LAURENT DE JUSSIEU
« n y a dans la science, dit M. Ad. Brongniart, dans l'excellente notice historique qu'il a consacrée à la mémoire d'Antoine^Laurent de Jussieu, des hommes qui ont été occupés d'une seule idée, mais d*uno idée grande, importante, féconde en conséquences, et qui, par des travaux d'une étendue moindre en apparence que ceux de beaucoup de savants, ont cependant exercé sur la marche des sciences une irn* mense influence, parce que ces travaux sont souvent la base de l'édifice construit par leurs contemporains ou par leurs successeurs.
» L'homme célèbre dans tout le monde savant, vénéré de tous ceux qui l'ont connu, à la mémoire duquel nous voulons consacrer quelques pages, était dans ce cas. On peut dire qu'un seul volume a fait toute sa réputation. Les travaux qui l'ont précédé, n'en étaient que le
(1) ÈUyjci, iu^, t. U.
prélude, ceux qui l'ont suivi n'en renferment que les développements» Ce volume est le Gênera plantarum secundum ordines naturtUn dùpof tto, et il renfermait l'exposition la plus profonde de l'ensemble du régne végétal, exposition aussi élevée quant aux principes, qae parfaite dons ses détails (i). i
Antoine-Laurent de Jussieu était le neveu des trois botanietes dont nous venons de retracer la vie. Il devait féconder et étendre les travaux de son oncle Bernard. Il ajouta beaucoup à la gloire de cette famille, à laquelle on a pu donner à juste titre le nom de dynastie botanique.
Antoine-Laurent de Jussieu naquit à Lyon, le 12 avril 1748. Nous avons déjà dit comment son frère Bernard Tavait ùài venir de Lyon, jeune encore ; comment il l'avait accueilli et reçu dans sa maison lorsque, en 1765, à l'Age de dix-sept ans, il vint à Pam pour y suivre, selon les désirs de son oncle, les cours de méde* cine. Pendant les quatre premières années de son séjour à Paris, Antoine-Laurent partageait ses journées entre ses études médicales et les lectures qu'il faisait à son oncle.
On a déjà vu qu'en 1770, le vieux Bernard de Jussieu avait désigné son neveu comme professeur de botanique au Jardin du Roi. Antoine-Laurent accepta cette tâche difficile, malgré son inexpérience et sa jeunesse. Laissons-le, d'ailleurs, raconter lui*méuic son avènement à la vie scientifique.
c Après avoir fini mes classes à Lyon, ma patrie, écrivait Antoine- Laurent, en 1774, je suis venu à Paris en 1765, chez mon onde Bernard de Jussieu, pour étudier la médecine et les sciences accessoires. J'y ai employé les quatre années suivantes. Dans ces travaux la botanique était par moi généralement peu suivie; je m'occupais plus particulièrement de ceux qui étaient nécessaires pour être admis dans la faculté de médecine où j'entrai en licence en mars 1770. Auparavant, dans une visite faite par mon oncle à M. de Buffon, intendant du jardin du roi, celui-ci rappela à mon oncle que M. Lemonnier, professeur, étant premier médecin ordinaire de Louis XV, et obligé en cette qualité de remplir les fonctions de premier médecin pendant la maladie grave de M. Sénac, titulaire, il était nécessaire de trouver ' un suppléant pour faire les leçons du jardin. Mon oncle me surprit beaucoup quand il me présenta comme suppléant C'est ainsi que pour remplir ses vues je fus obligé de faire les leçons, pendant la môme année 1770. Il me fallut étudier sérieusement cette science; et comme la méthode de Tournefort enseignée dans ce jardin était trés-
^1^ Annales des sciences natureUes, 1837.
feeile et que les élèves étaient tous nouveaux il me fut aisé de leur débiter le lendemain ce que j'avais étudié la veille. Mon oncle qui m^ait toujonrs disposé les plantes dans le jardin, soit pour son frère Antoine, soit pour M Lemounier son successeur, me rendit encore le même service et me donna de mémoire les caractères des principales «spèces des premières leçons; je pus ainsi terminer ce cours... •
Ainax Bernard de JussieUi âgé de soixante et once ans, était le démonstrateur d'un professeur de vingt-deux ans, qui ne savait rien et qui apprenait la veille ce qu'il devait professer le lendemain. Bernard lui donnait, avant chaque leçon, les caractères des principales espèces végétales.
Mail ce jeune homme, qui avait accepté la place avant de posséder la science, était doué d'un courage et d'une activité d'esprit qui avaient toujours manqué à Bernard. Il sentait en lui l'étincelle des grandes lumières qu'il devait jeter un jour sur la botanique. Le jeune professeur se trouva donc bientôt à la hau« leur de sa tâche, et il ne tarda pas à la dominer.
En 1773, une place vacante à l'académie des sciences, le détermina à composer un mémoire qui devait la lui faire accorder.
« Dans rintention de bien connaître ce qu'on appelait familUi^ ditil, je résolus de prendre l'une d'elles pour l'objet de mon mémoire. Lânnœus avait donné ses ordiuês tuUurcUes; Bernard de Jussieu avait tracé ses /ismiUei dans le jardin de Trianon, en 1759 et Adanson avait donné ses famiUêi de$ plantes, en 1763.
» Je pris pour sujet la famille des Renonculacées adoptée par ces trois auteurs; et, après avoir bien étudié leurs catalogues, je parcourus cette famille dans tous ses caractères et je reconnus bientôt qu'ils n'avaient pas tous la même valeur, que les uns étaient constants dans toutes les plantes de la famille, que d'autres variaient seulement par exception et que d'autres euQn étaient plus ou moins Tariables; d'où je conclus que dans les rapprochements, il ne suffisait pas d'avoir égard au nombre des caractères semblables, mais que, dans le calcul ou l'addition, il fallait avoir égard à cette valeur jnégale : c'ebt ainsi que la graine me fournit les premières valeurs, les organes sexuels ensemble les secondes, et les autres caractères successivement diminuant en proportion, 11 en résulta pour moi que j'aos à la un des idées plus flxes sur ces rapports. Mon mémoire composé par moi seul et approuvé par mon oncle fut accueilli par racadémie et m'en ouvrit l'entrée en février ou mars 1773. »
à peu près textuellement ce que Laurent de Jussieu dit, dans ce mémorable travail, à propos des familles naturelles :
c On a ^0, par quelqass prioeipss génteau, raflidté qui «zitle
entre les parties de la fructification : on a reconnu dans cette affinité divers degrés : mais tous ces caractères n'ont pas la môme valeur, la même force pour unir ou séparer les plantes. Les uns sont primitifs, essentiels par eux-mêmes et invariables comme le nombre des lobes de Tembryon, sa situation dans la graine, la position du calice et du pistil, l'attache de la corolle et des étamines, ils servent aux divisions principales ; les autres sont secondaires^ ils varient quelquefois et ne deviennent essentiels que quand leur existence est liée à Telle d*un des précédents; c'est leur assemblage qui distingue les familles. >
C'est en rédigeant cet important mémoire que le jeune homme se sentit « vraiment botaniste, » comme il Ta dit lui-même. Jusqu'aloi*s il avait balancé entre les désirs de son oncle qui l'attirait vers la botanique, et son inclination pour la médecine, carrière lucrative, dans laquelle son nom devait lui procurer rapidement une riche et nombreuse clientèle. La publication de son mémoire sur la famille des Renonculacées, décida pour jamais de sa vocation*
En 1774, il était devenu indispensable de replanter Técole de botanique du Jai'din du roi. La méthode de Tournefort ne suflBsait déjà plus aux progrès, ni aux besoins de la science. Le système de Linné régnait alors en maître dans tout le reste de l'Europe savante, mais on ne pouvait songer à l'adopter dans un établissement gouverné par Bufibn, ennemi de Linné, et qui avait pour démonstrateur de botanique le vieux Bernard de Jussieu, l'homme qui avait enfanté la méthode naturelle, l'illustre et profond auteur du Catalogue de Trianon.
Antoine Laurent fit aisément prévaloir l'idée de disposer les plantes du Jardin du roi suivant un ordi-e nouveau, dont les bases seraient celles du catalogue de Trianon, modifié d'après des vues ultérieures, et aussi d'après les espèces végétales récemment découvertes.
Ces bases furent annoncées au public dans un travail publié en 1774, par Antoine-Laurent de Jussieu, sous ce titre Exposition d*un nouvel ordre de plantes adopté dans la démonstration du jardin royal. Dans ce travail, l'auteur combinait adroitement les essais de Bernard à Trianon, la méthode de Tournefort et la nomencla* ture de Linné. 11 empruntait à Bernard les ordres ou les familles naturelles, à Linné les genres, les espèces et la nomenclature^ à Tournefort un moyen de multiplier les classes de Bernard sans rompre ses ordres ou ses familles. Antoine Laurent se posait ea
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noTateur par cet éclectisme, selon une expression moderne.
Les considérations sur lesquelles reposait le nouveau plan de distribution des espèces dans le Jardin royal, étaient exposées par le jeune savant, avec une netteté de vues, une sagesse et une prudence admirables. Dès le printemps suivant les leçons ne furent plus faites que selon la nouvelle méthode. Le vieux Bernard veuait chaque jour ranger les plantes pour le cours, et sa présence ajoutait une grande autorité à la parole du professeur. On aimait à l'entendre développer et perfectionner les idées mères que lui avait suggérées le savant vieillard.
Sous cette puissante impulsion la botanique fit alors beaucoup de prosélytes en France. Laurent dirigeait les herborisations, auxquelles Bernard avait donné tant de charme et tant d'importance, ei que Linné avait illustrées par sa présence. Lavoisier, Raynal, Jean-Jacques Rousseau, suivaient les pas du jeune maître, qu'es* cortaient une foule d'élèves, afTectionnés et respectueux. L'illustre philosophe de Genève parvenait quelquefois à entraîner Laurent de Jussieu vers Montmorency, où se trouvait sa chère retraite de l'Ermitage
t Alors, dit M. Flourens, un pacte de prévoyance établi entre ces doux hommes si opposés, interdisait toute allusion aux œuvres de Jean-Jacques. Moyennant cette condition gardée, le philosophe se montrait fort gai, fort, bon compagnon et tentait de prolonger à Tinfini ces promenades. Lorsque le besoin de réparer les forces se faisait trop sentir, une certaine auberge du Cheviu hlane abritait nos voyageurs, et Ton ne se quittait qu'en emportant les plus doux souvenirs (1). »
Le fils de Laurent, Adrien de Jussieu, a retrouvé à Montmorency cette même auberge du Cheval blane^ tenue par l'arrièrepetit-fils de l'hôte qui avait reçu Jean-Jacques Rousseau et Laurent de Jussieu.
Les deux mémoires de Laurent de Jussieu, que nous avons cités, contiennent en germe tout ce que fit par la suite l'auteur du Gênera plantarum.
Quelques années s'écoulèrent, pendant lesquelles il ne cessa de travailler à développer les principes qu'il avait posés. Après cet intervalle de temps, Bernard de Jussieu et Linné étaient morts
(I) thget kittonqwet. U U.
tous les deux. A gui devait appartenir le sceptre de la botanique Antoine Laurent écrivait vers cette époque :
c n est des circonstances dont un homme doit profiter; et il ^«n offire une pour moi que j'aurais tort de négliger. Nous avons perdu
en trois mois de temps les trois premiers botanistes de l'Europe^ M. de Haller en Suisse, M. Linnœus en Suède, le troisième à Paris. Il serait glorieux de leur succéder et de rappeler en France ane primauté que les étrangers lui ont disputée. •
On voit que Laurent de Juesieu sentait sa force. Il conçut dès lors l'entreprise de sonmettre le règne végétal tout entier aux principes qu'il avait posés dans ses deux mémoires.
Il réalisa cette tâche immense. Le résultat de ses recherches, de ses observations et de ses méditations, fut le grand ouvrage ssr les familles des plantes, l'immortel Gênera plmUarum^ doot le titre complet est Gênera plantarum eecundum ordines natunUes èmposita juxta methodum in horto regio Parisienei exaratum^ amto 1774. Pam 1789.
Les principes qui ont dirigé Tillustre auteur du Gênera sont exposés dans une Introduction^ aussi remarquable par la profondeur et la logique, que par son élégante clarté, puis discutés dans le cours du livre, toutes les fois qu'ils ont été appliqués, c'est-àdire à la suite des articles qui définissent les classes et les familles. On trouve là toute la pensée de l'auteur et le secret de ses pro* cédés.
A l'époque où parut cet ouvrage, on connaissait déjà vingt mille plantes ou espèces végétales, dont plus de la moitié, recueillie par Gonmierson, Dombey, Forster et Foiskal, n'avait pas été connue de Bernard de Jussieu. Antoine Laurent distribua ces vingt mille plantes en 100 ordres, et ces 100 ordres en 1754 genres. Chacune de ces divisions repose sur des caractères non pas comptés, mais — ce qui constitue la vraie méthode — appréciés, comparés et pesés. Tout le livre repose sur cette admirable considérât tion de la valeur et de la subordination des caractères.
L'auteur divise ces caractères en trois classes : les uns, eeentiels, constants, uniformes dans tous les ordres et tirés des organes les plus importants ; les seconds généraux, presque uniformes dans tous les ordres et n'y variant que par exception et tirés d'organes moins importants - ~- les troisièmes, tantôt uniformes et tantôt
variables, et foumis tantôt par un organe, tantôt par un autre.
L'honneur de Laurent de Jussieu est donc d'avoir reconnu les
lots suivant lesquelles les caractères s'appellent, s'excluent ou se
combinent, — d'avoir montré que renonciation pure et simple
d*un caractère supérieur, suffit pour faire préjuger la coexistence
eo l'absence d'autres ; — et qu'une partie de l'organisation d'une
plante est annoncée par un seul point qu'on a su bien constater.
Ces corrélations nécessaires, qui assurent les rapports des parties
et permettent de conclure de chacune au tout, comme du tout à
chacune, constituent un privilège remarquable et propre à la mé*
thode dont Bernard de Jussieu avait découvert le principe, et
dont Laurent étendit la portée, formula les lois et qu'il appliqua
4 la création de cent familles.
Jusqu'à la publication du Gênera plantarum^ la méthode naturelle n'était pas entrée dans le domaine public Les hommes aupérieurs pouvaient seuls réfléchir à l'aspect des séries nominales de Linné et de Bernard. Àdanson, U est vrai, dans un très-remar^ quable ouvrage, avait mis en lumière les groupes naturels da plantes, mais il n'avait point saisi le principe de la subordinatiiHi des caractères. Il n'invoquait, pour étd)lir ses divisions , «acun principe général, et dans la majorité des cas il brisait les rapports naturels. Aussi, de 1763 à 1789, la méthode naturelle n'avait-elle fait aucun progrèsdans les esprits. Elle était pressentie par les savants, mais non encore démontrée.
Le Geaera exerça, au contraire, une influence presque immédiate sur la direction des études botaniques. Au bout de peu d'années, cette méthode avait pénétré d'une manière presque générale en France, dans l'enseignement public. Des ouvrages de botanique d'un usage habituel, plusieurs Flores furent rédigées d*après cette méthode, et servirent à la propager. De notre pays, elle se répandit vite dans toute l'Europe savante, et, on peut le dire, dans le monde entier.
L'influence de cet immortel ouvrage ne s'est pas bornée à la botanique. Toute l'histoire naturelle, la soologie en particulier, a tiré parti des principes qui avaient dirigé Laurent de Jussieu.
U. Ad. Brongniart écrirait à ce sujet, en 1837, les réflexions suivantes, dans une Notice $ur Juuieu :
< Pour qu'un ouvrage ait eu gradueliemeiil et d'uue manière
durable une influence aussi positive et aussi généralement reconnue sur la marche des sciences, il doit nécessairement réunir deux genres différents de mérite : des idées générales vraies, importantes, et nouvelles, et une application de ces idées aussi parfaite que possible dans tous les détails. C'est en effet ce qu'on trouve réuni dans 4e Gênera d'Antoine-Laurent de Jussieu. L'introduction présente dans le langage latin le plus clair et le plus élégant qu'on ait jamais employé dans les sciences l'exposition, non* seulement des principes fondamentaux de la méthode naturelle, mais un tableau aussi partait de la structure des végétaux que le permettait alors l'état de la botanique.
> Les caractères des classes et des familles offrent l'application et le développement de ces principes; et l'exactitude, la clarté, la pré- » cision de ces caractères, surtout de ceux des familles, permettent * encore, si on se reporte à l'époque où ils ont été tracés, de les considérer comme un modèle que peu d'auteurs ont égalé et qu'aucun n'a surpassé.
> Enfin les notes que la plupart de ces familles présentent à leur suite sont peut-être la partie de l'ouvrage qui prouve le plus la sagacité et l'étendue des connaissances de l'auteur. >
Il nous reste maintenant deux questions à résoudre, à roccasioQ de Tœuvre de Laurent de Jussieu dont nous avons essayé de faire sentir toute l'importance. Nous chercherons la solution de Tune et de Tautre de ces questions dans le jugement qu'a rendu sur ce double sujet l'auteur de la Notice sur Jussieu que nous venons de citer.
c On peut se demander, dit M. Ad. Brongniart, si la méthode telle qu'elle est exposée dans l'admirable ouvrage de Jussieu est destinée à un régne durable ; si c'est, en un mot, la méthode la plus rapprochée de la nature ou si, comme tant d'autres systèmes, elle aura une durée limitée et sera ensuite remplacée par une autre méthode... Si on ne considère dans le travail de Jussieu que la partie systématique, on peut prévoir que des changements importants pourront être apportés dans quelques points de cette partie de son ouvrage... Mais cette méthode modifiée devra-t-elle encore son origine aux règles établies par Bernard et Antoine-Laurent de Jussieu 1 Je crois qu'on peut dire d'avance que, quelle que soit celle qui surgira des études à venir, elle sera fondée sur les principes fondamentaux admis par ces illustres savants et ne sera par conséquent que leur méthode perfectionnée et non une méthode réellement nouvelle. >
M. Âd. Brongniart écrivait ces lignes en 1837 ; il est curieux de voir maintenant quel fut le jugement que le même botaniste eut occasion de porter, trente ans après l'époque à laquelle il rédigeait la notice que nous venons de citer, alors que des travaux de
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toute nature, organographiques, anatomiques, organogéniques, avaient fait singulièrement progresser la botanique.
t La formation des ordres naturels par de Jussieu, écrivait récemment M. Ad. Brongniart, est encore aujourd'hui un modéie qui dirige les botanistes dans l'étude du règne végétal au point de vue des affinités qui lient ses diverses formes. Sans doute beaucoup de ces ordres ont subi des modifications importantes dans leur étendue jBt dans leurs limites, le nombre en a été plus que doublé, mais le nombre des espèces du règne végétal que nous connaissons est plus que sextuplé depuis la publication duj Gemra plantarum» Beaucoup de points de Torganisation des végétaux à peine efileurés ou tout à fait ignorés ont été pris depuis lors en considération et sont venus, non pas détruire mais perfectionner l'œuvre des Jussien. On est même étonné que les découvertes si nombreuses en anatomie et organographie végétales faites depuis le commencement de notre siècle n'aient pas apporté plus de modifications dans la constitution des groupes naturels admis par l'auteur du Gênera, C'est là qu'on reconnaît la sagacité du savant qui les avait établis et la bonté des principes qui le guidaient... Quant à la formation des familles naturelles, les principes qui dirigent les botanistes modernes sont les mêmes qui dirigeaient A.-L. de Jussieu il y a quatre-vingts ans quand il préparait son admirable ouvrage. >
La seconde question que nous voulons élucider est la suivante : Quelle est la part distincte de chacun des deux Jussieu dans rétablissement de la méthode f II suffira de quelques considérations pour apprécier ce qui est dû à Bernard et ce qui appartient à Laurent dans cette grande découverte.
Les Ordrei de Trianon, établis en 1759, nous montrent que la classification des familles d*après les cotylédons et Tinsertion des étamines, est due à Bernard de Jussieu ; Laurent avait sans doute puisé dans Tétude de cette série, et dans la première éducation l)otanique qu'il dut à son oncle, ces premiers principes fondamentaux ; mais tout prouve que c'est à cela que se borna Tinfluence de Bernard sur les travaux de son neveu.
c En effet, dit M. Ad. Brongniart, dans sa eurieuse miieê Aûfo* riquê, les trois cahiers de notes de Bernard relatifs à l'ordre du jardin de Trianon ne présentent pas un seul caractère de classe, de famille ou de genre. Il n'y a même pas d'autre classe indiquée que celles des nonocotylédones et des dicotylédones. Dans des notes sar des cartes on retrouve quelques earactères génériques accompagnés de croquis de coupes de graines; mais ces cartes conservées avec soin par sa famille sont peu nombreuses.
• Cette même méthode des descriptions sur cartes ftat suivie par
son neveu; eeiles-ci sont souvent datées et on voit qu'eUaB remontort en grand nombre à 1774.
» Enfin les pi as anciens cahiers dé démonstration d'Antoine- Laurent de Jussieu portent des caractères de famille qu'on ne retrouve sur aucun de ceux de Bernard.
» Ainsi les premiers principe^ de la classification sont dus à. Bernard^ l'application profonde et pleine de sagacité de ces prin» cipes et la véritable institution des familles naturelles à Antoine- Laurent. >
Le Gênera plantarum parut à une époque où tous les esprits étaient remués en France par le souffle puissant d'une régénéra* tion politique et sociale. Aussi ne fut-il pas tout d*abord étudié^ compris, admiré, comme il le méritait. Mais à Tétranger il acquit immédiatement une grande popularité.
Pendant que le nom de Jussieu grandissait ainsi au dehors^ l'illustre botaniste s'enveloppait, le plus qu'il pouvait, d'obscurité' et de silence, pour traverser l'époque mémorable et terrible qui suivit le 10 août. Dès 1790, Laurent de Jussieu s'était renfermé dans le service inoffensif de la direction des hôpitaux de Pans. Plus tard, bien que chargé d'une fonction publique, il s'exempta, le plus possible de paraître aux fêtes et aux décades. Mais en dépit de ses efforts pour cacher sa célébrité scientifique, son nom était connu des hommes politiques du moment sous de si favorables auspices, que s'étant présenté un jour à sa section, — qui était celle des sans-culottes, — il fut immédiatement promu, lui savant, lui botaniste, aux honneurs du fauteuil présidentiel.
En 1793, le Jardin des Plantes reçut une nouvelle organisation, et prit le titre de Muséum d^histoire naturelle. Les profes* seurs formèrent, sous le nom de Conseil d'administration, une petite oligarchie souveraine, qui dure encore de nos jours. Dau> benton en avait été le premier directeur ; Laurent de Jussieu lui succéda immédiatement.
L'année de l'administration de Laurent de Jussieu fut signalée par la création de la bibliothèque. II fit non-seulement décréter en principe cet établissement, maisilallalui-môme choisir tout ce qtri se rapportait à l'histoire naturelle dans les riches bibliothèques des corps religieux qui venaient d'être supprimés. C'est ainsi qu'il jeta les bases d'une coilectioa de livres et de dessins relatifs à
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KhisUBie naturelle, qui demeura longtempe sans rivale en Burope.
Laurent de Junieu ne cessa de trafaill6r pendant sa vie entière «à perfectionnement des familles naturelles, et de préparer une seconde édition du GêMn. Maie cette édition ne devait jamais iroir le jour. En 1802, lors de la création des AnMleê du Mtuéum, a. reprit aes secherches de botanique.
Outre une série de notices sur V Histoire du Muséum d'histoire naturelle^ on trouve dans les premiers volumes de ce recueil, pluaieuxs mémoire» sur des genres nouveaux ou mal décrits, et sur des familles que des découvertes récentes ou des observations plus esactes devaientenrichir de genres nouveaux.
En 1804, Ântoine^Laurent de Jossieu publia dans le même recueil, une série de mémoires, dans lesquels il examine les caractères généraux des familles tirés des graines, et confirmés ou rectifiés par les observations de Gaestnar, mais dans lesquels il ezpœe en même temps les additions que ces familles avaient reçues depuis la publication du Gênera et discute des points litigieux d'organisation ou de synonymie. Cette révision forme l'objet de quinze mémoires qui parurent de 1804 à 1819.
Laurent de Jussieu continua sans interruption ce même travail par de nouvelles recherches ayant pour but l'établissement de familles nouvelles, fondées sur des genres dont l'organisation n était pas bien connue lors de la publication du Gênera^ et dont la création avait été nécessitée par les découvertes dues aux voyages scientifiques.
c C'est ainsi, dit M. Ad. Broncrniart, que l'auteur du Genfra, en retouchant le premier à l'édifice qu'il avaitélevé, montrait qu'il considérait lui-même ce monument comme susceptible de modification et de perfectionnement; car, comme tous les hommes d'un esprit élevé, il savait que les sciences ne restent jamais stationnaires, et reconnaissait que la méthode naturelle devait se perfectionner à mesure que la botanique s'étendait. >
Le dernier mémoire publié par Laurent de Jussieu parut en 1820. L'auteur avait soixante-douze ans et Tœuvre était encore digne de Tauteur du Gênera de 1789. On y trouve la même logique, la même netteté d'idées et la même simplicité élégante dans la rédaction.
Laurent de Jussieu fut pendant soixante-trois ans membre de l'académie des sciences, et pendant soixante-six ans professeur au Jardin des plantes, soit en qualité de suppléant, soit en titre.
En 1826, il se démit de sa chaire du Muséum, en faveur de son fils Adrien de Jussieu. Il passa les dernières années de sa vie à la campagne. Là, son plaisir presque unique était la promenade. Il cherchait encore des plantes. Devenu complètement aveugle, il tâchait de les reconnaître au tact, et c'était pour lui un doux triomphe que d'y réussir.
Le noble vieillard s'éteignit, après une longue et saine vieillesse, le 17 septembre 1836, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. ^ Son fils, Adrien de Jussieu, a continué pendant notre siècle l'illustration de sa famille. Des ouvrages élémentaires sur la botanique, et des recherches particulières, ont consacré dans la science le nom du dernier des Jussieu, qui est mort à Paris en 1860, après avoir occupé, comme son père, la chaire de botanique du Muséum d'histoire naturelle et le fauteuil d'académicien. En lui s'est éteinte la dynastie de savants à laquelle la botanique a dû ses plus solides progrès.
RËAUtlUR CONSTHUIT son THERMOMETRE