‹ Vies des savants illustres de la RenaissanceChapitre 4 sur 7 · HENRI 111 VISITE BERNARD FALISSY EMPRISONNÉ A LA BASTILLE · texte numérisé non relu

HENRI 111 VISITE BERNARD FALISSY EMPRISONNÉ A LA BASTILLE

BERNARD PALISSY

Bernard Palissy a été un homme de génie, comme savant et comme écrivain. Il est un de ceux qui ont le plus contribué, au seizième siècle, à dissiper les ténèbres dont la scolastique avait enveloppé l'esprit humain. L'examen de ses principaux ouvrages démontrera la vérité de cette proposition.

Le premier de ses ouvrages, celui qui fut imprimé à La Rochelle, en 1583, a pour titre : « Receptevéritablè par laquelle toics les hommes de France pourront apprendre a multiplier et à augmenter leurs tlirèsors. Item, ceux qui n 'ont jamais eu connaissance des lettres pourront apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitants de la terre. Item, en ce livre est contenu le dessin d'un jardin autant délectable et d'utile invention qu'il en fut oncques vu. Item, le dessin et ordonnance d'une ville deforteresse, la plus imprenable qu'homme ouit jamais parler ; composé par maître Bernard Palissy, ouvrier de terre, et inven- Irvr des rustiques fignlines du Roi, et de Monseigneur le Bue de Montmorency , pair et connétable de France; demeurant en la ville de Xaintes. »

Ce titre paraît long quand on considère que l'ouvrage luimême n'a guère que cent et quelques pages. Dans ce petit livre, qui n'est qu'une sorte de causerie littéraire et scientifique, en forme de dialogue, par demandes et par réponses, l'auteur semble s'être proposé de passer en revue une foule de questions différentes, sans laisser le plus souvent apercevoir les analogies et les rapports suivant lesquels elles se présentent et se succèdent dans tel ordre, plutôt que dans tel autre. Cependant, en y regardant avec attention, on voit qu'elles s'enchaînent logiquement dans l'esprit de Palissy. Quelquefois il énonce une question, et après l'avoir légèrement effleurée, il passe à une autre; mais il ne la quitte que pour y revenir plus tard. C'est la manière de Montaigne, c'était celle des anciens, c'est même la nôtre dans la conversation ordinaire. C'est

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peut-être de tous les genres de littérature celui où le véritable esprit trouve le mieux sa place, celui où l'on aime à rencontrer cet aimable abandon, cette continuelle variété qui souvent ont tant de charme pour le lecteur ou pour l'auditeur.

Palissy a mis en tête de son premier ouvrage littéraire une sorte de préface commençant ainsi :

« Ami lecteur, puisqu'il a plu à Dieu que cet écrit soit tombé entre tes mains, je te prie, ne sois si paresseux ou téméraire de te contenter du commencement ou partie d'icelui; mais afln d'en apporter quelque fruit, prends peine de lire le tout, sans avoir égard à la petitesse et abjecte condition de l'auteur, ni aussi à son langage rustique et mal orné, t'as-surant que tu ne trouveras rien à cet écrit qui ne te profite, ou peu, ou point. »

Nous allons donner une analyse de l'ouvrage, en conservant la forme, par demandes et réponses, que l'auteur a adoptée :

« D. — Il semble, à t'entendre parler, que la philosophie soit nécessaire aux laboureurs.

« R. — Il n'est au monde aucun art auquel une grande philosophie soit plus nécessaire qu'à l'agriculture; et conduire l'agriculture sans philosophie, c'est dégrader la terre et les choses qu'elle produit, et je m'esmerveille que la terre et natures produites en icelle ne crient vengeance contre certains meurtrisseurs, ignorants et ingrats qui, journellement, ne font que gâter et dissiper les arbres et plantes sans aucune considération. Si la terre était cultivée comme elle devrait l'être, elle produirait deux ou trois fois plus. »

Ici l'auteur cite un agriculteur, excellent philosophe (c'està-dire très-éclairé, très-instruit) qui, par son labeur et son industrie, faisait rapporter à sa terre beaucoup plus que ne rapportaient les terres de ses voisins. Il fut accusé de sorcellerie et traduit, comme sorcier, devant des juges. Il comparut, accompagné de ses enfants et de ses serviteurs, et suivi de son attelage, de son chariot, avec tous les outils et instruments propres à l'agriculture. « Voilà, dit-il en les montrant aux juges, et en indiquant divers outils de son invention, voilà toute ma sorcellerie. C'est par mon travail et par celui des mains de mes enfants et de mes serviteurs que ma petite terre donne des produits meilleurs et plus abondants que ceux des terres de mes voisins. » Le bonhomme fut acquitté et grandement loué.

Palissy continue ensuite, à peu près en ces termes. Nous

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abrégeons un peu son texte et le débarrassons de quelques tournures de phrases trop surannées.

« D. — Dis-moi, je te prie, en quoi il est nécessaire que les laboureurs entendent la philosophie

« R. — Je ne saurais te citer tous les faits qui montrent à quel point la philosophie naturelle est nécessaire aux agriculteurs. Les actes d'ignorance dont je suis tous les jours témoin dans l'agriculture me tourmentent souvent l'esprit, parce que je vois que chacun, s'efforçant de s'agrandir, ne cherche que les moyens de sucer la substance de la terre sans la travailler; et on laisse tous les soins de la culture à de pauvres ignares; et il s'ensuit que la terre est adultérée, ainsi que ce qu'elle produit, et on commet de grandes violences contre les bêtes bovines que Dieu a créées pour aider l'homme dans ses travaux.

■< D. — Je te prie de me montrer quelques fautes commises dans l'agriculture, pour que je puisse ajouter foi à tes paroles.

« R. — Quand tu visiteras des villages, examine un peu les fumiers que les laboureurs tirent de leurs étables et qu'ils placent indifféremment tantôt en des lieux bas, tantôt en des lieux élevés, sans autre soin que celui de les empiler. Considère ensuite ce qui arrive dans les temps pluvieux : l'eau qui tombe sur ces fumiers les pénètre et, les traversant du sommet à la base, elle en détache une teinture noire qu'elle emporte quand, à la faveur d'une inclinaison du terrain, elle peut librement s'écouler. Un fumier, ainsi lavé, n'est bon qu'à servir de parade. Répandu dans un champ, il n'y fait aucun profit. Voilà donc une preuve manifeste d'ignorance qui est grandement à regretter.

« D. — Je n'en crois encore rien, si tu ne me donnes pas d'autres raisons.

« R. — Si tu sais pourquoi on répand du fumier dans un champ, tu n'auras pas de peine à croire ce que je t'ai dit. Le fumier rend à la terre une partie de ce qui lui a été enlevé. On sème du blé avec l'espoir que chaque grain en rapportera plusieurs. Or, cela ne peut arriver sans que quelque substance soit ôtéc de la terre. La substance d'un champ, où L'on a semé et récolté pendant plusieurs années, a été emportée avec la paille et le grain. C'est pour cela qu'on a besoin d'y apporter du fumier, etc. Et, si je dis que les fumiers ne doivent pas être abandonnés à l'action dissolvante des pluies, c'est parce que les pluies en emportent le sel, qui est la principale vertu du fumier.

« D. — Tu me dis là une chose qui me fait encore plus rêver que toutes les autres. Je sais que plusieurs se rnoqueront de toi, parce que tu prétends qu'il y a du sel dans le fumier. Explique-moi cela.

« R. — Tout à l'heure, tu trouvais étrange qu'une certaine philosophie nie parût nécessaire aux laboureurs, et, à présent, tu me demandes des raisons qui dépendent assez de mon premier propos. Tiens donc pour certain qu'il n'est point de semence, bonne ou mauvaise, qui n'apporte en soi quelque espèce de sel, et quand les pailles, foins et autres herbes, sont putréfiés, les eaux qui passent à travers en détachent le sel. C'est ainsi qu'un poisson salé, qui trempe longtemps dans l'eau, perd toute sa substance salsitive et n'a plus de saveur. De même, lavés par les pluies, les fumiers perdent leur sel.

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« D. — Tu pourrais là-dessus parler pendant un siècle, je n'en croirais pas mieux qu'il y a du sel dans le fumier et dans toutes les plantes.

« R. — Je vais maintenant te donner des raisons qui pourront te convaincre, à moins que tu n'aies une tête d'âne posée sur tes épaules. Tu connais le salicor, cette herbe qui croît dans les terrains de Narbonne et de Saintonge. Eh bien, cette substance que les apothicaires et les philosophes alchimistes appellent sel alcali, s'obtient par la combustion du salicor. C'est un sel qui vient d'une herbe. La fougère aussi est une herbe qui, par la combustion, se réduit en une pierre de sel, que les verriers emploient, avec d'autres matières, pour faire du verre. Le sucre est une espèce de sel qu'on extrait d'une sorte de roseau appelé canne à sucre. 11 est vrai que tous les sels n'ont ni la même saveur, ni les mêmes propriétés, ni les mêmes apparences. Je puis t'assurer qu'il y a sur la terre des sels d'une infinité d'espèces. Il n'existe aucune herbe, aucune plante dont la substance ne contienne quelque espèce de sel. Les fruits n'auraient ni saveur, ni odeur, ni aucune vertu, s'ils ne contenaient aucun sel. On ne saurait les empêcher de se pourrir. Je te citerai comme exemple un fruit qui est fort à notre usage, le fruit de la vigne. Une chose certaine, c'est que, par la combustion de la lie du vin, on obtient le sel appelé sel de larlre (larlre). C'est un mordant. Dans l'humidité, il se liquéfie et forme alors l'huile de tartre, qu'on emploie pour la guérison des dartres. Voilà des raisons qui doivent te persuader qu'il y a du sel dans les plantes et dans les arbres (1). »

Palissy entre ici dans divers détails, dont nous ne pouvons donner qu'une idée sommaire. Il examine les propriétés des vins de Montpellier, au point de vue de ce qu'il entend par le mot de sel. Il dit ensuite comment on peut extraire du sel des herbes et des plantes de toute espèce. Si toutes les cendres sont plus ou moins bonnes pour faire des lessives, c'est parce que dans les cendres de toute sorte, il y a un sel qui se dissout dans l'eau, et que cette dissolution saline, pénétrant à travers le linge, se mêle avec les matières grasses ou impures qui le salissent, les détache du tissu, et, en s'écoulant, les emporte avec elle. Si l'on fait bouillir, dit-il, dans un chaudron, jusqu'à siccité, le liquide recueilli de la lessive, après la complète évaporation de l'eau, on trouve le sel au fond du chaudron. Il montre ensuite comment on peut s'assurer qu'il y a du sel dans la fumée et différents sels dans différentes fumées. Il considère ensuite le tan, cette écorce de chêne pilée dont se servent les tanneurs pour préparer les peaux, et il explique les effets qui résultent du tannage. Le borax, l'alun, le salpêtre sont au nombre des sels qu'il nomme.

(1) Receple véritable, pages 14-17, édition de Cap, hi-18. Paris, 1844.

Il revient ensuite aux laboureurs, lesquels, quelque temps avant de semer, portent le fumier dans les champs et l'y disposent d'abord par petites piles placées à certaine distance les unes des autres. Au bout de plusieurs jours, ils répandent à peu près également, de tous côtés, le fumier de chaque petite pile, et ne laissent rien à la place où il avait séjourné ; et cependant c'est à cette place même que le blé devient plus épais, plus haut, plus vert et plus droit. Pourquoi en est-il ainsi? C'est parce que l'eau des pluies survenues pendant le temps où le fumier était en petites piles l'a pénétré et, en passant à travers, a dissous et entraîné dans la terre, sous chaque pile, les parties salines contenues dans le fumier.

M. Hoefer, dans son Histoire de la chimie, dit, au sujet de ce passage :

« Trois cents ans .nous séparent bientôt de Bernard Palissy, et l'expérience de nos jours a parfaitement confirmé ces idées. Il est évident que ce sont les sels, et notamment les sels ammoniacaux (sulfate, carbonate et chlorhydrate) qui jouent le rôle le plus important dans l'action des engrais (1). »

Palissy parle ensuite longuement de la taille des arbres, de l'action des pluies sur les arbres, etc. On voit qu'il ne parle que de ce qu'il a vu; qu'il a étudié, en véritable observateur, les différentes essences de bois. Il entre dans une foule de détails concernant l'agriculture forestière, et par là, non-seulement il agrandit le domaine de la science, mais il crée, on toutaumoins, il contribue à former et à étendre la partie de la langue vulgaire que les littérateurs et les poètes eussent laissée complètement inculte. Il fallait trouver de nouveaux termes, de nouvelles expressions, de nouvelles tournures de phrases, pour décrire, avec une certaine précision, les faits récemment observés dans les sciences naturelles et les diverses modifications qui se présentaient dans les phénomènes observés. Quand on examine attentivement les œuvres de Palissy, on retrouve dans le style le génie de l'artiste joint à celui du vrai savant.

Nous passons ici plusieurs pages remplies de faits de détail

(l)Tome. II, p. 91.

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sur la nutrition et la reproduction des végétaux, sur les différences qui existent entre les terres, les plantes et les fruits des terrains montueux, des coteaux, et les terres, les plantes, les fruits des plaines et des vallées. Les arbres à fruit qui croissent sur des lieux élevés donnent des fruits dont la saveur est plus agréable et d'un goût plus exquis que ceux des arbres de même espèce croissant dans les plaines, etc. Les chaînes de rochers qui forment les montagnes sont, par rapport au globe terrestre, ce que la charpente osseuse est au corps humain... Palissy entre ensuite dans diverses considérations sur la nature des plantes. Dans toutes il y a du sel; on en trouve même qui sont entièrement composées de sel.

Il est impossible de reproduire, dans une simple analyse, tous les détails remarquables qu'on rencontre dans les écrits de Palissy. On ne peut que mettre en évidence quelques-uns des plus saillants. Selon lui, il y a des sels dans presque tous les corps de la nature, minéraux, végétaux et animaux, et tous ceux qu'il désigne, à l'exception du sucre, sont encore considérés en chimie comme de véritables sels. Il établit, par l'expérience et l'observation, une théorie des engrais, qui est comme un avant-goût de celle de notre temps. /

Les anciens croyaient que les sels nuisent à la végétation. Palissy prouve, au contraire, que ce sont précisément les matières salines contenues dans les engrais qui contribuent au développement des végétaux. On trouverait, même encore de nos jours, beaucoup de choses utiles à apprendre en lisant Palissy.

Enfin, dans sa Recette véritable, il arrive, à travers une foule de digressions et après mille détours, à la description de son jardin délectable et de sa forteresse. Là se déploient, en même temps, l'imagination poétique de l'artiste, les connaissances variées du savant et les talents de l'écrivain. On voit qu'il avait étendu ses études jusqu'à l'architecture. Il avait médité Vitruve, qu'il cite plusieurs fois dans ses écrits. Ainsi déjà, du temps de Palissy, on avait une traduction française des dix livres de Vitruve.

En 15S0, Palissy fit imprimer à Cambrai, en un volume in-8°, les traites suivants : Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu ar tificielles ; des métaux, des

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sels et salines; des pierres, des terres, du feu et des émaux; avec plusieurs autres excellents secrets des clwses naturelles. Plus, un traité de la marne fort utile et nécessaire à ceux qui se mêlent d'agriculture. Le tout dressé par dialogues, ès quels sont introduits la théorique et la pratique. Par M. B. Palissy, inventeur des flguli7ies du Roi et de la Heine, sa mère.

Tel est le titre sous lequel il publia ce volume, qu'il dédia au sire de Ponts, l'un de ses protecteurs. Il désigne la scolastique par le nom de théorie, et l'expérience ou l'observation par le nom de pratique. On imagine bien que la théorie, ou scolastique, joue souvent un rôle ridicule, et qu'elle est constamment bafouée par la pratique. Nous allons passer en revue les différents traités des Pierres, des Terres d'argile, des Sels, des Eaux et fontaines, des Métaux et de X Alchimie, etc., qui sont réunis sous le titre commun de Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, sans nous astreindre, d'ailleurs, à suivre l'ordre dans lequel se succèdent ces traités.

Dans le traité des Terres d'argile, Palissy, s'arrêtant au mot argile, se permet de regarder comme inexacte l'étymologie qu'en avaient donnée les latins et les grecs de la Sorlonne. Il y a, dit-il, de grandes différences entre les terres argileuses. Il y en a qui sont blanches, sablonneuses, fort maigres et qui, pour être cuites convenablement, exigent un grand feu. Elles sont bonnes à faire des creusets. Il en est d'autres qui, à cause des substances métalliques qu'elles contiennent, se liquéfient par l'action d'une forte chaleur. Palissy remarque, avec raison, qu'une certaine quantité d'eau est contenue dans toute espèce d'argile, et que cette eau, expulsée par la chaleur, fait crever et casser, en s'évaporant, les pièces moulées avec cette matière. L'argile se contracte par l'action du feu, etc.

Palissy est le premier qui, par l'expérience et l'observation, soit parvenu à établir une théorie rationnelle de la cristallisation. Il soutient, dans le Traité des pierres, que les sels et d'autres matières ne peuvent cristalliser qu'en passant par l'état liquide, c'est-à-dire après avoir été liquéfiés par la chaleur ou dissous dans l'eau.

« Depuis quelque temps, dit-il, j'ai connu que le cristal se congelait dans l'eau ; et ayant trouvé plusieurs pièces de cristal formées en pointes

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de diamant, je me suis mis à penser qui pourrait être la cause de ce ; et. étant un telle rêverie, j'ai considéré le salpêtre, lequel étant dissous dedans l'eau chaude, se congèle (cristallise) au milieu ou aux extrémités du vaisseau où elle aura bouilli ; et encore qu'il soit couvert de ladite eau, il ne laisse à se congeler. Par tel moyen que l'eau qui se congèle en pierres ou métaux n'est pas eau commune, etc. (1). >•

La cristallographie renferme les principales données de plusieurs grands problèmes de physique et de chimie; et c'est à Palissy que la science moderne doit les premières notions exactes que l'on ait eues, au seizième siècle, sur cette question fondamentale.

La marne est un mélange d'argile, de sable, de sulfate et de carbonate de chaux, qu'on employait depuis longtemps, comme engrais, à l'époque où vivait Palissy. Les principaux éléments de la géologie, sondage, puits artésiens, stratification du sol, etc., se trouvent réunis dans le Traité de la marne.

« Je ne puis, dit-il, te donner moyen plus expédient que celui que je voudrais prendre pour mci, si je voulais trouver la marne. Je voudrais chercher toutes les terricres desquelles les potiers, briquetiers, se servent en leurs œuvres, et de chacune terrière j'en voudrais fumer une portion de mon champ, pour voir si la terre serait... puis, je voudrais avoir une tarière bien longue, laquelle tarière aurait au bout de derrière, une douille creuse, sur laquelle je planterais un bâton, auquel il y aurait par l'autre bout un manche au travers en forme de tarière; et ce fait, j'irais par tous les fossés de mon héritage auxquels je planterais ma tarière jusques à la longueur du manche, et l'ayant retirée hors du trou, je regarderais dans la concavité de quelle sorte de terre elle aurait apporté, et l'ayant nettoyé, j'ôterais le premier manche, j'en mettrais un plus long, etc. (1). »

Il y a là le fondement de tout un système de sondage, permettant de reconnaître la nature des sous-sols. Si, en sondant, il rencontrait des rochers, nous dit Palissy, il les percerait au moyen d'une tarière torcière. Par là, ajoute-t-il, on pourrait trouver non-seulement de la marne, mais même des eaux four faire des puits, et ces eaux, bien souvent, pourraient monter plus haut que le lieu où la tarière les aura trouvées. Cela se pourra faire, dit-il, moyennant qu'elles viennent de plus haut que le fond du trou qu'on aura fait.

(1) Des Pierres, édition de Cap, p. 6-1.

(2) De lu Marne, p. 340, édition de Cap.

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Il dit ailleurs :

« Nous savons qu'en plusieurs lieux les terres sont faites par divers bancs, et en les fossoyant, on trouve quelquefois un banc de terre, un autre de sable, un autre de pierre et de chaux, et un autre de terre argileuse, et communément les terres sont ainsi faites par bancs distingués. Regarde les carrières des terres argileuses près de Paris, entre Auteuil et Chaillot, etc., etc. »

« Les principaux éléments de la géologie, dit M. Hœfer(l), se trouvent dans le Traité de la-marne et dans d'autres traités de Palissy. »

Dans le Traité des eaux et fontaines, le but était d'enseigner et de développer avec détail une nouvelle méthode pour construire des fontaines artificielles qui fussent une imitation complète des sources naturelles.

Avant d'entrer en matière, Palissy croit qu'il est convenable d'examiner avec soin les différentes qualités des eaux le plus en usage. Il considère, en premier lieu, celles des puits ; il les compare les unes avec les autres ; il les analyse aussi bien qu'on pouvait le faire en ce temps-là. Sa conclusion, c'est que les eaux des puits sont d'ordinaire trop crues, trop froides, quelquefois même croupissantes. Les eaux des mares valent moins encore : elles sont dangereuses pour les hommes, comme pour les animaux. Très-souvent, elles sont corrompues; elles renferment des multitudes d'insectes, quelquefois des reptiles malfaisants. Celles des citernes sont préférables ; mais elles sont dormantes et sujettes, soit à s'altérer, soit à s'épuiser pendant les grandes chaleurs de l'été.

Les eaux des sources, celles des fontaines, sont les plus saines, les plus naturelles, les plus agréables.

Il se trouve ainsi conduit à l'examen des différentes méthodes qui ont été employées dans tous les temps pour conduire les eaux d'un lieu à un autre. Il examine, compare, balance les avantages et les inconvénients de ces différentes méthodes. Celle qui lui parait la plus sûre, et en même temps la plus propre à conduire les eaux à de très-grandes distances, est celle des aqueducs. Il rappelle, à cette occasion, les étonnants ouvrages

(1) Histoire de la chimie, t. II, p. 09.

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que les Romains avaient exécutés en ce genre. Il en reste, dit-il, des ruines qui caractérisent le génie de ce grand peuple; et ces ruines nous montrent, d'un autre côté, que le temps seul renverse, sans nul effort et par le seul effet de son action lente et continue, ce que les hommes ne sont parvenus à élever qu'avec des dépenses, des fatigues et des difficultés prodigieuses.

Mais, en examinant avec la plus grande attention les eaux des puits, des marais, des citernes, il ne néglige pas de nous apprendre que les eaux des sources souterraines elles-mêmes peuvent éprouver des altérations causées par des matières salines, bitumineuses, etc.; et que, parmi les eaux minérales, il en est dont l'usage, prescrit en médecine, peut contribuer au rétablissement de la santé.

Palissy examine, en passant, les qualités de ces eaux minérales. Quelques-unes lui paraissent propres, dans des occasions assez rares, il est vrai, à guérir certaines maladies qui avaient résisté à d'autres remèdes ; mais il est loin de penser, avec les médecins empiriques de son temps, qu'elles soient généralement bonnes pour toutes les maladies.

Il dit aussi quelques mots sur les eaux thermales, .dont il attribue la cbaleur à des matières sulfureuses, à du charbon fossile, à des bitumes et à d'autres corps inflammables qui existent en abondance dans le sein du globe.

A propos des matières inflammables qui se trouvent dans des couches souterraines, il aborde la question des tremblements de terre. Il expose une théorie, fondée sur les phénomènes qui peuvent résulter des actions mutuelles et simultanées de l'eau, de l'air et du feu. C'est par là, suivant lui, que se produisent ces formidables ébranlements, qui ont fait croire quelquefois » que toute la nature terrestre était en danger. Ses propres recherches et ses nombreuses observations l'ont mis à même de faire des rapprochements ingénieux et d'entrer, sur cette partie de la physique du globe, dans des détails qui ne sont pas sans intérêt.

Après cette digression sur les tremblements de terre, il rentre dans son sujet : il traite des eaux de source et des fontaines.

Une opinion généralement admise du temps de Palissy, et que, cinquante ans plus tard, François Bacon soutenait encore,

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c'est que les fontaines sont produites, ou par l'infiltration des eaux de la mer, ou par l'évaporation et la condensation des eaux que renferment des cavernes situées à l'intérieur des montagnes. Palissy combat cette opinion. Il prouve que les eaux de source proviennent de l'infiltration des eaux de pluie, lesquelles tendent à descendre dans l'intérieur de la terre, jusqu'à ce que, rencontrant un fond de roc ou une couche imperméable d'argile, elles s'y arrêtent, et finissent par se faire jour à la partie déclive du terrain qu'elles ont traversé. Tel serait, selon Palissy, le moyen d'établir des fontaines artificielles, « à l'imitation et le plus près approchant de la nature, en ensuivant le formulaire du souverain fontainier... » Ce procédé, il le décrit avec une exactitude, une précision, une clarté qui ne laissent rien à désirer.

Il arrive ensuite aux fontaines jaillissantes, et donne l'explication de ce phénomène naturel. Pour qu'il se produise, il faut que l'eau qui jaillit parte d'un point plus élevé que celui où elle apparaît, car « les eaux ne s'élèvent jamais plus haut que les sources d'où elles procèdent. » On voit par là que d'un coup d'œil il embrassait dans son ensemble le phénomène de la circulation des eaux à la surface et à l'intérieur du globe.

Des savants avaient dit que, dans les rivières, les glaces se forment, non à la surface mais au fond de l'eau. Palissy (Traité des glaces) soutient, par des arguments probables, qu'elles se forment à la surface. Sur ce point, la science moderne n'a pas encore dit son dernier mot.

Dans une autre partie du même traité, pour démontrer la porosité des corps, il s'appuie sur des exemples ingénieux et sur des observations qui lui sont propres. Dans mainte circonstance, il avait observé que certaines substances, abandonnées à elles-mêmes, ont une tendance à se rapprocher et à s'unir. Il désigne cette tendance par le nom d: 'attraction.

Il y a des coquillages qui se présentent avec des couleurs irisées. Palissy, cherchant la cause de ce phénomène, entre dans un ordre d'idées qui touchent, pour ainsi dire, à la décomposition de la lumière. L'arc-en-ciel ne se produit, dit-il, que lorsque « le soleil passe directement au travers des pluies qui lui sont opposites. »

À la suite du Traité des eaux et fontaines, se trouve l'expli-

cation du phénomène du mascaret, ou barre, sorte de reflux des eaux de la mer dans les fleuves, qui est occasionné par la marée montante. Il avait observé ce phénomène à l'embouchure de la Dordogne.

Dans le Traité des métaux et de V alchimie, il appelle l'attention sur la manière dont se forment les sels et les cristaux, et il pose les premiers principes de la cristallographie. Il remarque l'analogie qui existe entre certaines pétrifications et les minéraux cristallisés; et il cherche à expliquer par la même théorie les uns' et les autres. Il exprime des idées tout à fait neuves sur Y affinité, qui réunit les corps de diverse nature, et sur Y attraction, « cette matière suprême qui attire, dit-il, les choses de même nature. » Ce mot attraction que l'on croit particulier au temps de Pascal ou de Newton, est souvent employé dans les ouvrages de Palissy dans le sens tout à fait scientifique qu'on lui donna plus tard.

Ce n'est pas seulement l'aimant qui a la propriété d'attirer les choses qu'il «me; l'ambre et d'autres- substances attirent le fétu. L'huile jetée sur l'eau se rassemble en une masse, et les sels dissous dans un liquide parviennent à se réunir, pour former des cristaux. Il trouve des phénomènes analogues dans les plantes et dans les animaux, et semble pressentir le système universel des attractions et des répulsions de la matière.

Dans le même Traité des métaux et alchimie, Palissy parle de la pétrification du bois et infiltrations ferrugineuses, des ichthyolithes ou poissons pétrifiés, etc.

« Il est doncques aisé à conclure, dît-il', que les poissons qui sont réduits en métal ont été vivants dans certaines eaux et étants, lesquelles eaux se sont entremêlées à autres eaux métalliques, qui depuis se sont congelées en minière d'airain et ont congelé le poisson et la vase, et' les eaux communes se sont exhalées suivant l'ordre commun qui leur était ordonné, comme je t'ai dit ci-dessus; et si lorsque les eaux se sont congelées en métal, il y eût eu en icelles quelque corps mort, soit d'homme ou de bête, il se fût aussi réduit en métal ; et de ce n'en faut aucunement douter (1). »

Il aborde, dans ce traité, la question, si ardue à cette époque, de l'origine de cette immense quantité de débris de corps marins qu'on rencontre de toutes parts, sur la partie sèche

(1) Édition de Cap, page 219.

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du globe terrestre, et jusqu'aux sommets des montagnes les plus élevées. Cardan supposait que, pendant le déluge, les coquilles, venues de la mer, avaient été transportées dans les terres, et s'y étaient pétrifiées. Palissy réfute vigoureusement cette opinion de Cardan, et tache d'établir, par l'explication ingénieuse d'un grand nombre de faits, son propre système.

Après avoir dit que les eaux de la mer abandonnent certaines plages, pour en couvrir d'autres, il transporte, en esprit, ses auditeurs sur les Arclennes, et sur d'autres montagnes qu'il avait parcourues dans sa jeunesse; il leur montre la variété des corps organisés fossiles qu'on y rencontre.

« Si tu avais considéré le grand nombre de coquilles pétrifiées qui se trouvent en la terre, tu connaîtrais que la terre ne produit guère moins de poissons portant coquilles que la mer : comprenant en icelle les rivières, fontaines et ruisseaux (1). »

Il ajoute ensuite :

« Par quoi je maintiens que les poissons armés, et lesquels sont pétrifiés en plusieurs carrières, ont été engendrés sur le lieu même, pendant que les rochers n'étaient que de l'eau et de la vase, lesquels depuis ont été pétrifiés avec lesdits poissons, comme tu entendras plus amplement ci-après, en parlant des rochers des Ardennes (2)...

Un peu plus loin, au sujet des pierres qui forment les collines des environs de Sédan, de Soubise, à l'embouchure de la Charente, de Soissons, de Villers-Cotterets, etc., Palissy entre dans des considérations qui prouvent qu'il était près de comprendre la véritable origine des êtres fossiles.

« Et par ce qu'il se trouve aussi, dit-il, des pierres remplies de coquilles, jusques au sommet des plus hautes montagnes, il ne faut que tu penses que les dites coquilles soient formées comme aucuns disent que nature se joue à faire quelque chose de nouveau. Quand j'ai eu de bien près regardé aux formes des pierres, j'ai trouvé que nulle d'elles ne peut prendre forme de coquille ni d'autre animal, si l'animal même n'a bâti sa forme. Par quoi te faut croire qu'il y a jusques au plus haut des montagnes des poissons armés et autres, qui se sont engendrés dedans certains cassars ou réceptacles d'eau, laquelle eau mêlée de terre et d'un sel congêlatif et régénératif, le tout s'est réduit en pierre avec l'armure du poisson, laquelle est demeurée en sa forme... (3). »

(1) ÏMition de Cap, page 67.

(2) Ibidem, page 274.

(3) Ibidem, pngo 277 (des Pierres).

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« ... Enfin, continue- t-il , j'ai trouvé plus d'espèces de poissons en coquilles d'iceux, pétrifiés en terre, que non pas des genres modernes qui habitent dans la mer Océanc. Et combien que j'aie trouvé des coquilles pétrifiées d'huîtres, sourdons, availlons, iables, moucles, d'ailes, couteleux, pétoncles, châtaignes de mer, écrevisses, burgaulx et de toutes espèces de limaces, qui habitent en ladite mer Océane, si est-ce que j'en ai trouvé en plusieurs lieux, tant ès terres douces de Xaintonge que des Ardennes, et au pays de Champagne d'aucunes espèces, desquelles le genre est hors de notre connaissance, et ne s'en trouve point qui ne soient lapifiées (1). »

Personne n'ignore que la théorie de Palissy sur l'origine des coquilles qui existent au sommet des montagnes fut attaquée par Voltaire. Il est curieux de voir avec quel dédain l'illustre philosophe de Ferney a fait mention des idées du pauvre potier, dont il était loin de soupçonner le génie.

« Faut-il que tous les physiciens, dît Voltaire, aient été les dupes d'un visionnaire comme Palissy ] C'était un potier de terre qui travaillait pour le roi Henri III ; il est l'auteur d'un livre intitulé : Le moyen de devenir r iche el la manière véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier leurs trésors et possessions, par maître Bernard Palissy, inventeur des rustiques figulines du roi. Ce titre seul suffit pour faire connaître le personnage. Il s'imagina qu'une espèce de marne pulvérisée qui est en Touraine était un magasin de petits poissons de mer. Des philosophes le crurent. Ces milliers de siècles pendant lesquels la mer avait déposé ses coquilles à trente-six lieues dans les terres, les charmèrent, et me charmeraient tout comme eux, si la chose était vraie.

«... Mais on aime les systèmes; et depuis que Palissy a cru que les mines calcaires de Touraine étaient des couches de pétoncles, de glands de mer, de buccins, de phollades, cent naturalistes l'ont répété. »

Parmi les naturalistes qui répétaient, au temps de Voltaire, cette théorie de Palissy, se trouvaient les esprits clairvoyants en histoire naturelle; et parmi ceux qui ont repris et défendu, après le temps de Voltaire, ces mêmes idées, se trouvent des hommes qui s'appelaient Cuvier, Léopold de Buch, Brongniart, Valenciennes, et avec eux toute la génération actuelle. La géologie moderne a été en partie édifiée sur les observations et les faits entrevus, dans le sous-sol de la Touraine, par l'humble potier de Saintes. Voltaire s'était efforcé de tourner en ridicule les idées de Palissy, jusqu'au jour où Buffon, prenant cette cause en main, eut réduit son adversaire au silence. Le critique de Ferney était sur son domaine dans les questions de

(1) Édition de Cap, page 280-281 (des Pierres).

15EUNARD PALISSY

littérature, de philosophie, de politique et d'art; mais, en histoire naturelle, il était mal à l'aise, et il n'eut pas le beau rôle dans sa discussion avec Buffon.

Cuvier va jusqu'à regarder les idées ingénieuses et les obser- . vations de Palissy comme le premier fondement de la géologie moderne.

Nous avons considéré Palissy comme artiste et comme savant ; nous terminerons en disant quelques mots de l'écrivain.

Palissy avait étudié, non dans les livres, mais dans la nature. Son intelligence ne s'était point rétrécie, affaissée, étiolée, sous le poids d'une fastidieuse érudition de mots. Elle s'était librement développée, par la contemplation des scènes harmonieuses du monde physique. A cette époque de la vie où la mémoire des élèves de collège n'est encore remplie que de sèches et stériles nomenclatures classiques, la sienne était déjà enrichie d"une foule d'idées justes et vraies, de notions réelles et précises, de tableaux pittoresques et grandioses.

Pendant la première partie de sa vie, lorsqu'il habitait Saintes, Palissy, dans ses moments de loisir, avait beaucoup étudié la Bible. Devenu un des apôtres les plus fervents de la réforme, et se croyant obligé d'instruire les ignorants, il lisait et relisait l'Ancien et le Nouveau Testament ; et, après les avoir bien compris lui-même, il tâchait d'en rendre la doctrine accessible à l'intelligence inculte des gens du peuple. Il est probable qu'il écrivit d'abord ses instructions, ses exhortations. Peu à peu, en expliquant, en discutant, il s'accoutuma à improviser. Enfin, il parvint à se faire une méthode d'exposition, qui devait être bonne, du moins pour lui, puisqu'elle s'était présentée naturellement à son esprit. D'un autre côté, ses travaux d'artiste et ses nombreuses observations en chimie et en histoire naturelle le portèrent à lire des traductions d'ouvrages anciens. On peut juger, par divers passages de ses traités, que, bien qu'il n'eût étudié ni le latin, ni le grec, il n'était pourtant pas demeuré tout à fait étranger à la connaissance de l'antiquité. Mais, s'il parvint à se former un style clair, pittoresque, animé, véritablement original, ce fut surtout par les efforts continuels qu'il était obligé de faire, pour décrire des faits ignorés, pour peindre des idées neuves et hardies, qui n'avaient pas encore t. m. 14

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

été exprimées eu langue vulgaire. C'est principalement dans les traductions de l'Ecriture sainte qu'il apprit le fond de la langue française, telle à peu près qu'on la parlait alors; et ce fut en la maniant comme artiste, et comme savant, qu'il parvint à l'enrichir d'une foule de termes, d'expressions et de tournures qu'on ne rencontre point dans les autres écrivains de ce siècle.

C'est ainsi que Palissy parvint à se faire un style qui n'appartient qu'à lui et qui eut l'avantage de pouvoir servir de modèle aux écrivains venus après lui.

Ce qui caractérise le style de Palissy, c'est qu'il s'élève avec la grandeur du sujet, et s'applique exactement à l'importance de la question traitée ; c'est ensuite une grande vigueur d'expression et une vérité saisissante dans les images. Palissy appliquait instinctivement cette règle fondamentale et si fort recommandée par Voltaire dans le dernier siècle, et avant lui, par Horace et Boileau, qui consiste à rendre toujours le style propre au sujet.

Un ou deux extraits suffiront pour donner une idée de ce talent de style que nous trouvons dans Palissy.

« Quelques jours après que les émotions et guerres civiles furent apaisées, dit-il, et qu'il eut plu à Dieu nous envoyer sa paix, j étais un jour me promenant le long de la prairie de cette ville de Xaintcs, près du fleuve de Charente, et ainsi que je contemplais les horribles dangers, desquels Dieu m'avait garanti au temps des tumultes et horribles troubles passés, j'ouis la voix de certaines vierges qui étaient assises sous certaines aubarées (plantations d'aubiers) et chantaient le psaume 104e. Et parce que leur voix était douce et bien accordante, cela me fit oublier mes premières pensées, et m'étant arrêté pour écouter ledit psaume, je laissai le plaisir des voix et entrai en contemplation sur le sens dudit psaume, et ayant noté les points d'icelui, je fus tout confus en admiration, sur la sagesse du prophète royal, en disant à moi-même : 0 divine et admirable bonté de Dieu ! A la mienne volonté, que nous eussions les œuvres de tes mains en telle révérence comme le prophète nous enseigne en ce psaume ! Et dès lors je pensai de figurer en quelque grand tableau les beaux paysages que le prophète décrit. »

Après le style noble et poétique, voici un échantillon de style familier, qui est plus dans la manière habituelle de l'auteur :

« Un duc italien, quelque temps après que sa femme fut accouchée d'une fille, philosopha en soi-même que le bois était un revenu qui

venait en dormant. Pourquoi il commanda à ses serviteurs de planter en ses terres le nombre de tant de mille pieds d'arbres, disant ainsi que les dits arbres vaudraient cent mille livres, qui était le prix qu'il prétendait donner à sa fille. Voilà une prudence grandement louable. A la mienne volonté, qu'il y en eût plusieurs en France qui lissent le semblable. Il y en a plusieurs qui aiment le plaisir de la chasse et la fréquentation des bois; mais cependant ils prennent ce qu'ils trouvent, sans se soucier de l'avenir. Plusieurs mangent leurs revenus à la suite de la cour, en bravades, dépenses superflues, tant en acoutrement qu'autres choses ; il leur serait beaucoup plus utile de manger des ognons avec leurs tenanciers, et les instruire à bien vivre, montrer bon exemple, les accorder de leurs différends, les empêcher de se ruiner en procès, planter, édifier, fossoyer, nourrir, entretenir, et en temps requis nécessaire, se tenir prêts à faire service à son prince pour défendre la patrie. »

La langue de Palissy est la même, au fond, que celle de Montaigne. C'était bien le français du temps où ces deux écrivains ont vécu ; le français d'Amyot, précepteur de Charles IX ■et traducteur de Plutarque; le français de Ronsard, de Marot, etc.

On a comparé le style de Palissy à celui de Montaigne. Leur liberté de pensée et de langage est, en effet, à peu près égale, ■et dans l'un comme dans l'autre de ces écrivains, on trouve une certaine verve, des tours ingénieux, des expressions vives, pittoresques, prime-saictières, enfin une logique serrée, qui n'exclut pas toujours la finesse et la malice. Mais l'âme de Palissy était fortement empreinte du sentiment religieux, et celle de Montaigne était ouvertement sceptique. L'un, étranger à l'érudition des livres, avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à contempler la nature dans tout ce qu'elle offre à l'homme de plus beau, de plus touchant, de plus varié ; l'autre, familiarisé, dès l'enfance, avec le latin et le grec, s'était nourri de la lecture des anciens et avait transporté les idées philosophiques et les formes littéraires de l'antiquité, dans une langue vulgaire, à peine dégagée de sa grossièreté primitive. Montaigne et Palissy parlaient la même langue, mais leur style, évidemment, ne pouvait être le même.

Les œuvres de Palissy, qui se composent de la Recette véritable pour augmenter ses trésors, et des Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, furent réunies, en 1636, en deux

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volumes in-S°. Le premier volume a pour titre : Le moyen d.e devenir riclie et la manière véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier leurs tlirèsors, par M. Bernard Palissy, inventeur des rustiques figulines dit roi. Le second volume a pour titre : Seconde partie du moyen de devenir riclie, contenant les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines. Cette édition publiée par Robert Fouet, libraire, est fautive, et le libraire est inexcusable d'avoir supprimé, tronqué beaucoup de passages qui lui paraissaient devoir exciter la susceptibilité du clergé.

En 1777, Faujas de Saint-Fond et Gobet, naturalistes de mérite, donnèrent, en un beau volume in-4°, les Œuvres de Bernard Palissy, accompagnées de notes instructives et de nombreux documents. Cette publication fut un bel et noble hommage rendu au célèbre écrivain. Il est regrettable seulement que les éditeurs aient complètement interverti l'ordre des divers traités, dont se composent les oeuvres authentiques de Palissy, et qu'ils aient, en outre, inséré parmi ses œuvres un opuscule qui n'était pas de lui. Cet opuscule a pour titre : Déclaration des abus et ignorances des médecins.

En 1844, M. P. -A. Cap a publié une excellente édition, en un volume in-18, sous ce titre : Œuvres complètes de Palissy. Revue sur les textes originaux avec le plus grand soin, elle présente les ouvrages de l'auteur dans l'ordre de leur publication. L'opuscule Déclaration des abus et ignorances des médecins n'est donné qu'en appendice, comme n'étant pas de Palissy.

D'après M. Camille Duplessy, auteur d'une Étude sur la vie et les travaux de Bernard Palissy, couronnée par la Société d'agriculture, sciences et arts d'Ageu (1), et que nous avons plus d'une fois consultée avec profit pour la notice que l'on vient de lire, l'auteur de ce dernier opuscule serait un apothicaire de Lyon, nommé René Brailler.

(1) Cette Étude a été publiée dans les Mémoires de la Société d'agriculture d'Âgen en 1855, avec des remarques intéressantes du rapporteur, M. Cazenave de Pradines.

GEORGES AGRK OLA

GEORGE AGRIGOLA

La science de la métallurgie, qui, selon le témoignage de Pline, florissait en Espagne du temps des Romains, s'était si bien perdue dans les siècles suivants, qu'au moyen âge et à la Renaissance, il fallut en chercher les principes, comme si on ne les eût jamais connus. Dans l'antiquité romaine, les artistes et les ouvriers se communiquaient verbalement leurs connaissances, et rien n'avait été écrit sur l'art d'exploiter les mines. Ce que l'on trouve sur cette matière, dans les auteurs latins, est si peu de chose, qu'il est difficile de se faire aujourd'hui une idée exacte de l'étendue et du degré des connaissances des anciens sur cette branche de la science.

C'est en Italie qu'on trouve, au seizième siècle, les premiers signes du réveil de la métallurgie scientifique et de la minéralogie, comme des sciences naturelles, en général. C'est là que furent publiés les premiers commentaires des ouvrages anciens concernant les métaux ou les pierres, ainsi que les premiers livres originaux sur cette question. Nous n'en citerons que le Miroir des pierres (Spéculum lapidum), de Camille Leonardi de Pesaro, publié à Venise en 1502.

Mais ce ne fut pas l'Italie qui imprima à cette science les plus grands progrès, parce que le sol de ce pays n'est pas assez riche en mines, ou que les minerais qu'il possède ne sont pas exploités depuis aussi longtemps que celles de l'Allemagne.

Le seizième siècle fut, en quelque sorte, l'âge d'or des mines, qui prit son essor surtout en Allemagne. On exploitait alors,

dans ce pays, les gisements métalliques avec une très-grande activité.

L'Autriche occupe, à cette époque, le premier rang parmi les contrées métallifères, surtout à cause des mines d'argent de la Bohême. La Saxe vient au second rang; elle a de riches mines d'argent, d'étain et de fer, en Misnie et en Thuringe. Les mines d'or de Goldecronach , près Bayreuth , rapportaient , chaque semaine, au margrave de Brandebourg environ quinze cents florins d'or. Les comtes de Mansfeld réalisaient de grands bénéfices, parles travaux métallurgiques qui s'exécutaient dans leurs domaines. Les comtes de Schletz tiraient une fortune colossale de l'exploitation des mines d'argent de leur contrée. Les barons de Pfluz acquirent de grandes richesses par les fouilles de Schlakenwald, qui fournissaient de l'étain, et les barons de Rosenberg étaient leurs dignes émules. Les familles nobles des Schleinitz et des Schonberg s'enrichirent par l'exploitation des mines de Freyberg, et celles des Stortedel et des Spiegel édifièrent leurs fortunes dans les entreprises métallurgiques du Schneeberg.

Les nombreuses lois et ordonnances, concernant l'exploitation des mines, qui datent de cette époque, et surtout les essais de statistique concernant la production des métaux que l'on trouve chez les auteurs contemporains, prouvent suffisamment l'importance que l'art métallurgique avait prise en Allemagne, au seizième siècle. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que ce soit aux savants de ce pays que la métallurgie et la minéralogie aient dû, à l'époque de la Renaissance, leurs fondements et leurs progrès.

Le plus grand métallurgiste du seizième siècle, celui qui le premier observa les minerais et les métaux, celui dont les œuvres ont joui le plus longtemps d'un crédit universel, fut George Agricola. C'était un homme avide d'instruction, à qui rien ne coûtait lorsqu'il s'agissait d'acquérir quelque nouvelle connaissance, et qui dépensa toute sa fortune pour scruter les secrets de la nature. Il fraya, dans l'étude des minéraux, une route nouvelle, comme Gesner devait le faire bientôt, pour les animaux et les plantes. L'impulsion qu' Agricola donna à la science minéralogique eut les plus heureux résultats, en engageant les chercheurs dans la voie de l'observation directe et de l'expé-

GEORGE AGRICOLE

rience. La pureté et l'élégance du style de cet écrivain contribuèrent puissamment, d'ailleurs, indépendamment de leur portée scientifique, à répandre la lecture de ses œuvres. Formé à l'école que nous appelons aujourd'hui classique, Agricola écrivait le latin d'une façon magistrale. Il s'abstenait scrupuleusement d'employer les termes barbares, affectionnés par les alchimistes, lesquels, il est vrai, ne tenaient pas à être compris, et s'inquiétaient peu, dès lors, de faire usage de termes impropres ou équivoques.

George Agricola naquit le 24 mars 1494, à Glaucîia (1), en Misnie. Selon de Thou et d'autres écrivains, son véritable nom serait Bauer, d'après les uns, Landmann, d'après les autres : ces deux mots allemands signifient agriculteur, en latin, agricola. On sait qu'à cette époque, les savants avaient l'habitude de traduire leurs noms en latin ou en grec, quelquefois même partie en latin, partie en grec, pour les mettre en harmonie avec la langue dans laquelle ils écrivaient. C'est ainsi que nous voyons Sclimartzerde , l'élève et l'ami de Luther, prendre le nom de Mêlanclitlion (terre noire); le géographe Waldsemuller devenir Hylacomylus (meunier de la forêt), etc. Cette manie se retrouve, d'ailleurs, sous une autre forme, chez nos écrivains contemporains, qui aiment à accoler à leurs noms, celui de leur bourg natal (de Cassis, de Cassagnac, etc.), innocente vanité qui n'est prise au sérieux que par eux-mêmes.

On ne sait rien de la famille d' Agricola, ni de ses premières années. De 1518 à 1522, il fut directeur de l'école de Zwickau; et il étudia ensuite la médecine à Leipzig, où il s'attacha à Petrus Mosellanus. De Leipzig, il se rendit en Italie, et passa deux ans à Venise, ville qui avait alors le privilège du commerce le plus considérable des produits chimiques.

De retour en Allemagne, Agricola s'éprit d'une grande passion pour la métallurgie. Il visita les montagnes de la Bohême, les plus fertiles en argent de toutes celles de l'Europe, et il ne tarda pas à se convaincre que la métallurgie offrait beau-

(l) Le nom de cetto ville s'écrit aujourd'hui Glauchow. D'après M. Hoefer, Agricola serait né à Chemnitz, en .Saxe, et aurait tiré de là le surnom de Kcmpnicius ou

de KempnicensU.

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coup plus d'intérêt et d'avenir qu'on ne le supposait généralement alors.

Cependant, d'après les conseils de ses amis, qui tenaient en grande estime ses talents de médecin praticien, il se fixa, en 1527, à Joachimsthal, en Bohême, où il se livra à l'exercice de la médecine. Seulement, il consacrait tous ses loisirs à ses études favorites. Il employait tout le temps que lui laissaient ses malades et les soins de sa maison, soit à des conversations avec les mineurs et les autres personnes versées dans la métallurgie, soit à la lecture des rares auteurs anciens qui se sont occupés de cet art : Pline, Dioscoride, Galien et Strabon. Ses entretiens avec les mineurs l'initièrent à la pratique de leur art, et ses lectures lui firent reconnaître combien de lacunes il aurait à combler, lorsqu'il voudrait écrire lui-même sur cette matière.

Agricola exerçait la médecine avec beaucoup de succès ; mais quoique sa pratique fût heureuse et qu'elle lui rapportât beaucoup, il s'en dégoûta bientôt, parce que sa passion pour la métallurgie et pour l'histoire naturelle, en général, le détournait, malgré lui, de toute autre idée. Pour mieux satisfaire ce penchant, et se livrer sans réserve à la vocation qui l'entraînait, il se retira, en 1531, à Chemnitz , c'est-à-dire dans cette partie de la Misnie qu'on nomme les Montagnes, où se trouvaient les mines appartenant à l'électeur de Saxe, les plus riches et les plus anciennes de l'Europe.

A partir de ce moment, il s'appliqua, sans relâche et avec la plus grande ardeur, à observer toutes les choses curieuses que la nature lui offrait abondamment, et il y dépensa toute sa fortune, qui était assez modique. Son ami, le savant Cammerstadt, lui fit alors obtenir de l'électeur Maurice de Saxe une pension annuelle et un logement gratuit, pour lui permettre de poursuivre ses travaux, sans avoir à s'inquiéter des soins matériels de l'existence.

Afin de demeurer en relation avec ceux qui l'intéressaient le plus, Agricola devint, à Chemnitz, le médecin des ouvriers des mines. Il eut, de cette manière, beaucoup de facilités pour s'instruire du mode d'exploitation des richesses souterraines, pour bien connaître les diverses espèces et le gisement des divers minerais.

AOlîICOEA TMK10EANT l/lCXI'LOITATION DES MINES DE FREYIlEltr,

GEORGE AGRICOLE

Plus tard, il se maria, devint médecin de la ville, enfin bourgmestre de Chemnitz. Son immense savoir et sa modestie, lui concilièrent l'estime et l'amitié des hommes les plus distingués de son époque, parmi lesquels nous citerons Erasme, George Fabricius, Wolfgrang Meurer, Valérius Cordus, Dryander et Commentadt.

C'est à Chemnitz qu'Agricola a composé la plupart de ses ouvrages, car un seul fut imprimé avant son établissement dans cette ville. Trois ou quatre des plus importants parurent pour la première fois en 1546, année qui fit époque dans l'histoire de la métallurgie et de la minéralogie.

Nous allons essayer de donner une idée de ces ouvrages, qui sont également importants au point de vue de l'histoire générale de la science, et au point de vue spécial de la chimie.

Le premier ouvrage d'Agricola ayant trait à la métallurgie est son Bermannus (1), sive de re metallica dialogus, imprimé pour la première fois en 1530, à Bàle, chez Frobenius. Ecrit sous forme d'un dialogue entre le savant Bermannus et deux médecins nommés Ancon et Nsevius, il traite des connaissances des anciens en minéralogie, des produits que l'on retire des différentes mines d'Allemagne, des us et coutumes des mineurs, enfin de tout ce qui intéresse la métallurgie.

Ce dialogue brille par la pureté du style, aussi bien que par la variété des connaissances qui y sont déployées. Dans l'édition de 1657, que nous avons sous les yeux, il est précédé d'une lettre du grand Erasme, aux frères André et Christophe de Konrity, datée du mois de mars 1529 et dans laquelle Erasme fait le plus grand éloge du Bermannus, qu'il paraît avoir lu en manuscrit, puisqu'il exprime l'espoir que Frobenius l'imprimera avec plaisir.

« Jai lu , dit Erasme, le dialogue de notre Geoi'ge sur la métallique, et je ne saurais dire si je l'ai fait avec plus de plaisir ou de fruit. La nouveauté du sujet m'a charmé... mais ce qui a surtout captivé mon attention, c'est l'a vivacité de l'exposition. Au lieu de lire la description de ces vallées et collines, de ces mines et de ces appareils, j'ai

Cl) Bermannus est le nom latinisé do Berijmnnn, qui signifie mineur.

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cru les voir devant moi... Notre ami a débuté d'une manière heureuse, et je n'attends rien de médiocre d'un pareil génie... (1). »

Ce jugement si favorable d'un homme tel qu'Erasme, peu enclin à la flatterie, était fait pour encourager Agricola à persévérer dans cette voie nouvelle.

Il développa les mêmes questions plus au long, dans les différents ouvrages qu'il publia dans la suite, et principalement dans son grand traité de métallurgie, qui parut pour la première fois en 1546, sous ce titre : Georgii Agricola Kempnicensis de re metallica lïbri XII, quibus officia, instrumenta, machina, ac omnia denique ad metallicam scientiam si^ectantia non modo luculentissime describuntur, sed et per effigies, suis locis insertas, ita ob oculos ponuntur ut clarius tradi nonfossint. Lipsise, 1546, in-folio. Cet ouvrage, orné d'un grand nombre de gravures insérées dans le texte, ainsi qu'il est dit dans le titre qu'on vient de lire, fut réimprimé un grand nombre de fois et traduit en allemand, d'abord en 1621, puis en 1806 (par Lelimann). Il a été considéré longtemps comme une autorité irrécusable, et comme l'ouvrage classique sur la matière. Les préceptes qu'il renferme ont guidé tous ceux qui se sont occupés de l'exploitation des mines, et ce que l'on y trouve concernant l'essai des minerais a fait loi pendant plus de deux siècles. On nous pardonnera donc de donner une analyse quelque peu détaillée d'un ouvrage de cette importance.

Le traitée Re metallica est divisé en douze livres, et précédé d'une épître dédicatoire adressée à Maurice de Saxe , feldmaréclial de l'empire, et à son frère Auguste. Dans cette dédicace, Agricola fait un éloge enthousiaste de la métallurgie. A ses yeux, elle est plus ancienne que l'agriculture, que l'on regarde comme la doyenne de toutes les sciences humaines, car les premiers agriculteurs, dit-il, ont eu besoin d'instruments de métal. (Il ne pouvait penser à l'âge de pierre, alors inconnu.) La métallurgie promet, selon lui, plus de profit que l'agriculture,

(1) « Evolvi Geovgii dialogum de metallicis, neo satis possum dicere majore ne

id voluptate fecerim an fruetu. Magnopere delectavit argument! novitas... précipite verum me attentum habuit rerum sub oculos expositarum cuergia; visus summihi valles illas et colles et fodinas et machinas non légère, sed spectare... Féliciter prœr lusit Georgius noster, nec ab illo ingenio quidquam expectamus médiocre. »

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pourvu seulement qu'on ait bien choisi le terrain. C'est elle qui doit enrichir les rois. Agricola fait ensuite l'historique de la question, et il montre combien peu de notions il a pu emprunter à ses prédécesseurs.

Le premier livre de son traité est une introduction élégante, dans laquelle il énumère les diverses sciences que doit posséder le métallurgiste, sans compter le savoir en physique et en chimie. Il faut que le métallurgiste, dit-il, ait étudié la philosophie, pour connaître l'origine et la nature des produits souterrains et pouvoir juger a priori de la manière la plus commode de s'en approcher; — la médecine, afin de pourvoir à la santé des ouvriers, prévenir les dangers auxquels ils sont exposés et guérir les maladies que comporte leur profession; — l'astronomie, pour connaître les régions du ciel et juger ainsi, d'avance, de l'étendue des filons; — la géométrie, pour faire les nivellements; — l'arithmétique, pour tenir les comptes; — l'architecture et la peinture, pour construire et pour dessiner; — enfin, la jurisprudence, en tout ce qui concerne le droit des mines. Il passe ensuite en revue les inconvénients et les avantages que peut offrir la pratique de la métallurgie, et ce qu'on « peut dire contre cet art et contre les mineurs. » Il cite les poëtes anciens qui ont déclamé contre l'or et l'argent, et il se pose cette question : « L'exploitation des mines peutelle être considérée comme une profession déshonorante? » Comme on le pense bien, Agricola apporte des arguments victorieux qui prouvent que la métallurgie est une prof ession honnête, puisque le mineur amasse des trésors, comme l'agriculteur, sans violence, sans fraude et sans malice. Cette discussion est fort intéressante, parce qu'elle caractérise l'époque où vivait l'auteur. Il n'avait pas seulement à construire sa science de toutes pièces, il lui fallait encore la rendre recommandable aux yeux de ses contemporains.

Le second livre renferme des instructions pratiques, à l'adresse des mineurs. L'auteur traite des moyens de découvrir l'existence des gisements métalliques, et désigne la nature des montagnes qui recèlent les filons métalliques. Avant qu'on rencontre un filon assez abondant pour dédommager l'entrepreneur de ses premiers frais, il faut souvent, dit-il, beaucoup de patience et de grandes dépenses. Aussi conseille-t-il de se mettre plusieurs

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associés pour entreprendre des fouilles , parce que les échecs des premiers débuts se supportent alors plus facilement. L'exploitation des mines convient, selon lui, aux gouvernements ou aux sociétés de capitalistes, plutôt qu'aux particuliers. Agricola conseille déjà l'usage des compagnies.

Il recommande ensuite de bien examiner la nature du terrain, les qualités de l'air et de l'eau de la contrée, avant d'entreprendre des fouilles. Il est essentiel, suivant lui, qu'il y ait des forêts dans le voisinage, afin d'avoir toujours du combustible pour la calcination du minerai et pour la construction des édifices et des machines.

Agricola compte parmi les signes extérieurs qui décèlent au dehors une veine métallique l'absence de rosée sur les herbes. Les veines souterraines, dit-il, exhalent des effluves chaudes et sèches, qui font que la rosée ne peut s'y déposer. Ces effluves ont aussi pour effet, suivant lui, de brûler les herbes et les arbres qui croissent à la surface ; de sorte qu'une végétation chétive et pauvre en sucs, des arbres à feuilles de couleur livide, terne, noirâtre, trahissent toujours la présence d'un filon métallique. On la reconnaît aussi, parfois, à certaines espèces d'herbes ou de champignons qui ne croissent pas ailleurs.

En parlant de la baguette divinatoire, Agricola nous apprend qu'à cet égard, les opinions des mineurs sont divisées. Les uns méprisent la baguette, les autres en font usage. Les uns se servent dans tous les cas d'une baguette de coudrier fourchue, qu'ils tiennent par les deux branches; les autres emploient la baguette de coudrier, pour l'argent seulement. Ils emploient une baguette de frêne pour la recherche du cuivre ; une baguette de fer ou d'acier pour l'or, etc. Agricola réfute l'opinion, pourtant bien répandue de son temps, que la baguette tournante se dirige vers le sol, dès qu'on passe sur une veine métallique, parce que le métal exerce une attraction sur la baguette. Il rapporte qu'il a fait faire cette expérience devant lui, et déclare que lorsque la baguette divinatoire fait la culbute, c'est toujours par un mouvement accidentel des mains de l'expérimentateur, ou par un coup de pouce que celui-ci n'a pas craint de donner. Par conséquent, si l'on a jamais découvert, en employant ce moyen, quelques dépôts métalliques ou

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des sources d'eau, c'est par un simple effet du hasard. Il termine cette discussion en ces termes :

« Le mineur, puisque nous voulons que ce soit un homme grave et un homme de bien, ne fait pas usage de la baguette ensorcelée. Puisque nous voulons qu'il soit versé clans la physique et homme raisonnable, il comprend que la baguette fourchue ne peut lui servir à rien. Il existe des signes naturels de la présence des veines qu'il doit s'attacher à observer. »

Ce jugement droit et clairvoyant d'un savant du seizième siècle contraste avec le succès universel qui accueillait, à cette ' époque, les tourneurs de baguettes, lesquels faisaient merveille en tous pays, pour larecherche des mines et des eaux, au moyen de la baguette divinatoire (1).

Dans le troisième livre, Agricola traite des filons, c'est-àdire des cavités ou canaux qui traversent les grandes roches, et qui sont ordinairement le réceptacle des minerais. Il indique leurs différentes formes et directions, leur puissance relative, et ce que le mineur peut conclure de leurs affleurements ou de la richesse en métaux du sable sur lequel coulent les eaux de source.

Dans son quatrième livre, l'auteur traite des applications de la géométrie ou de l'arpentage, dans le cas de concessions de mines; il explique comment les mesures qu'on peut exécuter à la surface font connaître l'épaisseur et la longueur des filons.

Il était d'usage alors que celui qui avait découvert une veine allât en prévenir le maître mineur (magister metallicorum) et le priât de lui attribuer le droit de fouille {jus fodinœ). Le maître lui donnait alors la tête du filon; le reste était attribué aux autres personnes, dans l'ordre de leurs demandes. Un dixième des produits bruts appartenait au souverain. Mais avant le seizième siècle, l'usage était tout autre. La tête du filon (c'est-à-dire sept mesures) était attribuée à l'auteur de la découverte, le reste au souverain, à sa femme, à son grand écuyer, à l'échanson et au grand chambellan. Ces distributions avaient lieu avec force solennités.

Agricola expose les règles de la discipline très-sévère à

(1) Voir l'histoire de la Baguette divinatoire, dans notre ouvrage: Histoire du merveilleux dans les temps modernes, t. II, in-ltf, 2' édit., Paris, 18(50.

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laquelle étaient sujets les ouvriers mineurs, et qui, trop souvent, usait leurs forces avant l'âge. La journée était divisée en trois parties, appelées travaux (ojierœ). Chaque travail était de sept heures; les trois heures intermédiaires qui restaient sur les vingt-quatre de la journée étaient consacrées à l'échange des ouvriers qui se relevaient. Pendant la nuit, ils chantaient pour s'empêcher de dormir. Dans la plupart des mines, on ne permettait à chaque ouvrier qu'un seul travail de sept heures par jour, rarement deux.

Le cinquième livre expose les opérations nécessaires pour arriver jusqu'au minerai, c'est-à-dire la manière de percer les puits, de conduire les galeries, de les soutenir, etc., ainsi que les moyens de décider les questions litigieuses entre les propriétaires de mines voisines.

Le sixième livre comprend la description de tous les instruments qu'emploie le mineur, depuis le marteau jusqu'aux machines d'épuisement. Tout cela est illustré par un grand nombre de gravures fort claires, intercalées dans le texte. Leur examen montre combien les instruments employés par les mineurs du seizième siècle ont subi peu de variations depuis cette époque.

Dans le septième livre, Agricola décrit les creusets, les fourneaux d'essai et les moyens de traiter le minerai en grandes masses. Il expose, d'une manière très-détaillée, l'art de l'essayeur. L'opérateur commence par faire fondre le minerai, en le chauffant avec du charbon dans un fourneau de briques; après quoi il le chauffe daus une coupelle de cendres, avec du plomb qui doit être exempt d'argent, opération qui s'appelle aujourd'hui coiqjellation. Agricola s'étend longuement sur l'essai des différents minerais; il1 indique aussi l'emploi de l' eau-forte pour séparer l'argent de l'or.

Le huitième livre a pour objet le lavage, le grillage, le bocardage et la fonte. Les minerais sont d'abord broyés avec des marteaux, et réduits en fragments assez minces pour qu'on puisse les soumettre au feu. Alors on les grille, pour les débarrasser du soufre qui les accompagne ordinairement (les minerais sont, en effet, presque toujours des sulfures métalliques), et qui nuit plus qu'aucune autre substance à tous les métaux, excepté à l'or.

Pour effectuer le grillage, on commence par construire une

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sorte de fossé rectangulaire, où l'on met des bûches jusqu'à la hauteur d'une ou deux coudées. Sur les bûches, on place des morceaux de minerai pilé, en commençant par les fragments les plus gros. On couvre le tout de poussier de charbon et de sable mouillé, de manière à former une espèce de meule de charbonnier, à laquelle on met le feu, toujours en plein air. Si la mine est très-riche en soufre, le grillage s'effectue sur une large plaque de fer, percée de trous par lesquels le soufre s'écoule dans des vases pleins d'eau.

Quand le minerai contient de l'or ou de l'argent, on le broie dans des moulins à pilon (c'est ce qu'on appelle le bocardage); ensuite on le lave à grande eau, sur un plan incliné, et on y mêle du mercure. L'amalgame que l'on obtient de cette manière étant fortement comprimé dans une peau , le mercure s'échappe, sous forme d'une pluie fine, et l'or reste dans le tamis. Cette application du mercure à l'extraction de l'or était connue des anciens, et les chercheurs d'or de la Californie en font encore usage de nos jours.

Le neuvième livre contient la description des soufflets ave;; lesquels on alimente le feu pour le grillage des minerais, et celle des fourneaux dans lesquels se fait cette opération. Ces fourneaux sont de forme carrée ; le minerai y est introduit avec du poussier de charbon et de l'argile. Au bout d'un certain temps (quatre heures si la mine est riche), on perce la paroi inférieure du fourneau, avec un grand ringard de fer; le métal fondu s'écoule alors dans une rigole de sable, où il se refroidit. Les scories sont enlevées avec des cuillers de fer.

Il s'agit, dans le dixième livre, de l'affinage des métaux précieux et des moyens de séparer l'or de l'argent ou l'argent du plomb. Agricola indique, pour dissoudre l'argent à chaud, l'emploi de l'acide nitrique, qu'il appelle aqua valens (eau-forte) ; l'or se dépose au fond du vase, sous forme de poudre. Il dit aussi que l'on peut substituer l'huile de vitriol (acide sulfurique) à l'eau-forte pour le même usage, et décrit l'eau régale (acides azotique et chlorhydrique) comme dissolvant l'or. Il donne enfin d'autres procédés pour obtenir la séparation de l'or et de l'argent, tels que l'emploi du soufre, de l'antimoine ou de certaines poudres composées avec lesquelles on fait fondre l'alliage.

GEORGE AGRICOLA

Dans le onzième livre, l'auteur traite de la coupellation (la coupelle est un petit creuset fait de cendres ou d'os calcinés). Il explique de quelle manière ce procédé peut servir à débarrasser l'argent de ses impuretés : cuivre, plomb, etc.

Le douzième livre s'occupe de quelques sujets accessoires qui n'intéressent que la cbimie. Agricola y parle de différents sels que l'on obtient par l'évaporation des eaux de mer, des eaux de source, etc., et qu'il appelle sucs concrètes. Il indique la manière de préparer les vitriols de fer et de cuivre {alramentum sutorium, noir des cordonniers) en exposant les pyrites à l'action combinée de l'air et de l'eau. 11 termine ce livre en expliquant la fabrication du verre.

« Les verriers, dit-il, fabriquent des choses diverses : des pots, des assiettes, des balances, des miroirs, des animaux, des arbres, des vaisseaux; choses magnifiques et merveilleuses que j'ai vues à Venise quand j'y ai fait un séjour de deux ans, et surtout les jours de l'Ascension, époques où les verreries envoient leurs marchandises à Venise. »

Dans ce même traité de Re metallicâ, Agricola fait connaître le molybdène , l'antimoine , les pyrites. L'antimoine devint très-célèbre, de son temps, par les emplois qu'il reçut dans la chimie et la médecine.

Presque en même temps que son grand Traité de métallurgie, Agricola publia un Traité des choses qui sortent de la terre{De naturârerum qum efflmmt e terra. 1546) et son fameux Traité des fossiles.

Le premier de ces ouvrages est dédié à Maurice de Saxe. L'auteur y décrit les différentes eaux minérales et leurs propriétés physiques, les bitumes, et en général tout ce qui s'écoule de la terre. Dans le quatrième livre, il parle aussi des cavernes qui exhalent un. air délétère, et il cite un grand nombre de localités connues par l'existence de ces cavernes.

L,oxwra,gesurlesFossiles,deNatîirâfossiliîcm, est un véritable traité de minéralogie. Il est divisé en dix livres, et l'on y trouve la première méthode de classification des minéraux. Agricola les partage en terres, sucs concrets, pierres, minerais ou demimétaux et métaux purs. Tout imparfaite qu'elle soit, cette division fut longtemps conservée dans la science. Les subdivisions des cinq chapitres sont encore plus irrégulières. Agricola

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distingue les terres qu'emploie l'agriculture; celles qui servent à la poterie, au foulon, aux peintres et aux artistes; et enfin les terres dont on fait usage en médecine. Les pierres sont divisées par lui en pierres communes et cailloux, pierres précieuses, marbres et roches.

Malgré ces classifications vicieuses, le livre Des fossiles est inestimable, si on considère le temps et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Agricolay donne des renseignements fort intéressants sur le soufre que l'on tirait d'Irlande, de Naples, de la Sicile, etc. « On en fait, dit-il, des allumettes, des fils ou éclats de bois soufrés, servant à allumer le feu; » ce qui prouve l'ancienneté des allumettes soufrées. Agricola parle encore de l'emploi du soufre dans la fabrication de la poudre de guerre, qui sert à lancer les boulets de pierre ou de fer. Il indique aussi la véritable origine du camphre, qu'il dit provenir d'un arbre particulier, ressemblant au peuplier et dans l'ombre duquel peuvent se tenir, dit-il, cent personnes.

Les deux traités Dere onetallicâ et De naturâ fossilium ont fait époque dans la science et ont servi de guide à tous les minéralogistes, jusqu'au dix-huitième siècle.

On peut regarder comme leur complément le livre De telerïbus et noms rnetallis {des métaux anciens et nouveaux), qui témoigne d'une profonde connaissance des auteurs anciens et d'une longue habitude de l'exploitation des mines. Agricola y donne des détails curieux et authentiques sur la richesse minérale de l'Allemagne et sur l'origine des mines les plus célèbres.

Voici comment il raconte la découverte de la mine de Ramelsberg, près Goslar :

« Un gentilhomme, dont le nom n'a pas été conservé par l'histoire, attacha un jour son cheval, qui s'appelait Ramel, aux branches d'un arbre sur la montagne. Le cheval, frappant et remuant la terre de son pied ferré, mit à nu une mine de plomb, ainsi que le cheval Pégase, d'après les poètes anciens, fit jaillir une fontaine en frappant le rocher de son pied. Comme la source découverte par le cheval ailé de la mythologie avait reçu le nom d'Hippocrène (source du cheval), la mine de la. montagne Goslar fut baptisée Ramelsbcrg (mine de Ramel). »

La découverte des mines de Freyberg est due également au hasard. Des charretiers qui apportaient du sel, de Halle en t. m. i5

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Bohême, en passant par la Misnie, rencontrèrent, sur la route,, des morceaux de galène que les ruisseaux avaient mis à découvert. Ils reconnurent ce minerai pour celui qu'ils avaient l'habitude de chercher à Goslar, pour le transporter ailleurs. Ils en prirent des échantillons et les portèrent à Goslar, où on les examina. L'analyse ayant montré que ces galènes contenaient plus d'argent que celles de Ramelsberg, un certain nombre de mineurs allèrent s'établir dans le lieu où s'éleva plus tard la ville de Freyberg. Ils furent bientôt rejoints par des mineurs de Cellerfeld, en Saxe, qui, s' étant brouillés avec le souverain du pays, avaient détruit leurs ateliers et quitté la contrée. Telle fut l'origine de la prospérité de la ville de Freyberg.

Les mines d'argent de Kuttenberg, en Bohême, furent découvertes par un moine, qui, en se promenant dans la forêt, y trouva, un jour, un peu d'argent natif qui sortait de terre et avait été mis à découvert par les eaux. Il suspendit son froc à l'arbre au pied duquel il avait trouvé le métal précieux, et courut avertir les bourgeois de la ville voisine. On fouilla le terrain et on y reconnut une mine d'argent inépuisable qui fut appelée le Kuttenberg (montagne du froc). Les mines d'argent d'Aberthame, près de Joachimsthal, dans lesquelles Agricola avait lui-même quelques intérêts, furent découvertes par un pauvre ouvrier qui habitait la forêt, où il gardait les troupeaux de son maître. Voulant un jour creuser un trou, pour y conserver ses pots de lait, il trouva dans le déblai des traces d'argent, et il s'empressa de demander le droit de fouille pour ce point de la forêt.

Quelque temps avant l'apparition de ses grands ouvrages de minéralogie et de métallurgie, c'est-à-dire en 1539, Agricola avait déjà publié un livre intitulé De ortu et causis subierraneorum. Dans cet ouvrage, qui intéresse plus particulièrement l'histoire de la géologie et de la physique, Agricola s'efforce d'expliquer les principaux phénomènes de notre globe, d'après les principes d'Aristote.

Il parle des volcans, du régime des eaux terrestres, de l'origine des métaux, que les alchimistes font naître, soit d'un mélange de soufre et de mercure, soit de cendres mouillées par l'eau. Ces dernières opinions ne provoquent que des raîîleries de sa part.

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Au commencement du cinquième livre de cet ouvrage, Agricola cherche à prouver que les métaux augmentent et s'accroissent au sein de la terre, à la manière des plantes. Il cite, comme preuve à l'appui de ce principe, que les galeries de mines se rétrécissent quelquefois spontanément, que le fer se reproduit sans cesse dans les mines de l'île d'Elbe, et que le plomb, d'après Galien, augmente de poids lorsqu'il est exposé à l'humidité. « Les toitures de plomb dont on couvre les édifices les plus riches sont trouvées, au bout de quelques années, beaucoup plus lourdes par ceux qui les ont posées le premier jour. » Cette observation, qu'Agricola donne comme une preuve de l'accroissement d'un métal, était fort mal interprétée par lui. C'est l'oxygène de l'air qui intervient, dans ce cas, et qui se combine chimiquement avec le plomb. Agricola ne se doutait pas de la véritable explication de ce fait, qui fut donnée, au siècle suivant, par le chimiste français Jean Rey.

On est surpris de ne pas retrouver, dans un autre ouvrage qu'il fit paraître en 1657, le bon sens et le jugement dont il fait preuve dans ses autres écrits. Agricola, comme le vulgaire des mineurs, croyait aux gnomes et aux habitants mystérieux des lieux souterrains. Dans son livre des Animaux souterrains {De animantibus suMerraneis) , il ne craint pas de répéter cequ'Aristote avait dit des animaux pyrigones, qui naissent et vivent dans le feu, et meurent dès qu'on les tire du foyer. Ces animaux sont plus grands que des mouches, dit-il, et se rencontrent dans les fourneaux à minerai.

Dans le même ouvrage, il classe parmi les substances souterraines les démons qui habitent les mines. Il divisa ces démons en deux catégories : ceux qui sont nuisibles aux mineurs, et ceux qui leur sont favorables. Les premiers sont d'un aspect sauvage et terrible ; tel était celui qui tua, de son terrible souffle, plus de douze ouvriers à Annaberg, dans la galerie nommée Couronne de roses. Il ressemblait à un cheval au cou très-long et aux yeux flamboyants. Tel était aussi le gnome qui, à Schneeberg, dans la mine de Saint-Georges, saisit un ouvrier, et le jeta du haut de la galerie, en lui meurtrissant le corps. Cet esprit était vêtu d'un froc noir.

« Il y a ensuite, ajoute Agricola, les démons d'un naturel inoffensif, que les Allemands appellent Kobolds (du grec Kobalos). Ces farfadets sont

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d'une humeur très-gaie; ils rient sans cesse. Ils font semblant d'être très-affairés, mais en réalité, ils ne font rien. Ce sont des nains qui ont l'air très-vieux, et qui sont vêtus comme des mineurs, avec un tablier de cuir. Ils se tiennent dans les puits et les galeries, et paraissent ouvrir les filons et emporter les produits des fouilles, mais ce n'est là qu'une apparence. Ils ennuient quelquefois les mineurs en jetant sur eux du gravier, mais ils leur font rarement du mal, si on ne les blesse par des moqueries ou des injures.

« Les farfadets ont quelque analogie avec les Gutcli, ou Wichtel, qui accomplissent en cachette une partie des travaux domestiques et soignent 1é3 chevaux; et avec les Trolls qui, sous la forme d'hommes et de femmes, vont prendre service dans les maisons, en Suède. Mais les démons des montagnes se rencontrent exclusivement dans les mines fécondes en métaux; aussi leur présence est-elle de bonne augure et propre à encourager les ouvriers. »

Agricola se fait ici l'écho des croyances populaires de tous les mineurs de son temps.

Les farfadets, dont il raconte si naïvement les faits et gestes, ont toujours joué un grand rôle dans les légendes et contes de fées de l'Allemagne. Le passage que nous avons cité prouve qu'à l'époque de la Renaissance ces croyances superstitieuses étaient assez répandues et assez enracinées pour troubler un esprit aussi ferme et aussi exempt de préjugés que celui de l'homme qui fut le fondateur de la minéralogie.

Le Traité des êtres souterrains renferme, d'ailleurs, des observations fort curieuses sur les mœurs de certains animaux, tels que les vers de terre, les taupes, etc.

Agricola s'est beaucoup occupé des monnaies, ainsi que des poids et mesures. Il examina tout ce que Bude, Léonard Porcius et Alciat avaient écrit sur cette matière, et il fut amené à combattre leurs opinions. Alciat voulut se défendre et nier les erreurs que le médecin saxon avait relevées dans ses écrits, mais il n'y trouva point son compte, car il avait affaire à plus fort que lui.

Agricola publia successivement cinq ou six traités sur ce sujet : (De pretio metallorum et monetis, De restituendis ponderibus atquewiensuris, etc.). On lui attribue encore une harangue politique Sur la nécessité de faire la guerre aux Turcs (De bello Turcis inferendo), imprimée à Bâle en 1538, ainsi qu'un Traité de la peste, imprimé en 1554, et un écrit de controverse intitulé : De traditionïbus apostolicis, qui n'a peut-être jamais été imprimé. Quant au petit ouvrage qui parut à Cologne, en 1531, sous le

GEORGE ÀGRICOLA

titre de : Lapis pliilosophorum, G. Agricolœ pMlopistii, il est certain qu'il n'est pas de lui, car, dans ses ouvrages, Agricola ne perd aucune occasion de se moquer des chercheurs de pierre philosophale.

Les écrivains qui ont parlé d'Agricola ne donnent aucun détail sur sa vie privée. Voici un trait qui est mentionné par ses biographes et que nous citerons, d'après Savérien :

« Agricola, dit cet auteur, savait sacrifier ses plaisirs à ses devoirs, et il paraît que les qualités de son cœur étaient aussi estimables que celles de son esprit. Il était attaché au duc Maurice et au duc Auguste, et il ne cessait de leur donner des preuves de son attachement. Il le prouva bien dans une occasion qui se présenta. Ces seigneurs furent obligés d'aller joindre en Bohême l'armée de Charles Quint. Quoique notre philosophe fût retenu chez lui, et par les attraits de son cabinet et par ses affaires domestiques, il les suivit, pour leur témoigner sa fidélité. Il abandonna ainsi pour eux le soin de son bien, ses enfants et sa femme qui était enceinte (1).

Agricola mourut à Chemnitz, le 21 novembre 1555, âgé de soixante et un ans. On dit que la maladie qui l'emporta fut une fièvre chaude, gagnée dans une dispute de théologie où il s'était mis fort en colère. Il mourut dans la religion catholique. Dans sa jeunesse, lorsqu'il enseignait encore le grec à l'école de la ville de Zwickau, il se sentit si scandalisé du honteux trafic des indulgences, qu'il fut au moment d'embrasser la religion protestante. On a même conservé une épigramme qu'il fit contre les indulgences, et qu'on afficha, en 1519, dans les rues de Zwickau. Voici ces vers qui, étant écrits en latin, ne s'adressaient qu'aux savants, et dans tous les cas, n'étaient pas trop incendiaires :

Si nos injecto salvabit cistula nummo, Heu ! nimium infelix tu mihi, pauper, eris ; Si nos, Christe, tua servatos morte beasti, Jam nihil infelix, tu mihi, pauper eris (2).

Le zèle que le jeune maître d'école montra à cette époque pour

(1) Vies des philosophes modernes. In-12, tomo iv.

(2) Si la tirelire doit 'nous sauver par l'argent qu'on y jette, vous êtes trop malheureux à mes yeux, ô pauvres; mais si c'est nous, 0 Jésus-Christ! que vous aves sauves et béatifiés pur votre mort, alors les pauvres ne sont plus à plaindre.

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la religion protestante se refroidit avec l'âge, et il demeura catholique.

La chaleur qu'il déploya en combattant, sur ses vieux jours, la religion réformée lui attira des haines si violentes que, lorsqu'il mourut, les protestants de Chemnitz le laissèrent cinq jours sans vouloir l'ensevelir. Bayle raconte, dans son Dictionnaire, qu'il fallut transporter son corps à Zeitz, où il fut enterré dans la principale église. Matthiole, dans une Lettre à Gaspard Nœvius, parle de cet incident : « Il est triste, dit-il, que cet illustre et honnête vieillard n'ait pu trouver dans sa patrie le peu de terre qu'il fallait pour couvrir son corps. »

Le savant George Fabricius, contemporain d'Agricola, composa son épitaphe, par laquelle nous terminerons cette courte biographie :

Viderat Agricolse, Phcebo monstrante, libellos

Jupiter, et taies edidit ore sonus :

Ex ipso hic terrse thesauros eruet Orco

Et fratris pandet tristia régna mei (1).

(1) « Jupiter ayant aperfcu les écrits d'Agricola, que lui montrait Phœbus, fit entendre ces paroles : Celui-ci ira chercher jusque dans les enfers les trésors de la terre, et il découvrira aux yeux des hommes les tristes domaines de mon frère. »

CONRAD GESNER

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