d'une immense vitesse, d'où résulterait une force de projection capable d'arracher de leurs fondements les édifices les plus solides et d'en lancer les débris dans l'espace.
« Cette force centrifuge, produite par la rotation de la terre, dit M. Bertrand, loin de pouvoir arracber les édifices de leurs fondements, diminue seulement le poids des corps, situés à l'équateur où elle est la plus forte, de trois grammes environ par kilogramme (1). »
(1) Les fondateurs de l'Astronomie moderne.
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Mais les connaissances en mécanique du temps de Kopernik, non plus que du temps de Ptolémée, n'étaient pas assez avancées pour qu'on pût résoudre par le calcul cette difficulté. Kopernik se détermina par d'autres raisons : « Le mouvement de la terre est, selon lui, un mouvement naturel; les effets en sont tout autres que ceux d'un mouvement violent, et la terre, qui tourne en vertu de sa propre nature, ne doit pas être assimilée à une roue qu'on force à tourner. » Cet argument n'est pas d'une grande force; mais il suffit, joint à des considérarations d'un autre genre, pour maintenir Kopernik dans la bonne voie. Dans l'hypothèse opposée, c'est-à-dire en admettant l'immobilité de la terre, il était bien plus difficile de s'expliquer le mouvement des corps célestes. Comment concevoir ce nombre infini de soleils, faisant ensemble, à des distances incalculables, une révolution complète autour de nous, dans l'espace de vingt-quatre heures, sans cesser, malgré la prodigieuse rapidité de leur mouvement, de conserver leurs positions relatives, et de former les mômes arrangements, absolument comme s'ils étaient invariablement fixés à une même voûte solide qui tournerait tout d'une pièce? Cette difficulté est pleinement résolue par l'hypothèse de la rotation de la terre, et cette rotation est infiniment plus facile à concevoir que la révolution totale du ciel. Quand on est emporté par une voiture qui marche avec rapidité et d'un mouvement uniforme, la voiture paraît immobile, tandis que les objets fixés sur la route, les arbres, par exemple, semblent courir dans une direction contraire à celle de la voiture.
Kopernik, après une suite de développements, arrive à cette conclusion, que le mouvement de la terre est plus probable que son immobilité. On ne peut représenter, dit-il, les mouvements des corps célestes par des cercles homocentriques (c'est-à-dire qui ont le même centre). Or, s'il existe plusieurs centres, on peut mettre en doute que le centre du monde suit celui de la terre. « La gravité n'est qu'une tendance naturelle donnée par le Créateur à toutes les parties qui les portent à se réunir pour former des globes. » C'est très-probablement cette force qui a donné au soleil, aux planètes et à la lune une forme sphérique, mais qui ne les empêche pas d'effectuer leurs diverses révolutions. Si donc la terre a un mouvement
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autour d'un centre, ce mouvement sera semblable à celui que nous apercevons dans d'autres corps. Nous décrivons annuellement, avec notre planète, dit Kopernik, un cercle dans l'espace. Le mouvement que l'on attribue au soleil doit être remplacé par celui de la terre; et le soleil étant regardé comme immobile, les levers et les coucbers des astres et toutes les circonstances observées auront lieu de même ; les stations et les rétrogradations tiendront au mouvement de la terre ; le soleil sera placé au centre du monde. C'est ce qu'exige l'ordre selon lequel tout se succède ; c'est ce que nous enseigne l'harmonie de l'univers; c'est ce qu'on sera forcé d'admettre, si l'on veut y faire une sérieuse attention.
Delambre, qui n'aime pas à prodiguer les éloges, trouve que le chapitre dans lequel Kopernik traite des divers moïivements de la terre est excellent.
« Les anciens philosophes, qui placèrent le soleil au centre du monde, dit Delambre, avaient dû faire, au moins en partie, les mêmes raisonnements que fait Copernic ; mais ils ne nous en ont rien transmis, peutêtre même n'avaient-ils rien écrit... Il est remarquable quePtolémée, en voulant démontrer l'immobilité de la terre, ne nous ait donné absolument aucune lumière sur ce point si important (1). »
Ainsi Kopernik est bien le premier qui ait exposé le vrai système du monde.
Suivons Kopernik lorsque, après avoir posé le principe du mouvement de la terre, il pâsse au mouvement propre des autres planètes.
« Personne ne révoque en doute que le ciel des étoiles ne soit le plus élevé. Les anciens philosophes ont rangé les planètes d'après la durée de leurs révolutions, par la i-aison que, le mouvement èlanl le même pour taules, les objets éloignés doivent paraître se mouvoir plus lentement. Ils ont cru que la lune était la plus voisine de toutes les planètes, parce qu'elle fait sa révolution en moins de temps qu'aucune autre ; que Saturne devait être plus éloigné que toutes les autres, puisqu'il lui faut plus de temps pour parcourir une orbite plus grande. Ils ont, au-dessous, placé d'abord Jupiter, et puis Mars. Les sentiments ont été partagés sur Vénus et Mercure. Les uns, comme le Timâe de Platon, les
(l) Histoire de l'Astronomie moderne (Copernic).
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placent au-dessus du soleil ; les autres, comme Ptolémée, croient qu'elles sont au-dessous, etc. Les platoniciens pensaient que les planètes qui ne s'éloignent pas beaucoup du soleil devraient avoir des phases comme la lune, si elles étaient au-dessous du soleil, et même des éclipses. Or, c'est ce qu'on n'a jamais observé; donc, disaient-ils, ces planètes sont au-dessus du soleil. »
Kopernik discute ces différentes hypothèses, et il se range à l'opinion de Martianus Capella et à celle de quelques autres latins, qui disent que Vénus et Mercure tournent autour du soleil.
« Alors, dit-il, les digressions seront nécessairement déterminées par le rayon de leur orbite. Ces planètes ne tournant pas autour de la terre, l'orbe de Mercure sera renfermé dans celui de Vénus ; mais qui nous empêche de rapporter au même centre Saturne, Jupiter et Mars? Il nous suffira de donner des rayons convenables à leurs orbes, qui embrasseront celui de la terre. Ces planètes, dans leur opposition respective avec la terre, en seront évidemment plus l'approchées que dans toute autre position, et surtout que dans leurs conjonctions; ce qui montre suffisamment que le soleil est le centre de leurs mouvements de translation, comme il est celui des mouvements analogues de Mercure et de Vénus. Entre ces planètes et Mars, nous placerons l'orbite de la terre, et, autour de la terre, l'orbite de la lune, qui en est inséparable. Nous ne rougirons pas de déclarer que l'orbite de la lune et le centre de la terre tournent, en un an, autour du soleil, dans celle grande orbite terrestre dont le soleil est le centre. Le soleil sera immobile, et toutes les apparences seront expliquées par le mouvement de la terre. Le rayon de cette orbite, quelque grand qu'il soit, n'est pourtant rien en comparaison de celui des fixes; ce qu'on nous accordera d'autant plus aisément que cet intervalle est partagé en une infinité d'orbes particuliers, par ceux mêmes qui ont voulu retenir Ira terre au centre. La nature ne fait rien de superflu, rien d'inutile, et sait tirer de nombreux effets d'une cause unique, etc. (1).
« La première de toutes les sphères, celle qui embrasse toutes les autres, est la sphère des fixes. Immobile, c'est à elle qu'on rapporte les positions de tous les astres et de tous les mouvements. A la vérité, les astronomes lui supposent un mouvement; mais nous montrerons que c'est à la terre même qu'appartient ce mouvement. Au-dessous, est la sphère de Saturne, qui fait sa révolution en trente ans; et puis, celle de Jupiter, qui fait la sienne en douze ans, et successivement, Mars, la Terre, Vénus, Mercure, qui accomplissent respectivement leurs révolutions, la première en deux ans, la seconde en un an, la troisième en neuf mois, la quatrième en quatre-vingt-huit jours. Enfin, au centre réside le soleil. Évidemment, pour tout éclairer, il ne saurait occuper une place plus convenable. Cet ordre présente une symétrie, une relation de mouvements et de grandeurs réellement admirables. »
(1) Traduction de Delnmbrc. (Histoire de l'Astronomie moderne. Copernic.)
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Kopernik explique pourquoi les arcs de rétrogradation sont plus grands dans Jupiter que dans Saturne, et plus petits que dans Mars; et de même aussi, pourquoi, dans Vénus, ils sont plus grands que dans Mercure. Il explique la proximité des planètes dans les oppositions, et montre que tous ces phénomènes dépendent du mouvement de la terre. Rien de semblable ne se produit dans les astres fixes, à cause de leur distance tellement grande que l'orbite de la terre, ou d'une étoile, ne serait pour ainsi dire qu'un point à peine perceptible. La scintillation des étoiles fixes indique, entre elles et Saturne, un assez grand espace. C'est par la scintillation que les étoiles se distinguent d'abord des planètes, « à cause, dit Kopernik, de la différence sensible qui existe entre les corps immobiles et les corps en mouvement. »
Delambre trouve, qu'à l'exception de la dernière phrase, ce chapitre surpasse tout ce qu'on avait écrit jusque-là, sur le sj'stème du monde, et assure à son auteur une gloire immortelle.
Qu'on remonte par la pensée à l'époque où fut composé l'ouvrage sur les Révolutions célestes, et l'on s'associera au sentiment d'admiration sans réserve qui a dicté à l'éloquent Bailly cette belle page :
« Si jamais il a été proposé un système hardi, c'est celui de Copernic. Il fallait contredire tous les hommes qui ne jugent que par les sens ; il fallait leur persuader que ce qu'ils voient n'existe pas. En vain depuis leur naissance, où .le jour a frappé leurs regards, ils ont vu le soleil s'avancer majestueusement de l'orient vers l'occident, et traverser le ciel entier dans sa course lumineuse; en vain les étoiles, libres de briller dans son absence, s'avancent sur ses pas et font le même chemin pendant la nuit, en vain le soleil paraît chaque jour, et dans le cours de l'année, s'éloigner des étoiles qui se dégagent successivement des rayons: soleil, étoiles, tout est immobile; il n'est de mouvement que dans la lourde masse que nous habitons. Il faut oublier le mouvement que nous voyons pour croire à celui que nous ne sentons pas. C'est un homme seul qui ose le proposer, et tout cela pour substituer une certaine vraisemblance de l'esprit, sentie par un petit nombre de philosophes, à celle des sens qui entraîne la multitude. Ce n'est pas tout : il fallait détruire un système reçu, approuvé dans les trois parties du monde, et renverser le trône de Ptolémée qui avait reçu les hommages de quatorze siècles... Un esprit séditieux donne le signal, et la révolution s'opère (1) 1 »
(1) Histoire de l'Aslron. moderne, liv. IX.
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Pour établir son système, Kopernik avait tout à créer. On ne sera donc pas surpris si, dans les détails de l'explication du système du monde, il se trouva conduit à des résultats erronés. Accordant aux orbites planétaires la forme circulaire, au lieu de la forme elliptique qui leur appartient, il devait se trouver en désaccord, sur plusieurs points, avec les résultats de l'observation. Pour échapper à ces vicieuses conséquences, il fut obligé d'en revenir aux anciennes conceptions de Ptolémée, et d'admettre des épicycles pour certaines planètes. Il ne pouvait tout construire en même temps. Pour élever son édifice nouveau, il était obligé d'emprunter les vieux matériaux des monuments de l'antiquité. Nous ne suivrons donc pas Kopernik dans les détails de ses explications de la mécanique céleste, pour nous donner le facile avantage d'en faire ressortir les faiblesses. Nous ne critiquerons pas, avec Delambre, ce troisième mouvement, qu'il fut obligé d'accorder à la terre, et ses épicycles, regrettable retour aux vieilles conceptions de Ptolémée. Nous avons mis en lumière le principe fondamental de sa méthode, nous ne dirons rien des solutions secondaires qui forment une tache dans la beauté, dans la grandeur, dans la simplicité de sa conception.
Kopernik pensait qu'en astronomie on doit touj ours commencer par l'observation des étoiles, et qu'avant d'établir la théorie d'aucune planète, il faut dresser un catalogue de leur position. Il prescrit d'observer la hauteur méridienne du soleil, de comparer cette hauteur à celle de l'équateur terrestre, etc. Il avait dressé des catalogues d'étoiles. Ces tables, dit Delambre, n'ont pas joui d'une grande réputation parmi les astronomes. Mais à cette époque, où tout était à faire, doit-on s'étonner que Kopernik n'ait pas tout fait, et qu'il se soit trompé souvent dans les détails? Delambre est désespérant par l'àpreté qu'il met souvent à relever les erreurs de ceux qui l'ont précédé dans la carrière de l'astronomie. Delambre était un très-savant et très-habile astronome; mais, de son temps, les méthodes de calcul étaient singulièrement perfectionnées; et les mojrens d'investigation étaient très-multipliés en physique, en mécanique, en astronomie. S'il eût vécu au seizième siècle, eùt-il égalé Kopernik en science et en génie ? Il est permis d'en douter.
Kopernik, môme en se trompant, entrevit plusieurs vérités nouvelles. Il avait, nous dit Bailly, le talent des rapproche-
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ments, qui conduit à celui de l'invention. Il vit que la précession des équinoxes est inégale; que l'obliquité de l'écliptique est variable, et que, l'écliptique étant immuable, ce qui est prouvé par la latitude constante des étoiles fixes, il ne peut y avoir de changement que dans les pôles de la terre, et par un mouvement propre à l'équateur terrestre. Voilà pourquoi il voulait qu'on dît, non pas que l'écliptique est incliné à l'équateur, mais, au contraire, que l'équateur est incliné à l'écliptique. Il rassembla toutes les variations de l'obliquité, de l'excentricité et de l'apogée du soleil, de la précession des équinoxes et de la durée de l'année, et il attrihia tous ces effets a une cause unique et générale. Que lui manquait-il pour être à même d'indiquer cette cause ? Un seul fait, une seule observation constatant que le soleil, de même que les planètes, effectue un mouvement de translation dans l'espace autour d'un centre. Pour expliquer, en les rapportant à la terre, puisque le soleil est supposé immobile, les variations de l'obliquité, de l'excentricité et de l'apogée solaire, de la précession des équinoxes et de la durée de l'année, il a attribué à la terre un troisième mouvement; il a imaginé, dans ses pôles, une oscillation, par laquelle chaque pôle s'élève et s'abaisse alternativement. Il croyait que toutes les planètes se meuvent dans des cercles, et comme il ne put trouver pour expliquer leurs inégalités, des raisons meilleures que celles qu'a données Ptolémée, il partit des mêmes hypothèses.
C'est dans le cinquième livre de son ouvrage de Revolutionïbits, que Kopernik établit les mouvements des cinq planètes, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Mais ses explications, fondées en partie sur le rouage compliqué des épicycles, des excentriques, des déférents, dont son esprit ne pouvait se débarrasser tout d'un coup, manquent nécessairement d'exactitude et de clarté. Il a amélioré la théorie de la lune ; il a indiqué une combinaison plus facile et plus simple, pour calculer sa double inégalité ; il a fait une correction importante dans l'évaluation des distances, des parallaxes et des diamètres. Les deux inégalités qu'on remarque, en général, dans les planètes sont produites, selon lui : la première, parle mouvement de la terre; la seconde, par le mouvement qui est propre à chaque planète, etc. Reprocher à Kopernik, comme l'a fait Delambre, les suppositions arbitraires et les explications compliquées aux-
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quelles il est nécessairement conduit par l'hypothèse des mouvements circulaires, c'est, au fond, lui reprocher de n'avoir pas substitué les mouvements elliptiques aux mouvements circulaires, en plaçant le soleil au foyer commun de toutes les orbites elliptiques décrites par les planètes. Il est pourtant bien évident que le même homme ne peut tout faire, et que Keppler ne pouvait se produire qu'après Kopernik.
C'est donc au point de vue des grandes idées générales, et non à celui des détails, qu'il faut se placer pour juger, comme il doit l'être, le génie de Kopernik. Sans lui, Keppler, Galilée, Newton et quelques autres grands hommes n'auraient pu émettre leurs vues scientifiques. C'est lui qui, par ses idées sur Yatto'aciion, fit éclore plus tard, dans l'esprit de Newton, la gravitation universelle.
« Je pense, dit-il, que la pesanteur est une tendance que l'auteur de la nature a imprimée à toutes les parties de la matière pour s'unir et se former en masse. Cette propriété n'est point particulière à la terre ; elle appartient également au soleil, à la lune et à toutes les planètes. C'est par elle que les molécules de la matière, qui composent ces corps, se sont réunies et arrondies en globes, et conservent leur forme spbérique. Toutes les substances placées à la surface des corps célestes pèsent également vers les centres de ces corps, sans les empêcber de circuler dans leurs orbites. Pourquoi cette circonstance mettrait-elle obstacle au mouvement de la terre'? Ou si l'on suppose que le centre de gravité doive être nécessairement celui de tous les mouvements, pourquoi encore placerait-on ce centre dans la terre, tandis que le soleil et toutes ses planètes ont aussi leurs centres de gravité, et que le soleil, en raison de sa masse infiniment prépondérante, mériterait plutôt cette préférence! Ce cboix est d'autant plus raisonnable qu'on en déduit, d'une manière simple et aisée, toutes les apparences, tous les pbénomènes dans les mouvements des étoiles et des planètes (1). »
De là à la gravitation universelle, telle que la conçut Newton, il n'y avait qu'un pas.
(1) « Equidem existimo gravitatem non aliud esse quam appetentiam quamdam naturalem partibus inditam a divina providentia opificiis universorum, ut in uni ta tem integvitatemque suain sese conférant in formain globi cœuntes. Quam aflectionem credibile est etiam soli, lunœ, caîterisque errantium fulgoribus esse, ut ejus efficacia, in ea quaî se repra;sentant, rotuuditate permaneaiit : quai nibilominus multis modis suos efficiunt circuitus. Si igitur et terra faciat alios, ut putà secundum centrum, necesso erit eos esse, qui extrinsecus in multis apparent, iu quibus in- ■venimus annuum circuitum. Quoniam si permutatus fuerit ex solari in terrestreru, soli immobilitate concessa ; ortus et occasus ac stellarum fixarum, quibus matutinœ, vespertina?que fuint, eodem modo apparebuut, etc. » De llcvoludonibus, lib. ], p. 9.
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Bradley n'eût peut-être pas découvert la rotation de l'axe terrestre et V aberration de la lumière, s'il ne se fût proposé de vérifier, par des observations, une opinion exprimée par Kopernik, à savoir que la distance de la terre au soleil n'est qu'un point insensible, en comparaison de la distance prodigieuse qui nous sépare des étoiles fixes.
Ainsi le livre de Kopernik a été, dans la science, la source d'une lumière nouvelle. Il a préparé et rendu possibles tous les progrès ultérieurs; c'est grâce à lui que Keppler et Newton ont pénétré plus avant dans les secrets du sublime organisateur des mondes.
Le tribunal de l'Inquisition romaine ne se trompa pas sur la portée que devait avoir le livre du chanoine de Frauenbourg. Il y vit un flambeau nouveau qui s'élevait du sein des ténèbres de l'ignorance, et, selon sa mission, il se hâta de poser sur cette flamme son éteignoir traditionnel. La congrégation de l'Index condamna solennellement le livre de Revolutionibus orbi%m cœlestihis , avec le regret de ne pouvoir poursuivre l'auteur, que la mort avait dérobé à sa vengeance. Le livre de Kopernik fut interdit « cïonec corrigatur », dit la sentence, « jusqu'à ce qu'il soit corrigé ». Mais le livre ne pouvait être corrigé, car lorsqu'un principe juste, grand et nouveau, est apparu dans le monde, il est à jamais acquis à l'humanité. Quand la flamme d'une vérité nouvelle a brillé devant les hommes, elle ne s'éteint plus.
« Ce n'est pas, dit Pascal, le décret de Rome sur le mouvement de la terre qui prouvera qu'elle demeure en repos. Si l'on avait des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner , et ne s'empêcheraient pas de tourner avec elle. »
La crainte d'exciter les censures de l'Eglise fit repousser, par le gros des savants, le livre de Kopernik, condamné par la congrégation de V Index. La première édition n'avait été tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires, et il y en eut sans doute beaucoup de détruits après la sentence de l'Inquisition. On en fit une seconde édition à Bâle, en 155G; une troisième à Amsterdam, en 1617.
Le système de Kopernik put se propager sans obstacle dans
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les pays qui avaient accepté la réforme de Luther. Mais il n'en fut pas ainsi dans les pays restés catholiques. Vers la fin du dix-septième siècle, en France, Bossuet, admettant que le décret de Rome avait suffi pour réduire en poussière le système de Kopernik, ne daignait même pas y faire allusion, et s'écriait :
a II n'y a pas de cours si impétueux que la toute- puissance divine n'arrête quand il lui plaît. Considérez le soleil, avec quelle impétuosité il parcourt cette immense carrière qui lui a été ouverte par la Providence ! Cependant vous n'ignorez pas que Dieu ne l'ait fixé autrefois au milieu du ciel à la seule parole d'un homme. »
Fénelon osait à peine laisser entrevoir qu'il admettait le nouveau système astronomique. C'est ce qu'on voit par cette phrase, que rapporte M. Bertrand :
« Si cette flamme (le soleil) ne tourne pas et si, au contraire, c'est nous qui tournons, je demande d'où vient qu'elle est si bien placée dans 'le centre de l'univers, pour être comme le foyer et le cœur de toute la nature. »
En 1746, le père Boscowich, jésuite et savant géomètre, disait :
« Pour moi, plein de respect pour les saintes Écritures et pour le décret de la sainte Inquisition, je regarde la terre comme immobile. Toutefois, pour la simplicité des explications, je ferai comme si elle tournait, car il est prouvé que dans les deux hypothèses, les apparences sont semblables (1). »
Aujourd'hui, les défenses de l'Eglise se sont radoucies, sans être, pour cela, entièrement levées. Rome tolère les livres où est enseigné le dogme scientifique du mouvement de la terre ; mais le décret de la congrégation de l'Index aj'ant été confirmé par la condamnation solennelle faite, au siècle suivant, de l'ouvrage de Galilée, les prêtres peuvent agir selon leur conscience, quand cette question est soulevée auprès d'eux.
C'est ce qui s'est manifesté, dans notre siècle, dans la patrie de Kopernik, au milieu d'une fête publique, consacrée à perpétuer la gloire de son nom.
(1) Les Fondateurs de l'Astronomie moderne, p. 5G-59.
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Le 5 mai 1829, à Varsovie, la Société des amis des sciences élevait à l'illustre astronome une statue exécutée par Thorwalsden. C'était une fête nationale, puisque l'on célébrait une des gloires les plus pures de la Pologne. Les rues que le cortège devait parcourir, pour se rendre dans la partie de la ville où s'élevait le monument, et ce lieu lui-même, étaient occupés par une foule immense. Toutes les fenêtres étaient pavoisées ou garnies de feuillage et de fleurs. Le cortège arrive à l'église, où l'on devait célébrer la messe. La foule remplissait ce temple majestueux, mais l'autel était désert. On attendit longtemps ; mais l'heure indiquée pour le service divin se passa, et aucun prêtre ne parut. Les prêtres catholiques de Varsovie n'avaient pas cru devoir, par leur présence dans l'église, honorer la mémoire du chanoine de Frauenbourg, dont le livre avait été condamné, deux siècles auparavant, par le tribunal de Rome.
TYGHO BRAHÉ
L'art de généraliser, c'est-à-dire de rapporter les idées et les faits, de les comparer entre eux, et d'en déduire une loi d'ensemble, est le seul qui conduise l'esprit humain aux grandes découvertes. Cette rare et puissante faculté est le privilège du génie. Kopernik ne connaissait guère, en astronomie, d'autres résultats obtenus par le calcul et par l'observation, que ceux que pouvait lui fournir Ptolémée ; et ce fut en partant de là qu'il parvint à découvrir et à démontrer le véritable système astronomique. Il prit dans YAlmageste les observations et les faits dont s'était servi Ptolémée pour établir son hypothèse, et se plaçant à un autre point de vue, il fut conduit, par des rapprochements nouveaux, à des conclusions diamétralement opposées à celles qu'avait adoptées l'astronome d'Alexandrie.
Tycho Brahé n'avait pas le génie de Kopernik. Son esprit, moins vaste et moins fécond, ne le portait qu'à l'étude des détails. Il fut sans rival dans ce genre, et mérita ainsi d'être comparé à Hipparque, l'un des plus grands astronomes qui aient jamais paru. Il fallait des observations exactes et nombreuses, pour établir l'astronomie moderne sur des fondements solides, pour compléter la théorie de Kopernik, et préparer les grandes découvertes de Keppler. Mais les observations exactes sont difficiles, et même le plus souvent impossibles, sans le secours de bons instruments. Après avoir perfectionné les instruments,
TVCIIO MtATlré
TYCHO BRAHÉ
Tycho s'attacha à perfectionner l'art d'observer, art qui suppose par-dessus tout la précision du coup d'oeil* la justesse d'appréciation , et une assiduité infatigable. Tycho Brahé porta, dans l'étude des détails, cette pénétration qui, selon Vauvenargues, est l'œil du génie; avant l'invention de la lunette astronomique, il prépara des matériaux précieux, dont les travaux de Keppler devaient bientôt faire sentir toute l'importance.
« Copernic, dit Bailly, fut le législateur de l'astronomie ; il avait réformé le système du monde, il avait traité la science en philosophe. 3Iais l'art d'observer demandait un réformateur; ce réformateur fut Tycho Brahé, doué de l'esprit des détails, souvent plus utile que celui de l'ensemble. La science alors avait besoin de faits; il perfectionna les moyens de les acquérir ; il fut un observateur infatigable : émule du landgrave, destiné à le surpasser par un dévouement plus entier et par les ressources de son génie, il forma une masse considérable d'observations; il atteignit des découvertes brillantes, et mérita d'être regardé comme un des plus grands astronomes qui aient paru sur la terre (1). »
Ce qui contribua beaucoup à l'immense renommée dont Tycho Brahé jouit, de son vivant, ce fut sa haute naissance. Il tenait de sa famille les avantages qui, bien plus que le génie, attirent les regards et l'admiration du vulgaire, c'està-dire les dignités et l'opulence. Tycho était un grand seigneur danois, très-fier, et qui tirait bien plus de l'éclat de son origine .que de la supériorité de. ses talents, la haute opinion qu'il avait de lui-même. Au contraire, le nom de Kopernik, le modeste chanoine de Frauenbourg, n'avait été connu de la foule que comme celui d'un personnage bouffon, qu'on montrait sur les tréteaux.
Tycho Brahé naquit le 13 décembre 15-16, dans la terre de Knudstorp, en Scanie, province alors soumise au Danemark. Il appartenait à l'une des familles les plus illustres du Danemark. Otto Brahé, son père, était grand bailli de la Scanie occiden-
(1) Histoire de l'Astronomie moderne.
T. III
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taie. Il avait épousé Beata Billea, etilen avait eu dix enfants, cinq garçons et cinq filles, que sa fortune lui permit d'élever et de placer convenablement. Tycho fut le second. Les frères de Tyclio jouirent d'un grand crédit dans leur patrie : trois firent partie du sénat, le quatrième devint grand bailli. Cette famille s'est éteinte dans le Danemark, mais il en existe encore, diton, une branche en Suède.
Deux proches parents de Tycho, l'un George, son oncle paternel, l'autre Sténo, son oncle maternel, eurent pour lui une vive affection. George Brahé était sans enfants, et il demanda à son frère, de lui confier son second fils", T}rcho. Le père n'y consentit qu'après beaucoup d'instances, mais enfin il permit que le' jeune Tycho fût élevé auprès de son oncle George.
Celui-ci lui donna les meilleurs précepteurs, et lui fit commencer, à l'âge de sept ans, l'étude du latin.
Otto Brahé, père de Tycho, qui ne le perdait pas de vue, n'approuvait pas entièrement le genre d'éducation qu'on lui donnait. Il regardait la carrière des armes comme la seule digne d'un gentilhomme, et trouvait que son fils dérogeait en s'adonnant aux lettres et à la jurisprudence. Mais l'oncle, qui avait sondé les dispositions naturelles du jeune Tycho, et qui avait découvert en lui un grand désir de s'instruire, joint à une aptitude remarquable pour les sciences, persista dans sa résolution, et lui fit continuer le latin. Il le destinait à l'étude de la jurisprudence, dans l'espoir que Tycho deviendrait capable, un jour, de s'élever aux premières fonctions de l'Etat. Ce n'était pas seulement par l'éclat des services militaires, que les personnes nobles du Danemark pouvaient aspirer à ces fonctions brillantes, c'était aussi, par une grande habileté acquise dans la science du droit.
Cependant le père de Tycho ne tarda pas à changer d'avis relativement aux études littéraires. Il adopta complètement l'opinion qu'il avait d'abord repoussée; si bien qu'il fit d'abord étudier les belles-lettres à son troisième fils, Sténo, et que la dernière de ses filles, Sophie Brahé, fut une latiniste émérite qui composait, avec une étonnante facilité, d'excellents vers latins.
Tycho étudia pendant cinq années entières, sous des maîtres spéciaux de littérature latine, que son oncle appelait auprès de
TYCHO BRÀHÉ
lui. En faisant sous leur direction, ce qu'on nomme, en termes de collège, ses humanités, il s'attacha principalement à la poésie latine, qu'il cultiva toujours avec passion. Copenhague, capitale du Danemark, possédait une Académie célèbre. Tyc h y fut envoyé en 1559, c'est-à-dire à l'âge de douze ans, pour faire sa rhétorique et sa philosophie.
L'année suivante, le 21 août 1560, il y eut une éclipse de soleil, qui, sans être totale pour le Danemark, comme elle le fut pour le Portugal, ne laissa pourtant pas d'y être considérable, et excita vivement la curiosité des habitants de Copenhague.
Mais de tous les habitants de cette ville qui suivaient les phases de l'éclipsé solaire, aucun ne fut plus profondément impressionné que le jeune élève de l'Académie. Les prédictions précises contenues dans les almanachs vulgaires des astrologues l'étonnaient au plus haut point. C'est en vain qu'il cherchait à s'expliquer comment, par la simple inspection des astres, on peut connaître d'avance les changements qui doivent s'effectuer dans le ciel et annoncer, longtemps avant leur apparition, certains phénomènes remarquables, tels que les conjonctions, les oppositions, les éclipses. Il regarda comme une chose presque divine que des hommes fussent parvenus à déterminer, avec tant de précision, les mouvements des corps célestes, au point de pouvoir assigner, pour une période éloignée dans les temps futurs, et leurs situations respectives et le lieu de chacun (1).
Tycho n'avait que treize ans, et, suivant Gassendi, le plus ancien et le plus complet de ses biographes, il était encore à Copenhague, lorsqu'il acheta .des èpJièmérides, c'est-à-dire des Tables donnant, jour par jour, la situation des astres, pour y chercher des explications aussi détaillées que possible sur la théorie des planètes. Ce fut par là qu'il débuta dans l'étude de l'astronomie (2).
En 1562, il partit de Copenhague, avec son précepteur, pour se rendre à Leipzig. Conformément au désir formellement ex-
(1) <i Qnasi rem divinam habuit, posse homines adeo exquisitè callere motus sidemm, ut illorum loca positusque mutuos prospicere, longo in futurum possint. » (Gassendus, Tychonis Urahxi Vita. In-4°. Parisiis, MDCLIV, lib. I, p. 5.)
(2) « Atque hoc quidem ipsi initium studii astrouomici fuit. » (Ibid.)
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primé par son oncle, Tycho devait se consacrer tout entier à l'étude de la jurisprudence, et c'était uniquement pour cela qu'il avait été envoyé à Leipzig, dont l'Académie passait pour une de celles où le droit était enseigné de la manière la plus brillante. Son précepteur avait été expressément chargé de veiller à ce qu'il n'en fût pas autrement. Pour satisfaire au désir de son oncle, Tychb, pendant son séjour à Leipzig, s'occupa donc de la science du droit, mais d'un esprit souvent distrait par l'étude des astres. Il était vivement contrarié de ce que son précepteur, « dont le caractère avait été formé sans doute sous l'influence d'une constellation maligne (1) », ne voulut pas lui permettre de dérober à l'étude de la jurisprudence une heure qu'il pût employer à son gré.
Tycho employait la plus grande partie de la pension qui lui était fournie par sa famille en achats de traités élémentaires d'astronomie. S'il ne dépensait pas ainsi tout son argent, c'est que, le recevant par les mains de son précepteur, il était astreint à rendre compte de l'emploi qu'il en faisait. Mais toutes les fois qu'il ne pouvait être vu, il ouvrait ses livres d'astronomie. Il avait acheté un globe céleste, qui n'était pas plus gros que le poing, et la nuit, pendant que son précepteur dormait, il comparait les groupes d'étoiles qu'il apercevait dans le ciel, avec ceux qu'il trouvait représentés sur sa petite sphère. Au bout d'un mois, il connut parfaitement tous les groupes d'étoiles visibles à l'horizon. Il s'attacha ensuite à l'étude des planètes (2). Nous croyons devoir insistersurc.es détails pour montrer combien le goût de Tycho Brahé pour l'astronomie s'était éveillé de bonne heure. Il n'avait alors que seize ans à peine.
Comme il désirait pénétrer jusqu'aux fondements mêmes de l'astronomie, dès qu'il eut reconnu que les Ephémérides étaient déduites des tables astronomiques, il se procura les Talles de Kopemik et -les Tables Alplionsines, et, par de longs efforts,
(1) « iEgrequc ferebat pœdagogi genitim, qui stellis quasi iratis natus, ferre non poterat, ut ullam succisivani lioram ipsi impenderot. »
(2) « Quoties itaque pœdagogus advertere non poterat, libros illos pervolutabat ; et nactus globulum cœlestem (pugno scilicet non majorera), tuni, cura paîdagogus dormiret, invigilabat asterisrais ccolestibus internoscendis; et ea quidem attentione illos comparabat cum iis qui erant in globo uteumque depicti ; ut intra mensem omneis qui fucrint in illo horizoute conspicui, probe perspcctos habuerit. Didicit et planetas nosce, etc.... » (Gassendus, Tychonis Drah:ci Vila, lib. I.)
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il parvint à s'en rendre l'usage prompt et familier. Il fut ainsi en état de pouvoir déterminer les lieux des planètes relativement aux étoiles fixes; de joindre entre eux, par des lignes imaginaires, divers points déterminés de cette manière sur l'étendue du ciel, et de comparer ces points et ces lignes avec ceux qui se trouvaient indiqués dans la partie correspondante de son petit globe céleste.
Pour observer la distance des astres, il n'avait d'autre instrument qu'un simple compas, dont il dirigeait respectivement les branches vers les deux astres, après avoir placé la charnière près de son œil. Ce fut ainsi qu'il parvint à reconnaître, selon Gassendi, que les lieux obtenus par le calcul des tables ne concordaient point avec ceux qu'on pouvait obtenir par l'observation; qu'il en résultait le plus souvent des erreurs intolérables; et que cependant les calculs effectués d'après les tables de Kopernik s'éloignaient moins de la vérité que ceux effectués d'après les Tables Alplbonsines (1). Il fit toutes ces remarques de lui-même, ajoute Gassendi, sans que nulle personne instruite eût pu l'aider de ses conseils et de ses lumières, et malgré les obstacles que lui opposait son précepteur, en le privant d'une liberté d'esprit suffisante. Il apprit, seul, non-seulement les principes de l'astronomie, mais encore toutes les parties indis- • pensables des autres sciences qui s'y rapportent directement, telles que la géométrie, l'arithmétique, l'optique, etc., et il les étudia, dit Gassendi, comme avec un second précepteur, lequel n'était autre que lui-même (2).
Ces observations célestes, notre astronome en herbe les faisait pendant le sommeil de son précepteur. Quand le maître était endormi, l'élève se levait, ouvrait la fenêtre et, son compas aux yeux, il suivait, pendant les nuits sereines, le déplacement des planètes, ou cherchait à reconnaître la place des constellations et des étoiles annoncées par les tables de Kopernik (3). Les premières lueurs de l'aurore le surprenaient encore attaché à ce travail, surveillant, d'un œil, le sommeil
(1) « Potucrit doprehcndcre , non congruero -hujus modi loca cum calcule» ex utrisquetabulis deducto, <;t errore quidem plerumque intolcrabili ; tametsi culculus Alphonsinusmagis à vero quam Copcrnicus, aberraret. » (Gassendus, lib. I, page 6.)
(2) « ICxcoluitque ut alio usas prfBOeptor quam seipso non fusrit. »
(3) « Idque dormiente intérim, ignorante paxlagoga. » (Gass., p. 8.)
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de son maître, et de l'autre, la situation relative des étoiles.
Il était depuis trois ans à Leipzig, lorsque la mort de son oncle George le détermina à retourner dans sa patrie. Il partit de Leipzig au mois de mai 1565.
De retour à Copenhague, il commença à s'occuper de l'état de ses affaires domestiques. Mais, le but qu'il se proposait surtout, c'était d'obtenir tout l'argent dont il avait besoin pour entreprendre un voyage qui, depuis quelque temps, était devenu le principal objet de ses préoccupations. En attendant, il continuait le cours de ses observations astronomiques, toujours à l'aide de son compas, son unique instrument.
A cette époque, les lettres et les sciences étaient en grande défaveur en Danemark. Personne ne voyait d'un bon œil le jeune Tycho, membre d'une famille illustre, se livrer ouvertement à des études libérales. Il eut à subir des scènes violentes dans sa famille. On le blâmait, avec emportement, de cette dérogation aux convenances de son rang. Son oncle Sténo le soutenait seul contre tout le monde.
Outré de tant d'injustice, le jeune gentilhomme se détermina à partir, non sans laisser entrevoir le ressentiment profond qu'il éprouvait d'être forcé d'adopter un tel parti.
Au mois d'avril 1566, il était à Wittemberg. Son dessein était de visiter cette ville dans tous ses détails et de n'en partir qu'à la fin de l'hiver suivant. Mais une maladie épidémique qui] se déclara l'obligea, au commencement de l'automne, à quitter Wittemberg, pour la petite ville de Rostock.
Son application à l'étude de l'astronomie ne l'empêchait pas de fréquenter le monde et de s'adonner aux distractions et aux plaisirs en rapport avec sa fortune et son rang. C'est dans un bal à Rostock que 'lui arriva une très-fàcheuse aventure, dont les traces et les conséquences devaient le suivre dans toute sa vie. Il se battit en duel, et il eut le nez abattu d'un coup de sabre. Les causes de ce duel ont été diversement rapportées. La version donnée par Gassendi paraît la plus probable. Voici la traduction du passage de la biographie latine de Tycho Brahé, relatif à ce fâcheux événement ;
« La chose, dit Gassendi, se passa comme je vais le raconter. C'était, en 1556, le dix décembre. Dans un lieu destiné aux fêtes et aux grandes réunions, on célébrait des fiançailles; des chœurs de danse étaient en
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mouvement. Tycbo , et un autre noble, Manderupius Pasbergius , qui fasaient partie do cette réunion, eurent entre eux une vive querelle, et tous deux sortirent, après s'être mutuellement offensés. Dix-sept jours après, ils se rencontrèrent encore dans une maison où l'on célébrait la fête anniversaire d'un jour de naissance, et, à l'occasion d'un certain jeu auquel ils prenaient part (car, assurément, bien que fort appliqué à l'étude, Tycbo ne dédaignait pas les délassements que l'âge et les convenances autorisent), leurs ressentiments réciproques, déjà profonds, s'enflammèrent plus que jamais. Le lendemain, pour en finir, ils eurent recours aux armes. Le duel eut lieu à sept beures du soir, dans la plus profonde obscurité; c'était pendant une des dernières nuits du mois de décembre (et dans une contrée du Nord). Manderupius atteignit d'un coup Tycbo à la figure et lui enleva presque toute la partie antérieure du nez. Il paraît, d'après Jean-Baptiste Laurus, qui, dans ses lettres, raconte le même fait, que la cause de la querelle, entre les deux jeunes nobles danois, était une sorte de rivalité, chacun prétendant être supérieur à l'autre par son babileté dans les sciences mathématiques. Laurus ajoute que Tycbo remplaça la partie du nez dont il était privé par une partie de même forme, non en cire, mais en or et en argent ; ces deux métaux étant unis l'un à l'autre de telle manière que, convenablement posés, ils simulaient un véritable nez. Guillaume Janson m'a raconté que, pendant les deux années entières qu'il a passées auprès de Tycbo, celui-ci portait habituellement sur lui une petite boîte à onguent, pleine d'une substance gluante dont il enduisait assez fréquemment son nez. »
Cet accident diminua les attraits que pouvaient avoir pour Tycho les réunions du monde et le détermina à s'appliquer tout entier aux sciences. Si, plus tard, il épousa une simple paysanne, ce fut peut-être parce que, dans les familles nobles, il avait essuyé quelques humiliants refus, à cause de la difformité de son visage.
Enl567,il observa, à Rostock, vers les bords de la mer Baltique, une éclipse de soleil, qui fut de neuf à dix doigts.
Tycho demeurait encore à Rostock, continuant à faire des observations astronomiques. Il allait seulement, en été, passer quelque temps en Danemark; mais en hiver, il revenait à Rostock. Le 14 janvier 1568, il écrivait la lettre suivante à un de ses amis de Copenhague :
« Je me suis procuré, aujourd'hui, dans le collège des juristes, une habitation assez commode pour étudier le ciel, disposée selon mes goûts, et conforme à mes désirs. C'est là que, s'il plaît à Dieu, je passerai l'hiver; telle est ma résolution. Quant à ce que je devrai faire dans la suite, chaque jour l'indiquera. Je laisse à Dieu le soin de prévoir ce qui doit arriver, adoptant en cela le conseil du sage, ainsi qu'il est prescrit par cet ancien vers: A toi le soin du moment, confie à Dieu celui de l'avenir (1). »
(1) Gassendi, Tychonis Brahœi Vila. ln-l°. Tarisiis, MDCLIV, lib. I.
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Dans la même lettre, Tycho fait assez entendre que son départ de Copenhague avait été motivé par des causes dont il avait confié le secret à son ami Alburgensem.
« J'ai pensé, lui dit-il, que tu enseveliras ce secret dans le plus profond silence. Que personne ne pénètre ni ne soupçonne la chose dont je me plains, ni ce qui m'est arrivé dans ma patrie, et m'a poussé à m'en éloigner. Il est pour moi d'un intérêt majeur que personne ne sache que je me plains d'une chose quelconque (1), et, en réalité, je ne puis me plaindre de beaucoup de personnes ; car, dans ma patrie, tous mes parents et tous mes amis m'ont fait un accueil qui était bien au-dessus de mon mérite, et auquel il ne manquait qu'une seule chose, savoir, un peu de ménagement au sujet de mes études, dont ils étaient tous si mécontents. »
Les vrais motifs qui avaient déterminé Tycho à s'éloigner brusquement de sa famille, motifs qu'il avait confiés à son ami, avec prière de les ensevelir dans un profond silence, ne sont pas bien connus. On peut cependant présumer, d'après les paroles de Gassendi, qu'il y avait eu quelque scène de violence à Copenhague, dans le sein de sa famille.
En 1569, après avoir partagé la durée de son séjour entre Rostock et Wittemberg, il se décida à parcourir l'Allemagne. Nous ne le suivrons point dans les diverses villes qu'il visita successivement, ni dans les relations qui s'établirent entre lui et plusieurs savants- astronomes, qui vivaient alors en Allemagne, et dont le plus célèbre était Guillaume IV, landgrave de Hesse.
La ville d'Augsbourg lui plut entre toutes, et il se décida à y faire un certain séjour. Il se lia surtout avec les deux frères Jean-Baptiste et Paul Hainzelios, personnages de qualité, amateurs d'astronomie.
Depuis longtemps déjà il avait conçu le dessein de construire des instruments propres à explorer le ciel beaucoup mieux qu'on ne l'avait pu faire jusque-là. Trouvant àAugsbourg, des ouvriers assez habiles pour exécuter, avec une rigoureuse exactitude, les instruments d'astronomie d'après les dessins qui leur seraient donnés, il commença à s'occuper de les faire construire. Gassendi décrit longuement ces instruments. Celui qui
(11 <i Id enim per magni intcrest, ut nemo audiat me do ulla reconqueri. » (Gassendus.)
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fut le plus remarqué était un globe céleste, dont le diamètre avait près de six pieds. La somme que lui coûta cette sphère équivaudrait à trente mille francs de notre monnaie.
En 1570, Pierre Ramus, le célèbre philosophe dont nous avons donné la biographie dans ce volume, visitant les principales villes de l'Allemagne, s'arrêta à Augsbourg, et voulut voir les nouveaux instruments d'astronomie inventés par Tycho. Ramus les examina avec admiration. Il lui semblait presque incroyable que le globe céleste, malgré sa masse énorme, eïit pu être construit avec tant de justesse et d'élégante régularité. Il engagea Tycho à donner une description et de la structure et de l'usage de son sextant. « Ce qui l'étonnait surtout, dit Gassendi, c'était que Tycho, si jeune encore, eût déjà fait preuve de tant de génie. »
En partant d'Augsbourg, en 1570, Tycho pria Paul Hainzelios de se servir de son quart de cercle pour étudier le ciel, et de lui communiquer, par lettres, le résultat de ses observations. Il lui fit cadeau de son sextant, et ne voulut prendre, pour observer le ciel pendant son voyage, que son compas, instrument facile à transporter. Il laissa sous sa garde le globe céleste, et se remit en route.
Après avoir visité une partie du nord de l'Allemagne, Tycho revint dans sa patrie. Sa famille continuait à voir dans sa prédilection pour les travaux astronomiques une fantaisie passagère, peu digne de son rang illustre. Son oncle Sténo prenait seul sa défense. Il reconnaissait que son neveu avait en lui quelque chose qui annonçait un grand avenir, et lui déclara formellement qu'il voulait favoriser ses études.
La maison qu'habitait alors l'oncle Sténo était un ancien couvent, situé non loin de Knudstorp, qu'il avait obtenu de la couronne, à titre de fief. Il céda à Tycho toutes les pièces qui lui parurent les plus commodes pour s'y établir et pour se livrer à l'observation du ciel.
Hors du couvent, et à quelques pas seulement du mur d'enceinte, était une petite maison qui fut convertie en laboratoire de chimie, car Tycho était chimiste passionné, et quelque peu alchimiste, comme les hommes de son temps. Là furent disposés des fourneaux et des appareils de chimie. Le bon Sténo déclarait que, grâce à cet arrangement, son neveu pourrait embrasser
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le monde entier dans ses études, en observant, d'une part, tous les corps célestes, le soleil, la lune, etc., et, de l'autre, étudiant dans son laboratoire les corps terrestres, ou pour ainsi dire les astres terrestres, l'or, l'argent et les autres métaux , qui portaient alors les noms de soleil et de hme, etc. (1). On sait que, dans la langue des alchimistes, on désignait les métaux par les noms donnés au soleil, à la lune, etc., en faisant correspondre les degrés de valeur attribués aux métaux, aux degrés d'importance attribués aux planètes et aux autres astres, dans l'ordre universel. Les planètes et les métaux avaient, disait-on alors, des affinités étroites. De là, l'utilité pour un astronome, de se livrer à des travaux chimiques, pour bien connaître la nature et les propriétés des métaux.
Tycho, qui s'était déjà beaucoup occupé de chimie, se livra, dans son nouveau laboratoire, à des recherches qui le fatiguèrent beaucoup. Il voulait tout explorer, tout expliquer, tout étudier dans la nature. Il n'est, dit-il, aucun métal, aucun minéral^aucune pierre précieuse qu'il n'ait soumis à une analyse chimique (2). C'était en 1571, Tycho n'avait encore que vingt-cinq ans.
Le 11 novembre de l'année suivante, Tycho, sortant le soir de son laboratoire, parcourait la petite distance qui séparait son habitation du corps de bâtiment où il allait dîner, lorsque, tournant les yeux vers le ciel, il aperçut, dans la constellation de Cassiopée, une étoile qui ne s'y trouvait pas auparavant. Par sa grandeur et par son éclat, cette étoile attira toute son attention. Comme il n'en avait pas encore vu de semblable dans cette constellation, n'osant s'en rapporter à lui-même, il demanda à ses domestiques et à des voituriers qui marchaient souvent pendant la nuit, s'ils avaient jamais remarqué cette étoile. Tous déclarèrent que, dans cette partie du ciel, ils n'en avaient jamais vu de pareille. Tycho se hâta de remonter à son
(1) « Tycho prohidè ut in cœnobio observatorium apparavit, sic in hac domo lalioratorium, ac miré placuit avunculo, quod declaravit se hac ratione integram astronomiam prosequi et excolere, quaternus in observatorio astra cœlestia, solem, lunam, cœteraque contemplabatur; in lahoratorio verô circa astra terrestria, aurum, argentum, aliaquaî iisdem nominibus solis, lunaî, et cœterurn efferrentur, occupabatur. » (Gassendus, Tychonis Brahxi Vita, lib. I.)
(2) t Ac nihil non fuisse in metallis, gemmis, mineralibus, vegetabilibus «xpertum. »
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observatoire, pour examiner l'astre nouveau qui venait de se révéler. L'étoile nouvelle de 1572 fut observée par tous les astronomes 'de l'Europe.
Dans un grand dîner auquel assistaient plusieurs grands personnages, on fit quelques plaisanteries sur la nouvelle étoile, et l'on parut mettre en doute la réalité de cette'apparition. Le jeune astronome proposa de la montrer le soir même, si l'état du ciel le permettait. Et, en effet, le ciel se trouvant découvert, on put l'admirer dans tout son éclat.
Les amis de Tycho le pressèrent vivement de publier un mémoire qu'il avait composé sur la nouvelle étoile. Il résistait à leurs instances, estimant que le titre d'auteur serait compromettant pour sa dignité, et qu'il ne convenait pas à un gentilhomme de s'occuper de choses de ce genre ou de les livrer à la publicité (1). Tycho eut toujours l'inexplicable orgueil de mettre le rang que donne la naissance, bien au-dessus de> travaux de l'esprit.
Cependant on avait publié sur la nouvelle étoile des notes très-inexactes et très-confuses. Ses amis l'engagèrent donc, plus vivement encore, à publier son livre. Son parent, Pierre Oxonius, chancelier de la couronne de Danemark et le premier personnage de l'État, lui suggéra l'idée de le publier sans y mettre son nom. Tycho se rendit à cet avis, et autorisa son ami Prateus à faire imprimer l'ouvrage. Le mémoire fut donc imprimé. Mais au dernier moment, satisfait sans doute de son œuvre, le fier gentilhomme daigna laisser inscrire son illustre nom sur la première page, au risque de passer, aux yeux de l'Europe, pour un pauvre diable de roturier.
Cet ouvrage répandit avec le plus grand honneur, clans le monde savant, la renommée du jeune astronome, qui n'eut pas lieu de se repentir de sa détermination. M. Bertrand, dans sa notice sur Tycho Brahé (2), dit que ce travail est un mélange confus d'observations exactes et d'appréciations erronées. Mais Tycho Brahé n'avait alors que vingt-six ans, et les rêveries astrologiques qui déparent son œuvre n'étaient que le reflet de l'esprit du temps. Au seizième siècle, l'astrologie et l'astro-
(1) « Fnscinatus qnod dedecerot nobilem virum quidquam harum rerum moliri, «aut in publicum edere. » (Gassendus.)
(2) Les fondateurs de V Astronomie moderne.
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nomie se donnaient étroitement la main, et Tycho Brahé était, plus que tout autre, enclin aux excursions dans le domaine du merveilleux.
Le 8 décembre 1574, Tycho observa à Copenhague une éclipse de lune.
Sa réputation d'astronome croissait de jour en jour. Aussi les jeunes nobles de la cour, ainsi que les élèves de l'Académie de Copenhague, demandèrent-ils à Tycho de leur faire un cours d'astronomie. C'était mettre son orgueil de gentilhomme dans une situation difficile. Il refusa d'abord de se produire ainsi en public. Mais le roi lui-même ayant manifesté le même désir, Tycho comprit qu'il devait trop à la bienveillante affection du prince pour persister plus longtemps dans son refus.
Il commença son cours pendant l'hiver de 1574. L'exorde de son discours d'ouverture mérite d'être cité :
« Hommes illustres! et vous, jeunes étudiants! dit Tycho Brahé en montant dans sa chaire, j'ai été prié, non-seulement par quelques-uns d'entre vous, mais aussi par notre sérénissime roi lui même, d'exposer dans des séances publiques quelques parties des sciences mathématiques. Une pareille tâche, qui ne m'est pas familière, ne convient guère mieux à mon rang et à ma naissance qu'à la faiblesse de mon génie et de mes études. Mais il ne m'est pas permis de résister à un désir qui est exprimé par la majesté royale, et je ne veux pas repousser celui que vous avez manifesté vous-mêmes. Dès les premières années de ma vie, j'ai été d'autant plus porté par mon propre penchant vers ces études, etc. (L). »
Ce discours avait surtout pour objet de recommander l'étude des mathématiques, qui embrassent les principes de toutes les sciences. Tycho recommande spécialement celles qui sont comme les ailes de l'astronomie (2), la géométrie et l'arithmétique, la trigonométrie, ainsi que l'optique, la géographie, la mécanique, etc.
Tycho Brahé s'était marié à Copenhague en 1573. Il avait épousé une simple paysanne, nommée Christiana. Cette mésalliance mécontenta singulièrement sa famille, et parut inexpli-
(1) « Clarissimi viri, vosque studiosi adolescentes, rogatus sum, non solum h quibusdam vestrum amicis meis, sed ab ipso etiam serenissimo Rege nostro, ut noumilla in mathematicis disciplinis publicfc proponerem. Id nmneris, etsi à meis conditionibus, et in<renii, ac exercitationis tenuitato admodum sit alienum, tamen regias majestatis petitioni resistcrc non licnit. »
(2) Quibus astronomia qaasi alis cvcliituv. »
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cable. On peut pourtant l'expliquer, quand on sait que Christiana était une belle jeune fille du village de Khnudstorp, et que le cœur d'un astronome gentilhomme n'est pas fermé plus qu'un autre aux séductions de l'amour. D'ailleurs Tycho Brahé, avec son nez d'argent, ne pouvait guère espérer un bon accueil des jeunes demoiselles de la cour. Quoi qu'il en soit, Tyclio, marié en 1573, eut, en 1574, une fille, qui fut nommée Magdelaine.
En 1585, son cours étant terminé, il entreprit un voyage en Allemagne et en Italie, que ses occupations l'avaient obligé de différer. Mais il n'emmena ni sa femme ni sa fille parce qu'il était incertain encore, et sur la route qu'il prendrait, et sur le pays qu'il irait d'abord explorer.
Il se dirigea vers la Hesse, pour faire une visite au landgrave Guillaume. Ce prince avait un goût particulier pour l'astronomie, et comptait parmi les meilleurs observateurs du ciel.
Tycho fut accueilli à Cassel, avec une joie inexprimable. Guillaume avait établi, au sommet d'une tour, son observatoire astronomique. Ils passèrent ensemble la plupart des nuits à faire des observations, qui devenaient, pendant le jour, le sujet de leurs entretiens. Il était question sans cesse de la nouvelle étoile que le landgrave avait commencé à observer le 3 décembre.
Tycho était depuis huit à dix jours chez le landgrave, vivant avec lui dans la plus agréable intimité, lorsque Guillaume perdit sa fille. Tycho, voyant le prince accablé de douleur, ne voulut pas prolonger plus longtemps chez lui son séjour, de peur de se rendre importun. Il partit donc, sans avoir même osé prier le landgrave de lui communiquer les observations qu'il avait recueillies sur la nouvelle étoile.
De Cassel il alla à Francfort, où il passa quelque temps. Il partit de là pour aller visiter les principales villes de la Suisse, de la France, de l'Italie, etc. Nous ne le suivrons pas dans ce long voyage. On peut sur ce point consulter les dernières pages du premier livre de Gassendi.
Après avoir atteint le dernier terme de ses voyages, Tycho songea à revenir dans sa patrie. Il voulut que son retour fût tenu secret, afin d'éviter le concours importun de ses amis et des jeunes nobles qui, dans leur empressement à le visiter, lui
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eussent ôté toute la liberté dont il avait besoin pour reprendre le cours de ses études (1). Il ne se doutait nullement de la surprise que lui réservait le roi.
Le landgrave de Hesse, ayant reçu des envoyés du roi de Danemark, leur avait expressément recommandé d'engager, en son nom, leur souverain à honorer de sa munificence royale et de sa bienveillance particulière, l'homme de génie qui était capable de restaurer l'astronomie. De son côté, le roi de Danemark savait que les princes s'honorent devant la postérité en récompensant noblement ceux de leurs contemporains qui cultivent les sciences, et il avait agi conformément à ces principes.
Tycho était chez lui, à Knudstorp, ne songeant qu'à ses affaires, lorsqu'un des jeunes nobles de la cour arrive, et lui remet une lettre du roi. Le roi le priait de venir le trouver aussitôt qu'il le pourrait.
Dès que Tycho paraît, le roi l'embrasse et lui déclare que son intention est de lui tenir compte de tous ses travaux. Il lui offre et lui concède en toute propriété l'île d'Hueno, située dans le détroit du Sund, entre la Zélande et la Scanie. Le roi accordait à Tycho cette île, comme une retraite convenable pour se livrer à l'étude de l'astronomie, et il se chargeait de toutes les dépenses nécessaires pour élever un édifice, construire les machines et les instruments, entretenir un personnel d'aides et d'employés et exécuter les travaux qu'exigeait un magnifique ensemble d'instruments à placer dans le nouvel observatoire.
L'île d'Hueno a deux lieues environ de circonférence. Elle a, de tous les côtés, une vue très-étendue ; au midi, son horizon paraît se confondre avec les eaux de la Baltique et les terres plates de la Scanie méridionale. Dans l'intérieur de l'île était alors un petit village, peuplé d'une quarantaine de paysans. Comme elle abondait en pâturages et en fruits, elle était peuplée de bétail et de gibier.
Le château, l'observatoire et les différentes constructions qu'on vit s'élever dans l'île, sous la direction de Tj'cho, furent en harmonie avec la munificence, vraiment royale, de Fré-
(1) « Eedux tacite... fore se liberem sperabat ab importimo illo concursu tôt nobiliuru, amicorumque, quo futurum prœsentiebat etc. » (Gasseiulus.)
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déric II, munificence jusqu'alors sans exemple en Europe, et qui n'a pas été égalée depuis. Jamais position aussi brillante ne fut faite à un savant. Ce potentat du Nord, au seizième siècle, fit pour l'astronomie ce qu'aucun souverain, dans les temps modernes, n'a jamais songé à faire, en aucun pays, pour les progrès de la science.
Gassendi a donné une longue description de l'établissement astronomique de Tycho dans Tîle d'Hueno. Le château, immense et très-élevé, était situé à un quart de lieue de la mer. Il renfermait, outre les galeries et les vastes appartements destinés à Tycho et à sa famille, des logements spacieux pour les aides, pour des gens de service, et de plus, une bibliothèque, une imprimerie et un laboratoire de chimie. Outre le grand observatoire, Tycho fit construire dans les jardins, un peu plus au midi, un pavillon portant le nom de Stelleborg (château des étoiles) pour observer le ciel pendant le jour.
Tycho Brahé dépensa à Uraniebourg, de son propre bien, cent mille écus danois, en sus des sommes que le roi avait fournies. Aussi rienm'avait-il été oublié dans ce palais de l'astronomie, ni les embellissements de peinture et de sculpture , ni les appartements convenables pour recevoir de nobles visiteurs, ni les somptueux jardins pour servir de promenade. Ce magnifique édifice fut appelé Uraniebourg, ou, comme dit Gassendi, Cité céleste {Uranïburgum, lioc est cœli civitas). Mais le nom danois Uranienlorg se traduit mieux par Palais d'Uranie.
Nous représentons ici le palais d'Uranie, d'après une grande aquarelle du temps. Nous devons la communication de cet intéressant document à M. Le Verrier, directeur de l'Observatoire impérial de Paris, qui l'a reçu lui-même du directeur actuel de l'Observatoire de Copenhague.
L'auteur de l'article Brahé, dans la Biographie universelle de Michaud, s'exprime ainsi : '
« Nous avons foulé ce sol classique pendant une année, nous y avons reconnu l'enceinte d'Uranienborg, qui est encore marquée par des éminences que forment des débris de briques ; les troupeaux bondissent aujourd'hui sur ces restes du palais d'Uranie. Plus loin, dans un champ de blé, on retrouve une cave qui passe pour avoir appartenu au château; c'est ce débris qui a servi à Picard, envoyé par l'Académie des sciences
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de Paris, pour fixer la longitude et la latitude d'Uranieriborg. Le jardin, attenant à une métairie construite au bas de l'emplacement du château, conserve encore de faibles traces de son ancienne splendeur. On voit une prairie qui, du temps de Tycho, était le bassin d'un lac; on y reconnaît l'anse où mouillaient les bateaux de plaisance. Ce lac recevait les eaux pluviales, recueillies dans dix ou douze réservoirs épars dans l'île; du lac sortait un ruisseau dont la science hydraulique de Tyclio avait lait un courant assez fort pour mouvoir un moulin qui, grâce à sa construction ingénieuse, servait tour à tour à moudre du blé, à faire du papier et à préparer des cuirs (1). a
Uraniebourg, qui ne fut entièrement terminé qu'en 1580, fut bientôt célèbre dans toute l'Europe. Des princes, des souverains voulurent le visiter. En 1590, Jacques VI, roi d'Ecosse, y passa huit jours. Tycho avait réuni dans l'observatoire, la plus belle collection d'instruments qui eût encore existé, instruments qu'il avait lui-même,, en grande partie, inventés ou perfectionnés.
(Test dans ce palais sans rival que Tycho Brahé vécut depuis 1577 jusqu'en 1597. Dans ce long intervalle, aucune belle nuit ne se passa sans qu'il en employât la plus grande partie à observer les planètes et les étoiles. Il considérait comme les résultats de l'enfance de l'art les observations qu'il avait faites avant son établissement à Uraniebourg. Nous ferons connaître les plus importantes de ces observations, dans l'exposé sommaire que nous donnerons plus loin, des travaux de cet astronome.
Le roi de Danemark, Frédéric IL mourut en 1588, et cet événement fut pour Tycho un malheur irréparable. Il craignait, non sans raison peut-être, de ne pas trouver dans Christian IX, son fils et son successeur, la même protection pour ses. études et la même bienveillance que lui avait témoignée, pendant treize ans, son bienfaiteur Frédéric. Il ne pouvait cependant redouter, de la part du nouveau roi, de dispositions fâcheuses, car Christian IX n'avait que onze ans ; il était encore mineur, le gouvernement du royaume était confié à quatre des plus anciens membres du conseil d'État. Ceux-ci ne parurent rien vouloir changer, pendant la minorité de Christian, à ce que Frédéric II avait établi.
(1) Biographie universelle, MBIT.
TYCHO BRA.HÉ
Tycho reprit donc le cours de ses travaux. Il composa sur les comètes un ouvrage dont il envoya des exemplaires à ses amis et aux plus habiles mathématiciens connus. Il était toujours en correspondance avec le landgrave de Hesse et avec plusieurs autres astronomes.
Les quatre conseillers d'État, au nombre desquels se trouvait un de ses meilleurs amis, Nicolas Caasius, chancelier du royaume, lui avaient confirmé, par un diplôme revêtu du sceau royal, la jouissance pleine et entière de tous les privilèges qu'il avait obtenus de Frédéric II. Il n'avait donc rien à craindre, pour le moment, relativement à son établissement, mais il n'était pas sans inquiétude pour l'avenir, car il ignorait par qui serait gouverné le royaume, lorsque Christian aurait atteint sa majorité.
En 1591, Christian fut élu roi de Danemark. Il eut le désir de visiter l'île d'Hueno, et il s'y rendit, accompagné de trois des sénateurs régents et d'un cortège de seigneurs de la cour. Il examina très-attentivement le château, ses tours, ses galeries, ses appartements, ainsi que les instruments, et il demanda à Tycho une foule de renseignements et d'explications.
Tycho s'était aperçu que le jeune roi admirait, par- dessus tout, un globe en cuivre doré, qui, au moyen d'un rouage intérieur, présentait une imitation des mouvements simultanés du soleil et de la lune, etc. Il s'empressa de le lui offrir, avec prière de vouloir bien ordonner qu'il fût placé dans son cabinet. Le roi l'accepta et le conserva très-soigneusement. A son tour, il fit présent à Tycho d'un magnifique collier d'or, auquel était suspendu son portrait.
Au mois d'avril 1591, Tycho écrivait au landgrave de Hesse :
« Le jeune roi élu me fait concevoir les plus grandes espérances pour le royaume, tant par son bon naturel que par l'éducation qu'il a reçue. Tout se passe paisiblement à la cour comme sous la régence, car ce sont toujours les mêmes membres du Conseil d'État, au nombre desquels est l'excellent Caasius, qui administrent le royaume. S'il survient une affaire grave et difficile, qui sort de l'ordre ordinaire, elle est renvoyée à l'assemblée générale du peuple, qui se tient tous les ans au solstice d'été. Et il en sera ainsi jusqu'à ce que l'esprit du roi ait été mûri par les années. »
Cependant les nobles de Copenhague qui entouraient le jeune t. m. 27
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Christian ne cessaient de desservir dans son esprit l'astronome de l'île d'Hueno. On énumérait, en les exagérant, les libéralités dont il avait été l'objet pendant une longue suite d'années, et l'on demandait, avec malveillance, si les services qu'il avait rendus étaient en rapport avec ces dépenses excessives. On critiquait surtout le faste et l'esprit de grandeur de Tjrcho.
Beaucoup de gens, à la cour, supportaient avec peine qu'il jouît si longtemps des grands revenus qui lui avaient été octroyés par la munificence royale, et que son nom, devenu célèbre dans toute l'Europe, éclipsât toute autre renommée. Ceux qui cultivaient les lettres, ou qui en avaient la prétention, ne pouvaient supporter qu'en arrivant en Danemark, les étrangers recherchassent autre chose que la faveur de voir T}rcho Brahé. Ils n'étaient rien eux-mêmes, en comparaison du célèbre astronome. Il n'y avait pas jusqu'aux médecins qui montrassent une jalousie mal dissimulée, en voyant les malades accourir nonseulement des différentes provinces du Danemark, mais de tous les autres pays, auprès de Tycho, qui les traitait et leur distribuait gratuitement des remèdes.
Tycho avait cqnservé toute la fierté de sa race, et son caractère paraissait quelquefois impérieux et altier. Sa naissance et son rang lui permettaient de traiter d'égal à égal avec les plus grands personnages de l'Etat, et il savait, à l'occasion, le rappeler à ceux qui l'oubliaient. Il s'était créé ainsi des ennemis, qui lui faisaient un grief général de quelques offenses particulières. Gassendi prétend que Tycho était quelque peu irascible. Il lançait quelquefois, contre ses inférieurs, des traits piquants, des mots épigrammatiques, et il ne supportait pas assez patiemment ceux qui lui venaient de ses égaux. Quelques passages de ses lettres montrent qu'il était fort attaché aux opinions qu'il avait conçues, et qu'il n'en supportait pas la discussion sans impatience.
C'était surtout avec les seigneurs de la cour, qu'il se montrait d'une humeur difficile et désagréable. Un jour, par exemple, le duc de Brunswick étant allé le visiter dans son île, Tycho lui fit une réception magnifique, et lui offrit un festin somptueux. Vers la fin du repas, comme il était déjà tard, le duc annonça son intention de se retirer. Tycho ayant répliqué à cette déclaration par un mot déplacé, le duc se leva furieux, se dirigea vers
TYCHO BRAHÉ
la porte, et sortit sans lui avoir dit adieu. Tyclio demeura un moment à table, blessé du procédé du duc. Cependant, regrettant ce qui venait de se passer, il courut après son bôte, vers le navire, et après l'avoir appelé, lui montra, en signe de réconciliation, une coupe qu'il tenait à la main. Le duc détourna la tète et continua sa route, Tycbo se détourna lui-même aussitôt et revint chez lui, sans reconduire son bôte jusqu'au bâtiment.
C'était ainsi que Tj^cho Brahé se faisait, parmi les grands, des ennemis implacables. Il s'était attiré la haine du grand maître du palais de Christian IV.Walchandorp, par une querelle née d'un motif bien futile. Un jour, le grand maître, se trouvant en visite dans l'île, avait excité et frappé un de ses chiens de chasse, qui l'avait poursuivi et mordu. De là, entre Tycho et Walchandorp, un échange de paroles offensantes et
une violente altercation.
Son orgueil le rendait quelquefois brusque, difficile et trop
impérieux à l'égard de ses subordonnés. Keppler, appelé à
Prague par Tycho, en qualité d'aide astronome, y était à peine
arrivé, qu'il écrivait à ses amis :
« Tout est ici incertain, Tycho est un homme avec lequel on ne peut vivre sans être sans cesse exposé à de cruelles insultes. La solde est brillante, mais les caisses sont vides, et on ne paye pas. Madame Keppler est obligée d'aller demander l'argent à Tycho, florin par florin. »
Keppler avait trop le sentiment de sa valeur personnelle pour supporter patiemment le ton hautain que Tycho prenait quelquefois avec ses employés. Ce n'est pas d'ailleurs à Uraniebourg, mais seulement à Prague, c'est-à-dire dans les derniers temps delà vie de Tycho Brahé,' que Keppler travailla sous sa direction.
Le seigneur d'Uraniebourg avait un goût assez prononcé pour la magie et la cabale ; il s'en servait pour s'amuser aux dépens des habitants de son île. Il avait une collection variée d'automates, d'instruments de physique et de machines, dont il se servait pour produire, comme dans la magie, ces apparitions étranges, qui étonnent et, quelquefois môme effraj'ent les ignorants. Il prenait un plaisir infini à se moquer de la crédulité des paysans de son île, lesquels s'imaginaient ainsi voir réellement des démons. Son étude constante du ciel lui avait fait la réputation de connaître l'avenir, et pour fortifier cette opi-
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nion, qui l'amusait extrêmement, lorsqu'il lui venait des gens crédules, il les émerveillait par certaines apparitions fantasmagoriques. Il avait disposé, dans une pièce située au-dessus de sa chambre à coucher, des appareils qui correspondaient avec sa chambre, avec la salle à manger, avec le musée de l'Observatoire, et il produisait des effets analogues à ceux qu'on montre aujourd'hui en évoquant les esprits. Mais il est bon d'ajouter que s'il se moquait de la superstition et de la crédulité des autres, il avait lui-même, et à juste titre, la réputation d'être passablement crédule et superstitieux.
Les courtisans de Copenhague ne manquèrent pas d'exploiter tous ces griefs contre Tycho. Le chancelier royal et le grand maître du palais, "Walchandorp, exagérant auprès du jeune roi l'épuisement du trésor, mirent en avant la nécessité de révoquer les allocations pécuniaires accordées, sous divers prétextes, par le roi Frédéric II, surtout les choses de rien (maxime vero in res nihilï), comme l'établissement astronomique de Tycho (ut illum Tychonis). Tycho essuya, surtout de la part du chancelier de Christian IV, des tracasseries, auxquelles il fut extrêmement sensible. En 1596, le chancelier lui avait écrit, en termes formels, que l'on ne pouvait demander au roi de consacrer les fonds disponibles à l'entretien des instruments astronomiques d'Uraniebourg. Quant à l'allocation qu'il avait été question d'accorder à cet établissement, le roi l'avait retirée, pour la consacrer à son propre usage (1).
Tycho comprit qu'il allait bientôt être abandonné à luimême, et que la protection royale, qui, depuis vingt ans, lui avait permis de se consacrer, avec tant de zèle et d'honneur, aux progrès de l'astronomie, allait lui manquer. Pour ajouter à l'importance et à l'éclat du palais d'Uraniebourg, il avait dépensé une partie de sa fortune personnelle; et il ne pouvait se flatter, avec ce qui lui restait, de subvenir aux dépenses considérables qu'exigeait l'entretien de cet établissement somptueux. Peu attentif à ses affaires, il avait mêlé ses propres richesses aux libéralités royales, et laissé peu à peu son patrimoine s'absorber dans le trésor commun. C'était donc une ruine complète qui le menaçait.
(1) « ....Disertisquo verbis ad cum scripserit, non esse régi intcgrum quicquam in astronomicorum instrumentorum curam couferre, ac memoratam pra;beudam suos in usus converterit. d
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Toutefois, il ne laissa paraître que les justes sentiments d'une dignité offensée. Sans essayer une apologie inutile ou des sollicitations indignes de lui, il s'enveloppa dans sa douleur, et résolut, à part lui, de quitter à jamais la cité d'Uranie et l'île d'Hueno, bien qu'elle lui eût été concédée, pour sa vie, en toute propriété, sous le règne précédent.
Il se décida néanmoins à y demeurer, avec toute sa famille, jusqu'à l'année suivante. En attendant, il se procura, à Copenhague, une maison, où il fit transporter ses instruments les plus petits et les plus légers, ne laissant que les plus gros et les plus lourds, qui se trouvaient fixés dans le pavillon que l'on nommait CJiâteau des étoiles. Il renferma son mobilier dans les appartements, jusqu'au moment où il pourrait le faire enlever.
Dès qu'il vit que l'île d'Hueno n'était plus habitable pour lui, il arrêta son départ, et équipa un navire, qui devait emporter vers des rivages plus hospitaliers que ceux de sa patrie, toute la colonie d'Uraniebourg. Vers le milieu de l'été 1597, il fit enlever et porter sur ce navire tout ce qui pouvait être enlevé, et il mit enfin à la voile, emmenant non-seulement sa femme, ses deux fils, ses quatre filles et ses domestiques, hommes et femmes, mais encore la plus grande partie de ses élèves et employés, qui avaient demandé à le suivre et à tenter la fortune avec lui. Il emportait ce qui devait faire la consolation de son malheur et le fondement de sa gloire, c'est-à-dire ses instruments et ses registres d'observation.
L'équipage exilé se dirigea vers Rostock, ville dans laquelle Tycho Brahé comptait un grand nombre d'amis, depuis sa jeunesse. Il s'établit chez le gouverneur du Holstein, le duc de Rantzau, ami fidèle et dévoué, qui offrit la plus généreuse hospitalité à la colonie errante. Cependant Tycho ne s'installa chez le duc de Rantzau que d'une manière provisoire, car il n'était pas encore fixé sur le lieu du monde où il irait continuer ses travaux et terminer ses jours.
Il aurait trouvé chez le landgrave de Hesse-Cassel, le roi-astronome, une retraite toute naturelle; mais le landgrave était mort depuis quelques années, et son fils n'avait rien conservé des sentiments ni des goûts scientifiques de son père.
Il y avait alors à la tête de l'empire d'Allemagne un véri-
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table Mécène de la science : c'était Rodolphe II, qui ne cessa,, pendant tout son règne, de rechercher et d'encourager les hommes qui se distinguaient dans les sciences, et qui les cultivait lui-môme avec honneur. Sur le conseil du duc de Rantzau, Tycho Brahé écrivit à l'empereur d'Allemagne ; il lui exposa sa situation, et demanda un asile pour lui et son observatoire errant. Il accompagna sa lettre de l'ouvrage manuscrit sur les Instruments cVobservatio7b astronomique qu'il lui dédia, et du catalogue de sept cents étoiles.
L'empereur d'Allemagne accueillit avec bonheur cette ouverture de l'astronome exilé. Il se hâta de lui répondre, pour l'inviter à se rendre immédiatement auprès de lui. Tycho Brahé arriva à Prague, en 1599.
L'empereur l'accueillit, non comme un simple particulier devenu célèbre par son génie, mais comme un souverain qui aurait perdu ses Etats. Il lui assigna une pension considérable, et pour sa résidence, il lui donna le choix entre trois châteaux du domaine impérial. Tycho se décida pour celui de Benateck, situé en Bohême, sur une colline riante, et entouré par les eaux de l'Isar.
Mais tous les agréments que lui offrait cette somptueuse retraite ne pouvaient lui faire oublier sa chère cité d'Uranie, que son cœur pleurait en secret, et sur laquelle se portait continuellement sa pensée. Les habitudes de vingt ans sont comme une seconde nature, dont on ne peut se dépouiller sans de cruels déchirements. Un autre motif qui l'empêchait de se plaire beaucoup dans sa nouvelle résidence, c'est qu'il ignorait la langue et les coutumes du pays, et qu'une bien grande distance le séparait de ses amis.
Aussi, une année à peine après son arrivée en Bohême, Tycho- Brahé priait-il l'Empereur de vouloir bien lui donner un asile à Prague. L'empereur acheta, dans cette ville, un hôtel magnifique, qu'il fit approprier aux goûts, aux habitudes, aux convenances de Tycho, et le mit à sa disposition.
Tycho Brahé rétablit, à Prague, l'observatoire d'Uraniebourg. Il y installa ses instruments, et appela près de lui, pour le seconder dans ses travaux, les astronomes les plus éminents : Muller, Fabricius et Keppler. Ce dernier, persécuté par les catholiques de Styrie, était alors dans la plus pénible situation,
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et il s'estima heureux de trouver une place dans l'Observatoire de Prague.
Cependant ce nouvel établissement ne devait pas jeter beaucoup d'éclat. Les nouveaux adjoints de Tycho Brahé n'avaient pas la docilité qu'il avait rencontrée pour ses aides, dans l'île d'Hueno, et Keppler n'était pas homme à se laisser détourner de sa voie par des inspirations étrangères. Il n'y eut donc pas, dans l'observatoire de Prague, l'ordre et la discipline qui avaient régné dans celui d'Uraniebourg. D'ailleurs, Tycho Brahé ne pouvait surmonter la tristesse et le chagrin que lui avait occasionnés sa disgrâce. Il ne pouvait se faire à L'exil; et son àme abattue, en proie au dégoût, à l'affaissement de l'âge et du malheur, n'avait plus la force de s'attacher au travail.
Un accident, qui aurait été insignifiant pour un autre, devint pour lui, la cause d'une maladie, qui devint rapidement mortelle. Le 13 octobre 1601, se trouvant à dîner chez un grand personnage de Prague, il n'osa point se lever de table, bien que douloureusement pressé par un besoin. A son arrivée chez lui, il fut pris de rétention d'urine, et bientôt d'une inflammation de la vessie, qui amena une fièvre intense.
Dans le délire du malade, on distinguait ces paroles, qu'il répétait fréquemment et qui semblaient partir du fond de son âme : « 77 me semble que ma vie lia pas été inutile [Ne frustra tixisse videor). »
« Toutes ses facultés intellectuelles reparurent, dit Gassendi, dès que le délire eut cessé, mais, après vingt-quatre jours de maladie, ses forces étaient entièrement épuisées, et il était évident qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre. Il le sentit lui-même. Il souhaitait d'avoir accompli ses travaux pour la gloire de Dieu et il recommanda à ses fils et à son gendre, de ne point les laisser périr, nul d'entre eux, d'ailleurs, ne devait douter que le bon empereur n'en prît soin s'ils étaient placés sous son égide. Il exhorta ses fils, son gendre, ses disciples, à continuer sans interruption leurs études et leurs travaux, et, en recommandant à Keppler la célérité dans le travail des tables. S'étant rappelé que Keppler était fort attaché à la théorie de Kopernik : «Quand nous attribuons, lui dit-il, toi, au soleil, une attraction séduisante, et moi, aux planètes mêmes, une tendance à se porter vers lui avec ardeur, comme on se porte vers ce qui flatte, je te prie, mon cher Jean, de vouloir bien démontrer dans mon hypothèse toutes les choses que tu as à cœur de proclamer dans l'hypothèse de Kopernik (1). »
(1) « Qureso te, mi Joanncs, ut quando quod tu soli pollicicnti, ego ipsis pl.inetis
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Tycho, entouré de ses enfants, de ses disciples et de ses amis, mourut, à l'âge de cinquante-quatre ans et dix mois. Selon Gassendi, on crut un moment, mais à grand tort, dans le Danemark, qu'il avait été empoisonné par ses ennemis.
L'empereur d'Allemagne, en apprenant la mort de T}^cho, donna des marques d'une grande douleur. Il ordonna de l'ensevelir, en grande pompe, à Prague, dans l'église de Tein.
Tycho était d'une taille ordinaire, mais plutôt grande que moyenne. Dans les derniers temps de sa vie, il était un peu gras et replet. Il était d'une constitution vigoureuse, très-actif, peu sujet par conséquent aux indispositions, et il ne Tétait nullement à des maladies graves. Il n'avait jamais eu de strangurie avant celle qui causa sa mort. Il était tout au plus sujet à une espèce de migraine, que lui occasionnait un coryza qu'il avait contracté, disait-il, en faisant des observations par une nuit trèsfroide. Ses joues étaient d'un rouge vif, et sa chevelure d'un jaune foncé mêlé d'une légère teinte rougeàtre. L'ensemble des traits de son visage, et surtout l'effet de son nez artificiel, se comprenait mieux dans les portraits peints que sur les gravures.
On a publié plusieurs fois son portrait. Dans celui que Keppler mit au frontispice des Tables RudolpMennes, il est représenté dans son costume de nuit, observant le ciel. Il portait alors une sorte de bonnet phrygien, le manteau grec, ou un capuchon et un manteau doublé. Le portrait que nous avons placé en tête de cette notice est la reproduction de celui que Gassendi fit graver pour sa biographie latine.
Que devint Uraniebourg après le départ de Tycho? Pendant quelque temps, la curiosité y attira encore des visiteurs. Mais la solitude et le silence ne tardèrent pas à se faire au milieu de eette île qui avait servi de brillante et somptueuse retraite aux sciences, dans ce qu'elles ont de plus élevé. L'ile se dépeupla et revint à son état primitif. Le château d'Uraniebourg tomba peu à peu en ruines, et ses matériaux furent emportés par les pêcheurs. Un siècle après, en 1671, l'Académie des sciences de
■nltro affectantibus, et quasi adulantibus tribuo, velis eadem omnia in mca demonstrare liypothesi, qua: in Copernicana declararo tibi est cordi. »
TYCHO BRAHÉ
Paris eut besoin de faire déterminer avec précision la latitude d'Uraniebourg. Picard fut envoyé dans l'île d'Hueno pour cette détermination, ainsi que Tycho avait lui-même envoyé des géomètres fixer avec exactitude celle de l'observatoire de Kopernik, à Frauenbourg. Mais déjà il n'existait plus aucun vestige du palais d'Uranie, et il fallut exécuter des fouilles pour en retrouver les fondations.
« Ainsi passent les empires », dit Bossuet. Ainsi passent, dirons-nous, cès empires de la science que l'on appelle les grands observatoires astronomiques.
Nous donnerons une idée sommaire des travaux astronomiques de Tycho Brahé, en tenant compte de la manière dont ces travaux ont été envisagés par Gassendi, Bailly, Montucla, Delambre, Arago, Bertrand, etc. Nous ne nous attacherons qu'aux points fondamentaux, négligeant les détails, qui sont pourtant le côté essentiel des travaux de l'astronome d'Uraniebourg, parce que nous serions amené à entrer dans des considérations trop spéciales pour un ouvrage tel que le nôtre.
Tycho avait une grande admiration pour Kopernik. On le voit par ses écrits, et par la pièce en vers latins qu'il composa quand il eut reçu la règle de bois, grossièrement divisée à l'encre, dont Kopernik se servait pour ses observations célestes. Cependant il n'adopta pas son système. Comment expliquer cette contradiction? Tycho avait parfaitement vu que la distribution des orbites des corps célestes était vicieuse, dans le système de Ptolémée. Tant d'épicycles inutilement multipliés, un si grand nombre d'orbites employées pour expliquer les rétrogradations des planètes et la variété de leurs aspects relativement au soleil, tout cela lui parut contraire à tous les principes des mathématiques, comme à ceux de la nature. Il n'était pas non plus très-porté vers le système de Kopernik. Il craignait, dit Gassendi, d'admettre une absurdité, en supposant que la terre,
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cette masse lourde, inerte, si peu propre à se mouvoir, fût cependant mobile, douée même d'un triple mouvement, et qu'elle se mût parmi les autres planètes; « ce qui est contraire, disait Tycho, non- seulement aux principes de la physique, mais aussi à ceux de la théologie et a V Écriture sainte, car la stabilité de la terre est plusieurs fois affirmée dans les textes sacrés ».
Gassendi ajoute : «Tycho ayant considéré tout cela, et ne se sentant point la force de l'admettre, appliqua' son esprit à la création d'une théorie qui fût exempte de tous ces inconvénients ». Il la proposa avec ce titre, et sous cette forme :
« Nouvelle hypothèse du système du monde, récemment inventée par l'auteur, dans laquelle tout correspond parfaitement aux apparences célestes, par laquelle sont écartées et l'ordonnance vicieuse, et la trop grande complication de l'ancienne hypothèse de Ptoléméc, et l'absurdité physique qui résulte du mouvement de la terre, dans l'hypothèse récente de Kopernik (1). »
Gassendi donne la figure du système imaginé par Tycho. La terre est supposée immobile au centre de la sphère des étoiles ; la lune et le soleil tournent autour d'elle ; mais les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne tournent autour du soleil, pendant que cet astre accomplit lui-même sa révolution annuelle autour de la terre.
Un astronome, contemporain de Tycho, Ursus, auteur d'une découverte trigonométrique qui n'est pas dépourvue de mérite, disputa vivement à Tycho Brahé l'honneur de ce système (2). Cependant, il est loin de satisfaire mathématiquement à tous les phénomènes célestes. Ce n'est, au fond, qu'une fiction ingénieuse, qui semble avoir été choisie pour flotter entre les deux conceptions opposées de Ptolémée et de Kopernik. C'est de l'éclectisme en astronomie.
Tycho excellait dans l'étude des détails, mais il était dépourvu de cet esprit de synthèse, sans lequel une quantité considérable de matériaux, laborieusement préparés , dans les
(1) « Nova mundani systematis hypotliesis ab Anthore nuper adinventa, qua tum vêtus illa Ptolemaica redundantia, et inconcinnitas; tum etiam recens Copernicana in motu terra;, physica absurditas, excluduntur, omnia qua; apparentiis ccelestibus aptissimè correspondent. s
(2) Montucla, Histoire des Mathématiques.
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sciences, par l'expérience et par l'observation, deviendraient inutiles. Quand il était arrivé à obtenir des chiffres précis sur le déplacement régulier des corps célestes, il ne voyait plus rien à chercher. Le très-habile astronome observateur d'Uraniebourg ne se faisait évidemment aucune idée juste des forces de la nature harmoniquement coordonnées.
Ainsi Tycho n'adopta pas le système de Kopernik, parce que, d'un côté, « les livres sacrés affirment la stabilité de la terre », et de l'autre, parce qu'il craignait, « en supposant que notre globe, cette masse lourde, inerte, si peu propre à se mouvoir», se meut comme les autres planètes, d'admettre des propositions absurdes en physique. » La véritable raison était, peutêtre, celle qu'il ne dit pas, mais qu'on devine. Les sommes considérables qu'exigeait l'entretien d'Uraniebourg, étaient fournies parle gouvernement danois. Tycho pouvait-il, sans se compromettre, et sans compromettre son gouvernement, se brouiller avec les théologiens et avec la cour de Rome, quand il avait déjà contre lui presque toute la noblesse danoise? Il n'en eut pas le courage. Au fond, il se souciait assez peu de tout système. Bien observer, transmettre à ses successeurs d'excellents catalogues d'étoiles, telle était sa grande affaire, et là il demeura sans rival.
Parmi les nombreuses obligations que l'astronomie pratique doit à Tycho, l'une des principales est d'avoir démontré, par de bonnes observations, les effets des réfractions astronomiques, et d'avoir entrepris de les soumettre au calcul. Il en dressa même des tables.
Le phénomène des réfractions astronomiques était connu depuis longtemps; car il en est question dans les ouvrages de Ptolémée, Alhazem, Roger Bacon, etc.; mais on ne paraissait pas encore s'être aperçu de son extrême importance pour le perfectionnement de l'astronomie. Tycho trouva que la réfraction horizontale est de 30 à 40 minutes, résultat qui, considéré par rapport au temps où il a été obtenu , doit être regardé comme un progrès. Mais l'astronome danois se trompa en deux points: d'abord en supposant les réfractions solaires plus grandes que celles des étoiles fixes; ensuite en admettant que les premières se terminent à peu près au 45° et les secondes au 20°. Or, les lois de l'optique nous apprennent que la réfraction doit
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s'étendre jusqu'au zénith, et que ses effets mathématiques sont les mêmes, qu'elle provienne de la lumière du soleil ou de celle des étoiles. Quant à la cause de la réfraction, il s'en fît d'ahord une idée juste, mais il l'exposa mal ensuite dans son Astronomia Progymnasmata.
Dans ses observations, il tenait compte et de la réfraction et de la parallaxe solaire.
Pour faire ces observations, qui, par leur nombre et par leur accord, sont préférables à tout ce qu'on avait fait avant lui en ce genre, il se servait de cinq ou six espèces d'instrument, travaillés avec soin, dont il vante la grandeur, la solidité, la précision. C'est ainsi qu'il parvint à fixer la durée exacte de l'année à 365 jours 5 heures 45 minutes.
Tycho attribue une partie du mérite de ses observations à l'excellence de ses instruments. Il se procura un avantage non moins précieux, en inventant de nouvelles méthodes d'observation, supérieures à celles qu'avaient connues ses prédécesseurs. Les conseils du landgrave de Hesse, qui était en possession de bons instruments, du moins pour cette époque, et qui, en outre, avait auprès de lui quelques observateurs exercés, ne furent pas non plus sans utilité pour Tycho.
La fameuse étoile qui avait apparu dans la constellation de Cassiopée, et qui avait été observée avec beaucoup de soin par les astronomes de ce temps, occupait tous les savants de l'Europe. On consulta, à cette occasion, les travaux d'Hipparque, et l'on crut que, du temps de ce célèbre astronome, il avait paru aussi une nouvelle étoile. Ce fut là ce qui inspira à Tycho l'idée d'une réformation générale de l'astronomie. Il conçut le dessein de tout revoir par ses yeux. A l'exemple d'Hipparque, il voulut dresser un nouveau catalogue des étoiles, et il entreprit cette tâche immense avec d'autant plus d'ardeur, que, se trouvant en possession de méthodes et d'instruments perfectionnés, il avait l'espoir d'exécuter cet important travail avec plus de précision qu'Hipparque n'avait pu le faire.
Après avoir observé l'obliquité de l'écliptique, il détermina l'excentricité du soleil, afin d'être à tout moment en état de calculer le lieu de cet astre dans le ciel. Au moyen de ce lieu connu et de l'observation intermédiaire de Vénus, il fixa le lieu
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de quelques étoiles, dont les positions l'aidèrent à trouver celles des autres.
C'est ainsi que, par des observations répétées et par un travail énorme, il parvint à dresser un catalogue de sept cent soixante-dix-sept étoiles. Le landgrave avait entrepris le même travail, mais avec moins d'étendue et un peu moins d'exactitude. Son catalogue ne contient que quatre cents étoiles.
Tycho perfectionna considérablement la théorie de la lune, dont les anciens, principalement Hipparque et Ptolémée, s'étaient déjà fort occupés. Il fit, sur le mouvement de ce satellite, trois découvertes importantes.
Hipparque et Ptolémée avaient aperçu dans les mouvements de la lune, deux inégalités, l'une qui n'allait qu'à 5° dans les sizygies (c'est le nom qu'on donne à la position de deux corps célestes, quand ils se trouvent sur un plan passant par le centre de la terre et perpendiculaire à son orbite). Ces deux corps célestes peuvent être alors en opposition ou en conjonction. Par exemple, la lune et la terre étant situées dans ce plan, elles sont en opposition ou en conjonction, selon que la terre est entre la lune et le soleil ou la lune entre le soleil et la terre. On nomme révolution sydonique la durée du mouvement de la lune par rapport à ces conjonctions avec le soleil. La variation est une augmentation ou une diminution dans le mouvement moyen de la lune, en raison des situations respectives du soleil, de la lune et de la terre. ISévection est un changement par lequel la courbure de l'orbite lunaire s'approche ou s'éloigne de celle du cercle. Les quadratures sont les aspects de 90° sous lesquels nous apparaît la lune, dans les sizygies, par rapport au plan de l'orbite terrestre perpendiculaire au plan dans lequel se trouvent la lune et la terre.
La seconde inégalité remarquée par Hipparque et Ptolémée s'ajoute à la première dans les quadratures, et la porte jusqu'à 7° 40'. Tycho en découvrit une troisième, et c'était la plus grande, dans la moitié de. l'intervalle qui se trouve entre une nouvelle ou une pleine lune et la quadrature. C'était une nouvelle découverte ajoutée à celle des anciens.
Il en fit encore une autre. On appelle nœuds les deux points d'intersection entre l'orbite lunaire et l'orbite terrestre. On connaissait avant Tycho le mouvement des nœuds, qui s'accom-
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
plit à peu près en dix-neuf ans, et on le croyait toujours égal et uniforme. Il s'aperçut que, dans le cours de cette révolution périodique, le mouvement des nœuds n'est pas toujours égal.
On avait cru que l'inclinaison de l'orbite lunaire sur l'orbite terrestre est constamment de 5°. Il découvrit que cette inclinaison est variable ; il la trouva de 4° 58' 30" dans les sizygies et de 5° 17' 30" dans les quadratures, ce qui donne, pour la moyenne, 5° 8'. Il représenta les variations des nœuds et de l'inclinaison, par un seul mouvement du pôle de l'orbite lunaire dans un petit cercle. « Mais, dit Bailly, Tycho, tout grand homme qu'il était, voyait mieux les effets que les causes; il ne paraît point avoir été doué de la faculté de généraliser ses idées. Il avait admis des réfractions différentes pour la lune et pour les étoiles; il admit également une équation- du temps (inégalité des jours) pour les mouvements du soleil et de la lune. » L'équation du temps naît de l'inégalité môme du mouvement apparent du soleil, de sa marche effectuée obliquement par rapport à l'équateur, et presque toujours inégale, sur ce cercle, qui règle la durée des jours. Mais le cours du soleil ne changeait pas; c'était le mouvement de la lune, qui était tantôt accéléré, tantôt retardé dans le cours d'une année. Au reste, si Tycho s'est trompé sur les causes, il a souvent admirablement saisi les effets. Dans son grand ouvrage, intitulé Astronomie Progymnasmata, il embrasse presque toute l'astronomie.
C'est par l'exactitude qu'il avait introduite dans la manière d'observer et par les résultats de ses observations, que Tycho Brahé fit une véritable révolution dans l'astronomie.
Il observa très-soigneusement une comète; il la suivit longtemps dans son cours; il chercha dans quel point et sous quel angle la route qu'elle semblait suivre coupait l'orbite terrestre (1). Il prit sa parallaxe, qu'il trouva beaucoup plus petite que celle de la lune. (On appelle parallaxe l'angle formé, au centre d'un astre, par deux lignes tirées, l'une du centre de la terre, l'autre d'un point quelconque de sa surface.) Enfin, Tycho parvint à prouver, contre l'opinion de ses contemporains, que cette comète, bien loin d'être sub-lunaire, était dans une région très-élevée.
(1) Progyuinasmata, 2' partie, p. 46.
TYCHO BRAHË . 431
Kepplér raconte que Tycho, dans les dernières années de sa ■vie, s'était beaucoup occupé du mouvement des autres planètes, mais que, n'ayant jamais été très-satisfait de cette partie de ses travaux, il ne voulut pas la publier. Ses hypothèses, relativement aux planètes Mars, Jupiter, etc., étaient assez semblables à celles qu'il avait imaginées pour la lune. Autour du soleil, il supposait un excentrique, sur la circonférence duquel roulait, suivant une certaine loi, un épicycle qui, lui-même, en portait un autre, plus petit. C'est sur celui-ci que la planète était placée. Keppler, en formulant ses trois grandes lois astronomiques, fit disparaître pour toujours cette inextricable complication d'épicycles et d'excentriques.
Mais le monument le plus remarquable des travaux de Tycho Brahé, c'est le nombre étonnant d'observations qu'il fit pendant trente ans, et qu'il a consignées dans ses ouvrages.
■"((Le catalogue de Tycho, dit Arago, son titre le plus réel à la reconnaissance des savants de tous les âges, ne se compose que de sept cent soixante-dix-sept étoiles; mais les sept cent soixante-dix-sept ascensions droites et déclinaisons qu'on y trouve ont été, il serait injuste de ne pas le remarquer, le résultat du travail immense exécuté pendant un grand nombre d'années dans son observatoire à jamais célèbre d'Uraniebourg (1). »
Voici, d'après Delambre, la liste des ouvrages imprimés de Tycho-Brahé :
De nova Stella anni 1572. — De mundi œtlierei recentiorihis plienomena 155S. — Tyclionis Bralmi apologia responsio ad cujusd., etc., 1591. — Tyclionis Bralicei, Dani, cpistolœ astronomie^ lïbri, 1596. — Astronomie instrumenta meclianica, 1570. — Astronomia Progymnasmata, 1603. — Tyclionis Bralwi, de discipulis matliematicis, etc., 1621. — Traduction du livre sur les comètes, 1632. — Tyclionis Bralicei opéra omnia, 1648. — Gollectiones Mstoriarum cœlestium, 1657. — Historien cœlcstiœ, 1666.
(1) Notices biographiques, t. III.
VAS GO DE GAMA
La découverte de la' route maritime des Indes, a immor- .talisé le nom. de Vasco de Gama. Ce que cherchait Christophe Colomb lorsqu'il fut conduit dans le nouveau monde, le navigateur portugais le découvrit réellement, peu d'années après.
Cette découverte ne fut pas l'œuvre du hasard, comme certains écrivains l'ont prétendu. Elle avait été préparée de longue main, poursuivie pendant près d'un siècle avec persévérance, calculée d'après de profondes combinaisons et de savantes conjectures. Elle fut inspirée par les plus savants principes delà cosmographie et de la navigation. Vasco de Gama partit muni de toutes les instructions et de tous moyens d'assistance que pouvaient lui fournir la science et la politique de l'époque. Une grande partie de son itinéraire était tracée d'avance, et le but de l'expédition était parfaitement connu de l'équipage. Si Christophe Colomb trouva toute autre chose que ce qu'il cherchait, et mourut sans même se douter de l'importance extraordinaire de ses découvertes géographiques, Gama fit exactement ce qu'il voulait faire. L'audace du grand navigateur, qui accomplit, avec ses compagnons, la circumnavigation de l'Afrique, à travers tant de périls, de souffrances, malgré les terreurs superstitieuses qui, dans les longues traversées, troublaient les âmes les plus solides à cette époque où l'art nautique n'offrait que des moyens si bornés, doit nous remplir d'admiration pour ces vaillants
VASCO Dlî OAMA
VASCO DE GAMA
Portugais. La plupart des conquêtes que le Portugal dut à Vasco de Gama échappèrent, dans la suite, à cet Etat, et il ne lui reste aujourd'hui que la gloire d'avoir donné naissance à ces audacieux marins qui ont doté le monde d'horizons inconnus. Mais les découvertes géographiques du quinzième siècle ont exercé sur le développement de l'humanité une influence incalculable, et le Portugal, qui y prit une si large part, s'est acquis, de cette manière, une des places les plus honorables dans les annales de la civilisation.
Les commencements de la vie de Vasco de Gama sont entourés d'obscurité. Les historiens qui nous ont transmis ses découvertes se contentent de nous renseigner sur les faits relatifs à son premier voyage et à l'établissement des Portugais dans l'Inde, sans s'occuper des détails de la vie privée de ce grand navigateur. L'opinion la plus accréditée le fait naître dans la petite ville maritime de Sinès, située à vingt-quatre lieues de Lisbonne.
A en croire d'anciennes traditions, il descendait, par une branche illégitime, d'Alphonse III, roi de Portugal; sa famille remonterait au treizième siècle. Mais, quoique très-répandue au dix-septième siècle, cette opinion n'est confirmée par aucune preuve positive. Tout ce qu'on sait, c'est que Gama appartenait à une famille noble, qui tenait un certain rang en Portugal. Sous le règne d'Alphonse III, Alvaro Eanez de Gama avait contribué, par son courage, à la conquête du royaume des Algarves. C'est de ce personnage que descendait Estevam de Gama, alcade do Sinès, qui se signala sous Alphonse V, et c'est avec ce dernier que commence l'illustration de la famille.
Son petit-fils, qui se nommait comme lui Estevam, hérita de ses titres : il fut grand alcade, non-seulement de Sinès, mais encore de Sylves, dans le royaume d'Algarves, puis commandeur de Seixal, attaché au service de l'infant don Fernando, père du roi don Manoel, enfin contrôleur de la maison du prince Alphonse, fils de Jean II.
Estevam de Gama jouissait d'une grande réputation, comme marin. Le roi Jean II lui destinait le commandement d'une flottille d'exploration, quand la mort le surprit. Il s'était marié avec dona Isabelle Sodré, fille de Jean de Resende, qui lui t. m. 28
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
donna plusieurs enfants, parmi lesquels furent Vasco et Paulo. Il est probable que Paulo da Gama (1) était l'aîné de son frère, à la grande entreprise duquel il prit lui-même une part active.
L'époque de la naissance de Vasco da Gama ou de Gama est incertaine. Le P. Antonio Carvalho da Costa, et d'après lui le ■vicomte de Santarem, admettent qu'il naquit en 14G9, ce qui lui donnerait vingt-huit ans seulement à l'époque où le roi lui confia sa première expédition. Cependant cette date est contredite par un document récemment retrouvé dans les archives espagnoles, et qui consiste en un sauf-conduit accordé, en 1478, par Ferdinand et Isabelle, à deux personnages, nommés Vasco da Gama et Lemes, pour passer à Tanger. Il est difficile de croire qu'un passe-port de cette nature ait été délivré à un enfant de neuf ans. La date de la naissance de Vasco reste donc enveloppée d'obscurité.
L'historien Castanheda dit qu'avant ses découvertes, le jeune Gama avait déjà acquis une grande expérience de la navigation, et la réputation d'un marin habile et résolu. On sait, d'ailleurs, qu'il était d'un caractère hardi et fortement trempé, d'une rare force d'âme, mais d'un tempérament violent et colérique. Il attira de bonne heure sur lui l'attention, car il était fort jeune lorsque le roi de Portugal le chargea d'une mission qui demandait une grande énergie.
Un navire portugais, revenant de Mina avec une cargaison de poudre d'or et autres marchandises, avait été capturé, en pleine paix, par des corsaires français. Comme représailles, le roi donna à Vasco de Gama l'ordre d'aller saisir dans les ports français tous les navires de cette nation qui s'y trouvaient mouillés. Il commença, en effet, à s'acquitter de cette mission guerrière. Mais le roi de France, Charles VIII, s'étant hâté d'ordonner la restitution du bâtiment portugais et la punition des délinquants, il n'eut pas besoin d'accomplir ses ordres jusqu'au bout.
Vasco de Gama fut nommé, quelque temps après, gentilhomme
(1) Le mot gama signifie, en portugais, la femelle du daim; da Gama est donc l'orthographe conforme à la grammaire, et c'est d'ailleurs celle suivie par les auteurs contemporains. Cependant l'usage a prévalu en France d'écrire Vasco de Gama et non da Gama.
VASCO DE GAMA
de la maison du roi, et il épousa dona Catarina de Attayde, fille d'Alvaro de Attayde, seigneur de Pena Ceva, une des plus grandes dames de la cour. Il eut, de ce mariage, plusieurs enfants, entre autres don Estevam, qui devint gouverneur des Indes, et don Christophe, qui mourut en Abyssinie. Don Francisco, l'aîné de ses fils, était né probablement avant son départ pour sa première expédition de découvertes.
Le roi Jean II avait, dès longtemps, conçu le projet de faire exécuter une tentative pour la circumnavigation de l'Afrique, et il avait chargé de cette périlleuse mission, un marin résolu, Bartolomeo Diaz. Mais ce dernier était revenu sans avoir pu l'accomplir. La capacité et le courage de Vasco de Gama inspiraient au roi Jean II une si 'grande confiance, qu'il lui donna, en 1487, dès le retour de Bartolomeo Diaz, la mission de reprendre la même recherche que Diaz n'avait pu mener à bien. Les instructions pour ce nouveau voyage, étaient déjà rédigées lorsque Jean II mourut, laissant au roiManoel, son successeur, la gloire de mettre à exécution ses vastes projets.
L'historien Pedro de Mariz, employé aux archives portugaises, prétend que le commandement de cette expédition, préparée de si longue main, par Jean II, ne fut définitivement confié à Gama, par son successeur Manoel, que par suite d'un incident fortuit. Le roi Manoel, dit-il, était un soir à l'une des fenêtres de son palais, rêvant aux projets immenses que le roi Jean lui avait laissés en héritage, lorsque le hasard amena Vasco de Gama dans la cour du palais, en ce moment solitaire. Cette apparition soudaine fut regardée par le roi comme un avertissement providentiel : il prit aussitôt la résolution d'investir le jeune marin du commandement de la flotte qui devait chercher la route maritime des Indes (1). Mais d'autres écrivains affirment que ce fut à la suite d'une discussion très-approfondie du conseil royal, que Manoel prit cette résolution. Quoi qu'il en soit, il est certain que rien ne fut négligé pour faire réussir cette grande entreprise.
On possédait, à cette époque, des renseignements assez complets sur la route à suivre pour faire le tour de l'Afrique. Le projet de cette circumnavigation avait déjà germé dans l'esprit
(1) Article Gama, par M. Ferdinand Denis, dans la Biographie générale de Didot
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du prince Henri, qui fondait, en 1415, à Sagres, une Académie de navigation, où l'on enseignait les connaissances géographiques transmises par les Arabes, ainsi que l'usage de l'astrolabe et du quadrant pour calculer le temps et prendre la hauteur du pôle.
En 1432 et en 1447, deux amiraux, envoyés par le prince Henri, atteignirent successivement le cap Nun, le cap Bojador, le cap Blanc, enfin, en 1455, Denis Fernandez s'avançait jusqu'à la hauteur du cap Vert.
L'impulsion étant ainsi donnée, on s'aventura bientôt plus loin, malgré les terreurs qu'inspirait la mer ténébreuse. Sous Alphonse V, les Portugais franchirent l'équateur, et découvrirent les îles de la côte de Guinée. Enfin, en 1486, sous le roi Jean II, Bartolomeo Diaz alla jusqu'à l'extrémité sud de l'Afrique, et s'avança jusqu'à la baie de Lagoa, à 80 lieues au delà du cap. Mais, assailli par d'horribles tempêtes, il n'osa remonter l'Afrique de l'autre côté. Il donna à cette pointe fatale le nom de cap des Tempêtes, que le roi de Portugal changea en celui de Bonne-Espérance, afin de prévenir l'impression décourageante qu'aurait pu causer ce nom sinistre.
Les préjugés populaires attachaient les plus sombres idées à ce passage. On le croyait défendu par de mauvais génies, tels que le géant Adamastor, que Camoens, dans ses Liosiades, y place, pour interdire aux hommes l'entrée de ces redoutables solitudes.
Ces craintes superstitieuses n'avaient pourtant pas arrêté les rois de Portugal, et l'expédition envoyée par Jean II, sous la conduite de Bartolomeo Diaz, avait prouvé aux marins éclairés qu'il serait possible de doubler l'extrémité méridionale de l'Afrique, pour tenter le passage aux Indes. D'un autre côté, Pero de Covilham, noble portugais, s'était rendu dans l'Inde, en 1487, en passant par Alexandrie, afin d'y recueillir des renseignements positifs sur la géographie de ces contrées. Il était descendu le long de la côte orientale de l'Afrique, et l'on savait par lui qu'après avoir doublé l'extrémité sud de ce continent, il fallait, pour parvenir aux Indes, se diriger, dans l'Océan oriental, sur Madagascar et Sofala.
Ainsi, bien des études, bien des explorations antérieures avaient préparé le succès de la grande expédition qui fut confiée
VASCO DE GAMA
à Vasco de Gama par le roi Manoel, et tout promettait le succès de cette entreprise.
L'expédition de Vasco de Gama fut préparée avec tout le soin possible. Il importait de ne pas emmener de navires d'un port trop considérable ; le roi fit donc construire quatre petits bâtiments, dont le plus grand jaugeait 120 tonneaux. On y employa les meilleurs bois, et on les doubla de fer de première qualité. Chaque navire eut des voiles et des amarres de rechange, et les cordages furent doublés; on emporta plus qu'il n'en fallait de provisions de bouche et d'armes. Enfin, on donna au capitam môr (grand capitaine) les meilleurs marins et les pilotes les plus expérimentés du Portugal.
L'escadre partit le samedi 8 juillet 1497. Cette date nous est connue grâce à la publication, faite par MM. Kopke et Payva, d'un important manuscrit ayant pour titre Roteiro (routier), conservé à la bibliothèque de Porto, et qui renferme une sorte de journal de voyage de l'expédition. L'auteur de ce manuscrit anonyme n'était qu'un simple marin de l'équipage de Gama, nommé Alvaro Velho. Mais les renseignements qu'il fournit, dans son langage simple et peu recherché , méritent toute confiance, car son récit est empreint d'une grande sincérité. M. Charton en a inséré la traduction dans le troisième volume des Voyageurs anciens et modernes, et M. Arthur Morelet, membre correspondant de l'Académie des sciences de Lisbonne, en a donné, en 1865, une traduction nouvelle (1).
Vasco de Gama planta son pavillon à bord du Sam-Gabriel. Le Sam- Raphaël , un peu moins grand, fut commandé par son frère Paulo. La caravelle le Berrio, eut pour capitaine Nicolas Coelho. Un petit bâtiment, chargé de munitions, fut confié à un serviteur de Gama, Pedro Nunès. Bartolomeo Diaz accompagnait l'expédition, mais sur un autre navire; il avait ordre de se diriger ensuite sur la côte d'Or, et de se rendre à Mina. Son ancien pilote, Pero de Alemquer, devait diriger le Sam- Gabriel. Le nombre total des marins s'élevait à 160.
La flottille mit à la voile d'un point de la côte nommé Reste? lo, où s'élève aujourd'hui le couvent de Belem. Une semaine après, elle atteignit les îles Canaries. Pendant le jour suivant,
(1) Journal du voyage de Vasco da Gama. Paris, 1864. Grand in-8°.
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
le brouillard fut si épais que Paul et Vasco de Gama s'écartèrent chacun du reste de la flotte ; mais l'on se retrouva aux îles du Cap-V'ert. Bartolomeo Diaz, qu'on n'avait pas voulu laisser participer à cette expédition, se sépara bientôt de l'escadre, pour chercher seul la route des Indes.
• Au commencement de novembre, la flottille entra dans la baie de Sainte-Hélène, [au nord du cap de Bonne-Espérance, où l'on fit une station de huit jours. Là se trouvait la peuplade de Boschismans, avec laquelle l'équipage se mit en relation. On acquit la certitude que ces naturels savaient travailler le cuivre, métal qu'ils employaient à leurs ornements. Un des matelots, nommé Fernand Velloso, s'étant imprudemment avancé parmi eux, il s'ensuivit une escarmouche contre les naturels, qui blessèrent Vasco et quelques autres marins avec leurs zagaies, espèces de javelines dont le bout est durci an
eu. Cet incident a fourni au Camoens le sujet d'un épisode de ses Lusiades.
On quitta cette baie le 16 novembre, et quelques jours après, on arriva à l'extrémité de l'Afrique. Dans ces parages dangereux, la flotte eut à lutter contre des vents de sud-est, et Vasco eut besoin de toute sa fermeté pour franchir le passage, si redouté, du Cap des Tempêtes.
Le 25 novembre, il relâcha dans la baie de Saint-Braz. Là le petit bâtiment de transport fut mis en pièces, après que l'on eut réparti son chargement sur les trois vaisseaux. Les naturels arrivaient en foule, sur la côte où se faisait cette opération. Mais, par sa prudence, Vasco de Gama sut éviter des collisions avec eux; il les terrifia par le bruit de l'artillerie.
Le 10 janvier 1499, on se trouvait dans un autre port : c'était la résidence des Cafres, peuplade redoutable qui, beureusement, montra des dispositions favorables aux étrangers.
En continuant sa route le long de la côte d'Afrique, Gama acquit bientôt la certitude qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Il rencontra deux riches mahoraétans, qui se livraient au commerce sur cette côte, et qui lui donnèrent les renseignements les plus utiles sur le reste de la route à suivre pour arriver aux Indes.
Le 10 mars, Vasco de Gama mit à l'ancre devant l'île de Mozambique, habitée par des Arabes mahométans qui vivaient
VASCO DE GAMA
sous un sultan de leur religion, et qui faisaient un grand commerce avec la mer Rouge et avec les Indes.
Tant que les habitants crurent que les nouveaux venus appartenaient à leur religion, ils leur firent bon visage; mais quand on apprit qu'ils étaient chrétiens, les sentiments changèrent à leur égard. On leur tendit des pièges, pour les surprendre et les massacrer. » Les Maures se convertirent, dit le Jëoteiro, pour nous surprendre et pour nous tuer par trahison; mais leur pilote, que nous emmenions, nous découvrit tout le mal qu'ils se proposaient de nous faire si leurs complots réussissaient. » Vasco de Gama pressa alors le départ. Il était déjà à quatre lieues de Mozambique, lorsqu'il se trouva obligé de mouiller de nouveau devant cette île.
Le sultan de Mozambique lui envoya alors un nouveau pilote, sous prétexte de diriger les Portugais, mais en réalité pour les égarer. Pendant qu'ils renouvelaient leur provision d'eau sur la côte, ils furent attaqués par des Arabes, cachés derrière des palissades. Mais l'artillerie de leurs vaisseaux les délivra de ces importuns. ,
Gama rencontra, pour la première fois, dans ces parages, de grands bâtiments arabes, construits sans clous, au moyen de cordes de sparterie, et dont les pilotes savaient se diriger à l'aide de la boussole et de cartes marines. Les Portugais capturèrent quelques-uns de ces navires, et Gama fit partager entre les hommes de son équipage tout le butin, sauf les livres arabes qu'il se réserva, pour les montrer au roi, à son retour.
Il repartit le 29 mars. Quelques jours après, on mouilla dans le port de Mombaz.
La ville de Mombaz était mieux bâtie que Mozambique, et son commerce plus étendu. Les habitants firent le meilleur accueil aux étrangers, et leur apportèrent quantité de vivres, qui contribuèrent à améliorer la santé de l'équipage, ébranlée par les fatigues de la route.
Cependant le bon accord ne fut pas de longue durée, et Gama eut à subir de nouvelles trahisons de la part des mahométans.
Il fut plus heureux à Mélinde, où il arriva le jour de Pâques (15 avril 1498). Quoique cette ville appartînt, comme Mombaz, aux musulmans, l'expédition n'eut qu'à se louer des habitants.
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
Leur sultan vint rendre visite au chef de l'expédition, et l'invita à descendre à terre. Mais Vasco de Gama, devenu prudent par expérience, se contenta d'envoyer quelques hommes de son équipage, prétextant que son souverain lui avait défendu d'abandonner ses navires.
Il n'y avait, toutefois, aucune arrière-pensée chez les musulmans. Ils traitèrent les matelots avec la plus grande cordialité.
Le cheik de Mombaz accueillit Gama d'une manière franche et loyale. Il lai donna un pilote indien, qui étonna les Portugais par ses connaissances dans l'astronomie et dans l'art nautique. Ce pilote, nommé Malemo Cana, Indien de Guzurate,ne manifesta aucune surprise à la vue des cartes et des astrolabes dont se servaient les chrétiens. Il leur apprit que les marins de la mer Rouge observaient la hauteur du soleil avec des triangles et des quarts de cercle; qu'ils mesuraient aussi, avec ces instruments, la hauteur de l'étoile polaire, et qu'ils se dirigeaient aussi bien sur les étoiles boréales que sur les étoiles australes. Les Portugais furent surpris de trouver dans ces parages, réputés barbares, des navigateurs presque aussi instruits qu'eux-mêmes.
Malemo Cana, le pilote indien, conduisait l'escadre avec une telle habileté, qu'on toucha la côte de Malabar au bout de vingttrois jours.
Le but de l'expédition était rempli, car on touchait à la côte indienne. Le 20 mai 1498, les navires portugais jetaient l'ancre à deux lieues au-dessous de Calicut.
Cette ville, alors la plus riche de l'Inde, avait pour souverain un prince que les Hindous nommaient Samoudri-Radja, nom qui, pour les oreilles portugaises, se changea en Zamorin.
Le lendemain de son arrivée en vue de la côte de Malabar, Vasco de Gama fit débarquer un des hommes de son équipage. Cet homme se fît aussitôt conduire chez deux Maures de Tunis qu'on lui désigna comme parlant le castillan et le génois. »
« Qui t'a amené ici? «lui direntles deux Maures. « Nous venons chercher des épices », répondit l'envoyé. Les deux musulmans l'emmenèrent avec eux, et le traitèrent avec la plus grande cordialité.
Lorsqu'il revint à bord, il était accompagné de l'un de ses deux hôtes, qui, du plus loin qu'il aperçut l'équipage étranger,
VASCO DE GAMA
lui cria, en castillan : « Bonne chance ! Nous avons ici beaucoup de rubis et beaucoup d'émeraudes ! Rendez grâces à Dieu de vous avoir conduits dans un pays aussi riche ! » Les matelots portugais l'écoutaient, pleins d'étonnement, ne pouvant croire qu'il y eût, si loin du Portugal, quelqu'un qui parlât leur langue.
Ce Maure fut très-utile aux nouveaux arrivants. Il introduisit les envoyés de Gama chez un des ministres de Zamorin, qui leur donna l'autorisation d'entrer dans le port de Calicut.
Zamorin fit savoir qu'il consentait à recevoir les Portugais en audience solennelle. Les officiers de Vasco le suppliaient de ne pas s'aventurer au milieu de ces peuplades inconnues, et peut-être perfides. Mais l'intrépide chef n'écouta rien. Il laissa à son frère Paul le commandement de la flotte, pendant son absence, et lui enjoignit, si ses tristes prévisions se réalisaient, de repartir immédiatement , sans tirer aucune vengeance des habitants du pays. Il débarqua alors avec douze hommes résolus , et se rendit auprès de Zamorin, qui les reçut en grande pompe, et l'accueillit d'abord très-favorablement.
Gama se flattait qu'il obtiendrait de ce souverain un traité de commerce, mais cet espoir fut déçu. Les commerçants arabes fixés en ce pays étaient habitués, depuis longtemps, à s'enrichir sans peine dans le commerce des épices. Ils ne pouvaient voir d'un bon œil des étrangers qui venaient avec l'espérance de partager leurs bénéfices. Ils ne s'étaient donc pas fait faute de prévenir Zamorin contre les Portugais, et de les représenter comme des pirates.
Ce qui nuisait surtout aux Portugais dans l'esprit de ce souverain, c'est qu'ils n'avaient apporté aucun présent assez riche pour lui être offert. Les objets que Gama tira de son vaisseau n'excitèrent que le dédain et les risées de l'entourage de Zamorin: on les refusa avec mépris.
Une singulière erreur était entrée dans l'esprit des Portugais et de Gama lui-même : ils se croyaient en pays chrétien. Ils prenaient les pagodes des Hindous pour des églises, et les statues de la divinité IfaAa-Madja allaitant son fils Shaliia- Bouddlia, pour la sainte Vierge. Cependant, ils conçurent quelque doute à la vue des images des divinités hindoues. Voici, en effet, ce qu'on lit dans la naïve traduction française que
SAVANTS DE LA RENAISSANCE
Grouchy nous a donnée du récit de Casthameda , historien portugais contemporain :
« Au dedans de la chapelle, qui estoit un peu obscure, il y avait une image cachée en dedans le mur, que nos gens découvrirent de dehors, car on ne les voulut pas laisser entrer dedans, leur faisant signe que personne ne pouvoit là entrer, sinon les Cafres, lesquels, l'imaige, nommaient sainte Marie, donnant à entendre que c'estoit son image. Alors pensant le capitaine qu'ainsi fast, il se mit à genoux et les autres avec lui, pour faire leur oraison. Jean de Saa, qui doutoit que ce fust une église de chrestiens pour avoir vu la laydure des imaiges qui estoient peintes aux murailles, en se mettant à genoux, dit : — Si cela est au diable, je n'entends toutefois adorer que le vray Dieu. — Le capitaine général, qui bien l'entendit, se retourna vers lui en se riant... »
Cette préoccupation singulière, qui portait les navigateurs portugais à voir partout des rites chrétiens, avait sa source dans la légende, très-répandue au moyen âge, relativement à l'existence, en Asie, d'un vaste empire, régi par un monarque chrétien, le prêtre Jean ou preste Jeliati.
Avec l'autorisation de Zamorin, Vasco de Gama avait établi à Calicut une factorerie, qu'il avait placée sous la direction de Diego Diaz, frère de Bartolomeo. Mais à l'instigation des négociants arabes, les facteurs portugais furent retenus prisonniers, lorsqu'ils voulurent retourner à bord des navires de leur nation.
Pour répondre à Cette perfidie, Gama mit la main sur dixneuf Hindous, qui étaient venus visiter son vaisseau, et il fit mine de lever l'ancre. Zamorin rendit aussitôt la liberté aux portugais, mais Gama ne renvoya à Calicut que six de ses otages, et garda les autres. « Il espérait, dit Roteiro, que ces gens, revenant à Calicut, feraient renaître les bons procédés. »
Le 29 août 1498, Vasco de Gama, heureux d'avoir si glorieusement atteint le but de son expédition, mit à la voile, pour revenir en Europe. Mais à peine commençait-il à lever l'ancre, qu'il fut attaqué par soixante-dix embarcations indiennes. Les habitants de Calicut venaient venger l'acte de violence qu'il s'était permis. L'escadre dispersa ces embarcations avec son artillerie, et commença sa route vers l'Europe.
On longea d'abord la côte, à cause du vent qui était faible. Arrivé à une certaine distance de Calicut, on débarqua l'un des prisonniers, avec une lettre écrite en arabe, et adressée à Zamorin.
VASCO DE GAMA
À quelque distance de là, on rencontra un îlot. Gama donna l'ordre à l'escadre de s'y arrêter. Il voulait y poser la troisième des bornes monumentales (padraes) qu'il avait emportées de Lisbonne, pour consacrer le souvenir de sa découverte et de son expédition. La première, portant le nom de Saint- Raphaël, avait été érigée dans la baie de Saint-Baz; la deuxième, placée sous l'invocation de Saint- Gabriel, avait été plantée à Calicut. Celle qu'on plaça sur cet îlot portait le nom de Sainte-Marie. C'était un simple pilier de pierre, sur lequel étaient gravées les armes de Portugal.
Après cette cérémonie, l'escadre cingla vers l'Afrique orientale. Mais le voyage fut des plus pénibles : il ne fallut pas moins de trois mois pour arriver à Mozambique, à cause des calmes persistants et du mauvais état de santé de l'équipage, atteint du scorbut. Arrivé à Mozambique, l'équipage ne comptait pas plus de huit hommes valides par vaisseau, pour faire le service du bord.
L'état de son équipage empêcha Vasco de visiter la ville arabe de Magadoxo, le port le plus important de la côte orientale de l'Afrique, en vue duquel il passa sans s'y arrêter.
Le 9 avril, on mouillait devant Mélinde, où l'on resta cinq jours, en très-bons rapports avec le cheik.
On se vit bientôt dans l'obligation de brûler l'un des trois navires, parce qu'il n'y avait plus assez d'hommes valides pour les manœuvrer tous.
Après bien des vicissitudes, les deux bâtiments qui restaient de toute l'escadre doublèrent le cap de Bonne-Espérance, le 20 mars 1499. On finit, après vingt-sept jours de navigation, par arriver aux îles du cap Vert, et l'on mouilla devant l'île Santiago, avec cinquante- cinq hommes qui, seuls, avaient résisté aux fatigues de cette longue traversée. L'équipage avait été décimé par les fatigues et la maladie.
Une dernière victime devait succomber avant le retour : c'était le frère bién-aimô de Vasco, dont la tendresse ne lui avait jamais fait défaut au milieu de leurs communs périls. Paul de Gama, épuisé et à bout de forces, ne devait pas revoir sa patrie.
Vasco remit le commandement des deux navires au secrétaire de l'expédition Jean de Saa, et fréta une caravelle, pour
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abréger la traversée du Portugal et tenter d'y ramener vivant son pauvre frère. Mais ce dernier rendit le dernier soupir pendant la traversée, et Vasco dut relâcher à l'île Terceira, dans les Açores (1), pour y laisser le corps de son frère, qui fut inhumé dans le couvent de Saint-François de la ville d'Angra.
La trahison ou le manque de délicatesse dont Christophe Colomb avait été victime, au retour de son premier voyage, arriva également à Vasco; il fut abandonné par son compagnon, Coelho, comme l'amiral génois, revenant de son voyage de découvertes, l'avait été par Pinzon, désireux de le précéder, pour s'attribuer la gloire de l'expédition. Dans les parages de l'île Santiago, le Berrio avait pris les devants sur le Sam-Qalriel, et il arriva le premier à la côte de Portugal.
On se demande encore aujourd'hui si cette séparation fut le résultat de quelque tempête, ou un dessein prémédité delà part de Coelho, lequel, connaissant sa caravelle meilleure voilière que le vaisseau de Gama, en profita pour apporter le premier, à Lisbonne, la nouvelle de la découverte des Indes. Une circonstance qui ajoute au mystère de cet événement est la brusque terminaison du récit du Roteîro, qui s'arrête au 25 avril. Sans doute l'auteur de ce récit se trouvait sur le navire de Coelho.
Quoi qu'il en soit, le lieutenant de Vasco atteignit la barre de Lisbonne, le 10 juillet 1499, juste deux ans après le départ de l'expédition; Il s'était dispensé de relâcher, comme cela était convenu, aux îles du cap Vert. Sa conduite ne fut pas cependant incriminée. On dit même qu'arrivé à la barre de Lisbonne, et n'y trouvant pas de nouvelles de Gama, il voulut retourner à sa recherche, ce dont il fut empêché par un ordre formel du roi.
Ce qui est positif, c'est que Vasco de Gama n'entra au port de Lisbonne que dans les premiers jours de septembre 1499. Il fut reçu en grande pompe par la cour. De magnifiques fêtes religieuses et des réjouissances publiques furent données, pour célébrer son triomphe, tant à Lisbonne que dans toutes les grandes villes du royaume. Ce fut à partir de cette époque que le roi Manoel s'appela le roi Fortuné.
(1) C'est à 5 kilomètres de cette lie qu'a eu lieu, au mois de juin 1867, une éruption volcanique sous-marine.
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Do son côté, Vasco de Gama reçut le titre d'amiral, avec la faculté de faire précéder son nom du dom, faveur que l'on ne concédait alors qu'aux personnages les plus distingués, et le droit d'ajouter les armes royales à celles de sa maison. Il reçut, en outre, une rente de mille écus, pour lui et ses descendants, ainsi que d'importants privilèges dans le commerce des Indes, qui devaient l'enrichir promptement.
Une nouvelle flotte portugaise fut expédiée, sans retard, dans l'Inde, sous les ordres d'Alvarez Cabrai, qui parvint à établir un comptoir à Calicut. Mais à peine Cabrai avait-il repris la route d'Europe, que tous les Portugais furent massacrés, à l'instigation des Maures. Le roi Manoel put ainsi se convaincre qu'il ne prendrait pied en ces lointains pays que par l'emploi de la force. Il prescrivit donc des armements plus considérables.
Vingt vaisseaux furent distribués en trois escadres. Vasco reçut le commandement de la plus nombreuse, qui se composait de dix vaisseaux. Les deux autres, de cinq vaisseaux chacune, furent placées sous les ordres de Vincent de Sodré et d'Estevam de Gama.
Vasco mit à la voile, avec son escadre, le 10 février 1502. Il appesantit son bras sur les princes de la côte orientale del'Afrique, dont il avait eu à se plaindre, obtint leur soumission, et fonda des établissements à Mozambique et à Sofala.
Malheureusement, l'amiral portugais se laissa aller, à cette occasion, à un acte de cruauté qui fait tache sur sa mémoire. Il livra aux flammes un riche vaisseau qui appartenait au Soudan d'Egypte, et qui fut consumé, avec tout son équipage, y compris les femmes et les enfants. Gama voulait, dit-on, faire un exemple et tirer une éclatante vengeance de la perfidie des Maures. L'historien Barros cherche à l'excuser, en disant qu'il sauva vingt enfants, dont on fit plus tard des chrétiens. Mais rien ne peut atténuer, devant la postérité, l'horreur de cette exécution sinistre.
En quittant ces parages, Vasco se rendit dans l'Inde, et débarqua sur la côte de Cananor. Le bruit de ses exploits l'avait précédé. Il traita avec le Rajah, sur le pied d'une égalité parfaite, et sut l'éblouir en étalant à ses yeux un luxe tout guerrier.
Il prépara, tout aussitôt, une entreprise contre Zamorin, le souverain de Calicut.
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En arrivant devant cette opulente cité indienne, il commença par s'emparer des bateaux qu'il rencontra, et de cinquante habitants de la côte de Malabar qui montaient ces bateaux.
Zamorin, inquiet, dépêcha à l'amiral un Maure chargé de lui offrir un établissement commercial permanent à Calicut, avec d'autres avantages du même genre. Mais l'amiral dédaigna ces offres tardives, et déclara qu'il lui fallait, avant tout, satisfaction pleine et entière pour le meurtre des Portugais. Ayant vainement attendu, pendant trois jours, une réponse précise de Zamorin, Vasco fit pendre aux vergues de ses navires les cinquante Malabares, aux yeux de tout Calicut. Le lendemain, il fit bombarder la ville. La canonnade dura trois jours, et une partie du port fut incendiée. Ensuite, il partit avec la flotte, dédaignant de s'emparer de la ville, que les Maures laissaient à sa merci.
Il se dirigea vers le royaume de Cochin, et renouvela avec le Rajah le traité de commerce déjà conclu par Cabrai. En partant, il laissa à ce dernier des troupes, pour l'aider à se défendre contre Zamorin. Plus tard, Albuquerque créa, à Cochin, un vaste port qui devint le berceau de la domination des Portugais dans la • mer des Indes. C'était là le centre de leurs grandes opérations commerciales.
Le 20 décembre 1503, Vasco de Gama était de retour à Lisbonne. Il avait laissé à Sodré le commandement de la flotte des Indes. L'amiral vainqueur put annoncer au roi Manoel que le sceptre des mers appartenait au Portugal. En effet, dans tous les ports d'Orient, la prépondérance de cette nation fut dès ce moment assurée et le commerce de Venise en reçut une irréparable atteinte.
Gama avait compris qu'il serait nécessaire, pour assurer des conquêtes si importantes, de maintenir sur les côtes de l'Arabie une escadre, toujours prête à porter secours aux négociants portugais établis dans les Indes. Cette escadre fut, en effet, envoyée dans ces parages, mais ce ne fut pas à Vasco qu'on en donna le commandement. •
A partir de ce moment, en effet, et sans que l'on en connaisse le motif, Vasco tomba en disgrâce auprès de Manoel. Pendant vingt ans il ne prit part à aucune autre expédition. Il est évident que les mérites de ce grand homme n'étaient pas
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appréciés à leur juste valeur. Ce fut à'grand'peine que le duc de Bragance obtint pour lui le titre de comte de Vidigueyra, avec la grandesse.
Trois ans après la mort du roi Manoel, son successeur Jean III songea à réparer l'injustice dont le glorieux amiral avait été victime. Ilalla chercher Vasco de Gama au fond de sa retraite, pour l'employer, une fois encore, au service de la patrie. Il le nomma vice-roi des Indes, et le fit partir de Lisbonne, le 9 avril 1521, à la tête d'une flotte considérable. Elle se composait, en effet, de quatorze vaisseaux et de cinq caravelles, portant trois mille soldats. Gama emmenait avec lui ses deux fils Estevam et Christovam. Ils suivirent tous les deux, avec des fortunes différentes, les traces de leur illustre père. Le premier se distingua comme gouverneur de l'Inde, l'autre trouva une mort tragique en Abyssinie.
Ce fut dans ce dernier voyage que Vasco montra la fermeté et la présence d'esprit qui le caractérisaient, par un mot bien connu, et qui peint son âme intrépide. Comme on s'approchait des rivages de l'Inde, un tremblement de terre sous-marin, vient à ébranler, tout à coup, les profondeurs de l'Océan. Les flots s'agitent, sans cause apparente, et par la plus belle mer, les vaisseaux sont soudainement lancés les uns contre les autres, en raison de la violence de la secousse souterraine. Un cri de terreur est poussé par l'équipage tout entier; Gama seul conserve son calme : « Que craignez-vous, dit-il à ses compagnons consternés, ne voyez-vous pas que c'est la mer qui tremble devant nous? » On ne peut imaginer une parole plus fière.
Le grand navigateur n'exerça que pendant trois mois sa dignité de vice-roi. Il ne revit point sa patrie ; car il mourut à Cochin, le 25 décembre 1524. Il avait pu voir cependant les magnificences naissantes de la ville de Goa, qui annonçaient le degré inouï de richesse et de splendeur réservé aux établissements portugais dans l'Inde.
Les historiens contemporains qui ont parlé de Vasco de Gama (Barrso, Castanheda, etc.), le représentent comme un homme de taille moyenne, mais très-gros, surtout dans la dernière période de sa vie. Son visage était rouge et enflammé; l'expression de son regard devenait terrible, dans les accès de
colère auxquels il se laissait aller quelquefois. La violence de son tempérament se devine, d'ailleurs, sur le beau portrait qui accompagne la traduction française du Roteiro, publiée, en 1864, par M. Arthur Morelet. Ce portrait, fait d'après une peinture contemporaine , existait à Lisbonne, dans la galerie du comte de Farrobo. C'est d'après la gravure publiée par M. Morelet qu'a été dessiné le portrait qui figure en tête de la présente notice.
Les excès auxquels Vasco de Gama s'abandonna, dans quelques circonstances de sa vie de marin, s'expliquent par son tempérament. Ils ne doivent pas, d'ailleurs, être jugés avec trop de sévérité, si l'on se reporte à la dureté des mœurs du temps où il a vécu. Dans les rapports ordinaires de la vie, ses manières étaient affables, pleines de grâce et de dignité.
Vasco de Gama fut d'abord inhumé à Cochin, puis on lui éleva une tombe à Travancor. En 1538, sa dépouille mortelle fut transférée en Portugal et déposée au couvent des Carmes déchaussés de Vidigueyra, où il avait fait construire lui-même un monument funèbre pour sa famille. En 1750, on voyait encore, dans une chapelle de ce couvent, cette tombe illustre, portant gravée sur la pierre l'inscription suivante :
AQUI JAZ O GRANDE ARGONAUTA D. VASCO DA GAMA I. CONDE DA "VIDIGUEIRA, ALMIRANTE DAS INDIAS ORIENTALES E SEU FAMOSA DESCUERIDOR
(Ici repose le grand Argonaute, Dom Vasco de Gama, premier comte de Vidigueira, amiral des Indes orientales et leur fameux explorateur.)
La statue du Grand amiral des Indes se voit aujourd'hui à Goa, sur un ancien arc de triomphe qui s'élève près de la cathédrale.
MAOIU.T.AN
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L'importance sans égale de la découverte faite par Christophe Colomb, en 1493, d'un monde nouveau, ne fut bien appréciée que lorsqu'on apprit l'existence de l'océan Pacifique, lorsque les navigateurs connurent le cap qui termine l'Amérique méridionale, et permet de remonter, à l'Occident, les contours de ce continent immense. Alors seulement la découverte de Colomb fut appréciée à son vrai point de vue. C'est au navigateur Fernand de Magellan qu'est due cette dernière et importante découverte géographique.
La naissance du navigateur célèbre qui pénétra le premier dans l'océan Pacifique, en doublant la pointe méridionale de l'Amérique, et qui exécuta le premier voyage autour du monde, est entourée, comme celle de Vasco de Gama, d'une grande obscurité. On a supposé longtemps qu'il naquit, vers 1470, à Porto, la ville la plus importante du Portugal, après Lisbonne. Mais dans ces derniers temps, M. Ferdinand Denis, s'étant adressé aux descendants de l'illustre Portugais, pour obtenir des renseignements authentiques sur sa ville natale, a obtenu de M. Joaquim Pinto, de Magalbâes, et de M. le comte Azevedo, des documents inédits qui assignent à Magellan une autre patrie.
Malheureusement, ces documents, au lieu d'éclaircir la question, n'ont fait que l'embrouiller davantage. On cherchait un lieu de naissance authentique, et l'on en a trouvé deux! t. m. 29
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M. Denis se décide pour Villa-de-Sabroza, dans la Comarca de Villareal, province de Tras-os-Montes; c'est le lieu désigné dans un testament passé devant notaires, signé à Lisbonne, par Magellan, le 29 décembre 1504, et qui existe encore (1). Mais un manuscrit de la bibliothèque de la ville de Porto, qui contient un registre généalogique, le fait naître à Villa-de- Figueiro , petite ville de l'Estramadure portugaise, située à, vingt-huit lieues de Lisbonne.
Selon ce manuscrit, le père de Magellan, Lopo Rodriguez de Magalhâes, gentilhomme du palais, avait épousé dona MargaridaNunez, et il possédait un majorât, connu sous le nom à'Fspiritu sancto, ce qui ne l'empêchait pas de remplir l'office de simple écrivain des assises. Le grand-père du célèbre navigateur s'appelait Fernand, comme lui. Il avait pour maître Apponso de Magalhâes, seigneur de Ponte da Barca et de la tour de Magalhâes (2), dont cette famille tirait son origine, et dont les ruines se voient encore.
Quoi qu'il en soit, Magellan appartenait certainement à la bonne noblesse du Portugal, à la noblesse d'épée (de cota e armas, de cotte et d'armes) que l'on opposait à la noblesse de charte (de car ta), dans laquelle on comprenait les nobles de date récente, et qui correspond à ce que nous appelons, en France, la noblesse de robe.
La première éducation du jeune Fernand de Magellan se fit dans la maison de la reine Léonore, femme de Jean II, roi de Portugal. De là, il passa dans le palais de son successeur, le roi Manoel. On peut supposer qu'il reçut une instruction solide, et qu'il s'adonna, de bonne heure, à l'étude de la cosmographie et de l'astronomie, comme tous les hommes éclairés de son temps et de son pays.
Le Portugal possédait alors des géographes éminents, protégés par le roi Jean, qui comptait s'en servir pour la réalisation de ses vastes projets de découvertes. Lisbonne était le centre d'un mouvement maritime et en même temps intellectuel, qui fixait, à juste titre, toute l'attention de l'Europe. Il est
(1) Biographie générale de Firmin Didot : article Magellan.
(2) C'est l'orthographe portugaise do ce nom. Los Espagnols l'écrivent Magallanes, pour conserver la prononciation, et nous devrions, par la même raison, écrire Magaillanes, mais le nom de Magellan a prévalu chez les auteurs français.
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donc naturel de supposer que ces circonstances exercèrent une grande influence sur le genre d'études auquel se consacrait la génération contemporaine du jeune Magellan, et que son esprit fut dirigé de bonne heure vers la carrière dans laquelle il devait s'illustrer un jour.
Il est probable qu'il suivit les leçons de deux israélites, mestre Jozef et mestre Rodrigo, savants médecins, qui étaient, à cette époque, les professeurs favoris de la jeunesse portugaise. Il se lia, plus tard, avec l'astronome géographe, Ruy Faleiro, que le vulgaire croyait sorcier, et qui n'était qu'un homme fort instruit , et avec le célèbre voyageur Martin Béhaim, ce qui donne une nouvelle preuve de son inclination naturelle pour les sciences géographiques.
Après avoir terminé ses premières études, Fernand de Magellan demeura quelques années à Porto, ville pour laquelle il ressentait une affection particulière. Il embrassa alors la profession de marin, et fit ses premières armes sous les ordres du vice-roi des Indes, dom Francisco de Almeida.
La flotte, commandée par le vice-roi des Indes, sortit du Tage le 25 mars 1505, pour assurer les nouvelles conquêtes des Portugais dans l'extrême Orient.
La force de caractère et le courage qui distinguaient le jeune marin se manifestèrent avec éclat pendant ce premier voyage. Les historiens Barros et Herrera racontent de lui un trait qui rendit son nom populaire parmi les matelots de sa nation, et qui mérite d'être connu.
Un bâtiment, à bord duquel Magellan servait, et qui allait le ramener, du port de Cochin, à Lisbonne, se perdit, avec un autre, sur un écueil, isolé au milieu de la mer. Les deux équipages naufragés n'eurent d'autre ressource que de se sauver sur une petite ile voisine. Mais quand il fut question, ensuite, de s'embarquer dans les chaloupes, pour gagner un port, des contestations violentes s'élevèrent. Les officiers prétendaient, à la faveur de leur rang, être du premier voyage ; mais les matelots et les simples soldats s'opposaient à leur départ, craignant d'être ensuite oubliés. Magellan comprit tout le danger de cette situation : il déclara à ces malheureux qu'il resterait avec eux, dans l'île, en exigeant des chefs leur parole d'honneur d'envoyer du secours aussitôt qu'ils seraient arrivés
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dans un port. Cette promesse calma les esprits irrités. Seulement, comme les négociations avec les chefs le forçaient de se tenir un moment dans un canot, à côté des chaloupes prêtes à partir, les matelots le soupçonnèrent de vouloir les abandonner.
« Ah! seigneur Magellan, lui cria-t-on, n'avez-vous pas promis de rester avec nous? »
— Me voilà! » répondit le généreux officier, en sautant à l'eau, pour revenir sur la plage.
Quelques jours plus tard, les barques revinrent, et les matelots naufragés purent retourner avec lui, à Lisbonne.
Durant cette longue campagne dans les mers et sur les côtes des Indes, Magellan assista au siège de Malacca, qui fut pris par Albuquerque, en 1511. Il y rendit un grand service, en prévenant le chef de l'expédition des trames qui s'ourdissaient, parmi les populations malaises, pour anéantir les Européens. Il fut aidé, dans cette circonstance, par un de ses cousins, François Serrano, lequel, s'étant fixé à Ternate, dans l'une des Moluques, s'y était marié avec une femme indigène, et avait fini par gagner la faveur du roi de ce pays, qui l'avait nommé son capitaine général.
Magellan fit ensuite partie d'une expédition, envo}rée par Albuquerque, à la découverte des dernières îles de l'archipel des Moluques. Elle se composait de trois vaisseaux, commandés par Serrano, par Magellan et par Antonio de Abren. Une tempête ayant dispersé la flotte, Magellan, selon l'historien Argensola, serait parvenu à certaines îles situées à six cents lieues au delà de la presqu'île de Malacca, et aurait, de là, entretenu une correspondance avec Serrano, pour obtenir des renseignements précis sur les îles aux Epices. Mais cette expédition n'est mentionnée par aucun autre historien.
Ce qui est positif, c'est que Magellan rapporta de son séjour aux Indes des notions fort exactes sur la Malaisie et sur les avantages commerciaux réservés aux étrangers qui entreraient en relation avec ces îles, si fertiles en toutes sortes d'épices. Il est probable aussi qu'il dut en partie ces notions à ses rapports d'amitié avec Serrano et avec Duarte Barbosa, qui explorait, à cette époque, la mer des Indes, et qui devint, plus tard, son beau-frère.
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L'historien espagnol Navarette donne à entendre que Magellan put s'assurer, dès son premier voyage aux Indes, de la position géographique des Moluques, position qui les livrait à l'Espagne, en vertu de la fameuse bulle de démarcation du pape Alexandre VI, dont nous avons parlé dans la Vie de Christophe Colomb (1). Ce serait assigner un motif déshonorant à la résolution par laquelle Magellan changea plus tard de nationalité, et se fît Espagnol. Nous verrons qu'il eut des raisons suffisantes pour se séparer du Portugal, où ses services étaient par trop méconnus.
Après son retour de l'Inde, on le retrouve en Afrique, où il se bat bravement à Azamor. Dans une razzia, il fut blessé au genou d'un coup de lance, qui le rendit légèrement boiteux pour le reste de sa vie.
Au mois de juin 1512, Magellan était de retour à Lisbonne. Il avait à la cour le titre de gentilhomme du palais (moço Jidalgo), avec un traitement de mille reis par mois et une alqueire d'orge par jour. Ce droit, perçu au palais même, par les officiers de la couronne, s'appelait moradia, et était regardé comme un privilège honorifique. On disait des gentilshommes français qui jouissaient jadis d'un droit analogue, qu'ils avaient loucJte en coter.
Si nous insistons sur ce détail, c'est qu'il devint la cause de la rupture de Magellan avec le Portugal. En effet, il passa bientôt gentilhomme écuyer [Jidalgo escudeiro), mais toujours avec alqueire d'orge seulement. Il réclama, mais en vain, une augmentation. Le roi Manoel, pour motiver ce refus, lui objecta son retour intempestif. Il lui reprochait d'avoir quitté l'Afrique pour échapper à une action en justice, et de feindre une blessure, uniquement pour ne pas répondre aux accusations dirigées contre lui.
Magellan, exaspéré de cette fausse imputation, retourna à Azamor, se justifia facilement, et revint ensuite poursuivre ses réclamations. Mais sa demande, si modérée et si juste, fut
(]) Nous rappelons ici que le pape Alexandre VI avait partagé le monde en deux parties égales, par un cercle qui passait a cent lieues il l'ouest des Açores. Tout ce qui serait découvert, disait la bulle du pape, à l'ouest de ce cercle, appartiendrait il l'Espagne, tout ne qu'on trouverait à l'est, au Portugal. Un traité avait reculé plus tard cette limite à trois cent soixante-dix lieues à l'ouest des Açores.
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encore repoussée, d'une façon blessante. Dans les rapports du roi de Portugal avec Magellan, on devine une antipathie mal dissimulée.
Magellan conçut de toute cette affaire un tel ressentiment, qu'il résolut de s'expatrier. Il renonça à son droit de nationalité, et demanda à l'Espagne des lettres de naturalisation, qui lui conféraient les droits de sujet castillan, soumis à Charles Quint. On ne saurait blâmer Magellan de ce coup de tête. Il l'accomplit, d'ailleurs, avec loyauté, en s'engageant, par un traité, à ne jamais rien entreprendre qui pût blesser les droits de son pays natal.
Instruit probablement des bonnes dispositions de la cour d'Espagne pour de nouvelles expéditions géographiques, Magellan quitta le Portugal, au moment où Charles Quint revenait dans les Asturies, et il arriva, au mois d'octobre 1517, à Séville. Il y fut rejoint par le savant géographe et astronome Ruy Faleiro, qui venait, comme lui, de renoncer à sa nationalité, pour se faire Espagnol, et par un autre mécontent, Christovam de Haro, riche marchand portugais, qui comptait étendre l'immense commerce qu'il faisait avec les Indes, en s'associant aux projets formés par Ruy Faleiro et Magellan.
Il trouva à Séville le plus chaleureux accueil, chez un de ses parents éloignés, Diego Barbosa, dont il épousa la fille, dona Beatrix, au mois de janvier 1518.
La position de son beau-père, qui était lieutenant de l'alcade du château de Séville, et qui avait lui-même navigué aux Indes, dans sajeunesse, devait encore accroître son crédit, et lui procurer de puissants protecteurs en Espagne. En effet, il ne tarda pas à se concilier la faveur d'un homme très-influent, Juan de Aranda , facteur principal de la casa de contracion , ou chambre de commerce de Séville, qui était alors le point central de toutes les entreprises maritimes.
Aranda promit d'obtenir de Charles Quint l'armement de l'expédition rêvée par Magellan, et commença par le mettre en rapport avec le grand chancelier, le cardinal et l'évêque de Burgos, lorsqu'ils se trouvèrent à Valladolid, résidence de l'empereur. Soutenu par le crédit d' Aranda, Magellan eut alors plusieurs conférences avec les ministres de Charles Quint. Le jeune empereur assista lui-même plusieurs fois à ces conciliabules.
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Magellan s'efforça de démontrer que les Moluques, dont les Portugais tiraient leurs épices, par Malacca, et par la voie des Indes, étaient situées du côté espagnol du méridien de démarcation déterminé par la bulle papale, et il proposa de s'y rendre par l'ouest, pour en prendre possession. Il croyait à l'existence, au sud du continent du nouveau monde, découvert par Christophe Colomb, d'un détroit qui permettrait de gagner un autre océan, et qui conduirait aux Indes, en continuant de naviguer vers l'ouest.
On a prétendu que Magellan produisit, dans cette conférence, ■un globe géographique, sur lequel il expliqua à Charles Quint la route qu'il comptait suivre, et qu'il montra, au sud de l'Amérique, un détroit qu'il avait trouvé lui-même sur une carte tracée par le célèbre voyageur allemand Martin Behaim. Cette assertion n'a aucun fondement ; il est bien plus probable que Magellan conjecturait l'existence de ce détroit d'après des vues à priori. On pourrait même prétendre qu'il n'en avait qu'une idée très-vague, puisque, sur les côtes d'Amérique, il donna ordre à ses capitaines de se porter, s'il le fallait, jusqu'au delà du soixante-quinzième parallèle de latitude sud.
Quoi qu'il en soit, notre navigateur eut beaucoup de peine à persuader le conseil. On avait déjà décidé l'ajournement de l'expédition: mais Christovam de Haro, ayant proposé d'en faire lui-même tous les frais, cette circonstance fît revenir l'empereur sur sa première décision, en lui inspirant plus de confiance dans le projet de Magellan.
Le traité entre la couronne et les deux associés, Magellan et Ruy Faleiro, fut signé le 22 mars 1518. L'Espagne devait fournir la flotte, et se réservait, en conséquence, la plus grosse part dans les bénéfices. Mais, en même temps, des promesses magnifiques furent faites aux deux chefs de l'expédition.
Plusieurs circonstances faillirent cependant tout remettre en question. L'ambassadeur de Portugal, Alvaro da Costa, qui venait demander, pour son roi, la main de la soeur de Charles Quint, fit tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher l'empereur d'accorder son appui aux deux transfuges de sa nation. On essaya même de se débarrasser de Magellan par l'assassinat. En outre, les officiers de la Casa de contracion soulevèrent une foule de réclamations et d'objections contre le voyage pro-
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jeté. Charles Quint fut obligé de les faire taire, par un nouveau décret qui maintenait l'ordre d'armement.
Malgré les lettres de naturalisation accordées à Magellan, la jalousie des Espagnols lui suscitait des luttes interminables. Ses ennemis parvinrent même à ameuter contre lui la population de Séville.
Les matelots étaient occupés à placer sur l'un des navires, selon la coutume du temps, les armes de Magellan au-dessous de l'étendard de Castille. Cette circonstance fut exploitée pour faire croire à la populace espagnole, que Magellan remplaçait les armes d'Espagne par celles du Portugal. Aussitôt une foule furieuse se porte sur la rade, pour venger ce prétendu affront. Magellan essaye en vain de s'expliquer. Les épéesfurent tirées, et peu s'en fallut qu'il ne succombât dans cette rixe malencontreuse. Mais Charles Quint donna au chef de l'expédition une réparation publique ; et il ne tarda pas à nommer l'étatmajor qui devait l'accompagner.
Ruy Faleiro ne put profiter des conventions signées en sa faveur. S'acheminant déjà vers la maladie mentale qui devait terminer son existence, il commençait à se montrer hostile aux projets de son ami. Cette mésintelligence amena un nouveau décret de l'empereur, par lequel le commandement de l'expédition était conféré à Magellan seul, avec promesse de faire partir plus tard Faleiro sur une autre flotte. Le savant astronome ne jouissait déjà plus du respect qui l'avait accueilli à son arrivée. La populace se moquait de lui et l'appelait sorcier. Charles Quint n'eut pas, d'ailleurs, à remplir la promesse qu'il lui avait faite, car sa maladie fit des progrès rapides, et ne tarda pas à l'emporter.
Malheureusement, à la dernière heure, le pouvoir occulte qui pesait sur le navigateur portugais parvint encore à lui imposer une entrave nouvelle. On lui adjoignit un autre chef, Juan de Carthagena, et on l'investit de prérogatives si étendues, que Magellan ne pouvait plus se flatter d'exercer sans combats l'autorité du commandement suprême. Juan de Carthagena fut nommé inspecteur général (veedor) et adjoint au chef, à titre d'associé (como su conjunta persona). Il commandait l'un des cinq navires de l'expédition, le San-Antonio. Magellan montait la Trinidad; la Conception était dirigée par Gaspard de
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Quesada; la Victoria, par Luiz de Mendoza; le Santiago par Juan Serrano. Les équipages de ces navires étaient composés principalement d'Espagnols; mais il y avait aussi quelques Portugais, Français et Flamands, dont les noms ont été conservés.
Au mois d'août 1519, l'assistant de Séville, Sancho-Martinez de Leira, remit à Magellan l'étendard royal d'Espagne, dans l'église de Santa-Maria de la Triana. Après avoir juré foi et hommage au souverain, Magellan reçut, à son tour, le serment de fidélité de ses officiers, et se rendit à bord de son navire. Avant de partir, il fit son testament, et pria le roi de remettre aux pauvres moines du couvent de la Victoria les douze mille maravédis qui lui avaient été accordés lors de sa nomination au grade de commandeur de l'ordre de Santiago.
L'expédition partit du port de San-Lucar, le 20 septembre 1519. Le 26, on s'arrêta à Ténériffe, pour faire de l'eau et du bois.
A peine avait-on quitté les îles Canaries, que Magellan eut sa première querelle avec Juan de Cartbagena, qui insistait pour savoir la route qu'on allait suivre. Magellan fut obligé de lui rappeler qu'il n'avait pas de compte à lui rendre. Mais sa patience devait être bientôt éprouvée d'une manière plus sérieuse.
Un jour, comme l'inspecteur Juan de Carthagena se trouvait sur son navire, à peu de distance de la Trinidad, le vaisseau du capitaine général, il éleva la voix, en présence d'un matelot, et d'une voix railleuse, cria à Magellan : « Dieu vous sauve, capitaine! » Magellan lui fit répondre sur-le-champ, qu'il devait lui donner le titre de capitaine général, et non de capitaine, et d'avoir à se défendre, à l'avenir, de pareilles familiarités. Carthagena répondit : « Je vous ai salué avec le meilleur marin de la flotte; une autre fois, j'irai vous saluer avec un mousse. »
Peu de jours après, quelque délit ayant été commis par un matelot, Magellan fit assembler le conseil des capitaines et des pilotes, pour prononcer sur la punition. Il s'éleva, à ce propos, devant le conseil, une discussion sur la manière de saluer les chefs. Carthagena montra tant d'insolence, que Magellan, devant tous les officiers, le saisit au collet, en lui disant : « Vous êtes prisonnier! » Carthagena, se récriant et faisant
valoir son autorité d'inspecteur, invoqua l'assistance deg officiers, leur donnant l'ordre d'arrêter Magellan. Mais personne ne répondit à son appel. Il fut lui-même saisi, et attaché par les pieds, à un màt, comme un simple matelot. Cependant, sur l'intervention des autres capitaines, Magellan le confia à l'un d'entre eux, Luiz de Mendoza. Le commandement du San- Antonio, le navire de Carthagena, fut donné à un officier, nommé Alvaro de la Masquita.
La flotte se dirigea alors sur le Brésil, et pénétra, le 13 décembre 1519, dans la baie de Rio de Janeiro. Elle en repartit au bout de treize jours, pour continuer de longer la côte sud de l'Amérique, jusqu'à la baie de Saint-Julien, où l'on arriva à la fin de mars.
Les matelots, inquiets de cette longue traversée, commençaient à croire que le détroit qu'on leur avait annoncé n'existait que dans l'imagination de leur chef. L'intention que celui-ci manifesta, d'hiverner dans la baie, redoubla leur mécontentement. Ils demandèrent hautement à retourner en Espagne. Le capitaine général répondit en déclarant qu'il se ferait plutôt tuer que d'accéder à leur demande.
Tous ces germes de mécontentement qui fermentaient au sein des divers équipages devaient amener bientôt un acte de rébellion ouverte. Le 1er avril, Magellan ayant convoqué les capitaines, officiers et pilotes, pour entendre la messe et dîner ensuite avec lui, Mendoza et Quesada refusèrent l'invitation, qui ne fut acceptée que par un cousin de Magellan, Alvaro de la Mesquita, et par le comptable de son navire, Antonio de Coca(l).
Carthagena et les autres officiers qui avaient pris son parti pendant la querelle avec Magellan résolurent de tirer parti de oette défection. Pendant la nuit, Carthagena, accompagné du capitaine Quesada, se rend, avec trente hommes, sur le San- Antonio, et s'empare du capitaine Mesquita, malgré sa vive résistance. Les trois officiers révoltés envoient ensuite demander à Magellan s'il veut observer les ordonnances qui lui défendent de les maltraiter, ajoutant que, dans ce cas, ils seraient prêts à le traiter de seigneurie et avenir lui baiser la main.
(1) E. Charton, Voyageurs modernes, t. III, p. 2R5.
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Magellan leur fit répondre de se rendre à son bord, pour s'entendre avec lui. Ils refusèrent.
Il était évident qu'une révolte ouverte se préparait, et que l'expédition allait être perdue par l'insubordination des équipages et de leurs officiers. Magellan envisagea d'un coup d'œil la situation, et prit aussitôt son parti.
Par ses ordres, une chaloupe, montée par six hommes résolus, conduits par l'alguazil Espinosa, se rend à bord de la Vittoria, le navire commandé par Mendoza, sous prétexte de lui apporter une lettre. Pendant que Mendoza lit cette lettre, en souriant de la naïveté du capitaine général, Espinosa le frappe d'un coup de poignard daris la gorge, et un matelot d'un coup de couteau au visage. La chaloupe était suivie de près par une embarcation, chargée d'autres hommes, qui s'emparèrent du navire de Mendoza, dont l'équipage était heureusement resté étranger à, la rébellion de ses chefs.
Dès le lendemain, Magellan fit rentrer sous son autorité les équipages des deux autres navires, et mit aux fers leurs capitaines. Ensuite, il assembla son conseil de guerre, et fit condamner à mort Gaspard de Quesada, capitaine de la Conception.
Le cadavre du malheureux Mendoza, traîtreusement mis à mort la veille, à bord de son vaisseau, fut porté à terre, et ëcartelé publiquement, pendant qu'un officier lisait, à haute voix, la sentence de sa condamnation.
Nous venons de dire que le capitaine de la Conception, Gaspard de Quesada, avait été condamné à mort par le conseil. L'arrêt reçut son exécution. Quesada fut décapité par son propre domestique, qui se chargea de cette terrible mission, pour racheter sa vie. Le corps du malheureux capitaine fut ensuite coupé par quartiers.
Quant à Carthagena, son rang ne permettait pas de le mettre à mort. On le déposa à terre, dans la baie de Saint-Julien; avec l'aumônier, convaincu d'avoir participé à la mutinerie des équipages. On pardonna aux matelots, parce qu'on avait besoin d'eux pour continuer le voyage.
Voilà par quels coups d'audace Magellan sut reconquérir son autorité, gravement compromise. S'il alla plus loin que l'humanité ne l'exigeait, il faut en accuser les mœurs barbares de ces temps, et la nécessité d'une discipline inflexible,
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dans une entreprise aussi périlleuse que celle dont il s'était chargé.
Un autre malheur fut la perte du Santiago, qu'on avait détaché pour aller reconnaître la côte de l'Amérique, et qui fit naufrage parmi les rochers. L'équipage, qui se sauva comme par miracle, fut distribué sur les quatre autres navires.
C'est dans cette même baie de Saint-Julien que l'on fit connaissance avec les Patagons, qui furent ainsi nommés à cause de leurs grands pieds. Les récits des compagnons de Magellan, de retour en Europe, prêtèrent à ces peuplades une taille de géants. C'était une exagération de voyageurs : a beau mentir qui vient de loin. Mais elle fut prise au sérieux, et elle a été répétée pendant trois siècles, jusqu'au jour où un naturaliste français, M. Alcide d'Orbigny, en a fait justice, en rapportant les mesures prises par lui, de ces prétendus géants, dont la taille n'a rien que d'ordinaire.
Magellan mit à la voile le 24 août, et entra bientôt dans la rivière de Sainte-Croix, où la flottille faillit faire naufrage. Cet accident le fit réfléchir. Il songea aux mauvaises chances auxquelles son expédition était exposée, et il prit ses dispositions en cas de malheur. Il enjoignit à ses marins de continuer de suivre la côte, dans la direction du sud, jusqu'au 75e parallèle de latitude s'il était nécessaire. Dans le cas où, contrairement à toutes ses prévisions, ils ne rencontreraient pas le détroit annoncé, ils devaient revenir dans l'ancien hémisphère, en prenant la route des Moluques, en essayant de passer à une grande distance au sud du cap de Bonne-Espérance.
Le 21 octobre 1520, Magellan se trouvait par 52 degrés de latitude sud, c'est-à-dire à l'entrée même du détroit qui porte aujourd'hui son nom , et en vue du promontoire qui borde ce détroit, du côté de l'Europe. Il l'appela Cap des Vierges, parce que le 21 octobre tombait le jour de la Sainte-Ursule. On prit d'abord cette entrée du détroit tant cherché, pour une simple baie, et Magellan envoya deux navires, le San- Antonio et la Concepcion, faire la reconnaissance de la côte. Une tempête s'éleva pendant leur absence. Comme au bout de deux jours ils n'étaient pas encore revenus, on les croyait perdus. Cependant on apercevait de loin de la fumée à terre, ce qui faisait supposer qu'une partie des hommes restés en détresse
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sur le rivage, avaient allumé des feux, pour signaler aux autres vaisseaux leur situation périlleuse.
Pendant que les autres équipages étaient en proie à cette cruelle incertitude sur le sort des deux navires, on les vit tout d'un coup cingler à pleines voiles, et revenir, tous les pavillons flottants, vers l'entrée du détroit. Lorsqu'ils furent plus près, ils tirèrent plusieurs coups de canon, et firent entendre des cris de joie, qui trouvèrent un écho sur les deux autres navires restés en mer.
Les commandants des deux navires, qui revenaient ainsi triomphants, annoncèrent que la reconnaissance avait duré cinq jours, et qu'ils étaient persuadés, bien qu'ils n'eussent pas atteint l'extrémité du détroit, que cette issue existait.
Magellan donna aussitôt l'ordre aux quatre navires qui composaient la flottille de s'engager dans le détroit. Il eut cependant, en ce moment encore, à vaincre l'opposition que lui suscitait le pilote Estevam Gomez, devenu son ennemi depuis le jour où il avait vu le commandement de l'expédition proT jetée, lui échapper par suite de l'arrivée de Magellan en Espagne. On franchit pourtant la baie qui marque l'entrée du détroit. On parcourut plusieurs canaux et baies encore plus larges, et l'on arriva enfin dans un golfe parsemé d'îles, qui semblait avoir deux débouchés, l'un au sud-est, l'autre au sudouest. Magellan expédia la Conception et le San-Antonio, au sud-est, pour voir si le canal avait une issue sur la pleine mer.
Le San-Antonio partit immédiatement, sans attendre l'autre navire ; mais il ne revint pas. Pendant la nuit, Gomez, le pilote de ce navire, avait ameuté l'équipage, et fait mettre aux fers le commandant Mesquita. Les traîtres avaient ensuite regagné la baie de Saint-Julien, pour recueillir Juan de Carthagena, qu'on avait abandonné sur cette côte, par l'ordre de Magellan, avec l'aumônier rebelle. Ils reprirent, de ce point, la route d'Espagne, où ils arrivèrent le 6 mai.
Le pilote Gomez et l'équipage du navire San-Antonio, se punirent ainsi eux-mêmes de leur trahison. C'est au moment précis où l'escadre espagnole arrivait au but tant désiré, qu'ils abandonnèrent leur capitaine général, comme pour lui laisser la gloire tout entière de sa laborieuse campagne.
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Le navire de Magellan, ainsi que le S an- Antonio, s'engagèrent dans le canal qui s'ouvrait au sud-ouest. On mouilla à l'entrée du cours d'eau qui porte aujourd'hui le nom de Rivière des Sardines; et une embarcation fut expédiée, pour aller reconnaître le cap qui s'apercevait au bout du canal.
Les matelots qui le montaient revinrent, le troisième jour, en poussant des cris de triomphe. Au delà de ce cap s'ouvrait l'Océan! Tout l'équipage pleura de joie, et l'on baptisa le promontoire du nom de Cap Désiré (Galo Deseado).
Magellan retourna en arrière, pour rejoindre les deux autres vaisseaux qu'il avait devancés. Mais il ne trouva que la Goncepcion, commandée par Juan Serrano. Il demanda, sans pouvoir obtenir de réponse positive, ce que le San Antonio était devenu, ordonna d'exécuter des recherches minutieuses, et fit planter sur la côte, des étendards et des poteaux, contenant des indications sur la route à suivre pour le rejoindre ; enfin, il se décida à continuer le voyage sans le navire perdu.
L'escadre ainsi réduite à trois navires s'engagea alors dans le grand Océan. Magellan le baptisa du nom dJOcéan Pacifique, parce qu'il le trouva calme et sans tempêtes. Il donna le nom de Terre du feu à la côte qui longe ce détroit, parce qu'au moment où il la parcourait, les indigènes avaient allumé des feux sur toutes les îles de cet archipel, pour s'avertir les uns les autres de la présence des navires étrangers. Tout le monde sait que ce détroit reçut plus tard, par un très-juste hommage rendu à ce savant et intrépide navigateur, le nom de Détroit de Magellan.
En sortant du détroit, le 27 novembre 1520, Magellan se dirigea vers le nord-ouest. Il voulait revenir en Europe par la voie des Indes, c'est-à-dire franchir l'Océan Pacifique jusqu'aux îles Philippines, situées dans la mer de Chine. C'était véritablement le tour du monde que le navigateur portugais allait accomplir, le premier entre tous les hommes.
Il mit trois mois et vingt jours à traverser l'Océan Pacifique, depuis la Terre du feu jusqu'aux îles Philippines, où il aborda le 16 mars 1521. Pendant cet immense voyage dans une mer où, depuis, on a découvert un si grand nombre d'îles très-peuplées, Magellan ne rencontra que deux îles désertes, que l'on
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nomma, par cette raison, îles Infortunées (Lesventur atlas) (1).
Il paraît certain que Magellan passa entre le dangereux archipel de Bougainville et les Marquises de Mendoza ; qu'il fit route ensuite à peu près au nord-ouest, jusqu'à l'hémisphère nord, et qu'après avoir relâché aux îles Malgrave, il arriva aux Mariannes, qu'il faut identifier avec les îles appelées des Larrons par Magellan.
Le roi des îles Mariannes l'accueillit fort hien. Seulement comme il n'avait pas assez de subsistance pour approvisionner les trois navires, il le conduisit chez son parent, le roi de Zébou, l'une des îles Philippines, lequel reçut les étrangers avec des démonstrations d'amitié.
Magellan relâcha à Zébou, heureux de pouvoir ravitailler enfin ses navires, dont les équipages étaient décimés par les fatigues et le scorbut. Le chef des îles se déclara, sans difficulté, vassal de la couronne d'Espagne, et se-fit baptiser, avec la plus grande partie des siens, à l'issue d'une messe, qui fut célébrée, à terre, avec une grande solennité. Magellan s'empressa d'établir dans l'île Zébou une factorerie espagnole, et nomma le roi de Zébou suzerain des autres chefs de ces îles.
En accordant sa confiance à ces insulaires, Magellan commettait une imprudence. Il les confondait avec les faibles Hindous et avec les naturels simples et bons de l'Amérique méridionale. Il s'était cruellement mépris. Le roi de l'île de Nactam appela ses sujets aux armes, et réunit six mille guerriers, qui bientôt s'avancèrent en bon ordre, pour repousser les Européens.
Magellan s'imagine qu'il aura raison de ces masses mal armées, avec soixante de ses hommes. Il est vrai qu'il était secondé et accompagné par le roi de Zébou, à la tête d'un millier de naturels. Mais ce chef ne vint à son aide qu'à la dernière extrémité.
Magellan place ses soixante hommes dans des barques ; il en laisse cinq pour les garder, et descend sur la plage, avec cinquante soldats seulement. L'île semblait déserte. On commença
(1) La position de ces îles n'est pas connue d'une manière exacte. D'après l'opinion de M. de Rossel, les deux îles vues par Magellan sont probablement, d'une part, l'Ile Pitcairn, do Carteret, et d'autre, l'île des Chiens, de Lemairo : ces deux îles sont, en effet, inhabitées. (Biographie universelle de Micliaud, article Magellan.)
par mettre le feu aux habitations. Mais tout à coup les ennemis, qui s'étaient tenus cachés, sortent de leur embuscade, et commencent une attaque vigoureuse, à coups de pierres et de lances. Les Espagnols se défendirent toute la journée. Ils étaient engagés dans un bois de mangoviers marécageux, où ils avaient de l'eau jusqu'à la hanche. Succombant au nombre, ils essayèrent enfin de se retirer vers le rivage. Mais avant qu'ils fussent parvenus sur le sol ferme, une grêle de pierres vint les écraser. Magellan et six des siens furent tués sur la place. Une pierre abattit son casque ; une autre le frappa à la cuisse, et le fit chanceler. Il fut renversé et achevé par un coup de lance.
C'est ainsi que périt, le 27 avril 1521, ce grand navigateur, victime de sa valeur téméraire. La prudence aurait dû lui faire éviter une lutte inégale ; mais le romanesque amour des batailles et des aventures, qui caractérisait les hommes de son temps, l'entraîna dans l'engagement où il trouva la mort.
Les moines augustins qui accompagnaient l'expédition, creusèrent une tombe dans ce lieu fatal, et signalèrent par une croix, l'emplacement de sa fosse. Cette croix fut toujours renouvelée depuis.
Au moment de sa mort, Magellan avait résolu le problème immense qu'il s'était posé : découvrir la route maritime des Indes par l'ouest, et effectuer la circumnavigation de la terre. Si l'on se rappelle qu'il était déjà allé aux Indes, par le cap de Bonne-Espérance, on peut affirmer que le jour où il y arriva de nouveau, par la voie de l'Océan Pacifique, il avait fait le tour entier du globe. Si l'on veut, en effet, regarder comme un. seul voyage son retour de l'Inde à Lisbonne et son départ d'Espagne pour l'Amérique, enfin son retour en Espagne par les Indes, on peut dire qu'il accomplit la circumnavigation du globe, en relâchant pendant sept ans à Lisbonne et à Séville.
Magellan mort, les bonnes dispositions du roi de Zéboupour les Européens cessèrent subitement. Sous prétexte de resserrer son alliance avec eux, il leur donna un festin, à l'issue duquel tous les malheureux convives furent égorgés. Serrano avait été épargné dans l'espoir d'en tirer une bonne rançon ; mais les Espagnols restés sur les navires ayant refusé de la pa}"cr, il fut mis à mort comme les autres.
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Les équipages si fatalement décimés se virent dans la nécessité de brûler la Conception et de ne garder que deux vaisseaux, pour revenir en Espagne.
Us n'étaient pas encore au bout de leurs malheurs. Dans l'une des îles de la Malaisie, le navire de Magellan, la Trinidad, fut pris par les Portugais. Seule, la Vittoria, conduite par Sébastien del Cano, revint en Espagne, par le cap de Bonne- Espérance . Elle ne ramenait que dix-buit hommes de toute la flotte de Magellan !
La Vittoria entra dans le port de San-Lucar, le 6 septembre 1522 : le voyage avait duré trois ans et quatorze jours. Sébastien del Cano eut la gloire de ramener en Europe le premier vaisseau qui eût accompli le tour du monde.
On observa pour la première fois, à son arrivée, un fait très-curieux. Tandis que tout le monde, en Europe, comptait le 6 septembre, on ne comptait que le 5, à bord de la Vittoria : les navigateurs avaient perdu un jour en notant les heures, pendant qu'ils faisaient le tour du globe dans la direction de l'est à l'ouest. Cette particularité s'explique facilement, si l'on songe que la terre avait fait, par rapport à ces navigateurs, un tour de moins que par rapport à ceux qui étaient restés immobiles; mais elle donna lieu, à cette époque, à bien des controverses scientifiques.
Sébastien del Cano se rendit à Valladolid, auprès de Charles Quint, lequel l'accueillit avec une joie mêlée d'attendrissement et d'orgueil. Il reçut de l'empereur une pension de cinq cents ducats et des armoiries commémoratives de son voyage; on voyait sur l'écusson, un globe terrestre, avec ces trois mots : Primus circumdedisti me (le premier tu as parcouru toute ma circonférence ).
Les pilotes de l'expédition remirent à Charles Quint leurs journaux de bord, et furent interrogés par lui sur toutes les circonstances de ce mémorable voyage. Une de ces relations, attribuée à un Génois, nommé Bantista, n'a été imprimée qu'en 1831. Une autre, plus connue et beaucoup plus intéressante, est due à Antonio Pigafetta, de Vivenac, que ses compagnons nommaient Antonio Lombardo. Elle existe en italien et en français; mais il est difficile de savoir en quelle langue originale elle fut écrite. On croit même que ce n'est qu'un t. m. 30
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extrait d'un manuscrit plus considérable, qui s'est perdu.
Magellan mourut sans postérité, car le fils qu'il avait eu de dona Béatrix Barbosa ne vécut pas. Sa femme le suivit dans la tombe, à un an de distance. Cependant une autre branche des MagalMens existe encore de nos jours, en Portugal. Un physicien portant ce nom est mort en 1790.
En 1866, le gouverneur des îles Philippines, Manud Creus, a fait élever un beau monument de pierre, sur le point de la côte de l'île de Nactam où dort, depuis 1521, le premier homme qui ait fait le tour du globe.