RÉAUMUR
Bien que Rêaumur n'ait point laissé de traces profondes dans rhisioire des sciences^ bien qu'il n'ait attaché son nom à aucune grande découverte ni à aucun système fortement conçu, il n'enest pas moins resté l'un de savants les plus populaires de la France. Cela tient surtout à ses rares facultés d'observateur et à l'étonnante nriété de ses travaux. Ce ne fut point un homme de génie , mais personne n'eut l'esprit plus souple ni plus ingénieux; personne ne passa avec autant de facilité d'une question à une autre ; personne ne possédaà un plus haut degré l'art d'interroger la nature et d'en appliquer les ressourcesà l'amélioration du sort de l'humanité. Le cercle de ses études, continuées pendant cinquante ans, embrassa les arts industriels, la physique générale et l'histoire naturelle ; et le nombre des mémoires qu'il publia sur ces diverses branches de la science, est considérable. Ajoutons qu'il eut l'avantage de précéder Buffon, et qu'il dut à cette circonstance d'occuper longtemps la première place parmi les naturalistes français. Nous disons longtemps et non toujours; car il vécut assez pour assister au triomphe de Vkistorien de la nature^ et pour être éclipsé par lui.
René-Anloine Ferchault de Réaumur naquit à la Rochelle, en 1683. Après avoir ébauché ses études dans cette ville, il les continua au collège des Jésuites de Poitiers, et se rendit enfin à Boui^ ges» pour y faire son droit. Son père, qui était conseiller au présidial de la Rochelle, avait espéré lui transmettre sa charge ; mais
déjà le jeune Réaumur se sentait entraîné vers la carrière des sciences. Il fit part de ses goûts à son père, lequel eut la sagesse de ne pointles contrarier, et lui permit marne de se rendre àParis^ pour y féconder les heureuses facultés qui le poussaient vers l'observation de la nature.
Réaumur arriva à Paris en 1703, à peine âgé de vingt ans. Comme il avait spécialement porté son attention sur les mathématiques, c'est par là qu'il commença à se faire connaître. II présenta quelques mémoires de géométrie à l'académie des sciences. Ces premiers travaux furent tellement remarqués, qu'ils ne tar^ dèrent pas à ouvrir à leur auteur les portes de la grave assemblée. Réaumur fut élu en 1708 : il était alors dans sa vingt- cinquième année.
On s'attendait naturellement à ce qu'il fournît une brillante carrière comme géomètre. On fut donc bien étonné lorsqu'on le vit, au bout de quelques mois, quitter les questions qui avaient commencé sa réputation, pour s'adonner à l'étude de la physique ou de l'histoire naturelle.
Dès 1709, il communiqua à l'académie des sciences le résultat de ses observations sur la formation et faccroissemerU du teti it$ coquillages terrestres ou aquatiques. On ignorait jusqu'alors si cette carapace croissait, comme le reste du corps de l'animal, par intos* susception, c'est-à-dire par l'action d'un fluide nourricier venant de l'intérieur, ou bien si elle se formait par l'addition de couches successives à l'extérieur. Réaumur prouva que cette dernière explication était la vraie. Il préludait ainsi à ses admirables observations sur les insectes.
L'année suivante, il montra par quels moyens la plupart des mollusques se fixent au fond de la mer ou aux rochers, et exécutent leur mouvement progressif. Il fit voir qu'ils sécrètent une es* .pèce de glu, à l'aide de laquelle ils s'attachent à tous les corps étrangers et y adhèrent fortement.
Ces recherches le conduisirent à une découverte asses singulière, à celle du mollusque qui fournit une belle couleur purpurine, analogue à la pourpre des anciens.
Se trouvant un jour au bord de la mer, Réaumur aperçut» sur des pierres, un grand nombre de grains allongés, qui servaient d'asile à des mollusques nommés buccins. Ayantexaminé quelquesuns de ces grains, il vit qu'ils contenaient un liquide jaunâtre, sur
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lequel 86 détachait un point rouge. L'idée lui vint aussitôt qu*oa pourrait peut-être en tirer une teinture en rouge pourpre. Il écrasa plusieurs de ces mollusques sur ses manchettes ; mais il ne constata rien, sinon qu'il avait sali ses manchettes. Il continua sa promenade, aanssonger davantage aux buccins ; maisau bout de quelque temps, en jetant par hasard les yeux sur ses manchettes, il les vit toutes maculées de rouge aux endroits où il avait écrasé les buccins.
U avait emporté quelques-uns de ces coquillages chez lui, pour lesétudier à son aise ; mais lorsqu'il voulut renouveler l'expérience de la teinture, il n'obtint aucun résultat : les linges mouillés par le liquide jaunâtre, ne se coloraient point en rouge. Notre naturaliste s'évertuait en vain à pénétrer ce mystère, lorsqu'ayant opéré par hasard en pleine lumière et au grand air, il vit la couleur pourpre apparaître. U constata ainsi que l'action de la lumière et de l'air était indispensable à la production de la matière colorante.
De nos jours la liste s'est beaucoup augmentée de ces matières colorantes qui ne peuvent prendre naissance que sous la double influence de la lumière et de l'oxygène de l'air.
Quelque *temps auparavant, Réaumur avait été chargé, par l'académie des sciences, d'examiner une invention dont on faisait grand bruit à Paris. M. Bon, premier président de la chambre des comptes de Montpellier, venait de trouver le moyen de Cadre servir les fila des araignées à fabriquer des tissus. Après avoir rassemblé un certain nombre de coques d'araignées , et leur avoir fait subir une apprêt de sa façon, l'auteur de la découverte avait obtenu une espèce de soie grise, qui recevait bien la teinture, et dont on avait mâme fait des bas et des gants. Les premien gants ainsi fabriqués avaient été ofiérts à la duchesse de Boargogne.
Restait à savoir si les frais de l'entreprise ne dépasseraient point les profits; eo d'autres termes, si l'élève des araignées, en vue d'en utiUser la soie, constituerait une bonne opération industrielle. C'est œ que Réaumur examina.
U constata d'abord que les toiles d'araignées étaient absolument impropres à la fabrication de la soie, àcaose de la ténuité eicesnve des fils, dont il ne faudrait pas moins de quatre-vingt^x pour égaler en force ceux des vera à soie, et pas moins de dix-huit mille pour obtenir un fil à coudre aussi résistant que ceux fournis par ces vers. On ne pouvait donc se servir que des cocons que lea
araignées filent autour de leurs œufs. Réaumur reconnut qu*il serait sans doute possible d'utiliser les cocons des araignées pour en tirer un fil textile ; mais il s'assura également que la soie ainâ obtenue coûterait beaucoup plus cher que la soie ordinaire, car l'araignée produit douze fois moins de fil que le ver à soie. En outre, la soie de l'araignée est moins brillante que l'autre.
Ces remarques firent abandonner le projet de M. Bon.
Cependant Tempereur de la Chine, ayant eu connaissance du mémoire de Réaumur, voulut en avoir une connaissance exacte. Un missionnaire français le traduisit en langue chinoise, et c'est ainsi que le travail du naturaliste français devint utile à un potentat de l'extrême Asie.
En 1712, Réaumur entreprit des expériences très-curieuses sur la régénération des membres des écrevisses et des homards. 11 enferma plusieurs écrevisses dans un petit bassin , et leur coupa une jambe. Au bout de quelques mois, il ne restait aucune trace de cette mutilation : la jambe était remplacée. Réaumur put même observer, jour à jour, la croissance du membre reproduit. Il coupa ensuite, tout ou partie, des pinces et des mandibules de l'animal, et ces organes se réparèrent parfaitement. La chose se passa de la même façon pour les homards. Ainsi fut confirmée l'opinion vulgaire, qui soutenait, à rencontre des savants, le fait de la reproduction des pattes des écrevisses et autres animaux à carapace solide.
Peu de temps après son entrée à l'académie des sciences, Réau* mur reçut la mission de diriger un grand travail dont le gouvernement avait pris l'initiative, et qui devait être intitulé Dncription de divers arts et métiers. C'est ainsi qu'il fut amené à faire nombre d'observations ingénieuses dont les arts industriels profitèrent largement.
Dans ses Recherches surfindustrie du cordier^ publiées en 171 1 , Réaumur constata que la force d'une corde est moindre que la sonune des forces des cordons qui la composent ; d'où cette déduction, que la résistance d'une corde varie en raison inverse de son degré de torsion. On avait jusqu'alors professé le contraire.
En 1715, il découvrit des mines de turquoises dans le midi de la France. On croyait alors que cette substance, rare et précieuse, était de nature minérale. Réaumur prouva que les turquoises ne sont autre chose que les dents d'un grand animal fossile, aux-
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quelles on donnait une couleur bleue par Taction du feu. Cet animal fossile fut plus tard étudié par Guvier, et baptisé par le eëlèbre naturaliste du nom de mastodonte.
La mâme année, Réaumur porta son attention sur la fabrication des perles fausses. On sait que les perles fausses sont de petites boules de verre, que Ton remplit avec les écailles d'un petit poisson d'eau douce, l'ablette. Réaumur fut ainsi conduit à étudier la formaHon de cette matière argentée, et à rechercher quelle est, en général, l'origine de la substance qui donne leur éclat aux écailles des poissons. Il trouva qu'après avoir été élaborée dans les intestins, cette matière se répand partout à la surface du corps de l'animal, et qu'elle pénèti*e, de là, sous ses écailles.
Poursuivant le même ordre d'idées, il chercha, en 1717, à pénétrer la manière dont se forment les véritables perles. De ses observations il conclut que la présence de perles dans l'intérieur de certaines huîtres, est la conséquence d'un état pathologique de ce mollusque. Selon Réaumur, l'influence des eaux, ou toute autre cause, développe chez les huîtres une maladie, qui se traduit par une sécrétion calcaire, provenant de sucs extravasés. Réaumur chercha même à provoquer artificiellement la production des perles, en plaçant des huîtres et d'autres coquillages dans les conditions qui lui paraissaient propres à cette formation ; mais ses expériences ne furent point couronnées de succès. Linné, qui avait déjà traité la même question, ainsi que nous l'avons dit dans la vie de ce botaniste» était arrivé à des résultats beaucoup plus avantageux.
La première description exacte de la torpille et de son organe producteur de l'électricité, est due à Réaumur. Seulement, comme on ne possédait alors que des notions très-imparfaites sur l'électricité, Réaumur ne put expliquer l'action singulière qu'exerce cet animal.
En 1718, Réaumur aborda un sujet tout différent. Il étudia Tart des orpailleurs, en d'autres termes, il s'ingénia à déterminer dans chaque rivière de France qui roulait de l'or sur le sable de ses rives, le titre du métal précieux, et à trouver les moyens de le recueillir. Ces recherches sont développées dans un mémoire imprimé dans le recueil de l'académie des sciences, sous ce titre : Histoire des rivières et des ruisseaux du royaume qui roulent des fetUUttes d'or, avec des observations sur la manière dont on ramasu
métaux fondus prennent, en se refroidissant, des formes géomé* triques. Cette observation ne fut pas perdue pour lui ; il publia en 1724 un travail sur la cristallographie métallique.
Il contribua aussi beaucoup à introduire en France Tart de fabriquer la porcelaine, dont ]a Chine et la Saxe avaient eu jusqu'alors le monopole. Après avoir reconnu que la porcelaine de Chine se compose de deux éléments, dont l'un empêchait la vitrification complète de l'autre, Réaumur fit venir de la Chine des échantillons de ces matériaux, et pria le Régent de donner des ordres pour qu'on en cherchât de semblables dans toute la France. On lui apporta diverses espèces de terres, à l'aide desquelles il parvint à confectionner de la porcelaine; mais il ne put égaler dans cet art ni les Chinois ni les Saxons. Sa tentative ne fut pas cependant inutile. C'est en s'aidant des recherches de Réaumur que, quarante années plus tard, Macquer sut reconnaître dans la terre blanche des environs de Saint-Trieix, près de Limoges, le précieux kaolin qui alimente aujourd'hui nos fabriques de porcelaine.
Il faut dire aussi que les travaux de Réaumur sur ce sujet eurent un résultat pratique immédiat. L'ingénieux savant avait trouvé le moyen de produire une sorte de porcelaine, connue au* jourd'hui sous ) le nom de porcelaine de Réaumur^ et qui n'est autre chose que du verre blanc rendu opaque. On s'en sert aujourd'hui pour divers usages. C'est en 1739 que Réaumur publia cette invention ; ses premiers mémoires relatifs à la fabrication de la porcelaine datent de 1727.
Réaumur a indiqué une manière de conserver les œufe sans altération aussi longtemps qu'on le veut. Il suffit de les enduire d'une couche de graisse, qui empêche l'accès de l'air par les pores de la coquille, et jnet ainsi les matières intérieures à l'abri de la corruption. Outre son utilité dans l'économie domestique, ce procédé a un grand avantage au point de vue de l'acclimatation des oiseaiu exotiques, qui supporteraient difficilement la fatigue d'un long voyage : on peut se borner à aller chercher les œufs de ces volatiles, pour les faire couver ensuite dans nos contrées.
Cette question particulière conduisit Réaumur à rechercher par quels moyens on pourrait substituer à l'incubation naturelle de la poule, une incubation artificielle, qui aurait pour effet d'organiser sur une échelle immense la production des poulets. Cette
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méthode avait été pratiquée depuis un temps immémorial en Egypte; mais les gens de ce pays, qui possédaient ce secret, ne le laissaient point transpirer, et se le transmettaient de père en fils, comme un héritage précieux. On savait seulement que Téclosion des poulets se faisait dans des fours, chauffés à une température modérée, et maintenue constante pendant un nombre de jours ^al à celui que nécessite Tincubation naturelle ; mais on n'était point au fait des détails de l'opération ni des précautions indispensables pour qu'elle réussit à coup sftr.
Réaumur entreprit de percer le mystère dont s'entouraient les industriels de l'ancienne Egypte, non point en essayant de surprendre leurs procédés , mais en appliquant toutes les ressources de son espritàl'étudede ce problème, et en s'efforçantdele résoudre par voie d'expérimentation. Après avoir essayé de la chaleur d'un four, il y renonça complètement pour celle du fumier, qui ne coûte presque rien à produire, et qui, en outre, se rapproche beaucoup de la chaleur développée par la couveuse. Il plaça au sein d'une couche de fumier, un tonneau défoncé, dans lequel il suspendit, à différentes hauteurs, des paniers remplis d*œufs. S'étant assuré préalablement que la chaleur d'une couveuse était de trente* deux degrés à son thermomètre, c'est-à-dire de quarante degrés centigrades, il s'ingénia à maintenir constamment cette température dans son tonneau, et il y parvint en recouvrant celui-ci d'un disque percé de trous, lesquels étaient garnis de bouchons qu'on pouvait retirer à volonté. Pour remplacer les ailes de la mère, après l'éclosion des poulets, il employa une grande bofte également placée sur le fumier et tapissée intérieurement d'une peau d'agneau, sous laquelle les petits volatiles allaient se blottir.
Il obtint de cette façon d'excellents résultats, et créa véritablement, en France, l'art de fabriquer des poulets et autres oiseaux domestiques en toutes saisons. Cette invention n'eut pourtant aucune suite, à cause des di£Bcultés pratiques qu'elle présentait. Réaumur possédait une très- belle collection d'oiseaux empaillés ; il est même le premier, en France, qui ait songé à rassembler un cabinet d'histoire naturelle. Cuvier raconte (i) qu'après la mort de Réaumur, tous ces oiseaux passèrent au Jardin du Roi et qu'ils formèrent longtemps, dans cet établissement, la presque totalité de la collection omithologique. La plupart des figures
(1) Artleto Réasmar de U Biogrûphm gétUraie, à» Didot.
a» ï!.VV\NTS DO DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Lj ttuiaiviui) volume t,>st consBoé à l'histoire des tùgna eC des l'uumm tui^iu'a, iluiit il uuate diveiaes c^égones, et doat les pl^ (tniuuM M>iiE wWix >pii s'êtablisBest dans les foamms, éamm Iri v^tuutviiu lie lùue. pour s't tailler nu habit bien chaud, aa i|ut M lOKViU liuia riutériHur de corps dÎToa pour ai dévocer lii KiiLttunu'o. Daii» le même volume, se traave la descciptiao des l>uc'<n>iia. lU\utiuur fait oounaître, d'après Charto Booaet, de (.i^u^w, .{iw ot» animaux paasàdrat la ângnlière tacaità de m («■(■unitiiiTi .Uimnt [iluâiiiuia gÉnératiaiis sans acconpIsBent. Les itiMuiliw tout Wn piqiti» produiseuc la Dois de galle lor les .iil>it>», y Njut .■f;;di,-m«ut pasMes an rerae.
l.j iltirtiuiiira viiiume roule ^air les tuanbauaes ^èen de im>M'.t\.».\.UHn .uLs, euvisi^'-is i i' itat delacveetà celai d'îa-
La ■■H\ty ^i-niiiiu ''uttd du ^i:: iTuème mnfsanB Tt^tannanfie hâ- Uuiwlv» uviili's J"-' (jitrs aiirurs. le Ibois ïaronx et da lenr or- ^iii»«<i\iii -4^'.iii.>. Ci^us ^£1 :];G^aiit. •:^aB Btinmnir, arant ftïé t^ itMii>v'>ti>t^ii'tt'US <[<■■ >UL tt'" "**!''"* ÏA raûmi Jh la. Ssme heia ifiiu.ùu il* v-vi'-uii-sK Ï.L'îi:^ js.-jtKia£ s iiTiavi qu» cAfc fixne kWiwl '.■vi-w '(tu iVV-iUL la -ni;i ■.'-» :e|:iHiai ia lârs. La natnn se
»ri t»m;'I; ^or !a iescr.z'-cc. fi : .-t.. -ja mtaa- aàjiulilinqe» «ïte». fc,'Ny» -{'..w «iJïs i>»s g^res, -i,^ i^vricca^ « jar L'dtaJe de la ltH:--%:^^^x:, ds 'iercÀ:M.'jes «t îds atyinâg jgfaBmêrBS. Diai ta ^iVCk-vâf œ toI:l=«. R-faas-iJ T3£iu:Jt 'jx. •amma» «iiaKWrtB t(«» vMaîl de îain Trï:::J.!:ey. «{ pi z'duu auira iine «afla da ^4^p# dut la ir:;^^::^ rn r-ii :.:3e^i zn ummd. conylet.
L'otina^de R^^arrrT-.---«">fji-i.--jiJ Diua jf sfgtuana voi^Be,
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qu'à tremperdans une publication anonyme, ayant pour titre Lettre à un Américain^ et qui était l'œuvre d*un oratorien nommé de Lignac. Dans ce factum Buffon et son collaborateur Daubenton sont indignement vilipendés, tandis que Réaumur est porté aux nues*
Réaumur, qui jouissait d'une certaine fortune personnelle, ne voulut jamais accepter d'emplois dans l'État. Il se départit une seule fois de cette ligne de conduite ; mais il y fut amené par des considérations de famille. Pour obliger un de ses parents, qui se trouvait contraint d'abandonner le poste d'intendant de l'ordre de Saint-Louis, il fit l'acquisition de cette charge; mais il se contenta de porter la décoration qui y était attachée, et en laissa les émoluments au dernier titulaire.
Une grande considération entoura» pendant toute sa vie, le na* turaliste dont nous venons d'exposer les travaux. Il entretenait des relations avec tous les hommes distingués de l'Europe. Il était d'ailleurs modeste, affable et bon.
c Son crédit, ses connaissances, qui lui avaient tant coûté à acquérir, n'étaient chez lui que comme en dépét pour le besoin de ses amis: il était si exact à venir s'informer de leur état lorsqu'ils étaient malades, que quelques-uns, qui ne le voyaient pas assez à leur gré, disaient qu'ils souhaitaient avoir la fièvre pour jouir plus souvent de stf présence. Les revers de la fortune arrivés à ses amis ne faisaient que resserrer les nœuds qui l'attachaient à eux (1). •
Réaumur ne se maria point. Il habitait alternativement sa maison de campagne, située à Bercy, près de Paris, et la Saintonge, où il avait des terres. Il passait ordinairement ses vacances dans le Maine, au château de la Bernondière, que lui avait légué un de ses amis.
C'est là qu'il mourut, le 18 octobre 1757, à la suite d'une chute de cheval. Il était alors dans sa soixante-quinzième année.
Il léguait à l'académie ses manuscrits. On trouva dans son cabinet 1 38 portefeuilles, remplis d'ouvrages ébauchés, d'obser- ▼ations et de notes de toute espèce, d'une infinité de mémoires sur l'industrie, enfin de la plus grande partie de VHisUnre iêê arti^ presque en état d'être publiée.
(1) Éhgc de Héttumur par Gran^iean de Fouchy*
litiSon fit pour les sciences naturelles ce qoe Fonteneile awt Cait pour les sciences physiques : il les foiça de desœndfe de leur pié'lestal classique ; par la magie d'un style incomparable, il les répandit dans toutes les classes de la société. Buffon fat pour beaucoup dans ce grand mouvement des esprits qui, Yers la fin du xviii* siècle, dirigea les idées vers les recherches du vrai, da juste et du bien. 11 mit les sciences naturelles en favenr auprès d'un public, qui, jusqu'alors, y était resté presque Complètement étranger. Avant Buffon, l'histoire naturelle se présentait, aux yeux de biens des gens, sous les traits d'une personne revéche, parlant un langage à part, aussi difficile à aborder qu'à entretenir. Il fallait être animé d'une grande soif de connaître, pour lier commerce d'amitié avec cette noble dame, à l'aspect si peu engageant. Hais lorsqu'on la vit revêtue de toutes les grâces d'un esprit délicat ; lorsqu'on l'entendit s'exprimer dans le plus pur et le plus majestueux langage ; lorsqu'on assista à ce spectacle de pensées profondes, admirablement parées ; lorsqu'on comprit sans effort, lorsqu'on trouva du charme à s'instruire, ce fut un ravissement universel. Lasdencepouvaitdonc être aimable : Fontenelleet Buffon le prouvaient par leurs immortels écrits. Une véritable transformation intellectuelle fut la conséquence de cette révélation soudaine. On se réconcilia avec les sciences, et une connaissance exacte des procédés de la nature vint dissiper des erreurs et de préjugés qui avaient longtemps fait obstacle au progrès de la philosophie et de la raison.
coloriées qu'on trouve dans Touvrage de Buffon, ont été deastnées d'après ces mêmes exemplaires.
Les remarques journalières que Réaumur était à mAme de faire sur les oiseaux, le conduisirent à une découverte physiologique très-remarquable. Il montra en 1752, par des expériences péremptoires, que la digestion s'accomplit d'une façon bien diflftrente chez les oiseaux de proie et chez les oiseaux granivores. Chez les premiers, les aliments arrivent tout entiers dans l'estomac, où ils sont dissous par Faction du suc gastrique ; ches les seconds , au contraire, les parois internes du gosier sont assez puissantes pour triturer les grains et les pulvériser mécaniquement. Des cailloux peuvent même être brisés de cette façon, et la poule nous en donne tous les jours des exemples. Noua avons vu que Spal* lanzani développa singulièrement ces premiers aperçus de rade de la digestion.
En physique, Réaumur a attaché son nom à la construction du premier thermomètre véritablement utile, et sous œ rapport, il a beaucoup contribué au progrès de la science. Avant lui, les thermomètres des différents pays n*étaient point comparables entre eux , parce que leur graduation ne reposait point sur une base fixe, adoptée par tout le monde. Le nombre qui exprimait une certaine température, en un pays donné, ne correspondait point à la même température dans un autre pays. Les observations thermométriques, faites en des points divers, ne pouvaient donc être rattachées les unes aux autres, et ne profitaient exclusivement qu'à leurs auteurs.
. Appliquant l'idée déjà émise par Newton, Réaumur basa la graduation du thermomètre sur deux points fixes et constants pour toute la surface du globe. Ces deux points étaient : 1^ celui où s'arrête le liquide, lorsque la boule de l'instrument est plongée dans la glace fondante ; 2^ celui où il s'arrête, lorsque la boule est plongée dans Teau bouillante. Gomme l'alcool pur se dilate des 80 millièmes de son volume entre ces deux termes de température, Réaumur partagea l'intervalle des deux points fixes en 80 parties égaies ou degrés. Le trait inférieur fut marqué 0, et le second 80.
Ainsi ce nombre de 80 n'était pas arbitraire. Chaque degré représentait une fraction exacte de la dilatation de l'alcool par la chaleur. C'est ce que l'on ignore généralement et ce qu'il était bon de rappeler ici.
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Cette division de Téchelle therxnométrique en 80^ fut plos tard «Lbandonnée» sur les conseils dn physiciai suédois, Celsius, pour la division œntésimalequi estplns commode. Le ^A^rmomètra de Beauwiur devint ainsi le thermomètre centigrade^ on de Cebit». Les deux instnunents ne diffèrent que parce que les deux points extrêmes de l'échelle sont séparés par un nombre inégal de parties; mais ces points sont les mêmes dans l'un et Tantre. Le thermomètre centigrade repose donc sur le même principe que celui de Béaumur, et l'honneur de son exécution doit revenir au savant français. C*est en 1731 que Réaumur fit connaître cette invention.
En 1732, il s'occupa de rassembler les observations fhermométriques faites en différents lieux du globe. Il posait ainsi les bases de cette partie de la météorologie qui s'occupe de la comparaison des divers climats, au point de vue thermologique, et qui a pour but la détermination exacte des lignes d'égale chaleur ou Kgnei ieatkenaei. Il fit aussi d'excellentes remarques sur les mélanges réfrigérants, et sur les variations de volume ou de température qu'éprouvent certains liquides lorsqu'on les mêle ensemble. De tous les ouvrages de Réaumur, ceux qui constituent son principal titre à la célébrité, et qui \vi firent longtemps décerner le sceptre de l'histoire naturelle, ce sont ses Mémairee pour êervir à rUeia^e des insectes, dont six volumes in-4^ parurent de 1734 à 1742. Le premier, Réaumur, étudia attentivement ces petits êtres, si faibles isolément, mais si puissants par le nombre. Le premier, il dévoila leur structure, leurs métamorphoses, leurs mœurs, parfois si curieuses. Le premier, il nous fit pénétrer dans ce monde infime qui nous enveloppe de toutes parts et menace à chaque instant nos conditions d'existence. Son travail est un inimitable modèle d'observation exacte et minutieuse, comme aussi d'ingénieuse pénétration. Réaumur n'avance rien qu'il n'ait constaté de visa, ou qu'il n'ait établi par des déductions rigoureuses. Il est seulement à regretter que son style n'ait pas toute la limpidité désirable : certains passages sont un peu diffus, mais d'autres sont pleins de charme, et se lisent avec un intérêt sans
Dans les deux premiers vdumes, Réaumur parle des chenilles, de leurs différentes formes et de leurs habitudes, de leurs méta^ morphoses en papillons, ainsi que des insectes qui vivent sur elles en parasites.
Le troisième volume est consacré à Thistoire des teignes et des fausses teignes, dont il existe diverses catégories, et dont les plus connues sont celles qui s'établissent dans les fourrures, dans les vêtements de laine, pour s'y tailler un habit bien chaud, ou qui se logent dans l'intérieur de corps divers pour en dévorer la substance. Dans le même volume, se trouve la description des pucerons. Réaumur fait connaître, d'après Charles Bonnet, de Genève, que ces animaux possèdent la singulière faculté de se reproduire durant plusieurs générations sans accouplement. Les mouches dont les piqûres produisent les noix de galle sur les arbres, y sont également passées en revue.
Le quatrième volume roule sur les nombreuses espèces de mouches à deux ailes, envisagées à l'état de larve et à celui d'in-
BOCbO.
La plus grande partie du cinquième renferme l'étonnante histoire des abeilles, de leurs mœurs, de leurs travaux et de leur organisation sociale. Disons en passant, que Réaumur, ayant prié les mathématiciens de lui apprendre la raison de la forme hexagonale des cellules, Kœnig reconnut et prouva que cette forme était celle qui exigeait la mpindre dépense de cire. La nature se montre ici le premier des géomètres I
Le dernier volume des Mémoires pourservir à V histoire des insectes^ est rempli par la description de quelques autres républiques ailées, teHes que celles des guôpes, des bourdons, et par l'étude de la fourmi-lion, des demoiselles et des mouches éphémères. Dans la préface de ce volume, Réaumur raconte la curieuse découverte que venait de faire Trembley, et qui n'était autre que celle du polype dont les tronçons reproduisent un animal complet.
L'ouvrage de Réaumur resta inachevé. Dans le septième volume, qu'on trouva très-avancé lorsqu'il mourut, mais qu'on ne put publier à cause des lacunes et du désordre qui y existaient, il se proposait de parler des grillons et des sauterelles. Les insectes que nous nommons coléoptères auraient fait la matière des volumes suivants.
A l'apparition de l'immortel ouvrage du BuiïonV Histoire naturelle^ la gloire de Réaumur fut subitement amoindrie. Elle devait nécessairement pâlir devant l'éclat d'une œuvre aussi brillante que celle de Bufibn. Aussi Réaumur ne put-il se défendre d'un vif entiment de jalousie. On prétend qu'il se serait laissé aller jus-
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qa*k tremper dans une publication anonyme, ayant pour titre Lettre à un Américain^ et qui était l'œuvre d'un oratorien nonmié de Lignac. Dans ce factum Buffon et son collaborateur Daubenton sont indignement vilipendés, tandis que Réaumur est porté aux nues.
Réaumur, qui jouissait d'une certaine fortune personnelle, ne voulut jamais accepter d'emplois dans i'Élat. Il se départit une seule fois de cette ligne de conduite ; mais il y fut amené par des considérations de famille. Pour obliger un de ses parents, qui se trouvait contraint d'abandonner le poste d'intendant de l'ordre de Saint-Louis, il fit l'acquisition de cette charge; mais il se contenta de porter la décoration qui y était attachée, et en laissa les émoluments au dernier titulaire.
Une grande considération entoura, pendant toute sa vie, le naturaliste dont nous venons d'exposer les travaux. Il entretenait des relations avec tous les hommes distingués de l'Europe. Il était d'ailleurs modeste, affable et bon.
c Son crédit, ses connaissances, qui lui avaient tant coûté & acquérir, n'étaient chez lui que comme en dépôt pour le besoin de ses amis: il était si exact à venir s'informer de leur état lorsqu'ils étalent malades, que quelques-uns, qui ne le voyaient pas assez à leur gré, disaient qu'ils souhaitaient avoir la fièvre pour jouir plus souvent de sa présence. Les revers de la fortune arrivés à ses amis ne faisaient que resserrer les nœuds qui l'attachaient à eux (1). »
Réaumur ne se maria point. Il habitait alternativement sa maison de campagne, située à Bercy, près de Paris, et la Saintonge, où il avait des terres. Il passait ordinairement ses vacances dans le Maine, au château de la Bernondière, que lui avait légué un de ses amis.
C'est là qu'il mourut, le 18 octobre 1757, à la suite d'une chute de cheval. Il était alors dans sa soixante-quinzième année.
Il léguait à l'académie ses manuscrits. On trouva dans son cabinet 1 38 portefeuilles, remplis d'ouvrages ébauchés, d'obser- Tations et de notes de toute espèce, d'une infinité de mémoires sur l'industrie, enfin de la plus grande partie de l'Histoire des artf , presque en état d'être publiée.
(I) thge de Réaumur par 6ran<(|eao de fonchj.
Buffon fît pour les sciences naturelles ce que Fontenelle avait fait pour les sciences physiques : il les força de descendre de leur piédestal classique ; par la magie d'un style incomparable, il les répandit dans toutes les classes de la société. Buffon fut pour beaucoup dans ce grand mouvement des esprits qui, vers la fin du xvui® siècle, dirigea les idées vers les recherches du vrai, du juste et du bien. Il mit les sciences naturelles en faveur auprès d'un public, qui, jusqu'alors, y était resté presque Complètement étranger. Avant Buffon, l'histoire naturelle se présentait, aux yeux de biens des gens, sous les traits d'une personne revéche, parlant un langage à part, aussi difficile à aborder qu'à entretenir. Il fallait être animé d'une grande soif de connaître, pour lier commerce d'amitié avec cette noble dame, à l'aspect si peu engageant. Mais lorsqu'on la vit revêtue de toutes les grâces d'un esprit délicat ; lorsqu'on l'entendit s'exprimer dans le plus pur et le plus majestueux langage ; lorsqu'on assista à ce spectacle de pensées profondes, admirablement parées ; lorsqu'on comprit sans effort, lorsqu'on trouva du charme à s'instruire, ce fut un ravissement universel. Lasdencepouvaitdonc être aimable : Fontenelleet Buffon le prouvaient par leurs immortels écrits. Une véritable transformation intellectuelle fut la conséquence de cette révélation soudaine. On se réconcilia avec les sciences, et une connaissance exacte des procédés de la nature vint dissiper des erreurs et de préjugés qui avaient longtemps fait obstacle au progrès de la philosophie et de la raison.
Telle fut l'influence de Buffon sur la société de son temps, et ee mérite suffirait pour assurer sa gloire. Mais ce grand naturaliste a d'autres titres encore à l'admiration de la postérité. Dans le oerde particulier de la science qu'il cultiva , il ajouta beaucoup à l'œuvre de ses prédécesseurs. U eut des aper* eus profonds, et pressentit, par la seule puissance de l'intuition, des vérités que l'observation confirma plus tard. Enfin, ce fut lui qui créa réellement, bien qu'il existât déjà auparavant, cet établissement loologique qui jouit aujourd'hui dans le monde entier d'une juste réputation : il fut l'organisateur du Jardin des Plantes* Buffon est donc l'un des hommes dont la France ait le plus de droit de s'enorgueillir.
Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, naquit à Montbard (dan^ le département actuel de la Gôte-d'Or) le 7 septembre 1707, de Benjamin-François Leclerc de Buffon, alors âgé de vingtquatre ans, et d'une femme très-remarquable, Ânne-Ghristine Uarlin, qui mourut après vingt-cinq ans de mariage, sans avoir connu la gloire de son fils. U apporta, en venant au monde, une constitution vigoureuse, qu'il tenait de ses ascendants paternels. De nombreux cas de longévité ont été signalés dans sa famille. Son père avait vécu jusqu'à quatre-vingt-onze ans, son aïeul jusqu'à quatre-vingt-dix-huit, et son bisaïeul jusqu'à quatrevingt-douxe. Son frère, le chevalier de Buffon, mourut à quatre- ▼ingt-onxe ans, et sa sœur, M"* Nadault, à quatre-vingtpsix. Luimême, enfin, atteignit l'âge de quatre-vingt-un ans, malgré les ébranlements successifr d'une maladie douloureuse.
Le père de Buffon, d'abord écuyer, puis conseiller du roi, puis juge prévAt de la chAtellenie de Montbard, ayant été pourvu, en 17'20,d'unechargedeconseillerauparlementdeBourgogne,allase fixer à Dgon. Son jeune fils, Louis Leclerc de Buffon, le futur naturaliste, fut mis alors au collège des jésuites de celte ville.
U y fil d'assez bonnes études. 11 avait un goût tout particulier pour les mathématiques, et portait constamment sur lui un exemplaire des ËUm&fU$ de géométrie d'Euclide. On a raconté
qu'un jour, s'étant élevé, à Taide d'une corde à nœuds, au felte d'un clocher, il en redescendit tout à coup avec une précipitation telle, qu'il se mit ses mains et ses genoux en sang. La raison de ce bel exploit, c'est qu'il venait de trouver, au haut de sou clocher, la solution d'un problème qu'il cherchait vainement depuis la veille, et qu'il avait hâte d'en vérifier l'exactitude.
A vingt et un ans, il se rendit à Angers, pour y faire ses humanités. Mais au bout de deux ans, s'étant querellé, au jeu, avec un Anglais, il se battit en duel. Il eut le malheur de tuer son adversaire, et dut quitter immédiatement la ville.
Il revint en Bourgogne , où il ne tarda pas à faire la connaissance d'un jeune et riche seigneur anglais, le duc de Kingston , qui voyageait avec un précepteur, instruit et spécialement versé dans les sciences naturelles. Il obtint aisément de son père la permission d'accompagner, dans leurs pérégrinations , les deux touristes, et il visita ainsi une partie de la France, de la Suisse et de l'Italie. La grandeur et la beauté des spectacles qu'il eut maintes fois sous les yeux, dans le cours de ces voyages, influèrent sans doute puissamment sur sa vive imagination , et déterminèrent sa vocation de naturaliste.
Au commencement de 1732, Buffon se trouvait à Rome, avec ses amis de Londres, lorsqu'il apprit la mortde sa mère. Ilirentra aussitôt en France, et s'occupa de rétablir ses affaires, que son père gérait fort mal. Grâce à la donation d'un oncle, conseiller à la Ciour des comptes de Savoie, il racheta la terre dont il portait le nom, et se vit bientôt à la tète d'une fortune qui lui assurait une position indépendante.
Sur ces entrefaites, son père se remaria avec une de ses parentes, Antoinette Nadault. Buffon se montra mécontent de cette union, et tint longtemps rigueur à sa belle-mère, qui ne méritait pas une telle sévérité. Dans la suite , la glace se fondit. Lorsqu'il abandonna son poste de conseiller, le père de Buffon vint demeurer près de son fils, au château de Montbard, restauré par les soins du grand naturaliste.
Jeune, beau, sain de corps et d'esprit, sufiKsamment riche, Bufion devait soupirer après la vie de Paris, séjour de la société élégante et des faciles plaisirs. Il vint, en effet, dans la capitale et s'abandonna, avec l'impétuosité de son âge, aux distractions et aux jouissances mondaines. Il eut des bonnes fortunes, il courut
les salons et les lieux à la mode, il soupa et joua eu folle com-> pagaie.
Oa peut s'apercevoir, toutefois , que le vide de cette existence lui pèsera bientôt, et qu'il ne tardera pas à rechercher dans Tétude de la nature de plus nobles distractions. Voici ce qu'il écrivait, eo 1738, à un ami d*enfance, retiré à la campagne :
I Je suis charmé quand je pense que vous vous levez tous les jours avant Taarore; je voudrais vous imiter, mais la malheureuse vie de Paris est bien contraire à ces ptotnrt. J'ai soupe hier fort tard, et Ton m*a retenu jusqu'à deux heures après minuit. Le moyen de se lever avant huit heures de matin t Et encore n'a-t-on pas la tête bien nette après ces six heures de repos t Je soupire après la tranquillité de la campagne. Paris est un enfer. •
Pour être juste, il faut cependant reconnaître que Buffon ne te laissait pas absorber en entier par les distractions du monde. Durant les dix*huit mois passés avec le duc de Kingston et son précepteur, il avait appris la langue anglaise, et dès 1733, il s'occupa de traduire la Statique des végétaux, de Haies, en tête de laquelle il mit une belle préface.
En 1735, il oflrit cet ouvrage à l'académie des sciences de Paris, qui l'accueillit avec égards, et lui donna son approbation. Il en fut de même cinq ans plus tard, époque à laquelle Buffon, ayant fait un voyage en Angleterre, en rapporta la traduction de la Méthode des fluxions, de Newton, qu'il accompagna également d^une préface remarquable.
Depuis 1733, il était membre adjoint de l'académie des sciences dans la classe de mécanique, titre qui équivalait à peu près à celui de membre correspondant de l'Institut d'aujourd'hui. Cet hon« neur lui avait été accordé à la suite de la présentation d'un mémoire sur le jeu du franc carreau^ mémoire que jugeaient ainsi Clairaut et Maupertuis, commissaires : « Ce travail fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d'invention dans l'auteur. »
De 1733 à 1740, Buffon communiqua à l'académie, soit seul, soit en collaboration avec Duhamel, différents autres mémoires, relatib à des expériences sur les végétaux considérés au point de vue de l'agriculture et de l'industrie. U étudia, par exemple, l'action de l'écorce de chêne dans le tannage des cuirs, l'effet des grandes gelées sur les plantes cultivées, la question du reboisement, etc.
Ces travaux lui ouvrirent tout à fait les portes de racadémie des sciences : il y entra, comme associé, le 18 mars 1739, et passa de la classe de mécanique à celle de botanique.
Pendant la même année un autre grand bonheur lui arriva. Il fut nommé intendant du Jardin du Roi, en remplacement de Dufay, qui venait de mourir, en le désignant pour son successeur. 11 avait ardemment convoité cet emploi, mais il n'espérait point Tobtenir sitôt, Dufay étant presque aussi jeune que lui.
Buffon ne désirait la direction du Jardin du Roi que parce qu'il se sentait la capacité, comme la ferme volonté, de l'organiser sur des bases nouvelles, et d'en faire un établissement digne de la France. En elTet , durant cinquante années, il se voua à cette tâche avec une énergie et une sollicitude qui ne se démentirent pas un seul jour. Le Jardin du Roi, fondé par Louis XIII, était devenu sous le règne suivant, une proie pour les médecins de la cour, qui, sans souci de sa prospérité, l'exploitaient comme source de revenus pour eux-mêmes. Dufay ne ressemblait en rien à ces mercenaires de science, et s'il e&t véoxx, les choses se fussent certainement bien modifiées ; mais la mort étant venue brusquement le surprendre, tout restait à faire lorsque Buffon lui succéda.
Le nouvel intendant commença par transporter son logement du premier étage dans les combles, où l'on avait relégué les collections, et celles-ci occupèrent désormais la place qui leur était due. Elles s'accrurent bientôt de toute sorte d'envois faits par les voyageurs et les souverains étrangers. Le local étant devenu insuffisant, par suite de Taccroissement rapide des collections, Buffon n'hésita pas à émigrer, et à prendre un appartement dans le voisinage. Remar* quons qu'il ne gardait rien^ pour lui-même de ces dons, qui pourtant lui étaient tout personnels ; et lorsqu'on lui en témoignait de la surprise, il répondait : « Je n'ai point d'autre cabinet que celui du roi. d Son désintéressement alla jusqu'à payer souvent de sa bourse les embellissements et les constructions nouvelles qu'il ajoutait aux bâtiments du Jardin. Lorsqu'il mourut, le trésor lui devait plus de 200,000 livres, qu'il avait avancées^ et qui ne furent jamais remboursées à ses héritiers. Gomme on lui faisait remarquer qu'en agÙEwmt de la sorte il nuisait aux intérêts de son fils : « Le Jardin royal est mon fils aîné, » disait-il. On est heureux d'opposer cette noble conduite à celle de oes méde-
BUFFON S7i
ciiis avides qui Tavaient précédé dans l'administration du Jardin.
C'était beaucoup sans doute que de restaurer le temple de la science; mais Buffon n'oubliait point la science eUe-môme. Il organisait, dans l'établissement confié à ses soins, cet enseignement solide, qui jouit aujourd'hui encore d'une réputation méritée. De lui seul dépendaient les nominations des professseurs et employés, et il usa toujours de ce pouvoir discrétionnaire avec intelligence et sagesse. Les différentes chaires furent constamment remplies par des hommes remarquables, tels que Rouelle, Fourcroy, Laurent de Jussieu, Winslow, les deux Daubenton, Lacépède ; nous ne citons que les noms les plus connus. Buffon obtint aussi, pour les naturalistes- voyageurs qui lui communiquaient le résultat de leurs observations, le titre de CorretpondanU du cabinet du rot, distinction tout honorifique, mais qui stimulait le zèle de ces hardis pionniers de la science. C'est de cette façon qu'il utilisa pour sa gloire, et pour le plus grand profit de l'histoire naturelle, les travaux de Poivre, Dombey, Commerson, Bougainville, 8onnerat, Dolomieu et Sonnini, qui ont tant contribuée à la connaissance de la nature exotique.
Après avoir pris les dispositions les plus essentielles, après avoir poussé la réorganisation du Jardin du Roi jusqu'à un point où il suffisait de l'action du temps pour la développer et la consolider, Buffon se retira dans sa chère Bourgogne, pour y composer les ouvrages dont il avait tracé le plan. Il résidait à Paris les quatre mois de l'hiver ; il passait le reste du temps à Montbard, dans un vieux chftteau qui dominait la ville, qu'il avait acheté pour le restaurer et l'approprier à ses besoins ou à ses goûts. L'antique donjon, rajeuni et transformé, devint bientôt no charmant séjour. Des jardins tout émaillés de fleurs, des parcs ombragés de grands arbres, sortirent de terre, comme par mincie, el firent une verte ceinture à l'habitation du philosophe.
Buffon plaça sa bibliothèque dans une haute tour, ayant vue sur la campagne. Madame Necker , avec laquelle il entretint de longues relations d'amitié, nous donne la raison de cette préférence : « M. de Buffon, dit-elle, pense mieux et plus facilement dans la grande élévation de sa tour de Montbard, où l'air es| plus pur ; c'est une observation qu'il a souvent faite (1). »
(1; M* de Necker, Méianges, tome UI.
Quant à son cabinet de travail, il rétablit sur une sorte de rocher, complètement isolé des autres constructions, et à quarante pieds au-dessus de la terrasse du château. Ce cabinet consistait en ime pièce très-simple, lambrissée en chêne et éclairée par trois petites fenêtres, percées au couchant. Buffon allait chaque joar écrire et méditer dans ce lieu inaccessible, aussi élevé que Taire d'un aigle.
En 1749, parurent les trois premiers volumes de Y Histoire ftaturelle^ contenant la Théorie de la terre et ï Histoire de thomme. La hardiesse des pensées et la majesté du style, que l'on admire dans ces deux ouvrages, produisirent une impression profonde, et le succès prit immédiatement des proportions inouïes.
2 La première édition, écrit BnfTon à son ami le président de Ruffey, quoique tirée en grand nombre, a été entièrement épuisée en six semaines; on en a fait une seconde et une troisième. L'ouvrage est aussi déjà traduit en aUemand, en anglais et en hollandais. >
Ces ouvrages ouvrirent à Buffon les portes de l'académie française. Il fut élu le 23 juin 1753. Dès 1750, un fauteuil lui avait été offert ; mais il s'était retiré alors devant son compatriote, le poète Piron, qui ne fut point nommé alors, ni dans la suite, et qui s'en vengea par l'épigramme, ou plutôt l'épitaphe anticipée que chacun connaît (1).
Le 25 août 1753, jour de sa réception, Buffon prononça son célèbre Discours sur le style. Disons à ce propos que la tradition a quelque peu altéré sa pensée. L'illustre écrivain n'a point dit : « Le style, c'est l'homme, » comme on le répète tous les jours ; voici ses propres paroles :
c Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme; h sîyh est de rhomme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable et même éternelle, i
(1) Ci-^tt Piron qui ne AU rien.
Pas même académicien.
C'était son propre panégyrique que le nouvel académicien &isait en ces termes. Du reste, ses contemporains en jugeaient ainsi ; car on dit, à propos de son élection, que l'académie c s'était donné un maître à écrire. »
De 1753 à 1767, Buffon fît paraître les douze volumes di VHisiaire des quadrupèdes. Il fut aidé dans ce travail par Dau* benton, qui s'était chargé des descriptions anatomiques, nécessairement peu séduisantes et mal vues des gens du monde, qui les appelaient les tripailles de M. Daubenton. Le maître s'était réservé les vues d'ensemble et la peinture des mœurs des animaux. Il y réussit au delà de tout ce qu'on peut dire.
Daubenton ne collabora pas aux autres ouvrages de Buffon. A la suite d'un différend insignifiant, il prit de l'humeur, et se retira.
M. Nadault de Buffon, arrière-petit-neveu et biographe de Buffon, fait remarquer, avec justesse, que l'instinct de l'iUustre naturaliste était de voir en grand, et que les détails lui répugnaient. Il cite divers exemples de cette puissance de facultés, de ce besoin de généralisation, qui constitue, en effet, le caractère propre du génie de Buffon.
Buffon, on le sait, en cherchant à retrouver les miroirs ardents d'Archimède, inventa les lentilles taillées en deux ou trois surfaces superposées et concentriques, c'est-à-dire les letUiUes à éekehns^ les mêmes qui sont aujourd'hui en usage pour l'éclairage des côtes maritimes par les phares. Or, quand il voulut soumettre cet appareil à des expériences destinées à reproduire les hauts faits d'Archimède , il fit ces expériences sur des maisons entières, ou sur des cabanes de chaume, qu'il achetait , pour les incendier à de grandes distances. D'autres fois , c'était sa vaisselle plate qu'il faisait fondre au foyer de ses lentilles.
Pour savoir quel degré de dureté acquiert le bois écorcé» il opéra sur des masses considérables d'arbres, à tel point que la maîtrise des eaux et forêts voulut arrêter ses études ; mais il obtint du roi de les continuer. Ses expériences sur la chaleur sont, par la grandeur de leur échelle, tout à fait en harmonie avec les pré* cédentes.
C'est par suite de cette propension à voir les choses de haut, que Buffon s'attacha des collaborateurs pour les travaux de détails. Sa tâche, à lui, était de réunir les observations en faisceau, de synthétiser, de construire des systèmes.
H avait pour principe, toutes les fois que cela lui était posaiMe, de soumettre ses théories au contrôle de Texpérience. A l'époque où il préparait son Hi$t&ire des minéraux, il créa des Gorges importantes à Montbard, et plusieurs fois, il mit cet établissement au service de l'État. En 1768, il fut chargé de rechercher les améKorations à introduire dans la fabrication des canons de la flotte, et douie ans plus tard, toujours sur la demande du gouvemement, il entreprit des essais pour rendre nos adein propres à soutoiir la concurrence anglaise.
Bn 1770, commença à paraître VHiHeirê d$s otseau», dont las neuf volumes se succédèrent jusqu'en 1783.
Dans les dng années qui suivirent, Buffon publia YHitimn im minéraux.
A partir de 1774, il donna, en outre, sept volumes de supplément, consacrés, les deux premiers, à des mémoires qui avaient déjà paru dans le recueil de l'académie des sciences, et les dnq autres à diverses questions d'histoire naturelle. L'un de ees volumes, publié en 1778, eon^enileèÉpoquês delanatwre, ouvrage admirable, qui mit le sceau à sa réputation de penseur, de sa« vaut et d'écrivain, et qui n'est en définitive que la Théorie de la terre, remaniée et agrandie. Buffon avait alors 71 ana.
Sept ans auparavant, en 1771 , il avait fait une longue et douloureuse maladie : on craignit sérieusement pour ses jours. V(»ci la façon, peu grammaticale, dont le fait est rapp<»rté dans ka Mdmaires da Bachaiimwa :
c M. de Buffon, de racadémie française» doni les mtvragss lui surent Timmortalité, est à toute extrémité. Ce sera une grande perte pour les lettres. »
Cette maladie eut l'avantage de montrer à Buffon jusqu*& quel point il était apprécié, et voici comment :
Un de ses amis, le comte d'Angeviller, courtisan émôrite, e( comme tel, comblé des faveurs royales, profita de la maladie de Buffon pour demander et obtenir sa succession à ht place d'intendant du Jardin royal. Or, Buffon destinait cette charge à son fils. Lorsqu'il apprit qu'on en avait disposé sans son assentiment, et surtout lorsqu'il connut le nom du titulaire, il protesta énei^quement, et l'opinion publique s'associa tout d'une voix à son indignation.
guérison empêcha Taffaire d'avoir d'autre suite. Mais le oomte d'Angeriller n'était pas courtisan pour rien. Habitué à flatter le nn et les princes, il sut également flatter le savant qa*il avait offensé, et il voulut que la même main réparât le dommage qu'elle avait .causé. Expliquons-nous. Pour rentrer en grâce auprès de Bufion, le comte d'Angeviller proposa de lui élever une statue.
Ce projet fat agréé par Louis XV, qui n'avait aucunement trempé dans l'intrigue dirigée contre Buffon, et qui saisit avec bonheur celte occasion de lui manifester son estime. Le roi Toulut même que le prix de la statue fût payé sur sa cassette.
La statue fut dressée en 1 777, au Jardin des Plantes, c'est-àdire dans rétablissement même réorganisé par Buffon. On la mit au pied du grand escalier, où on la voit encore aujourd'hui. Sur le socle, on avait gravé cette inscription :
Naturam ampleetiiur omnem.
Ce qui signifie :
a Son génie embrasse la nature entière. »
Mais un écolier spirituel répondit à cette flatterie par le proverbe :
« Qui trop embrasse mal étreini. »
Cette critique eut un effet décisif : on se hâta d*efiacer le tout, et À la place on écrivit :
Naturœ majestati par ingenium.
« 5ofi génie égale la majesté de la nature. »
Ce qui était encore infiniment trop hyperbolique, et aurait dû être supprimé, comme la première inscription.
Il faut reconnaître que ce fut i rinia de Buffon, qu'on loi adressa cet hommage insigne, et que la statue fiit placée en son absence. Cette ovation obtint, d'ailleurs, Tapprobation géoénle de ses contemporains. Quant à Buffon il ne s'enoiguelllit {4^ outre mesure. Depuis longtemps dijà, il était habitué à respirer
srO SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Tencens de la gloire , et la statue qu'on lui élevait, de son vivant, n'était qu'une satisfaction de plus ajoutée à toutes les autres. Il avait la conscience de Tavoir méritée, sans l'avoir sollicitée. Voici ce qu'il écrivait, à cette occasion, au président de Rufiey :
« c Je vous remercie de la part que vous avez la bonté de prendre à cette statue que je n'ai, en effet, ni mendiée, ni sollicitée, et qu*oa m'aurait fait plus de plaisir de ne placer qu'après mon décès. J*ai toujours pensé qu'un homme sage doit plus craindre Tenvie que de faire cas de la gloire, i
Contrairement à ce qui arrive presque toujours, l'immortalité commença pour Buffon avant sa mort. Ses contemporains lui rendaient pleine justice. Il était connu et admiré du monde entier. Les souverains étrangers tenaient à honneur de correspondre avec lui. Ils lui adressaient des présents, ainsi que des échantillons des productions naturelles de leurs États. Quelques-uns même recherchèrent son amitié. Frédéric II, le roi philosophe, lui envoyait ses manuscrits, en le priant de les corriger et de lui donner des conseils. Il disait de Buffon : «c C'est l'homme qui a le mieux mérité la grande célébrité qu'il s'est si justement acquise. »
L'empereur d'Allemagne, Joseph II, ne manquait jamais de le visiter, lorsqu'il venait en France. Il entrait chez Buffon comme chez un ami. Le plus souvent il trouvait notre grand naturaliste au milieu des collections zoologiques ou dans les serres de botanique, et il lui disait, en entrant sans se faire annoncer : « M. de Buffon, je viens causer sans façon avec vous. »
L'impératrice Catherine de Russie professait une vive admiration pour Buffon, et échangeait souvent des lettres avec lui. Elle lui envoya de riches collections de minéraux, de splendides fourrures, des chaînes et des médailles d'or. Elle voulut aussi posséder son fils à Saint-Pétersbourg, et le jour de son arrivée elle écrivit à son illustre correspondant :
c M. le comte de Buffon, je m'empresse de vous annoncer, par un courrier, l'arrivée de votre ûls à Pétersbourg. Je le reçois comme le fils d'un homme célèbre, c'est-à-dire sans cérémonie; il soupe ce soir tète à tête avec moi. •
Enfin le nom de Buffon exerçait même son prestige sur les
gens de guerre, ordinairement peu soucieux des intérêts de la science. Pendant la guerre de l'indépendance américaine, un navire contenant des caisses à son adresse, fut capturé par des corsaires , qui ne gardèrent rien de ce qui lui était destiné , tandis qa'ils s'appropriaient des ballots expédiés au roi d'Espagne.
Buffon eut également des admirateurs enthousiastes parmi les écrivains les plus célèbres de son temps. Mirabeau a écrit : < M. de Buffon est le'plus grand homme de ce siècle et de bien d'autres. » Kt Jean-Jacques Bousseau : c C'est la plus belle plume de son siècle. »
Un jour, le philosophe genevois arriva à Montbard, et s'agenouillant sur le seuil du cabinet de travail de Buffon , il y déposa un baiser respectueux (i).
Montesquieu estimait aussi beaucoup le génie de Buffon. Parlant des trois premiers volumes de rfTts^otre naturelle^ il avoue qy'il « y trouve de belles choses, malgré le jugement contraire d'un certain nombre de savants français. »
Mais toute médaille a son revers : Buffon eut des adversaires passionnés, et ses idées furent souvent critiquées. Parmi ses adversaires il faut citer, en première ligne. Voltaire et d'Alembert. Dans sa Théorie de la terre^ Buffon avait posé en fait qu'on trouve sur les sommets des montagnes les plus élevées, des coquilles et autres débris marins, et il en concluait que la terre avait été autrefois tout entière noyée sous les eaux. Voltaire opposa à cette opinion un argument des plus plaisants : il prétendit que ces coquilles avaient été rapportées de Syrie par des pèlerins, au temps des croisades. Buffon répliqua avec humeur à son antagoniste. Cependant il se reprocha plus tard de s'être laissé emporter, et déclara qu'il regrettait ses expressions, ajoutant qu'il avait toujours eu la plus haute estime « pour un homme aussi rare et qui fait tant d'honneur à son siècle. >
La querelle finit par des compliments réciproques. Voltaire écrivit à Buffon, et l'appela Archimiie premier; Buffon répondit qu'on ne dirait jamais Voltaire second. Le tout fut couronné par une plaisanterie de Voltaire : « Je savais bien, s'écria«t-il, que
(1) Héraatt de SéchelUt, Voyage à Montbard^ p. 13.
je ne poayais rester brouillé avec M. de Buffon pour des quilles 1 »
Cependant le philosophe de Femey ne pouvait résister an plaisir de décocher quelques épigrammes contre le grand naturaliste. Lorsqu'on lui parlait avec éloge de VHÎMtoire naiureUe de Buffon : a Pas si naturelle I » répliquait-il.
D'Alembert n'aimait point Buffon, à cause de ses manières de grand seigneur; il l'avait surnommé le marquis de Tufièn. Aussi prenait-il plaisir à traverser tous ses projeta et à critiquer ses ouvrages. Il fut môme injuste envers Buffon jusqu'à l'absurdité :« Je ne donnerais pas, disait-il, une obole du style de M. de Buffon (1).»
Causant un jour avec Bivarol :
« Ne meparlezpasde votre Buffon, dece comte de Tuffière, qui, au lieu de nommer simplement le cheval, dit : La plus noble conquête que rhomme ait jamaU faite est celle dece fier et fougueux animal^ etc. »
— Oui, répondit Rivarol,, relevant avec esprit cette critiquey c'est comme ce ridicule J. B. Rousseau, qui dit :
• Des bords sacrés où naît l'aurore 1 Aux bords enflammés du couchant, i
Au lieu de nous dire tout simplement de l'est à l'ouest ! »
Linné et Réaumur comptèrent aussi parmi les adversaires de Buffon, dont le génie était, d'ailleurs, tout l'opposé du leur. Ce qui fit la gloire de Linné et de Réaumur, c'est le don de l'observation, poussé à ses dernières limites. Au contraire, Buffon brillait par la puissance de la pensée, et la faculté d'étayer des théories hardies sur un petit nombre de faits. Aussi Réaumur reprochait-il à Buffon de trop raisonner ^ tandis que Buffon reprochait à Réaumur de trop observer (2}.
Quant à Linné, son antipathie pour Buffon allait si loin, qu'ayant découvert une plante de marais laide et puante, il la nomma, conmie nous l'avons dit dans sa biographie, Buffonia, Il est fâcheux que de si grands esprits n'aient pu parvenir à mieux s'apprécier et se comprendre.
Quoique sincèrement et profondément religieux, Buffon fut
(1) M** fiecker. Nouveaux Mélanges, iom, I^p. 94.
(2) Flourens^ Buffon, histoire de ses travaux et de ses idées, p. 280.
deux fois dénoncé à la Sorbonne : la premiëie fois en 1750, à propos de la Théorie de la terre; la seconde en 1779, à propœ des Époquee de la nature. L*un e( l'autre ouvrage renfermaient, disaiton, des propositions contraires à la Geniee.
Ces attaques Témurent fort peu, d'ailleurs. Au sujet de la première, voici ce qu'il écrit à son ami l'abbé Le Blanc :
• ...Il parait une critique aussi amère que mauvaise contre le livre du président Montesquieu; il n'est pas non plus encore hors d'affaire avec la Sorbonne. Pour moi, j'en suis quitte à ma très-grande satis- ^tion : de 120 docteurs assemblés, j'en ai eu 115, et leur délibération contient même des éloges auxquels je ne m'attendais pas... »
Ailleurs, faisant encore allusion à Montesquieu, qu'avait malmené un gazetier janséniste, il écrit au même abbé :
c M. de Montesquieu a répondu par une brochure asses épaisse et du meilleur ton. 8a réponse a parfaitement réussi; malgré cet exemple, je crois que j'agirai différemment et que je ne répondrai pas un seul mot. Chacun a sa délicatesse d'amour-propre; la mienne va jusqu'à eroire que de certaines gens ne peuvent pas même m'of- (enser.»
La seconde dénonciation n'eut pas de plus fâcheuse issue que la première. Buffon n'y avait répondu, d'ailleurs, comme à la précédente, que par un dédaigneux silence.
Cette modération, cette réserve, fut la règle de toute sa vie. Il ne s'en était départi qu'une fois vis-à-vis de Voltaire, dans l'affaire des coquilles. On reconnaît ici la marque d'un esprit supérieur, calme dans sa force, et méprisant les attaques des esprits médiocres et envieux.
Ce qui domine dans le caractère de Buffon, c'est l'amour de Tordre et la passion du travail, deux penchants qui se trouvent souvent réunis. Il est, en effet, impossible de travailler bien et beaucoup si Ton ne règle pas d'une façon méthodique l'emploi de son temps.
Sous ce rappoit, personne ne fut pins ordonné que Buffon. Les heures de son lever, de ses repas, de son travail, de sa promenade et de son coucher , étaient immuablement fixées , et il ne s'en départit jamais. Il apportait le même esprit de méthode et de régularité dan» la gestion de sa fortune, dans l'administration du Jardin royal et dans la composition de ses
ouvrages. Il brûlait toutes les notes, tous les extraits de livres de voyages dont il avait fait usage : <c Lorsque je mourrai, disait-il, on ne trouvera chez moi aucun papier inutile. J'ai pris ce parti en songeant qu'autrement je m'ensevelirais sous mes papiers 1» Habitude que nous recommandons, par expérience, à tous ceux qui écrivent. Brûler tout papier inutile, est le meilleur système pour la pratique des travaux de cabinet. En 1 799, il écrivait à M»» Necker :
c Vous pourriez croire que c'est Vamour de la gloire qui m'attire dans le désert, et me met la plume à la main; mais je vous proteste que c'est le seiU amour de V ordre, et le désir de finir les ouvrages que j'ai commencés et que j'ai promis au public. •
BufTon se levait, en été, à cinq heures du matin. Il avait eu beaucoup de peine à prendre cette habitude, car dans sa première jeunesse il aimait passionnément le sommeil. Pour vaincre une paresse qui lui coûtait la meilleure partie de son temps, il imagina un moyen assez curieux. Il promit à son valet de chambre, qui le servit pendant soixante-cinq ans, un écu pour toutes les foisoùil réussirait à lefaire lever avant six heures du matin, lui recommandant de ne se laisser intimider ni par ses menaces ni par ses injures. Joseph remplit sa mission en conscience, et employa souvent la force pour tirer son maître en bas du lit. Un jour, n'en pouvant venir à bout, il lui jeta une cuvette d*eau sur la poitrine et s'enfuit. BuSbn fut contraint de se lever pour changer de linge. Aussi répétait-il fréquemment : «Je dois à Joseph trois ou quatre volumes de ï Histoire naturelle. »
Après avoir passé sa robe de chambre, Buffon sortait, et montait dans la tour ou se trouvait sa bibliothèque, ou bien à son cabinet de travail, où l'attendait son secrétaire. Il lui donnait des notes à transcrire, dictait la correspondance, ou indiquait seulement en substance ce que chaque lettre devait contenir. Ensuite il relisait et corrigeait ce que le secrétaire avait écrit. S'il n y avait point de correspondance, il méditait et consignait ses idées sur le papier, tandis que son secrétaire copiait ses manuscrits. A huit heures, l'intendant, ou le chef de la domesticité, venait rendre ses comptes ; puis entraient un valet de chambre et un barbier. Tout en se faisant raser, cbiffer et habiller, le seigneur de Montbard questionnait ses gens, et prenait plaisir à entendre
leur babillage sur les événements du jour. Il riait des bons mots, des traits plaisants, et se bâtait de les oublier quand sa toilette était achevée. En même temps, on lui apportait un morceau de pain avec deux carafons d'eau et de vin : c'était là tout son déjeuner. A neuf heures, il se remettait au travail, jusqu'à deux
heures.
Il quittait alors son cabinet et allait dîner. Il mangeait sobrement, buvait peu de vin et ne prenait ni café ni liqueurs. Il avait souvent à sa table des hôtes de distinction, et il se délassait de ses études par une conversation familière, négligée même parfois. Bien des gens qui s'imaginaient que le grand écrivain devait parler sur le ton de ses ouvrages, étaient tout surpris de l'entendre s'exprimer comme tout le monde. Il disait deces instants d'abandon : « C'est le moment de mon repos : il m'importe peu dès lors que mes paroles soient soignées ou non ^. t S'il se laissait entraîner à parler de choses sérieuses : « Pardieu, s'écriait-il, en s'ari*étant tout à coup, nous ne sommes pas ici à l'académie ! »
Après le dîner, qui durait au moins une heure, Buffbn se promenait quelque temps sur la terrasse la plus proche, ou sous les ombrages du parc. Il allait toujours tête nue. II rentrait à cinq heures du soir, et travaillait encore jusqu'à neuf heures. La journée de labeur était alors terminée. Il descendait au salon, et causait de littérature avec les personnes étrangères venues pour le visiter. On faisait aussi la lecture de ses pages les plus récentes, et Buffon prenait noie des observations qu'on lui adressait. Il les provoquait même, dans le cas où l'on hésitait aies lui présenter. On le priait quelquefois de réciter des morceaux de son Histoire naturelle f et jamais sa mémoire ne lui faisait défaut, preuve qu'il avait longuement médité avant d'écrire.
On se livrait aussi aux petits jeux de société connus sous le nom de jeux innocents. C'est dans une circonstance semblable qu'il composa les quatre seuls vers français qu'il ait produits de sa vie. U avait été convenu que chacun des assistants adresserait un compliment en vers à telle femme qu'il choisirait parmi celles réunies au salon. Buffon dut s'exécuter comme les autres. Son tour venu, il s'approcha d'une femme jeune et jolie, se pencha
(1) Mémoirm de M. Htanbert-Banle, iteréUùrt de Buffion, pabUés par M. Nadault de Buffon. Paris, in-S, IS63.
sur ses genoux, et écrivit un quatrain fort galant, ma foi, pour au naturaliste :
Sur vos genoux, 6 ma belle Eugénie, A des couplets je songerais en vain; Le sentiment étouffe le génie Et le pupitre égare l'écrivain 1
Quelquefois Buffbn soupait à neuf heures, mais fort légèrement. Il se couchait à onse heures.
Telle fut la règle de sa vie pendant quarante ans^ et o'est ainsi qu'il parvint à mener jusqu'au bout son œuvre immortelle. A quelqu'un qui lui demandait comment il avait conquis la gloire qui entourait son nom : « En passant quarante années de ma vie à mon bureau, » répondit-il.
Il disait dans sa vieillesse :
c Depuis trente ans, j'ai mis un si grand ordre dans l'emploi de ma fortune et dans celui de mon temps, que j'ai toujours de l'argent en réserve et du temps à donner à mes amis. •
n a dit aussi :
c Je passais douze heures, quatorze heures à l'étude : e^était tout mon plaisir. En vérité je m'y livrais bien plus que je ne m'occupais de la gloire; la gloire vient après, si elle peut, et elle vient presque toujours (1). »
Buffbn n'était point modeste. Le trait suivant suffirait à le prouver. On lui demandait un jour combien il comptait de grands hommes, il répondit : c Cinq : Newton, Bacon, Leibniz, Montesquieu et moi (2). i
Il applaudissait volontiers à la lecture de beaux passages de ses ouvrages.
Il était très-sensible aux louanges, surtout de la part des femmes. Lorsqu'on négligeait de lui faire ce plaisir» il se louait lui-même, de la façon la plus naïve du monde.
Noiis trouvons son excuse dans sa franchise et sa parfaite bonhomie. Buffbn savait ce qu'il valait, et il le disait sans fard. Il
(1) Hérault de Séchelles, Voyage à Montàord, p. iS9*
(2) Floureos^ Travaux et idées de Buffbn, p. 294.
Ti'aTait point cette hamilité hypocrite, qui est à la vraie ce que l'ombre est à la lumière. Il n'appartenait point, non plus, a cette race de vaniteux qui médisent de tout le monde, excepté d*eux-mémes. U savait apprécier le mérite de chacun, et ne dédaignait la conversation de personne, croyant avoir toujours quelque chose à apprendre avec les plus humbles. Il recherchait la critique, mais seulement pour le style de ses écrits, non pour les pensées. Il faisait lire ses ouvrages par des gens peu lettrés, et si leUe phrase leur paraissait obscure on confuse, il la changeait. Quant à ses pensées, il y tenait davantage, et souffrait même difficilement qu'on lui fit des objections : « Je ne puis me lé* » soudre, disait-il, à continuer de converser avec un homme qui 9 se croit permis, en pensant à une chose pour la première fois, 9 de contredire quelqu'un qui s'en est occupé toute sa vie. •
BufiTon fut généreux et bienfaisant. Il sut comprendre que la richesse impose des devoirs envers les déshérités du sort. Non seulement il vint en aide à un grand nombre d'infortunes privées, mais il attacha son nom à des œuvres d'utilité générale, telles que fondation de lits à l'hôpital de Montbard, percements de rues, constructions d'écoles, etc. < Il n'y a presque pas une fa- » mille hounéte de Montbard à laquelle il n'ait rendu quelque s important senrice, » a dit un de ses familiers.
Ce qu'il ne faut pas manquer d'ajouter, parce que cela se voit rarement, c'est que Buffon possédait l'art de donner sans blesser. Il était charitable avec délicatesse, il avait la politesse du cœur. U créait dans ses domaines des travaux factices, pour avoir l'occasion d'obliger des malheureux, tout en ménageant leur dignité. « If es jardins ne sont qu'un prétexte pour faire TaumAne , > disaitil à Benjamin Nadault, son beau-frère, qui s'était chargé de surveiller la besogne, lors de la restauration de Montbarà. Aussi voulait-il que le travail fût modéré. Comme la terre végétale était apportée à dos d'homme, il recommandait que les hottes fussent petites. U prétendait n'être jamais plus heureux que lorsqu'on lui fournissait l'occasion de faire du bien, et il témoignait sa reoon* naissance, dans les termes les plus nobles, aux personnes qui avaient bien voulu accepter quelque chose de sa main. Il connaissait deux pauvres honteux dont la misère se cachait par fierté. A la naissance de son fils, il alla les trouver, et les pria d'être parrain et marraine, ce qui lui permit de leur porter secours à l'ave-
nir. Cette chanté touchante et délicate est bien celle d'un grand cœur.
On ne sera point surpris lorsque nous dirons que Buffon était adoré à Montbard. Lorsqu'il revenait de Paris, toute la population se portait à sa rencontre, et lui faisait escorte. Après sa grande maladie de 1771, les magistrats de la ville décidèrent que Ton ferait tirer le canon à son arrivée; qu'une compagnie de milice bourgeoise l'attendrait, sous les armes, à l'entrée de la ville ; et que la chambre irait, en corps, lui faire compliment. Buffon était profondément touché de ces marques de sympathie, et chaque année il revenait avec plus de plaisir dans son pays natal.
A l'âge de quarante-cinq ans, Buffon contracta un mariage d'amour. Le 2 1 septembre 1 752, il épousa M^* de Saint-Belin, jeune fille de dix-neuf ans, jolie et de bonne maison, mais sans fortune. Pendant dix-sept ans, cette union fît le bonheur de sa vie ; et ce fut pour lui une douleur profonde^ lorsque la mort lui ravit sa compagne, le 9 mars 1769. «Personne, dit-il plus tard, n'a été plus malheureux deux ans de suite; l'étude a été ma seule ressource. »
Ceux qui ont accusé Buffon d'insensibilité ont donc été injustes. Sa sensibilité se fit jour en maintes circonstances. Il avait eu de son mariage, une fille, qui mourut en bas âge, et un fils, sur qui se reporta toute son affection. Lorsque le jeune homme alla remettre le buste de son père à l'impératrice Catherine, Buffon ne put se défendre de certaines appréhensions, et il écrivait à l'abbé Bexon : ce J'avoue que l'inquiétude sur le retour de mon fils m'ôte le sommeil et la force de penser. » Un autre jour, comme ce cher fils était indisposé, il dit : « Je ne suis pas encore entiè- » rement quitte des impressions d'une colique d'estomac qui m'a » fortement incommodé, et dont j'attribue la cause aux inquié- » tudes que m'a données la maladie de mon fils. »
Une année avant sa mort, à la suite d'une de ces atteintes qui faisaient chaque fois craindre pour ses jours, il donna une autre preuve de sa sensibilité. Son fils le conduisit, un matin, au pied de la tour du château de Montbard, et lui montra une colonne de marbre récenmient élevée et portant l'inscription suivante :
Excehœ turri humilis eolumna; Parenti suo filius Buffon.
BUFFON 3bb
G'estrà-dire :
« A la haute tour l'humble colonne* A son père le fils de Buffon. »
A cette vue, l'illustre vieillard fondit en larmes, et pressant son fils sur son cœur, il s'écria : « Mon fils, cela vous fera honneur I »
En 1775, Buffon prononçait à Tacadémie française l'éloge de M. de Chateaubriand, mort au même Age que son père, quelques mois auparavant. Ce rapprochement raviva sa douleur, et les sanglots l'empêchèrent de continuer.
Disons enfin que la musique Timpressionnait très-fortement ; il était raie qu'une belle mélodie ne fit pas couler ses larmes.
Buffon avait-il autant de vanité qu'on s'est plu à le dire ? On a vu ce qu'il faut penser de la bonne opinion qu'il avait de luimême : c'était une sorte de bonhomie naïve, qu'il serait fâcheux de lui reprocher. Quant à ses privilèges de naissance il ne parait pas s'en être beaucoup soucié. Sa terre avait été érigée en comté, en 1 772 , et le titre de comte lui donnait ses petites entrées à la cour de Versailles. Il n'alla pourtant que trois fois à Versailles, dont deux comme académicien. Il refusa une charge de surintendant des forêts de la couronne, que voulait créer pour lui Louis XVt avec une rémunération très-considérable ; et il dit à ce propos, qu'il ne voulait point grever le trésor d'une dépense inutile.
Ce qui a pu donner lieu au reproche de vanité, que l'on a trop l^èrement adressé à notre immortel naturaliste, c'est son go&t pour la parure : les manchettes de M. de Buffon sont proverbiales, liais il faut bien se garder de voir là autre chose qu'un cAté particulier de son esprit, qui était passionné pour ce qui était grand, pompeux, magnifique. Tout en lui respirait la force et l'édat : sa figure, son attitude, son costume, son style, ses pensées. Il disait « qu'il ne pouvait travailler que lorsqu'il se sentait bien propre et bien arrangé (1). » M. Humbert-Bazile, son secrétaire, décrit ainsi son vêtement :
(1) Héraolt àê SéebeUet, Vayagt à Mimibard, p. 43.
c Un habit de velours rouge, une veste de soie mordorée, une boarse fort courte qui recevait les cheveux, et de laquelle partaient deux larges rubans moirés, qui, retombant sur ses épaules, venaient se perdre dans les dentelles de son jabot (1). >
La majesté de son visage répondait parfaitement à la magnificence de son costume.
< n était d'une haute stature, — cinq pieds et demi, — avait un front large, une petite bouche, des sourcils noirs fort épais, beauté traditionnelle dans sa famille, la taille bien prise (2). »
Goadorcet a parlé <c de sa taille avantageuse, de son air noble, de sa figure imposante, de sa physionomie à la ù»a doace et majestueuse (3). »
Ajoutons à ce témo^nage, œlui d'un ècrinvin étranger.
c Lorsque je vis M. de Buffon pour la première fois, dit l'historlea anglais Hume, je trouvai que, par le port et la démarche, il ressemblait à un maréchal de France, et qu'il ne répondait point à l'idée commune qu'on se fait d'un homme de lettres. »
Buffon était myope, et cette infirmité donnait à son regard quelque chose d'indécis. 11 ne fixait point son interlocuteur, mais regardait constamment à droite ou à gauche, sans arrftler nulle part son attention. Son œil gauche étant meilleur que Toeil droit, c'est de ce côté qu'il plaçait son papier pour écrire. Il en résultait une position incommode, qui finit par provoquer la formation de calculs dans le rein gauche. Il compromit sa vue par des travaux excessifs, spécialement par ses observations microscopiques sur la génération ; aussi se plaint-il souvent de ses yeoz, dans sa correspondance.
A partir de 1771 , — date de sa première maladie sérieueet, — Buffon ressentit des malaises fréquents. Il était naturellement prédisposé aux rhumes, et il en eut qui M durèrent jusqu'à un mois. Toutefois, jusqu'en 1783, sa santé n'avait reçu aucun échec grave; mais, )e 2 juin de> cette année, une chute de voiture, faite
(1) Ouvrage cité, p. 12.
(2) Ibid.y p. 13.
(3) Eloffe de Buffon,
dans les mes de Paris, détermina une maladie dont il ne se lelera pas.
G est à ce moment qu*il commença à souffrir de la pierre. Il rendit quelques graviers, et eut une rétention d'urine, accompagnée de fièvre et de vomissements. Après quelques mois de tranquillité relative, il ressentit de nouveau, en mai 1784, les atteintes du mal. Il lui était presque impossible de voyager; le roulement de la voiture sur le pavé, lui causait des douleurs aiguës. Cependant Il continuait à aller de Paris à Montbard et de Montbard à Paris.
Buffon suit alors un régime, et sa santé s'améliore jusqu'au mois de juin 1786, où se produit un nouvel accès.
Le 3 octobre, il écrit :
t Enfin, après dix-sept jours d'insomnie et de douleurs emelles qui ne m'ont pas permis de jouir d'un instant de repos ni de sommeil. J'ai rendu tout à la fois six graviers, dont deux sont plus gros que des balles de pistolet; et ce n*est que cette nuit, le surlendemain de ma délivrance, que j'ai commencé à jouir d'un peu de sommeil. •
4u milieu de ses souffrances , il conservait une grande sérénité d'âme. Il avait foi dans la vigueur de sa constitution, et atten* dait plus, pour sa guérison, de la nature que des médecins. Dès qu*il se voyait un peu mieux, il se sentait complètement rassuré, et éloignait de son esprit toute idée de mort ; il pensait qu'il atteindrait la fin du siècle.
Cependant le mal empirait de plus en plus; les crises devenaient plus douloureuses et plus fréquentes. Vers la fin de 1 787, il voulut se rendre, comme de coutume, à Paris. Ce voyage lui fut latal. Les souffrances redoublèrent, et des symptômes très^graves apparurent. Le 25 mars 1788, le bulletin suivant était rédigé par un témoin : « A la suite de douleurs aiguës, la fièvre a reparu depuis trois jours avec un grand redoublement. Les urines ne coulent qu'avec d'affreux tourments ; le pauvre malade n'a pas dormi depuis seize jours. »
L'opération de la taille présentait de graves dangers à l'âge de En ffon, d'autant plus que les praticiens habiles à tailler les caleuleux manquaient alors. Le vieillard en parla aux chirurgiens Portai et Petit, et leur demanda s'ils répondaient de le sauver. Et comme ils hésitaient : « Dans ce cas, dit-il, j'ai quatre-vingtun ans, mieux yaut me laisser mourir. »
Sa dernière sortie fut pour aller voir un amphithéâtre tout nouvellement construit au Jardin du roi. C'était une après-nlidi d'avril : l'air était tiède et le soleil déjà chaud. Enveloppé dans des fourrures, appuyé sur deux laquais, Buffon se promena dans ce jardin, qui était son œuvre , et lui adressa un suprême adieu.
La mort d'un sage est un spectacle grandiose et touchant. Il en ressort toujours quelque enseignement qui fortifie l'âme et nous fait prendre en pitié les misères de la vie. Quand ce sage est un homme illustre, un savant arrivé à Tapogée de la gloire, l'effet est plus considérable encore, parce qu'il part de plus haut.
Dès les premiers jours d'avril 1788 , tout espoir de sauver le malade s'évanouit. Le il au soir, le P. Ignace, directeur et ami de Buffon, arriva en poste, de Montbard. Celui-ci le reconnut tout de suite, et lui témoigna le plaisir qu'il avait de le voir. Le lendemain, il se confessa. Le 13, il fit écrire par son fils, à M""* Necker, de venir le voir ; et il dicta lui-même la lettre, avec une rande présence d'esprit. Il conserva, d'ailleurs, jusqu'à la dernière heure toute la plénitude de son intelligence.
Le mardi 15, à sept heures du soir, il fut pris de nausées et d'envies de vomir, accompagnées de grandes douleurs dans la vessie. Il tremblait et suait en même temps, de telle façon qu'il mouilla trois chemises en moins d'une heure et demie. Il criait : <c J'étouffe 1 » et demandait sans cesse à boire. Il portait fréquemment la main vers le siège du mal , et on l'entendit prononcer ces paroles : a Sors donc, vilaine pierre, sors donc ! » Le P. Ignace lui proposa alors de l'administrer, et sur son adhésion, alla quérir en toute hâte, à Saint-Médard, le saint viatique et Textrême-onction.
Buffon communia et reçut les sacrements, en présence de nombreux assistants, et fit publiquement une profession de foi orthodoxe. Il pria son fils d'approcher, et lui dit : <c Ne quittez » jamais, mon fils, le chemin de la vertu et de l'honneur, c'est » le seul moyen d'être vraiment heureux. » Il adressa quelques mots d'adieu à ses amis et à ses serviteurs éplorés, et rendit le dernier soupir dans la nuit du 15 au 16 avril.
A l'autopsie, on trouva dans la vessie cinquante-six calculs, les uns de la grosseur d'un pois, les autres comme une petite fève, pesant ensemble deux onces et demi. La vessie avait un volume
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trois à quatre fois plus grand qu'à l'état ordinaire, et contenait une grande quantité de matière purulente qui s'était épanchée de là dans le bas-yentre. Les parois en étaient dures et d'une épaisseur exceptionnelle. Le rein gauche et Turèthre du même côté renfermaient aussi quelques calculs, et les deux reins avaient un développement double de celui qu'ils possèdent normalement.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici combien il en coûte souvent aux écrivains pour arriver à la gloire. A eux les hommages des grands, les murmures admiratifs de la foule, les ovations et les triomphes 1 Mais à eux aussi les maladies des hommes de cabinet, à eux les affections qui accompagnent presque toujours les travaux sédentaires excessifs ! Cette gloire qu'on leur envie, ils la paient de leur santé et de leur vie. Tel fut le cas de Buffon : la maladie qui l'emporta était le résultat du travail énorme qu'il s'était imposé chaque jour pour élever l'édifice de sa gloire.
Dans la journée qui suivit sa mort, le corps fut embaumé avec beaucoup de soin ; puis on le laissa exposé au Jardin du roi» jusqu'au 18, jour des funérailles.
La cérémonie eut lieu avec une grande pompe ; les curieux afiluaient dans les rues et aux fenêtres. A la sortie de l'église, le corps fut dirigé sur Montbard, oik Buffon avait voulu reposer entre son père, sa femme et sa fille. Dans toutes les localités que traversait le cortège, on sonnait les cloches, et les habitants accouraient en foule, le clergé à leur tête. Le 21, le corps fut inhumé dans le caveau de la chapelle seigneuriale, que Buffon avait fait préparer peu de temps auparavant, en disant aux ouvriers : « Faites-le solide, j'y serai pour longtemps. »
11 devait y être troublé plus têt qu'il ne pensait. En 1793 la commune de Montbard fit ouvrir le cercueil de Buffon, pour en extraire le revêtement en plomb, qui fut transformé en balles de fusil.
Les restes de Tillustre défunt furent, d'ailleurs, scrupuleusement respectés. Pour prévenir des bruits malveillants, et manifester sa vénération pour cette grande mémoire, la Convention nationale décréta, à ce propos , qu'une pierre serait solennellement placée, en son nom, sur la tombe de Buffon.
En 1852, la bru du naturaliste mourut, et i cette occasion, l'on ouvrit le cercueil qui reposait à Montbard depuis soixante-
quatre aus. On trouva le corps de Buffon très-bien conservé. La peau était seulement desséchée et noircie, le ventre déprimé, et la tâte détachée du tronc ; quelques cheveux y adhéraient encore.
A l'époque de l'inhumation, le cerveau et le cœur avaient été embaumés à part et placés dans deux urnes de cristal. Selon le vœu de BufTon lui-même, son cœur devait être remis à son ami Faujas de Saint-Fond ; mais son fils, désireux de le garder, avait offert^ en échange, le cerveau, qui fut accepté.
La famille de Faujas possède encore aujourd'hui le cerveau de Bufifon, dont la capacité a été reconnue un peu plus grande que celle des cerveaux ordinaires. Quant au cœur que le fils de Buffon avait voulu conserver, il disparut, à la suite d'un bien douloureux événement qu'il nous reste à raconter.
Le fils de BuiOTon, qui avait révélé les plus précieuses qualités de l'esprit et de l'âme, périt sur l'échafaud révolutionnaire, et cela trois jours avant le 9 thermidor, qui mit fin aux excès de la terreur I 11 était colonel de cavalerie, il avait trente ans. Au moment de placer sa tête sous le couteau fatal, il se tourna vers le peuple, et dit simplement : « Citoyens, je me nomme BufionI > Puis il se livra au bourreau 1
Hommes ! que vous êtes quelquefois aveugles et cruels 1
Le nom de Bufibn se serait éteint en 1852, à la mort de la veuve de ce malheureux comte de Bufibn, si M. Henri Nadault, arrière-petit-neveu du grand homme, n'avait sollicité et obtenu, de nos jours, l'autorisation de le perpétuer en l'associant an ùea.
M. Nadault de Bufibn a rendu, d'ailleurs, à l'illustre naturaliste qui compte si glorieusement parmi ses ascendants maternels, le plus utile hommage. L'ouvrage que Ion doit à M. Nadault de Bufibn, intitulé Buffon^sa famiUe H ses amis, renferme les Mémoires sur Buffon de M. Humbert-BazUe^ son secrétaire, et il eat complété par un grand nombre de renseignements concernant la famille et les alliés de ce grand homme. On doit à M. Nadault de Bufibn la Correspomdance complète de ce naturaliste. Bnfiu, dans un opuscule postérieur, YHamme physique chez Bufem^ M. Nadault de Buffon s'est attaché à peindre Buffon sous le rapport indiqué par le titre que nous venons de transcrire
U nous reste* pour terminer ce qui se rapporte à Buffoa, à
BUFFON ZH
ptrler de rhommage éclatant qui lui a été roidu de noa )onis ; noua voulons parler de la statue de bronze qui lui a été élevée à Mootherd.
Noos aTona dit qu'une statue de marbre, représentant le grand naturaliste, fut placée, de son vivant, h Tintérieur du Jardin des Plantes. C'est dans le parc du château de Montbard que l'on a dressé le nouveau monument d& à la reconnaissance et à Tadmiration de la postérité.
Le 9 octobre 1865, la petite ville de Montbard, lieu de sa naissance et retraite privilégiée de BuflTon, était en fête. Nous avons dit que c'est BuCfon qui fit bâtir le château , sur les ruines d'une ancienne demeure féodale, et qui fit exécuter les plantations du parc.
La statue de bronze que Ton allait inaugura était due au ciseau de M. Dumont. Buffon est représenté en élégant costume de la cour de Louis XV. C'était bien cdui qu'il fallait donner à Timage de Bufibn, ù ami du faste et de l'étiquette, toujours aussi brillant dans sa toilette que dans son style.
Sur le piédestal, ou lit en lettres dorées:
A»/m, né à Mombard le 7 septembre 1707, nmî le 16 avrU 1788.
C'est d'après le vœu exprimé en mourant, par M"* de Buffon , que la statue a été placée à l'endroit où elle se trouve. Cette statue était depuis plusieurs années déjà, érigée sur la place de l'Église, en haut de la colline, non loin de l'entrée du parc ; mais elle n'avait pas encore reçu de consécration solennelle et c'est à cette cérémonie que fut consacrée la journée du 9 octobre 1865, qui fut une fête de famille pour toute la contrée.
A dix heures du matin, après une messe solennelle, le clergé de Montbard descendait en procession des hauteurs de Téglise. A midi, la société chorale de Dijon arrivait à Montbard, et faisait son entrée en ville, bannière au veut. A trois heures, un cortège composé des délégations des corps savants de Paris, des principales autorités du département, du corps municipal et des invités, partait de l'hôtel de ville, pour se rendre au pied de la statue. Un soleilmagnifiquebrillaitlorsquon arrivasur l'esplanade.
Des tentes avaient été dressées pour recevoir les invités ; mais
la foule les avait envahies ; elle voulait entendre de piès Téloge de Buffon.
La cérémonie était présidée par M. Ghevreul, directeur du Muséum d'histoire naturelle, qui représentait le Ministre de l'instruction publique, absent. A sa droite, siégeait M. Rolle, député de l'arrondissement ; à sa gauche, le maire de Montbard. Au premier rang avaient également pris place MM. Decaisne, Milne*Edwards, Daubrée, Dumont, de l'Institut, ainsi que M. Duméril, délégué par la Société d*acclifMtation^ le général Guyot, membre de la commission de la statue, et M. Tremisot, trésorier général de la ville de Paris.
M. Ghevreul, prenant le premier la parole, au nom du ministre de l'instruction publique, prononça un long discours sur Buffon. Dans ce discours. M. Ghevreul commence par représenter Buffon comme administratejcir du Jardin du Roi, de ce jardin qu'il a tellement agrandi qu'on pourrait prévue dire qu'il l'a créé. Après avoir rappelé les faveurs dont l'illustre naturaliste fut comblé par les rois Louis XV et Louis XVI, l'orateur envisagea Buffon comme savant et comme écrivain ; il parla de son antagonisme avec Linné; il détruisit les attaques souvent dirigées contre le style de Buffon, qui, loin d'être trop prétentieux ainsi qu'on l'a quelquefois soutenu, convient admirablement à la diversité de ses sujets. M. Ghevreul montra Buffon à la cour, puis dans sa retraite de Montbard, et il fit l'éloge de sa vie privée. La péroraison de ce discours fut consacrée à démontrer les progrès du présent sur le passé, les progrès effectués depuis la Révolution, notamment en ce qui concerne l'instruction publique.
Un discours de M. Viard, maire de Montbard, suivi d'une allocution de M. Duméril, qui rappella les rapports existant entre les travaux de Buffon et ceux de la société actuelle d'acclimatation, terminèrent la partie littéraire de la cérémonie.
Un hymne à Buffon, chanté par la société chorale de Dijon, compléta et clôtura la fête de l'inauguration de la statue.
Le soir un feu d'artifice était tiré sur la tour et sur le château, et les maisons de la ville étaient brillamment illuminées.
Noua venons de considérer Baffon indépendamment de ses CBUTres. Après cette partie biographique, nous avons à étudier chez Buffon, l'écrivain et le savant.
Buffon sera toujours le plus goûté et le plus lu des naturalistesi à cause de la forme qu*il a su donner à ses pensées et à ses descriptions. Ce qui distingue son style, c'est Tampleur et la majesté. Il abonde en périodes sonores, qui retentissent harmonieusement à l'oreille. Ce qui le distingue également, c'est la force et la justesse de l'expression. A chaque instant se rencontrent des mots heureux, qui rendent la pensée de la façon la plus saisissante. Lorsqu'il parle des oiseaux, il prend des inflexions d'une tendresse infinie. Du travail de nidification, il dit que c'est un travail ehéri^ et il nomme le nid lui-même un domicile dCanumr. Conune il peint bien les fauvettes c vives, agiles, légères, et sans cène mnuiei. » Les rôdeurs de nuit appelés des hommes de proie^ quoi de plus énergique et de plus vrai ! Et les passions sans frein, qui sont des abus de Fâmel
Buffon écrivain a été fort bien apprécié par Condorcet, qui ne voulut point se souvenir de l'opposition injuste que le grand naturaliste avait fait contre sa candidature de l'Académie française (1):
• M. de Baffon, dit Condorcet, est poète dans ses descriptions; mais oomme les grands poètes, il sait rendre intéressante la peinture des objets physiques, en y mêlant avec art des idées morales qui intéressent rame, en même temps que rimagination est amusée ou étonnée. Son style est harmonieux, non de cette harmonie qui appartient à tous les écrivains corrects, à qui le sens de l'oreille n'a pas été reftisé» et qui consiste uniquement à éviter les sons durs ou pénibles,
(1) Hnffon •OQtCDâit Bailly, ton ami, contre Condoreet, qu'appuyait d'Alembeii. GoDdoRot remporta. « Condorret éln! disait Baffon. Mais Condoreet n'a Jamais lUt qno des Ters dans les melles des femmes! Si Condoreet est nommé, disait-il quelques Jours atant TélecUon, Je ne mettrai plus les pieds à l'académie, qui parait déeidée à fermer ses portes au savoir et au talent laborieux, tandis qu'elle les ouvre à U IHvolilé !» Et il le fit comme U l'aTait dit {Mémairei #«r Buf^m, par M. HumberV Baaile, p. M>.
mais de cette harmonie qui est une partie du talent, ajoute an: beautés par une sorte d'analogie entre les idées et les sons, et que la phrase est douce et sonore, majestueuse ou légère, suivant objets qu'elle doit peindre et les sentiments qu'elle doit réveiller.
> Si M. de Buflon est plus abondant que précis, cette abondance est plutôt dans les choses que dans les mots : il ne s'arrête pas à une idée simple, il en multiplie les nuances; mais chacune d'elles est exprimée avec précision. Son style a de la majesté, de la pompe; m&îs c'est parce qu'il présente des idées vastes et de grandes images. L^a force et l'énergie lui paraissent naturelles. U semble qu'il lui ait ôté impossible de parler ou plutôt de penser autrement. On a loué la va* riété de ses tons; on s'est plaint de sa monotonie; mais ce qui peut être fondé dans cette censure est encore un sujet d'éloge. En peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l'oiseau-mouche, soa style prend le caractère des objets; mais il conserve sa dignité imposante : c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait que, môme dans les petits objets, elle a manifesté toute sa puissance (1). >
On trouve indiqué ici le procédé habituel de Buffon, celui par lequel il touche et intéresse le lecteur, et qui consiste à prêter aux animaux les sentiments et les passions de l'homme. U leur aitn^ bue tour à tour la noblesse d'âme, la magnanimité, la cruauté, la perfidie, etc. Là fut la force de Bufion, mais, h&tons-nous de le dire, là fut aussi son écueil ; car il en vint ainsi à présenter la nature animée sous un jour absolument faux. On ne croit plus aujourd'hui à la générosité^ ni à la sensibilité du lion ; le lion n'est magnanime que lorsqu'il est repu, et la sensibilité n'est pas dans sa nature. La cruauté du tigre ne peut plus être considérée que comme une figure de rhétorique ; car il n'y a pas plus de cruauté à se nourrir de chair vivante, lorsque la nature l'a voulu, qu'il n'y en a à tondre de l'herbe dans un pré, ou à manger des fruits sur un arbre, quand l'organisation y condamne. liO tigre a été créé carnassier, il faut donc qu'il dévore des proies vivantes ; et s'il est altéré de sang^ c'est que le sang est nécessaire à son existence* U subit la loi de son estomac, et il est ridicule de le taxer de cruauté, parce qu'il veut vivre. Dira-t-on que l'homme est cruel parce qu'il ne se nourrit pas exclusivement de substances végétales? La viande étant indispensable à l'entretien de nos forces, nous sommes forcés de tuer certains animaux. Le tigre ne fait pas autre chose ; comme
(â) Éloge de Buffon lu à racadémie française.
K, et encore plus que nous, il est esdave des nécessités que lui impœe U nalore.
Ces fausses idées ceocernanl le caiactèie des animaux, abondent dans rœu¥re de Boffon. Elles ont été viTemeni relevées depuis le commencement de notre siècle» à mesure que les ?oyages se multipliaient, et que les mœurs des animaux des régions lointaines étaient mieux connues.
Il finit done reconnaître que Buffon a beaucoup perdu de son prestige aux yenx des naturalistes modernes. On lui reproche, avec raison, d'avoir poussé trop loin l'amour de la phrase, dV voir sacriCé à l'effet littéraire Texactitude des descriptions. C'est précisément cette recherche des effets littéraires qui l'amenant à rechercher les contrastes fortement accusés, les vives oi^)ositious de sentiments et d'idées, le pousse encore davantage dans l'appréciation inexacte des caractères et des mœurs des animaux. Buffon recherche et multiplie autant qu'il le peut les contrastes. Après avoir psirlé de la noUsasedu lion, il dépeindra l'asluce et la cruauté du tigre ; il opposera au chat fripon et pervers le chien aimant et fidèle; il mettra en parallèle la fierté et la vaillance de l'aigle avec les instincts immondes et la basse rapacité du vautour, etc. Il y aurait beaucoup à critiquer dans cette façon d'écrire l'histoire de la nature. On y reconnaît un parti pris, qui ne peut être que nuisible à la. vérité scientifique ; etdans les sciences, moins que partout ailleurs, on doit redouter le parti pris.
Nous ne prétendons point que Buffon, pour produire des effets littéraires, ait violé systématiquement et sciemment l'exactitude des Csits, comme œ rhéteur latin qui, pour arrondir sa période, aurait volontiers Csit gagner à Pompée la bataille de Pharsale. Sans doute il croyait à ce qu'il écrivait; mais le désir de l'effet dominait chez lui toute réflexion, de sorte que, lâchant la bride à son imagination, — la belk imêginatiomj comme il rappelle, — il se laissait aller parfois, en parlant des animaux, à tracer des portraits de fantaisie.
Les idées émises par Buffim sur certains quadrupide$^ pour employer le terme qu'il affectionne, sont aujourd'hui tellement incrustées dans les esprits, qu'il est presque impossible de les dé* raciner. Si l'on a la prétention d'avancer que le lion n'est pas toujours brave, — que l'aigle a ses moments de lâcheté, et qu'il se livre, le cas échéant, à de petites débauches dignes d'uu vau-
tour, — - c'est un cri de réprobation générale. « L'illustre Boffon n'était pas de cette opinion ; » voilà ce que répond la galerie. Cependant les témoignages de visu de Livingstone et de Gérard, en ce qui concerne le prétendu rai des animaux^ nous paraissent préférables aux périodes du grand écrivain.
Le style de Buffon tranchait tellement, non-seulement sur celui des naturalistes ses contemporainsi mais sur celui de tous les écrivains de son temps, que Ton dut créer, pour le qualifier, des expressions nouvelles. On ne dit pas la plume de Buffon, on dit le pinceau de Buffon, et lui-même a été appelé lepeifUre de la nature. Poursuivant jusqu'au bout l'assimilation, on lui a appliqué l'épithète de grand coloriste. On pourrait enfin le définir comme il définissait lui-même Platon : un peintre d'idées.
Si l'on se demande d'oii vient la correction de son style, nous répondrons : de l'ordre qu'il mettait dans son travail, et de la sévérité de son goût. Avant d'écrire, Buffon méditait profondément sur son sujet. Ce n'est que lorsqu'il en était bien le maître, qu'il commençait à écrire : condition indispensable pour atteindre à la précision et à la clarté. Il avait aussi l'heureux don de n'être jamais satisfait de son travail : il se relisait et se corrigeait sans cesse, jusqu'à ce qu'il trouvât sa pensée bien rendue. Lorsque le manuscrit était chargé de ratures, il le donnait à recopier, et recommençait de nouvelles corrections. Les Époques de la nature furent recopiées jusqu'à onze fois.
Aussi Buffon a-t-il appelé le génie : « une plus grande aptitude à la patience. » Dans une lettre à Voltaire, il fait allusion à ce labeur acharné, qui seul peut lui assurer la gloire : « La nature, qui vous a comblé de ses faveurs, continue de vous traiter avec plus de ménagements que moi, qui n'ai jamais rien obtenu d'elle qu'à force de la tourmenter. »
En tourmentant ainsi la nature , Buffon arriva à une perfection telle, que le mot propre finissait toujours par arriver sous sa plume, et qu'on ne pouvait y en substituer d'autres sans défigurer sa pensée. D'Alembert voulut un jour récrire un passage de V Histoire naturelle^ c'est-à-dire exprimer la même chose en d'autres termes et aussi clairement que Buffon, et il ne put y parvenir.
Buffon avait toujours l'esprit occupé de quelque méditation. En quelque lieu qu'il se trouvât, dès qu'il lui venait une idée, il
8*empre88ait de la noter, pour n*en point perdre le souvenir. En
voyage, il prenait des notes dans la journée, et le soir, avant de
se mettre au lit, il leur donnait une première façon. Souvent il
quittait précipitamment sonsalon, pour aller mettre sur le papier
une pensée qui venait de surgir en lui. Il avait coutume, après avoir
écrit quelque partie d'un ouvrage, de la laisser de côté pendant
quelque temps, afin de renouveler ses idées sur le sujet. Il disait
(ju^il ne faut point se presser, et qu'en revoyant un morceau
littéraire avec des yeux plus frais, on trouve toujours i y changer
ou à y ajouter quelque chose.
A Tâge de soixante-dix ans, Buffon disait : « J'apprends tous
les jours à écrire. » Et de fait, son dernier ouvrage (les Époques de
la nature) j est le plus remarquable de tous. Lorsqu'il mourut, il
travaillait à un Traité sur fart d^écrire, qui eût sans doute été
Tamplification de son discours de réception à l'académie française.
Buffon prisait beaucoup l'imagination, et sa manière habituelle
de louer un écrit était celle-ci : « C'est un bon ouvrage : il y a de
l'idée. » Il n'aimait pas les phrases courtes, dans lesquelles une
pensée, fortement condensée, fixe rapidement l'attention. Il disait
dédaigneusement de cette coupe littéraire : « c'est un style
asthmatique. » Disons pourtant que, de nos jours, le prince des
prosateurs, Victor Hugo, a singulièrement réhabilité la phrase
courte, qui ne nous parait plus du tout asthmatique, et qui fait
pâlir, par la netteté de l'idée exprimée, la période longue,
cadencée et cicéronienne qu'affectionnait Bufifon.
Cet écrivain, si soigneux, péchait quelquefois contre la grammaire ; par exemple, il employait un verbe neutre dans le sens actif. Il ne faisait nulle difficulté, d'ailleurs, d'avouer qu'il n'avait jamais étudié les r^les grammaticales ; mais il connaissait la portée de toutes ses expressions, et pouvait toujours en rendre compte. Lamartine, de nos jours, a eu le même défaut et le même mérite.
Buffon goûtait peu la poésie : on ne connaît de lui que six vers, dont quatre français, que nous avons cités plus haut, et deux latins, qui sont placés au bas du portrait de M** Necker. « J'aurais bien fait des vers comme un autre, disait-il, mais j'ai bientôt abandonné un genre où la raison ne porte que des fers. Elle en a bien amx sans lui en imposer de nouveaux. » Cependant la belle poésie ne le trouvait pas insensible. Il savait par cœur des tirades
entières de Racine, qu'il estimait beaucoup. « C'est beau oomme de la belle prose, » disaii-il. Après Racine, ses auteurs favoris étaient La Fontaine et Fénelon.
11 se monùrait fort sévère pour le style d'aulruL Suivant loi, Montesquieu n'avait pas de style. « Le style du préâdeat de » M. de Montesquieu, disait-il I mais Montesquieu a-t-il un x> style ?» La postérité n'a nullement ratifié ce jugement sôvèie ; elle trouve que Montesquieu a un style, qui n'est mâme pas de beaucoup au-dessous de celui de son Ariatarque.
Quant au sien propre, il ne fut pas également apprécié par tous ses contemporains. Nous avons dit ce qu'en pensait d*Alembert ; Voltaire le ti*ouvait trop pompeux, et c'est à radresse de Buffon qu'il a dit :
Dans un style ampoulé, parlez-nous de physique.
On a conservé un certain nombre de lettres de Buffon; le style en est très -ordinaire, et cela pour deux raisons. D*abord, Buffon, qui n'écrivait point ses lettres pour le public, y attachait peu d'importance, et n'en remaniait point la forme, comme celle de ses ouvrages. Ensuite, sa grande manière d'écrire était en disproportion avec les petits événements de chaque jour. M** Necker a dit, à ce propos, ce mot charmant :
c M. de Buffon ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance ; quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout (1). >
Il est impossible d'analyser l'œuvre de Buffon sans parler de ses collaborateurs. Il en eut trois : Daubenton, Guéneau de Montbéliai*d et l'abbé Bexon.
Daubenton se retira, comme nous l'avons dit, à la fin de la publication de VHistaire des quadrupèdes. Toutes les descriptiona anatomiques des quinze premiers volumes de VHisioire naiwreUe sont de Daubenton. Il était né à Montbard, comme Buffon, et c'est à cette circonstance, ainsi qu'à ses connaissances anatomiques,
(I) Mélanges, t. I, p. 237.
quHl dut d'être associé à I*œuvre immortelle de son compatriote. U s'acquitta de sa tâche avec honneur : tout ce qu'il a fait a été bien fait , et l'on n'y a pas retouché. Ajoutons que sa rupture ayec Bufion ne fut pas de longue durée, et qu'il lui fournit même encore, dans la snite, des matériaux pour son Hûiêireê ies intectes.
Gnéneau de Montbéliard fut, après Daubenton , le collaborateur de notre grand naturaliste. Il était né à Saumur et devint l'intime ami de Buffon. Sa collaboration date de 1770, c'est-à-dire du premier volume des Oiseaux. Nous avons ditt|u'en 1771 Bufton fit une grave maladie, qui retarda notablement la publication de rHistairê dês minéraux^ destinée à marcher de pair avec celle des Oiseaux. Afin de rattraper le temps perdu, Buffon chargea Guënean de Montbéliard de rédiger l^ Histoire des eiseaux^ et il se réserva pour lui-même celle des minéraux. Ce dernier sujet répondait mieux, d'ailleurs, à ses goûts, en ce sens qu'il pouvait donner lieu à de grandes vues et à de belles théories. Cependant Buffon ne dévoila la collaboration de son ami qu'au troisième volume ; et ce qu'il y a de curieux, c'est que personne ne s'était aperçu de la substitution. Guéneau avait imité le style de Buffon avec un art si achevé, que les plus fins connaisseurs n'avaient pas reconnu le changement de main. Le portrait du paon, la description du chant du rossignol, celle du vol de l'hirondelle, et bien d'autres morceaux sont de Guéneau de Montbéliard.
Cet écrivain avait du goût, de la grftce, du brillant, et F Histoire des oiseaux est peut-être le sujet qui convenait le mieux à son talent. Ajoutons, néanmoins, que cet ouvrage n'est pas, tant s'en faut» tout entier de lui ; Buffon en composa seul une partie, et le plan appartient complètement au maître. *
A la fin du cinquième volume des Oiseaux^ c'est-à-dire vers 1779, Guéneau de Montbéliard se sépara de Buffon. U fut remplacé, dans le même office de collaîxtrateur, par l'abbé Bexon, jeune homme de 2 1 ans, qui devint pour Buffon un secrétaire des plus actifs.
M. Flourens a révélé, dans un petit ouvrage intitulé les Memuerits de Buffon^ tout ce que notre grand -naturaliste a dû à l'abbé Bexon. La correspondance de Buffon nous fournit un supplément d'information au même égard. Elle nous montre ces deux hommes animés d'une confiance mutuelle, et se communiquant
réciproquement leurs pensées, pour le plus grand profit de U science et du public.
Buffon exerça constamment une haute influence sur le jeune abbé. Il le dirigea, lui donna des conseils, le forma, et l'on ne peut que regretter que ce docile et intelligent élèye soit mort à 36 ans. Mais il en obtint beaucoup aussi, comme nous allons le voir.
Bexon commença à travailler pour Bu£fbn dès le cinquième volume des Oiseaux. Lorsque Bexon avait rédigé un article, il l'envoyait à Montbard, à Buffon, lequel corrigeait la rédaction, et la lui renvoyait. Bexon recopiait, Bufibn recorrigeait, et ce manège se renouvelait jusqu'à quatre ou cinq fois de suite.
C'est ce qu'indiquent très-bien, non-seulement les manuscrits, mais aussi les lettres de Buffon à Bexon; par exemple celle-ci :
c Voilà le Cormoran qae je vous renvoie avec les premières corrections, car j'en ai fait de plus grandes sur la seconde copie; mais en tout il est bien et n'a pas laissé de vous coûter beaucoup de temps pour les recherches (1}. •
Flourens fait remarquer que Buffon voulait, en agissant ainsi, ménager cette force de pensée, qui est si remarquable dans V Histoire de l'homme^ dans la Théorie de la terre et les Époques de la nature.
Buffon n'aimait pas à s'appliquer aux petites choses ; c'est pour cela qu'il se déchargea sur Guéneau de Montbéliard et Bexon, de l'Histoire des oiseaux, qui se compose surtout de descriptions.
c Le soin de ménager sa pensée, que s*est imposé Buffon, va si loin, dit Flourens, qu'il profite de tout dans Bexon : de ses idées, de ses vues, de'ses tours, de ses expressions. Quelquefois, après avoir effacé une expression, il la reprend; après avoir écarté une idée, il y revient, et tout cela aux moindres frais possibles, même pour la peine physique d'écrire, car il se sert le plus qu'il peut des mots écrits par Bexon, sauf à les modifier plus ou moins selon le besoin (2). >
Bexon a également beaucoup travaillé à V Histoire des miné^ raux.
On peut reprocher à Buffon de n'avoir point suffisamment fait
(1) Floarens, Des manuscrits de Buffon, p. 5. (2^ Ibidem, p. 22.
connaître au public tous les services qu'il reçut de Tabbé Bexon. n n'en fit mention qu'en 1780, dans un Avertissement placé en tête du septième volume des Oiseaux. Or, Tunion des deux auteurs date de 1777, c'est-à-dire du cinquième volume. De plus, Bexon n'est point nommé dans V Histoire des minéraux. C'est là an oubli regrettable, et qu'on voudrait ne pas avoir à signaler, à propos d'un caractère aussi élevé que celui de Buffon.
Si Bufibn fut grand par le style, il le fut plus encore par les idées. Examinons-le sous ce point de vue.
Personne ne poussa plus loin que lui l'amour du système, employé comme moyen de faire avancer une science.
« La plupart des naturalistes, dit*il, ne font que des remarques partielles; ils décrivent une pierre, puis encore une seconde pierre, à mesure qu'ils les rencontrent. Mieux vaut un faux système, car il sert au moins à enchaîner nos idées, et 11 prouve qu'on sait penser. >
Buffon le prouva surabondamment pour son compte : il ima« ginait un système à propos de tout. Voici comment il procédait. Il rassemblait des faits, les comparait» les combinait et en faisait sortir un système complet sur le sujet qu'il avait en vue. « Rassemblons des faits pour nous donner des idées, » a-t-il dit.
Mais si Buffon affectionnait les systèmes, il avait beaucoup moinsde goût pour l'expérience. S'il expérimentait, ce n'était qu'après l'édification de son système, afin d'en vérifier l'exactitude. Sa plus chère ambition était d'apercevoir, par la seule vue de tesfrit y ce que le vulgaire ne découvre que par les yeux du corps. Il était heureux lorsqu'il pouvait dire : « J'ai eu le plaisir de voir mon opinion confirmée par une expérience. »
Il avait cru, par exemple, pouvoir déduire de considérations générales, que le diamant est une substance combustible, indication que Newton avait, d'ailleurs, donnée avant lui« et il blâma le chimiste Guy ton de Morveau, qui voulait en faire l'expérience dans un creuset : « Le meilleur creuset» c'est l'esprit 1 » dit-il à Guyton de Morveau. Ce qui ne Tempécha pas, après que l'expo rience eut confirmé le fait de la combustibilité du diamant, de constater avec bonheur le triomphe de son système.
Voici comment il s'exprime à ce sujet, dans son Histoire dm minéraux :
« La main n*a donc fait ici que confirmer ce que la vue de IN avait aperçu, et ceux qui ne croient que ce qu'ils voient seront dorénavant convaincus qu'on peut deviner les faits par l'analogie. »
Hâtons-Dous de dire qu'à i'inver^ de tous les inventeuTB de systèmes, Buffon n*était point obstinément attaché aux siens. Il rrananiait constamment ses pensées, comme ses phrases. Il reconnaissait de fort bonne grâce une erreur, lorsque la critique lai paraissait fondée. Il mit trente ans à écriie sur de nouvelles bases, sa Théorie de la terre^ qui devint les Époques de la nature.
Après son* amour pour les systèmes, ce qu'il y a de plus caractéristique chez Buffon , c'est son aversion pour la méthode naturelle. Il n'y voyait « qu'une convention, une langue arbitraire, un moyen de s'entendre dont il ne peut résulter aucune connaissance réelle (1). » Aussi ne manqua- t-il aucune occasioii de critiquer les classifications zoologiques de Linné. Il reprochait au naturaliste suédois d'avoir placé le zèbre près du cheval, et voici dans quels termes bizarres il formule ce reproche :
c Ne vaut-il pas mieux faire suivre le cheval qui est solipéde, |>ar le ohian qui est fissipède, et qui a coutume de le suivre, en effet, que par un zèbre, qui nous est peu connu, et qui n'a peut-être d'autre rapport avec le cheval que d'être solipéde (2)? >
Sa méthode à lui est très-naïve. Elle consiste simplement à considérer les animaux au point de vue de l'utilité que nous en tirons et de la connaissance que nous en avons. Il range ensemble et pêle-mêle tous les animaux domestiques, sans se préoccuper de savoir si, par leur organisation, ils ne sont pas prodigieusement éloignés les uns des autres. Il trouve cet ordre le plus naturel. On a bien souvent reproduit ces lignes, si mal pensées et si peu scientifiques, dans lesquelles il dit «qu'il n'existe réellement dans la nature que des individus ; les genres^ les ordres et les classes n'existent que dans notre imagination. i> A cela il faut répondre, avec Flourens, « que les groupes Ynal faits sont seuls le produit de notre imagicatioiii mais que les groupes bien faits, les groupes naiureU^ existent dans la nature (3). »
fl) ffistorre natureOe, tome I^ p. 10^ édition lii-4*.
(2) Ibidem, tome I, p. 36, édition inA\
(3) Buffbf^- histoire de ses travaux et de ses idées, in-i3, Parts, ISM. p. il*
Hâtons-nous d'ajoater qae œ reproche ne peut s'appliquer qu'an Buffon du comjDencement, au Buffondes premiers Tolumes de VHiiiêire malureUê, À niMure qu'il avança dans son œuvre, Buffon reoonmit qu'il ne pomvait réellement plus se passer d'une méthode fondée sur des caractères pris dans les objets eux-mêmes, âuiimauXy végétaux ou minéraux. Lorsquil parla des singes, il les distribua par groupes bien distincts, comprenant des espèces d'une analogie de caractères évidents. Bien plus, quand il arriva aux oiseaux : c Au lieu, dit-il, de traiter les oiseaux un à un, c'està-dire par espèces distinctes et séparées, je les réunirai plusieurs ensemble sous un même genre. »
Sa marche devint alors tout à fait méthodique. Il forma des familles et des genres, en réunissant autour d'une espèce type toutes celles qui s'y rapportent, soit qu'elles habitent nos climats, toit qu'elles se trouvent exclusivement à l'étranger.
c Parvenu à son Hittom de$ Oiutmx, dit Gavier, Buffon se soumit tacitement à la nécesîsitô où nous sommes tous de classer nos idées, pour nous en représenter clairement rensemhle (1). »
Ce iîu là un de ces revirements d'opinion si fréquents chex Bu£EMi, dont la pensée travaillait sans cesse. Il tourne d'abord en dérision les méthodes; puis, reconnaissant qu'elles lui sont indispensables^ il en fait un fort bon usage. Ce qu'il faut, d'ailleurs, bien remarquer c'est qu'il base ses divisions sur des caractères importants, et non sur dlnfimes distinctions, qui varient d'un individu à l'autre. U parle très-judicieusement de cette fausse science qui consiste à multiplier outre mesure les subdivisions, et qui était d^i de son temps la plaie de rhistoire naturelle.
L'un des plus grands mérites de Buffon, c'est, comme l'a dit Flourens, d'avoir porté la critique dans rhistoire natureiie, A ce propos, écoutons Buffon lui-même :
c La première chose que l'on doive se proposer lorsqu'on entreprend d'éclaircir l'histoire d'un animal, c'est de faire une critique bévere de sa nomenclature, de démêler exactement les dillereuts noms qui lui
ont été donnés et de démêler» autant qu'il est possible, les diilé-
rentes espéees auxquelles les mêmes noms ont été appliqués. >
{i) ArikhèBaBoù,ébU Bio(frafkK wtwer$eite de Mtekaud.
Ce travail, Buffoa Ta fait pour deux cents espèces de quadrapèdes et sept cents à huit cents espèces d'oiseaux. Il a donné l'histoire complète de chacune d'elles, et pour emprunter à Floiireas une nouvelle appréciation, <c son véritable titre est d'avoir fondé la partie historique et descriptive de la science (1). »
On ne s'attend pas à ce que nous passions en revue toutes les idées de Buifon ; nous nous contenterons d'indiquer brièvemeat les principales.
Il a le premier lancé dans le monde savant l'idée de Tuniformité du plan de la nature, qui fut développée plus tard par Geoffroy Saint-Hilaire, et d'après laquelle tous les êtres seraient conçus sur un même plan. Cette pensée est exacte si on la restreint à chacune des quatre grandes classes d'animaux, considérée en particulier, — et c'est ce que faisait Buffon, qui ne connaissait et ne s'occupait que des vertébrés. Mais si on prétend l'étendre à l'ensemble de la création, elle devient fausse, car on ne peut soutenir que le même dessein^ pour parler comme Buffon, existe dans l'invertébré et dans le vertébré.
C'est encore Buffon qui a établi la belle loi de la prééminence relative des organes, et en cela il fut le précurseur de Guvier. Continuant à envisager spécialement les animaux vertébrés, et prenant le cœur pour centre de la machine animale, il constate que, sous ce rapport, l'homme et les animaux sont parfaitemuot semblables; mais que, plus on s'éloigne du centre, plus les difilâ» rences deviennent considérables, et qu'elles atteignent leur maximum aux extrémités de l'échelle zoologique. Les parties in té* rieures étant les plus constantes, sont donc les plus essentielles, et ce sont elles qui constituent le fondement de l'économie animale ; donc, encore, les parties extérieures sont subordonnées aux parties centrales. Buffon remarque, en outre, que les insectes ont une espèce de cerveau et des sens, comme les vertébrés, quoiqu'ils soient dépourvus de cœur ; mais il n'en tire pas cette conclusion toute naturelle, que le cerveau est plus essentiel que le cœur : il en laissera l'honneur à Cuvier.
Il marque ensuite d'une façon magistrale le rôle du cerveau :
c Le cerveau et les sens, dit-il, forment une seconde partie essen- (i) Buffon f histoire de ses travaux et de ses idées, iD-12, Paris, iS44^ p. 21.
tielle à Téconomie animale. Le cerveau est le centre de Tenveloppe» comme le cœur est le centre de la partie intérieure de l'animal. >
U ajoute :
« Le cerveau, siège du sens intérieur matériel, est dans l'homme comme dans l'animal, et que même» relativement au volume du corps, il y est d'une plus grande étendue. »
Arrivant à la prééminence relative de chaque sens, dans les différentes espèces, Buffon distingue des sens relatifs à l'appétit, à Tinstinct, et des sens relatifs à la pensée. Le sens le plus relatif à la pensée est le toucher : c'est pourquoi il est plus développé chez rhomme que chez les animaux ; l'odorat est le sens le plus relatif à l'instinct, à l'appétit : aussi est-il meilleur chez Ta* nimal que chez l'homme. L'importance relative des sens varie donc d'une manière inverse chez l'homme et chez animal. « Cette différence, ditBuffon, est relative à la nature de l'un et de l'autre. »
II ajoute que chez Toiseau le premier sens est celui de la vue, et de tout ce qui précède il tire ces belles déductions :
« L'homme sera plus ému par les impressions du toucher, le qua* drupéde par celles de l'odorat, et l'oiseau par celles de la vue; la plus grande partie de leurs jugements, de leurs déterminations, dépendront de ces sensations dominantes; celles des autres sens, étant moins fortes et moins nombreuses, seront subordonnées aux premiéres et n'inilueront qu'en second sur la nature de l'être. >
Voici comment Guvier apprécie ces vues, vraiment admirables, de Buffon :
t Ses idées, concernant l'influence qu'exercent la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces, sont des idées de génie qui feront désormais la base de toute histoire naturelle philosophique, et qui ont rendu tant de services à l'art des méthodes, qu'elles doivent faire pardonner à leur auteur le mal qu'il a dit de cet art (1). »
Une autre belle loi, posée par Buffon, c'est celle de la distribution des animaux sur le globe. Il établit, en examinant les faits,
(I) Article BnffoD, de U Biographie univeneiie de Miehaud»
que les deux continents, ou, pour parler plus exactement, les ties méridionales de chacun des deux continents (1) ont une population animale qui leur est propre. Toutes les découvertes subséquentes n'ont pu ébranler cette assertion hardie. En abordant en Amérique, les Européens avaient trouvé une faune toute nouvelle, mais ils n'eurent point à créer de noms nouveaux. I^e puma fut appelé lion ; le jaguar , tigre ; Valpacaj mouton. Sans avoir vu ces animaux, Buffon déclara qu'il n'y avait en Amérique, ni lion, ni tigre, ni moutoi. Il dédaia paiement que les singes du nouveau continent étaient tout différents de ceux de l'ancien. Cette distinction^ qui est une vérit^le classificatioa des singeSy subsiste dans la scienœ de nosjours et c'est une des mieux fondées. Généralisant cette vue, il posa sa grande loi : « Qu'aucun des animaux de la zone tonide dans l'un des continents ne se trouve dans l'autre. »
Parmi les autres découvertes ds BoSoa, il faut dter ses recherches sur la dégénération^ eu altératîou, des animaux, et sur les causes qui l'amènent ; — - sur les lois de la fécondité ; — sur la fixité et les caractères de l'eqpèce (le premier, il a indiqué comme caractère de l'espèce la fécondité continué); — sur l'homme envisagé comme espèce (il étudie les races humaines, et démontre que ce ne sont que des variétés d'une même espèce).
Buffon a imaginé, en physiologie, différents systèmes, dont le tempsafait justice. Par exemple, il explique la génération par des germes accumulés^ des moules intérieurs^ des molécules orga^ niques f et autres conceptions vagues et mal déterminées. Il substitue à l'instinct des animaux une somme de mécanisme, encore moins intelligible peut-être que celui qu'avait forgé Descartes. Selon lui, les cellules des abeilles sont simplement le résultat de la compression réciproque des abeilles l'une contre l'autre, et non la conséquence d'un instinct
Terminons cette revue rapide des travaux de Bu£Ebn par l'analyse des deux ouvrages ou il s'est montré véritablement supérieur:
(1) Cette restriction est nécessaire, car rAmérique du Nord possède quelques espèces en commun afec l'ancien continent; exemple le renne, l'élan, le castor. Cela provient sans doute du grand rapprochement des terres vers le Nord: les animaux que nous venons de nommer ont pu passer d'an eontiuent à l'autre Mr la glaee.
la Théorie de la terre^ à laquelle se rattache le système sur h formation des planètes, et les Époques de la nature.
La Théorie de la terre est basée sur trois faits que Buffon eut le tort de généraliser, tandis qu'ils sont particuliers à certaines contrées. De là vint son erreur, mais une erreur de bonne foi : les éléments d'appréciation lui manquaient, car la géologie n'existait pas encore à cette époque.
Le premier fait est celui-ci : « On trouve partout des coquilles et d'autres productions marines, même sur les sommets des plus hautes montagnes ; » le second : « Les couches de la terre sont partout horizontales; • le troisième : « Les montagnes ont partout des angles correspondants. » De ces trois faits, Buffon conclut que la terre est exclusivement Vouvrage des eaux^ considérées sous toutes les formes : eaux de la mer, eaux du ciel, fleuves, rivières, etc. Ce sont les eaux qui modifient constamment le relief du globe, par leur action sans cesse agissante. Buffon est donc le ereateur de la théorie des causes lentes^ qui est aujourd'hui revenue en faveur, en géologie, après avoir été détrônée par la doctrine contraire de Guvier, celle des révolïitions tnolentes.
Passons à la cosmogonie de Buffon, à son système de Tunivers. Nous y trouverons une idée nouvelle : celle de la formation des mondes par le feu.
Buffon imagine que toutes les planètes ont primitivement appartenu au soleil, et qu'elles en ont été détachées par le choc d'une comète. Cette hypothèse, empruntée à Whiston, est aujourd'hui reconnue inadmissible. Les comètes sont composées d*une matière tellement subtile qu'elle ne saurait exercer un effet sensible sur une masse comme celle du soleil, ni même sur quelque planète que ce soit. Peu importe, suivons Buffon. Si les planètes ont été détachées du soleil, elles ont d'abord été incandescentes comme lui, elles ont été en ftision ; peu à peu, elles se sont refroidies et sont devenues solides. Pour ne parler que de la terre, les vapeurs se sont condensées à sa surface par le refroidissement, et elles ont formé les mers; l'air s'est répandu dans l'atmosphère, et le globe a pris lentement une forme à peu près stable.
Ce système est hardi et fortement lié dans toutes ses parties; Il fallait certainement un grand génie pour le concevoir. Remarquons pourtant que ses deux idées fondamentales ne sont pas de- Buffon : celle des planètes détachées du soleil par le choc d'une
comète, appartient, comme nous l'avons dit, à Whiston; et celle delà fluidité primitive du globe, c'est-à-dire du feu central, a été, pour la première fois, émise par Leibniz, dans sa Protégée. Il faut ajouter que la dernière théorie, reprise par Laplace, est aujourd'hui adoptée en géologie comme la véritable origine des planètes, et par conséquent de la terre.
Buffon couronna sa longue carrière par les Époques de la nature^ son ouvrage le plus remarquable, à tous les points de vue. Âpres trente ans de méditations, il parvint à reconstituer, par la seule puissance de sa pensée, l'histoire de notre globe. De sa théorie et de son système^ combinés et rectifiés, il tira la description exacte des âges successifs, ou de ce qu'il appela les époques de notre globe.
Buffon établit sept grandes e^po^ue^, qu'il désigne de la manière suivante :
Première époque : Lorsque la terre et les planètes ont pris leurs formes.
Deuxième époque : Lorsque la matière, s'étant consolidée, a formé la roche intérieure du globe, ainsi que les grandes masses vitrescibles qui sont à sa surface.
Troisième époque : Lorsque les eaux ont couvert nos continents.
Quatrième époque : Lorsque les eaux se sont retirées, et que les volcans ont commencé d'agir.
Cinquième époque : Lorsque les éléphants et les autres animaux du Midi, ont habité les terres du Nord.
Sixième époque : Lorsque s'est faite la séparation des continents et des mers.
Septième époque : Lorsque la puissance de l'homme a secondé celle de la nature.
Les découvertes modernes ont bien modifié tout cela; mais Buffon n'en conserve pas moins l'honneur d'avoir aperçu des époques dans l'histoire de la terre, et cela avant la création de la géologie et de la paléontologie : ce sera sa gloire éternelle.
Buffon a pressenti la paléontologie : Tidée des espèces perdues se trouvé, en effet, dans la Théorie de la terre et dans les Époques de la nature» « Tout semble démontrer, dit-il dans ce dernier ouvrage, qu'il y a eu des espèces perdues, c'est-à-dire des animaux qui ont autrefois existé, et qui n'existent plus. »
Mais ce ne fut là qu'une lueur de son génie. Buffon ne sut
pas reconnaître que les ossemenis fossiles, pourtant déjà signalés de son temps, dans les contrées boréales de l'Europe, appartenaient à des animaux aujourd'hui disparus. Il prit les restes de l*élépbant fossile que nous désignons aujourd'hui sous le nom de snammotilA, pour ceux de Téléphant actuel. Pourquoi? Parce que Vanatomiê comparée n'était point encore créée. Il n'a manqué à Buflbn que la possession de cette science pour ravir d'avance à Guvier son plus beau titre à l'immortalité, celui d'avoir fondé la paléontologie, et d'avoir reconstruit toute une génération éleiule de plantes et d'animaux.
Il ne nous reste, pour terminer cette Notice, qu'à citer les principales études qui ont été publiées jusqu'à ce jour sur Bufibn et ses travaux. Dans leur ordre de date, ces publications sont les suivantes :
1* Viêprivéede Biijfon, parle chevalier Aude. In-8*,Lyon, 1788. Ce n'est qu'un opuscule sans grand intérêt; il n'a d'autre valeur que d'avoir été publié l'année môme de la mort de Buffon.
2"^ Voyage à Montbard, par Hérault de Séchelles, 1785-1801. Sorte de pamphlet qui fut longtemps regardé comme la seule biographie authentique de Buffon» et qui inspira la publication de sa Correepotudanee.
3^ Article nécrologique dans le Journal de Paris du mois de mai 1788 (n^ 124 et 125). C'est une notice très-consciencieuse et très-importante au point de vue du détail et de la vérité des faits. Cet article» ainsi qu'un article du Mercure^ paru à la même époque, a été reproduit par M. Nadault de Buffon, dans son livre que nous citerons plus loin.
4^ Notice kietorique sur Buffon^ par Geoffroy Saint-Hilaire, placée en téta de son édition de Buffon. «—Article du même auteur dans V Encyclopédie nouvelle (1838).
b^ ViedeBufon^ par A. de Chesnel (1843)* C'est un ouvrage enfantin, renfermant différentes anecdotes hasardées, mêlées à quelques détails intéressants.
6^ Hiitoire dm travaux et des idées de Buffon^ par Flourens. Paris, 1844, in-12. Ce livre est fondamental au point de vue de l'appréciation scientifique et littéraire de Buffon ; c'est un guide excellent pour connaître la génération de ses idées et en apprécier la valeur.
7® Des mantiscrits de Buffon, Paris, 1 840, in-1 2. Ce petit ouvrage renferme une intéressante notiœ biographique; mais FioiHrens a beaucoup trop insisté sur la part qu'ont pu avoir dans les écrits de Buffon, ses divers collaborateurs. Il y a là un parti pris visible de dénigrer le grand écrivain, de faire attribuer à ses secrétaires tel ou tel morceau de ses ouvrages. Cette puérile rechercha ne provenait, chez Fiourens, que du désir de rabaisser Bufibn, pour se grandir lui-même aux yeux des naturalistes. On ne peut que blâmer une aussi triste inspiration.
8^ Vie de Buffon^ par Bernard d*Héry, publiée dans letemeXI de l'édition de l'Histoire naturelle^ donnée par Bernard d'Héry en 1803. Cette biographie, écrite par un Bourgnigaon qui avait connu divers membres de la famille de Baffoa, et avait été à même de les consulter, renferme des renseignemenls qui étaient alors inconnus.
0^ Buffon^ sa fcmitte^ ses collaboratsws et se9 famti&n. Mémai-res par M. Humbert Bazih^ son secrétaire^ mi» en ordre^ atmotës ef augmentés de documents inédits^ par M. Henri NadauU de Afjfbfi, son arrière-petit-neveu (in-8^. Paris, 1863). H. Nadault de Buffon a réuni dans cet ouvrage les documents les plus authentiques le^ latife à Buffon et à son entourage. Le volume est accompagné de cinq portraits gravés sur acier, à savoir : Bnfian , M*** de Buffon, le comte de Buffon, leur fils ; le chevalier de Buffon, fràre de Buffon ; M"^ Nadault, sa sœur.
On doit également à M. Nadault de Buffon la Carrespondancê de Buffon^ c'est-à-dire la; collection de la correspondance ancien* nement publiée, à laquelle on a joint un grand nombre de lettres inédites (2 vol. in.8°. Paris, 1860).
L'Homme physique chez Buffon^ ses maladieê, so merî. Paris, 1 868. C'est un opuscule de M. Nadault de Buffon, extrait de la Gazette médicale de Paris^ année 1868.
10* Biographie des hmnmei Ulmetree de Uk Côtêr^Otr par Tabbé Michaud (1888). Elle iieiilBime (|aelqiies détailaintérafisants islatifs aux difficultés de Buffon avec la Sorboniie»
li^» Les Causeriee du lundi de Sainte-Beaee (1853^ 1857,. 1^1) contiennent plusieurs Éiudes sur Buffon^. intéresBantes rt vraies.
1 2<' Buffon et son château de Mimibardt pas G. Desnoireterm. C'est un article de la Bévue des provinces dejanvisret fëviier 1864.
Ce travail, assez confus, est rédigé au moyen de matériaux fournis par les deux ouvrages de M. Nadault de Buffon.
13^ La Revue européenne de mai 1860, renferme un bon article de M. Léopold Monty, rédigé avec des documents fournis par la Correspondance de Buffon.
li"* V Encyclopédie du XlX^siich contiait uae biographie intéressante de Buffon, par Boitard.
Les éditions des œuvres de Buffon ont été nombreuses. Nous ne itérons que les principales, en nous bornant à la France.
La première édition de r//i5(atWna/ttr0//0 forme quarante>quatre ▼olumes in-4% qui ont paru de 1749 à 1804. C'est la plus précieuse et la plus recherchée.
Les Œuvres complètes de Buffon ont été publiées pour la première fois, de 1824 à 1832, en 40 volumes iu-8<', par Verdière et Lagrange, et en 12 volumes par Rapet, de 1817 à 1819.
Une édition compacte des Œwores eomptètês de Buffon^ suivie de celles de Lacépède, qui continua Buffon pour les reptiles» les inseetes^etc., a été publiée par Furne. Elle forme 8 volumeegiand in^».
Une édition trè»estîmée des CEuwres de Buffon^ publiée par Floiirens, a paru chez Gantier frères, accompagnée d'un com* mentaire remarquable. C'est un Buffon modernisé par la critique.
Les (BfBcres dioisies de Buffùn ne se comptent pas, tant elles aont nombreuses et variées. 11 en existe une édition à l'usage des lycéen
CONDORGET
Nous regrettons de ne pouvoir retracer qu'en raccourci la biographie de Gondorcet, biographie extrêmement complexe, et pourtant bien intéressante dans sa complexité. Le personnage célèbre qui en sera le sujet, ne représente pas seulement un grand analyste, un physicien éminent, en un mot, un pur savant, àia manière des Clairaut, des Euler, des Bernouilli, et de beaucoup d'autres qui vécurent dans le même siècle que lui. Chez Gondorcet, la philosophie domine la science, et la littérature vient y ajouter ses ornements : triple don que nous avons déjà pu rencontrer et admirer chez d'Alembert. Mais il y a de plus, chez Condorcet, le moraliste, le politique, le législateur, et toujours l'homme dévoué à sa tâche» Par cet ensemble de facultés, Gondorcet s'offre à nos yeux comme le personnage qui représente le mieux le xvni* siècle, ou, pour parler plus exactement, la dernière moitié de ce siècle, pendant laquelle s'écoula sa vie, si prématurément et si tragiquement abrégée.
Jean-Antoine-Nicolas Garitat de Gondorcet naquit le 17 septembre 1743, à Ribemont, petite ville de la Picardie, qui fait aujourd'hui partie du département de l'Aisne. Gette ville avait déjà donné le jour à l'ingénieur Blondel, membre de l'académie des sciences, dont le nom est resté attaché à de grands travaux, et parti* culièrement à la construction de la porte Saint-Martin, à Paris.
Malgré sa naissance picarde, Gondorcet était, du côté paternel, originaire d'une très -ancienne et noble famille du Gomtat
CUNDUnCET
Venaissin, dont une branche avait adopté la réforme religieuse au XVI* siècle. Mais ce n'était pas à cette branche qu'appartenaient les parents de Tenfantgui venait de naître. Nous trouvons, au contraire, parmi eux, de très-zélés catholiques, entre autres un oncle, frère cadet de son père, Mgr de Gondorcet, qui fut successivement évéque de Gap, d'Auzerre et de Lisieuz. Un autre de ses oncles fut le fameux abbé de Condillac, le philosophe le plus chrétien du zvni* siècle. Quant à sa mère, M^ de Gaudry, elle dépassait encore tous les autres par l'ardeur de sa dévotion. Nous n'avons rien à dire de son père, M. Caritat de Gondorcet, si ce n'est qu'il était capitaine de cavalerie, et qu'il ne dut paS| en celte qualité, exercer une grande influence sur l'éducation religieuse de son fils. D'ailleurs celui-ci n'avait que quatre ans, quand son père mourut.
Obéissant à ses idées superstitieuses, M"^ de Gondorcet, qui ▼oulait soustraire son fils unique aux premiers dangers de l'enfance, ne sut trouver rien de plus eflicace que de le vouer au blanc, et de le consacrer à la Vierge. Pendant huit années, l'enfant porta le costume d'une jeune fille. Get accoutrement, qui lui interdisait les plus salutaires exercices de gymnastique, et la plupart des jeux auxquels se livrent les autres enfants de cette première période de la vie, ne pouvait que beaucoup nuire aux proportions de ses membres, à l'aisance de ses manières, au développement de ses forces. On s'en aperçut plus tard, quand l'homme fut complet, mais il n'était plus temps d'y porter remède.
Voici comment Arago nous représente Gondorcet, d'après ses portraits, et la tradition de ceux qui l'avaient bien connu :
c Gondorcet était d'une haute stature. L'immense volume de sa tête, ses larges épaules, son corps robuste contrastaient avec des Jambes restées toujours grêles, à cause,, croyait^il, de rimmobilité presque absolue que le costume de jeune Ûlle et les inquiétudes trop vives d'une tendre mère lui avaient imposée. Gondorcet avait dans le maintien de la simplicité et môme tant soit peu de gaucherie. Qui ne l'eût vu qu'en passant aurait dit : c Voilà un bonhomme, plutôt que voilà un homme d'esprit (1). »
Gondorcet dut encore à la fantaisie superstitieuse de sa mère, de ne pouvoir suivre aucun des cours publics fréquentés par les élèves de son flge, pour qui leur camarade enjuponné eût été un
(I) Sotieei biographiques, tome 11, Gondorcet.
sujet perpétuel de railleries et de mauvaifieB farces. U est donc probable qu'il apprit tort peu de choses jusqu'à sa onsième année, où son oncle, Tévéque de Lisieux, coomiença à s'occuper de lui, et le confia aux soins partiouliera d'un jésuite.
Si le pouvoir de l'éducation était aussi grand qu'on le pense, voilà certes un élève qui avait toutes les chances de conquérir un rang distingué dans la religion et l'aristocratie. Né d'une famille en proie à toutes les superstitions nobiliaires et religieuses, dans laquelle un homme ne compte pour qu elque chose ques'il est d'épée^ de robe ou d'église, entouré de gens de guerre et de prélats, élevé sur les genoux d'une mère bigote, et allaité par la morale des jésuites, que va devenir ce beau nourrisson, quand les années l'auront fait grandir? Il va devenir précisément l'antithèse de tous les préjugés qu'on a tant à cœur de lui inculquer. Le fruit d'une éducation si prévoyante sera, — ici nous laissons encore parler Arago : ce en matière politique, le détachement le plus complet de toute idée de prérogative héréditaire ; en matière religieuse, le scepticisme poussé jusqu'à ses dernières limites. » Vantes après cela l'influence de l'éducation sur certains esprits 1
Quand il eut atteint sa onzième année, le jeune Gondorcet fut remis par son oncle, l'évéque de Lisieux, entre les mains des jésuites de Reims, et à treize ans, en 1 756, il remportait le prix de seconde dans leur collège. Il est vraisemblable qu'il acheva ses études littéraires dans cet établissement.
En 1758, nous le trouvons à Paris, oii il commence l'étude des mathématiques au Collège de Navarre, institut célèbre, oh fut également élevé Lavoisier, et dont l'emplacement, -— hérédité précieuse — est aujourd'hui occupé par l'École polytechnique. Le Collège de Navarre partageait avec la Sorbonne le privilège, de faire discuter des thèses publiques, et de conférer des grades dans les lettres, la philosophie, la théologie et les sciences.
Gondorcet fit dans cet établissement célèbre des progrès aussi rapides que brillants. AubouX de dix mois, à l'âge de seize ans, il y soutint, en présence de d'Alembert, de Glairant et de Fontaine, une thèse d'analyse mathématique très-délicate, et il excita l'admi* ration de ces savants illustres. D'Alembert et Glairaut ajoutèrent, dit-on, à leurs compliments, la prédiction que ce jeune homme serait un jour leur confrère à l'académie des sciences.
De tels encouragements décidèrent Condorcet à se livrer avec
GONJOORCJST 415
ph» d'ardeur que jamais, aux études mathématiques. Aussi, malgré les vœux et les résistances de tous les membres de sa famille, qui voulaient qu'à l'exemple de son père, il choisit la profession des armes, seule digne, à leurs yeux, d'un fils de noble maison, il alla, peu de temps après sa sortie du collège, s'établir chez Giraud de Kéraudon, son ancien maître de mathématiques. Mais Condorcet était déjà un penseur profond. Sa riche inlelligeuce ne pouvait se laisser absorber tout entière par les n:athém&iiques. Une autre science, la morale, qui s'apprend sans maîtres, jKirce qu'elle est directement inspirée par le cœur, venait de se révéler dans l'âme de ce jeune homme, et d'y faire briller ses premières lueurs. C'est lui-même qui nous l'apprend, dans une lettre écrite longtemps après, à Turgot, et qu'il avait intitulée : Ma profession de foi. 11 y rappelle que, dès son adolescence, il avait adopté une règle morale, qui le dirigea toute sa vie.
• n fallait, disait-il, faire céder toute considération d'intérôt à Tobli* galion d'être juste, et ménager précieusement la sensibilité naturelle que je regarde comme la source de toute vertu. •
Cette morale, cette justice, cette sensibilité, furent bien, en effet, les guides, que suivit Condorcet pendant toute sa vie ; c'est ce qui caractérise tous ses écrits, tous ses discours, tons ses actes. On retrouvera là le publiciste, l'administrateur, le tribun, le législateur, et nirtout le juge , quand il lui sera nécessaire d'exercer cette redoutable fonction dans le procès de Louis XVI. Cette justice nans haine est d'autant plus parfaite qu'elle est tempérée par la sensibilité.
Voilà tout Condorcet, et nous ajouterons que ce qui fut l'honneur de sa m, devint, hélae I la cause de sa mort. Du fond de la retraite, où il dérobait sa tête aux bourreaux, il écrivait à sa fille ees rscommandatione touchantes
c Ma chère fille, conserve dans toute sa pureté, dans toute sa force, le M»ntinient qui nous fait partager la douleur de tout être sensible. Qu'il ne se borne pas aux souffrances des hommes; que ton humanité s'étende même sur les animaux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront; ne dédaigne pas de l'occuper de leur bien-être; ne sois pas insensible à leur naïve et Kinoère reconnaissance; ne à aaeun des douleurs inatiles Le défaut de prévoyance dans
les animaux est la seule excuse de cette loi barbare, qui les condamne à se servir mutuellement de nourriture. »
Nous avons parlé des résistances que la famille de Condorcet opposa à la résolution qu'il avait prise de s'adonner à l'étude des sciences. Il faut ajouter ici que ces résistances durèrent longtemps, si même elles cessèrent jamais tout à fait; car, plus de vingt ans après, Condorcet, déjà membre, et môme secrét;iire perpétuel de l'académie des sciences, écrivait à Turgot, dont il était devenu l'ami : « Soyez favorable à M. Thouvenel; c'est le » seul de mes parents qui me pardonne de n'être pas capitaine de » cavalerie. »
Descartes, bien que sa famille f&t d'une noblesse inférieure à celle des Condorcet, n'avait pu réussir à lui prouver qu'il ne la déshonorait pas en cultivant les sciences et la philosophie. Mais, du moins, Descartes avait, pour suivre sa vocation scientifique, des moyens pécuniaires qui manquaient absolument à l'élève de Giraud de Eéraudon.
Heureusement, notre jeune savant vint à faire la connaissance et à mériter la protection du duc de la Rochefoucauld, qui lui fit obtenir une pension, et l'introduisit dans plusieurs maisons distinguées. Il put donc travailler, et il travailla avec fruit sous ia direction et avec les conseils d'un maître, qu'il ne tarda pas à surpasser.
Condorcet n'avait pas vingt-deux ans lorsqu'il présenta à l'académie des sciences de Paris, un Essai sur le calcul intégral, matière qui avait déjà occupé et qui occupait encore beaucoup de savants, mais dans laquelle il y a toujours du nouveau à découvrir. Les analystes les plus compétents déclarèrent que Condorcet, dans ce premier travail, avait heureusement étendu les idées de Fontaine ou des savants qui l'avaient applaudi au collège de Navarre, et avec lequel il s'était lié depuis.
Le mémoire de Condorcet fut examiné, en mai 1765, par une commission académique, dont le rapport, rédigé par d'Alembert et Bezout, %e terminait par ces mots : « L'ouvrage annonce les plus grands talents et les plus dignes d'être encouragés par l'approbation de l'académie. »
VEssai sur le calcul intégral fut jugé digne d'entrer dans la collection des Savants étrangers à l'académie des sciences.
On a dit que l'académie des sciences avait traité ce premier
CONDORGET 4i7
travail de Gondorcet avec une grande indulgence. Ce n'était pourtant pas Tavis de Lagrange, qui, deux mois après ce jugement, écrivait à d'Alembert : « Le calcul intégral de Gondorcet m'a paru bien digne des éloges dont vous l'avez honoré. » Arago, entrant dans quelques détails, pour défendre l'opinion de ces grands appréciateurs de pareils travaux, dit qu'on ne peut pas méconnaître « que ce mémoire renferme les premières tentatives sérieuses, approfondies, qu'on ait faites sur les conditions d'intégrabilité des équations différentielles ordinaires de tous les ordres, p Dans le volume de l'académie des sciences pour Tannée 1772, on trouve un nouveau mémoire de Gondorcet, qui a reçu de Lagrange un éloge encore plus éclatant que le premier.
t Ce mémoire, dit Lagfrange, est rempli d'idées sublimes qui auraient pu fournir la matière de plusieurs ouvrages. Le dernier article
m'a singulièrement plu par son élégance et par son utilité Les
séries récurrentes avaient déjà été si souvent traitées qu'on eût dit cette matière épuisée. Cependant voilà une nouvelle application de ces séries plus importante, à mon avis, qu'aucune de celles qu'on en a déjà faites. £lle nous ouvre, pour ainsi dire, un nouveau champ pour la perfection du calcul intégral. >
Les collections académiques de Berlin, de Bologne, de Saint- Pétersbourg, contiennent une foule de mémoires, dans lesquels Gondorcet a donné la mesure de son esprit pénétrant, et de sa science profonde dans les mathématiques pures. Ges divers travaux portent tous sur des questions neuves, ou très-difficiles.
Ge qu'on pourrait reprocher à Gondorcet, et Arago admet luimême que ce reproche serait assez fondé, c*est d'avoir négligé de donner des applications utiles à ses découvertes sientifiques. Il se contentait de présenter de belles formules d'algèbre ou d'analyse, sans s'arrôter à les particulariser, pour les rendre accessibles aux méthodes d'approximation. Il semblait craindre de faciliter aux autres « des routes qu'il u* avait pas le courage de suivre luimême. »
Ge défaut de Gondorcet, sans lui porter autrement malheur, le priva d'un triomphe aussi complet qu'il aurait pu Tobteuir dans une occasion importante oà il fut sollicité à sortir de l'analyse pure, pour passer aux mathématiques ap|>liquées. La détermination de l'orbite des comètes avait toujours paru, même T. V. 27
depuis les progrès que l'astronomie et la haute géométrie avaient faits à partir de Newton, un problème des plus difficiles.
c Sans doute, dit Arago, théoriquement parlant, trois observations sont plus que suffisantes pour déterminer l'orbite cométaire, supposée parabolique; mais les éléments de cette orbite se trouvent tellement calculés dans les équations, qu'il paraissait trés-diiBcile de les en faire jaillir sans des calculs d'une longueur rebutante. Le problème, envif^agé à ce point de vue, n'était pas encore résolu, môme après que Newton, Fontaine, Euler, etc., en eurent fait le sujet de leurs recherches les plus assidues. *
L'académie de Berlin mit cette question au oonooars. Ce qu'elle voulait était clairement appliqué dans son programme. Jusqu'à cette époque, les astronomes savaient se passer, — et pour cause, — des calculs de la haute géométrie, pour la détermination des orbites des planètes. Ils se contentaient, comme leurs prédécesseurs, des méthodes graphiques ce dans lesquelles figuraient des paraboles de carton de divers paramètres. » L*académie de Berlin entendait, et telle était la condition pour mériter le prix, que les concurrents fissent usage de procédés directs, c'est-à-dire purement mathématiques. Le prix, qui devait être donné en 1 774, fut remis à l'année 1778. Condorcet partagea avec Tempelhof un honneur qu'il aurait obtenu seul, au jugement de Lagrange, s'il avait appliqué sa méthode à quelque comète particulière. Condorœt avait bien compris qu'il s'éloignait du programme, mais, comme il l'avouait lui-même, il avait une répugnance extrême « pour les calculs qui demandent beaucoup d'efforts à Tattentioa, sans la captiver, s En mathématiques il fut artiste et non praticien.
Avant de voir Condorcet quitter le domaine des malhématîqnes, on se demandera peut-être quel est le véritable rang qu'il y occupe, car sa valeur scientifique a été asses souvent contestée. Nous avons déjà cité de bons garants des éminentes facultés dont il fit preuve dans l'analyse ; il y a chose jugée sur ce point. Pour le reste des mathématiques, voici une critique qui nous parait fort juste, et dans laquelle deux savants, au lieu d'un, sont appiédét en même temps :
< Je l'avouerai, dit Ara^o, les écrits mathématiques de Gondx>roet
manquent de cette clarté élégante qui distingue à un si haut degré les mémoires d'Euler et de Lagrange. D'Alembert, qui lui-même» sous ce rapport, n'était pas entièrement irréprochable, avait
ment engagé notre ancien secrétaire, mais sans grand succès, à songer un peu plus à ses lecteurs. £n mars 1772, il écrivait à Lagrange : < Je voudrais que notre ami Gondorcet, qui a de la sagacité, du génie, eût une autre manière de faire. Apparemment, il est dans la nature de son esprit de travailler dans ce genre. >
Une autre tentative faite par Gondorcet dans le champ des mathématiques appliquées, produisit une sorte de scandale parmi les savants, et donna lieu à une controverse, qui n'est pas encore entièrement terminée. Il s'agit du calcul des probabilités. C'est là une invention toute française, car Pascal et Fermât en sont les premiers auteurs. Condorcet, reprenant ce calcul après eux, en fit, par l'extension qu'il lui donna, une branche véritable de la science mathématique. On convient généralement aujourd'hui des services que Gondorcet rendit au public, en ramenant, par son analyse, les probabilités à des lois, moins rigoureuses sans doute, théoriquement parlant, que les autres lois scientifiques, mais, en fait, tout aussi exactes. C'est à la conviction qu'il sut faire passer dans tous les esprits qu'on dut l'abolition de la loterie et d autres jeux dits de hasard, mais dans lesquels des combinaisons, plus ou moins bien masquées, déterminaient toujours les bonnes chances en faveur des banquiers.
C'est sur le même calcul si bien développé par Condorcet, que reposent aujourd'hui les systèmes des annuités, des tontibes et <les assurances de toute nature.
Jusque-là, Condorcet n'avait pas rencontré, parmi les savants, trop de résistance, ni de contradiction passionnée. Il en fut autre-* ment lorsqu'il prétendit assujettir au calcul des probabilités les faits de jurisprudence et les résultats judiciaires. Ce nouveau domaine résista à l'invasion de l'analyse mathématique. Les gens à robe noire s'émurent ; les moralistes, ou ceux qui se donnent pour tels, firent chorus avec eux» et ce fut on toile général contre les attentats de la géométrie.
Le scandale n'était pourtant pas aussi grand qu'on voulait le faire croire, Condorcet n'avait nullement proposé, comme La Harpe Va écrit, dans un esprit de dénigrement contre la philosophie, déjuger les procès d'après des formules analytiques, ni de remplacer les témoins et les preuves par des boules blanches et des boules noires. Nul n'a le droit de substituer ses propres expressions à celle d'un auteur; or voici ce que Condorcet avait dit^
après avoir assimilé chaque tribunal a une urne, dont les boules, blanches ou noires^ représenteraient les jugements équitables ou iniques :
t Je suppose que Ton connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la voix a la môme probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions futures, desquelles on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose que Ton ait choisi un assez grand nombre d'hommes vraiment éclairés, et qu'ils soient chargés d'examiner une suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu'ils prononcent sur la vérité ou la fausseté do ces décisions. Si, parmi les jugements de cette espèce de tribunal d'examen, on n'a égard qu'à ceux qui ont une certaine pluralité, il est aisé de voir qu'on peut, sans erreur sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu moindre de celle qu'elle doit réellement avoir, et déterminer d'après cette supposition la probabilité de ces jugements. »
Cette explication, il faut Tavouer, est quelque peu embarrassée, et par malheur, elle est ce qu'il y a de plus accessible au lecteur profane, dans un livre tout hérissé de formules analytiques. Mais, en y mettant un peu de bonne volonté, on voit très-bien la pensée de Gondorcet. Son calcul, ayant évidemment pour objet de corn* parer numériquement les décisions obtenues à telle ou telle majorité, et de trouver les valeurs relatives de tel ou tel nombre de témoignages, tend à cette conclusion , moralement très-vraie et très-philanthropique, à savoir que les chances d'une condamnation injuste étant d'autant moindres que le jugement sera rendu à une plus grande majorité, il importe que les tribunaux soient constitués de telle sorte qu'un innocent ait très-peu de risques l'ôtre condamné.
Ce fut en 1769, que Condorcet, vérifiant l'horoscope que Fontaine et d'Alembert avaient tiré de lui, au Collège de Navarre, devint leur confrère h l'académie. 11 n'avait alors que vingt-six ans. Une lettre de d'Alembert à Lagrange fait connaître qu il serait entré dès l'année précédente, dans la compagnie, sans le mauvais vouloir de sa famille, qui s'opposait à sa candidature, et qui se rendit de guerre lasse, plutôt que par conviction.
Parmi les travaux académiques auxquels Condorcet se livra dans les premiers temps, il en est un qui est resté inédit, et qui offre un intérêt singulier : c'est un mémoire que lui avait demandé le gouvernement espagnol sur la Meilleure organisation des Sociétés
GONDORGET 421
savantes. Dans ce moment, en effet, l'Espagne se proposait de créer une académie, pour amuser Sa Grandesse, et occuper quelques savants. Dans le projet qu'il rédigea, Gondorcet fut obligé de tenir compte de l'obligation de mêler dans la future académie, un nombre raisonnable de gens de qualité aux hommes de science. Mais cette concession faite, il engagea les ministres du roi très-catholique et très-fidèle, à ne pas se régler, pour les choix des candidats, sur leurs principes religieux, et dans cette vue, il leur posa la question suivante :
c Groyez-vous qu'une académie, composée de l'athée Aristote, du brahme Pythagore, du musulman Alhasen, du catholique Descartes, du janséniste Pascal, de lultramontain Gassini, du calviniste Huygens, de l'anglican Bacon, de l'arien Newton, du déiste Leibniz, n'en eût pas valu une autre? Pensez-vous qu'en pareille compagnie on ne se fût pas entendu parfaitement en géométrie, en physique et en astronomie, et que personne s'y fût amusé à parler d'autre chose? »
Et Arago, qui a extrait du mémoire inédit ce curieux paragraphe, ajoute : « Gondorcet ne songeait pas seulement à Madrid. »
Depuis que Fontenelle était mort, aucun membre de l'académie dee sciences n'avait voulu lui succéder dans la présidence, dont il avait considérablement aggravé les charges, par l'usage de prononcer les Éloges des confrères défunts.On avait désigné de Mairan, qui, après beaucoup d'hésitations, avait bien voulu occuper, à titre provisoire, le fauteuil présidentiel, jusqu'au jour où la compagnie aurait fait un choix définitif. Elle se décida enfin pour un de ses membres les plus modestes, Granjean de Fouchy, qui se laissa honorer de ce poste, mais à la condition qu'on ne le solliciterait jamais d'imiter Fontenelle.
Cet honnête président demeura trente ans à son poste, assez semblable aux rois fainéants de notre monarchie. Quoique ne faisant rien, il commençait à sentir le poids de l'âge et les atteintes des infirmités que la vieillesse apporte avec elle. Les uns désiraient comme successeur Buffon; d'autres proposaient Bailly. Mais Granjean avait jeté les yeux sur Gondorcet, qui était le plus jeune de ses confrères : l'académie le lui accorda.
Gondorcet n'épargna rien pour se rendre digne de ce choix. La matière ne manquait pas, d'ailleurs, à son activité. Les académiciens morts depuis 1666 jusqu'à 1699, dont aucun n'avait été
célébré en séance publique, criaient du fond de leurs tombes, pour se faire payer le tribut de louanges qui leur était dû. C'est là que Gondorcet alla les chercher .
Son choix tomba d'abord sur les plus illustres, à savoir : Huygens, Roberval, Picard, Mariotte, Perrault, Rœmer, etc.
Si Gondorcet, dès ses premiers Éloges^ ne fît pas oublier Fontenelle, il força du moins tout le monde savant à convenir qu*il connaissait beaucoup mieux que le neveu de Gomeille les ma* tières sur lesquelles il avait à écrire. Du reste, son style, clair, précis, exempt de toute recherche, était bien celui qui convenait à de pareils sujets, et ne laissait guère regretter, si ce n'est à un petit nombre de vieux académiciens, les mignardises affectées et les toursi plus spirituels que naturels, de la phraséologie propre à l'auteur de la Pluralité des mondes. La science, pas plus que Thistoire romaine, ne veut de madrigaux.
Outre le travail rétrospectif à faire sur tant de membres, plus ou moins illustres, plus ou moins obscurs, de la compagnie, trépassés durant la longue sinécure présidentielle de Mairan et de Granjean de Fouchy, Gondorcet s^était imposé la tâche de remplir quelques lacunes que Fontenelle lui-même avait laissées dans ses Éloges des académiciens morts de 1699 à 1740, et il devait encore pourvoir à l'apothéose des contemporains morts depuis son entrée en fonctions. Ge fut souvent une rude corvée. Il se vit obligé de composer annuellement jusqu'à six et môme huit Éloges.
Un des premiers envers qui il eut à remplir ce triste devoir, fut le grand géomètre Fontaine, dont il avait reçu les encouragements, à son début dans la carrière des sciences, et qui était devenu pour lui un soutien et un ami. Get Éloge a été déclaré un chef-d'œuvre. C'est ainsi que le qualifie d'Âlembert, dans une lettre à Lagrange. Voltaire, à qui on avait communiqué le manuscrit, demanda d'en prendre une copie pour son usage personnel.
Depuis ce moment, Voltaire correspondit souvent avec Condor^ cet, qu'il appelait^ môme sur l'adresse de ses lettres, Monsieur plusque Fontenelle.
Ce qui distingue les compositions biographiques de Gondorcet, c'est, indépendamment de la plus stricte impartialité, de l'abnégation absolue de tout esprit de coterie et môme de tout ressentiment personnel^ une préoccupation constante d'éclairer le lecteur
CONDOHGET 423
et de choisir ce qui peut l'instruire, de préférence à ce qui peut lui plaire; l'abeencede toute pensée d'amour-propre, et un si complet oubli de sa gloriole d'écrivain, qu'on pourrait appliquer à ses ouvrages cette phrase, qu'il a lui-même employée pour caractériser ceux de Franklin : «c On y chercherait vainement une ligne qu'on puisse le soupçozmer d'avoir écrite pour la gloire. »
S'il fallait une preuve bien frappante de la justice que Condorcet rendit toujours à ses adversaires, même les plus malveillants, on le trouverait dans sa conduite à l'égard de Buffon, qui, nonseulement lui avait toujours été hostile, mais qui, plus d'une fois, s'était exprimé sur son compte de la manière la plus offensante. Lorsque Condorcet eut à écrire son Éloge ^ il trouva, pour apprécier les ouvrages du grand naturaliste, un style presque égal à celui de Buffou :
< Des traits, dit-il, qui semblent échapper à Buffon, caractérisent la sensibilité et la Herlé de son &me; mais elle parait toujours dominée par une raison supérieure. On croit, pour ainsi dire, converser avec une pure intelligence, qui n'aurait de la sensibilité humaine que ce qu'il en faut pour se faire entendre de nous et intéresser notre faiblesse. La postérité placera les ouvrages du grand naturaliste à côté des dialogues du disciple de Socrate et des entretiens du philosophe de Tusculum. M. de Buffon, plus varié, plus brillant, plus pro* di;^ue d'images que les deux grands naturalistes de la Grèce et de iltioie. Joint la facilité à l'énergie, les gr&ces à la majesté. Sa philo* Sophie, avec un caractère moins prononcé, est plus vraie et moins afnigeante. Aristote semble n'avoir écrit que pour les savants, Pline pour les philosophes, M. de Buffon pour tous les hommes éclairés. »
Condorcet, peu de temps après son adjonction à Granjean de Fouchy, était devenu secrétaire en titre de l'académie des sciences ; son commerce avec Fontaine et d'Alembert l'avait gagné à la science ; ses relations avec Voltaire, non moins que ses devoirs de panégyriste, le tournaient vers la littérature; l'amitié de Turgot dirigera maintenant son esprit vers l'économie sociale. Mais par» tout on retrouvera dans Condorcet le libre penseur, et ce qu'on appellerait aujourd'hui le philosophe humanitaire.
Turgot, qui dans les dernières années du règne de Louis XV, s*était déjà fait un nom célèbre par ses écrits sur l'économie politique, et que ses services éminents, comme intendant de la généralité de Limoges, avaient désigné pour un futur homme
d'État, fut appelé au ministère de la marine, en 1774, à l'avéaement de Louis XVL Un mois après, il était nommé contrôleur général des finances. Dans ces deux postes il voulut s'assurer le concours de Gondorcet, qui, non-seulement, avait les mêmes idées que lui sur la politique et Tadministration, mais qui lui était personnellement très-sympathique.
c Leurs idées, leurs espérances, leurs sentiments, dit Arago, s'étaient complètement identifiés. Il serait vraiment impossible de citer un seul point d'une science, si ouverte aujourd'hui à la coutroverse, sur lequel Turgot et Gondorcet aient différé, même par d'imperceptibles nuances. >
Tous deux étaient intimement convaincus d'une vérité, neuve alors, et qui aujourd'hui même ne parvient pas à s'établir encore facilement dans tous les esprits, c'est qu'en matière de commerce, (c une liberté entière et absolue est la seule utile et même juste. » Ils estimaient que la protection accordée « à un genre particulier d'industrie » nuit à l'ensemble de toutes, et que les précautions minutieuses dont les législateurs avaient cru devoir surcharger leurs règlements, fruits de la timidité et de l'ignorance, étaient, sans compensation aucune, la source de gênes, de vexations intolérables et de pertes réelles. Sur les questions commerciales, et notamment sur la question du libre commerce des grains, ils étaient en aussi parfait accord. Ils réclamaient l'un et l'autre cette liberté, dans l'intérêt commun des propriétaires, des cultivateurs, des salariés et des consommateurs. Elle leur semblait, en outre, la meilleure voie à suivre pour faire baisser le prix moyen d'une denrée de première nécessité, en nivelant autant que possible les prix dans tout le royaume, et à tempérer, sinon pour prévenir, Tefiet calamiteux des disettes locales.
Qu'on juge des clameurs que suscita un pareil système, aussi suspect peut-être aux consommateurs qu'aux producteurs, en songeant à celles que poussent encore les protectionnistes de nos jours contre une liberté commerciale qui n'est qu'une ébauche timide comparée à celle dont Turgot et Gondorcet se faisaient les promoteurs.
Une autre maxime, non moins révolutionnaire, était encore commune au deux amis, qui la professaient hautement envers et
contre tous: c'est qu'il existe pour tous les hommes « des droits naturels qu'aucune loi ne peut légitimement leur enlever. » Parmi ces droits imprescriptibles, ils plaçaient en première ligne celui de « disposer de son intelligence, de ses bras et de son travail. » Cette fois, ce fut le tour des jurandes et des maîtrises de se récrier. Proclamer la liberté du travail était, à leurs yeux, une audace blasphématoire.
Sans s'inquiéter d'irriter des ennemis plus puissants encore, Turgot et Condorcet ne se prononçaient pas avec moins de hardiesse contre les corvées, qui forçaient à travailler sans salaire des malheureux qui n'avaient que leur salaire comme moyen d'existence. Enfin, tous deux condamnaient hautement Tinfâme trafic, autorisé ou toléré, sous le nom de traite des nègres. « Honteux brigandage qui, depuis deux siècles, s'écriait Condorcet, dépeuple, en le corrompant, le continent africain. » On voit qu'il s'agissait de réformes radicales ; mais on était au siècle de l'Encyclopédie 1
On conçoit le nombre et la vivacité des attaques que durent exciter tous les intérêts ameutés contre ces innovations. Condorcet eut à subir en outre les rivalités scientifiques. L'académie des sciences était partagée entre son secrétaire perpétuel et la faction opposée, conduite par Buffon. Celui-ci écrivait à Necker, le futur et prochain successeur de Turgot : <c Je n'avais rien compris à ce jargon thôpital de ces demandeurs d*aumônes^ que vous appelez économistes, d Mais ce qui était beaucoup plus grave que de jeter des épithètes injurieuses à des réformateurs qu'on avoue ne pas comprendre, c'était l'attentat médité contre les libertés d'une Compagnie savante, dont on est soi-même un des plus anciens et des plus illustres membres. C'était bien Buffon que d'Alembert accusait en écrivant à Lagrange, le 15 avril 1775 : c Nous essuyons, à l'académie des sciences, Condorcet et moi, des tracasseries qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse. » Arago nous donne en ces termes l'explication de cette accusation : « L'idée que l'on avait suggérée aux ministres de Louis XVI, d'une censure académique qui eût sans cesse entravé dans sa marche l'historien de nos travaux, venait de Buffon. »
Turgot, à son entrée au Département des finances, n'eut rien de plus pressé que de nommer Condorcet inspecteur des monnaies. Voici à quelles conditions le philosophe accepta cette place:
c On dit dans un certain public, écrit<il à Turgot, que Targent m TOUS coûte pas quand il s'agit d'obliger vos amis. Je serais désolé de donner à ces propos ridicules quelque apparence de fondement. Je vous prie donc de ne rien faire pour moi dans ce moment Quoique peu riche, je na suis pas pressé. Laissez-moi remplir la place de M. de Forbonnais. Chargez-moi d'un travail important : de la rédae* lion des mesures^ par exemple. Attendez enfin que mes efforts aient vraiment mérité une récompense. »
L'année suivante, Turgot, qui avait conçu un plan général de navigation intérieure, eut encore recours aux lumiàres de Condorcet et de deux autres académiciens, d'Alembert et Bossut. Cette commission était chargée d'examiner les projets présentée au ministre par des amateurs qui ne savaient ni jauger les eaux courantes, ni calculer leurs effets, et de donner elle-même eon avis. C'est ce que firent d'Alembert et Bossut, en y joignant, comme fruits de leurs études, un projet sérieux, qui reçut môme un commencement d'exécution pendant la courte durée du ministère deTurgot.
C'est au sujet de ce travail de nos trois savants que d'Alembert écrivait à Lagrange :
ff On vous dira que je suis directeur des canaux de navigation avec 6,000 francs d'appointements, fausseté I Nous nous sommes chargés» MM. Condorcet, Bossut et moi, par amitié pour M. Turgot, de loi donner notre avis sur ces canaux ; mais nous avons refusé les ap» pointements que monsieur le contrôleur des Finances nous offrait pour cela. »
Voilà « le jargon d'hôpital des demandeurs d'aumônes, » comme les qualifiait Buffon !
Necker, pour faire échec à la politique de Turgot, qu'il aspirait à supplanter, publia, vers ce même temps, un ouvrage contre la libre circulation des grains. Condorcet, prenant en main la cause de son ami, qui était aussi la sienne, riposta par une brochure, écrite sur un ton ironique : Lettre d'un laboureur picard à M. Necker le prohibitif .
Le patriarche de Ferney trouva la satire de son goût :
c Ahl la bonne chose, écrivait Voltaire à l'auteur, la raisonnable chose, et même la jolie chose que la Lettre au prohibitif. Cela doit ramener tous les esprits, pour peu qu'il y ait encore à Paris du sens et du bon goût, i
En dépit de ce jugement de Voltaire, il faut avouer que la lettre de Condorcet, sans être dépourvue de tout agrément, est loin de
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rappeler les charmants et spirituels dialogues que Tabbé Galiani, secrétaire de l'ambassadeur de Naples à Paris, écrivait dans le même sens et sur la même matière. À chacun son rôle.
Ck>ndorcet rentra dans le sien, lorsque, rerenant à la charge, il composa une nouvelle brochure, plus étendue, intitulée Ré* fiexiom 9ur U emnmereê de$ blé$. Ces 200 pages, écrites d'un ton sérieux et dans un style grave, dans lesquelles toutes les faces d'un très-difficile problème avaient été frandiement abordées, émurent autrement que la Leitre au prohibitifs toute la cohue des clients et des partisans de Necker, sans compter un autre public, plus nombreux et plus puissant encore :
fl Des personnages du plus haut rang dans les lettres, dit Arago, devinrent aussi, à partir de cette époque, les implacables ennemis de Condorcet. L'académie des sciences et Tacadémie française ellesmêmes ressentirent d'une manière fÀcheuse, et pendant de longues années, l'afiét de ces discordes. >
Peu à peu, cependant, les esprits se calmèrent, et la situation se détendit surtout après que Turgot eut été renversé par la coalition de tous les traitants, intéressés au maintien des abus et des parlements, qui n'enregistraient ses édits qu'avec résistance.
Bien qu'il eût encore fait crier beaucoup de monde contre lui par la publication des Lettrée d'un théologien ^ et par une révision des Penséeê de Pascal, dans lesquelles il osa le premier (entreprise ré* putée alors un sacrilège) rétablir les passages qu'avait supprimés le jansénisme des premiers éditeurs, Condorcet se présenta à l'académie, en 1782. Il y fut admis, ayant, comme il avait eu une première fois à l'académie des sciences, pour adversaire Buffon, et pour concurrent Bailly, sur lequel il l'emporta d'une seule voix. « C'est encore une des plus grandes batailles que d'Alembert ait gagnées contre Buffon, » écrivait Grimm dans sa Corresptmâanee. Et sans doute, d'Alembert lui-même en jugeait ainsi, s'il est vrai, comme La Harpe le rapporte, qu'à l'issue du scrutin, il dit en pleine académie : « Je suis plus content que je ne le serais d'avoir trouvé la quadrature du cercle ! i
L'année suivante, d'Alembert mourut. Condorcet perdait en lui nn guide, un appui, un père d'adoption. La maxime de d'Alembert était : « L'usage du superflu n'est pas légitime, lorsque d'autres hommes sont privés du nécessaire. » D'Alembert avait pratiqué
si fidèlement cette maxime qu'il ne laissa en mourant aucune fortune. Il se reprochait, à ses derniers moments, de n'avoir pas au moins conservé de quoi reconnaître les soins de deux vieux serviteurs. Tout à coup, il songe à son ami Condorcet, aussi désintéressé, mais moins pauvre que lui, et par une disposition testamentaire, il le charge de pourvoir aux besoins de ses malheureux domestiques. Le legs fut accepté par Gondorcet, et exécuté pendant longtemps, au delà même de la vie du légataire. Ce furent la fille el le gendre de Gondorcet qui continuèrent son acte de bienfaisance. Peu de temps après la mort de d' Alembert, Gondorcet, âgé alors de 43 ans, rencontra dans le monde et épousa M*'^ Sophie de Grouchy. Elle avait alors une sœur cadette, qui fut plus tard la femme de Gabanis, et un tout jeune frère, qui devint, sous l'Empire, le maréchal de Grouchy. Gette union tardive d'un philosophe avec une femme aussi vertueuse que belle, fut heureuse, dans sa courte durée.
Mais l'année 1789 approche, avec la crise fatale qui la suivit.
Gondorcet, malgré ses opinions avancées, ne fut pas élu à TAssemblée constituante. Les seules fonctions politiques qu'il ait exercées pendant cette première période révolutionnaire, furent celles de membre de la municipalité de Paris. Mais cette position, relativement inférieure, ne lui interdisait pas toute influence sur l'Assemblée nationale, et souvent il exerça une action très-puissante par la ré* daction des adresses que la commune présentait à cette Assemblée.
Quand ce n'était pas comme organe de la municipalité de Paris, c'était en son nom personnel que Gondorcet écrivait des lettres, comme celle dont nous détachons un paragraphe. G'était le 30 août 1789, au moment où l'Assemblée nationale venait de rejeter une proposition tendant à faire introduire dans le pacte fondamental une disposition qui permit de le perfectionner :
c Si nos législateurs prétendent travailler pour Téternité, il faut faire descendre la Constitution du ciel, auquel seul on a accordé jusqu'ici le droit de donner des lois immuables. Or, nous avons perdu cet art des anciens législateurs, d'opérer des prodiges et de faire parler des oracles. La Pythie de Delphes et les tonnerres du Sinai sont depuis longtemps réduits au silence. Les législateurs d'aujourd'hui ne sont que des hommes, qui ne peuvent donner à des hommes, leurs égaux, que des lois passagères comme eux. >
Ayant quitté, en 1791, la municipalité de Paris, Gondorcet devint un des six commissaires de la Trésorerie nationale. Peu de
temps après, les élections eurent lieu pour TAssemblée législative, et Condorcet fit partie de cette assemblée.
Dès les premiers jours, il prit place au bureau parmi les secrétaires. Plus tard, il fut nonmié à la présidence. Sa timidité naturelle, jointe à une extrême faiblesse de poumons, le tenait éloigné de la tribune.
c Cependant, dit Arago, quand l'assemblée voulait adresser au peuple français, aux armées, aux factions intérieures, aux nations étrangères, des paroles graves et nobles, c'était presque toujours Condorcet qui devenait son organe oûlciel. >
Voyant, du reste, poindre des haines personnelles, qui devaient éclater avec tant de fureur dans la Convention nationale, Condorcet ne s'occupait que de les apaiser, en adressant aux factions de sages paroles comme celles-ci : « Occupez-vous un peu moins de vous-mêmes et un peu plus de la chose publique. »
Réélue la Convention, Condorcet figura parmi les juges de Louis XVI. Il ne croyait pas que le roi pût être jugé. Non pas qu'il le crût couvert par l'inviolabilité, qui, dans sa pensée, ne pouvait s'étendre jusqu'à des crimes ou des délits personnels ne se l'attachant en rien aux fonctions royales ; mais il lui répugnait de donner pour juges au roi, les mêmes hommes qui se portaient ses accusateurs. Il pensait que le jugement devait être déféré à un jury spécial, nommé par tous les collèges électoraux de la France.
Lorsque la Convention se fut prononcée pour la culpabilité du roi, et qu'il n'y eut plus à délibérer que sur la peine à appliquer, Condorcet voulait qu'on se réservât le droit de modérer cette peine. L'Assemblée ayant voté lamort du roi, Condorcet, qui s'était prononcé pour une peine plus douce, se joignit à ceux qui réclamèrent l'appel au peuple.
Tous ces scrupules l'avaient déjà rendu suspect aux montagnards. Quand il fut question de remplacer l'œuvre de l'Assemblée constituante par une constitution nouvelle, Condorcet fut un des neuf membres qui furent chargés de préparer le projet. Après plusieurs mois de discussions, le projet fut présenté par la commission à la Convention nationale. Il était précédé d'une longue Introdueiion^ qui était l'œuvre personnelle de Condorcet.
Celui-ci demandait avec instance qu'on passât à la discussion des articlesi mais de graves événements qui se produisirent tant
au dehors qu'au sein même de la Convention, fournissaient des raisons ou des prétextes d'ajourner indéfiniment cette discussion.
Le 31 mai amena la chute et la proscription des Girondins. Une commission de cinq membres, choisis dans le Comité de salut public, reçut la mission de préparer, ou pour mieux dire d'improviser, un nouveau projet de constitution. Hérault de Séchelles, rapporteur de la commission, remit son travail le 10 juin, et le 24, la Convention votait cette nouvelle constitution, qui, du reste, ne devait jamais ôtre exécutée. Le gouvernement révolutionnaire venait d'être institué, qui rendait toute constitution et toute loi inutiles.
Condorcet eut la témérité de signaler, dans une Adresse aux citoyens français^ les graves imperfections de l'œuvre d*Hôrault de Séchelles, et le tort, moins pardonnable encore, de dire que les fiuelques dispositions sensées contenues dans le second projet, avaient été prises dans son propre travail. Aussitôt l'ex-capucin Chabot se lève, crie haro! sur l'auteur de l'Adresse^ le défère à l'Assemblée, comme un ennemi de la République, un conspirateur, un académicien I Un décret d'arrestation suit immédiatement. Condorcet, averti, s'échappe; mais dans la même journée, il est mis hors la loi ; les scellés sont apposés sur ses papiers et ses biens confisqués.
Il fallait trouver au plus tôt un refuge. Deux élèves de Cabanis et de Vicq-d'Azyr, Pinel et Roger, devenus plus tard l'un et l'autre des célébrités médicales, se rappellent la maison n^ 21 de la rue Servandoni, où, ils avaient demeuré. Cette maison appartenait à la veuve du sculpteur Louis-François Vernet, proche parent des grands peintres de ce nom. Cette femme s'empresse d'accueillir le proscrit, sans même demander son nom. Elle veilla sur lui, avec un dévouement admirable, pourvut à tous ses besoins, et le garda huit mois entiers, sans s'inquiéter des dangers que lui faisait courir son hospitalité héroïque.
C'est dans cet asile que Condorcet composa, sans livres et avec le seul secours de sa mémoire, son programme d'un Tableau histùrique des progrès de V esprit humain^ dont les éditeurs ont quelque peu modifié le titre. Cet ouvrage ne put être achevé, mais dans l'état où l'auteur l'a laissé, il a pu mériter que Daûnou en portât ce jugement : « Je n'ai connu aucun érudit, ni parmi les nationaux, » ni parmi les étrangers, qui, privé de livres, eomme l'élait
CONDOaCBT 431
■ Gondorcet, et a'ayaat d'autre guide qui aa mémoire, ait été
■ capabledecompoaeruapareilouTrage. »Gequ'ilyapeul-étrade plus remarquable dans cet écrit, c'est que rien n'y fait soupçonner la situation dans laquelle il a été composé. Pas un mot de récrimioation, pas ta moindre allusion aux malheurs de l'auteur, ni h ceux de sa famille.
Gondorcet, pour ne pas compromettre plus longtemps sa bienfaitrice, avait déjà manifesté plus d'une fois le dessein de la quitter. Mais M** Varnet avait organisé un système de surveillance, dirigé Qoa-seulemaat contre les ennemis du debon, mais encore et surtout contre Gondorcet lui-mâma. Gependant, ayant reçu l'avis qu'on allait faire une perquisition cbei M"* Vernet, Gondorcet se dit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps chez elle. A la faveur d'une ruse, il trouva le moyen de s'évader.
Le 5 mars 1794, Gondorcet, vêtu d'une veste et la léte couverte d'un gros bonnet de laine, franchit le seuil de la maison de la rue Servandoni, et s'achemine vers la rue de Vaugirard. La portière, dont il a mis la vigilance en défaut, pousse des cris déchirants, U** Vemet accourt, et apprenant le départ de Gondorcet, elle tombe évanouie. Pendant ce temps le fugitif s'éloignait toujours, mais lentement, et d'un pas incertain, comme un homme qui avait perdu l'habitude de marcher.
Il sortit de Paris. Le jour était déjà avancé lorsqu'il se présenta i Fontenay-aux-Roses, devant une maison occupée par on de set amis, l'académicien Suard. Là, on ne sait pas au juste ce qui se passa, le fugitif, hélas I n'ayant pu conter cette histoire à personne. Fut-il repoussé dès le premier moment T ou bien, suivant une autre version, Suard et sa femme le reçurent-ils pour quelques minutes seulement, en lui disant de se trouver, la nuit venue, derrière le jardin, dont la porte serait entr' ouverte? Il faut bien admettre que, dans ce cas, la promesse fut oubliée. La porte vainement heurtée, ne s'ouvrit pas, et le malheureux ne put pénétrer dans la piaison. Il erra toute la nuit dans la campagne, et chercha probablement un abri dans quelque carrière.
Le lendemain matin il arrive à Clamart. Blessé à la jambe la chute d'une pierre, k demi mort de faim et de froid, il ai dans un cabaret et demande une omelette.
a Gombien d'mufs T lui demande-ton.
— Une douzaine. »
Le philosophe, qui avait appris tant de choses, ne savait pas combien un ouvrier emploie d'œufs pour se faire une omelette I
Cette réponse attire sur lui l'attention. On l'interroge ; il se dit charpentier, sans songer à la blancheur de ses mains, qui lui donne un démenti. On le somme de montrer ses papiers, il n'en a pas. Pour tous ceux qui assistent à cette scène, Gondorcet est un suspect. Aussi est-il mis en état d'arrestation par ordre de l'autorité municipale, et conduit à la maison de dépôt de Bourgla -Reine.
On raconte que, dans le trajet, un vigneron qui le rencontra, le voyant boiteux et malade, s'émut de compassion, et lui prêta généreusement son cheval. Ce digne homme se rappelait celui qui, dans la Passion, voulut porter quelques moments la croix de Jésus-Christ !
Le lendemain, 8 mars 1794, quand le geôlier de Bourg-la- Reine ouvrit la porte du cachot, pour remettre son prisonnier entre les mains de la gendarmerie, il ne trouva plus qu'un cadavre. Condorcet avait frustré la guillotine révolutionnaire, en avalant un poison qu'il portait depuis quelque temps dans une bague. Ce poison, que lui avait remis Cabanis, après l'avoir préparé de ses mains, était le méme,dit-on, que celui avec lequel Napoléon^ en 1814, voulut s'empoisonner à Fontainebleau.
Ainsi mourut l'homme qui était une des gloires les plus pures de la France, une âme des plus tendres et des plus sensibles, une des plus fortes intelligences de son temps. Voilà de quel prix triste et cruel il faut payer les plus belles révolutions politiques 1
laOUELLE
Pour reposer un moment notre attention des graves personnages •qui composent la galerie scientifique que nous parcourons avec le lecteur, nous nous arrêterons ici quelques instants, le temps seulement de détacher de son cadre et de porter au grand jour un portrait souriant. Le regard du personnage est vif, le front haut et fier, la bouche railleuse et toute prête à lancer le sarcasme. Ce portrait est celui de Rouelle, Rouelle l*a^né^ comme on rappelait, pour le distinguer de son frère Hilaire-Mariu, ou Rouelle le jeune, et ai Ton veut Rouelle second 1
Rouelle, le grand, le vrai, s'est immortalisé dans l'histoire de la chimie, pour avoir découvert, on peut le dire, le groupe des sels; pour avoir, en d'autres termes, défini exactement (ce qui n'avait pas encore été fait jusqu'à lui) les sels comme groupe chimique ; pour avoir posé leurs genres et leurs espaces. Mais, outre ce mérite , outre la gloire d'un long enseignement au Jardin du Roi, et le bonheur qu'il eut de former la plupart des chimistes praticiens qui devaient paraître à la fin de ce siècle, les Macquer, les Darcet, les Cadet, les BerthoUet, les Lavoisier, il eut l'avantage de vivre mêlé à toute la société scientifique de son temps , d*être en commerce intime avec tous ces honmies, qui étaient l'honneur de l'esprit français et la gloire de la plylosophie. Il vécut au milieu d'eux , sur le pied d'une intimité constante , dans les réunions qui se tenaient au Jardin T. v. 28
du Roi ou à racadémie. Et comme il avait la parole vive et Tépigramme alerte, il disait à tous leurs petites et leurs grandes vérités. Il eut pour auditeur et pour élève en chimie, J.-J. Rousseau, pauvre élève toutefois, car il prit peu de goût à la science intime et moléculaire des corps. Il ne voulait y croire , disait-il, que quand les chimistes auraient fait sous ses yeux, du pain et du sang. La botanique, à laquelle on n'en demande pas tant, obtint donc les préférences du philosophe de Genève, qui délaissa Rouelle pour Laurent de Jussieu, et les froids laboratoires du Jardin du Roi pour les vertes campagnes de Montmorency. Rouelle fut Tami de BufTon, le noble et grave intendant du Jardin, à qui il devait sa place, et qu'il ne craignait pas d'appeler son « ours , » bien que le grand naturaliste n'eût rien de commun avec ce sauvage habitant des forêts. Il osa traiter un cardinal ce d'oison. » Quant à ses ennemis, il les accablait du nom de <c plagiaires. » Plagiaire I c'était là son invective favorite. Quand il était à bout d'expressions , s'il voulait écraser un adversaire ou un contradicteur, il l'appelait a plagiaire, i Vous lui auriez enlevé sa femme ou pris sa maîtresse, il vous aurait appelé plagiaire! Le général prince de Soubise s'était laissé battre par les Prussiens à Rosbach, en 1757. La conversation étant tombée sur ce sujet, au Jardin du Roi, Rouelle ne manqua pas, dans son indignation patriotique, de traiter le prince de Soubise d'ignare, d'esprit obtus, de criminel, enfin de plagiaire.
« Mais il me semble, dit Buifon , qui se trouvait là, que œ n'est pas un plagiat qu'a commis le prince en perdant la bataille ; c'est une belle et bonne invention toute nouvelle de M. de Soubise.
— Ne le défendez pas, s'écria Rouelle, c'est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne I Je suis sûr qu'il a quelque chose de vicié dans la conformation. »
Buffon, que ce reproche de plagiat, adressé par Rouelle à tout venant, avait fini par ennuyer quelque peu, s'avisa de lui faire une mystification assez piquante, et d'ailleurs, toute scientifique. Il écrivit une prétendue dissertation sur PAnatomie et Forganisation des Centaures, et il adressa son manuscrit à Rouelle. Le jour même, Rouelle disait à tout le monde qu'il n'y avait pas dans cet ouvrage une seule ligne qui n'eût été efTrontémeut pillée dans ses leçons ou dans ses écrits.
Il avait contre certains savants, quelle que fût leur renommée, des rancunes, que rien ne pouvait éteindre. Le grand médecin Bordeu avait traité d'une maladie grave, son frère, Hikire- Marin. Quand il entendait prononcer saa nom, ou quand il le prononçait lui-même dans ses leçons, il ne manquait jamais de s'écrier : « Votre Bordeu est un cuistre, un ignare. Il a tué mon frère. » — « Que voilà I » lyoutait-il , en montrant son frère, gras et bien portant.
Mais je m'amuse à peindre en buste un honmie qui a été peint en pied par le pinceau d'un maître. Grimm nous a lai^é, dans sa Correspondance littéraire ^ quelques pages charmantes sur Rouelle et ses manies. Ce qu'il y a de meilleur et de plus court à faire, c'est de laisser la parole à cet écrivain emérite.
c Rouelle, dit le baron Grimm, dans sa Correspondance /tllératr», doit être regardé comme le fondateur de la chimie en France, et cependant son nom passera, parce qu'il n'a jamais rien écrit, parce que ceux qui ont écrit de son temps des ouvrages estimables sur cette science et qui sont sortis de son école, n'ont Jamais rendu à. leur maître l'hommage qu'ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de mettre sur le compte de leur propre sagacité les principes qu'ils tenaient de leur maître : aussi Rouelle était-il en froideur avec tous eeux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l'on savait d'avance qu'à telle leçon il y aurait le portrait de Macquer, à telle autre, c<lui de Malouin, habillés de toute pièce ; c'étaient, selon lui, des igiioruutins, des barbiers, des fraters, des plagiaires,
» Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signiCcatiou si odieuse, qu'il rappliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui causait Damien, il disait que c'était un plagiaire. L'indignation des plagiats qu'il avait soufferts, dégénéra enfin en manie : il se voyait toujours pillé; aussi, lorsqu'on traduisait des ouvrages de Pott, ou de Lehmann, ou de quelque autre grand chimiste d'Allemagne, et qu'il y trouvait des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.
• Rouelle était d'une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté ; il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l'ordre et de la précision.
> Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, puis, quand il avait tout dit, il ajoutait : c Mais ceci est tcn de mes arcanes, que je ne dis à personne. > Souvent an de ses élèves se levait et lui ré])était à l'oreille ce qu'il venait de dire tout haut : alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu'il venait de dire à deux cents personne^.
• Il avait une si grande habitu Ui à s'aliéner la tôle que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un ^mtr^
au dehors qu'au sein même de la Convention, fournissaient des raisons ou des prétextes d'ajourner indéfiniment cette discussion.
Le 31 mai amena la chute et la proscription des Girondins. Une commission de cinq membres, choisis dans le Comité de salut public, reçut la mission de préparer, ou pour mieux dire d'improviser, un nouveau projet de constitution. Hérault de Séchelles, rapporteur de la commission, remit son travail le 10 juin, et le 24, la Convention votait cette nouvelle constitution, qui, du reste, ne devait jamais être exécutée. Le gouvernement révolutionnaire venait d'être institué, qui rendait toute constitutioa et toute loi inutiles.
Condorcet eut la témérité de signaler, dans une Adresse aux citoyens français^ les graves imperfections de l'œuvre d'Hérault de Séchelles, et le tort, moins pardonnable encore, de dire que les quelques dispositions sensées contenues dans le second projet, avaient été prises dans son propre travail. Aussitôt l'ex-capucin Chabot se lève, crie haro! sur Tauteur de l'Adresse^ le défère à l'Assemblée, comme un ennemi de la République, un conspirateur, un académicien I Un décret d'arrestation suit immédiatement. Condorcet, averti, s'échappe; mais dans la môme journée, il est mis hors la loi ; les scellés sont apposés sur ses papiers et ses biens confisqués.
Il fallait trouver au plus tôt un refuge. Deux élèves de Cabanis et de Vicq-d'Azyr, Pinel et Roger, devenus plus tard l'un et l'autre des célébrités médicales, se rappellent la maison n^ 21 de la rue Servandoni, où ils avaient demeuré. Cette maison appartenait à la veuve du sculpteur Louis-François Vernet, proche parent des grands peintres de ce nom. Cette femme s'empresse d'accueillir le proscrit, sans même demander son nom. Elle veilla sur lui, avec un dévouement admirable, pourvut à tous ses besoins* et le garda huit mois entiers, sans s'inquiéter des dangers que lui faisait courir son hospitalité héroïque.
Cest dans cet asile que Condorcet composa, sans livres et avec le seul secours de sa mémoire, son programme d'un Tableau historique des progris de P esprit humain, dont les éditeurs ont quelque peu modifié le titre. Cet ouvrage ne put être achevé, mais dans l'état où l'auteur Ta laissé, il a pu mériter que Daùnou en portât ce jugement : « Je n'ai connu aucun érudît, ni parmi les nationaux, » ni parmi les étrangers, qui, privé de livres, eomme l'élait
GONDORGET 421
9 Gondorcet, et n'ayant d'autre guide qui sa mémoire, ait été » capable de composer un pareil ouvrage. » Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans cet écrit, c'est que rien n'y fait soupçonner la situation dans laquelle il a été composé. Pas un mot de récrimination, pas la moindre allusion aux malheurs de Fauteur, ni à ceux de sa famille.
Condorcet, pour ne pas compromettre plus longtemps sa bienfoitrice» avait déjà manifesté plus d'une fois le dessein de la quitter. Mais M"* Vernet avait organisé un système de sur* veillance, dirigé non-seulement contre les ennemis du dehors, mais encore et surtout contre Condorcet lui-même. Cependant, ayant reçu l'avis qu'on allait faire une perquisition ches M""* Vernet, Condorcet se dit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps chez elle. A la faveur d'une ruse, il trouva le moyen de s'évader.
Le 5 mars 1794, Condorcet, vôtu d'une veste et la tête couverte d'un gros bonnet de laine, franchit le seuil de la maison de la rue Servandoni, et s'achemine vers lame de Vaugirard. La portière, dont il a mis la vigilance en défaut, pousse des cris déchirants, M"^ Yemet accourt, et apprenant le départ de Condorcet, elle tombe évanouie. Pendant ce temps le fugitif s'éloignait toujours, mais lentement, et d'un pas incertain, comme unhonunequi avait perdu l'habitude de marcher.
Il sortit de Paris. Le jour était déjà avancé lorsqu'il se présenta à Fontenay-auz-Roses, devant une maison occupée par un de ses amis, l'académicien Suard. Là, on ne sait pas au juste ce qui se passa, le fugitif, hélas I n'ayant pu conter cette histoire à personne. Fut-il repoussé dès le premier moment ? ou bien, suivant une autre version, Suard et sa femme le reçurent-ils pour quelques minutes seulement, en lui disant de se trouver, la nuit venue, derrière le jardin, dont la porte serait entr'ouverte? Il faut bien admettre que, dans ce cas, la promesse fut oubliée. La porte vainement heurtée, ne s'ouvrit pas, et le malheureux ne put pénétrer dans la piaison. Il erra toute la nuit dans la campagne, et chercha probablement un abri dans quelque carrière.
Le lendemain matin il arrive à Clamart. Blessé à la jambe par la chute d'une pierre, à demi mort de faim et de froid, il entre dans un cabaret et demande une omelette.
« Combien d'œufs ? lui demande-t on.
— Une douzaine. »
Le philosophe, qui avait appris tant de choses, ne savait pas combien un ouvrier emploie d'œufs pour se faire une omelette!
Cette réponse attire sur lui l'attention. On l'interroge ; il se dit charpentier, sans songer à la blancheur de ses mains, qui lui donne un démenti. On le somme de montrer ses papiers, il n'en a pas. Pour tous ceux qui assistent à cette scène, Gondorcet est un suspect. Aussi est-il mis en état d'arrestation par ordre de l'autorité municipale, et conduit à la maison de dépôt de Bourgla-Reine.
On raconte que, dans le trajet, un vigneron qui le rencontra, le voyant boiteux et malade, s'émut de compassion, et lui prêta généreusement son cheval. Ce digne homme se rappelait celui qui, dans la Passion, voulut porter quelques moments la croix de Jésus-Christ !
Le lendemain, 8 mars 1794, quand le geôlier de Bourg-la« Reine ouvrit la porte du cachot, pour remettre son prisonnier entre les mains de la gendarmerie, il ne trouva plus qu'un cadavre. Condorcet avait frustré la guillotine révolutionnaire, en avalant un poison qu'il portait depuis quelque temps dans une bague. Ce poison, que lui avait remis Cabanis, après l'avoir préparé de ses mains, était le méme,dit-on, que celui avec lequel Napoléon, en 1814, voulut s'empoisonner à Fontainebleau.
Ainsi mourut l'homme qui était une des gloires les plus pures de la France, une âme des plus tendres et des plus sensibles, une des plus fortes intelligences de son temps. Voilà de quel prix triste et cruel il faut payer les plus belles révolutions politiques 1
Pour reposer un moment notre attention des graves personnages qui composent la galerie scientifique que nous parcourons avec le lecteur, nous nous arrêterons ici quelques instants, le temps seulement de détacher de son cadre et de porter au grand jour un portrait souriant. Le regard du personnage est vif, le front haut et fier, la houche railleuse et tout« prête à lancer le sarcasme. Ce portrait est celui de Rouelle, Rouelle l'atné^ comme on rappelait, pour le distinguer de son frère Hilaire-Marin, ou Rouelle le jeune, et si Ton veut Rouelle second 1
Rouelle, le grand, le vrai, s'est immortalisé dans l'histoire de la chimie, pour avoir découvert, on peut le dire, le groupe des sels ; pour avoir, en d'autres termes, défini exactement (ce qui n'avait pas encore été fait jusqu'à lui) les sels comme groupe chimique ; pour avoir posé leurs genres et leurs espèces. Mais, outre ce mérite , outre la gloire d'un long enseignement au Jardin du Roi, et le bonheur qu'il eut de former la plupart des chimistes praticiens qui devaient paraître à la fin de ce siècle, les Macquer, les Darcet, les Cadet, les BerthoUet, les Lavoisier, il eut l'avantage de vivre mêlé à toute la société scientifique de son temps , d'être en commerce intime avec tous ces hommes, qui étaient l'honneur de l'esprit français et la gloire de la plylosophie. Il vécut au milieu d'eux, sur le pied d'une inti* mité constante, dans les réunions qui se tenaient au Jardin T. v. 28
du Roi ou à l'académie. Et comme il avait la parole vive et l'épigramme alerte, il disait à tous leurs petites et leurs grandes véritiSs. II eut pour auditeur et pour élève ea chimie, J.-J. Rousseau, pauvre élève toutefois, car il prit peu de goût à la science intime et moléculaire des corps. Il ne voulait y croire , disait-il, que quand les chimistes auraient fait sous ses yeux, du pain et du eang. La botanique, à laquelle on n'en demande pas tant, obtint donc les préférences du philosophe de Genève, qui délaissa Rouelle pour Laurent de Julien, et les froids laboratoires du Jardin du Roi pour les vertes campagnes de Montmorency, Rouelle fut l'ami de BufTon, le noble et grave intendant du Jardin, à qui il devait sa place, et qu'il ne craignait pas d'appeler son « ours , s bien que le grand naturaliste n'eût rien de commun avec ce sauvage habitant des forêts. Il osa traiter un cardinal « d'oison. > Quant à ses ennemis, il les accablait du nom de a plagiaires. > Plagiaire ! c'était là son invective favorite. Quand il était à bout d'expressions , s'il voulait écraser un adversaire ou un contradicteur, il l'appelait « plagiaire. ■ Vous lu: auriez enlevé sa femme ou pris sa maîtresse, il vous aurait appelé plagiaire! Le général prince de Soubise s'était laissé battre par les Prussiens à Rosliach, en 1757. La conversation étant tomliéesurce sujet, au Jardin du Bol, Rouelle ne manqua pas, dans son indignation patriotique, de traiter le prince de Soubise d'ignare, d'esprit obtus , de criminel, enfin de plagiaire.
« Mais il me semble, dit Buffon, qui se trouvait là, que ce n'est pas un plagiat qu'a commis le prince en perdant la bataille; c'est une belle et bonne invention toute nouvelle de M. de Soubise.
— Ne le défendez pas, s'écria Rouelle, c'est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne! Je suis sûr qu'il a quelque chose de vicié dans la conformation. »
Buffou, que ce reproche de plagiat, adressé par Rouelle à tout venant, avait âni par ennuyer quelque peu, s'avisa de lui r»;™ „Qe mystification assez piquante, et d'ailleurs, toute scien- , Il écrivit une prétendue dissertation sur rAnatomie et isation des Centaures, ei il adressa son manuscrit à Rouelle. T même, Rouelle disait à tout le monde qu'il n'y avait 13 cet ouvrage une seule ligne qui n'eût été eHiontémeut dans ses leçons ou dans ses écrits.
Il avait contre certains savants, quelle que fût leur renommée, des rancunes, que rien ne pouvait éteindre. Le grand médecin Bordeu avait traité d'une maladie grave» son frère, Hilaire- Marin. Quand il entendait prononcer son nom, ou quand il le prononçait lui-même dans ses leçons, il ne manquait jamais de s'écrier : « Votre Bordeu est un cuistre, un ignare. Il a tué mon fràre. » — « Que voilà I » lyoutait-il , en montrant son frère, gras et bien portant.
Maïs je m'amuse à peindre en buste un homme qui a été peint en pied par le pinceau d'un maître. Grimm nous a laissé, dans sa Correspondance littéraire ^ quelques pages charmantes •ur Rouelle et ses manies. Ce qu'il y a de meilleur et de plus court à faire, c'est de laisser la parole à cet écrivain tmérite.
c Rouelle, dit le baron Grimm, dans sa ComtpondaneÊ littéraire, doit être regardé comme le fondateur de la chimie en France, et cependant son nom passera, parce qu'il n'a jamais rien écrit, parce que ceux qui ont écrit de son temps des ouvrages estimables sur cette science et qui sont sortis de son école, n'ont jamais rendu à. leur maître l'hommage qu'ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de mettre sur le compte de leur propre sagacité les principes qu'ils tenaient de leur maître : aussi Rouelle était-il en froideur avec tous eeux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie. II se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l'on savait d'avance qu'à telle leçon il y aurait le portrait de Macquer, à telle autre, celui de Malouin, habillés de toute pièce ; c'étaient, selon lui, des iguoruutins, des barbiers, des fraters, des plagiaires,
> Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification si odieuse, qu'il l'appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui causait Damien, il disait que c'était un plagiaire. L'indignation des plagiats qu'il avait soufferts, dt^généra enfin en manie : il se voyait toujours pillé; aussi, lorsqn'on traduisait des ouvrages de Pott, ou de Lehmann, ou de quelque autre grand chimiste d'Allemagne, et qu'il y trouvait des idées analogues aox siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.
• Rouelle était d'une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté ; il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l'ordre et de la précision.
> Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, puis, quand il avait tout dit, il ajoutait : c Mais ceci e$t un de mes arcanes, que je ne dis à personne. • Souvent un de ses élèves se levait et lui ré])était à l'oreille ce qu'il venait de dire tout haut : alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert son arcane par sa propre sa^'ucité, et le jiriait de ne pas divulguer ce qu'il venait de dire à deux cents personne.^.
» Il avait une si grande bnbitnlo à s'aliéner la tète que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. 11 se démenait comme un euer-
au dehors qu'au sein môme de la Convention, fournissaient des raisons ou des prétextes d'ajourner indéfiniment cette discussion.
Le 31 mai amena la chute et la proscription des Girondins. Une commission de cinq membres, choisis dans le Comité de salut public, reçut la mission de préparer, ou pour mieux dire d'improviser, un nouveau projet de constitution. Hérault de Séchelles, rapporteur de la commission, remit son travail le 10 juin, et le 24, la Convention votait cette nouvelle constitution, qui, du reste, ne devait jamais être exécutée. Le gouvernement révolutionnaire venait d'être institué, qui rendait toute constitution et toute loi inutiles.
Condorcet eut la témérité de signaler, dans une Adre$S0 aux citoyens français^ les graves imperfections de l'œuvre d'Hérault de Séchelles, et le tort, moins pardonnable encore, de dire que les quelques dispositions sensées contenues dans le second projet» avaient été prises dans son propre travail. Aussitôt Tez-capucin Chabot se lève, crie haro! sur l'auteur de l'Adresse^ le défère à l'Assemblée, comme un ennemi de la République, un conspirateur, un académicien I Un décret d'arrestation suit immédiatement. Condorcet, averti, s'échappe; mais dans la même journée, il est mis hors la loi ; les scellés sont apposés sur ses papiers et ses biens confisqués.
Il fallait trouver au plus tôt un refuge. Deux élèves de Cabanis et de Vicq-d'Azyr, Pinel et Roger, devenus plus tard l'un et l'autre des célébrités médicales, se rappellent la maison n^ 21 de la rue Servandoni, od ils avaient demeuré. Cette maison appartenait à la veuve du sculpteur Louis-François Vernet, proche parent des grands peintres de ce nom. Cette femme s'empresse d'accueillir le proscrit, sans même demander son nom. Elle veilla sur lui, avec un dévouement admirable, pourvut à tous ses besoins* et le garda huit mois entiers, sans s'inquiéter des dangers que lui faisait courir son hospitalité héroïque.
G^est dans cet asile que Condorcet composa, sans livres et avec le seul secours de sa mémoire, son programme d'un Tableau historique des progrès de V esprit humain, dont les éditeurs ont quelque peu modifié le titre. Cet ouvrage ne put être achevé, mais dans l'état où l'auteur Ta laissé, il a pu mériter que Daùnou en portât ce jugement : « Je n'ai connu aucun érudît, ni parmi les nationaux, » ni parmi les étrangers, qui, privé de livres, comme Télail
GONDOBCET 421
» Gondoreet, et n'ayant d'autre guide qui sa mémoire, ait été » capable de composer un pareil ouvrage. » Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans cet écrit, c*est que rien n'y fait soupçonner la situation dans laquelle il a été composé* Pas un mot de récrimination, pas la moindre allusion aux malheurs de Tauteur, ni à ceux de sa famille.
Gondoreet, pour ne pas compromettre plus longtemps sa bienfaitrice» avait déjà manifesté plus d'une fois le dessein de la quitter. Mais M"** Vernet avait organisé un système de sur* veillanoe, dirigé non-seulement contre les ennemis du dehors, mais encore et surtout contre Gondoreet lui-même. Cependant, ayant reçu l'avis qu'on allait fiiire une perquisition ches M"* Vernet, Gondoreet se dit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps chez elle. A la faveur d'une ruse, il trouva le moyen de s'évader.
Le 5 mars 1794, Condorcet, vêtu d'une veste et la tête couverte d'un gros bonnet de laine, franchit le seuil de la maison de la rue Servandoni, et s'achemine vers la rue de Vaugirard. La por» tière, dont il a mis la vigilance en défaut, pousse des cris déchirants, M"* Vernet accourt, et apprenant le départ de Gondoreet, elle tombe évanouie. Pendant ce temps le fugitif s'éloignait toujours, mais lentement, et d'un pas incertain, comme un homme qui avait perdu l'habitude de marcher.
Il sortit de Paris. Le jour était déjà avancé lorsqu'il se présenta à Fontenay-aux-Roses, devant une maison occupée par un de ses amis, racadémicien Suard. Là, on ne sait pas au juste ce qui se passa, le fugitif, hélas I n'ayant pu conter cette histoire à personne. Fut-il repoussé dès le premier moment T ou bien, suivant une autre version, Suard et sa femme le reçurent'ila pour quelques minutes seulement, en lui disant de se trouver, la nuit venue, derrière le jardin, dont la porte serait entr'ouverte? 11 faut bien admettre que, dans ce cas, la promesse fut oubliée. La porte vainement heurtée, ne s'ouvrit pas, et le malheureux ne put pénétrer dans la piaison. Il erra toute la nuit dans la campagne, et chercha probablement un abri dans quelque carrière.
Le lendemain matin il arrive à Glamart. Blessé à la jambe par la chute d'une pierre, à demi mort de faim et de froid, il entre dans un cabaret et demande une omelette.
c Combien d'œufs 7 lui demande-ton.
-— Une douzaine. »
43^ SAVANTS DU DIX-HUITIÊME SIÈGLS
Le philosophe, gui avait appris tant de choses, ne savait pas combien un ouvrier emploie d'œu£s pour se faire une omelette 1
Cette réponse attire sur lui l'attention. On l'interroge ; il se dit charpentier, sans songer à la blancheur de ses mains, qui lui donne un démenti. On le somme de montrer ses papiers, il n'en a pas. Pour tous ceux qui assistent à cette scène, Gondorcet est un suspect. Aussi est-il mis en état d'arrestation par ordre de l'autorité municipale, et conduit à la maison de dépôt de Bourgla-Reine.
On raconte que, dans le trajet, un vigneron qui le rencontra, le voyant boiteux et malade, s'émut de compassion, et lui prêta généreusement son cheval. Ce digne homme se rappelait celui qui, dans la Passion, voulut porter quelques moments la croix de Jésus-Christ I
Le lendemain, 8 mars 1794, quand le geôlier de Bourg-la- Reine ouvrit la porte du cachot, pour remettre son prisonnier entre les mains de la gendarmerie, il ne trouva plus qu'un cadavre. Condorcet avait frustré la guillotine révolutionnaire, en avalant un poison qu'il portait depuis quelque temps dans une bague. Ce poison, que lui avait remis Cabanis, après l'avoir préparé de ses mains, était le méme,dit-on, que celui avec lequel Napoléon, en 1814, voulut s'empoisonner à Fontainebleau.
Ainsi mourut l'homme qui était une des gloires les plus pures de la France, une âme des plus tendres et des plus sensibles, une des plus fortes intelligences de son temps. Voilà de quel prix triste et cruel il faut payer les plus belles révolutions politiques 1
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Pour reposer un moment notre attention des graves personnages qui composent la galerie scientifique que nous parcourons avec le lecteur, nous nous arrêterons ici quelques instants, le temps seulement de détacher de son cadre et de porter au grand jour un portrait souriant. Le regard du personnage est vif, le front haut et fier, la bouche railleuse et toute prête à lancer le sarcasme. Ce portrait est celui de Rouelle, Rouelle l*ainé^ comme on l'appelait, pour le distinguer de son frère Hilaire-Mariu, ou Rouelle le jeune, et si Ton veut Rouelle second !
Rouelle, le grand, le vrai, s'est immortalisé dans l'histoire de la chimie, pour avoir découvert, on peut le dire, le groupe des sels ; pour avoir, en d'autres termes, défini exactement (ce qui n'avait pas encore été fait jusqu'à lui) les sels comme groupe chimique ; pour avoir posé leurs genres et leurs espèces. Mais, outre ce mérite , outre la gloire d'un long enseignement au Jardin du Roi, et le bonheur qu'il eut de former la plupart des chimistes praticiens qui devaient paraître à la fin de ce siècle, les Macquer, les Darcet, les Cadet, les BerthoUet, les Lavoisier, il eut l'avantage de vivre mêlé à toute la société scientifique de son temps , d'être en commerce intime avec tous ces hommes, qui étaient l'honneur de l'esprit français et la gloire de la plylosophie. Il vécut au milieu d'eux, sur le pied d'une intimité constante, dans les réunions qui se tenaient au Jardin T. v. 28
du Roi ou à Tacadémie. Et comme il avait la parole vive et Tépigramme alerte, il disait à tous leurs petites et leurs grandes vérités. Il eut pour auditeur et pour élève en chimie, J.-J. Rousseau, pauvre élève toutefois, car il prit peu de goût à la science intime et moléculaire des corps. Il ne voulait y croire , disait-il, que quand les chimistes auraient fait sous ses yeux, du pain et du sang. La botanique, à laquelle on n'en demande pas tant, obtînt donc les préférences du philosophe de Genève, qui délaissa Rouelle pour Laurent de Jussieu, et les froids laboratoires du Jardin du Roi pour les vertes campagnes de Montmorency. Rouelle fut Tami de Buffon, le noble et grave intendant du Jardin, à qui il devait sa place, et qu'il ne craignait pas d'appeler son « ours , » bien que le grand naturaliste n'eût rien de commun avec ce sauvage habitant des forêts. Il osa traiter un cardinal « d'oison. » Quant à ses ennemis, il les accablait du nom de a plagiaires. » Plagiaire I c'était là son invective favorite. Quand il était à bout d'expressions , s'il voulait écraser un adversaire ou un contradicteur, il l'appelait « plagiaire, i Vous lui auriez enlevé sa femme ou pris sa maîtresse, il vous aurait appelé plagiaire! Le général prince de Soubise s'était laissé battre par les Prussiens à Rosbach, en 1757. La conversation étant tombée sur ce sujet, au Jardin du Roi, Rouelle ne manqua pas, dans son indignation patriotique, de traiter le prince de Soubise d'ignare, d'esprit obtus, de criminel, enfin de plagiaire.
«c Mais il me semble, dit Buffon , qui se trouvait là, que oe n'est pas un plagiat qu'a commis le prince en perdant la bataille ; c'est une belle et bonne invention toute nouvelle de M. de Soubise.
— Ne le défendez pas, s'écria Rouelle, c'est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne ! Je suis sûr qu'il a quelque chose de vicié dans la conformation. »
Buffon, que ce reproche de plagiat, adressé par Rouelle à tout venant, avait fini par ennuyer quelque peu, s'avisa de lui faire une mystification assez piquante, et d'ailleurs, toute scientifique. Il écrivit une prétendue dissertation sur PAnatamie et rorganUation des Centaures^ et ii adressa son manuscrit à Rouelle. Le jour même, Rouelle disait à tout le monde qu'il n'y avait pas dans cet ouvrage une seule ligne qui n'eût été effrontément pillée dans ses leçons ou dans ses écrits.
Il avait contre certains savants, quelle que fût leur renommée, des rancunes, que rien ne pouvait éteindre. Le grand médecin Bordeu avait traité d'une maladie grave, son frère, Hilaire* Marin. Quand il entendait prononcer son nom, ou quand il le prononçait lui-même dans ses leçons, il ne manquait jamais de s'écrier : « Votre Bordeu est un cuistre, un ignare. Il a tué mon frère. » — « Que voilà ! » lyoutait-il , en montrant son frère, gras et bien portant.
Mais je m'amuse à peindre en buste un honune qui a été peint en pied par le pinceau d'un maître. Grimm nous a laissé, dans sa Correspondance littéraire^ quelques pages charmantes •ur Rouelle et ses manies. Ce qu'il y a de meilleur et de plus eourt à faire, c'est de laisser la parole à cet écrivain émérite.
t Rouelle, dit le baron Grimm, dans sa Corrtspondtmee liitèrairê^ doit être regardé comme le fondateur de la chimie en France, et ce* pendant son nom passera, parce qu'il n'a Jamais rien écrit, parce que eeax qui ont écrit de son temps des ouvrages estimables sur cette science et qui sont sortis de son école, n'ont jamais rendu à. leur maître l'hommage qu'ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de mettre sur le compte de leur propre sagacité les principes qu'ils tenaient de leur maître : aussi Rouelle était-il en froideur avec tous eeux do ses disciples qui ont écrit sur la chimie. 11 se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l'on savait d'avance qu'à telle leçon il y aurait le portrait de Macquer, à telle autre, celui de Malouin, habillés de toute pièce ; c'étaient, selon lui, des igaoraulins, des barbiers, des fraters, des plagiairêi,
9 Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification si odieuse, qu'il l'appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui causait Damien, il disait que c'était un plagiair$. L'indip:nation des plagiats qu'il avait soufferts, dégénéra enfin en manie : il se voyait toujours pillé; aussi, lorsqn'on traduisait des ouvrages de Pott, ou de Lehmann, ou de quelque autre grand chimiste d'Allemagne, et qu'il y trouvait des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé [)ar ces gens-là.
> Rouelle était d'une pétulance extrême ; ses idées étaient embrouillées et sans netteté ; il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l'ordre et de la précision.
> Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, puis, quand il avait tout dit, il ajoutait : < Mai$ ceci est un de met arcane$, que je ne die à personne, » Souvent an de ses élèves se levait et lui réj)était à l'oreille ce qu'il venait de dire tout haut : alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert son arcine par sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu'il venait de dire à deux cents personnes.
• Il avait une si grande habitul^^ à s'aliéner la tête que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. 11 se démenait comme un euer-
au dehors qu'au sein même de la Convention, fournissaient des raisons ou des prétextes d'ajourner indéfiniment cette discussion.
Le 3 1 mai amena la chute et la proscription des Girondins. Une commission de cinq membres, choisis dans le Comité de salut public, reçut la mission de préparer, ou pour mieux dire d'improviser, un nouveau projet de constitution. Hérault de Séchelles, rapporteur de la commission, remit son travail le 10 juin, et le 24, la Convention votait cette nouvelle constitution, qui, du reste, ne devait jamais être exécutée. Le gouvernement révolutionnaire venait d'être institué, qui rendait toute constitation et toute loi inutiles.
Condorcet eut la témérité de signaler, dans une Adresse aux citoyens français^ les graves imperfections de l'œuvre d'Hérault de Séchelles, et le tort, moins pardonnable encore, de dire que les quelques dispositions sensées contenues dans le second projet» avaient été prises dans son propre travail. Aussitôt l'ex-capucin Chabot se lève, crie haro! sur Tau leur de l'Adresse^ le défère à l'Assemblée, comme un ennemi de la République, un conspirateur, un académicien I Un décret d'arrestation suit immédiatement. Condorcet, averti, s'échappe; mais dans la même journée, il est mis hors la loi ; les scellés sont apposés sur ses papiers et ses biens confisqués.
Il fallait trouver au plus tât un refuge. Deux élèves de Gabauie et de Vicq-d'Azyr, Pinel et Roger, devenus plus tard l'un et l'auUe des célébrités médicales, se rappellent la maison n^ 21 de la rue Servandoni, où ils avaient demeuré. Cette maison appartenait à la veuve du sculpteur Louis François Vernet, proche parent des grands peintres de ce nom. Cette femme s'empresse d'accueillir le proscrit, sans même demander son nom. Elle veilla sur lui, avec un dévouement admirable, pourvut à tous ses besoins* et le garda huit mois entiers, sans s'inquiéter des dangers que lui faisait courir son hospitalité héroïque.
Cest dans cet asile que Condorcet composa, sans livres et avec le seul secours de sa mémoire, son programme d*un TabUau historique des progrès de V esprit humain, dont les éditeurs ont quelque peu modifié le titre. Cet ouvrage ne put être achevé, mais dans l'état où l'auteur Ta laissé, il a pu mériter que Daûnou en portât ce jugement : « Je n'ai connu aucun érudit, ni parmi les nationaux, » ni parmi les étrangers, qui, privé de livres, eomme l'éiall
GONDOaCET 421
9» Gondorcet, et n'ayant d'autre guide qui sa mémoire, ait été » capable de composer un pareil ouvrage. » Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans cet écrit, c'est que rien n'y fait soupçonner la bituation dans laquelle il a été composé. Pas un mot de récrimination» pas la moindre allusion aux malheurs de l'auteur» ni à ceux de sa famille.
Gondorcet, pour ne pas compromettre plus longtemps sa bienfaitrice, avait déjà manifesté plus d'une fois le dessein de la quitter. Mais M"^ Vernet avait organisé un système de sur* veillance, dirigé non-seulement contre les ennemis du dehors, mais encore et surtout contre Gondorcet lui-même. Gependant, ayant reçu l'avis qu'on allait fiûre une perquisition chez M*"* Vernet, Gondorcet se dit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps chez elle. A la faveur d'une ruse, il trouva le moyen de s'évader.
Le 5 mars 1794, Gondorcet, vêtu d'une veste et la tête couverte d'un gros bonnet de laine, franchit le seuil de la maison de U rue Servandoni, et s'achemine vers la rue de Vaugirard. La por* tière, dont il a mis la vigilance en défaut» pousse des crii déchirants, M"* Vernet accourt, et apprenant le départ de Gondorcet, elle tombe évanouie. Pendant ce temps le fugitif s'éloignait toujours, mais lentement, et d'un pas incertain, comme un homme qui avait perdu l'habitude de marcher.
U sortit de Paris. Le jour était déjà avancé lorsqu'il se présenta à Fontenay-aux-Roses, devant une maison occupée par on de ses amis, l'académicien Suard. Là» on ne sait pas au juste ce qui se passa, le fugitif, hélas I n'ayant pu conter cette histoire à personne. Fut-il repoussé dès le premier moment T ou bien, suivant une autre version, Suard et sa femme le reçurent-ils pour quelques minutes seulement, en lui disant de se trouver» la nuit venue, derrière le jardin, dont la porte serait entr'ouverte? U faut bien admettre que, dans ce cas, la promesse fut oubliée. La porte vainement heurtée, ne s'ouvrit pas, et le malheureux ne put pénétrer dans la çiaison. Il erra toute la nuit dans la campagne, et chercha probablement un abri dans quelque carrière.
Le lendemain matin il arrive à Glamart. Blessé à la jambe par la chute d'une pierre, à demi mort de faim et de froid, il entre dans un cabaret et demande une omelette.
c Combien d'œufs ? lui demande-ton.
-^ Une douzaine. »
Le philosophe, qui avait appris tant de choses, ne savait pas combien un ouvrier emploie d*œufs pour se faire une omelette!
Cette réponse attire sur lui l'attention. On l'interroge ; il se dit charpentier, sans songer à la blancheur de ses mains, qui lui donne un démenti. On le somme de montrer ses papiers, il n'en a pas. Pour tous ceux qui assistent à cette scène, Gondorcet est un suspect. Aussi est-il mis en état d'arrestation par ordre de l'autorité municipale, et conduit à la maison de dépôt de Bourgla-Reine.
On raconte que, dans le trajet, un vigneron qui le rencontra, le voyant boiteux et malade, s'émut de compassion, et lui prêta généreusement son cheval. Ce digne homme se rappelait celui qui, dans la Passion, voulut porter quelques moments la croix de Jésus-Christ 1
Le lendemain, 8 mars 1794, quand le geôlier de Bourg-la- Reine ouvrit la porte du cachot, pour remettre son prisonnier entre les mains de la gendarmerie, il ne trouva plus qu'un cadavre. Condorcet avait frustré la guillotine révolutionnaire, enavalantun poison qu'il portait depuis quelque temps dans une bague. Ce poison, que lui avait remis Cabanis, après l'avoir préparé de ses mains, était le méme,dit-on, que celui avec lequel Napoléon, en 1814, voulut s'empoisonner à Fontainebleau.
Ainsi mourut l'homme qui était une des gloires les plus pures de la France, une âme des plus tendres et des plus sensibles, une des plus fortes intelligences de son temps. Voilà de quel prix triste et cruel il faut payer les plus belles révolutions politiques 1
'rouelle
Pour reposer un moment notre attention des graves personnages <qai composent la galerie scientifique que nous parcourons avec le lecteur, nous nous arrêterons ici quelques instants, le temps seulement de détacher de son cadre et de porter au grand jour un portrait souriant. Le regard du personnage est vif, le front haut el fier, la bouche railleuse et toute prête à lancer le sarcasme. Ce portrait est celui de Rouelle, Rouelle l'Mné, comme on l'appelait, pour le distinguer de son frère Hilaire-Marin, ou Rouelle le jeune, et ai Ton veut Rouelle second I
Rouelle, le grand, le vrai, s'est immortalisé dans l'histoire de la chimie, pour avoir découvert, on peut le dire, le groupe des sels ; pour avoir, en d'autres termes, défini exactement (ce qui n'avait pas encore été fait jusqu'à lui) les sels comme groupe chimique ; pour avoir posé leurs genres et leurs espèces. Mais, outre ce mérite , outre la gloire d'un long enseignement au Jardin du Roi, et le bonheur qu'il eut de former la plupart des chimistes praticiens qui devaient paraître à la fin de ce siècle, les Macquer, les Darcet, les Cadet, les BerthoUet, les Lavoisier, il eut l'avantage de vivre mêlé à toute la société scientifique de son temps , d'être en commerce intime avec tous ces hommes, qui étaient l'honneur de l'esprit français et la gloire de la plylosophie. Il vécut au milieu d'eux, sur le pied d'une intimité constante, dans les réunions qui se tenaient au Jardin T. v. 28
du Roi ou à lacadémie. Et comme il avait la parole vive et Tépigramme alerte, il disait à tous leurs petites et leurs grandes vérités. Il eut pour auditeur et pour élève en chimie, J.-J. Rousseau, pauvre élève toutefois, car il prit peu de goût à la science intime et moléculaire des corps. Il ne voulait y croire , disait-il, que quand les chimistes auraient fait sous ses yeux, du pain et da sang. La botanique, à laquelle on n'en demande pas tant, obtint donc les préférences du philosophe de Genève, qui délaissa Rouelle pour Laurent de Jussieu, et les froids laboratoires du Jardin du Roi pour les vertes campagnes de Montmorency. Rouelle fut Tami de BufTon, le noble et grave intendant du Jardin, à qui il devait sa place, et qu'il ne craignait pas d'appeler son ce ours, m bien que le grand naturaliste n'eût rien de commun avec ce sauvage habitant des forêts. Il osa traiter un cardinal « d'oison. » Quant à ses ennemis, il les accablait du nom de a plagiaires. » Plagiaire I c'était là son invective favorite. Quand il était à bout d'expressions, s'il voulait écraser un adversaire ou un contradicteur, il l'appelait a plagiaire, i Vous lui auriez enlevé sa femme ou pris sa maîtresse, il vous aurait appelé plagiaire I Le général prince de Soubise s'était laissé battre par les Prussiens à Rosbach, en 1757. La conversation étant tombée sur ce sujet, au Jardin du Roi, Rouelle ne manqua pas, dans son indignation patriotique, de traiter le prince de Soubise d'ignare, d'esprit obtus , de criminel, enfin de plagiaire.
« Mais il me semble, dit Buffon , qui se trouvait là, que œ n'est pas un plagiat qu'a commis le prince en perdant la bataille ; c'est une belle et bonne invention toute nouvelle de M. de Soubise.
— Ne le défendez pas, s'écria Rouelle, c'est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne I Je suis sûr qu'il a quelque chose de vicié dans la conformation. »
Buffon, que ce reproche de plagiat, adressé par Rouelle à tout venant, avait fini par ennuyer quelque peu, s'avisa de lui faire une mystification assez piquante, et d'ailleurs, toute scientifique. Il écrivit une prétendue dissertation sur PAnatomiê et r organisation des Centaures^ et il adressa son manuscrit à Rouelle. Le jour même, Rouelle disait à tout le monde qu'il n'y avait pas dans cet ouvrage une seule ligne qui n'eût été effrontément pillée dans ses leçons ou dans ses écrits.
Il avait contre certains savants, quelle que fût leur renommée, des rancunes, que rien ne pouvait éteindre. Le grand médecin Bordeu avait traité d'une maladie grave, son frère, EUlaire- Marin. Quand il entendait prononcer son nom, ou quand il le prononçait lui-même dans ses leçons, il ne manquait jamais de s'écrier : « Votre Bordeu est un cuistre, un ignare. Il a tué mon frère. » — « Que voilà I » lyoutait-il , en montrant son frère, gras et bien portant.
Mais je m'amuse à peindre en buste un homme qui a été peint en pied par le pinceau d'un maître. Grimm nous a laissé, dans sa Correspondance littéraire ^ quelques pages charmantes for Rouelle et ses manies. Ce qu'il y a de meilleur et de plus court à faire, c'est de laisser la parole à cet écrivain èmérite.
i Rouelle, dit le baron Grimm, dans sa Comspondtmee littéraire^ doit être regardé comme le fondateur de la chimie en France, et cependant son nom passera, parce qu'il n'a jamais rien écrit, parce que ceux qui ont écrit de son temps des ouvrages estimables sur cette science et qui sont sortis de son école, n'ont jamais rendu à. leur maître l'hommage qu'ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de mettre sur le compte de leur propre sagacité les principes qu'ils tenaient de leur maître : aussi Rouelle était-il en froideur avec tous ceux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l'on savait d'avance qu'à telle leçon il y aurait le portrait de Macquer, à telle autre, celui de Malouin, habil* lés de toute pièce ; c'étaient, selon lui, des iguorautins, des barbiers, des fraters, des plagiaires,
> Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification si odieuse, qu'il rappliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui causait Uamien, il disait que c'était un plagiaire. L'indignation des plagiats qu'il avait soufferts, dégénéra enfin en manie : il se voyait toujours pillé; aussi, lorsqn'on traduisait des ouvrages de Pott, ou de Lehmann, ou de quelque autre grand chimiste d'Allemagne, et qu'il y trouvait des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.
• Rouelle était d'une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté ; il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l'ordre et de la précision.
> Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, puis, quand il avait tout dit, il ajoutait : c Mais ceci est un de met arcanes, que je ne dis à personne. • Souvent un de ses élèves se levait et lui répétait à l'oreille ce qu'il venait de dire tout haut : alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu'il venait de dire à deux cents personnes.
• Il avait une si grande habitti le à s'aliérier la tête que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un ener-
gumône, Bn parlant ; se renversait sur sa chaise, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, et lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plu* sieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quel* que temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, après quoi il continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu*il venait de faire.
1 » Dans ses cours, il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu, pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs. Ces aides ne s'y trouvaient pas toujours; Rouelle criait : c Neveu! éternel neveu! > Et, si Téternel neveu ne venait point, il s'en allait luimôme, dans les arrière-pièces de son laboratoire, chercher les vases ou les objets dont il avait besoin. Pendant cette opération, il continuait toujours la leçon, comme s'il était en présence de ses auditeurs et à son retour il avait ordinairement achevé la démonstration corn* mencée et rentrait en disant : c Oui, messieurs, • Alors on le priait de recommencer, ce qu'il faisait volontiers, croyant seulement .n'avoir pas été compris.
» Un jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, et faisant seul l'expérience dont il avait besoin pçur sa leçon, il dit à ses auditeurs : c Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur ce Itrasier ? Eh hien , si je cessais de remuer un seul instant, il s*ensuivrait une explosion qui now ferait tous sauter en Tatr. » En disant ces paroles, il ne manqua pas d'oublier de remuer, et sa prédiction fut accomplie : l'explosion se fit avec un fracas épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire, et, en un instant, deux cents auditeurs se trouvèrent éparpillés dans le jardin. Heureusement personne ne fut blessé, parce que le plus giand effet de l'explosion avait porté par l'ouverture de la cheminée : Monsieur le démonstrateur en fut quitte pour cette cheminée et une perruque. •
Arrêtons-nous ici un moment, pour expliquer en quoi consistait cette expérience chimique, et comment put se produire cette explosion, qui faisait fuir dans le jardin tous les assistauts épouvantés.
Il s'agissait de Tinflammation de Tessence de térébenthine par une simple addition d'acide azotique. Par la violente et brusque décomposition de lacide azotique, que déterminaient les éléments de rhuile de térébenthine, il se développait, au seul contact de ces deux corps, une telle chaleur, que le liquide entrait en ébuUition, et se trouvait projeté en l'air par les vapeurs. Olaûs Borrichius, chimiste danois, avait, le premier, fait connaître cette curieuse expérience. Elle réussissait très-bien entre ses mains; mais d'autres chimistes, tels que Hoffmann, Dippel et Geoffroy, qui avaient essayé de la répéter, n'y étaient pas parvenus. Son succès tenait à une sorte de tour de main, que Borrichius tenait secret, mais
ROUELLIi: 437
que Rouelle avait su découvrir. Il consistait d'abord à augmenter la concentration de l'acide azotique, en y ajoutant préalablement un peu d'acide sulfurique. (C'est ce que l'on fait maintenant, disons-le en passant, pour la pi'éparation du coton-poudre au moyen de Tacide azotique.) Ensuite, au moment d'ajouter l'acide azotique à l'essence de térébenthine, il fallait commencer par mettre une très-petite quantité d'acide, ce qui amenait l'huile à l'état de charbon. On ajoutait alors subitement une nouvelle et forte dose d'acide, pour provoquer l'inflammation.
Rouelle ne manquait pas d'insister, dans son cours, sur la nécessité de ce tour de main, ajoutant que si on négligeait de s'y conformer, l'inflammation serait subite, et que le vase volerait tout aussitôt en éclats. Or cette précaution, qu'il indiquait comme indispensable, il avait oublié de la prendre, selon sa distraction ordinaire, un jour qu'il exécutait cette expérience, dans son cours public au Jardin du Roi, et c'est ainsi qu'arriva l'explosion dont Grimm nous a raconté les détails.
Mais reprenons les pages du satirique baron :
c Cest un vrai miracle, dit Grimm, que Rouelle, faisant ses essais presque toujours seul, parce qu'il voulait dérober as areamt même à son frère, qiii était très-habile, ne se soit pas fait sauter en l'air par ses inadvertances continuelles; mais, à force de recevoir sans précaution les exhalaisons les plus pernicieuses, il se rendit perclus de tous ses membres, et passa les dernières années de sa vie dans des sottffrancea terribles.
• Rouelle était honnête homme; mais, uvec un caractère si brut, il ne pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société ; et, comme il était aisé de le prévenir contre quelqu'un et impossible de le faire revenir d'une prévention, il déchirait souvent dans ses cours, à tort et à travers : ainsi on ne doit pas s'étonner qu'il se soit fait beaucoup d'ennemis. Il ne pouvait estimer ni la physique, ni les systèmes de M. de Ruflon; il était peu touché de êon beau parlage, et quelques leçons de son cours étaient régulièrement employées & injurier cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu, médecin de beaucoup d'esprit. • Ont, «lettûurf, disait-il tous les ans à un certain endroit de son cours, c'est un de nae gem, un plagûiire^
un fnUeTf quia tué mon frire que voilà. • 11 voulait dire que Rordeu
avait mal traité son frère dans une maladie.
* Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi ; le docteur Rourdelin était professeur, et finissait ordinairement sa leçon par ces mots : < Comme M. le dèmonetrateur va le jn-ouver par eee expériences. » Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de faire ses expériences disait : c Messieurs^ tout ee que M. Uprofeeseur vient de voue dire est faux et aheurde, comme je vais vous le jnrouter. • Malheureusement pour le professeur» le démonstrateur tenait souvent parole.
4aS SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
> Il était d'ailleurs bon Français» plein de zèle et de patriotisme, mais frondeur, aimant les nouvelles, quand il n'avait pas ses regards fixés sur un creuset. Au commencement de la dernière guerre, il voulait commander les bateaux plats, et aller brûler Londres. Il ne désespérait pas de trouver le moyen de mettre le feu aux escadres anglaises sous Teau ; c'était un de ses arcanes.
> Je le rencontrai le lendemain de la bataille de Rosbaeh ; il était tout écloppé et marchait avec peine. « Eh, mon Dieu, que vous uM donc arrivé, monsieur Rouelle? luidis'je. — Je suis motUu, me répondit-il, je n*en puis plus; toute la cavalerie prussienne m'a marché cette nuit sur le corps. > Il traita ensuite les généraux ennemis de plagiaires, et je sentis que ce n'était pas le moment de le faire changer d'avis.
• Les grands événements politiques et militaires raffectaient quelquefois assez pour les discuter au milieu de son cours de chimie. 11 a compté parmi ses disciples non-seulement tout ce que la France a aujourd'hui d'habiles chimistes, mais encore nn grand nombre d'hommes célèbres et de mérite de toutes les classes ; il avait, indépendamment de ses excellents principes en chimie, le secret de tous les hommes de génie, celui de vous faire penser. >
Nous n'aurons que peu à ajouter pour compléter la physionomie, si pittoresquement décrite par Grimm, du chimiste du Jardin du Roi.
Guillaume-François Rouelle était né en 1703, au village de Mathieu, près de Gaen. Dans ce village était né le poète Jean Marot, père de Clément Marot. Disons encore que le poêle Malesherbes, né à Gaen, avait passé sa première enfance dans ce môme village.
Envoyé au collège de Gaen, le jeune Rouelle y avait fait de bonnes études, et il s'était adonné ensuite à la médecine. Mais bientôt son goût pour la chimie lui fit abandonner les cours de médecine. Il dit adieu à la Normandie, et se rendit dans la capitale, avec deux de ses camarades, auxquels il avait communiqué le feu de son enthousiasme pour la nouvelle science.
A Paris, nos trois jeunes adeptes s'établissent en commun, dans une chambre modeste. Ils vivent de peu, et supportent les privations du corps, pour alimenter l'esprit. Ils travaillent, se fortifient, et finalement, prennent chacun son essor.
Rouelle se décida pour la carrière qui touchait alors le plus à la chimie, et qui se confondait quelquefois avec elle : nous avons nommé la pharmacie. Il entra chez le successeur de Lémery, chez l'Allemand Spitzley, où vivaient encore les traditions du maître.
11 passa sept années dans cette excellente école. Il y acquittoutes
les qualités du chimiste modèle : Tobservation, la réflexion, le coup d'œil, la dextérité de la main, l'habitude de Tordre et du travail. Eu chimie, comme en histoire naturelle et en matière médicale, Rouelle ne connut bientôt plus de rivaux. Sa réputation le mit en rapport avec les savants les plus illustres de Paris, avec les Jussieu, avec BufTon, avec Macquer, avec Geoffroy» Bourdelin et Boulduc. Il avait fondé, rue Jacob, une pharmacie, qui avait acquis rapidement une clientèle importante.
C'est alors qu'il publia une série de mémoires qui le placèrent au premier rang des chimistes de son temps. 11 entra» en 1747, à l'académie des sciences, et obtint ensuite, au Jardin du Roi , la place de démonstrateur de chimie, sous le professeur Bourdelin.
On ne sera peut-être pas surpris d'apprendre que le démonstrateur éclipsa le professeur. Les cours de sciences physiques et naturelles du Jardin du Roi se composaient, au siècle dernier, d'une leçon orale du professeur en titre, suivie d'une séance d'expériences, donnée par le démonstrateur. Le premier développait la théorie, le second montrait les fieûts sous leur jour pratique. Mais il arrivait souvent que la seconde partie du cours faisait tort à la première, quand elle ne la supprimait pas tout à fait. Bourdelin, le professeur qui dogmatisait in cathedra^ n'était écouté des assistants que d'une oreille distraite; mais lorsque Rouelle, le démonstrateur, venait prendre sa place, l'intérêt s'éveillait subitement. La leçon de Bourdelin se terminait ordinairement par ces mots : « Tels sont, Messieurs, les principes et la théorie de 9 cette opération , ainsi que M. le démonstrateur va vous le » prouver par des expériences. » Mais le plus souvent, M. le démonstrateur prouvait par ses expériences tout l'opposé de ce qu'avait dit M. le professeur. Et de Bourdelin à Rouelle, ce démenti donné par la pratique à la théorie, était inEaillible, et toujours amusant pour la galerie.
Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici quelques pages de l'exellente notice biographique que M. Gap a consacrée à Rouelle, dans ses Études biographiques. M. Cap nous Cût connaître coDUoe il suit la manière d*enseigner de Rouelle :
« La préoceupation habituelle de Rouelle le suivait Jusque dans le monde, daiib ses cours à l'académie. 11 arrivait ordinairement dans
son amphithéâtre en grande tenue : habit de velours, perruque bien poudrée et petit chapeau sous le bras.
» Assez calme au début de sa leçon, il s'échauffait peu à peu. Si sa pensée ne se développait pas nettement il s'agitait, s'impatientait, posait son chapeau sur un appareil; il ôtait sa perruque, dénouait sa cravate , puis, tout en dissertant, il déboutonnait son habit et sa veste, qu'il quittait l'un après l'autre. Dés lors, ses idées devenaient lucides, il s'animait, se livrait sans réserve à son enthousiasme, et sa parole facile et véhémente, son air inspiré, ses démonstrations lumineuses entraînaient bientôt et ravissaient son auditoire.
> Dans le monde. Rouelle était le véritable type du savant absorbé dans ses rêveries, et dédaigneux des lois de la bienséance. Il avait tellement l'habitude, dit Grimm, de s'aliéner la tète, que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un éoergumène, il se renversait sur sa chaise, donnait des coups de pieds à son voisin, lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte lajambe avec les deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue sa conversation, sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait de faire.
> Bien qu'il sût manier les appareils avec une grande habileté, et les modifier selon le besoin des expériences et des démonstrations, sa pétulance et le tremblement habituel de ses mains l'exposaient à mille accidents auxquels il échappa souvent comme par miracle. Au commencement de son cours du Jardin du Roi, il avait coutume d'employer plusieurs leçons à décrire minutieusement le moyen de percer des ballons de verre pour y pratiquer des tubulures, et à exécuter lui-môme cette opération, qu'il regardait comme très-importante. Tout en déclamant contre la maladresse et l'étourderie de ceux qui cassaient des ballons, faute de connaître son procédé, il ne manquait pas d'en briser lui-même plusieurs des plus beaux; mais il ne se décourageait point, et recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
> On comprend qu'ayant l'esprit toujours tendu sur l'objet de ses recherches. Rouelle restât complètement étranger à certaines idées tout à fait en dehors de sa sphère habituelle. Aussi apportait -il dans le monde et dans la conversation, avec ses formes étranges, une bonhomie naïve qui lui donnait quelques traits de ressemblance avec Jean La Fontaine. Hors de son laboratoire, et dès qu'il perdait de vue ses appareils, il semblait ne plus rien comprendre au monde et à la société. Un jour, chez M. de Bufifon, on parlait des mouvements instinctifs dont on n'est pas toujours maître. — Par exemple, disait le cardinal de Bernis, il m'est impossible d'entrer dans une église sans courber la tète. -* Il y a en effet, reprit Rouelle, certains mouvements naturels et machinaux dont il n'est pas facile de se rendre compte. Pourquoi, par exemple, les ânes et les canards baissent-ils toujours la tète quand ils passent sous des arcades ou des portes cochères?... et comme on le regardait en souriant : « Oui, messieurs* ajouta-t-11, j'ai fait cette expérience, moi ; j'ai fait passer des canards et desftnes sous la porte Saint-Antoine, et même sous la porte Saint- Denis, qui est bien autrement haute! Eh bien 1 messieurs, vous me croirez si vous le voulez, mais je vous donne ma parole d'honneur
ROUELLE 4ii
que Je n*en sais pas plus que yous à cet égard. — M. Rouelle, répliqua le cardinal de Bernls voilà une idée qu'on ne vous volera point ; le public ne manquerait pas de lapider le plagiaire. >
Ne eroirait-on pas entendre le fabuliste demander à un docteur de Sorbonne si saint Augustin avait autaut d'esprit que Rabelais, et le docteur lui répondre : c Prenez garde M. de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers; • ce qui d'ailleurs était vrai (1). >
Nous n'entreprendrons pas d'énumérer les travaux particuliers de Roaelle. Il toucha à la plupart des questions qui intéressaient la chimie de son temps, et il le fît toujours en homme pratique et en observateur judicieux. Ce qui marquera sa place parmi les fon« dateurs de la chimie, c'est sa longue et belle étude des sels, dont le premier il fit connaître la véritable nature. Il montra qu'un acide et une base en étaient toujours les éléments constituants, et il les distingua en sels neutres, acides et alcalins. En débrouillant ce groupe de corps, si confus jusqu'à lui, en précisant les idées sur leur compte. Rouelle contribua certainement à l'édification du vaste système de chimie que Lavoisier allait bientôt élever sur des bases impérissables.
Nommé professeur en titre au Jardin du Roi, Rouelle conserva ce poste jusqu'en 1768, époque à laquelle il fit agréer à sa place son frère Hilaire-Marin, ou Rouelle le jeune.
Retiré à Passy, Rouelle y mourut en 1771, à l'âge de 65 ans.
Ecoutons encore sur Rouelle le savant auteur des Études biographiques.
c Rouelle, dit M. Cap, était d'une taille moyenne; ses traits étaient assez réguliers, et sa physionomie remarquable par la vivacité et l'expression. Son caractère était naturellement doux, aifectueux, ser- • viable ; mais, à la moindre contradiction, il s'irritait, et sa brusquerie allait parfois jusqu'à la violence. Son cœur et sa maison étaient toujours ouverts à ceux de ses parents et de ses compatriotei qui avaient besoin de ses secours, et il ne mettait aucune différence entre ^ eux et ses enfants. Il aimait l'ordre autour de lui, et, bien que pro« V tecteur zélé de ceux qui partageaient ses travaux, il devenait sans ' pitié lorsqu'il les voyait s'écarter de leurs devoirs. La simplicité de ses mœurs, l'inflexibilité de sa vertu, son désintéressement ne se démentirent dans aucune circonstance de sa vie. 11 n'accepta jamais des fonctions qu'il se croyait incapable de remplir. Plusieurs années
(t) Éiudeê hiographiquei p&ur servir à fhùiotrt des êàeneet, in- 12. ParU^ 1857 i^ lérie, Houeile, page» 253-336.
avant sa mort, il avait résigné celles qu'il ne pouvait plus exercer convenablement. Par le môme motif, il ne voulut pas se mettre sur les rangs pour remplacer Hellot comme pensionnaire de l'Académie. Les fournisseurs de l'Hôtel-Dieu avaient Thabitude de faire un présent à rinspecteur de la pharmacie ; Rouelle, récemment nommé à cette place, trouva, en rentrant chez lui, le présent accoutumé, qu'il renvoya aussitôt avec humeur. Ajoutons un dernier trait. Étant sur le point de livrer à Timpression son cours de chimie, un libraire de Londres vint lui en offrir cinq cent louis de plus que les libraires de Paris; Rouelle refusa par patriotisme. Une telle austérité de principes n'expliquerait-elle pas jusqu'à un certain point cette brusquerie de tempérament et cette haine contre la mauvaise foi, contre les pla^ giaires, sorte de monomanie assez semblable à celle de J.-J. Rousseau qui ne voyait dans tous les hommes que des traîtres ou des ennemis personnels. •
< Malnfré toutes ses singularités qui annonçaient d'ailleurs une âme simple et sans détours, plus de franchise que d'usage, plus de sincérité que de savoir vivre, et qui couvraient see taleuU d'une enveloppe si originale. Rouelle jouissait de la plus haute considération parmi les savants et d'une estime générale parmi les gen^s du monde. Génie puissant, mais sans culture, il ne laissait d'autre prise à la critique que quelques travers, si bien rachetés d'ailleurs par des qualités solides, des mœurs pures et un immense savoir. Hors de son laboratoire, il était préoccupé, rêveur, distrait ; mais, si l'on venait à parler de chimie, il sortait aussitôt de son sonuneil ; il s'emparait de la parole, s'exprimait avec véhémence, et son geste s'animait à tel point qu'il en avait contracté un tic nerveux» prélude cruel de la maladie dont il devait mourir.
c Rouelle ne partageait pas les idées de Buffon sur la physique du monde; mais ce n'était point chez lui une prévention systématique. Il avait quelque droit à opposer ses propres vues à celles du grand naturaliste. Son goût pour les sciences naturelles, qui s'était développé par sa liaison avec M. de Jussieu, son habitude de généraliser, la hardiesse de son esprit et la nature môme de son génie, l'avaient mis de bonne heure sur la voie des grandes questions qui se rapportent à la constitution du globe. Dés l'année 1740, il avait émis aur ce sujet, dans ses cours publics, des vues remarquables qui avaient ému les savants et les gens du monde,parce qu'il les avait présentée» avec cette chaleur, cet enthousiasme qui lui étaient naturels et qu'inspirent d'ailleurs de grandes et sublimes pensées. RoueUe eut donc le mérite de professer, l'un des premiers, la géologie en France, et ne Ton ne saurait lui refuser la gloire d'être l'un des créateurs de cette science parmi nous.
>Ses travaux eurent une haute influence sur les destinées delà chi mie. Avant lui, les chimistes se livraient à des expériences isolées, sans but arrêté, sans s'assujetir à aucun plan. Les tables de Qeoffroy étaient le seul ouvrages qui présentât l'esquisse d'une doctrine gèneraie. Boerhaave avait bien subordonné ses recherches à un certain ordre; mais il n'avait pas pu les lier entre elles, parce qu'il manqua:: un trop grand nombre d'anneaux à la chimie qu'il voulait établir. Rouelle se conforma jusqu'à certain point au plan de Boerhaave, mais, plus exercé que lui aux expériences, il en combla les lacanet,
'ir-
il en corrigea les imperfections, et réunit toutes les parties de la sicience par des rapports plus nombreux. La chimie végétale est celle qui doit le plus à ses efiforts; c'est là surtout qu'il se montra supérieur. Ses procédés d'analyse servirent de base à toutes les découvertes qui se multiplièrent vers la un de son siècle; en un mot, ce fut lui qni, selon l'expression de Vicq-d'Azyr, fournit le creuset où toutes les connaissances acquises jusqu'alors vinrent se fondre et s'épurer. > Rouelle n'opéra point dans la chimie une de ces révolutions qui font époque dans l'histoire des sciences; mais il prépara les éléments de celle qni éclata peu de temps après lui. 11 travailla sans rel&che, et diaprés un plan arrêté, au perfectionnement de l'art; il excita l'ardeur des jeunes adeptes; il inspira le goût, la passion des recherches, et fut réellement le chef de cette jeune école qui, plus tard, exécuta avec tant de bonheur la réforme des idées et des connaissances chimiques. n eut pour disciples tout ce que la France produisit de chimistes, on pourrait dire de savants, dans la seconde moitié du xvin* siècle. Ainsi liouelle jeune, Yenel, Cadet, Macquer, Darcet, Roux, Bucquet, Bayen, Lavoisier lui-môme se faisaient honneur d'appartenir à son école, et ne parlaient de Rouelle qu'avec une admiration mêlée de respect. Les étrangers venaient en France, attirés par sa renommée ; une éducation scientifique n'eût pas été complète, si l'on n'eût pas suivi un de ses cours. L'Europe fut bientôt remplie de ses élèves, et la publicité ne manqua point à ses excellentes leçons, car elles étaient dans la mémoire de tous les chimistes contemporains, et elles existaient manuscrites dans les mains de tous les amis de la science (1).»
Boudle U jeune y qui ramplaça son frère, comme professeur au Jardin du Roi, se fît connaître, à son tour, par d'excellents travaux chimiques. Son frère lui avait également laissé sa pharmacie de la rue Jacob, qu'il dirigea jusqu'à sa mort.
L'une des filles de Rouelle le jeune épousa Jean Darcet, son élève, qui fut la souche de la fiunille des Darcet, famille chère à la science, et qui s'est continuée jusqu'à nos jours dans la personne de Joseph Darcet, mort en 1844, directeur de la Monnaie de Paris.
Après la mort de Rouelle le jeune, la pharmacie delà rue Jacob passa entre les mains de Bertrand Pelletier, dont le nom est inscrit avec honneur dans l'histoire de la chimie, et de nos jours» enfin, dans celles de Joseph Pelletier, à qui l'on doit la découverte de la quinine, l'un des plus grands bienfaits que l'humanité ait reçus des mains réunies delà science et de l'art.
I (1) itudet biographique$, etc., pagei 257-262,
Lavoisier a été le créateur de la chimie moderne. Avant lui cette science n'existait guère que de nom, car les plus heureuses tentatives avaient à peine réussi à agiter le voile dont la nature couvre les réactions intimes et réciproques des corps. Lavoisier souleva ce voile, par la force de son génie, et les secrets du monde des êtres minéraux s'illuminèrent d'une clarté soudaine et durable.
Les destinées de la chimie et celle de Lavoisier se lient et se confondent. Raconter la vie de ce grand homme, c'est raconter la création de la chimie, ses progrès et son établissement définitif en Europe. Il sera donc nécessaire, avan de retracer la vie de Lavoisier et la création de la chimie, de jeter un coup d'œil rapide sur l'état de cette science avant la venue du savant illustre qui devait en révolutionner tout le système.
L'alchimie régna à peu près seule dans le domaine de la science jusqu'à la fin du xvii* siècle. L'esprit de cette antique erreur se fait sentir chez tous les savants de cette époque, car la plupart des découvertes chimiques que le hasard seul n'avait
-pas amenées , s'étaient produites jusque-là sous Tinspiration des préceptes de Tart hermétique. A peine par intervalles, quelques hommes de génie, appartenant à Tépoque de la Renaissance ou au commencement du zvu* siècle, avaient élevé leur voix contre Tentrainement de la doctrine qui égarait toutes les intelligences de l'Europe* L'éclair de ces vérités inutiles était venu s'éteindre dans les ténèbres de l'ignorance universelle. Enfin, dans les premières années du zvii* siècle, grâce au génie des Robert Boyle, des Van Helmont, des Nicolas Lefèvre, des Lémery, s'éleva une chimie plus sérieuse. L'empirisme alchimique se trouva alors frappé au cœur. Si, longtemps encore, les pratiques de l'alchimie furent poursuivies dans l'ombre, ce ne fut désormais que l'effet d'une persistance individuelle, s'isolant opiniâtrement des notions généralement professées, et privée de tout appui scientifique.
Tel était l'état de la chimie à l'époque où Stahl apparut.
G.-Emest Sthal, qui vivait à la cour de Berlin vers 1716, est un des plus rares esprits qui aient illustré les sciences. Une destinée bizarre attendait ce grand homme : il était appelé à produire dans la chimie et dans la médecine à la fois, une révolution inattendue, et par une fatalité singulière, l'honneur de ce double triomphe devait lui être ravi. Sa doctrine physiologique, modifiée par Barthez et plus tard par Bichat et son école, allait produire, à travers bien des fortunes diverses, une réforme profonde dans l'es* prit des idées médicales. En chimie, son système, simplement retourné par Lavoisier, allait mener tout droit à notre science actuelle. Ainsi, toujours son génie malheureux devait tendre au but sans le toucher, toujours s'engager dans la voie certaine et s'égarer à l'issue. Stahl était d'un caractère mélancolique, tournant à la contemplation et au mysticisme. Avait-il comme une révélation secrète des destinées que l'avenir réservait à ses conceptions f
Stahl créa le premier un système de chimie. Il rendit ainsi à la science naissante un service dont l'importance et l'étendue n'ont jamais été assez hautement proclamées. Avant lui, nulles règles précises universellement reconnues, l'interprétation des faits enfermée dans le cercle d'un mysticisme obscur, ou dominée par l'influence métaphysique ; les faits épars, disparates, incohérents; nul lien commun ne permettant de rattacher l'un à l'autre ce*
faits et ces explications partielles, aucune de ces grandes voies auxquelles l'esprit aime à s'élever pour embrasser l'ensemble et la diversité des choses. C'est alors que rassemblant ^tous les faits acquis par l'expérience des siècles, St^hl parvint à saisir leurs ressemblances réelles, à effacer leurs analogies apparentes, à découvrir leurs rapports naturels. Ces rapports furent, d'ailleurs, si sûrement établis, que plus tard, quand les vues théoriques furent changées, ils subsistèrent sans altération. Enfin, le principe essentiel de son système fut si nettement et si clairement établi, que, présentant un but toujours saisissable aux progrès de la controverse, il dut par là hâter singulièrement l'avénement d'une doctrine opposée.
Dans une science qui se forme, les systèmes, même les plus imparfaits, ont cela de bon qu'ils hâtent l'arrivée de la théorie véritable. Stahl est le créateur de la chimie, parce que, le premier, il la réduisit en système.
La doctrine de Stahl, en dégageant la chimie de l'influence de l'alchimie, apporta dans cette science une réforme eu tous points correspondante à celle que Descartes avait accomplie dans la physique de son temps. Descartes avait ramené la physique à son terrain naturel. Dans tous les grands phénomènes de Tuni** vers, Eeppler lui-même n'avait osé reconnaître que l'influence occulte des âmes ; Descartes, le premier, y plaça l'idée simple d'un mécanisme. £n même temps, il émit, avec sa théorie des tourbillons, un système qui rattachait ensemble presque tous les faits du monde physique. Le système des tourbillons de Descartes et le système de phlogistique de Stahl, qui agitèrent si vivement les esprits, au xvu<^ siècle, se confondent à la fois par leur origine, par leur essence philosophique, et par leur influence profonde sur le développement postérieur des sciences. Elles signalent dans l'esprit humain une marche uniforme, et marquent dans l'histoire de ses progrès une période identique. La théorie des tourbillons prépara et rendit possible celle de l'attraction; la théorie du phlogistique provoqua et nécessita la doctrine chimique actuelle. Dans le monde intellectuel, Descartes est l'introducteur de Newton , comme Stahl est l'introducteur de Lavoisier.
Peu de mots vont suffire pour donner une idée assez complète de la doctrine chimiaue de Stahl. Elle est, en effet, d'une remar-
quable simplicité, et ce fat à cette qualité mémo qu elle dut sa rapide fortune.
Stahi rejette les éléments des chimistes du moyen âge; il regarde comme principes de tous l^s corps, Teau, la terre et le feu. Ajoutez Tair, comme le firent, peu de temps après, ses disciples, et vous avez les quatre éléments d'Aristote, qui, après dix-neuf siècles, reparaissent dans la science (1).
L'élément du feu, ou le phlogistiquCy joue, dans la doctrine de Stahl, le rôle essentiel. Le phlogUtique est la matière du feu. Il existe, à Tétat de combinaison, dans tous les corps combustibles. Dans les circonstances ordinaires, il ne trahit sa présence par au* cun phénomène apparent ; mais vient-on à chauffer fortement les corps qui le contiennent, le phlogistique brise les liens qui le fixaient; il devient libre et manifeste, au moment où il se dégage, la lumière et la chaleur qui constituent son essence* Tous les corps combustibles sont donc formés de phlogistique et d*une autre substance, variable selon les espèces. Le charbon, le soufre, les graisses, le phosphore, sont les matières qui contiennent le plus de phlogistique ou de feu combiné.
Avec cette simple hypothèse, Stahl rendait compte de tous les grands phénomènes chimiques. Ainsi la combustion, les altérations chimiques qu'éprouvent les métaux et leurs composés, s'expliquaient avec la plus heureuse simplicité.
Que se passe-t-il dans la combustion des matières organiques, dans la combustion du bois par exemple ? Porté à un degré de
(1) U flrt de mode aujourd'hui de parler a^ec mépris de la doctrine des quatre élémeota d'Aristote. C'est uo lieu commun d'érudition facile, et not auteurs de cliimie n'ont rien laissé à désirer sous ce rapport II serait sage cependant d'y regarder de près avant de traiter du haut de notre science actuelle le plus Tigo..rf ux génie de l'antiqDité. Peut-être arriverai tron à reconnaître ainsi que, ce principe tant déerié, asuffl poar donner aui sciences phjsiqaes leur première impulsion.
Lofiqne^ développant une pensée de Platon, fort obscure dan^ le Timée, Aristola déclara que tons les corps de la nature sont formés par l'union des quatre principes élémentaires, il voulut couper court aux subtilités philosophiques qui remplissaient les écoles grecques. Avee la pluralité des éléments 11 arrêtait les discussions ib intelligibles snr l'essence de la matière, et il érhappait aux discussions de Thaïes et 'l'HéracUte qui, avec la plupart des philosophes de leur tempfi, n'admettaient qu'un seol élément, et ne diKutaient que sur le choix du principe. Il forçait ainsi la physique à descendre des nuages où elle se perdait depuis l'origine des spéculations pbitosopbiqQes. I>epuis Aristote, ta nature des éléments admise chaosé bien des fois; nais si Irt mots ont passé, le principe dure encore. La chimie de tous les temps a vécu snr la conception du philosophe grec.
Ajoutes ce fait qui peut donner à réttéchir : la chimie fut édifiée le jour oA Stahl reprit les élémenU d'Aristota.
chaleur suffisant, le combustible donne lieu à un dégagement de chaleur et de lumière, et des produits nouveaux prennent naissance. Dans l'hypothèse deStahl, ces phénomènes s'expliquent en disant que le phlogistique qui fait partie de la substanee, s'en dégage, et laisse apparaître, au moment où il devient libre, la lumière et la chaleur qui le caractérisent. Les produits nouveaux qui restent comme résidus de la combustion sont des corps privés de phlogistique.
Quand un métal est chauffé au rouge, il change, en général, de nature et d'aspect. Le fer donne naissance à la matière connue sous le nom de rouille ; le cuivre a un produit noir et pulvérulent. Comment s'interprétait ce phénomène dans la théorie de Stahl ? Les métaux, disait-on, sont formés par l'union du phlogistique avec une matière terreuse, que Ton appelait chaux ou terre métallique. Le fer, par exemple, contient du phlogistique et de la rouille ou terre de feu. Quand on chauffe ce métal au contact de l'air, le phlogistique s'en dégage, en produisant une incandescence très-vive ; il reste la rouille, substance simple et dépouillée de phlogistique.
Les chaux, ou ce que nous nommons aujourd'hui les oxydes métalliques, chauffés avec du charbon ou des matières combustibles, font apparaître le métal. Dans la théorie de Stahl, le fait était fort simple ; le charbon porté au rouge abandonnait son phlogistique, la chaux métallique s'en emparait, et repassait ainsi à l'état de métal.
Les composés que nous appelons aujourd'hui oxydes à divers degrés d'oxydation, étaient des matières inégalement dépouillées de leur phlogistique.
Il est facile de le reconnaître, nos explications théoriques actuelles sont tout simplement le contre-pied des théories de Stahl. Autrefois la combustion était regardée comme le dégagement d'un principe particulier ; aujourd'hui nous y voyons la fixation d'un corps nouveau. La calcination des métaux était, du temps de Stahl, une opération d'analyse ; nous y voyons, nous, une synthèse. Les métaux étaient de corps composés ; nous disons aujourd'hui que les métaux sont des corps simples.
Tels sont les fondements généraux de la théorie du phlogistique, que nous ne suivrons pas dans ses développements, mais qui, entre les mains de Stahl, rendait compte de tous les faits observés. Lisex
maintenant, dans le Dictionnaire de chimie de Macquer, cet admi* rabie article sur le phlogistique^ en réponse aux objections de Buffon ; — rappelez-vous qu'à l'époque od parut la doctrine de Stahl, les gaz n'étaient pas connus ; — remarquez surtout que dans le système du phlogistique, qui était l'inverse de nos explications actuelles, les faits devaient se présenter dans le même ordre, et en conservant tous les rapports considérés aujourd'hui; — n'oubliez pas enfin que la science moderne ne peut donner encore une explication absolument rationnelle de la chaleur qui accompagne les combinaisonschimiques, — et vous comprendrez sans peine alors que le phlogistique ait pu régner en malti*e, durant soixante années, dans toutes les écoles de l'Europe. Voyez dans ce morceau célèbre, écrit d'ailleurs avec cette correction et cette sobriété élégante qui font de Macquer Tun des premiers écrivains scientifiques, voyez le phlogistique examiné dans sa nature, dans ses affinités, dans sou action sur les corps, étudié, en un mot, comme aujourd'hui on étudie le soufre ou le phosphore ; et en lisant cette grave et scientifique description d'un être chimérique, peut-être par un retour involontaire vers la science actuelle, jetterez-vous un regard de défiance sur quelques-unes des théories prétendues positives du jour.
En Allemagne et dans le nord de l'Europe, le triomphe de la doctrine de Stahl fut rapide. Elle pénétra plus lentement en France ; on y répugnait à admettre cet élément singulier, « cet être précaire, » comme l'appelait BuObn, qui existait partout et qu'on ne pouvait jamais saisir. Mais une fois le système accueilli, il trouva en France des prosélytes ardents.
Cependant, constituée enfin grâce à ce vaste et lumineux système, la chimie avançait à grands pas. Bientôt la découverte des gaz vint donner le signal d'une foule de découvertes, qui agrandirent d'une manière inespérée le champ de l'observation chimique. Van*Helmont, Haies et Boyle avaient reconnu, à différentes époques, qu'il se dégage dans les opérations chimiques des fluides élastiques, mais toujours ils les avaient considérés comme de l'air. En 1755, Black les distingua de l'air, et une notion toute uouvelle sur l'état physique des corps fat ainsi révélée.
Dès ce moment, l'ardeur des chimi» tes ne connaît plus de bornes, et l'on chercherait inutilement dans l'histoire scientifique un autre exemple de l'enthousiasme et du. zèle qui, à cette époque,
avec ce bon sens profond qui était l'essence de son génie, qu*il était impossible de heurter de front des opinions consacrées par soixante ans de domination tranquille. Il comprit surtout qu'ayant d'attaquer ouvertement la doctrine régnante, il devait chercher dans le silence de Tobservation les fondements d'une doctrine plus sûre, et qu'avant de renverser, il fallait se préparer à construire.
Le 1^ novembre 1772, il se borna donc à communiquer à l'académie des sciences les deux faits qu'il venait de découvrir, et qui devaient entraîner la ruine de toute la théorie du phlogistique. Voici la substance de cette note célèbre, qui renferme, comme il est facile de le reconnaître, la base de tous les travaux ultérieurs de Lavoisier :
Depuis environ huit jours, j'ai découvert que le phosphore et le soufre, en hrûlant à Tair, donnent naissance à des acides en augmentant de poids. Cette augmentation de poids provient de la fixation de l'air sur ces corps. Si les métaux calcinés augmentent également de poids, c'est qu'il y a aussi fixation d'air, et, par une vérification certaine, je puis démontrer qu'il en est ainsi. Si je prends en effet une chaux métallique, et que je la calcine avec du charhon, au moment où elle repasse à l'état métallique, au moment où la litharge, par exemple, se change en plomb, on voit se dégager l'air qui s'était ûxé dans les calcinations.
» Cette découverte me paraissant une des plus intéressantes qu'on ait faites depuis Stahl, j'ai cru devoir en faire le présent dépôt à l'Académie, pour rester secret jusqu'au moment où je publierai mes expériences (1). »
Ensuite Lavoisier consacra sa vie à la révision et à l'analyse de tous les phénomènes de la science.
Quant au phlogistique. depuis ce moment et dans le cours de ses travaux, il en parla à peine ; il raisonna comme si jamais il n'en eût été question. Seulement, en 1776, dans un de ses mémoires, il commence à laisser apercevoir une partie de ses vues. Il insinue que les explications chimiques peuvent se passer de l'intervention de cet agent. On voit paraître alors l'admirable série de ses travaux, dans lesquels toutes les grandes opérations de la chimie
(1) Voyez la relation que Lavoisier a donnée lui-même de r.e point intéressant de l'histoire de la chimie dans son mémoire intitulé : Détails historiques sur Coxyda» tion des métaux : « J'étais Jeune, j'étais nouTellement entré dans la carrière des fciences, j'étais avide de gloire. ... »
•e trouvent successiveineat abordées et résolues avec un incroyable Ijonheur. Enfin lorsque, après dix ans de recherches, de méditations et d'épreuves de toute espèce, son système est irrévocable* ment arrêté, lorsque tous les faits sont venus lui fournir une consécration de jour en jour plus éclatante, lorsque ses vues, confuses à rorigine, se sont changées en convictions irrévocables, il écrit ses célèbres Réflexions sur le phlogistique^ dans lesquelles il résume ses travaux, attaque en face la doctrine de Stahl, et parson écrasante logique, la renverse à jamais.
Nous allons essayer de présenter une analyse sommaire de l'ensemble des travaux chimiques de Lavoisier. On verra avec quelle admirable rigueur toutes ses recherches se suivent, s*enchainent, se commandent entre elles, et marchent vers un but commun, l'édification d'une nouvelle chimie. 11 n'est pas d'étude plus attrayante que de suivre, dans les mémoires de l'académie des sciences, toute la série des travaux de Lavoisier. On assiste, pour ainsi dire, pas à pas à la création de la chimie moderne. Dans l'histoire des sciences, il serait impossible de trouver l'exemple d'une entreprise de ce genre exécutée avec plus de persévérance et de suite, et couronnée par un aussi éclatant triomphe.
C'est en 1 772 que Lavoisier, comme on vient de le voir, avait annoncé à l'académie des sciences le fait de l'augmentation du poids des métaux durant la combustion, fait fondamental qui, dans sa pensée, était appelé à renverser tout le système de la chimie de son temps.
Hâtons-nous de dire que le phénomène chimique de l'augmentation de poids des métaux calcinés au contact de l'air, qui servit de base à la doctrine pneumatique, n'avait pas été découvert uniquement par Lavoisier. 11 était connu dès les premiers temps de la chimie, et l'arabe Geber le signalait déjà au vui* siècle. En 1630, Jean Rey, médecin du Pôrigord, assez ignoré de son temps, signala dans un ouvrage, l'augmentation de poids de l'étain et du plomb par la calcination, et prouva même que ce phénomène tient à l'absorption de l'air par le métal chauffé. C'est
ce qu'il établit au chapitre zvi, intitulé : Responce formM0 à la demande pourquoi Vestain et le plomb augmentent de poids quami on les calcine (1).
Lavoisier n'eut pas, dit-on, connaissance de l'ouvrage de Jean Rey , qui tomba promptement dans l'oubli, et dont il n'existait plus que deux exemplaires de son temps. Cependant il ne put ignorer un mémoire publié en 1 774, par Tillet , dans les collectioiis de l'académie, sous ce titre : Sur l'augmentation réelle de poids qui a lieu dans le plomb converti en litharge.
Nous ajouterons que le fait de l'augmentation de poids des métaux avait déjà été constaté en Angleterre par Priestley, et en France par Baume. Bien plus, ce dernier avait décomposé l'oxyde de mercure, et presque réalisé, avant Lavoisieri la découverte de l'oxygène.
Toutefois, que Lavoisier ait ou non connu les observatioDS dont il s'agit, la circonstance est assez indifférente pour sa gloire ; car son mérite a bien moins consisté dans la découverte des faits, que dans leur brillante interprétation théorique. On l'admirera toujours comme philosophe; mais comme expérimentateur il a eu des rivaux, et pour le nombre des découvertes, il a été souvent dëpassé. Rien ne montre mieux, d'ailleurs, toute la distance qui le sépare, pour la force de la pensée, de ses contemporains et de ses prédécesseurs, que de rappeler comment le reste des chimistes interprétaient le fait de l'augmentation du poids des métaux, qui servit de base à toute sa doctrine. Stahl le mentionne en passant, et sans se douter du rude coup qu'il porte à sa théorie. Scaliger le trouve fort simple; les métaux, dit-il, augmentent de poids par la perte de leurs parties aériennes^ de môme que les tuiles augmentent de poids par la cuisson. Il confond ainsi, par une méprise étrange, le poids et la densité. Au xvi* siècle, Cardan disait sérieusement : a Un métal calciné est un cadavre» car il a perdu sa vie métallique. Or, ajoutait-il, un cadavre pèse plus que l'animal en vie. » ce Itf phlogistique ne pèse pas vers U » centre de la terre^ disait Venel, dans les leçons de chimie qu'il » donnait à Montpellier, il tend à s'élever; de là C augmentation if » poids des métaux qui perdent leur phlogistique. • A son exemple, Guyton de Morveau faisait du phlogistique un petit aérostat qui
(I) Essais de Jean de Rey, aoee notes Gobet, page M»
LâVOISIER 455
tendait à soalever les corps. Plus tard, les chimistes rapportaient le fait de l'augmentation de poids des métaux calcinés à Tair, à la réflexion, sur le métal, d'une suie dégagée des charbons. En6n, le plus souvent, les chimistes voyaient dans ce même phénomène la fixation sur les métaux des particules du feu.
Le fait de l'augmentation de poids des métaux par leur calcination à Tair, c'est-à-dire l'étude de la combustion, fut l'objet des premières lecherchesdeLavoisier. Dans deux mémoires publiés en 1774, il montre que dans toute combustion, et par exemple, dans la caldnation des métaux, un gaz provenant de l'air, se combine avec le corps brûlé (1).
Mais il fallait reconnaître la nature du gaz qui se combine avec les métaux, et c'est ainsi que Lavoisier fut amené à la découverte de l'oxygène.
Dans son travail célèbre sur la naiuredu principe qui se coiMtM atee Ue métaux pendant la caldnation^ il montra que ce gaz fidt partie de l'air, et qu'il est le seul propre à entretenir la respiration des animaux ; il l'appela en conséquence air ct7a/, nom qui fut remplacé ensuite par celui de gax oxygène. Prieslley faisait presque en même temps, à Londres, la découverte de l'oxygène, et même Ton s'accorde généralement à lui en attribuer la priorité. Le pharmacien Baume avait même déjà retiré ce gaz de l'oxyde de mercure traité par la chaleur. Mais Baume n'avait pas bien su distinguer la nature de ce gaz. Quant à Priestley, il n'avait encore tiré aucun résultat sérieux de la connaissance de ce nouveau corps. Au contraire, Lavoisier, à peine en possession de l'oxygène, allait marcher, grâce à l'étude approfondie de ses propriétés, vers la plus brillante série de découvertes que les sciences aient enregistrées.
Lavoisier ne tarda pas, en effet, à montrer quelle importance extraordinaire s'attachait, pour l'avenir de la chimie, à cet oxygène, à cet air vitaly qu'il venait de découvrir au sein de l'atmosphère. C'est que, dans les vues de la nature, le rôle de ce corps est immense. Actif dans les grands phénomènes du globe, il préside à presque toutes les réactions dont le jeu s'accomplit au sein de la
<1) JMmoôrf hêt la comkiùmnn d'un fluide éiafiique av^ tet tubstances métaihque* par la ealemaiion^iOpueeules phyetguee H chnuque$,U VI ) Mémwre sur la caldnalinn de tétam et tur la coûte de taugmentation de poidt qu'acquiert ee mitai petèdani eeite opiratUm, (Mémairu de tAeadémte dee tcieiKet, 1774.)
matière brute; il provoque et entretient l'exercice des fonctions vitales chez les êtres organisés, et trouve une part non moins géuéraie dans les phénomènes de Tindustrie et des arts.
Ce fut donc par une circonstance singulièrement heureuse que Lavoisier mettait la main, au début de ses recherches, sur le corps qu'il lui importait le plus de connaître dans cette occasion. Aussi ne s'y méprit-il pas. Plus tard, quand son Système fut complet, Toxygène y tint la première place. Ses contemporains trouvaient même qu'il s'exagérait beaucoup l'importance de l'oxygène, et les beaux esprits de l'époque allaient répétant dans les cercles :
« Aimez- vous l'oxygène, on en a mis partout. »
En dépit de la parodie, Lavoisier avait rencontré juste, et il démontra bientôt toute la vérité de ses prévisions, en suivant l'oxygène dans les nombreux composés qu'il peut fournir.
En 1776, il fit voir que c'est précisément en absorbant cet oxygène, que le phosphore et le soufre brûlent dans Tair, et que les matières acides qui se produisent alors, sont formées par la combinaison directe de l'oxygène avec le corps brûlé. En étudiant la composition du salpêtre, il trouva aussi que c'est par l'intervention du gaz oxygène que se forme l'acide existant dans ce sel, c'est-à-dire l'acide que nous appelons aujourd'hui azotique.
C'est à peu près à la même époque que, s'appuyant sur ses découvertes précédentes, Lavoisier exécuta cette analyse admirable de l'air, chef-d'œuvre de hardiesse et d'élégance que nos ouvrages modernes conservent encore comme un monument de son génie.
On sait que l'air est constitué (en faisant abstraction d'une trèspetite quantité d'acide carbonique) de deux gaz, l'oxygène et l'azote. En faisant bouillir, pendant huit jours de suite, du mercure dans un espace d'air bien déterminé, il parvint à en absorber tout l'oxygène, et le résidu gazeux, mesuré, lui donna le volume de Tazote, qu'il appelait mofette atmosphérique, c'est-à-dire, partie non respirable de Tair. Il exécutait ainsi une analyse très-simple de l'air; mais il ne s'en tint pas là, et par une synthèse d'une rare élégance, il ajouta une seconde preuve dont là simplicité frappa tous les esprits. En prenant la poudre rouge obtenue durant l'expérience précédente, par la combinaison du mercure et de l'oxygène de l'air, et en chauffant très-fortementcelle-ci, il parvint à dégager
tout Toxygène qu'elle avait absorbé. Si bien que, réunissant l'oxygène ainsi rendu libre, à l'azote isolé dans la première expérience, il parvint à reproduire Tair atmosphérique, avec ses qualités habituelles et son volume primitif. Gomme on le voit, la démonstration était sans réplique, puisque Ton obtenait d*abord isolément les deux gaz qui font partie de l'atmosphère, et qu'ensuite, en les réunissant, on reformait l'air primitivement décomposé.
Cette expérience si claire, si belle, fit beaucoup de bruit et commença à éveiller l'attention j^ublique sur les travaux de Lavoisier.
La composition de l'air une fois connue, Lavoisier s'en servit pour étudier les phénomènes de la respiration des animaux, et il fallait certes une grande hardiesse d'esprit pour aborder, au début de la science, un sujet d'une telle complication. Telle est cependant la nature du génie, que, dans une question si épineuse, Lavoisier proclama une opinion qui a joui jusqu'à ces derniers temps d'une faveur universelle.
Remarquant que dans l'acte de la respiration, il y a production d'acide carbonique et absorption de gaz oxygène, il établit que ce phénomène consiste dans une combustion véritable, c'est-à-dire dans le changement des matériaux du sang en acide carbonique ; et comme dans toute combustion, on remarque un dégagement de chaleur, il admit que cette combustion naturelle est la cause de la chaleur propre aux animaux.
Ainsi Lavoisier expliquait à la fois les deux grands faits de la respiration et de la chaleur animale.
On comprendra, si Ton se reporte au moment où cette opinion fut émise, tout le charme, toute la séduction que dut inspirer une théorie d'une simplicité aussi remarquable, et d'une conséquence aussi intéressante. Lavoisier venait de démontrer que la cause de la combustion et de la chaleur qui l'accompagne, réside dans la fixation de loxygène sur les corps. Borné jusque-là aux réactions de la matière brute, l'oxydation se retrouvait donc aussi chez les êtres vivants et c'était aussi par un flambeau profond brûlant en leurs organes que se répandaient dans le sein des animaux la chaleur et la vie.
La simplicité extraordinaire de cette théorie chimique de la respiration la fit admettre d'un accord général, et longtemps elle a joui d'un crédit sans limites ; mais les expériences de Spallan-
zani, eiffectuées au siècle dernier, et de nos jours, celles de Milne-Edwards et d'autres physiologistes ont amené à tenir dans un doute très-légitime la simplicité du phénomène. Lavo— sier lui-même l'avait Lien compris, car il avait repris, quelque temps avant sa mort, ses expériences sur la respiration et la chaleur animale.
Entrainéainsi quelque temps, dans le <' >maine de la physiologie, Lavoisier ne tarda pas à revenir à ses recherches de chimie pore.
On vit alors se succéder rapidement une série très-nombreuse de mémoires, qu'il serait hors de propos d'examiner longuement et dans lesquels toutes les grandes questions chimiques se trouvent successivement abordées. C'est ainsi qu'il étudia dans tous ses détails le phénomène de la combustion, et montra que, dans la combustion des matières éclairantes, il se forme constamment de l'acide carbonique. Bientôt il expliqua le phénomène de la dissolution des métaux dans les acides, et fit voir que le mercure, par exemple, pour se dissoudre dans l'acide sulfurique, a besoin d'enlever à cet acide une partie de son oxygène, formant ainsi de l'acide sulfureux. Il découvrit ensuite la réaction qui se produit dans l'inflammation des pyrophores^ substances qui ont pour caractère de s'enflammer dès qu'on les expose à l'air. Enfin il prouva que la combustion spontanée des pyrites, phénomène redoutable qui se produit souvent dans les mines de fer en voie d'exploitation, tient à une cause de la môme espèce, et que, dans cette circonstance, le sulfure de fer se trouve changé en sulfate.
Tous les faits empiriquement établis par l'observation desaichi* mistes ou par les travaux des chimistes phlogisticiens, trouvaient leur explication dans les idées de Lavoisier. Bien rarement sa sagacité fut prise en défaut, et entre tous les créateurs de systèmes scientifiques, il est un de ceux qui se gardent le mieux dea erreurs de détail auxquelles entraîne, d'une manière presque forcée, le développement d'une idée doctrinale. C'est que, pour démôler, à travers ses complications accidentelles, le fait fondamental dans une action chimique, il possédait une sûreté et une finesse de vue que l'on ne cesse d'admirer quand on lit ses travaux. Pour cet instinct merveilleux qui se révèle aux grands chimistes, pour ce tact singulier qui, de prime abord, signale à l'esprit le seul côté sensible et abordable d'un problème, quelquesuns ont plus tard égalé Lavoisier, personne ne l'a surpassé. Plus
d'une fois, an moment où les plus habiles de son temps abandonnaient, de guerre lasse, quelque épineuse question, il la reprit en 80U8-œu?re^ et il en présenta comme en se jouant une solution aussi lumineuse qu'imprévue. L'histoire de ses expériences sur la nature du diamant fournit un si curieux exemple de sa délicatesse d'analyse, et met si bien en relief son extrême prééminence sur tous ses contemporains, que nous ne pouvons résister à Tattrait de la raconter.
Du reste, las recherches exécutées sur le diamant, à cette occasion, occupèrent beaucoup Tattention publique. Nous avons aujourd'hui si complètement oublié ces petits événements du jour qui défrayaient les derniers moments de la société française du xvm* siècle, leurs fiiibles traces se perdent si aisément dans rimmense agitation qui suivit, que peut-être quelques détails à oet égard ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Les gasetiers de l'année 1771 entretenaient le public des expériences qui s'exécutaient sur le diamant, dans les divers laboratoires de Paris. Voici quel enchaînement de circonstances singulières les avait amenées.
De tout temps, la crédulité publique ajouta Tidée de perfection à tout ce qui est rare et hors de la portée commune ; aussi le diamant et les pierres précieuses avaient-ils joui, durant des siècles, d'une réputation merveilleuse. Le rubis, le diamant, l'émeraude, avaient eu leurs prodiges, comme auparavant la pierre philosophale et l'or potable. Quand les sciences, s'affranchissant du joug de la spéculation, entrèrent franchement dans la voie expérimentale, le diamant, en raison de ces circonstances particulières, fixa l'un des premiers l'attention des expérimentateurs. Mais les ressources pécuniaires des savants, fort légères d'habitude, empêchaient les tentatives, et dans l'origine, des princes seuls purent se charger de ces expériences. C'est au grand-duc de Toscane, G6me IH, de Médias, que nous sommes redevables des premières observations chimiques faites sur le diamant.
Averani et Targirâi, de l'ancienne Académie del Cimenta, commencèrent, à Florence, en 1695, par les ordres du grand-duc, des recherches sur la véritable nature du diamant et des pierres précieuses, en s'appliquant surtout à les soumettre à l'action des rayons solaires concentrés par de larges lentilles. On trouva qu'au
bout d'une demi-heure d'exposition au verre ardent^ les diamants se dissipaient en totalité et sans laisser de traces, tandis que les autres pierres, comme le rubis et Témeraude, restaient fixes, et éprouvaient seulement un ramollissement et une altération de couleur.
Bien des années après, François de Lorraine, devenu duc de Toscane par la cession delà Lorraine qu'il avait faite à Louis XV, le même qui régna ensuite en Autriche, sous le nom de François I*, fit continuer ces expériences à Vienne, en substituant au verre ardent la chaleur ordinaire des fourneaux. Dans l'un de ces essais, on plaça dans un creuset des diamants et des rubis pour une valeur de 18,000 francs, et, pendant vingt-quatre heures, ils restèrent soumis à l'action de la plus violente chaleur. Quand le creuset fut ouvert, on i^etrouva les rubis sans altération, mais tous les diamants avaient disparu. Ces expériences furent répétées de diverses manières. Une fois entre autres, on remplit un creuset de vingt pierres précieuses difiiérentes, et de deux en deux heures, on en retirait quelques-unes du feu pour observer les progrès de l'action. Toujours les diamants disparurent sans aucun vestige.
Quelque temps après, un des frères de François !«', le prince Charles, répéta ces expériences à Bruxelles, avec le même succès.
Ainsi fut réalisée la prévision faite par Newton, qui avait annoncé, d'après l'énergie avec lequel ce diamant réfracte la lumière, que ce corps devait figurer parmi les combustibles.
Cependant, la combustibilité du diamant paraissait tellement en opposition avec les propriétés des autres pierres précieuses, qu'en dépit de tout le luxe de ces tentatives, le fait n'avait obtenu auprès des chimistes qu'un médiocre crédit. On souriait dans le public savant à la pensée de cette docte manie des princes, et Macquer déclara qu'à l'égard de ces décisions souveraines, il poussait l'incrédulité fort loin. Cependant, ces préjugés disparurent lorsque Darcet et le comte de Lauragais, ayant soumis le diamant à l'action des fours à porcelaine, annoncèrent qu'il s'y dissipait en totalité, et qu'on pouvait même les brûler dans un simple fourneau de laboratoire. La publication de ces expériences, qui confirmaient toutes les assertions des princes toscans, excita à Paris une vive curiosité, et, parmi les chimistes, chacun était impatient de cons* tater par lui-même un fait aussi nouveau.
Au mois dejuillet 1771, unricheamateurallatrouTerMacquer, et lui portant un très-beau diamant taillé en brillant et d'une pureté parfaite, il lui proposa de le soumettre à Texpérience dont on faisait tant de bruit. L'offre acceptée avec joie» Macquer s*empresse de convier ses amis à cette solennité chimique. On se réunit donc au jour désigné dans son laboratoire, et l'expérience commence « en présence d'une assemblée très-nombreuse, com- » posée de personnes de l'un et de l'autre sexe des plus ditinguées » par le rang et la naissance, et d'un grand nombres de savants, n de lapidaires et de personnes de tout état, » comme le dit la Gazette de France.
Le diamant sacrifié est examiné avec soin par tous les assistants, pesé et placé dans une petite capsule de terre que l'on pousse au milieu d'un fourneau bien allumé.
Comme on n'avait que ce seul diamant, et que le but de l'expérience était d'observer les circonstances particulières de sa destruction, au bout de vingt minutes, la capsule fut retirée du foyer, et exposée à la vue des assistants. Le diamant était vivement lumineux, et couronné par un légère flamme. La capsule fut alors repoussée dans le fourneau, et retirée de nouveau, une demiheure après, pour suivre les progrès de la combustion. Mais celte foiSy on la retira vide, le diamant s'était complètement dissipé. I^a petite assemblée se relira surprise, et surtout désappointée ; elle n'avait pas prévu un si prompt résultat, et regrettait de n'avoir pu suivre les diverses périodes de la combustion. Resté seul, Macquer examinait la capsule au microscope, pour y chercher une dernière trace de la pierre précieuse.
Cette expérience fut répétée avec les mêmes circonstances dans le cours public de chimie aux Écoles de médecine»
Les physiciens restèrent doue bien convaincus de la combustibilité du diamant ; mais il restait à triompher de la résistance d'une classe d'incrédules dont l'opinion, dans cette circonstance, n'était pas sans valeur. Les joailliers et les lapidaires refusaient obstinément de se rendre, et soutenaient que les expériences avaient été exécutées avec de faux diamants. La prévention des industriels contre les résultats scientifiques est fort tenace d'ordinaire, et quand on parlait de la combustion des diamants aux lapidaires de Paris, les lapidaires de Paris haussaient les épaules.
Les choses allèrent au point que l'un d'entre eux, nommé Le
Blanc, fort renommé dans son art, se piqua au jeu» et portant à Rouelle un de ses diamants, lui proposa de le soumettre aux mêmes épreuves, assurant qu'il ne souffrirait aucun dommage de l'action du feu, pourvu qu'on lui permit de l'arranger à sa manière (1).
Une nouvelle assemblée, formée de chimistes et de lapidaires, se forma donc au laboratoire de Rouelle. On laissa l'orfèvre arranger ses diamants comme il l'entendait. Celui-ci remplit un creuset d'un mélange de poudre de charbon et de craie, plaça son diamant au milieu, et après avoir luté l'appareil avec soin, l'exposa à l'action du foyer. Après trois heures d'un bon feu, il retira son creuset, et l'ouvrit avec ses confrères. Mais malgré toutes les précautions et les recherches, on ne trouva plus le diamant, qui n'avait laissé dans le creuset que sa petite loge vide. Le Blanc se retira la tête basse : et et confondu, dit Macquer, par un batte- 9 ment de mains presque général, mais non pas convaincu. »
Et en effet, les artistes étaient si peu convaincus, qu'un autre lapidaire, nommé Maillard, voulut aussi prendre la revanche de l'aventure de Le Blanc, et s'offrit à renouveler Texpérience, se faisant fort d'obtenir le résultat qui avait échappé à son confrère.
L'essai eut lieu, peu de temps après, au laboratoire de Cadet de Gassicourt. Maillard enferma trois diamants dans une tète de pipe à fumer, les entoura de poudre de charbon bien pressée, et introduisit le tout dans un creuset rempli de craie et revêtu de sable des fondeurs. Livrant alors le petit appareil aux chimistes, il leur permit de le tourmenter par le feu le plus violent et le mieux soutenu. Macquer, bien édifié par les essais précédents, et souriant d'avance à la déconvenue du lapidaire, les soumit à un feu si rade, qu'au bout de deux heures, l'appareil était tout déformé par la violence de la chaleur, et que tout menaçait de couler. On retira donc le creuset pendant que Maillard, qui n'avait jamais vu ses diamants à une si rude épreuve, prenait toutes les précautions possibles pour les retrouver, et ramassait les cendres et les larmes de matière fondue tombées du fourneau. Macquer, bien sAr de son fait, regardait ces apprêts avec une ironie mal déguisée; et comme
(i) Les artistes fondaient leur opinion sur une pratique en usage dans l'orfâTreile, qui consiste à enfermer dans un creuset bien clos les diamants qui ont quelques ta* ches, et à les soumettre ù un ftou Tlolent La chaleur peut d&minaer ou détruire eet taches.
le lapidaire rassemblait avec soin tous les débris retirés du four-
« Ne prenes donc pas tant de peine, disait-il, et si vous tenes » absolument à retrouyer tos diamants, je vous conseille plutôt, » mon cher monsieur Maillard, de faire ramoner la cheminée, 9 et de les chercher dans la suie, et non pas dans les cendres. »
Mais, hélas I le triomphe du chimiste ne fut pas long. Il dura juste le temps de laisser refroidir l'appareil. A peine eut-on retiré du creuset tout déformé, et à moitié fondu, la tâte de pipe, qui 8*6tait conservée parfaitement intacte au milieu de la matière en fusion, que les trois diamants en sortirent, avec tout leur éclat, et les vives arêtes de leurs angles. Ce fut au tour des chimistes de rester confondus.
La même expérience, répétée par Maillard dans le four à porcelaine de la manufacture de Sèvres, eut le même succès.
Comme on le voit, l'expérience se compliquait, et son explication théorique soulevait des difficultés imprévues. Sous l'influence de la chaleur, les diamants éprouvaient-ils une simple réduction en vapeurs, qui devenait impossible quand on les reniermait hermétiquement dans une enveloppe résistante T Disparaissaient-ils par un simple effet de la décrépitation? Était-ce enfin une combustion véritable, les diamants se brûlant à l'air comme les corps combustibles ordinaires ? Telles étaient les questions qu'avait soulevées ce curieux conflit, et les résultats biiarres que l'expérience avait amenés à la suite. Daroet et le comte de Lauragais croyaient à la volatilité du diamant aune température suffisamment élevée ; Cadet et Rouelle attribuaient ce phéoemèoe i une sorte de combustion ; Macquer ne savait trop que penser.
L'intervention de Lavotsier était devenue indispensable, et elle ne fut pas stérile. Lavoisier commença ses expériences sur le diamant, de concert avec Brisson, Macquer et Cadet. Mais d'autres soins ne permirent à ses amis que de concourir à la première expérience (la distillation du dimant), et Lavoisier exécuta toutes les autres, seul et à ses frais. C'est au moyen des miroirs ardents, que Buffon avait mis à la mode, que Lavoisier reprit l'examen de tous les faits qui se rattachaieut à cette question.
Les expériences furent exécutées au jardm i$ l'infmUê^ c'est4dire au jardin qui longe le bâtiment du Louvre, et qui alors appartenait à l'académie des sciences.
Lavoisier commença par s'assurer, en opérant en vases clos, c'est-à-dire en dirigeant les rayons solaires concentrés par le verre ardent, sur un diamant placé dans une cornue exactement fermée, que ce corps n'est pas volatil, et que, par conséquent, il n'avait pu disparaître par l'effet d*une simple distillation. Il trouva ensuite que l'air est le seul gaz susceptible de détruire le diamant, et que l'action est nulle dans un gax impropre à entretenir la combustion. Il sut alors disposer un appareil pour recevoir le produit de cette combustion, et chercha d'abord à le recueillir dans l'eau. Mais rien ne vint se condenser dans l'eau durant l'expérience. Enfin il reconnut que ce produit était un gaz; il réussit à l'obtenir isolé, et trouva que c'était du gaz acide carbonique. Il conclut dès lors, d'après la nature du produit de sacombustion, que le diamant est un corps fixe, combustible et présentant la plus grande analogie avec le charbon. On a dit plusieurs fois que Lavoisier avait immédiatemeât prononcé l'identité du diamant avec le charbon ; cependant il ne tira pas une conclusion aussi avancée, car les faits n'étaient pas suffisants pour autoriser l'assimilation. II se borne à indiquer que ces deux corps se rapprochent d'une manière singulière, et il ajoute : <c II serait déraisonnable sans doute de pousser cette analogie trop loin. 9
On aime, on admire, dans un aussi éminent génie, la mesure de cette sage réserve, qui maintient toujours l'induction dans la limite des faits ; sa préoccupation continuelle, c'est de ne point sortir du domaine de l'observation, et lorsqu'il s'aperçoit qu'en allant plus loin, il ajouterait quelque chose aux simples données de l'expérience, il ne dit que la moitié de sa pensée. Elle est complétée aujourd'hui. Personne n'ignore que le charbon et le diamant sont le même corps sous un état extérieur difféi'ent ; c'est aujourd'hui une banalité scientifique. Mais la conclusion n'a été rigoureuse que lorsqu'on a vu un même poids de diamant et de charbon pur donner le même poids d'acide carbonique; lorsqu'on a trouvé que le diamant peut réduire les oxydes métalliques, et changer le fer en acier, tout aussi bien que le charbon.
Voilà comment Lavoisier, au milieu des plus délicats problèmes, triomphait des obstacles qui avaient déjoué toute l'habileté des hommes de son temps, et arrêtait, par l'éclat d'une découverte imprévue, les incertitudes de l'opinion.
Cette digression nous a un peu éloigné de la série des décou* vertes de Lavoisier. Reprenons leur exposé.
Ba 1 780, parut le mémoire où fut établie la composition de l'acide carbonique. Lavoisier y prouve que ce gas est formé par Vunion de l'oxygène et du charbon, et son analyse présente un tel degré de précision , que les expériences modernes n'ont presque rien changé à son résultat numérique.
Vers cette époque, en étudiant la composition générale des divers acides, il s'appliqua à prouver ce fait, qui fut pourtant reconnu inexact plus tard, que tous ces composés doivent leur pro* priété acide à la présence de l'oxygène parmi leurs éléments.
Enfin on vit paraître, en 1783, son mémoire sur la composition de Teau, travail immortel, qui vint couronner son œuvre scientifique. Lavoisier démontre dans ce mémoire que l'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène, et il fixe les rapports dans lesquels ces deux gaz se combinent pour constituer l'eau.
La découverte de la composition de l'eau a donné lieu à des débats assez vifs de priorité. La question historique n'a pas été parfaitement éclaircie encore» et son extrême importance rend ici quelques développements nécessaires.
C'était pour Lavoisier une question capitale que de connaître le produit de la combustion du gaz hydrogène, ou si Ton veut, du gaz inflammable. Depuis six ans qu'il avait entrepris la réforma* tion du système chimique, toutes les réactions dans lesquelles ce corps intervenait apportaient à ses théories des objections incessantes. A cette époque» tous les chimistes s'étaient ralliés à l'opinion de Kirvan , qui voyait le phlogistique dans le gas inflammable. L'idée était heureuse, car on expliquait ainsi avec une surprenante facilité tous les phénomènes devant lesquels Lavoisier restait muet.
< Ce phlogistique dont on repousse l'existence, disaient les chimistes de 17H2, n'estpas un être de raison : on peut le saisir et lemanier, car ce n*est pas autre chose que le gaz inflammable. Stahl nous a appris que le phlogistique abonde dans le charbon, dans les huiles et dans les matières combustibles. Chauffez ces substances, et vous «n déf^agerez des f^az inflammables. Les métaux sont bien^ eomm« il Ta dit, des composés de phlogistique et de terre métallique. Quand on dissout en effet un métal dans l'acide muriatlque ou vitriolique, la chaux métallique reste en dissolution dans l'acide et son phlogistique se dégage, puisqu'on recueille en même temps du gaz inflam*
T. V. aa
mable. Quand on met une terre métallique en contact avec du gaz inflammable, le métal reparaît. Qu'arrive-t-il alors, sinon que la chaux métallique à laquelle on restitue son phlogistique repitad Tétetàe métal? Le phlogistique existe donc, maûgré qu'on eu ait. »
Que répondre à ce raisonnement? On pouvait bien rejeter Texplicatioa phlogisticieime, en montrant que le métal revivifié par l'hydrogène, pesait moins que la terre métalliqiie employée, et que, par conséquent, la réduction n'avait pu s'opérer au moyen de la fixation d'un corps nouveau. Lavoisier n'y man* quait pas, mais il était le seul de son avis; et comme, après tout, il sentait bien qu'il n'avait rien de satisfaisant à oppoaer aux inerôdules, il avait passé outre, laissant à Tavenir le scûn de lever la difficulté.
Cependant il se détermina^ en 17&3, à rechercher, par des ex* périences, quel était décidément le produit de la combustion de ce gaz inflammable, qui, à chaque instant, venait embarrasser sa marche. Divers indices permettaient déjà d'espérer un résultat positif. Scheèle avait observé, en brûlant le gaz hydrogène, que tout disparaissait, si bien que l'on aurait pensé qu'aucun produit particulier ne prenait naissance. Mais plus tard Macquer» en essayant de retenir le produit de cette combustion , avait reconnu avec surprise que les parois du vase dans lequel elle s'opérait se recouvraient d'humidité. Priestley avait également d,es traces d'eau dans les mêmes circonstances. Guidé par ces indications, encouragé par les vues de Laplace, Lavoisier se décida à répéter Texpérienoe de Priestley. Il avait fait déjà bien des tentatives inutiles ; mais il résolut d'itérer cette fois sur de telles masses de gaz, qu'il faudrait bien que le produit, quel qu'il f&t, de cette combustion, se manifestât à ses yeux.
Sur ces entrefaites , et comme il disposait de ses appareils , arriva d'Angleterre Gh. Blayden, secrétaire de la Société royale de Londres. Il apprend le projet de Lavoisier, et court chez le chimiste français :
« Monsieur Lavoisier, lui dit-il, l'expérience que vous prépares 9 vient d'être exécutée à Londres par M. Gavendish ; il n'en a pas » encore communiqué le résultat à la Société, mais depuis deux » ans, il s'occupait de ce travail, et il vient de le terminer. Le D produit de la combustion du gaz inflammable, c'est l'eau. Il » en a fabriqué plusieurs grains. »
LaToîsier dut treasaillir de joie. Tout s'expliquait en effet : ai les mi^teni développaient du gaz inflammable sous l'influence des acides, c'est que Tean se décompoaait^ et qu'elle oxydait le métal en lawrant dégager son hydrogène; si les terres métalliques passaient à l'état de métal, par l'actîan du gaz hydrogène, c*e8t qu'il se produisait de l'eau atee Toxygène de la terre. Ainsi , son système triomphait, ses adTenaires étaient réduits au silence, et il allait encore s^ouTiir lui-même dans le champ de l'expérienoe une Toute nouTdfe.
Sans perdre de tempe, il s'empressa de térifier les résultats de CaTendiah, et de rechercher dans quels rapports les deux gaz s'unissaient pour constituer l'eau.
C'est le 24 juin 1783 que Lavoisier et Laplace exécutèrent la synthèse de l'eau, en présence de Vandermonde, Leroy et Ch. Blayden. Dans un appareil qui est encore en usage aujourd hoi^ l'hydrogène fut enflammé par us courant d'oxygène, i Taide d'une étincelle électrique; Teau ruissela sur les parais du ballon ; dk fut recueillie et pesée, et l'on mesura les gaz en» ployéa dans la combustion.
Pour lever les derniers doutes que la synthèse vmi laissés dans quelques esprits, Laroisier fit, peu de temps après, avec Meunier, l'analyse de l'eau. On fit passer de la mpeur d'eau sur du fer porté à la température rouge ; l'eau fut décomposée, le fer retint l'oxygène, et le gaz hydrogène se dé;;a^ea en aliondance. Cette eipérienee est restée justement célèbre dans les fastes de la chimie.
Lavoisier ooaelutde ses expériences, que l'ean renfimne douze volâmes d'oxygène et vingt-trois d'hydrogène : il était impossible d'approcher davantage de la vérité. On sait maintenant que Teau ■enferme douae volumes d'osygène et vingt-quatre d'hydrogène. On se figure aisément que cette découverte dut amener bien des conversions à la nouvelle doctrine. Ce fut Tannée suivante, comme BOUS le verrons bientôt, que le plus célèbre des phlogisticiens, Berthollet, passa à Lavoisier. Mais elle eut encore des avantages d'une autre nature. Une fois armé de ce fait capital, Lavoisier pat nonseulement marcher avec certitude à des découvertes nouvelles; mais aussi il put revenir sur ses travaux antérieurs, et se rendre compte d'un grand nombre de phénomènes accessoires dont l'explication avait dû lui échapper jusque-là. Telle réaction, il n'avait pu ccm*
plétement lanalyser, parce qu'il s'était formé de l'eau. Dans tel autre cas, il avait observé un dégagement d'hydrogène dont il avait ignoré l'origine; ce gaz provenait de l'eau décomposée. Ainsi, il rectifiait et complétait sans peine les études qu'il n'avait pu qu'ébaucher dans l'origine. Mais ce qui montre bien la justesse constante et la profondeur de ses vues, c'est que cette modification apportée à l'explication des phénomènes n'altéra jamais le sens du jugement général qu'il en avait porté au début.
C'est ainsi que pendant les années suivantes, il étendit sa théorie de la chaleur animale en prenant en considération la formation d'eau aux dépens des éléments du sang et de l'oxygène atmosphérique. Il avait dû s'en tenir jusque-là à l'explication de l'acide carbonique. Bientôt il se rendit compte de ce fait , qu'il n'avait pu interpréter auparavant, que la combustion de l'alcool et des huiles est suivie d'une formation d'eau. Il put, de la même manière, retrouver l'origine des vapeurs d'eau qui prennent naissance pendant la distillation du bois en vases clos, telle qu'on la pratique aujourd'hui dans nos forêts pour la préparation du charbon. Il montra ensuite que le dégagement du gaz hydrogène, que Ton observe durant la dissolution des métaux dans les acides, provient de la décomposition de l'eau opérée par le métal sous l'influence de l'acide, fait antérieurement soupçonné par divers savants, et entre autres, par Laplace. Enfin, il s'expliqua comment l'eau peut provoquer la combustion ou la calcination des métaux, et pourquoi, dans quelques circonstances , elle peut brûler les matières combustibles ou activer une combustion commencée.
A la même époque, il trouva la composition réelle des matières organiques , et il découvrit que l'immense variété des composés végétaux et animaux est formée uniquement par la combinaison de l'oxygène avec l'hydrogène et le charbon, substances auxquelles BerthoUet ajouta ensuite l'azote. Lavoisier appelait toutes ces matières des oxydes d'un radical hydrogène et carboné, et il est facile de voir que dans ce premier indice se trouve prévue la théorie des radicaux qui a si longtemps occupé la chimie organique.
En même temps, il proposait, pour faire l'analyse des matières organiques, de les brûler, au moyen de l'oxygène, c'est-à-dire qu'il indiquait la méthode d'analyse organique immédiate actuellement usitée. Les progrès de la chimie ont modifié l'appareil et les
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dispositions opératoires de Lavoisier; mais le principe de la méthode d'analyse des matières organiques n'a pas été changé.
Son travail sur la fermentation appartient aussi à cette dernière période. C'est là qu'il établit , de la manière la plus rigoureuse, quelle transformation éprouve le sucre sous l'influence du fei^ ment, et qu'il démontre que l'alcool et l'acide carbonique, qui prennent naissance aux dépens du sucre, correspondent exactement au poids du sucre lui-même. Et il ne faut pas se faire illu* sion, la question en est encore à peu près au point où Lavoisier Ta laissée.
Dans l'exposition des travaux de Lavoisier, nous n'avons pu envisager encore que ses recherches en chimie. Nons devons dire un mot de ses travaux en physique.
Lavoisier nous a laissé une étude admirable de la chaleur, aussi remarquable par la netteté des résultats, que par la nouveauté des points de vue.
Son travail sur les chaleurs spécifiques, exécuté en 1780, avec Laplace, est resté un modèle de précision et d'originalité. C'est le premier que la science ait possédé sur ce sujet délicat.
Enfin, profitant des idées et des travaux deCrawford, Lavoisier étudia avec un soin infini les chaleurs latentes, et on peut dira à cet égard qu'il a épuisé la question (1).
Ses recherches en physique se bornent à peu près à ces travaux qui, en établissant des résultats empruntés à un ordre de faits nouveaux, concouraient à compléter sa doctrine chimique, avec laquelle ils s'harmonisent parfaitement.
Par ces dix années de travail infatigable, par cette admirable série de recherches, Lavoisier avait successivement attaqué toutes
(1) P«at-étre même aanlt>0D le droit de regretter que Latoitier aU si particulièrement Il té 100 et prit sur det phéDomènes de cet ordre. C'est là évidemment qu'il a puisé son explication générale de la cause de la chaleur dans les combinaisons chimiques. On sait qu'il attribue la chaleur qui prend naissance dans les combinaisons cbimiquesau seul changement d'état des corps. Or cette idée n'a pas longtemps K'»iftU' aux progris de robserrallon, et Lavoisier l'aurait certainement abandonnée luimême, si le tempe lui avait permis de reprendre, comme il l'avait aonon<*ô, l'étude générale du calorique latent et de la cause du dégagement de chaleur pendant les combinaisons chimiques.
les grandes questions de la chimie^ et il avait âdairô Ions ces £ailB de la manière la plus vive. Dans ce loog intervalle, il n'avait prononcé qu'une fois le nom du phlogistique, se bornant à montrer que les faits pouvaient s'expliquer sans son interventioa. Mais rien maintenant ne justifiait pins sa réœrve, «t il &Uait entraîner, par une discussion ouverte, les oMvictâons qui ocnnmençaient à fléchir. C'est alors qu'il publia sas Réflescimiê wwr le phlogistique, dont l'effet fut décisif.
Il faudrait pouvoir dter dans son entier cet écrit mémorable, ce chef-d'œuvre de logique. On y trouverait un exemple du style de Lavoisier, ce style simple, ferme et grave, élégant malgré tout et qui seul convient à la science.
Lavoisier commence par rappeler, en quelques mots, Tensemble de ses découvertes antérieures ; il ajoute ensuite :
c Mais si tout s'explique en chimie d'ane manière satislaisante, sans le secours du phlogistique, il. est par cela seul infiniment probable que ce principe n'existe pas; que c'est un être hypothétique, une supposition gratuite : et, en effet, il est dans les principes d'une bonne logique de ne point multiplier les êtres sans nèoassîté. Peut-être aurais-jepu m'en tenir à ces preuves néigatives, et me contenter d'avoir prouvé qu'on i*end mieux compte des phénomènes sans phlogis* tique qu'avec le phlogistique ; mais il est temps que je m explique d'une manière plus précise et plus formelle sur une opinion que je regarde comme une erreur funeste à la chimie, et qui me parait en avoir retardé considérablement les progrès par la mauvaise manière de philosopher qu'elle y a Introduite, i
Il rend alors une éclatante justice aux découvertes de Stahl, et rappelle tout ce que la science a reçu des travaux du patriarche de la chimie.
Mais ce n'était plus aux pures idées de Stahi qae Lavoisier avait affaire. Gomme nous l'avons dit en commençant, tous les chimistes avaient façonné à leur usage l'antique doctrine ; de là une multitude de phlogistiquet , qui n'avaient de commun que le nom et le secret de rester invisibles à tons les yeux. Lavoisier expose donc toutes ces interprétations nouvelles; il les discute successivement, et chacune d'elles vient tomber à son tour sous les coups de son inflexible logique. Il s'écrie enfin :
c Toutes ces réflexions confirment ce que j'ai ovanoé, oe que j'avais
powr objet de proQver, ee que je Tais répéter enoore» que les chimistes: ont lait du phlogistique un principe vague qai n'est point rigonreu"sèment déûni, et qui, en conséquence, s'adapte à toutes les explications dans lesquelles on veut le ffldre entrer : tantôt ce principe est pesant, •i tantôt il ne l'est pas; Untôt U est le feu libre, tantôt il est le fen combiné avec l'élément terreux; tantôt il traverse à travers les pores des vaisseaux, tantôt ils sont impénétrables pour lui : il explique à la fois la can5:tieité et la non-causticité, la diaphanéité et l'opacité, la couleur et l'absenoe des cooleun. C'est un véritable prêtée qui change de forme à chaque instant.
» Il est temps de ramener la chimie à une manière de raisonner plus rigoureuse, de dépouiller les faits dont cette science s'enrichit tous les jours, de ce que le raisonnement et le préjugé y ajoutent : de distinguer ce qui est de fait et d'observation d'avec ce qui est systématique ou hypothétique; enfin, de faire en sorte de marquer le terme auquel les connaissances chimiques sont parvenues, afin que ceux qui nous suivront puissent partir d#oe point, et procéder avec sûreté à l'avancement de la science. >
Ce travail s'imprimait en 1783 ; quelques années plus tard^ la doctrine du phlogistique tombait dans un complet abandon^ et les idées du chimiste français étaient professées dans toute L'Eulope avec enthousiasme.
Grâce à cette série de découvertes si merveilleusement enchel-^ nées, grftce à la combinaison de tous les travaux anciens et des re* cherches effectuées de son temps sur les fluides élastiques ; grftce à un travail non interrompu de quinse années, Lavoisier produisit dans la chimie une révolution profonde. Sa doctrine prit le nom de doctrine pneumatique (de icvtufM, souffle, air, ou gax), pour rappeler qu elle repose sur la connaissance des gaz. Appliquée à tous les faits connus, elle renouvela la fiioe de la science. A cette chimie incertaine et flottante des commentateurs de Stalh, à ces informes essais de théorie , à toutes ces spéculations confuses, contradictoires, à la fois indécises et hardies, il substituait une science lumineuse, qui éclairait tous les secrets des phénomènes naturels, et qui non-seulement rendait compte de tout ce que l'observation avait enseigné jusque-là, mais permettait encore d'expliquer d'avance tout ce quel'espritleplus inventif pourrait imaginer.
Ainsi Lavoisier réalisa cette entreprise glorieuse dont le pressentiment avait saisi son âme aux premiers moments de sa carriàret et dont la pensée constante l'avait soutenu aux jours de la lutte.
Parmi les savants, le triomphe de sa doctrine ne fut ni lent| ni
contesté. Il ne pouvait en être autrement. Gomment défendre son esprit de cette conviction qui saisissait par tous les côtés? Comment fermer les yeux à cette vive lumière? Quel homme instruit ne dut s'arrêter dominé, et comme séduit, lorsqu'au milieu de la confusion profonde où depuis si longtemps la chimie s'agitait hésitante et cherchant sa voie, on entendit s'élever ces paroles solennelles, si grandes dans leur simplicité :
« Le phlogistique n'existe pas. Toutes les altérations dont les » corps sont incessanmient le théâtre; dérivent de simples écban- » ges de matière dont l'exercice absolu constitue Taffinité chimi- » que ».
9 Dans toutes ces transformations, la matière persiste dans son » intégrité, son poids reAe inaltérable ; car elle est, de sa nature, j» impérissable et éternelle ; car elle peut changer de forme et de
> place, mais non de poids.
» Tous les corps naturels sont formés d'éléments simples qui i sont le terme de notre analyse.
» Les éléments des philosophes grecs, les éléments deStahl, ne 1 sont pas simples. L'air est essentiellement composé d'oxygène » et d*azote : l'eau d'hydrogène et d'oxygène ; la terre est d'une » composition plus compliquée, le feu est un pur état matériel.
» Les métaux, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène sont des corps » simples.
m Dans la nature, le rôle de cet oxygène est immense; sur le » jeu variable de ses affinités reposent les conditions physiques de » notre univers.
» L'oxygène est l'agent de toutes les combustions : c'est le prin- » cipe générateur de tous les acides. C'est lui qui se combine aux
> métaux calcinés, et qui en augmente le poids. Il forme partie » essentielle de la croûte du globe, de l'air, de l'eau, des animaux j> et des plantes. »
« En se fixant sur les corps, il abandonne la chaleur qui le main- » tenait à l'état de gaz, et telle est la cause de la chaleur que la oom- 9 bustion développe.
» Le phénomène chimique de la respiration réside dans la simple D combustion du sang par l'oxygène de l'air : la chaleur animale D est la conséquence de cette combustion. Les chaux métalliques » sont des composés de métal et d'oxygène. Les terres paraissent » contenir aussi un métal oxydé.
B Dans toute combinaison» les cori)s s'unissent en quantités in- » variables.
» Les corps simples et composés peuvent s'unir entre eux en pro- » portions diverses, et ainsi se multiplie, presque sans mesure, le 9 nombre des composés réalisables. »
Voilà, en quelques traits, tous les principes de la doctrine de Lavoisier. Tels sont aussi, à part quelques additions et rectifications inévitables, les fondements philosophiques de la chimie de nos jours. La doctrine pneumatique a eu, en effet, cette admirable destinée, que tous les travaux qui l'ont suivie ont respecté ses principes, et que la science, en s'agrandissant, n'a fait qu'élargir, sans les altérer, ses données primitives. Seule elle a provoqué cet élan prodigieux de découvertes, et malgré l'envahissement, elle est restée debout.
Lavoisier ne pouvait donc rencontrer auprès des hommes de son temps uneopposition durable. Sa victoire ne coûta que des combats tranquilles, et quand on songe aux obstacles et aux luttes que la vérité a si souvent rencontrés sur son chemin, on applaudit à ce rapide triomphe, La résistance aux idées nouvelles ne fut sérieuse que tant que la formule resta voilée en partie aux yeux de Tinven* teur lui*méme, ou qu'elle s'adressa à des intelligences encore imparfaitement préparées. Ce ne fut que dans cette période» assez courte, que Lavoisier resta condamné aux souffrances que subit le génie, lorsque, sentant au dedans de lui sa pensée arrêtée et complète» il demeure impuissant à la réaliser au dehors dans une forme immédiatement acceptable. Mais lorsque ses idées eurent acquis pour lui-môme et pour tous un sens bien défini, une clarté suiEsante, on se rendit d'un commun accord.
Ilest donc fort simple que, vers l'année 1777, à laquelle il arap» porté lui-même l'origine des premiers développements de sa doctrine, Lavoisier f&t encore à peine écouté» car il devançait son époque au point de ne pouvoir être compris. A l'étranger, ses idées étaient discutées comme par faveur. En France, excepté Laplace, personne n'était de son avis.
Guytonde Morveau nous a conservé un témoigoage assez piquant de l'espèce de dédain avec lequel les travaux de Lavoisier furent accueillis au début. Macquer lui écrivait en 1 778 :
i M. Lavoisier m'effrayait depuis longtemps pai- une grande décou-
verte qu'il réservait inpettOy et qui n'allait pas à moins qu'à renverser
toute la théorie du phlogistique ou feu combiné. Son air de confiance me faisait mourir de peur. Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s'il avait fallu rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j'aurais abandonné la partie. Heurensement, M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique de Tacadémie, et je vous assure que depuis ce temps, j'ai un grand poids de moins sur l'estomac.
> Suivant M. liavoisier, il n'y aurait pas de matière du feu dans les corps combustibles; c'est l'air qui se décomposerait dans toute combustion. Jugez si j'avais sujet d'avoir une si grande peur. >
Ainsi, à Torigine, les phlogisticiens, incapables de s'élever encore au sens profond de ces vérités, qui à peine se font jour, ne témoignent qu'un dédain ironique quand on ose porter les mains sur Tédifice séculaire.
Cependant la multiplicité des découvertes de Lavoisier, la clarté de ses expériences , la portée de ses discussions, forcent peu à peu les chimistes à ouvrir les yeux. Ce n*est plus une indiflEérenoe dédaigneuse qui accueille le rénovateur; on écoute, on examine avec lui, et, dès ce moment, sa cause est gagnée.
BerthoUet eutla gloire de se convertir le premier. C'était le plus redoutable défenseur du phlogistique, et depuis dix ans, il luttait sans relâche contre l'invasion des théories nouvelles. En 1 785, il renonça publiquement à la doctrine de StahK Cette déclaration, qui se fit solennellement, en pleine académie, eut tous les carac* tères de Tabjuration.
Cet exemple fut suivi par Laplace, Monge, Gondoroet, Coulomb et Dionis. Fourcroy qui, dans les premières éditions de son Thiiié de chimie^ s'était borné à se constituer l'historien fidàle des deux théories antagonistes, et à les mettre en parallèle, adopta, quelque temps après, dans son ouvrage et dans ses cours, les idées de Lavoisier. L'influence de sa parole h&ta singulièrement 1a popularité du nouveau système.
En 1789, le triomphe des opinions de Lavoisier était aussi complet qu'il pouvait l'être, et la doctrine pneumatique, univenellement répandue, était proclamée dans toute l'Europe savante, en
dépit de la résistance désespérée des derniers phlogiatiGiens, qui
moururent sur la brèche.
Telle fut la marche heureuse et simple de la doctrine de Lavoisier dans les progrès successifs de l'estime publique. Exemple unique peut-être dans les annales des sciences, Lavoisier noa-seu-
Lement créa une scieaoe nouvelle, mais il put aussi jouir du bonheur d'assister lui-même au triomphe, et recueillir de son ▼ivant rhommage de la reconnaissance publique.
Ce fut pour consolider les fondements de la doctrine pneumatique, et pour rompre toute liaison avec le passé, que les chimistes français conçurent le projet de réformer complètement le langage chimique, et d'établir pour tous les composés, un système de désignation nominale, conforme aux théories de la nouvelle école. Tous les mots de l'ancienne chimie, conçus dans des idées contraires à l'esprit méthodique d'une science, empreints quelquefois du caractère mystérieux ou ridicule de V alchimie, exigeaient un remaniement profond. C'est en apportant leurs vues dans une discussion commune, que Lavoisier, Fourcroy, Guyton de Morveau et BerthoUet, parvinrent à créer ce chef-d'œuvre de logique qui constitue la nomenclature aujourd'hui adoptée en chimie.
La nomenclature chimique fut répandue dans le public par un petit ouvrage, complètement oublié aujourd'hui que toutes ces idées ont reçu la consécration du temps et des habitudes communes (1). C'est là cependant un des livres les plus curieux qui aient été écrits. Il renferme une introduction de Lavoisier, où l'élève de Condillac se reconnaît à chaque ligne. Il fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et la nomenclature française se trouva transportée ainsi chez toutes les nations éclairées, qui en accommodèrent les règles au génie de leur idiome.
Ce n'est pas ici le lieu de s'arrêter sur la haute valeur philosophique de la nomenclature des chimistes. Elle est considérée, d'un accord général, comme l'un des chefs-d'œuvre du raisonnement, et comme un monument du langage. Il n'est pas douteux qu'en introduisant dans la langue les vérités nouvelles, en forçant les idées à entrer dans l'esprit par l'artifice des mots, elle n'ait contribué à consolider et à répandre la nouvelle chimie, tout aussi puissamment que les découvertes qui en établissaient l'évidence.
La dernière cause qui contribua à rendre détinitive l'adoption
(1) ÊÊHhode de mwmmetatmre ekûmqtf propoêée par MM* de Mcrveam, «,,. ■■,,», BeHhoUet et de FQtircroy, On y a joint um nouveau syitètne de earactéret chimiquee, adapté à cette nomenclature par MM, ffassenfraiz et Adet, in-S% Paris. 1787. S'jue te pripUéfe de Facadénde det tc^encce.
de la doctrine nouvelle, et qui la rendit promptement populaire, fut la publication du Traité de chimie de Lavoisier.
Nous ne nous étendrons pas longuement sur ce livre, qui peutêtre a été trop vanté. C*est un simple résumé des découvertes de Lavoisier, écrit dans le seul but de familiariser les chimistes avec la pratique des idées nouvelles. Le désir de vulgariser s'y fait sentir partout. Il amène à une grande clarté d'exposition, évidemment très-étudiée et qui nuit quelquefois, car elle simplifie outre mesure. C'est moins^ d'ailleurs, un Traité de chimie^ qu'un Traité de la doctrine pneumatique. Le premier volume renferme seul l'exposition des faits, qui se réduisent à peu près aux travaux de Lavoisier. Le second est entièrement consacré à l'explicatioa des appareils nouveaux et à la description des expériences. Tous les faits qui n'ont pas concouru à l'édification de la doctrine, ou qui n'en rendent pas l'intelligence plus facile, sont bannis de Touvrage. Comme livre purement didactique, il serait donc fi)rt incomplet, et sous ce rapport la troisième édition du Traité de chimie de Fourcroy, qui paraissait à la môme époque, lui serait bien supérieure. Cependant son succès fut très-grand, et devait l'être, car on trouvait là toutes les découvertes récentes et les principes du système résumés de la main du maître. Traduit en quelques mois dans toutes les langues de l'Europe, il devint le bréviaire de la nouvelle école.
Quelques années après, les travaux des savants illustres qui ont complété l'œuvre de Lavoisier faisaient de la chimie ce qu'elle est aujourd'hui, une science qui, dans l'ordre de certitude relative, marche immédiatement après les mathématiques, l'astronomie et la physique, et dont les applications innombrables assurent d'immenses ressources à l'avenir de l'humanité.
Après avoir exposé la grande réforme opérée au dernier siècle dans la science chimique, nous avons à raconter la vie de l'homme illustre qui l'accomplit. La reconnaissance publique a toujours recherché avec un intérêt pieux tout ce qui se rapporte à la vie des grands hommes qui, comme Lavoisier, ont placé l'humanité
dans une voie noayelle^et les sympathies n'ont jamais manqué aux souvenirs de sa destinée malheureuse et célèbre. Nous allons donc essayer de recomposer les traits essentiels de cette calme et noble existence, si dëplorablement, si prématurément arrêtée.
Antoine-Laurent Lavoisier naquit à Paris, en 1743, et il eut à sa naissance une première et rare fortune. Son père, homme d'un jugement élevé et sûr, découvrit de bonne heure les qualités brillantes et la portée de son esprit, et mit dès lors les soins les plus assidus à en favoriser le développement.
Au sortir du Collège Mazarin, où il avait obtenu de grands succès, le jeune Lavoisier fut initié à presque toutes les sciences exactes. Bernard de Jussieu lui enseigna la botanique, l'abbé Lacaille les mathématiques et l'astronomie. Il prenait part aux travaux de l'observatoire du Collège Mazarin, qui, construit par Tabbé Lacaille, fut conservé par Lalande, et détruit si mal à propos sous l'Empire, quand l'Institut fut placé au palais des Quatre- Nations.
Ua homme qui a laissé quelques souvenirs par son zèle remarquable pour la science, Guettard, auquel nous devons le premier essai d'une carte géologique de la France, lui inspira, par ses leçons, le goût le plus vif pour les expéditions géographiques. Lavoisier étudiait surtout avec une grande ardeur la géologie, science qui, à raison de sa nouveauté et du libre champ qu'elle laisse aux prévisions de l'intelligence, oBrait un vif attrait à l'activité de son esprit.
Enfin ce fut dans le laboratoire de Rouelle qu'il fit ses premières armes, comme chimiste.
En même temps qu'il lui fournissait les moyens de se livrer à son penchant pour les sciences, le père de Lavoisier, qui avait acquis dans le commerce une grande fortune, le laissait libre sur le choix de son état, et loin de l'enfermer dans le cercle d'une carrière rétrécie, il lui abandonnait entièrement l'emploi et la direction de son temps.
A peine Lavoisier eut*il mis le pied sur le terrain des sciences, que, se sentant placé sur son véritable domaine, il voua à leur étude son existence entière, et conmiença à s'y livrer avec une ar* deur dont son Age offre bien peu d'exemples. La position de sa famille l'obligeait à établir dans le monde des relations qui lui
enlevaient un temps précieux ; on le voit bientôt cesser tiërement ses rapports avec la société. Les excès de tnmdl ayant altéré sa santé, il s'habitue quelque temps à ne vivre que de laitage.
Cependant, tout en se livrant à l'étude avec l'ardeur qu'il savait metti*e dans toutes ses entreprises, Lavoisier n'avait encore aucune direction arrêtée. Gomme il réussissait presque égaiemeot dans toutes les parties, il demeurait incertain sur son choix dé* finitif. C'est ainsi qu'il exécuta avec Guetiard quelques voyages minéralogiques, qui lui fournirent sur lastructure du glûbe plusieurs idées particulières, qu'il fit connaître plus tard. D'un autre côté, il avait déjà publié deux mémoires de chimie, sur la prétendue canversion de Veau en terre^ et sur la composition de la pierre à plâtre.
Enfin, vers la môme époque, c'eat-à-dire en 1765, il s'oocupa du sujet de prix proposé par l'académie des sciences, et relatif à un nouveau mode d'éclairage public.
Lavoisier avait alors vingt et un aas, et c'est à cette occasion qu'il donna une preuve bien éclatante de la décision de son ^prit, et de son zèle extraordinaire pour les sciences. En commençant ses observations, il reconnaît que sa vue ne possède pas la senaibilitô et la délicatesse suffisantes pour comparer les diverses intensités des flammes. Dès lors sans hésiter, et comme procédant à lexpôrience la plus simple, il fait tendre de noir les murs d'une chambre retirée, et s'y renferme dans l'obscurité la plus complète. Il demeura un mois et demi confiné dans les ténèbres; mais quand il sortit de sa retraite, aucune différence dans Tintensité de la lumière ne pouvait échapper à sa vue.
Ce trait de patience et de froid courage, accompli à vingt et un ans, suffisait pour faire présager tout ce que la science pouvait attendre de l'ardeur et de la fermeté d'un tel esprit. La jeunesse des grands hommes se signale ordinairement par un de ces actes décidés où perce l'homme futur. Son dévouement fut récompensé, car l'académie lui décerna, non le prix proposé, qui fut accordé à trois autres concurrents. Bourgeois, Bailly et Le Blanc, mais une distinction particulière, consistant en une médaille d'or, qui lui fut remise par le président de l'académie des sciences dans l'assemblée publique du 9 août 1766. Les concurrents couronnés s'étaient renfermés dans les termes pratiques du problème. Lavoi-
sier aTaitcni devoir traiter la question plutôt en physicien qu*en enlrepreneur d*£clairage (1).
Mais Lavoisier ne tarde pas à sentir se développer en lui le goût le plus vif pour les recherches chimiques, et dès ce moment, les incertitudes de son esprit disparaissent, et l'objet de ses occupa* tions futures se trouve irrévocablement fixé. Le succès qu*il avait obtenu dans quelques travaux préliminaires de chimie, l'avait décidé à se jeter dans cette vde. Les conseils de son maître Rouelle durent entrer aussi jpour beaucoup dans sa détermination, car renseignement de ce professeur célèbre était alors à l'apogée de 8on éclat, et il n'est pas douteux que la fougue et l'éloquence entraînante de ses leçons n'aient exercé sur l'esprit de Lavoisier une puissante influence.
Quoi qu'il en soit, il se voua dès ce moment tout entier aux recherches de chimie, et sut bientôt se placer au premier rang dans cette science.
3n a vu comment, presque au début de sa carrière scienti* fique, il rencontra le fait fondamental qui devait entraîner la ruine de toute la théorie du phlogistique, et comment il embrassa d'un regard toute l'immensité du champ qui s'offrait aux espérances de son génie. On dirait que, dans ce moment solennel, l'avenir de son existence vint se dérouler à ses yeux : avenir plein de luttes, hérissé de sacrifices et d'écueils de tout genre, mais tout brillant de l'espoir d'une renommée éternelle.
C'est en effet un spectacle singulier que de voir I^avoisier, au moment où il vient d'annoncer sa découverte, arranger sa vie future dans la prévision de ses travaux. Comprenant que sa fortune ne pourra sufiBre aux dépenses nécessitées par de nombreuses recherches, il demande aussitôt un emploi dans les finances, et obtient le poste de fermier général ; il épouse ensuite la fille du fermier général Paulze, ce qui lui assure un revenu de près de 80,000 livres. En même temps, il s'occupe à réunir autour de lui tout ce que Paris renferme d'hommes éminents dans les divers genres des sciences. Le dimanche, on trouvait rassemblée chez lui l'élite des savants de la capitale. Condorcet, Lagran^^e, Monge,
(i ) Voir pour plot ds déUils lor ce mémoire de Lavoisier, notre ouvrage Mer^eiUm delà êcience, U IV, p. 13. L'art àe iéoknrage.
Bailly, BerthoUet, Meunier, Laplace, Lacépède, Fourcroy, et tous les savants étrangers présents à Paris, faisaient parde de cette réunion d'hommes éminents où les découvertes nouvelles se discutaient en commun, où les expériences proposées s'exécutaient presque aussitôt dans le laboratoire. Lavoisier présidait ces assemblées intéressantes, et souvent il terminait le débat par une opinion sagement méditée, et qui entraînait tous les avis. Après chaque réunion de l'académie, il prit aussi l'habitude d'aller discourir sur les sujets examinés dans la séance avec les géomètres et les chimistes les plus distingués de la compagnie. Ainsi il avançait, ne négligeant aucun des moyens d'atteindre plus vite le but éminent qu'il avait imposé à sa vie.
C'est aloi*s que commença cette admirable période de travaux qui ne dura guère plus de quinze ans, mais durant laquelle il fit preuve d'une ardeur et d'une fécondité si remarquables , qu'il publia près de soixante mémoires de chimie et de physique, et que l'on se trouvait obligé de dire, en 1782, dans la collection de l'académie : « Cette année , M. Lavoisier a publié tant de mé- » moires, qu'il a été impossible de les imprimer tous. »
On sait ce qu'ont apporté à la science ces quinze ans de travaux.
Maintenant, si Ton a présente à l'esprit la longue série de ses découvertes, peut-être aura-t-on quelque peine à croire que Lavoisier ait pu mener de front ses travaux de savant et les soins de la comptabilité si vaste dont il était chargé en sa qualité de fermier général. Telle était cependant la règle qu'il apportait dans la distribution de son temps, que jamais ses fonctions administratives n'eurent à souffrir de ses occupations de laboratoire. Chaque matin et chaque soir, il consacrait plusieurs heures à la chimie ; le reste du temps était réservé aux affaires de sa charge.
A son entrée, le corps des fermiers généraux l'avait accueilli avec une défaveur visible. Lavoisier était trop savant pour ne pas être, dès l'abord, traité chez les gens de finance, sur le pied d'un écolier. Mais on ne tarda pas à revenir de ces premières défiances ; il devint l'un des membres les plus actifs de la compagnie, et fut toujours chargé des affaii*es les plus difficiles.
Dans les affaires administratives, le nom de Lavoisier resta attaché à tout ce qui se fit de grand et d'utile à cette époque. Dans l'ordre social, il est peu de réformes importantes auxquelles il n'ait contribué par son instigation ou ses conseils.
LAYOISIER 48i
Comme il ne pouvait s'en tenir aux vues étroites d'un fermier général, il n'ignorait pas combien une fiscalité excessive nuit souvent aux revenus publics, et il fut un des premiers, sous Louis XVI, à réclamer la diminution générale des impôts. Dans plus d'une occasion, il fît supprimer des droits qui , fort onéreux pour le peuple, n'étaient pas très-avantageux à TÊtat.
En 1776, le ministre Turgot , voulant améliorer la fabrication de la poudre et les procédés d'extraction du salpêtre, institua la eammifsion des poudres et salpêtres^ dont Lavoisier reçut la direction. Les expériences chimiques auxquelles il se livra amenèrent aux résultats les plus importants.
On sait que sur les parois humides des caves et des lieux souterrains, il se dépose, par le progrès du temps, une couche abondante de terre salpétrée. Gomme, à cette époque, on ne connaissait pas d'autre origine naturelle au salpêtre, les règlements d'administration autorisaient chez tous les particuliers l'établissement de fouilles périodiques pour recueillir dans les caves les matériaux de nitrification. Lavoisier mit un terme à ces visites importunes, en montrant que le salpêtre se forme aussi en grande proportion dans les plâtras , sur les murs des vieux bâtiments, et dants tous les lieux en ruines. Depuis ce temps, cette ressource a suffi à la fabrication du nitre, et Tinstruction qu'il rédigea sur les procédés de son extraction sert de guide dans les salpêtrières royales. Il apporta aussi les modifications les plus heureuses dans la fabrication de la poudre elle-même, et la portée du canon s'en trouva, dit-on, augmentée de près d'un quart.
Lorsque, plus tard, les besoins croissants de la fabrication de la poudre augmentèrent dans une proportion considérable la consommation du salpêtre , les procédés indiqués par Lavoisier servirent à rédiger une instruction très- simple, et qui permit à chacun de fidre , dans les caves de sa maison, l'extraetion de ce sel. Dans une sorte de fête, tous les particuliers venaient ensuite solennellement apporter le sel vengeur^ le sel libéraieur.
Lavoisier fit partie de l'assemblée provinciale d'Orléans, il fut attaché à la caisse d'escompte de Paris; enfin, nommé député suppléant à l'assemblée constituante; il fit partie de la commission chargée du trésor public.
Il a publié, comme membre de cette commission, un travail peu connu aujourd'hui, et qui édaira la situation des finances
T. V. Il
d*an jour effrayant ; il est intitulé : Rapport sur Vitat des fiMMca au l"^ janvier 1792, par un dépiM suppUaiU de VassenMie emsUtuante.
En 1791 , il fît connaître une partie de ses vues sur réconomie politique, en publiant son traité de la richesse territoriale de la France, dont l'assemblée constituante décréta Timprefision aux frais de l'Etat. Ce petit résumé est un modèle véritable de la clarté et de la précision avec lesquelles il convient de présenter les considérations d'économie publique. Ce n'était pourtant que l'ébauche d'un grand ouvrage dont le plan était disposé, les matériaux distribués, et qu'il devait faire paraître plus tard.
L'académie des sciences le désigna, en 1792, comme l'un des membres de la commission qui s'occupait de créer le système métrique actuel applicable tout à la fois aux poids et aux mesures. Lavoisier prit une grande part aux premières recherches de cette commission célèbre, car il trouvait là ime occasion brillante d'appliquer son talent si remarquable pour les expériences de physique, et de mettre à l'épreuve la rectitude et la sûreté de son jugement. Nul doute que s'il eût assez vécu pour voir mener à fin cette belle entreprise scientifique, il n^eût suggéré des moyens plus faciles de répandre dans le vulgaire le système nouveau, trop enopposition, à cette époque, avec les habitudes nationales*
Mais il n'était pas réservé à Lavoisier de consacrer plus longtemps son existence au service de son pays. Les événements qui devaient si tristement en précipiter le terme, arrivèrent au moment où il s'occupait à publier la collection complète de ses mémoires. On commençait, en efifet, parmi les savants, à perdre un peu de vue le souvenir de ses créations scientifiques; et sa doctrine, désignée alors sous le nom de doctrine des chimistes français^ semblait, en confondant le nom de l'inventeur avec ceux des chimistes de son école, lui enlever en partie la gloire de loa œuvre. L'injustice était grave, et il s'y montra sensible :
« Cette doctrine, écrivait-il en 1793, n'est pas, comme je l'en- D tends dire, la doctrine des chimistes français : elle est la » mienne; et c'est une propriété que je réclame auprès de mes » contemporains et de la postérité. »
C'est alors qu'il se décida, pour établir toute la certitode de ses droits, à publier l'ensemble des travaux par lasquala
il avait si patiemment édifié le monument de son génie. L'ouvrage devait se composer de huit volumes ; mais son emprisonnement, survenu dans Tintervalle, arrêta l'impression, et i*on n'a retrouvé que le second volume complet, le premier presque entier et quatre feuilles du troisième. Il n'est rien peut-être d'aussi touchant que la vue de ce livre mutilé, où tout d'un coup la pensée reste suspendue, où la phrase, brusquement coupée, va s'éteindre dans le silence d'un tombeau. 11 est impossible d'ouvrir ces pages solennelles sans ressentir au cœur la plus poignante tristesse. G*est le testament du génie ; c'est le simple témoignage, légué aux générations futures, d'une existence féconde, ravie de trop bonne heure à la science et au progrès.
Voici les nobles et touchantes lignes que plaça en tète de l'ouvrage, la main pieuse d'un ami resté ignoré :
€ En 179S, M. Lavoisier avait conçu le projet de former un recueil de tous ses mémoires lus à l'académie depuis vingt ans. Celait, en quelque manière, faire l'histoire de la chimie moderne.
> Pour rendre cette histoire plus intéressante et plus complète, il s'était proposé d'y intercaler les mémoires des personnes qui, ayant adopté son système, avaient fait des expériences à son appui.
> Ce recueil devait former environ huit volumes. L'Europe sait pourquoi ils n'ont pas été achevés.
• Plusieurs savants ont désiré qu'ils fussent mis au jour. On a longtemps hésité. U est difficile de ne pas éprouver une sorte de crainte» lorsqu'il s'agit de publier des écrits que n'a pas terminés un homme qui jouitt avec justice, d'une grande réputation. C'est quand on l'a perdu que l'amitié doit commencer à devenir sévère, et ne Caire paraître que es qui doit ajouter à la gloire d'un être chéri et vénéré.
» On aurait persisté, et ees fragments n'auraient pas paru, s'ils ne contenaient un mémoire de M. Lavoisier, qui réclame, d'après les faits qu'il y expose, la nouvelle théorie chimique, comme lui appartenant; c'est donc un devoir envers lui que de Axer l'opinion des savants sur cette vérité. »
Lorsqu'on a parcouru les simples périodes de cette vie si pure et si féconde, et que tout d'un coup on se trouve en face de ce terrible dénoùment qui s'apprête (car on a beau reculer, hésiter el attendre, il faut toujours en venir là), ou est saisi d'une invincible tristesse. Que n'est^il permis de s'arrêter là, de rester sous la vive impression de cette gloire nationale, et de fermer ks yeux sur une douloureuse image, sur le spectacle d'un
homme de génie, d'un bienfaiteur de Thumanité, qui tombe yictime de la terreur révolutionnaire.
Gomment d'ailleurs arriva ce dénoûment funeste d'une aussi belle vie ? Hélas 1 d'une manière toute simple, simple comme ces drames terribles du moment.
En vertu d'un décret du 27 septembre 1793, pour la rech^che des abus dans ladministration des finances, un rapport fut présenté à la Convention, le 2 mai 1794, contre les fermiersgénéraux. Le rapport fut porté à la tribune par un député, nommé Antoine Dupin. C'était un ancien domestique qu'on avait élevé par charité dans la maison de M. Paulze, fermier général et beau-père de Lavoisier, et qui était devenu ensuite conmiis dans les bureaux de la ferme générale. Amené, par la faveur populaire» à siéger sur les bancs de la Convention, il dénonça ses anciens maîtres, et revendiqua l'honneur de dresser contre eux le rapport d'instruction (1). Les motifs que Dupin développait longuement dans son rapport étaient sérieux, mais vagues et mal justifiés. On en jugera par l'extrait suivant de Tacte d'accusation :
c Convaincus d'ôtre auteurs ou complices d'un complot qui a existé contre le peuple français, tendant à favoriser le succès des ennemis de la France, notamment en exerçant toute espèce d'exactions et de concussions sur le peuple français, en mêlant au tabac de l'eau et des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens qui en faisaient usage; en prenant 6 et 10 pour cent, tant pour Tintérôt de leur cautionnement que pour la mise de fonds nécessaire à leurs exploitations, tan* dis que la loi ne leur en accorde que 4; en retenant dans leurs mains des fonds provenant de bénéfices qui devaient être versés dans le trésor public; en pillant le peuple et le trésor national, pour enlever à la nation des sommes immenses et nécessaires à la guerre contre les despotes coalisés, et les fournir à ces derniers. •
La compagnie des fermiers généraux avait pu profiler des désordres financiers de l'ancienne monarchie, pour exercer des dilapidations; mais elle n'en devait pas compte au
(1) Après &Yoir obtenu la condamnation des fermiers généraux, Dupin tenait prêt un nouveau rapport contre leurs ac^oints, lorsque la réaction du 9 thermidor le força de le supprimer. Du reste, il n'échappa plus tard qu'à grand*peine aui Tiolenee» exercées contre les jacobins par la faction du 9 thermidor. H fut décrété d'accosaUon à l'Assemblée, comme coupable de s'être approprié une partie des dépouilles des fermiers généraux dont il avait l'inventaire, et d'avoir provoqué leurs condamnations par les faussetés de son rapport. Jeté en prison, il ne dut son salut qu'à raa&nisti« de brumaire (an IV}. Il mourut dans un oubli misérable.
gouvernement nouveau. Quant au fait d'avoir ajouté une forte proportion d'eau au tabac, après sa préparation, pour bénéficier sur la vente, le reproche était fondé ; car Lavoisier avait souvent réclamé contre ces abus auprès de ses avides confrères, et il avait même dénoncé la fraude au ministre des finances. Mais conçoitH)n que Ton demande la mort de vingt-huit hommes pour un tel délitT Ce que voulaient les terroristes, c'était confisquer la fortune des fermiers généraux. La guillotine battait monnaie pour la révolution. La Convention ne connaissait de Lavoisier que l'homme public; pour elle, c'était un chifire et rien de plus, et, sans s'inquiéter davantage, elle envoyait à la mort le fermier général n* 2. Seulement, ce jour-là, au lieu d'un fermier général, on tuait un homme de génie.
Après la lecture du rapport, Collot d*Herbois tonna contre les fermiers généraux, et sans un long examen, le rapport fut changé en un acte d'accusation, qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire les vingt-huit fermiers généraux. Les noms de MM. Paulze et Lavoisier étaient en tête de la liste.
Lavoisier apprend bientôt le sort qui le menace. Tous les accusés étant décrétés d'arrestation, on lui conseille de ne pas rentrer chez lui, et longtemps il erre seul, dans les rues de Paris, n'osant demander à un ami le dangereux service d'une retraite. Enfin, dans la soirée, le hasard lui fait rencontrer un huissier de l'académie des sciences, le vieux Lucas, qui, treçi* blant, le ramène avec lui, et le cache dans un des coins les plus retirés du Louvre, où l'académie tenait encore ses séances.
Lavoisier demeura deux jours dans cet asile ; mais apprenant que tous ses collègues sont arrêtés, y compris son beau-père, M. Paulze, il rougit de ne pas partager leurs périls, et malgré la résistance de ses amis, malgré leurs supplications et leurs larmes, il court se constituer prisonnier.
Dans sa prison, Lavoisier ne démentit pas son courage. 11 se chargea de la cause de ses collègues, et s'occupa, dans le bref délai qui leur restait, à rassembler les éléments de la défense commune. L'espérance ne l'abandonnait pas; car, prévenu, depuis longtemps, des périls qui l'attendaient, il n'avait jamais voulu croire à leur gravité. Il avait fermé l'oreille à tous les avertissements, et « poursuivi, ditCuvier, l'impression de ses œuvres, » avec un calme et une sérénité dignes des temps antiques. »
Il pensait en être quitte pour Tabandon de sa fortune, et il se proposait d'y suppléer en ouvrant une pharmacie. Gomment penser, en effet, qne la gloire de son nom ne le mettrait pas au-dessus des périls 7 II n'avait pas d'ennemis sérieux, et la Gonventioui qui ne voyait en lui que le fermier général, n'avait pu oublier les services qu'il avait rendus à TËtat. Ce sont ces espérances funestes qui le perdirent.
Le 6 mai, le tribunal révolutionnaire, présidé par le juge d'Obsen, s'occupa des fermiers généraux. Le procès fut court. Lavoisier prit la défense de ses Collègues, et ne dit pas un mot en sa faveur (1). Une pièce que Ton ne put réussir à produire annula ses efforts (2] : les vingt-huit accusés furent condamnés.
Il ne se trouva pas dans la Convention un homme assez paissant ou assez hardi pour exercer en faveur de Lavoisier des démarches, qui auraient obtenu aisément un heureux résultat, puisque avant l'acte d'accusation, plus d'un fermier général avait réussi» sous divers prétextes, à faire disparaître son nom de la fatale liste : la terreur glaçait tous les courages.
Un seul homme osa faire une tentative publique, ce fut le docteur Halle, qui porta au Lycée des Arts un rapport écrit à la hâte où il rappelait les découvertes de Lavoisier. On le distribua à la Convention, mais rien ne devait arrêter l'issue terrible de ce drame.
Les timides démarches deses amis étant devenues inutiles, Lavoi* sier se décida lui-même à demander un sursis au tribunal. 11 descendit à cette prière, dans la vue, dit-il, « de terminer des expériences salutaires à l'humanité. » Il voulait parler, assure-t-on, de ses recherches sur la transpiration et la chaleur animale, que son emprisonnement lui avait fait abandonner au moment où elles promettaient les plus beaux résultats. « Alors, disait-il, je ne 9 regretterai point la vie, et j'en ferai volontiers le sacrifice à ma » patrie. » Hélas I la patrie pouvait-elle exiger jamais le sacrifice d'une vie semblable I
Le délai fut refusé par le tribunal, faute assurément de démar-
(1) Nous avons entenda raconter ce fait au Tieax chirurgien Souberbielle, homme qui joua un certain rôte dans la Révolution^ et que nous atons connu, il y a trente ans, à notre arrivée à Paris. Souberbielle avait suivi le procès des fermiers génénai, et il avait été frappé de Tattitude de « ce bon H. Lavoisier, qui s'oubliait lui-même, • nous disait-il, pour ne défendre que ses collègues. •
(2) Bulletin du tribunal révolutionnaire àb Ciémeni.
ches actives exécutées par des personnages influents. Et l'on ne peut se défendre ici d'an regret bien amer en songeant qu'un sursis assez court, qui, malgré tout, n'était pas rareàcetteépoque, aurait suffi pour conserver à la France le génie qui Tillustrait. Deux mois après éclatait la réaction du 9 thermidor, qui mit un terme à la fureur des exécutions, et ouvrit enfin la porte des cachots.
Ce fut le chimiste Loysel qui se chargea de présenter au tribunal révolutionnaire la demande de sursis* et c'est lui qui reçut du président Dumas cette réponse, absurde autant qu'horrible : « La république n'a pas besoin de chimistes. » La république avait eu déjà plus d'une fois besoin des chimistes, et elle devait encore recourir souvent à leurs lumières, pour la défense de la patrie I
On a dit que la veille de sa mort, le 7 mai, une députatioa du Lycée des Arts alla trouver Lavoisier dans sa prison, s'entretint quelques instants avec lui, et lui offrit une couronne. Nous ne croyons pas à cette parodie des derniers moments de Socrate. Lesgeôliers révolutionnaires ne l'auraient pas tolérée, et les au* teurs de la prétendue scène eussent mieux employé leur cou* rage en sollicitations en faveur du condamné.
Lavoisier périt sur l'éohafaud le 8 mars 1 794, avec son beaupère, M. Paube, et les vingt-six autres fermiers généraux condamnés en même temps que lui.
Lorsque le lendemain le mathématicien Lagrange apprit la fatale nouvelle, on dit que, frémissant d'indignation et de douleur, il s'écria : « Un instant leur a suffi pour faire tomber cette tdte, > et cent ans ne suffiront pas pour en produire une semblable. »
Lavoisier mourait à cinquante ans, dans la force du talent et de l'âge, au moment où il devait encore promettre à l'avenir d'admirables conquêtes. D'une physionomie fine, toujours animée et vive, de manières distinguées, d'un caractère affable, il exerçait sa suprématie scientifique avec une singulière élévation. Son dévouement à Thumanilé ne connaissait point de bornes, et ne s'arrêtait devant aucun genre de sacrifices.
Aujourd'hui, l'histoire de cet homme illustre n'est bien connue que des savants et de quelques amis de l'humanité; d'ailleurs il ne reste personne aujourd'hui pour conserver ce grand nom. En 1845, un ouvrier alla mourir dans les salles de l'hôpital de la Pitié. A sa mort, on trouva le nom de Lavoisier inscrit
sur le billet d'admission, et des recherches, entreprises aussitôt, établirent que c'était le propre neveu du grand homme. Ainsi , Lavoisier, fermier général, Lavoisier, fondateur de la plus belle science des temps modernes, périt sur un échafaud, et le dernier membre de sa famille meurt abandonné sur le grabat d'un hospice. Il y a, comme conclusion au lugubre épisode que nous venons de raconter, une pensée amëre. Quand Lavoisier périt, sa doctrine scientifique était terminée , la philosophie était satisfaite. Mais que de questions il laissait inabordées encore ou indécises I Or, qui peut nous dire ce que nous réservait son génie, sur tous ces problèmes qui aujourd'hui r&istent à nos efforts? Peut-être, s'il eût consacré plus longtemps ses rares facultés au service de la science, toutes ces difficultés, toutes ces entraves qui enchaînent les chimistes et qui les enchaîneront longtemps, auraient disparu sous l'effort de sa pensée. Car, il ne faut pas l'oublier, les diverses questions qu'il a embrassées ont grandi plus tard d'une manière inespérée, et dans la direction même qu'il leur imprima dès l'origine ; toutes celles qu'il a d& abandonner, sont restées singulièrement en arrière. Il avait promis de faire connaître le résultat de ses travaux sur les corps organisés, sur les actions chimiques particulières, sur la nature de l'affinité, sur la fermentation, sur la chaleur dégagée dans les combinaisons chimiques, c'est-à-dire, sur les parties les plus élevées et les plus obscures de la chimie de nos jours. Et de tout cela, rien n'est resté I En parlant des phénomènes de la chimie organique, il disait encore en 1 793 :
f Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans aucun détail sur les corps
> organisés; c'est à dessein que j'ai évité de m'en occuper dans cet
> ouvrage, et c'est ce qui m'a empêché de parler des phénomènes de
> la respiration, de la sangaiûoation et de la chaleur animale. > Je reviendrai un jour sur ces objets. >
Une année après, il n'était plus t
Il n'existe aucune biographie spéciale de l'immortel fondateur do la chimie. M. Dumas, le célèbre chimiste, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, a tracé dans ses Leçons de philosophie chimique (i) un éloquent tableau des travaux de
(1) Uo Tolame iD-8% Paris, 1837.
Lavoisier, et esquissé sa biographie avec des accents partis du cœur. C'est surtout à cette source savante et fidèle que nous avons puisé pour composer l'étude qu'on vient de lire.
Les CEuvTêt de Lavoisier, éparses dans dififérents recueils, ont été réunies et publiées aux frais de l'État, sous la direction de M. Dumas. Elles forment 3 volumes in-4^, accompagnés de planches.
Le 1*' voluttae, publié en 1864, contient le Traité d$ ekimie et les Opusculêi physiques et chimiques ; le 2^ paru en 1862, contient les Mémoires de physique et de chimie; le 3*, publié en 1865, renferme les Mémoires et rapports sur divers sujets de chimie et phy^ sique pure et appliquée à l'histoire naturelle générale et à V hygiène publique.
FIN DBS VIIS DBS SAVAIfTS ILLU8TBBS DEPUIS L'ANTIQUrm
jusqu'au DIX-NBUVIÉMX SIÉCLB