‹ Vies des savants illustres ... du XVIII. siècleChapitre 3 sur 19 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

On a VU, dans le volume précédent de ce recueil, c'est-à-dire dans les Vies des Savants illustres du dix-septième siècle^ la science se constituer définitivement par les immortels travaux (le Keppler, de Galilée, de Descartes et de Bacon. A partir du xvir siècle, l'esprit d'une philosophie nouvelle anime tout de son souffle puissant, et les sciences physiques, aussi bien que les sciences naturelles, commencent à prendre un essor général. L'élan redouble au xviii' siècle, et l'on voit alors toutes les sciences se perfectionner à la fois , et marcher , chacune de son côté, à pas de géant.

Dans le volume que le lecteur a sous les yeux, et qui contient les biographies des savants les plus célèbres du xviii^ siècle, on suit ce merveilleux développement de toutes les sciences exactes. Dans la vie de Newton, on apprend à connaître les immenses progrès de l'astronomie et de la physique. Oo assiste, dans la vie de Lavoisier, à la création de la chimie moderne. Dans les biographies de Leibniz et de Gondorcet on

n PRÉFACE

voit naître la branche nouvelle et féconde de l'analyse mathématique. Dans celle de Linné et des Jussieu on est témoin d'une véritable révolution de la botanique , devenue une science de synthèse et de combinaison logique ; enfin dans les biographies de Haller, de Boerhaave, de BufiFon et de Spellanzani on apprécie l'état de la physiologie, de la médecine et des sciences naturelles, au xviii* siècle.

Avec Lavoisier et Gondorcet, avec Bernouilli, Spallanzani et les Jussieu, nous arrivons au xix*' siècle. Là se termine la galerie de portraits de savants que nous avions à parcourir avec le lecteur, et qui commence à l'antiquité , pour finir à notre siècle.

Ainsi se trouve achevée la publication que nous avions entreprise sous ce titre : Vm des Savants illustres depuis Fanliquité jusqu'au dix-fieuvième siècle.

Xewton est considéré comme le plus beau génie scientifique du XVIII* siècle. Complétant l'œuvre de Keppler, il expliqua le mécacisme du monde par une loi générale, absolue, qui ne souffre aucune exception. S*emparant des données astronomiques et mathématiques acquises à la science par les travaux de ses prédéc^sseon, et grâce à un procédé nouveau de calcul qu'il avait luiniême imaginé, le calcul infinitésimal, il démontra Texistence d'un principe universel , Tattraction , qui gouverne toute la laatière, depuis Tinvisible atome jusqu'aux globes immenses qui KraTitent dans les cieux, et il fixa la loi suivant laquelle s'exerce cette attraction. Oà l'on n'apercevait que désordre, il fit voir 1 hannonie. Il ramena l'univers à l'unité ; il mit en lumière la rTandeur et la beauté de son mécanisme, et loin d'amoindrir \^ suprême auteur de la nature, il le plaça si haut, il montra en 1 a une telle puissance, qu'il força l'humanité à l'admiration et au r*^pect.

Mais Newton ne fut pas seulement l'homme de l'abstraction, il fut aussi celui de la pratique. Il ne fut pas seulement grand philiAOphe, il fut encore un expérimentateur de premier ordre. Là est le secret de sa tupériorité sur d'autres génies, tels que Descartes et Leiboii. Il poussa jusqu'à la perfection l'art d'observer, de grouper les faits, de séparer le principal de l'accessoire, de pasler du particulier au général, et d'en déduire les lois des phénomènes physiques. Ses découvertes en optique témoignent de la vérité de cette appréciation.

Si Newton eut des égaux dans les sciences mathématiques, il ne fut au moins dépassé par personne, dans cet ordre de travaux.

Voltaire qui, Tun des premiers, adopta en France les vues de Newton, a célébré en ces termes la gloire de cet illustre savant :

Confidents du Très-Haut, substances étemelles Qui brAlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous. Parlez, du grand Newton n*étiez-vous point jaloux?

Un tel hommage, rendu par un tel homme est un brevet d'immortalité !

Isaac Newton naquit à Woolsthorpe, village du comté de Lincoln, paroisse de Colsterworth, le 25 décembre 1642, Tannée même de la mort de Galilée. Venu avant terme, comme Eeppler, il entra dans le monde avec une constitution très-faible, ce qui ne Tempécha pas de parvenir à Tâge de quatre-vingt-quatre ans.

Son père, petit fermier du pays, était mort avant la naissanco d'Isaac Newton, et au bout de quelques mois de mariage. L'en- &nt était dans sa troisième année lorsque sa mère, Henriette Ayscoui^h, épousa en secondes noces, Barnabe Smith, recteur ds North Whitam. Il fut alors confié à sa grand'mère, qui lui fit donner, dans les écoles des villages voisins, les premiers rudiments de l'instruction.

A douze ans, il fut envoyé à Grantham, ville la plus proche de Woolsthorpe, pour y faire des études plus complètes. Sa mère ne songeait guère toutefois à faire de lui un savant. Elle voulait seulement le mettre en état d'acquérir les connaissances nécessaires pour gérer convenablement le petit domaine que son mari avai^ laissé en héritage à Isaac Newton.

Notre jeune homme ne se montra pas d'abord ce qu'on appelb un bon élève. De son propre aveu, il écoutait fort peu les leçons des professeurs, et était un des derniers de sa classe. Mais uns circonstance fortuite, en excitant ches lui l'émulation qui lui

iqnait, lui permit bientôt de conquérir le premier rang. Il avait reçu d'un de ses camarades, plus avancé que lui, un terrible coup de poing dans Testomac. Il résolut, pour se venger, de dépasser son brutal condisciple, et dès lors il travailla si bien, qu'en peu de temps il était devenu le premier élève de l'école de Gnuitfaam. Voilà un coup de poing bien placé f

Newton montra de bonne heure un goût très-vif pour les arts mécaniques. Aussi partageait-il rarement les jeux des enfants de «m âge. Dès qu'il avait un moment disponible, il allait trouver l'apothicaire Clark, chez qui il logeait, à Grantham, et se livrait, dans le laboratoire, à son goût pour la mécanique. Avec des outils qu'il sTétait procurés et qu'il maniait avec adresse, il exécutait les modèles de diverses machines. On cite, entre autres, une horloge à eau, une petite voiture marchant toute seule, enfin un moulin à vent. Il avait pris l'idée de cette dernière machine aux environs de Grantham , où Ton venait d'en édifier une , de construction toute particulière. Le jeune mécanicien avait seulement ajouté au modèle une souris mécanique qui avait son rôle dans la manœuvre de l'appareil. Il appelait cette souris le meunier^ parce qu'elle mangeait la farine qu'on lui confiait.

Il imagina aussi de lancer, au milieu de l'obscurité de la nuit, un cerf-volant, auquel il avait attaché une lanterne, afin de £adre croire à l'apparition de quelque comète. Newton aimait, on le voit, à mystifier le paysan naïf.

On sera peut-être étonné d'apprendre qu'avec de pareilles dispositions pour les arts mécaniques, le jeune Isaac Newton cultivât la poésie. Rien n'est plus vrai pourtant. Vers la fin de son séjour à Grantham, il composa diverses pièces rimées, qui sont •ujoard*hoi très-recherchées des amateurs.

Une certaine connaissance du dessin lui était indispensable pour réaliser ses inventions mécaniques. Il se mit donc à dessiner, de lui-même et sans guide. Ses progrès furent rapides dans cette voie, et bientôt les murs de sa chambre se couvrirent de copies oa de dessins orlginaïu.

Ainsi occupé à l'école de Grantham, Isaac avait atteint l'âge de quinse ans, lorsque sa mère fut obligée de le retirer de cette école. Elle était devenue veuve une seconde fois, et ses ressources ne lai permettaient pas de subvenir plus longtemps aux frais de Tédocation d'Isaac. Elle se retira à Woolsthorpe, avec son fils

du deuxième lit, et ayant fait revenir de Grantham, Isaac, son fils aine, elle lui confia, sans autre retard^ l'administration du petit bien patrimonial.

Cette tâche ne pouvait qu'inspirer à un jeune homme déjà instruit une certaine répugnance. Diriger une ferme, travailler aux champs, ce n'était pas de ce côté que le portaient ses inclinations. Aussi ne se mit-il que fort mollement à la besogne. Tous les samedis, il se rendait à Grantham, pour vendre au marché ^ de cette ville les produits de sa terre. Seulement, à cause de sa jeunesse, sa mère le faisait accompagner par un vieux serviteur, qui devait le guider dans ses ventes. Mais il n'était pas plutôt descendu de cheval, que laissant le bonhomme vendre les denrées à sa guise, il s'enfuyait chez son ancien hôte, l'apothicaire Clark, et s'absorbait dans la lecture de quelque vieux livre, emprunté à sa bibliothèque. Quelquefois, sans y mettre tant de façons, il s'arrêtait à mi-chemin de la ville, s'installait sous un arbre ou derrière une haie, pour lire et étudier. Son compagnon allait seul au marché, et au retour, retrouvant son jeune maître à la place où il l'avait laissé sur la route, il rentrait avec lui à la ferme.

A Woolsthorpe, Isaac s'amusait, comme autrefois à l'école de Grantham, à confectionner de petits mécanismes. On montre encore aujourd'hui un petit cadran solaire qu'il avait placé contre le mur de sa maison. J.-B. Biot, l'illustre biographe de Newton, a vu lui-même cet intéressant monument de l'enfance d'un grand homme (1).

La mère de Newton se décida enfin à laisser son fils se livrer sans contrainte à l'étude des sciences, et voici à quelle occasion.

Le jeune homme, tenant un livre à la main, était un jour enseveli dans une méditation profonde, lorsqu'un de ses oncles survient, et, curieux de savoir ce qui le captive à ce point, s'empare de l'ouvrage qu'il est occupé à lire. Il reconnaît alors que son neveu travaille à un problème de mathématiques

Surpris de voir des goûts si sérieux dans un jeune homme de seize ans, le brave homme insista auprès de la mère d'Isaac, pour qu'elle ne contrariât pas davantage la vocation de soa fils, et il eut le bonheur de réussir dans cette tentative.

(1) Méianget sdmtifiquei et htiémires, Ia-8*. i^cris, I85S, U l, p. 126.

Voilà an oncle comme on n'en rencontre pas toujours, et qui a quelques droits à la reconnaissance de la postérité.

Newton fut donc renvoyé à l'école de Grantham. Il y resta juàfju'à dix-huit ans. Il passa ensuite au collège de la Triuité, à Cambridge, où il fut admis au mois de juin 1661 .

Lorsque Newton entra à TUniversité de Cambridge, un profeàseor éminent, le docteur Barrow, occupait la chaire de mathématiques. Pour se préparer à suivre ses leçons, notre étudiant se mit à lire la Logique de Saunderson et le Traité d'optique de Keppler. Il passa ensuite à la Géométrie de Descartes, dont il se n-ndit maître eu peu de temps, et aux ouvrages de Wallis, particulièrement le Traité remarquable qui a pour titre : De arithmetica infinitomm. Il avait alors vingt et un ans. C'est dans les deux années $ui?aotes qu'il fit ses belles découvertes dans l'analyse mathématique.

En janvier 1665, Newton passa du rang de simple étudiant au ^Tade de bachelier ès-arts. Mais quelques mois après, il fut forcé 'ie quitter Cambridge, par la crainte d'une épidémie qui ravar'iit la ville. Il se retira, pour attendre la cessation du fléau, dans son domaine de Woolsthorpe, et ne retourna à l'Université que dans l'automne de 1666.

C'est pendant son séjour dans son pays natal, que lui serait airivée l'aventure de la pomme, qui tombant sous ses yeux, dans Sun jardin, lui aurait fait chercher et trouver les lois de la graviutioQ universelle. Nous dirons un mot, en parlant des travaux de Newton, de ce petit cancan de l'histoire, pour le réduire à sa juste valeur.

Après avoir conquis divers grades universitaires dans les années 1606, 1667 et 1668, Newton fut enfin appelé à remplacer, dans la chaire de mathématiques et d'optique, son mattre Barrow, qui se consacra exclusivement à la théologie.

Newton remplit ses fonctions de professeur avec un grand ^le. On raconte que, dans l'espace de vingt-six ans, c'està-dire de 1669 à 1695, il ne s'absenta jamais de l'Univermu* de Cambridge plus d'un mois par an , à Tépoque des v;icattces. Logé et nourri dans le collège, avec 100 livres d'ap- I tintements, sa tâche se réduisait à faire, chaque semaine, une ^on publique d'une heure, et à donner quatre heui*es de répétition aux écoliers qui viendraient les demander. Il lui restait, on

le voit, assez de loisirs pour se livrer à ses travaux particuliers.

En 1671, Sethward, évéque de Salisbury, connu par quelques travaux. astronomiques, proposa à la Société royale de Londres d'admettre Newton dans son sein. Celui-ci n'avait rien publié encore, mais ses travaux avaient transpiré, et l'on fondait de grandes espérances sur les hautes facultés du jeune professeur de Cambridge. Quoi qu'il en soit, Newton fut élu le il janvier 1672, après avoir adressé à la Société royale la description d'une disposition nouvelle du télescope à réflexion, et en même temps, un modèle de cet instrument. Ce modèle, construit par Newton lui-même, est conservé aujourd'hui comme une relique dans le cabinet de la Société royale de Londres,

Malgré son savoir et son génie, Newton était loin de posséder l'aisance. Ses ressources étaient si bornées, que se voyant dans l'impossibilité de payer la cotisation due par tous les membres de la Société royale de Londres^ il envoya au secrétaire Oldenbourg, sa démission de membre de la Société. Cette démission ne fut pas r.cceptée, et Newton, dispensé de verser aucune cotisation, put continuer à faire partie d'une compagnie dont il était le membre le plus illustre (1).

Le 27 avril 1675, Newton obtint du roi une autre dispense. Pour être professeur agrégé au collège de la Trinité, il fallait entrer dans les ordres. Cette obligation eût gêné notre physicien, qui obtint du roi l'autorisation de se soustraire à la règle.

Ici se place un incident de la vie de Newton qui le fera apparaître sous un jour tout nouveau. Sous le savant va se montrer Thomme politique. Voici comment Newton fut jeté dans cette nouvelle voie.

Le roi Jacques II avait résolu de fairê'dominer en Angleterre la religion catholique, et il poursuivait cette idée par tous les moyens en son pouvoir. Il avait ordonné à l'Université de Cambridge de conférera un moine bénédictin, nommé Francis, le grade de maître ès-arts, sans Tobliger au « serment d'allégeance et de suprématie d prescrit par les statuts de l'Université. Mais, jalouse de ses privilèges, l'Université de Cambridge résista. Après

(1) II faut saToir, pour s'expliquer oe trait, que la Société royale de Londres n'est pas, comme l'Académie des sciences de Paris, subventionnée, entretenue par l'État. C'est une réunion libre de savants, qui, pour conserrer leur indépendance, Ueûnent â honneur de s'adu^iaistrer à leurs propres frais

sWre bornée à faire des représentations, elle finît par opposer un refus catégorique aux menaces du roi. Gomme Newton avait montré beancoop de fermeté dans cette affaire, il fut envoyé à Londres, avec ploneaia de aei collègues, pour.défiendre, devant la haute cour de justice, les prérogatives de l'Université. Ces délégués montri^rant devant la cour une altitude tellement résolue, que le roi j i^ea prudent d'assoupir Taffaire.

C'est pour témoigner à leur jeune collègue toute leur gratitude, p^ut-étre aussi à cause de son mérite seulement, que les profesyurt de Cambridge, qui avaient le droit d'envoyer un des leurs au Parkmeol, firent porter leur choix «sur Isaac Newton.

Nommé ea 1688, memlnre du parlement d'Angleterre, Newton n*y joua^ il £aut le dire, qu'un rôle fort obscur. Il n'y avait, dans co savant profond, ni l'étoffe d'un tribun, ni celle d'un législat^xin II remplit son mandat en conscience pendant les années 1 G88 et 1689; mais il se refroidit beaucoup par la suite, et manqua siuvent aux séances de 1690 à 1695. Il ne prit la parole qu'une KMile fois, et ce fut seulement pour prier l'huissier de la chambre de fermer une fenêtre, d'où venait un courant d'air qui aurait I 11 enrhumer l'orateur pérorant à la tribune. On ne saurait être p!js réservé.

Pea de temps après son entrée à la chambra des communes, N-wion eut la douleur de perdre sa mère, et sa santé commença à s ébranler. Le défaut d'appétit et de fréquentes insomnies n'attesti:^nt que trop le trouble survenu dans son état. Un accident qui arriva vers cette époque, dut accélérer le mal, et lui donner même un caractère de gravite dont il est impossible de méconnaître rimpcvtance, car il eut une influence profonde sur les facultés iD'ellectuelles de l'honmie qui faisait déjà l'orgueil de l'Angle* U*rre.

Comme il était sorti, un soir, pour aller faire ses dévotions à la n i|vlle, NevTton laissa, par mégarde,un flambeau allumé sur son l>:rean. Pendant son absence, un petit chien, nommé /KaoïaiU, auquel il était fort attaché, renversa le flambeau, et tous les (•apiers qui se trouvaient sur le bureau furent consumés. C'étaient [rncisément eeuz où Newton avait consigné les résultats des e\[iérieiioes de chimie qu'il avait faites depuis nombre d'années. On oomprendxm toute sa douleur, lorsque, revenu dans son cabinet de travail, il reconnut le malheur qui venait de lui arriver. Uiot

croit que rintelligeuce de Newton reçut une véritable atteinte de ce coup imprévu.

Biot fait remarquer, en effet, qu*à partir de sa quarante-cinquième année, Newton n'a plus fait aucune découverte dans aucune partie des sciences, ce qui est vraiment étrange pour un homme de génie, pai*venu à un âge oCl l'esprit possède ordinairement toute sa maturité et tout son essor.

L'écrivain français cherchait une explication à cette bizarre circonstance» lorsqu'un Hollandais, M. Van Swinden, lui corn* muuiqua une note manuscrite de Huygens, faisant partie d'une espèce de journal, appartenante la bibliothèque de Leyde, dans lequel le grand géomètre hollandais avait coutume dlnscriie différentes remarques. Cette note , ainsi conçue, donne la clef du mystère concernant la stérilité de l'esprit de Newton pendant la période qui nous occupe.

c Le 29 mai 1694, écrit Huygens, M. Colin, écossais, m'a raconté que l'illustre géomètre Isaac Newton est tombé, il y a dix-huit mois, en démence (in phrenitin)^ soit par suite d'un trop grand excès de travail, soit par la douleur qu'il a eue d'avoir vu consumer par un incendie son laboratoire de chimie et plusieurs manuscrits importants. M. Colin a ajouté qu'à la suite de cet accident, s'étant présenté chez l'archevôque de Cambridge, et ayant tenu des discours qui montraient l'aliénation de son esprit, ses amis se sont emparés de lui, ont entrepris sa cure, et l'ayant tenu enfermé dans son appartement, lui ont administré, bon gré mal gré, des remèdes, au moyen desquels il a recouvré la santé, de sorte qu'à présent il recommence à comprendre son livre des Principes, »

Biot crut pouvoir conclure de cette lettre, que Téclipse momentanée des facultés de Newton explique la stérilité que l'on remai'que dans la seconde moitié de sa carrière scientifique.

Cette conclusion fut vivement attaquée par le biographe anglais dlsaac Newton, par sir David Brewster, Téminent physicien, mort en 1868. David Brewster éleva le conflit à la hauteur d*unc question nationale. Prétendre que Newton avait perdu la tcte pendant dix-huit mois, et que son esprit en était toujours resté affaibli, c'était, selon lui, porter atteinte à la gloire de l'immortel philosophe. Nous ne saurions partager cette opinion. Pour être un grand génie, on n'en est pas moins homme, et comme tel, on est soumis aux inexorables lois de la nature. Que Newton

ait eu un instant de folie, il n'y a rien là qui doive surprendre, rien qui puisse lui enlever le mérite et la gloire de ses découvertes.

Il faut ajouter que David Brewster ne fut pas heureux dans le choix de ses arguments. Pour montrer que Newton était sain d'esprit en 1693, il publia des lettres qui prouvent précisément !e contraire. Il en est une par exemple, adressée au philosophe Locke, qui ne laisse aucun doute cet égard.

Locke était fort lié avec Newton ; mais son Traité de V entendemeni avait soulevé contre lui tous les théologiens anglais. Une seconde édition de cet ouvrage ayant été annoncée en 1693, Newton en prit occasion pour s'exprimer très-vertement sur le compte de son ami et de ses opinions philosophiques. Sans dou!e, il s'en repentit, car, peu de temps après, il adressa à Locke la curieuse lettre qu'on va lire :

c Monsieur,

Étant d'opinion que vous entrepreniez de m'embrouiller (mbroil m with women) avec des femmes, et par d'autres moyens, j'en fus tellement affecté que lorsqu'on me dit que vous étiez malade et que vous n'en reviendriez pas, j'ai dit que ce serait tant mieux si vous étiez mort. Je vous prie de me pardonner ce manque de charité; car j'ai maintenant la conviction que ce que vous avez fait est juste; et je TOUS demande pardon d'avoir eu de mauvaises pensées sur votre compte, et d'avoir prétendu que vous détruisiez la racine de la morale par an principe que vous aviez posé dans votre livre des Idées^ et que vous aviez le projet d'étendre dans un autre ouvrage, comme aussi de TOUS avoir pris pour un Hobbiste. Je vous demande également pardon d'avoir dit ou pensé qu'il y avait un projet formé de me vendre un emploi, ou de me susciter des tracasseries.

Je suis votre humble et infortuné serviteur.

Newton. »

Londret, lept IS, 1693.

On se figure la stupéfaction de Locke en recevant cette lettre. Il y répondit cependant, le 5 octobre suivant, en assurant Newton de son amitié et en lui offrant de se rendre auprès de lui; « car dit-il, la fin de votre lettre me fait craindre que cela ne vous fût pas totalement inutile. » Il donnait bien à juger, par là, de la pillé compatissante que lui inspirait l'état mental de son illustre

ami. Le même Jour, Newton lai répondit de Cambridge, dans les termes suivants :

t Monsieur»

L'hiver dernier, en dormant trop souvent près de mon feu, j*aî fini par déranger mes habitudes de sommeil; et une maladie qui, l'été dernier, a été ici épidémique, a porté ce dérangement au point que^ lorsque je vous écrivis, je n'avais pas eu une heure de sommeil depuis une quinzaine entière, et pas une minute depuis cinq jours. Je me souviens que je vous ai écrit; mais pour ce que j'ai dit de votre livre je ne m'en souviens pas. Si vous voulez m'euvoyer une copie de oe passage, je vous l'expliquerai si je puis»

Je suis votre très-humble serviteur,

Is. Newton, x

Cambridge, 5 octolire 1693.

Cette dernière lettre suffit pour clore le débat. Newton déclare lui-même, en 1693, qu'il a complètement perdu la mémoire. C'est tout ce que prétendait établir Biot.

Newton avait triomphé de toutes les objections opposées à ses découvertes; sa gloire rayonnait sur T Angleterre et sur TËurope ; il était âgé de cinquante ans, et cependant il restait dans la pau* vreté. Il n'avait pour vivre et pour acheter les instruments nécessaires à ses expériences, que ses modiques appointements de professeur de l'Université de Cambridge. Il y avait là une obligation pour sa patrie. Cette obligation, un ancien élève de l'Université de Cambridge, Charles Montague, connu plus tard sous le nom de comte d'Halifax, sut la remplir. Quoique moins âgé que Newton, Montague s'était lié avec lui d'abord à l'Université, puis à la Chambre des communes, où, ils s'étaient trouvés réunis. Lorsqu'on 1694, Montague parvint au poste de chancelier de l'échiquier, il nomma son ami garde de la monnaie {warden of the mtia), avec appointements annuels équivalents à 15,000 francs. Quelques années plus tard, c'est-à-dire en 1669, Newton fui

sommé groMd maUre^ c'est-à-dire directeur de la Monnaie, avec on uaitemeot de 1500 livres (37,500).

Voltaire, s'empaiant de ce fait, Ta commenté d'une maniàre piquante;

t Tarais cm, dit-il, dans ma jeunesse, que Newton avait fait sa fortune |>ar son extrême mérite. Je m'étais imaginé que la cour et la vill»* de Londres l'avaient nommée par acclamation, grand maître des m^^iiinslos du royaume. Point du tout. Isaac Newton avait une nièce as^^z aimable» nommée M"« Gonduitt; elle plut beaucoup au grand U -orier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui au* rai«ut servi de rien sans une jolie nièce (1). •

Voltaire est peat-âtre trop absolu dans son aire, mais on ne peut nier que les attraits de miss Baston (plus tard M"* Gonduitt) n'eussent quelque peu aidé à la nomination de Newton, que r ^commandaient, d'ailleurs, pour une telle fonction, ses connaissances chimiques.

Miss Baston était une personne très-remarquable, tout à la fois siûritueile et belle. Elle inspira un profond attachement au o'ute d'Halifax, elle résida longtemps dans sa maison, et en rpTQt, à sa mort, un legs magnifique. D'aucuns parlent même d im mariage secret; mais le fait n*est pas prouvé. Après la mort ou comte d'Halifax, elle épousa M. Gonduitt, et tous deux vinrent »* fixer auprès de leur oncle, Isaac Newton, jusqu'à son dernier jo.ir.

Quelle que soit la cause qui eût déterminé la subite fortune de N .'Wton, il ne crut jamais la devoir qu'à son mérite.

D'ailleurs, l'emploi de directeur de la Monnaie n'était pas une SI oécoie. Voulant se donner tout entier à ses nouvelles occupati'j:is. Newton se démit immédiatement de sa chaire à l'Université de Cambridge» en désignant Wbiston comme son successeur.

On peut regretter que Newton ait accepté des fonctions publi- Lhques, car dès lors il négligea beaucoup les sciences. Il disait qi:c les affaires du roi devaient passer avant les siennes propres. Sou repos n'e&t pas moins gagné à la conservation de son ancienne indépendance. Bn effet, des tracasseries sans nombre, de^ dénonciations et des procès, vinrent l'assaillir de différents ;. Un certain Chaloner, chargé par le Parlement d'une mission

{%, Dtdtimmain phUoêophique, vUele Newtoo.

spéciale, découvrit une vaste émission de fausse monnaie. Dans Tinstruction à laquelle on dut procéder pour rechercher les coupables, Chaloner prononça le nom du directeur de la Monnaie, et finit par Taccuser. Mais la suite de l'instruction laissa voir la perfidie de Chaloner, qui, reconnu lui-même pour le coupable, fut condamné à mort et exécuté.

Essayer de laver Newton d'une telle accusation serait superflu. On sut à ce propos que Newton refusa une somme de 6,000 livres (150,000 francs), d'un homme qui tentait de le corrompre.

L'année même ou Newton fut appelé à la direction de la Monnaie, c'est-à-dire en 1699, l'Académie des sciences de Paris lui accorda une des huit places d'associé ëti*anger qu'elle venait de créer.

En 1701| ses collègues de Cambridge l'envoyèrent, pour la seconde fois, à la Chambre des communes, où il passa tout aussi inaperçu que dans la précédente assemblée.

En 1 703, il fut nommé président de la Société royale de Londres^ en remplacement de lord Somers, et pendant vingt-trois ans consécutifs, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, il fut maintenu dans cette dignité, qui faisait de lui le représentant de la science et des savants de la vieille Angleterre.

. En 1705, la reine Anne lui conféra le titre de chevalier, avec des lettres de noblesse.

Alors, Newton n'eut plus rien à envier ; chacun s'inclinait devant son génie, et sa réputation était immense en Europe. « Il a été révéré, dit Fontanelle, au point que la mort ne pouvait plus lui produire de nouveaux honneurs ; il a eu son apothéose. »

Nous avons parlé du savant; voyons maintenant ce qu'était l'homme. Les meilleurs témoignages sous ce rapport nous seront fournis par ses contemporains.

D'après M. Gonduitt, Newton était d'une taille moyenne et avait pris, sur la fin de sa vie, un assez notable embonpoint. Œil vif et perçant , physionomie sereine, belle chevelure blanche, cachée sous une perruque, tels étaient les traits distinctifs de sa personne. L'évêque d'Atterbury dit pourtant que, dans les vingt dernières années, ses yeux étaient devenus ternes et languissants.

DftDs le inonde il parlait peu. Ses goûts étaient simples ; il mangeait avec sobriété et s'habillait sans recherche. Il n'avait aucune de ces habitudes qui deviennent une tyrannie après avoir été un plaisir. Si on lui offrait du tabac, il refusait, pour ne se créer, disait-il, aucun besoin inutile. Il vivait solitairement et était sujet, comme tous les hommes absorbés par de profondes méditations, à de singulières distractions. Quelquefois, au moment de sortir de son lit, une idée lui arrivait, et aussitôt il restait assis sur le bord du lit, à moitié vêtu, et passait des heures entières dans cette situation. Il eût oublié de prendre ses repas si on ne le lui eût rappelé. Il se persuada un jour qu'il avait dîné, bien qu'il fût à jeun et même qu'il eût grand appétit. Voici, plus au long, cette anecdote.

Son ami, le docteur Stukeley, était venu chez lui, pour dîner en sa compagnie. Après avoir attendu longtemps que Newton tortlt de son cabinet, le docteur se décide à entamer un poulet qni se trouvait sur la table ; après quoi, il en remet les restes sur le plat, et recouvre le tout d'une cloche d'argent. Au bout de plusieurs heures. Newton parait enfin, en déclarant qu'il a grand appétit. Il s'assied et soulève la cloche. Mais en apercevant les restes du poulet : « Ah 1 s'écrie-t-il, je croyais n'avoir pas dtné. Je vois que je me trompais ! »

Newton était timide : c'est ce qui explique sa réserve dans la société. On a un exemple assez singulier de cette disposition d'esprit dans un fait qui se passa en 1714 à la Chambre des communes. On discutait un bill relatif à la détermination des longitudes en mer. Appelé pour donner son avis, Newton le fit connaître par écrit, et ne répondit pas un mot aux objections présentées par plusieurs membres. Whiston, placé derrière lui, s'écria : «c Monsieur Newton éprouve quelque répugnance à faire connaître son avis, mais je puis affirmer qu'il est favorable au bill. » Malgré cet appel à sa parole. Newton continua de garder le silence, et le LUI fut adopté sans autre commentaire.

Un étranger lui demandait comment il avait découvert les lois de la gravitation : « En y pensant sans cesse, » répondit-il. Il définissait ainsi sa méthode : « Je tiens le sujet de ma recherche constamment devant moi, et j'attends que les premières lueurs commencent à s'ouvrir lentement, et peu à peu, jusqu'à se changer en une clarté pleine et entière. »

Les contemporains de Newton n'ont pas loué son caractère, et Tont peint quelquefois sous des couleurs très-dures. Tel est, par exemple, Whiston» gui fat, il est vrai, un adversaire de ses travaux.

c Newton, écrit ce savant, était du caractère le plus craintif, le plus cauteleux et le plus soupçonneux que j'aie jamais connu. S'il eût été vivant quand j'écrivis contre sa chronologie, je n'eusse pas osé publier une réfutation, car, d'après la connaissance que j'avais de ses habitudes, j'aurais dû craindre qu'il me tu&t. •

Ce jugement est empreint d'exagération, car nous ne croyons pas que le philosophe anglais eût jamais voulu se venger des cri* tiques de Whiston en immolant son critique. On ne voit guère de ces drames dans le pacifique domaine des sciences. Mais les épithètes dont se sert Whiston pour qualifier le caractère de son prédécesseur à Cambridge, paraissent la fidèle expression de la vérité.

Flamsteed, le directeur de l'Observatoire de Grreenwich, dont les rapports avec Newton furent un moment très-taidus et trèsdifficiles, porto, en effet, sur lui, une appréciation du même genre.

c Newton m'a toujours paru, écrit Flamsteed, insidieux, ambitieux, excessivement avide de louanges, et supportant avec impatience la contradiction. >

On ne saurait contester Texactitude de cette dernière allégation. Il suffit, pour en être convaincu, d'avoir suivi les polémiques de Newton avec Hooke, Huygens, Leibniz et autres savants.

On peut aussi reprocher à Newton d'avoir quelquefois manqué de loyauté dans ces discussions. Celle qu'il soutint contre Leibniz, à propos du calcul différentiel, en donne une preuve surabondante.

La plupart des biographes ont célébré sur tous les tons la modestie du philosophe anglais en se fondant sur la publication tardive de ses travaux. Si Newton a tardé longtemps à les publier, c'est qu'il souffrait des tracasseries que lui avaient valu

premières communications à la SociAé royale de Londres. Pour aroir la paii, il cachait ses trésors. Ce ne fut que lorsque sa réputation fut solidement établie, qu'il se décida à faire con« oattre ses découvertes» par la publication d'un ouvrage.

« Je fus, écrivait-il plus tard à Leibniz, si persécuté d'objections et d'interpellations sans fin, à cause de la publication de mes Idées sur la lumière, que Je résolus de ne pas m'y exposer davantage : m'accnsant moi-même dlmprudence d'avoir, pour une vaine ombre, perdu ainsi mon repos, un bien ai solide et si substantiel. >

Esprit profondément religieux, Newton ne permettait pas que l'on loomftt devant lui en ridicule la religion, telle qu'on la pratiquait en Angleterre. Lorsque Haliey, qui n'avait pas les marnes scrupules, se laissait aller à des plaisanteries de ce genre, il Tinterrompait par ces seuls mots : « J'ai étudié ces choses- là, et vous ne l'avez point fait. »

Newton était charitable, et grâce à l'élévation de son traitement» ainsi qu'à la simplicité de sa vie, il pouvait faire beaucoup de bien, tout en amassant une fortune assez considérable, c II ne croyait pas, dit Fontenelle, que donner après s(h, ce fût doaner. » Aussi ne laissa-t-il point de testament, et eut-il toujours pour règle d'assister ses parents et ses amis nécessiteux. Ses héritiers, au nombre de huit, dont quatre neveux et quatre ni^'ces, eurent à se partager, à sa mort, la somme, assez ronde, de 32,000 livres sterUng (800,000 francs).

Gooduitt, le mari de celle de ses nièces qui demeurait avec lui, lui succéda dans l'emploi de directeur de la Monnaie, où il Tavait suppléé, d'ailleurs, sur la fin de sa vie.

Newton ne s'est point marié. « Peut-être, comme dit Fonteodle, n'avait-il jamais eu le loisir d'y penser. »

On a longtemps prétendu que Newton n'avait pas eu davantage le temps d'aimer. C'est là une erreur historique, qui a été reconnue de nos jours. Le docteur Stukeley a publié les confidences à lui faites par une Mme Vincent, qui, avant son mariage, avait connu Newton chez Tapothicaire de Grantham, oà elle demeurait, en compagnie de plusieurs autres jeunes personnes. Il parait que le savant en herbe s*était épris d'une belle {laasion pour miss Storey. Ce fut à cause de la modicité de sa

fortune et de Tincertitude de son avenir qu'il dut renoncer à Tépouser. Mais il eut toujours du plaisir à revoir cette personne, et lorsque parvenu à Tapogée de la gloire, il faisait un voyage dans le Lincolnshire, il ne manquait jamais d'aller lui rendre visite. Il vint même plusieurs fois en aide à divers membres de sa famille, en proie à des embarras pécuniaires.

Jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, Newton jouit d'une assez bonne santé. Il ne se servit jamais de lunettes^ et pendant toute sa vie ne perdit qu'une seule dent. Vers sa quatre-vingtième année, il commença à être incommodé d'une incontinence d'urine. Il était pourtant loin d'éprouver de véritables souffrances. Les signes de l'affection de la pierre à laquelle il devait succomber ne se manifestèrent que dans les vingt derniers jours de sa vie.

Fontenelle, dans son Éloge de Newton, raconte ainsi la dernière maladie du célèbre philosophe anglais :

« On jugea sûrement, qu'il avait la pierre, et qu il n'en pouvait revenir. Dans des accès de douleur si violents que les gouttes de sueur lui en coulaient sur le visage, Une poussa jamais un cri, ni ne donna aucun signe d'impatience; et dès qu'il avait quelques moments de rel&che, il souriait et parlait avec sa gaieté ordinaire. Jusque-là il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. Il lut les gazettes, le samedi 18 mars, au matin, et parla longtemps avec le docteur Mead, médecin célèbre. Il possédait parfaitement tous ses sens et tout son esprit; mais le soir il perdit absolument connaissance, et ne la reprit plus, comme si les facultés de son âme n'avaient été sujettes qu'à s'éteindre totalement, et non pas à s'affaiblir. Il mourut le lundi suivant (20 mars 1727), âgé de quatre-vingt-cinq ans.

t Son corp» fut exposé sur un lit de parade, dans la chambre de Jérusalem, endroit d'où l'on porte au lieu de leur sépulture les personnes du plus haut rang, et quelquefois les tôtes couronnées. On le porta dans l'abbaye de Wetminster, le poêle étant soutenu par milord grand chancelier, par les ducs de Montrose et Boxburgh, et par les comtes de Pembroke, de Sussex et de Maclesûeld. Ces six pairs d'Angleterre, qui Urent cette fonction solennelle, font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évéque de Rochester ût le service, accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterré près de l'entrée du chœur (1). •

C'est là qu'en 1731 sa famille lui fit élever un monument magnifique, sur lequel fut gravée une épitaphe, rappelant ses principales découvertes. Le docteur Robert Smith, son élève, auteur

(1) Cet détail! aTalenl été trammlt à Fonteoelle par Goodaltt.

d'an TVaM d*opiiqueyhxi fit aussi ériger, devant la chapelle du collège de la Trinité, à Cambridge, une statue en marbre. Sur le piédestal de cette statue, on lit cette inscription *

Qm genui kumanum ingenio superavit.

Chose digne de remarque ! La nation anglaise ne prit aucune part aux honneurs funèbres rendus à Newton; car le tombeau, comme la statue, émanërentde l'initiative personnelle. Si quelques seigneurs de haut lignage accompagnèrent le cortège mortuaire du grand physicien, c'est en qualité de membres de la Société rofo(e, et non comme représentants de la Chambre des lords. C'est ce qui a fait dire à Arago :

c Les honneurs qu'on eût prodigués sans réserve à un homme de m«r s'emparant des galions espagnols ou incendiant une capitale étrangère, ne furent accordés qu'avec la plus grande parcimonie à celui dont le nom survivra aux plus grandes réputations politiques et du monde entier (1). >

Il résulte de cette revue rapide des traits principaux de la vie de Newton, que le philosophe de Cambridge doit compter parmi les plus grandes figures de l'humanité. Newton a eu ses faiblesses, et nous n'avons rien fait ici pour les cacher, ni même pour les atténuer; mais qui n'en a pas dans ce monde ? Il faut beaucoup pardonner à un génie qui a étendu, dans une mesure aussi extraor- ^, les bornes de Tentendement humaiu.

Les travaux qui ont immortalisé Newton sont relatifs à Tastronomie, à l'optique et à l'analyse mathématique. C'est dans cet ordre que nous les passerons en revue. Nous dirons quelques mots, en terminant, de ses aperçus sur la physique générale et la chimie, ainsi que de divers ouvrages étrangers à la science, tels que son Trmié de chronologie et ses dissertations théologiques. Nous plaçons ses découvertes astronomiques en première ligne, parce qu'elles constituent, de l'aveu de tous, son principal titre de gloire.

'!> (Kwnef ctmqdètes : Notices biographiques, 1. 111^ p. 3i0. Newton. T. V. 8

Mais il ne faut pas oublier qu'elles n'eussent pas été possibles sans les belles méthodes de calcul qu'il avait créées dans sa jeunesse.

La tradition veut que l'idée de la gravitation ait été suggérée à Newton , tout jeune encore, par la chute d'une pomme. On raconte que, se trouvant assis sous un pommier, dans sa ferme de Woolsthorpe , une pomme vint à tomber devant lui.

ff Ce hasard, dit Biot, réveillant peut-être dans son esprit les idées des mouvements accélérés et uniformes, dont il venait de faire usage dans sa méthode des fluxions, il se mit à réfléchir sur la nature de ce singnlier pouvoir, qui sollicite les corps vers le centre de la terre, qni les y précipite avec une vitesse continuellement accélérée» et qui s'exerce encore sans éprouver aucun affaiblissement appréciable sur les plus hautes tours et au sommet des montagnes les plus élevées. Aussitôt une nouvelle idée s'offrant à son esprit, comme un trait de lumière : c Pourquoi, se demanda-t-il, ce pouvoir ne s'étendrait- il pae jusqu'à la lune môme, et alors que faudrait-il de plus pour la retenir dans son orbite autour de la terre? > Ce n'était là qu'une conjecture; mais quelle hardiesse de pensée ne fallait-il pas pour la former et la déduire d'un si petit accident (1). >

L'anecdote que rappelle Biot avait été racontée, pour la première fois, par un contemporain et ami de Newton, par Pemberton, qui fut son éditeur. Voltaire, dans ses Éléments de philosophie^ dil qu'elle lui a été attestée par M"** Gonduitt, nièce de Newton.

En dépit de cette dernière autorité, nous ne saurions croire à l'authenticité de l'anecdote , c'est-à-dire admettre que la découverte de l'attraction ait tenu à un si mince événement. Supprimez, en effet, le pommier du jardin de Woolsthorpe, et le système du monde resterait à découvrir 1 Nous pensons, nous, que n'eût-il js^mais vu tomber une seule pomme dans le cours entier de son existence. Newton n'en aurait pas moins découvert et démontré le principe de la gravitation universelle.

Les grandes découvertes ne sont jamais le iait d'un seul homme. Ce n'est qu'après avoir subi une sorte d'incubation dans une foule d'esprits, qu'un homme de génie arrive et formule en règles précises, des principes que chacun est tout préparé à recevoir. La découverte de Tattraclion fut formulée et démontrée mathémati-

(1) Blot. Mélangée scieniifique$ et Httérairei, t. I^ p. 135.

qi:'?inent par Newton, mais une foule de travaux antérieurs avaient préparé et Ctcilité cette immortelle synthèse.

Depuis longtemps, en effet, cette idée flottait dans l'air des nations savantes. Lorsque Newton parut, elle était mûre, et il ^ eut que la peine de s'en emparer. Tout son mérite consiste à ravoir démontrée mathématiquement, et à l'avoir merveilleusemeal généralisée. Il iÉdlait sans doute un puissant génie pour à ce lésaltat; mais ce n'était pas celui de l'invention. Le du calcul et du raisonnement suffisait à cette tâche. On peut que si Newton n'eût pas existé, un autre se fût trouvé là, tm peu plus tard, pour recueillir la gloire qui est échue au philosophe anglais.

On a des preuves nombreuses que le principe de l'attraction onivaBeUa avait été entrevu longtemps avant Newton. Voici d'abord ce que dit Plutarque, dans sa dissertation intitulée De tê fmcê d0 la iaae, où il examine pourquoi notre satellite ne tombe pas:

« Et tootefois, il y a le mouvement de la lune qui, ne plus ne moins qse let pierres et cailloux et tout ce que Ton met dedans une fronde, •ont taipêchés de tomber parce qu'on les tourne violemment en rond. Car chaque corps se meut selon son mouvement naturel, s'il n'y a cause qui l'en détourne. C'est pourquoi la lune ne se meut point le monvement de sa pesanteur, estant son inclination déboutée et eaipeschée par la violeaee de la révolution circulaire (i). s

An zvi* siècle, un certain Grots, commentant un ouvrage

de Booaido, De la dimension des sphères célestes , dit c que les corps

restent suspendus et en équilibre dans l'espace par une

d^attraction magnétique produite par des corps éloigni'ts. »

Kopemik définissait la pesanteur « une appétenpe naturelle

doDt le divin architecte de l'univers a doué les parties de la

nijiière, afin de les rendre aptes à s* unir pour former des

Keppler assimilait le soleil à un aimant agissant sur les plaoèCes pour les retenir dans leurs orbites, et il avait trouvé que leois vitesses de circulation varie à peu près en raison inverse du carié des distances.

1) httim^ue, tnidaetton (rAin}ot*

Dans un ouvrage publié en 1645 « Bouillaud formule cette loi plus nettement encore. II dit que c la force du soleil, agissant sur les planètes, est en raison inverse du carré de leur distance (1). »

Quant à la généralisation de Tidée de la gravité et à son extension à tous les corps célestes, avec' un décroissement d'intensité dépendant des distances , elle est explicitement indiquée » dès 1666 par Borelli, dans son ouvrage sur les Satellites de Jupiter (2). Borelli montre très-bien comment les planètes peuvent être re' tenues et suspendues dans le vide , autour du soleil , de même que les satellites autour de leur planète , par l'action d'un pouvoir central exactement équilibré par la force centrifuge qu'engendre le mouvement de révolution de ces mêmes planètes. De cette combinaison de forces il déduit môme^ hypothétiquement il est vrai, le mouvement en ellipse et les inégalités des satellites, qu'il juge en partie produits par l'action secondaire du soleil.

Ces aperçus sont très -justes; aussi Huygens et Newton luimôme attribuent-ils à Borelli l'honneur de la première idée de l'extension du principe de la pesanteur et de son application aux mouvements planétaires.

Enfin la loi de variation de l'attraction en raison inverse du carré des distances, était admise par trois compatriotes et contemporains de Newton, dont les deux premiers fort célèbres, Hooke, Halley et le chevalier Wren, quoiqu'il leur fût impossible de la démontrer. On voit môme que dès 1666 Hooke s'occupait de vérifier cette loi expérimentalement, en cherchant à constater si le poids des corps variait à diverses distances du centre de la terre, depuis les plus grandes élévations jusqu'aux plus grandes profondeurs où l'on pût atteindre. Deux mois après il faisait, devant la Société royale de Londres, une expérience qui offrait l'exemple, alors nouveau, d'un mouvement curviligne produit par la combinaison d'une impulsion primitive avec un pouvoir attractii émané d'un centre. Un long fil terminé par une sphère de bois, figurant une planète, était suspendu au plafond de la salle. En écartant ce pendule de la verticale et lui donnant une impulsion latérale perpendiculaire au plan de l'écart, on vovait la sphère dé-

0) Àitronomia PMlolalca.

(%) T^eoricœplanetarum ex cauiii phyiicU deductœ, Florence, 10661

crire des ellipses, plus ou moins allongées suivant la force de Tim* pulsioQ. Plus celte force était grande, plus Tellipse s'ouvrait; à un certain moment, celle-ci devenait un cercle parfait, qui se transformait, le moment d'après, en une autre ellipse, placée à rinverse de celles de la première série. On voyait ainsi toutes ces courbes se former et se succéder les unes aux autres, par le seul rhangement des énergies relatives des deux forces, l'une impulsirPy l'autre centrale (la pesanteur) gui sollicitait le mobile. C*étAit une image assez fidèle des orbites planétaires, si ce n'est que dans celles-ci, la force attractive est constamment dirigée Ters un des foyers de l'ellipse, tandis que dans l'expérience dont il s'agit, elle se trouvait au centre même de la courbe.

Mais voici un passage remarquable, placé à la fin d'un ouvrage publié en 1674, et qui prouve avec évidence, que Hooke avait su s'élever, par une série de déductions physiques, à la véritable idée du système de l'univers, idée qu'il ne lui a manqué que d'uMcoir sur des preuves mathématiques pour avoir des droits certains à sa décoaverte.

« iVxposerai, dit Hooke, un système du monde, qui diffère, à beaucoup d'égards, de tous ceux qui sont jusqu'à présent connus, et qui K>u en tout point, conforme aux lois ordinaires de la mécanique. Il e^^: fondé sur trois suppositions. La première, c'est que tous les corps célestes, sans exception, exercent un pouvoir d'attraction ou de pesaoteor dirigé vers leur centre, en vertu duquel, non-seulement ils retiennent leurs propres parties, et les empochent de s'échapper dans l'eitpaoe, comme nous voyons que le fait la terre, mais encore ils attir^ux aussi tous les autres corps célestes qui se trouvent dans la sphère dr leur activité. D'où il suit, par exemple, que, non-seulement le fto«câl el la lune agissent sur la marche et le mouvement de la terre, comme la terre agit sur eux, mais que Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Satorce ont aussi, par leur pouvoir attractif, une influence considérable sur le mouvement de la terre, de même que la terre en a une paissante sur les mouvements de ces corps. La seconde supposition e«t que tous les corps une fois mis en mouvement uniforme et recti* li^me, persistent à se mouvoir ainsi indéfiniment en ligne droite, jusq i'à ce que d'autres forces viennent plier et fléchir leur route, suivant on eerele, une ellipse ou quelque autre courbe plus composée. La troisième supposition est que les pouvoirs attractifs s'exercent avec p*iiii d'énergie, à mesure que les corps sur lesquels ils agissent s'approchent du centre dont ils émanent*

Maintenant quels sont les degrés successifs de cet accroissement p^ar des distances diverses? C'est ce que je n'ai pas encore déterminé

p «r expérience Mais j'ose promettre à celui qui réussira dans cette

culreprise, qn'il trouvera dans ce principe, la cause déterminante des

plus grands mouvements qne rnnivers nous offre, et que son développeuieut complet sera la véritable perfection de l'astronomie (ij. »

Quoi de plus net, et ne voit-on pas que si Hooke eût possédé le génie mathématique de Newton, il eût certainement attaché son nom à la découverte de la gravitation universelle?

D'après ce qui vient d'être dit, on voit que, dans la seconde partie du zviii* siècle, le problème général de la gravitation avait déjà été singulièrement élucidé par les études des physiciens et des astronomes. Newton s'en empara, le creusa et le résolut. Voilà la vérité.

Examinons maintenant comment il y fut conduit.

En réfléchissant à ce singulier pouvoir qui attire les corps vers le centre de la terre, et qui s'ezerca, sans diminution appréciable, jusque sur le sommet des plus hautes montagnes, Newton fut amené à se demander s'il ne s'étendrait pas jusqu'à la lune, et si ce ne serait pas ce même pouvoir qui retiendrait dans son orbite le satellite terrestre. Poursuivant ses inductions, il songea que, cette première vue étant exacte, les planètes qui se meuvent autour du soleil, devaient être maintenues de même dans leurs orbites par leur pesanteur vers cet astre. Si un principe général que j'appellerai la pesanteur existe , disait Newton , les planètes doivent avoir des vitesses diverses en différents points de leurs orbites, par la raison que tous les points de l'ellipse sont situés à des distances différentes du soleil. Or Keppler a posé une relation entre les temps des révolutions des planètes et leurs distances au soleil. On pourra donc en conclure la loi de croissance et de décroissance des vitesses, et par suite celle de la pesanteur solaire. En partant de la loi de Keppler, Newton trouva, en effet, que l'énergie de la pesanteur solaire décroissait proportionnellement au carré de la distance : le calcul venait de lui donner la clef du système du monde.

Ayant déterminé cette loi, Newton voulut l'appliquer à la lune, et voici comment. Sachant de quelle quantité tombe un corps à la surface de la terre, dans la première seconde de sa chute, il calculerait de combien devrait tomber la lune dans le même temps, en affaiblissant la pesanteur suivant la loi du cvié.

(1) Essai pour prouver le mouvemeiU de la Urre par de$ otervaltofu. Luidm, 1671, in-io.

Gel élément obtenu, il en déduirait la vitesse du mouvement de circulation de la lune, ou la durée de sa révolution, et si eelte vitesse concordait avec celle qu'assignait l'observation, il iaodnit en conclure que la terre exerce xm pouvoir attractif sur aocie satellite I

Pbor £ûre ces calculs, il fallait connaître exactement la mesure dn rayon terrestre et la* distance de la terre à la lune, exprimée en parties de cette mesure. Malheureusement, à cette époque on ne possédait encore aucune mesure précise de la terre. Le degré du méridien était évalué à 60 milles anglais (297,251 pieds de Psaris) ; Newton en déduisit le rayon terrestre égal à 17,031,230 pieds, et basa ses calculs là-dessus. Aussi trouva-t-il, pour la force qui retient la lune dans son orbite, une valeur plus grande du sixième que Tobservation ne l'assigne, d'après le mouvement de circuJation de notre satellite.

à ce résultat, Newton ne songea pas un instant que la de ses calculs pouvait être erronée ; il aima mieux douter de la valeur de son hypothèse, «c Je me suis trompé, se dit-il ; la pesanteur n'attire pas la lune en raison inverse du carré de la distance. Il y a là quelque cause qui m'échappe et qui modifie, pour la terre et la lune, la loi générale que j'ai découverte. » Lm qui avait rejeté avec dédain la théorie des tourbillons de Descaries, il fut alors tenté d'y revenir.

On n'a pas assez remarqué cette défaillance d'un grand génie. D faut l'avouer. Newton manqua de cette foi robuste, de cette conviction inébranlable, qui animent et soutiennent les inventeurs. Ce principe général de l'attraction, si bien fait pour s'imposer tyranniquement à un esprit supérieur, en dehors même de tontes considérations mathématiques, il le renia, dès qu'il le vit 6B opposition avec ses calculs : ce qui vient à l'appui de notre dire, qu'en astronomie, Newton fut avant tout un mathématicien. On eût aimé entendre Newton s'écrier, à la fin de ses calculs : « Et cependant la terre attire la lune en proportion inverse du carré de la distance I »

Cea se passait en 1666. Après la déception qu'il venait d'éprouver. Newton abandonna, pour un temps, ses travaux astronomiques, et s'occupa exclusivement de mathématiques pures et d*opitque. Mais, en 1679, il dut écrire à Hooke, alors secrétaire de la Sociélé royale^ au sujet d'un système de physique céleste

qu'on l'avait prié d'examiner; et dans cette lettre il proposait k Hooke de vérifier expérimentalement le mouvement rotatoire de la terre, en laissant tom])er des corps d'une grande hauteur, et 'observant s'ils descendent rigoureusement suivant la verticale. Si la terre tourne, pensait Newton, ces corps doivent tomber à l'est du pied de la verticale, car leur force centrifuge est plus grande au départ qu'à l'arrivée, et ils éprouvent nécessairement, durant leur chute, un retard sur le point d*où ils ont été lancés. Newton ajoutait que la trajectoire devait être une sorte de spirale.

Chargé de réaliser cette expérience, Hooke fit remarquer quela déviation devait se produire, non vers Test, mais vers le sudest, par la raison que, dans tous les points de notre hémisphère où la direction de la pesanteur est oblique à l'axe de la terre, les corps changent de parallèle en tombant, et s'approchent constamment de Téquateur : supposition dont Newton reconnut la justesse et qui a été confirmée depuis. Hooke déclara, de plus, que la trajectoire devait être, non une spirale, mais une ellipse.

C'est par l'intuition seule que Hooke avait été conduit à ce résultat. Ainsi que nous l'avons dit, il admettait depuis longtemps, sans pouvoir le prouver, que le mouvement elliptique des planètes était la conséquence d'une force de gravité propre à chacune d'elles et au soleil, et s'exercant autour de leurs centres respectifs avec une énergie inverse au carré de la distance; il devait en inférer naturellement que le mouvement des projectiles autour du centre de la terre est également elliptique.

Cette hypothèse. Newton s'empressa de la soumettre à l'épreuve du calcul, et il la trouva fondée. Il reconnut qu'une force attractive émanée d'un point et agissant inversement au carré des distances, fait nécessairement décrire au corps qu'elle sollicite une ellipse, ou, en général, une section conique dont le centre attractif occupe un des foyers. La loi qu'il avait trouvée était donc vraie, puisqu'elle était une condition sine qtia non de la forme des orbites planétaires. Mais alors pourquoi ne s'appliquait-elle pas aux rapports de la terre et de lune ? Newton se heurtait toujours à cette impossibilité; il n'en triompha que trois ans plus tard.

Un jour du mois de juin 1682, se trouvant dans la salle des réunions de la Société royale, pour attendre le moment de l'ouverture de la séance, il entendit parler autour de lui, de la nouvelle mesure du méridien que Picard venait d'accomplir en France,

et des soins tout particulieis que ce géomètre avait apportés à ce traTail. Il résultait des opérations de Picard une grave modification de la longueur du méridien, et par conséquent une rectification importante de la mesure de la terre adoptée jusque-là.

Newton eut un véritable saisissement d'esprit. L'erreur de ses caJculs concernant la gravitation universelle, n'aurait-elle tenu qu'à l'erreur où Ton était quant aux dimensions de la terre? Aussitôt il prend note des chiffres de Picard, et se hâte de rentrer chez lui, pour recommencer ses calculs de 1666, avec la nouvelle évaluation de la grandeur de la terre. A mesure qu'il avançait dans son travail, Taccord cherché se manifestait plus clairement à ses yeux. Bientôt, il devint si évident, que Newton, en proie h rérootioa la plus profonde, fut hors d*élat de continuer ses calcals. 11 dut prier un de ses amis d'achever à sa place l'œuvre commencée.

Cette fois, le doute n*était plus permis : l'analogie de la pesanteur, telle qu'elle se manifeste à la surface du globe terrestre, et du pouvoir attractif qui fait équilibre à la force centrifuge de la lune, pour la retenir dans son orbite, cette analogie, disons mieux, cette similitude, éclatait à ses yeux. Newton vit aussitôt se dérouler de- Tant lui, comme dans une vision rapide, toutes les conséquences de cette découverte. Il vit l'univers tout entier soumis aux lois de la gravitation et conçut d'un seul jet le véritable système du monde.

C'est l'ensemble de toutes ces études, qui révélait aux hommes le véritable mécanisme de l'univers, que Newton consigna dans l'ouvrage peut-être le plus beau qui soit sorti de la pensée humaine. Nous voulons parler des Principes mathématiques de la pkUasaphie naturelle.

Newton hésita longtemps à publier ce livre. Il craignait des réclamations de priorité, comme celles que Hooke avait déjà élevées contre lui, et qui l'avaient fort tourmenté. Ce fut sur les instances de Halley, que Newton se décida à envoyer son manuscrit à la Société rtn^e de Londres.

Le manuscrit de ce grand ouvrage fut présenté à la Société rogale^ par le docteur Vincent, le 28 avril 1686. La société décida aussitôt qu'il serait imprimé à ses frais, et au mois de mai 1687, ks Prmeipei wMhémaiiquee de la philosophie naturelle faisaient

leur entrée dans le monde savant, où ils devaient produire une véritable et salutaire révolution.

Ce livre capital est divisé en trois parties. Dans les deux premières, Newton traite des lois du mouvement et pose les principes généraux qui sont la base de la dynamique. Tel est le principe f inertie de la matière^ qui nous apprend qu'un corps immobile ne peut se mettre en mouvement sans recevoir une impulsiou venant de l'extérieur ; et qu'après avoir reçu cette première impulsion, il ne pourra jamais s'arrêter ni dévier de la ligne droite, si aucune force nouvelle n'intervient. Deux autres axiomes suivent celui-ci : tout changement apporté à un mouvement est propor^ tionnel à la force qui Ta produit ; en d'autres termes, l'action est égale à la réaction.

Dans le troisième chapitre [De munit systemate) , Newton expose» avec leur majestueuse harmonie, les lois du système du monde, fondées sur la gravitation universelle.

Il établit d'abord que la courbe parcourue par tous les corps célestes, dans leur révolution à travers l'espace, résulte de la combinaison de deux forces : l'une d'impulsion primordiale, centrifuge^ comme on dit , s'exerçant selon la direction de la tangente à l'orbite ; l'autre attractive ou centripète , agissant dans le sens des rayons vecteurs de l'orbite. En ce qui touche la lune, en particulier, Newton la compare à un boulet lancé à une telle distance de la terre, qu'il ne puisse plus l'atteindre en tombant, et qu'en vertu du principe d'inertie, il continue à obéir à son impulsion primitive, mais déviée par la force centrale. Décomposant cette force d'attraction propre à tous les corps célestes, il la considère comme la résultante des attractions de toutes leurs molécules; d'où il suit qu'elle est proportionnelle aux masses de ces corps, et que ceux-ci peuvent être, par la pensée, réduits à des points dans lesquels leur masse tout entière serait concentrée. Deux sphères quelconques, placées dans l'espace, s'attirent donc mutuellement, comme si lem*s masses étaient réunies à leurs centres. Ainsi, non-seulement le soleil agit sur les planètes pour les retenir dans leurs orbites, mais tous les corps du système solaire agissent les uns sur les autres, comme autant de centres attractifs. De là résultent, dans leurs mouvements dominants, des perturbations, qui,en paraissant infirmer la grandeloi universelle^ la confirment, au contraire, d'une manière éclatante. Si la lune,

par exemple, offre «les inégalités dans son mouvement autour de la terre, sous Tinfluence de l'attraction solaire, elle est aussi influencée par les antres planètes; mais l'action de celles-ci est si faible, qu'on peut la négliger sans erreur sensible. De même toute planète peut être considérée comme subissant seulement Tinflaence du soleil et de la planète la plus voisine : c'est ce qu'on appdle ]e problème de$ troii corps. S'il fallait tenir compte, dans le moavement de chaque planète, de l'action perturbatrice de toutes les autres à la fois, on se perdrait dans le dédale inextricable de cdcols aussi compliqués.

L'attraction est donc la force qui gouverne les mouvements de lOQS les corps planétaires ; c'est aussi celle qui gouverne la matière sur le globe que nous habitons ; c'est celle qui maintient réunies les molécules de tout ce qui existe dans le sein de la terre oa à sa sQifaoe, et qui en forme un tout compacte. Dans ce der« oier cas, on l'appelle cohésion.

On voit donc que Tattraction est vraiment universelle, au moins dans notre système solaire, qui est le seul qui se prête à des observations suEBsantes et à l'épreuve du calcul. Eu est-il de même pour les milliers d'autres systèmes qui apparaissent à nos yeux la voûte céleste, et dont les étoiles fixes sont les soleils f II est de le penser, mais non de l'affirmer.

Qoelle est la nature intime de cette force universelle 1 Newton M s'en met pas en peine. Dans la préface placée en tête de la faernièie édition de ses Prmctpet, il a bien soin d'expliquer qu'il n'entend pas poursuivre cette insaisissable inconnue, — la de la force, ^ mais qu'il n'en veut étudier que les mani- ; en un mot, que, laissant de côté les cmua des phéphysiques, il n'en considérera que les cffèis visibles, méthode excellente et que, malheureusement pour les progrès de liféritahls sdenœ, on a trop souvent négligée.

€ Os que J'appelle ottroelisa, dit Newton, est pent*éire causé par quelque impulsion ou de quelque autre manière qui nous est inconnue. Je ne me sers du mot attraction qu'en général, pour désigner la force par laquelle les corps tendent l'un vers Tautre, quelle que soit la cause de cette force. Car il faut que nous apprenions, pour les pbéno* Bènas de la nature, quels corps s'attirent l'un l'autre, et quelles sont les lois et les propriétés de cette attraction, avant qu'il soit convenar Us de cecherdier quelle est la cause efficiente de l'attraction. »

Le vide, banni de la nature par Descartes, y était ramené par Newton. Il faut, nécessairement, dit le savant anglais, que les intervalles des corps célestes soient vides de toute matière, car autrement cette matière, aussi subtile qu'on la suppose, opposerait une certaine résistance à leur mouvement, et finirait par anéantir complètement leur force d'impulsion primitive.

Pour énumérer et faire comprendre, à l'aide du raisonnement, les belles conséquences que Newton a tirées du principe de la gravitation universelle, il faudrait écrire tout un traité d'astro* nomie : on peut dire, en effet, que le géomètre anglais a fondé cette science dans les temps modernes. Contentons-nous donc de mentionner, sans commentaire, ses admirables découvertes.

Newton fit d'abord rentrer les comètes dans la loi générale de l'attraction. Il prouva que ces astres vagabonds se meuvent autour du soleil dans des sections coniques, dans des ellipses extrêmement aplaties, qui figurent assez bien un système de deux paraboles se regardant par leur concavité, et dont les branches prolongées sont unies par deux lignes droites. — Il montra que le mouvement de rotation de la terre avait dû i roduire son aplatissement aux pôles, et il reconnut dans cet aplatissement la véritable cause de la précession des équinoxes ou de la rétrogradation des points équinoxiaux, c'est-à-dire du phénomène en vertu duquel ces points reculent chaque année de 50" et vont au-devant du soleil, d'où résulte que l'équinoxe arrive plus tôt. — Il expliqua, par l'action combinée du soleil et de la lune, ces mouvements étranges de flux et de reflux qui animent la mer, montrant qu'il se produit de grandes ou de petites marées, suivant que les actions des deux astres s'ajoutent (aux syzygies) ou se retranchent (aux quadratures) ; ces effets varient aussi en raisoa de l'élévation du soleil et de la lune au-dessus de l'horizon, et de leur éloignement de la terre dans leurs orbites respectifs. — Enfin Newton put calculer rigoureusement l'intensité de la pesanteur à la surface, des planètes accompagnées de satellites (Jupiter, Saturne), et conséquemment aussi à la surface du soleil. De Ih^ il déduisit les masses de ces différents corps, et il trouva qnt Saturne et Jupiter ont 78 et 288 fois plus de matière que la terre^ tandis que le soleil, à lui seul, en a 308,000 fois plus.

On pensera peut-être que le livre des Principes excita, dès qu'il parut, une admiration universelle. Il n'en fut rien. Les savants les plus illustres^ les plus profonds géomètres des pays étrangers, méommurent la théorie de Tattraction. Huvgens ladmit entre les corps célestes, mais la rejeta pour les corps tombant à la surface de la terre. Leibniz la repoussa formellement ; et à ce propos, il attaqua Newton d'une manière très-acerbe. La même théorie fut combattue par Jean Bernouilli et par Fontenelle, lequel batailla toute sa vie pour le système des tourbillons de Descartes. Il faut convenir d'ailleurs que, par son style confus, l'ouvrage de Newton prêtait facilement aux fausses interprétations , et qu'il exigeait pour être compris, des connaissances mathématiques variées, que peu de personnes, à cette époque, pouvaient se vanter do réunir.

Nous avons maintenant à examiner Newton sous un autre point de vue. Nous allons le voir, suivant Theureuse expression de Fontenelle, faire Fanatomie de la lumière^ et déployer un génie supérieur dans des expériences aussi décisives que délicates.

La première édition du Traité d'optique^ où. sont consignées toutes les découvertes de Newton sur la lumière, ne parut qu'en 1704; mais dès 1666 Newton s'était occupé de ces questions, ei dans le cours des années 1669, 1670, 1671, il avait réuni ses observations en un corps de doctrine, qu'il exposa et développa devant ses auditeurs du collège de Cambridge. Vers la fin de 1 67 1 , il donnait à la Société roycUe de Londres communication d'an mémoire contenant la première partie de son travail sur l'analyse delà lumière. Ce mémoire fut bientôt complété par un second, en novembre 1672. Le 18 mars 1674 et le 9 décembre 1675, il eo adressait deux autres où il faisait connaître ses expériences relatives à divers phénomènes d'optique, tels que ceux de la diffraction, des couleurs des lames minces, des anneaux colorés, etc. Ces différents mémoires formèrent la base du Traité d'optique, qui parut en 1704.

La découverte capitale de Newton , en optique , c'est que la lumière blanche, telle qu'elle nous arrive du soleil, n'est pas homogène, mais qu'elle est composée de rayons simples, diversement colorés et inégalement réfrangibles, dont l'ensemble constitue le tpeare solaire. L'immortel physicien arriva à cette conclu-

Bion, en faisant tomber an faisceau. de lumière sur un prisme de verre, et recevant le faisceau rôiractésur un écran, placé dans une chambre obscure. Il vit alors se peindre sur l'écran une image allongée du soleil, dans laquelle il aperçut distinctement sept couleurs principales, placées dans œt ordre invariable : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Le spectre solaire ofire, à la vérité, une infinité de nuances intermédiaires ; mais elles se confondent dans les sept précédentes, qui sont aussi celles de Tarc-en-ciel.

Après avoir décomposé la lumière, Nev^ton la recomposa facilement, à l'aide d'expériences diverses, dont la plus frappante et la plus simple est connue sous le nom à*expérienee du disque de Newton. Elle consiste à faire tourner très-rapidement un disque de bois ou de carton, partagé en un certain nombre de secteurs coloriés, de façon à représenter, dans leur ensemble, un ou plusieurs spectres successifs. Quand un mouvement de rotation est imprimé à ce disque, on n'aperçoit plus aucune couleur : le disque parait blanc, par suite de la simultanéité des impressions que les diverses couleurs produisent sur la rétine, et qui, se combinant, donnent la sensation qui résulte de leur union, c'est-à*dire le blanc.

On opère la recomposition de la lumière décomposée par un prisme de cristal, soit en plaçant, parallèlement au premier prisme, un second prisme semblable, qui, réfractant les rayons en sens inverse, reproduit le faisceau blanc primitif; ou bien encore en recevant le spectre coloré sur une lentille hi-convexe, qui, faisan» convei^er les rayons simples en son foyer, donne une imagp blanche du soleil. Ces méthodes, plus directes et plus scîeQtifiques que celle du disque de carton colorié, sont également dr l'invention de Newton.

Ayant constaté le fait de la décomposition de la lomière. Newton voulut connaître la cause de cet important phénomène. Pourquoi le faisceau de lumière peut-il être ainsi disséqué, poui ainsi dire, et donner un spectre coloré, après avoir traversé U prisme ! Il s'agissait d'éclairdr ce mystère. Newton en eut Tezplication par une expérience décisive. U isola successivement chacune des couleurs du spectre, en interceptant les autres au moyen d'un écran. Il reçut ces couleurs isolées sur un second prisme, par lequel elles furent déviées ; puis, mesurant cette déviation

oa oe qu'on appelle en physfique Vangle de réfraction^ il constata que cet angle yaiie pour chaque couleur. Il en conclut que les diverses couleurs du spectre sont inégalement réfrangibles, d'où il résulte qu'elles se dispersent après leur réfraction à travers un prisme, et ae disposent sur un écran à la suite les unes des autres, dans Tordre que leur assigne leur réfrangibilité. Ainsi fut expli-* quée la décomposition du rayon blanc.

Newton acquit encore la preuve, par la même expérience, que les couleurs du spectre sont simples, car elles ne sont aucunement modifiées après avoir traversé le second prisme, et restent violettes, Ideues ou rouges, suivant qu'on a laissé passer le faisceau violet. Lieu ou rouge.

De l'analyse de la lumière. Newton déduisit une explication ratioaiieUe de la couleur des corps et de Tarc-en-ciel.

Jusqu'alors on s'était perdu en conjectures sur la cause des couleurs. Était-ce une propriété des corps^ et fallait-il croire, avec Ariâtote, qu*un corps est bleu, par exemple, parce qu'il a en lui une certaine qualité qui le fait paraître tel ? Bien des gens, même «près la défaite de la scolastique, s'en tenaient à cette explication, qui n'explique rien. Pourquoi, en effet, n'y a-tril plus de coukurs dansTobscuritéf Pourquoi ces couleurs ne sont-elles visibles qu'à la lumière, si elles résultent d'une qualité inhérente aux objets? L'obscurité suffirait-elle à anéantir une qualité dans un corps? La lumière est donc nécessaire pour que nos yeux aient la perceptioa de la couleur.

Newton partit de là pour résoudre un problème qui défiait, depuis des siècles , tous les efforts de la raison humaine. Il pensa que la réflexion , de même que la réfraction , pouvait si^parer les rayons colorés de la lumière blanche et opérer une d^-composition du même genre. Il eut assez de génie pour se dire que tout le corps éclairé ne réfléchit pas nécessairement la totalité des rayons qu'il reçoit; que, suivant sa nature, il absorbe ceux^ et renvoie ceux-là, et que de cette diversité d'action résulte la différence des couleurs. Ainsi, les feuilles des arbres sont vertes, parce qu'elles réfléchissent les rayons verts, el absoftient tous les autres ; la garance rouge, parce qu^elle ne veovoie que les rayons rouges; une étoffe noire est celle qui absorte tous les rayons, et un corps blanc celui qui les réfléchit tous.

La couleur dépend donc de la texture, de la composition intime, de l'arrangement moléculaire des corps impressionnés par la lumière. Si nous n'en avons pas la perception dans l'obscurité, ce n'est pas parce que nous n'y voyons pas clair, c'est parce qu'alors elle n'existe pas. La lumière ne rend pas les couleurs visibles à nos yeux, elle les crée* Un corps non éclairé est lorcément noir, il ne devient violet, ou bleu, ou jaune, ou de toute autre couleur, que lorsque nous le mettons en rapport avec une source de lumière. Et voici ce qui le prouve. Prenez un objet de couleur rouge, une brique, par exemple ; placez-la dans l'obscurité, et éclairez-la par l'un des rayons simples de la lumière préalablement décomposée par un prisme, le rayon vert si vous voulez-, la brique ne sera plus rouge, elle sera verte. D*où ressort clairement qu'elle a perdu dans l'obscurité la couleur que nous lui connaisfions. Il en serait de même de tout autre objet.

Voilà la théorie de la coloration des corps, telle qu'elle a été formulée par Newton.

On doit également à Newton d'avoir complété la théorie de l'arc-en-ciel, que Descartes avait donnée avant lui, quant à la cause de l'arc, à sa formation et à sa grandeur. Un seul point manquait à l'explication de Descartes : la détermination de la cause en vertu de laquelle sont formées les couleurs de l'arcenciel. Newton fit voir que les gouttes d'eau suspendues dans l'atmosphère, se comportent comme autant de petits prismes d'eau, qui décomposent la lumière blanche et produisent une infinité de petits spectres solaires.

Disons à ce propos que Newton se montra injuste envers Des cartes; car il voulut le dépouiller du fruit de ses travaux, pour en faire honneur à Antoine de Dominis, archevêque de Spalatro, qui était loin de s'être avancé autant que notre grand géomètre, dans l'explication du phénomène de l'arc-en-ciel.

Le second livre de VOptique est consacré à l'étude des couleurs des lames minces et des anneaux colorés. On sait que tous les corps diaphanes, réduits en lames suffisamment minces, paraissent colorés de nuances extrêmement brillantes et irisées. Tels sont le gypse, le mica, la nacre, le verre soufflé, l'huile répandue en petite quantité à la surface de l'eau, les bulles de savon, etc. Les savants sont unanimes pour louer le travail de Newton sur ce sujet ; mais ils regrettent de n*y pas voir mentionné le nom de

Hooke, qui le premier a fait nalti-e des anneaux colorés entre deux lentilles superposées.

Newton s'est paiement occupé avec succès des couleurs enpendrées par les lames épaisses. Mais il a été moins heureux dans son étude des phénomènes de la diffraction et des franges, déoouyerts par le P. Grimaldi, de Bologne, en 1665. Il nie formellement un fait incontestable, à savoir qu'il se forme des franges colorées dans Tombre des corps.

Sur la question de la double réfraction, c'est-à-dire de la propriété que possèdent certains cristaux, de donner naissance, pour an seul rayon incident, à deux rayons réfractés, de sorte que les objets regardés à travers ces cristaux sont vus en double , sur cette question, disons-nous, il fit aussi fausse route, et les règles qu'il posa oui été rejetées par les physiciens.

Ayant remarqué que certaines substances combustibles, telles que le camphre, l'huile d'olive, l'essence de térébenthine, etc., possèdent un grand pouvoir réfringent, eu égard à leur densité, et ayant constaté la même propriété dans le diamant, Newton en ocMDclut que ce dernier corps devrait appartenir à la classe des combustibles, ce qui, en effet, fut établi plus tard, parles expériences des chimistes. Les admirateurs déclarés de Newton ont vu dans ce tait une manifestation éclatante de son génie. Mais Ango a jeté de Teau froide sur leur enthousiasme , en faiaaDt remarquer qu'avant l'année 1704, date de la publication du Trùité d^optique^ le diamant avait été brûlé dans une célèbre expérience faite sous les yeux du grand-duc de Toscane, par deux «avants de l'Académie del CimetUo. Cette expérience est de 1694, et on la trouve rapportée dans la Minéralogie d'Haûy : elle consiste à placer un diamant au foyer d'un miroir ardent, où il ne taide pas à être eonsumé entièrement (1) .

Noos avons vu que Newton s'était occupé, en 1671, de la construction d'un télescope à réflexion , et qu'il avait présenté cet instromeot à la Société ranah de Lonire»^ peu de temps avant son admianon dans celte compagnie. On loua beaucoup cet instrumeol, qui n était cependant pas une nouveauté. En effet, le principe en avait élé indiqué, dès 1639, par le P. Mersenne en France, H \ib géomètre écossais, David Grégory, en avait construit un, qui

ne différait de celui de Newton que par uae modificalion sans importance.

L'invention de Grégory date de 1663 ; il est donc peu probable que Newton n'en ait pas eu. connaisiaoce* La juatice ia plus vulgaire exigeait qu'il meationn&t cette Aîriy^mytftf^^ dans sa cornmumcatioQ à la Société ragale^ C'est ce qu'il ne fit point. Ajoutons que Le télescope de Newton n'était pas exempt d'iofionvénienls dans la pratique, et qu'on s'en servit fort peu.

Les lentilles ordinaires, principalement les Ifiitilles convergentes, ont un défaut grava, connu ea physique sous le nom d'a6erralîon de réfrangéilité. Elles oe réfractant pas seulement la lumière, elles la décomposent ; de sorte qu'elles fioumissent des images à contours irisés, et qui, par conséqueni, manquent de netteté. Newton posa en principe que ce défaut ne poumûX jamais être corrigé. Use trompait, car, en 1758, un opticien français, établi à Londres, Jean Dollond, infirma l'expérience sur laquelle Newton basait son assertion. Il trouva le moyen de rendre les lunettes achromatiques ^ en superposant des lentilles de composition difiEërente quant à la substance du cristal.

« Bien que son esprit fût exact et mathématique par exoellen»,

Newton n'a pu se défendi'e d'abandonner, au moins une fois, le monde des faits pour celui des hypothèses. Il a imaginé un sys» tème sur la cause de la lumière, pour remplacer celui de De^ cartes, qui ne lui plaisait pas. Il est vrai qu'il s'excusa d'avoir émis une hypothèse, en déclarant que, pour lui, il n'en sentait pas le besoin. « Mais, ajoutait-il, comme j'ai cm voir que les têtes de beaucoup de grands «avants courent fort après les hypothèses, je dirai celle que je serais porté à regarder comme fat plus vraisemblable, si j'étaiseUigé d'en adopter une. «

La théorie adoptée par Nevfton est celle de Vémissim. Newton admet l'existence d'un fluide impondérable, eu éêher^ répandu dans toutes les parties de l'espace, et pénétrant jusqu'aux dernières molécules de la Tnatière. C'est ce fliriée, •éminemnent subtil, qui, frappé par les parcelles lumineuses que nons envoie le soleil, s'agite, et produit sur nos yenx l'impression de la lumière. Dans l'hypothèse des onduiations, an osntraire, qui est celle de Descartes, de Hooke, de Young, de Fresnel et qu'ont adoptée, depuis les travauT de ce dernier physicien, tous les

«fwiti modernes, la lumière provient d'uu ébranlement imprimé i l'éther par le ioleiU ébranlement qui se transmet de proche en proche, sous forme d'ondulations» tout à Sait ooflH ftarables à celles qui produisent le son dans Tair. Ge sont ces oodnlatioQS qui, en agissant sur le nerf optique, déterminent en nous la sensation de la lumière, absolument comme les ondes soaores, en ébranlant le nerf auditif, déterminent l'impressiou du son oa du bruit. Ce système a l'avantage de ne supposer aucone diminution de la subslauce du soleil, et d'assigner une ▼itflBM appréciable à la lumière. Il donne, de plus, une ezpli* catkm satisfaisante de divers phénomènes lumineux, tels que ceux de la diffraction etdes anneaux colorés, dont la théorie de Newton ml innwisttnle à rendre compto.

Noos aiQos maintenant à dire qtielques mots des travaux Liathématiques de Newton. Noue n'entreprendrons pas d'en faire une «lalyse complète, car malgxé tous nos efforts pour être datr, nous ne parviendrons sans doute qu'à rester incompréhensible pour la plupart de nos lecteurs. Il faut avoir étudié tes matières pour être capable d'en saisir le sens et la portée. Noos noQs bornerons donc à dire que Newton est l'inventeur d*nna célèbre méthode d'analyse, connue sous le nom de mé^ ikêie dm fmxiom^ et qui seule lui a permis de démontrer mathéaatiquement la gravitation universelle ; que la formule si employée en algèbre sous le nom de Hnùme de Netcton^ est également iDQ osnvn, et qu'il en a fait de très-belles applications au calcul 4e la quadrature de l'hyperbole et d'une infinité d'autres courbes; ne pouvons passer sous silence sa querelle célèbre is, au sujet de l'invention du cêlcul différeutid.

Le €Êkml di/éreniiel est une méthode d'analyse qui présente

me grande analogie avec le calcul da fluxiom. On s'exfJique dès

lOBs qu'une discussion de priorité ait pu s'élever entre Newton et

vérilahle auteur, Leibnix. Un court historique du débat mon*

que les plaintes do Newton n'étaient nullement fondées.

Newton tint fort longtemps secrètes ses découvertes mathémap lîquee; il ne commença à les publier qu'en 1704, dans lapre- ■uèra édition de son Opiique^ qu'il faisait suivre immédiateflkpnt de ces deux dissertations . De la quadraiwre ds$ eourbei (De fMirsIiifd cwrvanm)^ et Énuwtératim de$ ligna du troimm

ordre (Enumeratio linearum tertii ordinis). En cela, il obéissait à une pensée d'égoïsme, car il voulait se réserver le monopole des découvertes auxquelles pourrait conduire le puissant instrument d'analyse qu'il avait créé. Cependant ses travaux transpirèrent, et en 1676 une correspondance s'engagea entre lui et Leibniz, concernant les résultats qu'il avait obtenus.

Dans fies lettres Newton parle de sa méthode de calcul d'une manière ti*ès-générale. Il n'en donne aucune indication ni démonstration, et se contente de l'envelopper dans un anagramme très-compliqué, comme on le faisait alors pour s'assurer la propriété d'une découverte sans la communiquer. Leibniz ne prit pas tant de détours. Répondant à Newton, le 21 juin 1^77, il lui exposa franchement sa méthode du calcul infinitésimal, telle qu'il l'avait imaginée. En 1684, il la publia, sons la môme forme, dans les Actes de Leipzig, et Newton ne formula aucune réclamation à ce propos. Bien au contraire, il reconnut trèsexplicitement les droits de Leibniz, dans \me note, ou scholie, insérée en 1687 dans la première édition de son livre des Principes.

Mais voilà qu'en 1699, un certain Fatiode Duillier, mathématicien assez médiocre, s'avise de déclarer que Leibniz n*est que le second inventeur du calcul infinitésimal, et insinue qu'il a beaucoup emprunté à Newton. A quoi Leibniz répond en citant le témoignage même de Newton. Les choses en restent là, jusqu'à l'apparition du Traité d'optique^ auquel Newton avait joint l'exposé de la méthode des fluxions. Les rédacteurs des Actes de Leipzig insinuent alors, à leur tour, que le calcul des fluxions de Newton n'est qu'une simple transformation du calcul différentiel de Leibniz, et la guerre s'allume sur deux mots.

Eeill, professeur d'astronomie à Oxford, soutient hardiment que Leibniz a dérobé à Newton la méthode des fluxions, et qu'il s'est borné à y introduire un changement de notation. Leibniz, indigné, propose aussitôt de soumettre la question au jugement de la Société royale de Londres^ c'est-à-dire à un tribunal présidé par Newton lui-même.

Les pièces du procès furent rassemblées avec grand soin et publiées par la Société royale^ sous le titre de Commercium epistolicum; mais Leibniz n'avait pas été consulté sur le choix des arbitres, et ceux-ci rendirent im verdict favorable à Newton.

ËTidemment la Société royale^ chargée de prononcer sur ce débat, avait subi Tinfluence de Newton.

A partir de ce moment, Newton se montra plein d'acharnement contre Leibniz. C'est à ce point qu'après la mort de Leibnix (1716), Newton fit imprimer deux de ses lettres manuscrites, écrites Tannée précédente, en les accompagnant de critiques fort amères, et qu'en 1725, il fit supprimer de la troisième éditioii des Prmeipes de philosophie naturelle^ la scholie par h«pielle il avait expressément reconnu les droits de Leibniz.

n faut le dire, Newton manqua de loyauté en cette circonstance. On essaierait en vain de pallier Todieux de sa conduite.

Newton se jouait, avec une étonnante facilité, des problèmes mathématiques les plus ardus. C'était alors l'usage, entre géomètres, de se porter des défis sur des questions de mathématique, pour exercer leur sagacité réciproque. Deux fois. Newton prit part à de semblables tournois, et deux fois il en sortit vainqueur. En 1696, Jean Bernouilli avait proposé à tous les géomètres de l'Europe, de découvrir la ligne le long de laquelle un corps pesant descendrait le plus vite possible, entre deux points doniiés, à d'inégales hauteurs. Ce problème, dit le braehystockr^me^ étant parvenu à Newton, il y répondit, dès le lendemain, dans les Traneactiane philosophiques^ en disant que la ligne «cherchée était une cycloîde, courbe découverte par Pascal, qu'il donnait le moyen de déterminer. Cette solution fut envoyée à Bernouilli sous le voile de l'anonyme ; mais Bernouilli n'en chei^ cha pas longtemps l'auteur. U reconnut Newton dit-il, tanquam rt mmjue Uomem (comme on devine le lion à son ongle).

Le second problème des irojections fut proposé, en 1716, par Leibniz, qui voulait, disait-il, tdîer le pouls aux analystes anglais. Le problème consistait à trouver \me ligne courbe telle qu'elle coupât à angle droit une infinité d'autres courbes d'une nature donnée, mais expressibles par une même équation. On raconte que Newton reçut ce problème à quatre heures du soir, et qu'avant de se coucher, il en avait trouvé la solution.

Newton s'est beaucoup occupé de chimie, et aussi, hélas! d'alchimie. Dans une lettre écrite à l'un de ses amis, M. Aston, <]ui quittait Cambridge, pour voyager sur le continent, Newton larle, en effet| de la transmutation des métaux, comme d'une

diose fort possible, et recommande à son ami de ne pas manquer de prendre des renseignements sar cette opôration, dans tous les pays qu'il traversera. Cette faiblesse ne doit pas empêcher de reconnaître que les travaux de Newton n'ont pas été inutiles aux progrès de la chimie.

C'est dans les Qîêestùms naturelles ^ placées à la fin du Traité éPoptiqney qu'on trouve consignées ses observations» sauvent ingénieuses, parfois profondes, relatives à la chimie. Au moment de ses recherches sur les télescopes, il fit quantité d'essais sur les alliages, afin de découvrir le plus favorable à la confection des miroirs des télescopes, et il en déduisit des aperçus très-remarquables touchant la constitution chimique des corps.

Dans l'ordre physique, on doit à Newton des découvertes importantes, dont nous n'avons pas encore eu occasion de parler. Ainsi il a indiqué la manière de rendre les thermomètres comparables, en adoptant deux points fixes comme termes extrêmes de leur graduation. Il a déterminé la loi du refroidissement des corps solides à des températures peu élevées; enfin il a établi que les phénomènes de fusion et d'ébullition se produisent à des températures constantes, observation capitale, qui constitue l'un des piliers de la théorie de la chaleur.

Newton a plus d'une fois quitté le domaine de la science pure et de la philosophie, pour celui de la fantaisie et de l'imagination. C'est ainsi qu'il consacra im temps considérable à un système de chronologie et à des ouvrages théologiques, dont le besoin ne se faisait nullement sentir. Il est à regretter que le grand géomètre ait cru devoir s'engager dans cette voie, oîi tant d'autres lui étaient supérieurs. Que de secrets n'eût-il pas encore arrachés à la nature, s'il eût toujours concentré ses puissantes focultés sur les questions où il ne connaissait point de rival !

Dans sa Chronologie^ Newton s'est donné pour but de rajeunir le monde de quatre ou cinq cents ans, s'appuyant sur les observations des anciens astronomes et sur le phénomène de la précession des équinoxes (cette précession est, comme on sait, de 1® en 72 ans); il a placé l'expédition des Argonautes au x* siècle avant J.-C, et non au xiv*, comme on l'admettait alors. Par-

Uni de U« fl a rectifié les dates de toits les événements postérieurs, avec citations nombreuses et commentaires ingénieux à l'appui. Il dépensa dans cette œuvre des flots d'érudition, pour aboutir i des résultats complètement hux.

(Test œ qu'on ne tarda pas à lui prouver. Voici en quels termes Arago juge la Chrùnologie de Nevirtoii et les écrits théologiques qui 1 giit piéoédée on suivie :

c En général, en dehors des questions mathématiques pures ou des applications de ces sciences à rexplication des phénomènes naturels, NcwWn ne montra pas cette inoomparable sûreté de jugement, je dirai presque cette impassibilité qu'on admirait en luL On peut voir c<>mme preuve de ce que j'ose avancer, son système de chronologie si bim réfuté par Fréiet, dés les premiers temps de sa publica*

Ainâ que le firit remarquer Biot (2), il n*est point surprenant que Newton se soit laisser entraîner à des controverses religieu* •es. Cette alliance des sciences exactes avec les discussions théolo-* giques était dans les mœurs du temps, surtout en Angleterre. On peut citer, comme ayant sacrifié à cette habitude, le grand physicien Robert Boy le; le géomètre Wallis; Barrow, premier maître de Newton à Cambridge ; Hooke, rival de Newton ; Whiston, son It-re et ao& successeur dana la chaire de Cambridge; Clarke, son élèfe ansi, et, de plus, le traducteur de son Optique et l'habile défenseur de sa jrinlosophie ; Leibniz, enfin, qui discuta avec tant de fougue la question de la grftce avec les jansénites et rompit de li nombreuses lances contre Bossuet sur le dogme religieux.

L'ouvrage le plus connu de Newton, dans les matières théologiqoea, a pour titre : Observations sur les prophéties de F Écriture êmnie^ pariiculiirement sur les prophéties de Daniel, et sur VApo- €Êlgps0 de saint Jean. L'auteur y interprète les prophéties à sa manière, en substituant le langage commun au langage figuré. employé dans ces morceaux d'éloquence sacrée. Ensuite, rapprochant les prophéties des événements, il montre qu'elles sont tou)OQn justifiées. Les catholiques ne lui pardonneront jamais d'avoir vu l'Église de Rome H ah» la onzième corne du quatiième

(I) îftHfm 6(ogrophiqme$, t m, papp 3ST.

|I| Mt mmf tt êdaUifiquu et hUéraires, 1. 1, p. 277.

animal de Daniel, ni d'avoir prédit pour Tan 2060 la chute du pouvoir temporel du pape.

Newton a aussi écrit : Mémoire historique sur deux altérations notables du texte de VÉcriture^ et divers autres traités que Brewster a mis au jour dans sa Vie de Newton* Ces différentes productions attestent une vaste érudition et une grande habileté à manier le syllogisme; mais elles n'ajoutent absolument rien à la gloire de notre philosophe.

Nous l'avons dit, Newton était sincèrement et profondément religieux; seulement il se faisait une singulière idée à l'endroit du créateur des mondes. Réfléchissant aux effets de la gravitation universelle, aux forces nombreuses qui résultent de Tatlraction mutuelle des planètes et de leurs satellites, et qui tiraillent les corps célestes dans tous les sens, il en vint à penser que l'univers portait en lui-même des éléments d'affaiblissement et de désordre, et que le Créateur devait^ de temps à autre, y remettre la main, de même {u'un horloger répare les rouages d'une montre qui refuse le service. Leibniz ne s'est pas fait faute de critiquer sur ce point son illustre rival.

t Cette machine de Dieu est même si imparfaite, dit-il en parlant du monde, conçu par Newton, qu*il est obligé de la décrasser de temps en temps, par un concours extraordinaire, et même de la raccomoder, comme un horloger son ouvrage; il sera d'autant plus mauvais maître, qu'il sera plus souvent obligé d'y retoucher. Selon mon sentiment, la môme force y subsiste toujours et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la nature et le bel ordre préétabli. >

Heureusement la science est ici d'accord avec la raison. Laplace a prouvé que l'attraction assure, au lieu de les troubler, l'harmonie et la stabilité de l'univers.

Après ce rapide tableau des travaux d'Isaac Newton, nous allons essayer d'apprécier le genre d'influence qu'ils exercèrent sur l'esprit philosophique et scientifique du xvii* siècle, et de dire comment ils furent accueillis par les contemporains de cet homme célèbre.

Un mouvement scientifique extraordinaire se manifesta, dans 1008 les pays de TEurope, au commencement du xvm* siècle. Ce mouvement, qui avait le caractère et Timportance d'une révolution, était la conséquence des principes nouveaux que des hommes d*un génie hardi, autant que profond, avaient introduits, pendant le siècle précédent, dans la philosophie générale, ou, comme on rappelait alors, dans la idenee des sciences. Eeppler avec sa décourerie du véritable mécanisme du monde, — Galilée, avec ses tra* vaux variés de physique et de mécanique, — Bacon, avec sa méthode expérimentale, — Descartes, avec son doute méthodique, — appelaient les esprits à l'indépendance, et leur faisaient entrevoir tout un monde nouveau de vérités à découvrir. Ils les poussaient vers l'observation directe et l'examen analytique des faits, dans ces voies où le travail est pénible, mais où les recherches sont fécondes. La science, émancipée, se dégageait alors des entraves et des stériles lugomentations de la scolastique. Elle commença à envisager la nature en face, et à philosopher sur la réalité de ses phénomènes. A la philosophie des mots^ comme le disait Fonienelle, succédait la philosophie des choses. La science moderne venait de naître. Elle était essentiellement laïque, non pas seulement parce qu'elle devait grandir et se développer en dehors des cloîtres et des écoles, mais parce qu'elle se constituait sous un principe nouveau, celui du doute et de l'expérience préalables, tandis que la scolastique demeurait, quant à ses principes, ou à ce qu'elle appelait de ce nom, immobilisée sous le joug du dogmatisme et de l'autorité.

Comme on l'a vu dans le volume précédent de ce recueil, il s'était déjà manifesté, plus d'une fois, de pareilles tentatives démancipation scientifique ; mais toujours ardemment combattues et violemment réprimées, elles avaient été étouffées des leur naissance, et n'avaient duré que le temps de faire quelques martyrs. Le mouvement scientifique du xviu* siècle diffère des tentatives antérieures, en ce que, se produisant avec des moyens plus puisants, et dans des conditions plus favorables, s'abritant sous les grands noms de Descartes, de Keppler, de Galilée et de Bacon, la révolte put devenir cette fois une révolution.

Cette révolution trouva tout aussitôt ses chefs, ses organisateurs ; mais il faut bien le dire aussi, ses modérateurs très-prudents, conseillers si sages que, vus à la distance de deux siècles, ils nous paraissent aujourd'hui un peu timides. On vit, en effet, la science

émancipée louvoyer quelque temps eatre ses principes et les préjugés de l'époque, s'amoindrir pour se faire accepter, et entrer, partûFOt oii elle le pouvait, en composiUou avec la scolastiqœ, qui était, malgré tout, restée chère aux écoles, et qui avait eu pour elle, outre les oracles infaillibles de la Sorbonoe, les arrâta» encore plus péremptoires, des cours de justice.

Tant de ménagements étaient peut-être, de la part des savants d'alors, d'une bonne politique, mais il est évident qu'on ne pouvait aller bien loin dans ce système de conduite, sans faire évanouir le caractère, Tesprit, et jusqu'au principe même de la philosophie nouvelle.

La science fut heureusement préservée de cette fin ridicule, par son organisation, déjà forte et vivace. A Rome, à Florence, en AUemi^e, à Londres, enfin à Paris, des académies étaient formées, pour examiner les expériences et les observations nouvelles, pour enregistrer les faits qui pouvaient contribuer à étendre ou. à fortifier les connaissances acquises, pour faire et préparer, en un mot, tout ce qui serait jugé nécessaire à la conservation et à l'avancement de la science. Les novateurs des siècles précédents n'avaient pas eu l'idée de se retrancher dans de pareilles institutions.

« Les académies, dit M. Flourens, sont filles de l'esprit humain moderne. L'esprit humain moderne date de Bacon, de Galilée, de Descartes; il se continue par Leibnizet par Newton (1). »

Les académies à peine naissantes furent donc chargées, nonseulement de la conservation, mais encore du développement, et, comme le dit M. Flourens, « de la continuation » de l'esprit de liberté scientifique qui les avait créées. Mais cette dernière partie, la seule difficile de leur tâche, l'outilles toujours accomplie avec une intelligente fidélité f L'histoire nous donne, sur cette question, une réponse qui renferme une grave atteinte à l'infaillibilité académique. Elle nous montre en effet que, dès ses débuts, l'Académie des sciences de Paris s'engagea dans une ornière où elle faillit perdre à jamais le principe de l'esprit scientifique moderne.

Lorsque l'Académie des sciences de Paris se forma, après (duiienrs autres qui l'avaient précédée en Italie, en Allemagne et ea

(i) Fontenelle, ou De h phiioiophie modtme rêiativemetU aux sdenceê pkj/$igutim In-12, Paris, 1817.

Angleterre, innegne toui iee savants étaient déjà cartésiens en Fimnoe. Or il y amt deux manières d'être cartésien. L'une, et c était Ja bonne, conûtait à Tétre lelnn la méthode de Descartes, qui prescrit de iqeler toute opinion faite à priori^ et de n'admettre pour vni qœ oe que l'on conçoit clairement et distinctement ; l'autre, c'était de croire aveuglément et sans examen au système physique que Descartes avait proposé pour expliquer le mécanisme de l'univers. Ceux qui étaient cartésiens de cette dernière façon , oubliaient évidemment que Descartes avait donné à chacun le droit de contrôler son système à Taîde de sa méthode même, et qu'en suivant ses principes, comme le disait Fontenelle, « on se mettait en état d'abandonner ses opinions. » Ces philosophes rétablissaient donc tout simplement, au profit de Descutes , le principe d'autorité dans la science; ils faisaient renaître la scolastique en faveur de la théorie des tourbillons.

C'est oe dernier système qu'adoptèrent les écoles du xvm* siècle, aussi ardentes à disputer sur des mots, que paresseuses d'aller au fond des choses. Peu leur importait que Descartes tint la place occupée précédemment par Aristote, pourvu que l'on pût continuer à jurer tu verba fnagistri. Pendant plus de vingt-cinq ans, les parlements consacrèrent, par leurs arrêts multipliés, ce singulier cartésianisme, qui supprimait l'indépendance de l'esprit philosophique et conservait le principe d'autorité.

L'Académie des sciences de Paris n'avait pas été complice de ce contre-sens, ou plutôt de cette contre-révolution ; mais elle y avait aidé indirectement par son exemple, qui avait été mal compris. La plupart de ses membres, en effet, étaient cartésiens, mais ils avaient accepté et prôné dans Descartes, plutôt son système physique pour l'explication de l'univers, que sa philosophie proprement dite. Les écoles et les gens du monde avaient suivi cet exemple, de telle sorte que Ton admirait dans Descartes le créateur de la théorie des tonrbUlons, et fort peu l'auteur du Dueawrs mÊT Im métM$, Aussi le gmnd rénovateur de la philosophie, le terrible destmcteiir de toute hypothèse, n'était-il connu du vul* gnre et des savants, que par son hypothèse des tamrhUtomi et de la mmiiirt tuftlito, el lent Paris, longtemps après, disait encore, avec Amande, des AMMsaoronlM :

Moi, le vide à soufErir me semble difficile, Et je goûte bien mieux la matière subtile.

Le vide, c'était la théorie de Newton sur l'attraction planétaire, théorie opposée à celle des tourhillons, et que l'Angleterre avait embrassée avec ardeur, et acceptée aussi exclusivement que l'avait été en France le système de Descartes. C'est ce que Voltaire faisait ressortir en opposant très-spirituellement les deux philosophies l'une à l'autre.

c Un Français qui arrive à Londres, dit-ii, trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein et il le trouve vide. A Paris, on voit l'univers composé de tourbillons et de matière subtile; à Londres, on ne voit rien de tout cela. Chez nous, c'est la pression de la lune qui cause le flux de la mer ; chez les Anglais, c'est la mer qui gravite vers la lune!... Chez vos cartésiens, tout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère; chez Newton, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause (1). >

Le système de Newton finit par triompher, mais non sans une longue opposition, dans l'Académie des sciences de Paris. « Descartes, dit M. Flourens, avait trouvé une scolastique métaphysique qu'il détruisit, il y substitua une scolastique physique que Newton détruira bientôt (2). »

C'est grâce au triomphe de la théorie de Newton, et malgré la fausse route qu'avait involontairement tracée l'esprit académique du XVII® siècle, que la véritable méthode scientifique, fondée sur l'examen et l'analyse des faitSy d'après les préceptes de Bacon et de Descartes, fut heureusement sauvée et transmise à notre époque, qui devait en tirer de si admirables fruits. La philosophie scientifique moderne doit donc une véritable reconnaissance à l'inmiortel auteur des Principes.

On a beaucoup écni^ en Angleterre, sur Newton. L'ouvrage le dernier venu, et qui a résumé les publications antérieures, est dû au physicien David Brewster, mort en 1868. Il a pour titre : Memoirs of the life^ writings and discoveries of Sir Isaac Newton. Cet ouvrage n'a pas été traduit dans notre langue.

Le biographe français de Newton, qui a laissé bien peu à

(1) Lettres phUosopfuquei, Lettre XIV.

i2)Fonimelie.

fûre à 868 successeurs, est J.-B. Biot, dont la notice est insérée dans le tome I"* de ses Mélangés icietUifiques. Biot a donné, en même temps, une idée du contenu de l'ouvrage de Brewsler.

La notice d'Arago sur Newton, insérée dans ses Notices bi(h gnpkiqtêês (tome IIP), n'apprend rien et est fort écourtée.

On consulte encore avec fruit, sur la vie de Newton, ÏÉloge de 06 savant, dû à la plume de Fontenelle.

c Ceux qui aiment à entrer dans le détail des sciences, méprisent les recherches abstraites, et ceux qui approfondissent les principes, entrent rarement dans les particularités : pour moi, j'estime également l'un et l'autre (1). i

Ces lignes empruntées au philosophe illustre dont nous allons nous occuper, pourraient servir d'épigraphe à sa biographie. 11 n'en est pas, en effets qui puissent mieux résumer l'homme, sa vie, ses travaux et la nature de son génie. Porté à s'élever, comme tous les grands penseurs, à ces spéculations sublimes où plusieurs ne rencontrent plus que le vide, Leibniz ^e sent constanmient ramené sur la terre par la curiosité des faits et le souci du détail. Il a de grandes conceptions, mais il veut que ces conceptions soient pleines, que le concret s'encadre dans l'abstrait, que le réel trouve à se loger dans l'idéal. Un fait, un fait unique, laissé en dehors de la plus belle théorie, lui rend cette théorie suspecte. Menant de front, et avec un égal succès, les deux plus grandes opérations de l'esprit, l'analyse et la synthèse, il sait marcher dans la grande voie où se font les découvertes, et s'y arrêter quand il faut, pour vérifier ce qu'il a trouvé. De cette heureuse et bien rare combinaison du philosophe qui éclaire le savant par ses hautes vues et du savant qui contrôle le philosophe, s'est formée

(1) Leibnii : Lettre à Fabbé Faucher, Journal de* SaoanU du 2 Juin 1682.

Tnrn des intoltigenoas les plus lastes qna le monde ait vuea

Godefroi-Guillaume Leibniz (pour écrire son nom comme il Fi tottjiOB écrit lui-même, au lieu de LeibnUz^ qu'on a lu dans prMqae looles les éditions de ses œuvres pendant un siècle) naquit à Leipsîg, le 21 juin (vieux style), c'est-à-dire, suivant notre cakadrier, le 3 juillet 1646. Son père, Frédéric Leibniz» professeur de morale et assesseur, ou, comme d'autres disent» greffier de l'Université» avait été marié trois fois. Ce fut de la troisièoM femme, Catherine, fille du jurisconsulte Guillaume ■SrJimarh, qu'il eut cet enfant, qui fut baptisé, la veille de la Saint Jean» sous les noms de Godelroi-Guillaume*

Cette cérémonie du baptême fut marquée par un fait particulier, que l'imagination du père se hâta de transformer en merveille. L'aa£int, au moment ofii le prêtre le tenait dans ses bras, kfm la tête, l'avança, et reçut le baptême les yeux ouverts» oomme s'il eAt compris ce que cela voulait dire. Et le père de consigner la chose dans son journal, par les lign^ suivantes :

> Je prMts que <fe8t là un si^e de foi. Je prédis aussi q^9 eel talHil» peadant sa vie, marchera les yeux levés vers Dieu» qu'il hrûkrm d'amour pour lui, et que cet amour lui fera faire des choses mer- T' illeuses pour la gloire du Très-Haut, le salut et la prospérité de son

Frédéric Leibniz ne vécut pas assez longtemps pour voir l'acmnplissement, plus ou moins exact, de sa prophétie. Il mourut laisBuit son fils âgé de six ans, avec d'autres enfants. Heureusement leur mère était une femme aussi distinguée par l'esprit que par le ocDur. Elle honora son veuvage en se consacrant uniqueiMBi à rédueetîim de ses enfants. Elle exerça, dit-on» une influence morale trèa-marquée sur le caractère de (}odefroi-Guillaume, qui, par son intelligence pieuse, donnait déjà beaucoup à espérer.

AoasitAi après la mort de son père, il avait été envoyé au gymde Saint-Nicolas, l'éoole la plus renommée qu'il y eftt alors

à Leipsig. Il y apprenait le grec et le latin ; mais peu satisfait des méthodes de ses maîtres, encroûtés de pédantisme, il se mit bientôt à étudier en particulier et à sa manière les grands écrivains de l'antiquité. Il se sentait surtout attiré vers Tibe-Live et Virgile. Ces études faites à la dérobée, et non sans lui valoir plus d'une grave remontrance de la part de ses régents, s'étaient si bien gravées dans sa mémoire, que sur la fin de sa vie, il récitait encore des chants entiers de son poète favori.

Il devint naturellement très-habile en vers latins. On dit qu'en un seul jour il composa, dans la.langue de Virgile, un poème de trois cents vers, sans s'y être permis aucune élision, amusement puéril sans doute, mais qui n'était pas à la portée d'un élève vulgaire.

Vers ce temps, un voisin amateur de livres, qui avait été frappé de voir dans ce jeune enfant tant de passion pour la lecture, lui ouvrit sa bibliothèque. Avec quelle joie, nous pourrions dire encore avec quelle vénération, il en franchit le seuil I

c J'allais enûn voir, s'écrie-t-il, ces grands hommes de l'antiquité, que je ne connaissais que de nom, et que j'avais tant désiré de voir, Gicéron, Quintillen, Sénôque, Pline, Xénophon, Platon, et les Pères de l'Ëglise grecque et latine (1). >

D'un autre document, qui peut-être se concilierait avec celui dont les lignes précédentes sont extraites, il semble résulter que c'est dans la bibliothèque laissée par son père, que le jeune Leibniz fit connaissance avec les grands écrivains de tous les siècles. Voici ce que nous dit à cet égard M. Foucher de Gareil, le savant éditeur de Leibniz, qu'il a tant contribué à compléter par d'infatigables recherches :

c Un curieux récit autobiographique dont la date est fixée par de sûrs indices historiques, en 1666, nous permet, dit M. Foucher de Gareil, de reconstituer ses premiers débuts en philosophie. Il résulte de cette autobiographie que le jeune Leibniz, orphelin dès l'Age de sept ans, fut laissé seul et sans maître dans la bibliothèque paternelle, où il lut au hasard tous les livres qui lui tombèrent sous la main, Vanini d'abord, et Gicéron {De naturd deorum), puis ces initiateurs de hasard écartés, Aristote, Qassendi et Descartes. >

(i) Nouœttet kUrei et oputculet inédits, de Leibnii. Paris, Doraod, 1857.

Au reste, il importe assez peu que ce soit avec les livres de son père ou avec ceux d'un obligeant voisin, que le jeune Leibniz ait cherché à apprendre ce qu'on ne lui apprenait pas au gymnase de Saint-I>ncola8. L'essentiel est de pouvoir constater qu'il avait la tout seul beaucoup de grands auteurs, et principalement des I>hiIo8ophe8, avant de commencer un cours de philosophie à l'Uniteraté. Lui-même ne nous laisse aucun doute sur ce point, et donne même assez de détails sur ses premières études :

« Avant de faire mes classes, dit-il, j'étais déjà versé dans l'histoire <*t les poètes; mais dés que je me mis à étudier la logique, je fus frappé de la dislribation et coordination des pensées, et autant qu'un enfant (le irmze ans en peut juger, je soupçonnai qu'il devait y avoir làdessoos quelque chose de grand (1). >

Cette lecture, poursuivie sans guide, d'ouvrages si nombreux et de tous genres, n*eût pas manqué de produire un vrai chaos dans une tête ordinaire; mais chez Leibniz, elle ne fit que favoriser et développer l'aptitude universelle que la nature lui avait donnée pour toutes les études les plus diverses.

Cependant, lorsque arrivé à l'âge de quinze ans, il quitta le irymnase, il sentit le besoin de se donner quelques maîtres, pour Taider i s'avancer avec une certaine méthode, dans le haut ensei* çnement. Il entra donc à l'Université de Leipsig.

Parmi les professeurs qu'il y trouva, on en cite deux dont les leçons lui furent pailiculièrement utiles : Jean Kuhnius pour les malbématiques, qu'il savait peut-être suffisamment, mais qu'il enseignait avec peu de clarté; et pour la philosophie, Jacques Thomasius.

Ce dernier était un homme tout à fait hors ligne. Leibniz ne tarda pas i le distinguer de tous les autres maîtres, et s'attacha particulièiement à lui. Après avoir été son élève, il resta son ami et son correqwndant jusqu'à la mort de Thomasius, arrivée en 1682. On entendit souvent Leibniz répéter que, si Thomasius eût vécu enoore trente ans, il aurait sans doute profité des découvertes faites dans cet intervalle, et porté la philosophie plus loin qu'aucun de Ms contemporains.

Ainii ce maître, d'après le jugement de son illustre disciple,

(I) Leitre à Végner, tur FutiHté de h logique.

n'était pas du tout une borne, comme celles contre lesquelles la raison se heurtait dans renseignement unlyersitaiie de cette époque. Il n'aurait pas, à Tiustar de son collègue Euhnius, coupé court à toute demande d'explication, par cette réponse solennelle : « C'est la règle t x> variante nouvelle du Magister dixit.

Cependant Thomasius conseillaà Leibniz de s'appliquer, durant un certain temps, à la méthode scolastique, non pour œ qu'elle valait en elle-même, mais afin de n'être pas arrêté dans la lecture des écrits de la plupart des philosophes, où l'on rencontrait souvent des termes de l'école. L'élève suivit ce conseil et s'en trouva bien. Mais il ne laissa pas de philosopher en particulier dans la solitude. Un passage extrait d'un recueil de diverses pièces inédites, nous donnera le bilan des idées et des progrès de Leibniz, dans sa première période universitaire.

c J'ai tâché, dit-il, de déterrer et de réunir la vérité ensevelie sons les opinions des différentes sectes des philosophes, et je crois y avoir ajouté quelque chose de mieux pour faire quelques pas en avant. Les occasions de mes études, dès ma première jeunesse, m'y ont donné de la facilité. Étant enfant, j'appris Aristote, et môme les scholastiqnes ne me rebutèrent point, et je n'eu suis point fâché présentement. Mais Platon aussi avec Plotin me donnèrent quelque contentement, sans parler d'autres anciens que je consultai. Peu après, étant émancipé des écoles triviales, je tombai sur les modernes, et je me souviens que je me promenais seul dans un bocage près de Leipstck, appelé le Rosenthal, à T&ge de 15 ans, pour délibérer si je garderais (et forma $uhttanUeUe$. Enûn, le mécanisme (la mécanique) prévalut, et me porta à m'appliquer aux mathématiques. Il est vrai que je n'entrai dans les pîus profondes qu'après avoir conversé oofc M. Huygene, à Pétris. Mais quand je cherchai les dernières raisons du mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir qu'il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il fallait retourner à la métaphysique. C'est ce qui me ramena aux entéléchies, et du matériel au formel, et me fit enfin comprendre, après plusieurs corrections et avancements do mes notions , que les monades ^ ou substances simples, sont les seules véritables substances, et que les choses matérielles ne sont que des phénomènes^ mais bien fondés et bien liés. C'est de quoi Platon et même les académiciens postérieurs et encore les sceptiques ont entrevu quelque chose. Mais ces messieurs, après Platon, n'en ont pas si bien usé que lui. J'ai trouvé que la plupart des sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu'elles avancent, et non pas en tout ce qu'elles nient. Les forma- Ustes, comme les platoniciens et les aristotéliciens, ont raison de chercher la source des choses dans les causes finales et formelles. Mais ils ont tort de négliger les eflOcientes et les matérielles, et d'en inférer, comme faisaient Henri Morus en Angleterre et quelques autres plaitoniciens, qu'il y a des phénomènes qui ne peuvent être expliqués

BiemiqaeiiMit MmiSy de Tautre côté, les matérialistes^ ou ceux qui iTattaehent oniquement à la philosophie mécanique , ont tort de le^eter les considérations métaphysiques et de vouloir tout expliquer par ta qui dépend de l'imagination. Je me flatte d'avoir pénétré l'harmooie des diflérents régnes et d'avoir vu que les deux partis ont raison pourra qu'ils ne se choquent point, que tout se fait mécaniquement et métaphysiquement, en même temps, dans les phénomènes de la natora, U ii*était pas aisé de découvrir ce mystère, parce qu'il y a p^a de gens qui se donnent la peine de joindre ces deux sortes u études. M. Descartes l'avait fait, mais pas assez. Il était allé trop vile dans la plupart de ses dogmes; et l'on peut dire que sa philosophie n'est que lmUidiambr$ ék la tirUè, Et ce qui Ta arrêté le plus, c'est qu'il a ignoré les véritables lois de la mécanique ou du mouvement, qui auraient pu le ramener. M. Huygens s'en est aperçu le |.nanier, quoifiue imparfaitement; mais il n'avait point de goût pour U aiéU|>kydque. J'ai marqué dans mon livre que, si M. Descartes s'était aperçu que la nature ne conserve pas seulement la môme f jrc.% mais encore la même direction totale dans les lois du mouveiiicut, il n'aurait pas cru que l'&me peut changer plus aisément la ^ 'nation que la force des corps, et il serait allé tout droit au système «ie Vharmomie préétablie^ qui est une suite nécessaire de la conservalioii de U iorce et de la direction tout ensemble (1). »

La philosophie qu'enseignait Tbomasius était un éclectisme rataooné. Gomme il s'était aperçu que rattachement opiniâtre aux doctrines d'une secte quelconque est le plus grand obstacle aux progrès de nos connaissances, il publia un abrégé historique des écoles de la Grèce , et arrivant au Cartésianisme , qui commençait à panionner les esprits, il s'attacha à montrer ce qui était à prendre et ce qui était à laisser dans cette nouvelle philosophie. Leibnis avait embrassé ce sage éclectisme, se réservant de le varier encore et de le perfectionner à sa manière. On vient de s*apercevoir qu'il ne rend pas tout à fait justice à Descartes. Cependant il procède de lui , et môme plus qu'il ne le pense , et il lui emprunte, sans aucun déguisement, les explications mécaniques, à Tezclusion des formes substantielles des scolastiques. Mais il mettait Aiiatote an -dessus du philosophe français, parce que c'était Aristotc qui lui avait fourni son point de départ, le principe mécaphysique qu'il plaçait & l'origine de tout, à savoir la nature même de l'existence, par laquelle toute philosophie doit commencer (1). II trouvait une dilTérence entre ce point de départ et celui de Descartes. II faut savoir qu'à l'époque où vint Leibniz,

'f) âUim oriêndum ut a notiom êtndmttm»

tend réduire à deux les cinq années de stage , afin, dit-il, de témoigner son regret et sa honte d'un lustre ainsi employé : fit îM luttfi htijus pudeat mUereatgue.

A la fin de 1664, sa seconde année de droit, tant à léna qu*à Leipsig, il publia un traité sous ce titre : Spedmen difftcuHaiis in jursy $eu quœstianes philosophiœ amcmioreê ex jure collecim. Cet ouvrage ne semble pas être un hommage rendu aux méthodes suivies dans l'enseignement du droit dans les Universités d'Aile- , magne, car ce que Tauteur y montre c'est que la plupart des questions de droit, sans la philosophie, ne sont qu'un labyrinthe sans issue. Dans l'antiquité, les créateurs des sciences étaient en même temps les prâtree de la sagesse.

f Puisque Ulpien, ajoute-t-il, a nommé la connaissance du droit la science des choses divines et [ftumatnet, il faut qu'il existe un juriste parfait, ou bien la science du juste et de Tinjuste surgira malgré le oroit. »

Bossuet, opposant le droit naturel au droit civil, s'étaif également écrié : « il n'y a pas de droit contre le droit. » Mais il y avait peutêtre moins de hardiesse à le dire en France qu'en Allemagne, où le fait historique, avec quelque violence qu'il se soit produit, est réputé le droit.

En 1665, Leibnis composa, pour obtenir les grades de bachelier et de licencié en droit, deux thèses de droit romain (celle De conditianibust et celle du Spécimen certitudinis in juré).

Il ne lui restait plus qu*à prendre le grade de docteur; mais âgé à peine de vingt ans, il avait besoin d'une dispense d'âge, aux termes des statuts de TUniversité de Leipsig. Il avait tant de raisons de l'obtenir, qu'il ne regardait pas même un refus omime possible. Il se trompait. Excité par sa femme, le doyen s'opposa à ce que cette dispense lui fût accordée. La doyenne trouvait Leibniz beaucoup trop jeune. On se demande encore pourquoi cette dame mettait autant d'importance à ce que son mari ne reçût pas des docteurs trop imberbes. Quoi qu'il en soit, — et ceci est le côté grave de l'affaire, — - Leibniz, blessé de ce refus, courut faire ses adieux au vieux Thomasius, son ami, et s'éloigna de sa ville natale. Il n'y revint plus. De son côté, la ville de Leipsig le laissa partir avec indifférence, et affecta de l'oublier.

« Od ■*« auemie preuye, dit M. Poucher de Gareil, que la Saxe «it îamais cherché à regagner Leibniz. Son souvenir à Leipsig est un mythe; c'esi ao Tain que oons avons cherché la maison, la rua oii ce grand boaune a reçu le jour; personne ne le sait (1). »

Leibniz alla soutenir devant TUniversité d'Altorf la thèse qu'il ne lui avait été permis de soutenir devant cello de Leipsig, Le fr.jet en était De easibiu perplexis injure. L'épreuve fut tellement glorieuse pour le candidat, qu'après lui avoir conféréf aux acclama- Kioos de tous les assistants, le grade de docteur en droîti le recteur lui proposa une chaire de suppléant dans cette même Faculté. Leiboiti ne crut pas devoir accepter cette oSre. Il aimait mieux continuer à s'instruire en disposant librement de ses journées, que d'instruire les autres « sinon par les écrits qu'il composait, chemin fusant, sur toutes sortes de sujets, et avec une prodigieuse fécondité.

D'Altorf, Leibniz se rendit à Nuremberg, ville qui réunissait alon plusieurs savants et gens de lettres , dont il pensait que la fréquentation pouvait être utile à son avancement dans les sciences,

A Nuremberg se trouvait une réunion plus ou moins mysténeawB d'amateurs qui travaillaient à la recherche de la transmutation des métaux. Leibniz se sentit attiré par ces alchimistes, r^eecartes avait été séduit par |les Bose-Croiz, Leibniz le fut par lee souffleurs de Nuremberg, qu'il était plus facile de trouver que les invisibles frères de la Croix.

Afin que les adeptes d'Hermès fissent moins de difficultés k llnitier à leurs mystères» Leibniz se fit annoncer à eux comme nn eonfrère, et pour justifier de sa science, il leur écrivit «ne longue lettre, en apparence très-savante, mais farcie de termes obscurs ou étranges , qu'il avait tirés des écrivains hermétiques les plus célèbres, et qui était à peu près inintelligible.

Les membres de la Société de Nuremberg comprirent fort bien cette lettre , que son auteur ne comprenait pas lui-môme. Du moins son obscurité leur fit penser qu'elle ne pouvait prosvnir que d*nn savant plus profond et plus avancé qu'euxmtaies dans la noble science du grand œuvre. Ils ne se conleotèrent pas d'admettre Leibniz dans leur société, ils créèrent

(t; Êéopvphiê wmvefiêUê de Ulcbaud, aiHeto leUmis,

en sa faveur, une place de secrétaire, avec de très-honnôtes appointements.

Nuremberg fut pour Leibniz la ville des heureuses aventures. Pendant qu*il y tenait registre des expériences de ses collées, — et ce travail était instructif pour lai, car il ne faut pas oublier qu'à cette époque encore , les alchimistes étaient en possession du peu de connaissances qui constituaient la chimie; — il se rencontra à une table d'hôte, avec un chancelier de l'Électeur de Mayence, le baron de Boinebourg. Ce diplomate se lia ave;: lui, et il l'engagea à le suivre à Francfort, en lui promettant une place avantageuse à la cour de TÉlecteur.

Leibniz dit donc adieu à l'art spagyrique et aux mystérieux savants de Nuremberg, qui lui avaient beaucoup appris, en croyant eux-mêmes apprendre beaucoup de lui.

Nous avons dit qu'il composait sans cesse ; c'était, en effet, sa manière d'étudier. Dans la môme année où il soutenait sa thèse pour le doctorat à Altorf, il publiait sous ce titre. De arte cornbinatoria^ un opuscule qui reçut les éloges de Bayle etdeEircher.

« On aperçoit déjà dans ces opuscules, dit M. Foucher de Careil, t les germes de quelques-unes de ses plus grandes découvertes, les premiers linéaments du calcul diffréentiel, le plan d'une caractéristique universelle, les préceptes de l'art d'inventer, une connaissance approfondie de Keppler, une réfutation de Raymoné-Lulle, la définition et le nom les Monades : res quœ non kabet homogeneum (1). •

Non content de ce travail, Leibniz, en arrivant à Francfort, composa, au milieu des bruits et des mouvements de l'auberge où il était descendu, la première de ses œuvres capitales, sous le titre de Nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurispru-dence.

c Ce livre, dit M. Foucher de Careil, dans l'article que nous venons de citer, est toute une philosophie du droit : c'est ainsi qu'il se rattache à l'ensemble de ses travaux; l'origine du droit naturel y est tàer^ ikiSf non dans le bon plaisir de Dieu, ce qui en ferait un despote fort peu respectable^ ni dans la sociabilité humaine^ mais dans la raison même. Il n*épargne pas les Cartésiens qui ne peuvent s'élever à l'idée du droit, puisqu'ils sont partisans de l'absolutisme ou de Tarbi* traire de Dieu. Non moins éloigné de ces doctrines matérialistes,

(t) Biographie universelle de Michaud, article LeibniiM

«ommê eell68 de Hobbes et de Ptiffendorf, qui détruisent par une autre Toie la vérité des principes, et corrompent la nature de ces ▼Mtés moralea, éternelles en ruinant la foi et l'immortalité de l'&me, il distingue trois degrés de droits : le droit «Irtcl, Viquiti et laptélé ou iMfrébUi; la piété ou l'amour est ainsi le sommet de la Justice, et de cm sommet sacré seulement, le prêtre de la justice appelle et salue Tbannonie universelle, à savoir Diea. Car Dieu et l'harmonie universelle ne font qu'un, comme la source et l'eau qui en découle; la justice et l'amour s'y confondent et le bonheur est en harmonie. >

Boineboui^ engagea vivement Leibniz à publier ce livre. Le manuscrit à peine remis aux mains des imprimeurs, Leibniz reçut une lettre de son nouvel ami, lui annonçant que rËlecteur de Mayence l'invitait à venir à sa cour, pour y recevoir des marques de son estime. Notre jeune philosophe se rendit à cet appel.

Il fat très-honorablement accueilli par l'Électeur, auquel, par reconnaissance, il dédia son ouvrage, qu'il compléta l'année suivante, en y ajoutant un nouveau corps de droit, intitulé Corporis jwriê rwamânnandi raiio.

Dans ce dernier ouvrage, Leibniz proposait de réduire le corps entier du droit à neuf chefs, comprenant, le 1®', les principes gioèraaz du droit et des actions, — le 2* le droit des penseurs, — le 3* les fragments, — le 4* les droits réels, — le 5* les contrats, — ie 6* les successions, — le 7* les crimes, — le 8* le droit public, — le 9* le droit sacré.

Cet ouvrage fut d'autant plus admiré par les savants de F Allemagne, que l'auteur n'avait encore que vingt-deux ans.Ge n'était pourtant que le programme d'une grande entreprise qu'il méditait, et qui n'allait à rien moins qu'à doter son pays d'une législation uniforme. Seulement il aurait fallu, pour réaliser sur ce point rhannonie qui dominait dans toutes les conceptions de Leibniz, l'aocord et le concours de tous les souverains du corps germanique. Cette condition lui ayant manqué, Leibniz dut laisser inachevé son projet d'unification de rAUemagne.

C'est ce même projet que le roi de Prusse essaye en ce moment de reprendre, — à son profit, bien entendu.

Quoi qu'il en soit, Leibniz peut être regardé, dès à présent, comme un jurisconsulte consommé, et il va bientôt inaugurer par nn coup d'éclat sa carrière de publiciste. Nous ne voulons pas parler d'un mémoire qu'il fit, vers ce temps, à la sollicitation du ijoroo de Boinebourg, pour soutenir les prétentions du prince

Guillaume de Neubourg à la couronne de Pologne, que Jean Casimir avait abdiquée en 1668. Ce mémoirot publié Jsous oe long titre : Spécimen demonstraiioimm polUicarum pro eligmdo reg$ FoUh norum novo scribendi génère ad c^rtUwUnem exaeîum, n'est qa*ane dissertation scolastique qui ne démontre rien et dont le seul succès fut d'avoir fair obtenir à son auteur la place *de conseillera la chambre de révision, à la cour de FÉIedeur de Mayenee. pcnnebourg, en l'embauchant à Nuremberg, au profit de son prince, Im avait promis une position , mais ne lui avait pas dit qu*il dût 7 arriver d'une manière aussi détournée.

Plus tard Leibniz eut encore le malheur de prendre ea main, comme publidste, une mauvaise cause, mais qui ne lui valut pas autre chose que de la déconsidération. On sait quelle indignation souleva contre elle, dans toute l'Europe, Christine, l'ex-reine de Suède, lorsqu'elle fit asassiner Honaldeschi, son amant, dans le ch&teau de Fontainebleau, que la cour de France lui avait accordé comme résidence. Le premier mouvement apaisé, il se troava des jurisconsultes qui publièrent de savantes dissertations pour justifier ce crime, et Leibniz fut du nombre.

D'Alembert exprima avec force les sentiments du public contre ces tristes avocats.

« Je suis fftcbé, écrit d'Alembert, pour la mémoire de Leibniz et pour rhumanité, de trouver le nom d'un si grand homme parmi les défenseurs d'un assassinat. Je suis encore plus surpris de Finjustiee qu'il fait à la cour de France, en assurant que, si on y fut blessé de l'action de Christine, c'est uniquement parée qu'on n'y avait plus le même goût pour elle. La postérité trouvera bien étrange qu'an centre de l'Europe, dans un siècle éclairé, on ait agité sérieusement cette question, ei une reine qui a quitté le trône n'a pa$ eonservé le droit de faire égorger se$ domestiques sans aucune forme. Il aurait fallu demander plutôt si Christine, sur le trône même de Suède, aurait en ce droit barbare. Question qui eût bientôt été décidée au tribunal de la loi naturelle des nations. »

Leibniz, qui portait dans toutes les matières la grandeur de son esprit philosophique, avait, en politique et en législation, les idées les plus hautes et les plus généreuses ; mais comme il mettait ses idées au service des princes, il était conduit quelquefois à les obscurcir ou à les rétrécir. Du jour où il eut fait la rencontre de Boinebourg, il fut constamment le serviteur politique de quelque prince.

F'ué miintenant et bien pourvu à la cour de l'Électeur de Hayanoey à quoi notre philosophe va-t-il consacrer ses loisirs f A beaoooup d'objets» sans doute, car il en fallait plus d'un pour occuper sa prodigieuse activité; mais la politique, le droit et la théologie, lédameroni surtout, et trop souvent, le secours de sa llume.

La réputation du conseiller de l'Électeur de Mayence commençait à s'étendre en Allemagne. De toutes parts, ceux qui entreprenaient quelque ouvrage sérieux lui demandaient son avis. C'est ainsi que Blumius, chancelier et président de la cour de l'Électeur palatin, se proposant de £ûre un Traité du droit catim^ ne voulut pas tracer le plan de son ouvrage avant d'avoir consulté Leibniz. Celui-ci se hâta de lui répondre par une lettre qui fut publiée plus tard sous le titre de Epistola ad Blumium de historia juris camanki teribenda. Dans cette espèce de consultation, Leibniz engage Blumius de diviser Thistoire du droit canon en deux par^ lies ; la première contenant les raisons qui ont motivé la collection des canons et des autres livres de droit divin, dont se compose le corps de la jurisprudence ecclésiastique moderne ; l'autre consacrée à l'histoire particulière de chaque article de la discipline moderne.

U avait i peine répondu à Blumius que le baron de Boinebourg vint à son tour l'engager dans une question théologique. Il le pria de l'aider à résoudre les difficultés que lui proposait sur fe dogme de la Transsubstantiation, un socinien, le chevalier WisMfwatîus, petit-fils du fameux Socin.

L'opinion que soutenait le chevalier, c'est qu'avant d'admettre la dogme de la Transsubstantiation, il faudrait avoir établi celui de la Trinité, et il défiait le baron de renverser les arguments qu'il lui adressait contre ce dernier dogme. Le baron se hâtait de is|in— r les arguments à Leibniz.

Ce dernier prit aussitôt la plume, et composa un opuscule intit4ilé : La samtê Trinité défendue par de nouveaux raismnetnenti de lê§ifm (1). Notons bien ici que Leibniz ne cherche pas le moins du monde à établir, par forme de raisonnements, le dogme de la Thniié. Il n'a pas d'autre moyen de l'admettre que la parole de Dieu, c'est>à*dire la révélation. Mais suivant son habitude d'é-

n)SBV«MMf« MhAm per iMM argumenta hgkm defeiwu

lârgir ses sujets, et de traiter souvent une question à roccasion d'une autre, il propose, dans sa brochure, des moyens de perfectionner la logique, et il expose les défauts de celle qu'on suivait alors dans les écoles.

Tel est bien Tesprit qui règne dans les ouvrages de Leibniz. Il sait tirer parti de chaque sujet au profit de ses idées propres, et voilà pourquoi tout sujet lui est bon. Plus tard, dans sa fameuse controverse avec Bossuet et Pellisson, laquelle était une tentative faite pour la réunion de toutes les églises chrétiennes, il manquera à la vérité le but, en récusant jusqu'à la fin l'autorité du concile de Treùte, qui est la loi de ses adversaires; mais il établira, par des raisons victorieuses, le principe, alors tout nouveau, de la tolérance.

Au fond, Leibniz, qui se laissait trop volontiers distraire de ses grands travaux scientifiques pour argumenter avec les théologiens, ne tenait pas ses adversaires en grande considératiOD. C'est ce que prouvent les lignes suivantes, que nous trouvons dans ses Nouveaux essais sur t entendement humain :

c Si quelqu'un venait de la lune parle moyen de quelque machine extraordinaire, comme Gonzalez, et nous racontait des choses croyables de son pays natal, il passerait pour lunaire, et cependant on pourrait lui accorder l'indigénat avec le titre d'homme, tout étranger qu'il serait à notre globe. Mais s'il demandait le baptême, et voulait être reçu prosélyte de notre loi, Je crois qu'on verrait de grandes disputes s'élever parmi les théologiens. Et si le commerce avec ces hommes planétaires, assez approchants des nôtres, selon M. Huygens, était ouvert, la question mériterait un concile universel, pour savoir si nous devrions étendre le soin de la propagation de la foi jusqu'au dehors de notre globe. Plusieurs y soutiendraient sans doute que les animaux raisonnables de ce pays n'étani pas de la race d'Adam, n'ont point de part à la rédemption de Jésus- Christ; mais d'autres diraient peut-être que nous ne savons pas ni où Adam a toujours été, ni ce qui a été fait de toute sa postérité, puisqu'il y a eu même des théologiens qui ont cru que la lune a été le lieu du Paradis; et peut-être que, par la pluralité, on conclurait, pour le plus sûr, qui serait de baptiser ces hommes douteux sans condition, s'ilsen sont susceptibles. Mais je doute qu'on voulût jamais les faire prêtres dans l'Ëglise romaine, parce que leurs consécrations seraient toujours douteuses, et on exposerait les gens au danger d'une idolâtrie matérielle, dans l'hypothèse de cette Église.»

Heureusement pour lui, Leibniz n'était pas seulement capable des travaux les plus divers ; il avait encore la faculté d'en pour-

suivre plusieurs dans le mâme temps. Tandis qu'on ie voyait si occupé de jurisprudence et de théologie, il continuait d'étudier \m mathématiques, H faisait réimprimer le traité de Marias Nixolius de Brescello, De veris principiis et de veri ratione l hilùêopkandi anUrà peeudopkilosopkos^ avec une préface et des notes, où il cherchait à concilier Taristotélisme avec la philoso- (ihie moderne.

Cette conciliation fut toujours le rêve de Leibniz; mais on a TU déjà que ses premières recherches pour trouver le rapport qui pouvait exister entre la philosophie d'Aristote et celle de Descartes, n'avaient pas été heureuses. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette préface et ces notes que Leibniz fait voir la différence qui existe entre une philosophie qui ne consiste que dans des moto et hi véritable science des choses. C'est là aussi qu'il montre l'étude profonde qu'il avait faite des anciens, et établit qu'une erreur d'un grand esprit peut quelquefois être le germe d'une vérité nouvelle.

En 1671 , Leibniz adressait à l'Académie des sciences de Paris, un mémoire sur la Théorie du mouvetnetU abstrait ^ et à la Société rofob de Lo/ndree un autre mémoire sur la Théorie du mouvement comerH. Dans le premier de ces mémoires, il traitait du mouvement en général ; dans le second, il faisait l'application du mouvement aux divers phénomènes de la nature. Dans tous deux, il admettait le vide» et considérait la matière comme une simple étendue, indifférente au repos et au mouvement. Mais plus tard, il changea d'opinion sur l'un et l'autre point. Il rejeta les théories exposées dans ses deux mémoires académiques, comme des <c essais d'un jeune homme encore inexpérimenté en mathématiques. »

Cependant des événements graves se préparaient au centre de l'Europe. Dans le cours de cette même année 1671 , Louis XIV effrayait l'Allemagne par ses gigantesques armements. A cette nouvelle, Leibmz sent s'allumer dans son âme le patriotisme allemandi et il jette le cri d'alarme : «c II faut une coalition contre la France. » Seulement il se trouva que Leibniz avait sonné le

tocsin trop tôt. Louis XIV était plus prêt à entrer en campagne que la coalition allemande. Dès Tannée suivante, il commençait Là fameuse guerre qu'il soutint si glorieusement contre toute l'Europe, et qui ne fut terminée que par le traité de Nimègne.

La politique de Leibniz, qui était peut-être celle des princes qu*il servait, changea alors totalement de face. On n'avait pu arrêter le torrent, on essaya de lui donner un autre cours pour ses débordements futurs. Leibniz conçut alors ce quMl appelait, peut-être avec quelque emphase juvénile, son inveniian d'État^ et il rédigea le mémoire qui a pour titre Concilium œgypttacuniy qu'il destinait à être mis sous les yeux de Louis XIV. Ce mé* moire fut réellement présenté au roi de France.

Le Concilium segyptiacum n'est rien moins que le projet d'une expédition en Egypte, par lequel on voulait suggérer à Louis XÏV ridée de rejeter sur FOrient les forces qu'il tenait toujours prêtes à précipiter sur le Rhin.

Ce fut à Mayence, et à la veille, sinon au bruit des premières victoires de Louis XIV, que notre philosophe rédigea ce manifeste :

« Nous avons retrouvé à ilanovre, dit M. Foucher de Careil, les études préparatoires pour ce projet d'une expédition en Egypte. Elles sont eonsidérables; ses recherches furent immenses; le cabînei de Boinebourg, si bien [renseigné par Gravel et ses relations avec la France, dut lui fournir des notes confidentielles sur les projets de Louis XIY et le dessein d'attaquer la Hollande* Leibniz, frémissant à cette pensée, qui était le présage de grands maux pour l'Europe, et surtout pour rAUemagne, lui montre du doigt lî$;ypte, cette Hollande de l'Orient, dont la conquête est assurée s'il veut l'antre^ prendre» et qui lui donnera des avantages pins réels et plus sûrs.

« Après ce premier travail volumineux, Leibniz en fit un second beaucoup plus court, ou sommaire, puis une lettre au roi Louis XIV, les senls qui ont paru jusqu'ici. »

A propos du premier projet, le vrai Conrilium xgyptiacum^ H. Foucher de Careil donne, en note, une anectote curieuse.

On sait que Napoléon P' exécuta le programme rédigé cent trente ans auparavant par Leibnii, ponr le roi Louis XIY. C'est-à-dire qu'il fit cette expédition à*igfpts que le pnbliciste allemand avait conseillé à la France de Louis XIY, Or, Napoléon eut un jour la curiosité de savoir ce qae le CamiHum œgyptiacum était de Yenn. Pendant que nos soldats occapaîent la

Westpfaaiie» il ordonna au général Mortier de rechercher Torigtoal de ce mémoire fameux. Mais le général se laissa jouer par le hihliothécaire de la yille, qui avait caché en lieu sûr le Tolumi- Dem manuscrit de Leibnitz, et livra seulement au général français la tabfe des chapitres, que Mortier s'empressa d'envoyer en France, la lettre à Louis XI V(1).

En 1872, le baron de Boineboui*g, protecteur et ami de notre lilosophe, l'engagea à se rendre à Paris, tant pour la conduite ^^ certaines affaires dont il le chargeait, que pour y surveiller son tilt, qui étadiait a Paris.

k cette époque, Paris réunissait une foule de savants et d'hommes de lettres renommés, presque tous pensionnés par Louis XIV. Un tel voyage entrait donc parfaitement dans les convenances politiques de Leibniz. Mais ni lui ni son patron ne pouvaient oublier le ConsUhanmgyptiacum, Donc, avant son départ, il fut concerté entre eux que Leibniz rédigerait deux extraits de mémoire, l'un eu français, Tautre en latin ; ce qu'il fit. Puis Boinebourg les envoya le ?0 janvier 1672, sans nommer l'auteur du projet. Il reçut du ministre Pomponne l'accusé do réception, daté de Saiat-Germain, 1 *^ tknier de la même année.

« Os avait, dit )a réponse minittérielle, remis la lettre au roi, qui i-^evaii là qaelqae choM de grand pour sa gloire, mais sans Fin* ■tkalioa dm moyeo ; Il fallait qtt*oo s'expliquât, et il daigaerait enten* dfs la penoaae. >

Leibniz part aussitôt, muni d'une lettre pour Pomponne. Il arrive et est aussitôt reçu à Saint-Germain. Il expose ses plans, donne les explications dont on avait besoin, l'indication du moyen, etc. La proposition est entendue , prise en considération, puis rejetée.

Depuis ce mot, si comique, d'un personnage de Molière : « Touches lA, vous n'aurez pas ma fille ! » jamais refus n'avait été *:ntouré de formes plus polies. M. de Pomponne répondit à H. de Feoqaièies, ambassadeur à Mayence, que « depuis saint Louis les menée saintes avaient cessé d'être à la mode.* Louis XIY réservait a;/;»aremment ses moyens pour la guerre sainte qu'il allait, dix oo douze ans plus tard, commencer daus son propre royaume,

I ÊÊOfrmpkiê mmoerêtUê <to Micbaudi srtiele UOrniM, par Foueher de CarsU.

contre une partie de ses sujets, c'est-à-dire contre les protestants.

Ce que Leibniz avait désormais de mieux à faire en France, c'était de se tourner du côté des savants. Il n'y manque pas. Alors il reçoit de tous le plus cordial accueil. Chacun veut lui faire les honneurs de ce qu'il sait, à charge de revanche, et Leibniz n'est en reste avec personne. Malebranche, dans sa cellule de l'Oratoire^rentretient de sujets philosophiques, — Huet, le grand érudit, le prie de réviser pour lui, quelques auteurs anciens de la collection ad usum Delphini ; — chezÂrnauld, il refait le Pater, et expose le plan de sa future Théodicée; — Clersellier lui laisse prendre copie des manuscrits iùédits de Descartes, — Perrier lui confie ceux de Pascal.

Mais les savants dans la fréquentation desquels notre philosophe a le plus de choses à gagner, ce sont les grands géomètres, et particulièrement Huygens. C'est ce qu'il avoue luimême avec reconnaissance, dans une lettre où il raconte à Bernouilii Thistoire de ses études mathématiques :

« Lorsque je vins à Paris^ en 1673, dit-il, j'étais un géomètre anUodidaete (qui a étudié tout seul), mais peu expérimenté, n'ayant pas la patience de parcourir la longue série des démon trations. Étant enfant, j'avais étudié l'algèbre élémentaire d'un certain Languis, puis celle de Blavius; quant à celle de Descartes, elle m'avait paru trop difficile. Il me semblait qu'une confiance assez téméraire s'emparait de moi. J'osais aborder des livres plus profonds, comme la Géométrie de Cavallieri,et les Éléments des curvilignes de Léotaud,que j'avais trouvés par hasard à Nuremberg. Je voulais nager par moi-même, sans maître. C'est à peine si j'avais lu l'histoire romaine. Je me fis alors un calcul géométrique pour trouver la surface des quadrilatères et des cubes, ne sachant pas que Viète et Descartes avaient déjà bien mieux traité cette question. Dans cette ignorance superbe des mathématiques, je n'avais fixé mon attention que sur l'histoire et le droit, me destinant spécialement à leur étude. Les mathématiques, cependant, me donnaient une distraction plus agréable; j'aimais, surtout, à apprendre et à connaître les machines et à eh inventer. C'est à cette époque que je découvris ma machime arithmétique. C'est alors aassl que Huygens, qui me croyait, je présume, plus capable que je ne l'étais, m'apporta un exemplaire nouvellement édité du Pendule. Ce fut pour moi le commencement ou l'occasion d'une étude géométrique plus approfondie. Pendant que nous nous entretînmes, il me fit voir que je n'avais pas une notion assez exacte des centres de gravité; il me l'expliqua en peu de mots, en ajoutant que Dettouville (c'est-àdire Pascal) avait très-bien traité cette question. Comme j'étais, au plus haut degré, l'homme le plus docile (1) et que, souvent à la lu-

(1) n prend m mot dans le sens latin : dociUSf facile à instruire.

&ire i ses saccesseurs, est J.-B. Biot, dont la notice est insérée dans le tome I** de ses Mélangée scientifiques. Biot a donné, en même temps, une idée du contenu de Touvrage de Brewster.

La notice d'Ârago sur Newton, insérée dans ses Notices biographiquei (tome m*), n'apprend rien et est fort écourtée.

On consulte encore avec fruit, sur la vie de Newton, ï Éloge de ce savant, dû À la plume de Fontenelle.

Noua avons cru devoir leproouire touX au loiig œ récit, parce qu'il nous montre les sources où Leibniz a puisé ses premiéffes notions de géométiie transcendante. Quant au parti qu'il a su ea tirer d'abord, on ne pourrait le connaitre. qu'en retrouvant ces centaines de feuillets qu'il nous dit avoir remplis ée zioles et à» pvoblêmes mathématiques. Or» M. Foucher de Gareil a découvert un ftsses grand nombre de ces papiers dans labibliothèque de Hanovre^ et il estime que ce sont des documents d*mi grand poids àaos le procès qui est pendant depuis un siècle et demi entre Leibniz et NewtoQ, pour la priorité de l'invention du caleul difE^entieL

Ce qui est inconstestable, dès à présent, c'est que Leibniz emploj^ très^laborieusement cette première année de son séjour à Paris^ qu'il s'y appliqua surtout à une géométaie tooAe aouveUe pour lui, ignorée encore dans tous tes pays de TEtirq^e, accepté la France, l'Italie et l'Angletene^ et que ce £ut même par là. qu*il termina ses études* Car* nous avons vu que» jusqu'à ce momi^nt, ce grand savant étudiait toujours.

L'année suivante (1673) il eut le malheur de perdre son protecteur, le baron de Boinebourg. Rien ne le retenani plus alors à Paris» il voulut visiter une autre ville savante, et passa eu Angleterre.

il vit à Londres presque tems les mathâmatiden» tes plus justement renommés, Beyie, Wallis, Grégoire, Barow, Collins, Oldembourg, et le premier de tous, Isaac Newton. Il n'eut qu'à se louer de Faccueil obligeant que lui firent ces hom^mes illustres.

Il venait d'être reçu membre de la Société royale de Londres^ lorsqu'il apprit la mort de l'Électeur de Mayen^sa, Jean-Philippe, qui n'avait pas môme survécu un an à son ministre, le digne protecteur de Leibniz. Cet événement laissait notre philosophe sang ressources, car depuis quatre ans,, les. appointements qu'il recevait du prince à qui Boinebourg l'avait donné constituaient ses seuls moyens d'existence. U lui fallut donc quitter, noA sans une grande douleur, une ville où il s'était déjà cséé tant de relations agréables. U reprit le chemin de Paris.

Hélas I ce n'était pas le port après la tempête. En effet, à peine arrivé, l'argent lui manqua. Se souvenant alors que le duc de Brunswick-Lunebourg avait voulu le faire entrer à son service à l'époque où Télecteur de Mayence se l'était attacht'^ il écrivît au

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duc, pour lui exponc sa situation.. Le duc, qui. avait oonservé pour Leilnns toi» ses sentiments d^estime et de bienveillance, n'eut rien de plus pressé que de lui répondrOt pour lui offrir une plaœ dftaonanUePv ainsi ^'une pension, avec rentière libertôide draietiier danvles psys étrangers aussi longtemps qu'il le ttouve^ rait utile pour lui.

Oa j iigB oûmUen une léponaa si noble et si générsnsa toucha et rendit fa0aienv notre savant. Profitant de la liberté qui lui était donnée, 3 se remit à Tétude avec les mathéinaticiens français. Les difficultés de la Géomàriê de DesearUê ne le rebutèrent plus^ 6t il y tromna cette fois ce que l'auteur y avait mis, et surtout ce qu'il y avait cacbé.

S séiollB, en effet, de plusienrs manuscrits de Leibniz, si hemeasemeat retrouvés par M. Foucher de Gareil, que ni Desnrtes, ni probablement Fermât et Roberval n'ignoraient les aecsete da nauveaa calcul. A cette époque de science, solitaire et peu généreuse, les auteurs cherchaient plus à étonner qu'à instruire. Ds résolvaient les problèmes les plus difficiles sans faire floonaltre la méthode qui les avait conduits à de pareils sésul» tatSL DeseartaSy tout particulièrement, se vantait de garder pour lui «m secret et d*étre obscur à dessein, a Malo alios id quœrere^ ut n fllifUtti «tttie negoiii mUr kèvestigandum rq>erirentf pluriê MMtnifioiisr rermm hie demonitratarum œstimerU ; n c'est-à*dire : « Je le laisse à chercher à d/autres , afin (jue si la recher* cfae leur donne encore quelque peine, ils en estimeront davan* tage la découverte des choses qui sont ici démontrées. » Mais sous ToBil investigateur et pénétrant de Leibniz, de pareils secrets it bientôt forcés de paraître au grand jour.

« Leibniz, dit M. Foucher de Careit, était arrivé, dés le milieu de iCTU, à savoir que les problèmes direct et inverse des tangentes sont daaa uiMétraita Uaismit et que le dernier se peut ramener aux quadratovas...»^» c Que dès eetteépoqae la Giotnètriê de Descartes ait été la pnnctpUe étude de Leibniz, c'est ce dont il n'est pas permis de douter «l'af^rèi MU témoignage explicite, et c'est ce que prouve un manuscrit '.étalement inconnu jusqu'ici, qui parait même avoiréehappéàM. Gérarit,et qui porte la date évidente de cette période d'étude cartésienne. Il e»t data de 1674, et intitulé: InqiUiitio inmêtkodum qwiCarteêhu inve* ^mprûtttUê mûrmm ovalium, lib. % Geometr. On sait, en effet, que I, dans le livre II de sa OèomUrU, énumère les propriétés trés- ^uheoses de certains ovales de son invention pour les réflexions et Itrt réfractions dont il est traité dans la Dioptriqué. Ces applications

si ingénieuses avaient attiré l'attention de Leibniz. Maû comme De*caries avait caché la méthode qui lui aoait donné ces lignes et leun proprtéléf , Leibniz voulut lui arracher son secret, et fut ainsi mis sur la voie de son immortelle découverte... Il nous décrit lui-même, dans son Inquiiitio, la marche qu'il a suivie, ou plutôt cet écrit lui-môme porte la trace des tâtonnements de sa pensée, et marque la voie où il est entré. Or, Leibniz, dés la première page, énonce la possibilité^ oa plutôt la conviction, que c'est un cas de la méthode inverse des tangentes... Nous ne croyons pas qu'il y ait dans l'histoire des mathématiques une seule mention de ce fait important. Leibniz croit, et il le dit, que ce problème posé et résolu par Descartes — devait dépendre de la méthode inverse des tangentes. Il verrait dès lors dans Descartes une première application de cette méthode...

> Après que Leibniz eut reconnu l'identité entre le problème inverse des tangentes et la quadrature des courbes, il se mit à rechercher les méthodes qui avaient servi à déterminer les quadratures, aûn de parvenir peut-être par ce moyen à une résolution générale du problème inverse des tangentes. Dans un traité trés-éiendu, d'octobre 1664 : Schediasma de serierumeummis etserielnu quadraticis, ilt&che de parvenir à la méthode ordinairement employée en faisant par la somme des séries des quadratures. Plus tard, dans un écrit des 25, 26, 29 octobre, et 1* novembre 1675, il suppose (et c'est là, dit Gérardt, ce qui parait être le nœud de sa découverte) qu'on doit considérer la soaune des y comme une ligne infiniment petite, et il introduit dans son calcul le signe des sommes, ou le signe intégral. Il est aussi en possession du signe différentiel dx, d;, et comme s'il eût prévu les querelles futures sur la priorité de son calcul, il ajoute : Mirum cum tmducant novum calculi à Vietœo pêne toto cœlo divertum. (C'est merveille de voir s'introduire un nouveau genre de calcul, aussi loin de celui de Viète que le ciel est loin de la terre.) Donc il savait le prix et Timportance de sa décou verte I... ^ Le mémorable jour où elle naquit porte la date du 29 octobre 1675. Il n'est pas sans intérêt pour la France de savoir que c'est à Paris que Leibniz a fait cette grande découverte (IJ. >

Leibniz, après un nouveau séjour de quinze mois, employés comme on vient de le voir, quitta la France en 1676, et repassa par l'Angleterre et la Hollande, pour se rendre à la cour de son nouveau protecteur.

Arrivé à Hanovre, son premier soin fut de s'occuper de la bibliothèque du prince. Il la réorganisa à sa manière, et Tenrichit d'un grand nombre d'ouvrages de science et d'histoire, ainsi que de manuscrits rares.

Aimé et estimé d'un prince qui faisait cas des sciences, et se plaisait lui-même auj^ expériences de chimie et de physique, Leibniz était à la cour du roi de Hanovre comme dans son élément. Mais à

(1) (Kuvree de Leiàms, U L Introductioo.

peine oommençait-il à goûter les douceurs de cette vie tranquille, que le congrès de Nimègue s'ouvrit, et rejeta notre philosophe dans U politique. Il était, sans doute, dans sa destinée de rendre des services aux princes allemands. Disons d'ailleurs que ceux-ci traitaieni asses bien les savants pour avoir le droit de compter sur leorièle. Leibniz, ayant donc taillé sa plume de publiciste, composa et publia, sous le pseudonyme de Gflesarinus Furstnerius, un ouvrage intitulé du Drtnt t ambassade et de souveraineté des frimett de r Empire {Cœsarinii Furstnerii de jure suprematus et lefoiiamis Prinàpum Germaniœ).

Les princes électeurs jouissaient de la prérogative de se faire représenter au congrès par deux ministres ; les autres princes non électeurs (et c'était le cas du duc de Brunswick) réclamaient le mâme privilège. Et c'est pour soutenir leurs prétentions que Leibnii composa son ouvrage, dans lequel il s'attachait à prouver que Torigine, la puissance, l'élévation des princes de l'Empire ne permettaient pas qu'on fit une distinction entre eux et les «lecteurs, quant au droit d'ambassade.

C'était bien là le sujet, mais il ne pouvait finir là pour Leibniz. Suivant son habitude d'ajouter une affabulation à tous les thèmes qu'on lui donnait à traiter, il s'efforça d'établir, à l'occasion d'une «poestiond'étiquette, que tous les princesde la chrétienté ne devaient fonner qu'un seul corps, ayant pour chef spirituel le pape, et pour chef temporel l'Empereur. Singulière conclusion de la part d'un luthérien! Mais peut-être Leibniz n'était-il que philosophe? Quoi qu'il en soit, il paraît n'avoir pas tout à fait volé le sobriquet que lui donnait le peuple : Leibniz Glaubnitz (le dernier mot signifie en allemand : qui ne croit à rien).

Peu de temps après le service que Leibniz venait de lui rendre, le prince Jean Frédéric mourut. Son successeur, le duc Ernest, se garda bien de donner congé à Leibniz. Il lui témoigna les mêmes sentiments de bienveillance que son prédécesseur. Le sa* Tant resta donc à cette cour et à la bibliothèque.

C'est le temps o& il s'adonna avec le plus de suite à ses travaux philosophiques. Il entra en correspondance avec plusieurs savants de l'Allemagne. Plusieurs de ceux-ci se proposaient alors de publier on recneil latin intitulé Aeta Erudiiorum ; Leibniz concourut à sa fondation« et il en devint, avec Menckenius, le principal rédacteur.

Les bienfaits du duc Ernest lui imposèrent une besogne qui

semblait peu digne d'un homme aussi sérieux. Mais la xecoimaissance ne lui permit^pas deflédiner cetteitâclie; 11 acaeptatdooGd'ôcrire YIJistoire de la maism de BmnBwkk.Iie Toilà doncien campagne, allant explorer lesaTdhivwet des JnbtiothàgueadertaataB L» principales villes, en Allemagne et en Italie, partout oùil pansait trouver les matériaux nécessaîies à la conq^ofiition d'une «CBnvre si difficile et si imprévue. 'En Adlemagne il visita toutes Jes anciennes abbayes, déchiffra les vieilles épitaphes des itrnnheiniy, interrogea les inscriptions des monuments. En Italie il paiooumt uans tous leurs coins et recoins la Toscane etle paysd'Este, sachant que les souvenirs de ces petits États avaient la mâme oxigine qna ceux de Brunswick.

Dans un de ces voyages il arriva à Leibniz une ;aventiire qui faillit lui coûter la vie, mais dont il se tira aussi 'heuieusemant que l'avait fait Descartes dans une rencimtie'toute pareille. Qn dirait que les philosophes sont prédestinés à ce genre d'aventure. Seulement là o& Descartes avait dû dégainer son épéo, Leibniz n'eut à tirer autre chose qu'un chapelet. Voici l'histoire.

Notre voyageur avait à passer de Venise A Mésola, Ue de l'Adriatique. Il s'embarqua seul, comme César à Dyrraofaium, et il n'eut pas une mer plus calme que le vainqueur de Pompée. En effet, une tempête violente Tint à s'élever, 'Bt .eUstexrifia l'équipage de la petite barque. Le pilote, devant oe Bénhalnement ides éléments, jugea que son passager devait être unliérétique, et que sa présence à son bord était la seule cause de la tempête. U communiqua sa conjecture aux matelots, et ceux-KU Se prononcer snr-le* champ que l'hérétique est la véritable cause delà tempête. No -sa doutant pas qu'un Allemand pût «ntendredeur langage, nos Ita» liens délibérèrent tout haut de le jeter.à la mer. HAais Leibnis avait tout entendu et tout compris. Sans en avoir l'air, il tire Iranquilloment dé sa poche un chapelet, dont il avait au le bon esprit de sa munir, connaissant l'esprit superstitieux des YénitienB, et il se met à l'égrener, en murmurant des priàres, de sa voix la plus Revota.

Cette marque d'orthodoxie retigieuse eut l'effet qu'en attendait Leibniz : elle suffit pour qu W (revint sur son compte. D'aiUenis, la mer finit par.se calmer d'eUe-dnémay et sans qu'un Ini aÀt donné un Hhre penseur à an^outir.

Leibniz revint de ses excursions, xappartant pins de matériaux qu'il ne loi en fallait pour fiompoBRp VHistowe dg Ja maison d$

Brmmmridt; nnôs il fte vMiliit pas perdre le superflu. Il utilisa les piècss dlpkmiatîqMB, aoles faits par les nations ou en leur nom, bulles, manifestes, déclarations de peierre, traités de paix, etc., cA' fit de tOBS ces dcooments réunis, et mis en ordra, un recueil en plusieurs volumes, dont le premier parut en 1693, sons le titre de Code du droit des gens {Codex juris gentium diplotnaticus),

A !a tête de cette collection, il a mis une belle préface, qui vaut mieux que la collection elle-même. Dans ce morceau, aussi t'>n pensé que bien écrite il indique les actes du genre de ceux «]ii*il publie, comme les véritables sources de l'histoire; mais il «'\plique en même temps combien il est difficile d'en tirer la vérité historique; car ce qui a donné lieu à ces actes publics, c'est une mnltilude de « petits ressorts cachés, mais très-puissants, quel* quetam inoonnrus à ceux-mêmes qu'ils font agir, et si disproportionnés à leurs effets, que les grands événements en seraient dt?&boDorés (1). » On est surtout frappé d'une réflexion profiDude sur U feéqoenoe des traMs de paix «t de leur peu de solidité. Elle aboutit & cette conclusion, qu'il n'y a de véritable paix que chei les morts.

Cette réflexion, que Leibniz était certes bien capable de puiser dans Fétude de l'histoire, lui fut, dit-on, suggérée directement par une enseigne de marchand qu'il avait trouvée en Allemagne, et ^m représentait un cimetière, au bas duquel on lisait : A la paix fi vpéhÊsthm

Leibniz, qui avait Fhabitude de prodigieusement dévebpper le plan primitif d'une œuvre, donna un bel esemfde de oette ampleur de son esprit, dans la préface qu'il composa pour l'his* ioire de la maÎËtm de Brunswick. Dans cette préface, sous le titre de PreÊêgéSy l'auteur remonte jusqu'au delà du déluge et fait I^istoire primittfe de notre globe. Un extrait de ce préambule parut d'ab«d daai les Acta erudiSorum de Leipzig (année 1693), mais ce n'en qu'ea 1749 qu'il fut publié en entier à Gœttiugue, par les MU de L. Scheidt.

Cette préCice extraordinaire dans laquelle Leibniz se révèle, ea qaelr{iie aorte, ooroim le créateur de la géologie moderne, a ^té tnuiuite en français, en 1850, par le dooteiR* Bertrand de Saint- <i*rmain, sous le titre de Protogee, ou de la formation si des révolu-

{\, FooteoeUe.

tions du globe^ avec une introduction et des notes. En lisant l'opuscule traduit par M. Bertrand, on peut admirer la multiplicité extraordinaire et la profondeur du génie de Leibniz.

L'auteur commence par expliquer la formation de la terre par les causes ignées.

c Si, dii-ily les grands ossements de la terre^ ces roches nues, ces impérissables silex, sont presque entièrement vitrifiés, cela ne prouve» t-il pas qu'ils proviennent delà fusion des corps, opérée parla puissante action du feu de la nature sur la matière encore tendre? »

Rien de plus exact que l'explication suivante de la salure des mersi

c A l'origine des choses, avant la séparation de la matière opaque et le la lumière, alors que notre globe était incandescent, le feu chassa dans l'air l'humidité, qui se comporta comme dans une distillation, c'est-à-dire qu'elle se convertit d'abord, par suite de l'abaissement de la température, en vapeurs acpieuses; ces vapeurs, se trouvant en contact avec la surface refroidie de la terre, s'écoulèrent en eau, et l'eau, délayant les débris de ce récent incendie, retint en elle les sels fixes, d'où est résultée une sorte de lessive, qui bientôt a formé la mer. »

Leibniz a émis sur l'origine des montagnes, une théorie qui n'est autre que celle que les géologues professent de nos jours. L*auteur l'expose en ces termes :

c Par suite du refroidissement du globe, les masses se sont inégalement raffermies, et ont éclaté çà et là, de sorte que certaines portions en s'affaissant ont formé le creux des vallons, tandis que d'autres, plus solides, sont restées debout, comme des colonnes, et ont par cela môme constitué les montagnes. »

Dans l'opinion de Leibniz, les roches ne proviennent pas toutes de la fusion ignée. C'est seulement pour « les premières masses de la terre» qu'il admettait ce mode de formation. Les traces des bouleversements par l'eau, et du séjour des mers sur le continent, il les cherchait surtout dans les coquillages que Ton trouve répandus dans la plupart des terrains. Ces gla$sùpètre9 (langues pétrifiées], ces empreintes de poisson, de plantes, etc., que l'on avait traitées jusqu'alors de « jeux de la nature » il les considère comme des traces d'êtres vivants très-réels, mais dont les espèces ont été détruites.

Voilà comment Leibniz jetai» les fondements de la géoloi^ie, qu'il proposait de nommer géographie naturelle.

Ba 1700, LeilmiB donna un supplément à son Codex diplimaiiem$^ sons le titre de Maniisea Codidê juris gentium diplomaiiei.

Du» la même année, il avait été reçu membre associé de l'Àcadéoiie des sciences de Paris, et dès Tannée suivante, Frédéric de Brandebourg, Taleul de Frédéric le Orand , lui demandait le plan et les statuts d'une société semblable.

G*est de cette manière que TÀcadémie de Berlin fut fondée, presque immédiatement, d'après le projet présenté par Leibniz. Il en fut nommé président perpétuel, avec faculté de résider à Tétranger. Il resta, en effet, plus souvent à Hanovre qu'à Berlin.

An milieu de tous ces soins, Leibniz ne négligeait aucun de ses travaux de géométrie, de physique ni de métaphysique. Môme pendanison voyage en Italie, il envoyait des morceaux très-curieux, pour être insérés dans les Actes de Leipzig. Dans la seule année 1689, il avait donné six mémoires : le premier sur la nature de remglê de caniaet et toeeulatiùn et de son usage dans les mathéma' iifues; le second, sur l'analyse des indivisibles et des infinis ; le troisième, sur les lignes optiques; le quatrième, sur le mouvement des ctrps graves projetés dans un milieu résistant; le cinquième, sur la eoÊM du mauvemeni des corps célestes; et le sixième, sur la Ufne isochrone, le long de laquelle un corps descend sans accélération.

Tout le monde a entendu parler de V Arithmétique binaire de Leibniz. Ce fut le sujet du premier mémoire qu'il adressa, comme membre de cette compagnie savante, à T Académie des sciences de Psans. Pour simplifier les calculs ordinaires de l'arithmétique, î^bniz avait imaginé de substituer à la progression de dix en dix la progression de deux en deux. Dans ce système, on n'employait plus que deux chiffres, 0 et 1 • Le zéro multipliait tout par deux : ainsi, 1 fait 1, mais 10 &it deux, il fait trois, 100 quatre, 101 cinq, 1 10 six, 1 1 1 sept, 1000 huit, et 1010 neuf, et ainsi de suite.

Hâtons-noos de dire que l'auteur de cette invention bizarre l'abandonna bientAt lui-même, comme par trop incommode, en raison de l'énorme quantité de chiffres qu'il aurait fallu pour flsprimer des nombres un peu élevés.

Losaque Leibniz eut ùli connaître, dans \m Actes de Leipzig ^ sa découverte du calcul différentiel, il se trouva assez fort en géonélrie non-seulement pour rendre justice à Descartes, mais pour leoonnaltxe loyalement ce qu'il lui devait danscette science ; mais

il ccmti&uaît A noa sans jaism à loiitoiiir axmtm %m Gartésiet», q^ae lui seul (oa ignorait alocs oe <pm Msaitt NetrUm) t^t pn ajouter quelque chose à la odeiace fde Deseartes. Il se défendait surtout et tràs-justenœnit, do dieDcher à TilbaisBer la fépuMioii dn philosof^ français au ppoltde ia sinme.

c Bien loin, âit-il, deToaloir rtiiner la rèputatitm de ce grand homme, je tiouve que son véritable mérite a'«Bt gns asseï oamm, |Mirce<f«*iia ne considère et n'imite pas assee oe qu'il a eu d'excellent. On«'alteche ordinairement aux plus faibles endroits, parce qu'ils sont le plus à la portée de ceux qui ne veulent point se donner la peine de méditer profondément. C'est ce qui fait qu'à mon grand regret, sei iectateurs n'iyoïUent presque rien à ses dècouoen'Us, et c'est l'efibt ^rdinaii» de l'esprit de secte en philosophie... J'ai toujours déclaré que j'estime infiniment M. Descartes; il y a peu de génies qui approchent du sien; je ne connais qu'Archiméde , Gopenric, Galiïée^ Ej^Ut, Jiungtiis, MM. Huygens et Newton^ et quelque peu d'autres de œtte foioc^ auxquels on pourrait ajouter Pythagore, Démocrite, Platon, Aristotc^ Cardan, Gilbert, Vérulamlus (Bacon), Gampanélla, Harvœus (Harvey), M. Pascal et quilfuee autves. Û est vrai «cependant tifQe if. Deseartes -a usé d'artifices pour profiter des ^iàeomtêrUs des oatrvt, eaat leur en vouloir paraître redevable. Il traitait d'excellents hommes d'une manière injuste et indigne, lorsqu'ils lui faisaient ombrage, et il avait une ambition démesurée pour s'ériger en chef départi^ .mais oela ne diminue point la bcmié de ses pensées^..* Le peu de léputatioa qu'on me fait l'honneur de m'accorder, je ne l'ai point acquis en réfutant M. Descartes, et je n^i point besoin de ce moyen; le droite rhistoire, les lettres, y ont contribué avant que j'aie songé aux mathématiques. Et si notre nouvelle analyse, dont j'ai proposé lecalcul^ passe celle de M. Descartes, autant et plus que la sienne passait les méthodes précédenlies, ia sienne ne laisse pas de rester trôs-estimable, quoiqu'il ait M nèemsaxre^ pour le progrès Àt scimum^ fie âèMdbusor cmi# qui ia croyaient suffire à tout >

C'est ici le liou de dire quelques mots, avant de terminer, de la tstmeuse querelle qui s'éleva, entm les partisans 4e LëibiMS et ceux de Newton, lelativeiiQeiDt à la découverte du calcul iidhiitêsimal« Noue seronscourt, car lesmjetAdéjà^étéexpMédansia ViedoNmo^ tom» et d'ailleurs le procès,» apràs cent dafaaule eue, a iài enfin j«igé pécemptoirement, grâce aux beuiwn pepien que M. le oomlB Foucher de Gareil a récemoMat déooweiÉi énn k InUiotlié» que de Hmovre, eisiirtoutà ufianouffielle édition dnCbt VfiêtoUcum.

D'3prè$ le nouveau jugeMem, chacun dm deux ntnx serve encore son droit et sen litre d'inveuleur;

Il «'agissait, comme on le sait, dans oeltediqpiile oâlèhie, d'uae HiMation de priorité aotre Detcartes et Ijeilniîs, tous deux gtands gAorn^vea, et tous deux réputés inventeors du calcul ^difféientiaL

l^hnii avait publié, en 1684, dans les Actes de Leipzig^ les rfegles du nou?eaucalcul, sous le titreide /Veto tiMl&iMii0,etc. Trois ans après, c'est-à-dire en 1687^ Newton -publiait le plus important de ses ouvrages, les Principes mathématiques iê la pbUosO' pkie «otiraUe, où il donnait, sous le nom de Méthode^àes flmànm^ les éléments d*nn calcul assez semblable au calcul différentiel de Leibniz. Newton ne copiait pas Leibniz. Il était même avéré par deux de «es lettres écrites à Leibniz lui->mâme, que, dès Taimée 1676, U était déjà en possession du nouveau calcul; il était donc, de lait, le premier inventeur. Seulement X^ibniz.ravait davanoé la publication de la méthode, sans avoir «été ators nullement par Newton d'être son plagiaire. Ce Fut donc à Leibniz que le public eontinua d'attribuer les honneurs de la nouvelle découfctie mattiématiqae.

Leibniz jouit paisiblement de cette position pendant vingt ans. C'est alors seulement qu'il s'éleva entre les partisans du savant ao^aîs et ceux du géomètre saxon, une querelle, qui fut très-vive et trop souvent accompagnée d'injures. Comme nous l'avons dit dans la ViedeNewtim^ le jugement de cette affaire fut déféré à la Société r&f^e de Londres^ qui prononça en fieiveur de Newton. La sentence allait même jusqu'à faire peser sur Leibniz une imputation de plsgiat.

< Le:l)niz, dit Fontenelle, avait commencé à travailler à un Cosh ■rrri— «MlJbMialiciim, qu'il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, q iuique la Société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avait, eUe ne les avidt donc pas toutes, et jusqu'à ce qu'on ait eu celles do M. Leibniz, l'équité veut qu'on suspende son jugement. »

Aioai^ pour Fontenelle, la cause était encore pendante devant Topinion pnUiqne. Or ces pièces» dont Fontanelle vient de jregreuer rabsenoe, «ont maintenant en partie retrouvées; «et eUes donnent à raSedre une Cice toute nouvelle.

Voici la sentence portée par deux juges très -compétents, MIL fiioi et Lefort, qui ont publié, en 1856, une nouvelle édition du •CemsMrcHim Episiolieumy avec toutes les pièces nécesà une appréciation impartiale du litige. Cette santanoe a

plus d'autorité que celle de la Sodéié royale de Londres^ jugeant sur un rapport présenté par des commissaires « qui ne Facaient pas mime signée et parmi lesqueh se trouvait un seul géomètre. i>

€ Pour les commissaires (anglais), disent MM. Biot et Lefort, il ne s'agissait pas seulement de faire triompher les droits de Newton, comme inventeur de la méthode des Fluxions; il fallait encore effacer les titres de Leibniz à l'invention analogue et indépendante du calcul différentiel. On ne peut dire que, pour assurer les résultats, les transcriptions (de pièces) soient infidèles; mais les citations sont souvent incomplètes, tronquées, faites uniquement pour le besoin de la cause, et les textes sont quelquefois détournés de leur sens propre par les notes anonymes qui les accompagnent. D'ailleurs tous les matériaux sont mis en œuvre avec tant d'art et tant d'habileté, qu'on devine sans beaucoup de peine le génie supérieur qui conduisait l'action sans vouloir paraître personneUement sur la scène. Si les publications du Comtii«ret«fii Epittolicum en 1712 fut une œuvre de parti, que dire de sa réimpression en 1723, six ans après la mort de Leibniz? Dans cette prétendue réimpression, l'éditeur corrige, ajoute, retranche, interpose, commente; et la passion l'aveugle au point qu'il écrit, sans l'y voir, sa propre condamnation dans Tétonnante pièce de polémique qui résume le livre auquel elle sert de préface. Rien n'établit que les membres survivants de 1713 aient pris part à cette publication déloyale; les documents nouoellement mis au jour ne dénoncent que la main de Newton, C'est assez pour la mémoire des commissaires d'avoir à porter le poids d'un rapport qu'ils n'ont pas signé publiquement... Si ces commissaires avaient apprécié à leur juste valeur la puissance de l'attraction, le secours de l'algorithme, la force des équations différentielles, ils auraient vu qu'il ne pouvait y avoir là ni premier ni second inventeur. Ils auraient déclaré que Newton était maître de la méthode des Fluxions avant que Leibniz fût en possession du calcul différentiel; ils auraient reconnu hautement que ^invention de LeiinUz était indépendante de celle de Newton, et l'avait précédée comme publication. Telle était la conséquence logique des documents mis sous les yeux; il eût été loyal de la proclamer. >

Nous terminerons cette notice par un aperçu sur la philosophie de Leibniz.

Quoique Leibniz eût mis de la métaphysique dans presque tous ses ouvrages, il a voulu se montrer métaphysicien ex-pro fessa dans plusieurs de ses productions, qui, toutes, se résument dans ses Nouveaux essais sur l'entendement humain. Nous allons indiquer succinctement quelques-uns des principes de la philosophie de Leibniz.

Rien n^existe ou ne se fait sans une raison suffisante. — Cette raison suffisante ne peut se trouver dans la suite des choses contingentes ; parce que la matière étant indiCférente en elle-même, au

mottTement et au repos, et à un mouvement tel ou tel autre, on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le mouvement actuel, qui est dans la matière, vienne du précédent, et celui-ci encore d'un précédent, ou n'en est pas plus avancé quand on irait aussi loin que Ton voudrait, car il reste toujours la même question. Ainsi, il laut que la raison sufltonte, qui n'a plus besoin d'une autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et se retrouve dans une substance qui en soit la cause, ou qui soit un être nécessaire portant la raison de son existence avec soi; autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante oii l'on pût finir. Et cette dernière raison des choses est appelée Dieu. Dieu suffit.

Natura non operaturper saltum (La nature ne fait pas de saut). -^ Cela veut dire que les changements ne se font point brusquement, mais par degrés et par nuances, comme des suites de nombres ou de courbes.

Lkarmanie préétablie, — Les philosophes, comme les gens les plus simples, avaient cru à une action réciproque de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme. Cette action» suivant Leibniz, n'existe pas. Si le corps semble obéir à notre volonté, c'est que Dieu a préalablement disposé les choses de telle façon que lorsque, par exemple, nous désirons aller quelque part, nos pieds tout aussitôt nous portent de ce côté.

La monade. — Ce que Leibnitz appelle ainsi est une substance simple, c'est-à«-dire sans parties, par conséquent indestructible. Les corpe sont des composés de monades. Les monades sont sensibles, elles ont des perceptions. Ce sont les véritables atomes de la oalure, les éléments des choses.

Après rénumération des travaux de philosophie pure de Leib* niz, nous ne devons pas' oublier de mentionner le projet qu'il avait conçu, de concert avec Bossuet, de fusionner en une seule les ^Avan catholique et réformée; ni son projet de créer une langue i-atverselle. Nous sommes forcé de passer rapidement sur cette face ii Leibnitz, le côté du savant devant nous préoccuper davantage dans notre ouvrage, que le côté du philosophe et du théologien.

Leibniz était d'une forte constitution. Il n'avait jamais eu de maladies ; mais dans ses dernières années, il souffrait de la goutte.

Ua jour, comme il était en proie à un violent accès de goutlB, il crut pouvoir s'administrer certaine potion contre la goutte, qu'un jésuite d'Ingolstad lui avait préparée; Mais à peine await-U aivalé! le breuvage de Tempirique, qu'il fut saisi de violentes douleuiB. Une heure* apnës, il était mort.

C'était àBEanovre le 14 novembre 1716. Le philosophe âgé de soixante-diK ans^.quatremoisetonse jours»

Voici la portrait que Pontenelle a tracé de Leibniz :

r. Leibniz était d-une fbrte eomplexion, il n'avait gnère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. II mangeait beaucoup et buvait peu, quand on ne le forçait, et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. Il n'avait point de ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte il ne dînait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure ou deux heures après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins, frais à sept ou huit heures du matin.. 11 étudiait de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège, pratique fort propre à> avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croitron qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait peu les médecins ; il vint à ne pouvoir plus marcher, ni quitter le lit. n faisait des extraits de tout ce qu'il lisait et y ajoutait ses réflexions; puis il mettait tout cela à part, et ne le regardait plus. Sa mémoire, qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses écrites; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. II était toujours prêt à r^o* die sur toutes- sortes de matières^ et le roi.d'Angleterre rappelait son dictionnaire vivant. Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il s'entretenait même souvent avec les dames« et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. M. Leibniz avait un commerce de lettres prodigieux. I^ se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de r£urope; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple*. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. II était toujours d'une humeur gaie... Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds, et en effet ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur. On l'accuse de n'avoir été qu'an grand et rigide observateur du droit naturel ; ses pasteurs loi en font des réprimaodea publiques et inutiles. On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très-considdrable en pension du doc de Wolfenbûttel, du roi d'Angleterre, de l'empereur, du czar»

•t vivait toajonrs assez grossièrement... Mais il laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques. Cependant la recette étant toujours la plus forte, on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée; c'était deux unéas de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inqoiétades qu'il avait confiées à un ami; mais il fut encore plus faneete à la femme de son seul héritier, flls de sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipzig; cette femme, à la sue du riche héritage, ftit si saisie de jpia qu'elle en mourut subitement. >

Gomme Descartes et Newton, Leibniz ne s'était jamais marié. n y avait pensé, nous dit Fontanelle, à l'âge de cinquante ans ; mais la personne qu'il avait en vue, voulut avoir le temps de bire ses réflexions. Gela donna à Leibniz le loisir de réfléchir de aon cété, et il ne se maria point.

Les Œuvres de Leibniz ont été réunies par Dutens,en 1768, en 6 volumes in-4^, publiés à Genève. Ses Œuvres philosophiques ont été rassemblées à part par Bertin (1839-1846), en 5 volumes in-S*; ses Œuvres mathématiques^ par Gehrardt, en 4 volumesin-8^ (1849*1860) ; sesŒuvres historiques^^! Pestz (Hanovre, 1843, in- Uio}. Ua France, BL Jacques a donné» en 1842, une édition des Œwtru ckÊÊskê de Leibnii^ eoi 2. volumes in-12, où Ton ne trouve qva l'éléoMOi ptûbiophique dû l'autour, et qui na donnant dès taraqm'una idée trè8^iB0Dmplèto;da ca savant universel.

Ua yéôtaUm monomant digne da son génie et de sa gloire • Hé élaaé^ aa Fianoif. à Leikiia, par M. Faucher de Careil, qai^ aprts arak aaaneillii aan Allamagaa» et soctoui en Hanovre, leadoomnaaKa ralalifr à Leibniz^ at une foule de productions a publié^ de 185ft à 1864, ea 6 volumes in-8P,. uae édidu philaeapha saxoo, sous ce titre : Œuoree de Leibmx^ publiées pour la premiire fais d'après tes manemmis origi- K Una sagandn édition du pramiâr voluma; da ce recueil lb67.

Ce laïaqil a été anirapvia par IL Fouebisr de Gareil, sous le pada dasBiar soi da Uanavre , George V.. Aussi Tacbèvean ml^ik lalaadé par suila da l'anaaKion du royaume à la PiuaM» Le monaniue pruasian ne parait pas comprendre que Leil^nis est une gloire aliamauda, at qu'il de- WMt Itai fier 4a servir Tinléréfe des sdaoaea et de la philosophie eu fBsaofe acbaaer L'entreprisa ai noblement commencée par le roi da Hanovaa.

A l'angle septentrional du grand portail de l'église Noire* Dame de Paris, il y avait, avant la révolution de 1789, et même quelque temps après, une autre petite église, nommée Saint Jean le Rond. Le 16 novembre 1717, on trouva, sur les marches de cette église, un pauvre enfant, qu'une main inconnue venait d'y déposer. Le commissaire de police du quartier fut averti. Voyant cette frêle créature, dont le froid de la saison avait déjà compromis l'existence, il la recueillit, et au lieu de la faire porter aux Enfantfr-Trouvés, il la confia à la femme d'un vitrier, nommé Rousseau, qui, bien que mère de plusieurs enfants, ne fit pas difficulté d'en élever un de plus.

Cette attention du commissaire de police pouvait lui étie inspirée par im sentiment d'humanité ; mais on a supposé , non sans quelque fondement, que ce magistrat avait agi en vertu d'une recommandation secrète et particulière. Cette conjecture est autorisée par le fait, bien avéré, que peu de jours après la naissance de l'enfant, Tun de ses parents, sans toutefois se faire connaître, pourvut honnêtement à ses besoins.

Cette réparation atténue certainement la faute que la mire avait commise en exposant le pauvre enfant; mais elle n'ôte rien à la bonne action de la femme du vitrier, qui s'était empressée de

porter l'enfant dans le petit logement qu'elle habitait avec son mari, rue Michel-le-Gomte.

L'enfant avait été appelé, par le commissaire, Jean4e'R(md^ du nom de l'église à la porte de laquelle il avait été trouvé. C'est sous œ nom qu'il fut connu assez longtemps, jusqu'à ce qu'il eût jugé à propos de le changer pour celui de d'Alembert,

Le secret de sa ^naissance ne tarda pas, d'ailleurs, à être connu. On sut qu'il était fils naturel de M""* de Tencin, ancienne chanoinesse, qui, de bonne heure, avait quitté la vie religieuse, pour venir briller dans le monde. Elle y brilla longtemps, en effet, par son esprit, et môme elle abusa de sa beauté jusqu au jcandale. La faute qu'elle venait de commettre n'était pas sans doute la première de ce genre.

Le père du petit pensionnaire du vitrier Rousseau était un committaire d'artillerie nommé Destouches, qu'on appelait communément Destouches-Ganon, soit par allusion à sa profession, soit pour le distinguer, dans la société, de Tauteur dramatique, ion contemporain, à qui l'on doit le Philosophe tnarié, le Dissipatewr et le Glorieux.

C'était un fort galant homme, que Destouches-Canon, à sa faute près, qui d'ailleurs était de celles que le siècle dernier pardonnait encore plus aisément que le nôtre. Il assura d'abord à son fils naturel douze cents livres de rente, ce qui, eu égard aux liesoins de l'enfant et à la valeur de l'argent dans les premières

années du xvui* siècle, pouvait passer pour une très-bonne pension.

Nous ferons observer à ce sujet, qu'on ne trouve nulle part que M"* de Tencin ait jamais contribué en rien à la nourriture et à l'instruction du fils de ses entrailles. Ce n'était pas pourtant faute de ressources, car ses relations familières avec le ministre Dubois, lui avaient permis de jouer, avec de grands bénéfices, sur les actions de Law.

Le jeune Jean-le-Rond vivait assez bien, grâce aux bons soins des époux Rousseau. Seulement sa santé était faible, et elle le fut même toujours, liais son intelligence se développait avec une précocité qui tenait du prodige. Dès l'âge de quatre ans, il fut placé dans une pension. Il avait à peine dix ans, que le chef de cette maison, homme de conscience, proposa de rendre son élève, avouant qu'il n'avait plus rien à lui enseigner. Cependant, on le

pria de le garder encore deux ans, à cause des soins qu'exigeait sa complexion délicate.

Il faut bien noter im que les études de la pension, où le jeune Le Bond avait été placé, étaient purement littéraires. U n'y commença pas celles des mathématiques, vers lesquelles inclinait pourtant son génie particulier, et où il devdt plus tardfiEdreJe» découvertes, qui sont le plus beau fleuron de sa renommée.

Il sortit de cette maison à douze ans, pour'entrer, comme élève de seconde, au collège Mazarin, Il y fit, au sortir de cette classe, deux années de rhétorique, pendant lesquelles il s'adonna avec beaticotrp d'ardeur et avec grand succès, à la composition des vers latins, gottt et prédilection qui avaient déjà distingué Descartes au collège de La Flèche.

Aux lecteurs qui s'étonneraient que 'Ces deux grands géomètres aient commencé par faire des vers latins, on peut répondre que les spécialités ne sont pas aussi 'exclusives, dans ces fortes tètes, que dans les savants de métier, etque pour agrandir et féconder le champ de la science il faut plus de poésie que les esprit» vulgaires ne le supposent.

Cependant cette eflervescence poétique ne faisait pas le compte des professeurs jansénistes du collège Mazarin. Us auraient préféré, dans leur brillant élève, plus d'intérât pour leurs di^utes sur la grâce efficace, que de passion pour la poésie, chose qui, disait l'un d'eux, ne pouvait que dessécher le coeur*

Passé de rhétorique en philosophie, notre humaniste trouva un professeur qui ne pensait pas autrement, et qui mit deux ans à liû enseigner la doctrine de la prémotion physique (i) en même temps que la théorie des tourbillons. C'est d'Alembert lui'-mème qui nous l'apprend, avec une sorte de aourire philosophique.

Les cartésiens jansénistes du collège Mazarin voyaient à^s leur disciple un génie appelé peut-être à rendre un jour À Port- Royal quelques rayons de sa gloire éclipsée. Ils n'avaient pas, en effet, perdu tout à fait leurs peines à l'-endoctriner ; car, dans cette première année de philosophie, il avait composé un Commeiitairê wr VépUrB de saint jPaul 4ttÊX Romains. Mais bientôt la

(1) Les théologiens de l'école de Saint-Thomas appellent ainsi l'action de Dien lur les créatures qu'il Teut préparer à recevoir la gràco.

D'ALEMBEUT 83

dei mathématiques vint à se manifester a lui, et les velléités de théologie s'évanouirent aussitôt.

Le professeur de mathématiques au collège Mazarin, exposait les élèmeols de oetta science avec beaucoup de darté et de pxécisioQ. L'élciv s'attacha à ces leçons, 11 en fît grand profit^ et elles lui xéfélèrent la véritable voie de ses talents.

Dîsa&t un adieu définitif à la théologie, Jean-le-Bond prit, en ■■fui du collège, le grade de maître es arts, et il renti*a chez le Titrier, coûime Fenfant delà maison. 11 donna quelque part de son temps i l'étude du droit, sans doute parce que ceux qui s'intéresaient à lui le pressaient de prendra un état. Il fut mSme reçu avocat, sans avoir po^ir cela négligé un moment les études xotathématiques qu'il aimait avec passion, et vers lesquelles le portaient toutes les facultés de son esprit

Il n*étsLt pas cepoidant dans des conditions bien favorables pour travailler avec succès aux mathématiques transcendantes, car les jeasources qui abondent aujourd'hui pour ceux qui veulent se livrer à ces études, manquaient alors presque complètement Noos empruntons à un court mémoiro que d'Alembert a laissé sur sa vie, un passage qui' montre bien tous les obstacles coniro Icaqniilfl il eut à lutter au début de sa carrière soientifîqp.o.

€ Sans maiires, presque sans livres, écrit d'Alembert en parlant do lai-mèmey et môme sans avoir un ami qu*il pût consulter dans les diifieultés qui Tarrêtaient, il allait aux Dibliothèques publiques; il tirait quekpias lumières générales des lectures rapides qu'il y faisait, et, de retour ebez lui, il cherchait tout seul les démonstrations et les solutions ; fl 7 réussissait pour Tordinaire; il trouvait même souvent dee propoaitîons importantes qu'il croyait nouvelles, et il avait ensuite une espèce de chagrin, mêlé pourtant de satisfaction, locs* qu'il leareUrouvail dans des livres qu'il n'avait pas connus. »

Ces satisCKtians qui le payaient de toutes ses peines, étaient loin da raaaiar ceux qui voulaient diriger aa coaduita. À leura J60Z, la icienoe, cultivée pour eUe-méme, ne pouvait le ooaduiro àiieo. Ils revinrent donc à l'assaut, peur ledétarmiaer àemhrasaer one praCession sérieuse; et ils firout si bien que Jean4e-Rond •e <Mf«^ à étudier la médecine.

Quoiqua cette nouvelle étude lui parût s'éloigner moins que Tétude du droit, des sciences dont il était épris, il ne s'y attacba pas aussi longtemps. Et cependant, il avait bien pris contro lui-

même toutes les précautions nécessaires pour éviter une rechute dans sa passion favorite.

a Ses livres de mathématiques, dit Condorcet, furent portés chez un de ses amis, où il ne devait les reprendre qu'après avoir été reçu docteur en médecine, lorsqu'ils ne seraient plus pour lui qu'un délassement et non une distraction. Cependant, poursuivi par ses idées, il demandait de temps en temps à son ami un livre qui lui était nécessaire pour se délivrer de cette inquiétude pénible que si peu d'hommes connaissent, et que produit le souvenir d'une vérité dont on cherche en vain les preuves dans sa mémoire. Peu à peu tous les livres se retrouvèrent chez lui; alors, bien convaincu de l'inutilité de ses efforts pour combattre son penchant, il y céda et se voua poar toujours aux mathématiques et à la pauvreté. Les années qui suivirent cette résolution furent les plus heureuses de sa vie(i). §

Il recevait toujours la rente de douze cents livres que lui avait constituée son père; mais il avait la douce joie de sentir que cette somme, dépensée en grande partie chez ses pauvres nourriciers, répandait un peu d*aisance dans leur ménage. Il vécut chez eux et avec eux quarante ans de sa vie, augmentant ses bienfaits à ces bonnes gens à mesure que ses revenus s*augmentèrent| ce qui arriva d'ailleurs assez tard et bien lentement. Il était déjà presque un grand homme, que la vilrière, qui Taimait comme un fils, ne se doutait guère de sa célébrité. Elle n'éprouvait qu'une sorte de compassion à le voir se fatiguer la tête pour un si mince résultat matériel :

t Vous ne serez jamais qu'un philosophe, lui disait-elle.

-— Et qu'est-ce qu'un philosophe? lui demandait Jean-le-Rond.

— C'est un fou qui se tourmente pendant sa vie, pour qu'on parle de lui quand il ne sera plus. »

Pour une vi trière, cette réflexion, on en conviendra, ne manquait pas de profondeur.

Un Mémoire sur le calcul intégral^ qu'il présenta à l'Académie des sciences en 1739, attira sur son nom l'attention de cette compagnie, à laquelle, dès Tannée suivante, il adressait un Mé^ moire sur la réfraction des corps solides. C'étaient là deux travaux remarquables. Dans le premier il corrigeait, sur quelques points importants, V Analyse démontrée du P. Reinar, ouvrage justement estimé d'ailleurs, admis généralement dans les écoles, et qui

(1) Éioge de d*Àïembert,

n'aTait pas été inutile à d'Alembert lui-même. Dans le second, i] recherchait quel devait être le mouvement d'un corps solide, qui passe d'un fluide dans un autre plus dense, et dont la direction n'est pas perpendiculaire à la surface qui les sépare. Le jeune savant trouvait dans la solution de ce problème l'explication scientifique du phénomène des ricochets.

La récompense de ces deux importants travaux ne so fit pas attendre. Dès l'année suivante, d'Alembert, âgé seulement de vingt-trois ans, était reçu membre do l'Académie des sciences de Paris.

Deux ans s'étaient à peine écoulés qu*il publiait son Traité de dynamique^ œuvre de premier ordre, dont Timportance est appréciée en ces termes par Condorcet :

« Dans la scieace du mouvement, il faut distinguer deux sortes de principes : les uns sont des vérités de pure définition, les autres sont fiQ des faits donnés par l'observation, ou des lois générales déduites «le la nature des corps, considérés comme impénétrables, indifférents ao mouvement, et susceptibles d'en recevoir. De ces derniers principes, celui de la décomposition des forces était le seul vraiment général qui fût connu jusqu'alors; et joint à ces vérités de définition, sans lesquelles Huyghens et Newton n'avaient rien laissé à découvrir, U avait suffi pour établir leurs sublimes théories, et pour résoudre ces (■roblêmes de statique, si célèbres dans le commencement de ce siècle. Mais si les corps ont une forme finie, si on les imagine liés entre eux par des fils flexibles, ou par des verges inflexibles, et qu'on les suppose en mouvement, alors ces principes ne suffisaient plus, et il fttûait en inventer un nouveau; d'Alembert le découvritfQi il n'avait que vingt-six ans. Ce principe consiste à établir l'égalité, àchaque instant, entre les changements que le mouvement du corps a éprouvés et les forées qui ont été employées à les produire; ou, en d'autres termes, a séparer en deux parties l'action des forces motrices, à considérer Vane eooune produisant seule le mouvement du corps dans le second instant, et l'autre comme employée à détruire celui qu'il avait dans le premier. Ce principe si simple, qui réduisait à la considération de l'équilibre toales les lois du mouvement, a été l'époque d'une grande réToloUoo dans les sciences physico-mathématiques (i).

C'était, en c.:et, une révolution scientifique : les divers problèmes de dynamique, que l'on n'avait résolus jusqu'alors que par des méthodes particulières, venoient d'être ramenés à un seul

(1) thge de dAkmhtri.

m SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

grand principe, à Taide duquel d'Alembart aoseignait à lésbudre €t ceux4à et tous les autica.

« Rappelant à une méthode uniforme, (fil Lagrange, ki mise en éqaation des problèmes de ce genre, qu'on faisait dépendre de principes incohérents, et plutôt devinés que démontrés, il mit fin aux espèces de défit que les géomètres s'adressaient alors sur cette matière. >

Vers cette époque, Tacadômia de Berlin proposa un prix sur la théorie des vents. Ce fut d'Alembert qui remporta ce prix, ea 1746, par un mémoire où se trouve le germe de Tapplication rigoureuse de l'analyse au mouvement des fluides. L'auteur y donnait les premiers essais du calcul des différences partielles, qu*il appliqua, l'année suivante, au problème des cordeB vibrantes.

c L'invention de ce calcul, dit Gondorcet, est encore une de ces découvertes destinées à être dans les sciences une époque mémorable; elle le mérite d'autant plus, qu'en donnant un nouvel iastrument, d'un usage très-étendu, elle a montré en même temps la route qu'il fallait suivre pour en former d'autres du môme genre; et toutes les parties de l'analyse, où l'on considère des équations dont l'intégi ala peut contenir des fonctions arbitraires de quantités variables, doivent être regardées comme des branches du calcul de M. d'Alembert, quels que soient la forme de ces arbitraires et le système de différeniiation qui les ait fait évanouir. »

Dans le même temps où d'Alembert publiait son traité sur la théorie générale des vents^ Frédéric II venait de terminer, par trois batailles gagnées contre 1* Autriche, la guerre qui lui assura définitivement la possession de la Silésie. Le savant dédia son livre au prince victorLeus, par ces trois vers latins, de sa composition.

Hœc ego de ventis dum ventm^um ocyor oHs Palantet agit Austriacos Fredericus, et orbi Imignis lauro ramum prœtendit olivœ.

Cet heureux calque des vers qui terminent le quatrième livre des Géorgiques de Virgile, prouve bien qu'au milieu de ses succès scientifiques, d'Alembert n'avait pas dit adieu aux études littéraires.

Le roi de Prusse qui» par politique et aussi par goût peut-être, frforiatit les philosophes, fut sensible à cet hommage. La société ttTmnte avait déjà reçu par acclamation, au nombre de ses membres, le savant dont elle venait de couronner l'ouvrage ; le roi de Prusse voulut dàs lors lui assurer la survivance de la place de président de cette académie. Maupertuis, qui l'occupait, était très*malade, mais il n'était pas mort; d'Alembert refusa ce poste :

c Douze centii livres de rente me. suffisent, répondit-il, je ne voudras pas recueillir la succession de Maupertuis vivant. Je suis oublié •iu gouvernement comme tant d'autres de la Providence; persécuté antant qu'on peut Tôtre, si un jour je dois fuir de ma patrie, je ne demanderai à Frédéric II que la permission d'aller mourir dans ses états, libre et pauvre. >

U tt'est pas exact de dire qu'if fût encore persécuté , il ne le fat même jamais beaucoup en France ; seulement le gouveraeiBeai Toubliait. IXAlembert, déjà membre, à cette époque, de Tacadémie des sciences et de l'académie française , en était enraie réduit aux douze cents livres de sa pension paternelle. Le gouvernement ne songeait pas à lui accorder la moindre pension, et quant à l'académie des sciences, elle n'était pas assez an ftmds pour rétribuer tous ses membres. D'Alembert, un des plut eilèbres, mais des derniers venus, se trouvait dans la catégorie de ceux à qui elle n'accordait que sa considération.

Pumi les mémoires que d'Alembert adressa à l'académie de BerliD, trois furent particulièrement distingués comme ayant contribué aux progrès de la science : celui de 1746, dont ou vient et parier, eelui de 1748 nir les cordes vibrantes^ et celui de 1749 Yamdpe pure. Dans Fintervalle, il ne négligeait pas l'acadee sciences de Paris, et prenait une grande part aux reentreprises par plusieurs savants, notamment par Euler et Ckmnt , pour compléter les découvertes de Newton sur le mouvement des corps célestes.

Ces recherches, longtemps poursuivies, avaient amené les géomètres et les astronomes à proposer ce qu'on appelle le frohUmê dm trms corps. Plus d'une solution particulière en avait déjà été donnée ; mais il s'agissait surtout, à l'époque où d'Alembert y mit la main, de trouver, par une solution plus générale de ce problème, la raison des inégalités de la lune, car

les moyens employés par Newton pour expliquer tous les phénomènes lunaires devaient paraître encore insuffisants tftnt que les causes auxquelles il les avait attribués n'auraient pas été reconnues vraies d'après un calcul rigoureux.

Glairaut avait le premier attaqué de front le problème, ainsi énoncé :

c Trois corps, le soleil, la terre et la lune étant lancés dans l'espace avec des vitesses et des directions données, ainsi que leurs masses, et s'attirant les uns les autres suivant une loi donnée (on suppose ici celle de l'inverse du quarré de la distance), on demande la courbe que l'un d'eux, par exemple la lune, décrit à l'entour de la terre, i

En même temps que Glairaut cherchait une solution en secret, Euler et d'Âlembert travaillaient sur la même question, chacun d'eux se la posant d'ailleurs à sa manière. Aussi, lorsqu'on 1747, Glairaut lut à l'académie des sciences son mémoire sur le problème des trois corps, d'Alembert déposa aussitôt sur le bureau du président, celui qui contenait ses propres recherches sur le même sujet. Notre savant géomètre fit ici ce qu'il faisait partout ailleurs^ il généralisa le problème beaucoup plus qu on n'avait su le faire jusqu'à lui, et il put sans vanité, comme sans intention d'ofienser aucun de ses rivaux, intituler son mémoire : Méthode générale pour déterminer les orbiten et les tnouvements de toutes les planètes^ eu égard à leur action mutuelle.

La sage précaution que d'Alembert avait prise en faisant connaître son travail le jour et à Tinstant même oà l'académie des sciences recevait communication de celui de Glairaut, écartait tout prétexte de contestation de priorité entre ces deux savants hommes ; mais elle ne prévenait pas les questions qui devaient les diviser plus tard, quand il s'agirait, pour chacun d'eux, de concilier à son mémoire les préférences du monde extra-acadé* mique. Trouver des solutions n'est rien en pareille matière aux yeux du public, si on ne le met pas à même d'en faire im usage pratique. D'Alembert et Glairaut dressèrent l'un et l'autre des tables de la lune. Gelles du dernier furent jugées les plus exactes, avantage qui rejaillit naturellement sur son mémoire, et lui assura les plus nombreux suffrages, même après que d'Alembert eut rectifié ses tables, dont il avait lui-même reconnu

les inexactitudes. Enfin, ce gui ne dut pas contribuer à calmer d'Alembert, le travail de Clairaut venait d'être couronné par racadémie de Saint-Pétersbourg. Inde irœ.

Telle fat rorigine de la regrettable querelle, qui dura plusieurs années, entre ces deux hommes si justement célèbres, et qui, pour cn»r levétu la forme d*articles scientifiquea dans le Mercure^ et dans le Jowrwtl des savants^ n'en fut pas moins très-vive et parfois même Irte-acerbe, surtout du côté de d'Alembert. G est peut* être la raison qui empêcha de reconnaître alors avec autant d'unanimité qu'aujourd'hui, que la solution du problème des trois corps, telle que Tavait donnée d'Alembert, avait plus de portée qœ tontes les autres.

D*Al«nhert était loin pourtant d'avoir dit son dernier mot dans œtle importante question.

• Od ne doit regarder, dit Montucla, dans son Histoire des McUhàwmfi^etf ce travail de d'Alembert que comme une esquisse de ceux qu'il a exécutés dans la suite sur le même sujet. Il en donna, en 1754, les développements dans la première partie de ses Rechsrehes sur différmSê poimis impartants du système du monde. Ensuite, dans ses Opuscules, et dans les autres volumes de ses Recherches (publiées en 1756), il développa davantage ses idées, et il en lit l'application à la pratique de rastronomle, en construisant, d'après les expressions résultantes de son analyse» de nouvelles tables de la lune. »

N'omettons pas ici un autre travail qui, seul, pourrait mériter à d'Alembert une des premières places parmi les savants qui se •ont adonnés à Tétude de l'astronomie physique. Nous voulons parler de ses Reeherehes sur la précession des iquinoxes^ et eu même temps de son Calcul sur la nutation de l'axe de la terre.

On sait que la précession des équinoxes est un mouvement en longitude de l'équateur et des points équinoxiaux, dont la valeur est de 50 secondes par an. Kopernik avait déjà reconnu que le mouvemenl par lequel les étoiles semblent s'éloigner des points équinoodanx, ne peut être que l'effet de la rétrogradation de ces points eax-mâmes. 11 en résulte que Taxe de Ja terre ne répond point tOQJonrs au même lieu du ciel, mais qu'il se dirige successivement ven tous les points d'un cercle parallèle au plan de l'orbite terrestre. Newton attribuait, avec raison, la précession des équinoxes à l'effet de l'attraction de la lune et du soleil ; mais il s'était arrêté là, et personne encore, vingt-trois ans après sa mort, n'avait

franchi la limite que Tabseace de méthodes d'analyse suffisamment exactes avait dû imposer à son génie. Ce fut d^Âlembert qui eut la gloire de donner une explicaticHi dii*ecte et rigourea* sèment scientifique du phénomène.

Pour ce qui regarde la nutatim^ c^est us mouvemesl en latitude, bien plus petit que la précession, ou plutôt un sintple balancement de 9 à 10 secondes, que l'axe terrestre éprouve dans Tintervalle de dix-huit ans. Ce phénomène reconnu» âéceaTort par Bradley, avait été confondu, avant cet astronome, avec lee mouvements irréguliers propres aux étoiles fixes. Pour que la théorie physique de la nutation, telle que Bradley l'avait donnée, fût exacte, il fallait, comme d'ailleurs il l'avait soupçonné luimême, que la courbe décrite par le pâle dans ce balancement, fût, non un cercle, mais une ellipse dont le grand aae eût 18 secondes et le petit axe 13 secondes. La preuve mathématique manquait, d'Alembert la fournit. Il trouva Tellipee voulue par le calcul auquel il se livra dans ses Recherches sur la précession.

D'Alembert était peu connu en dehors du cercle des savants de Paris et de l'étranger. Par goût, autant que par l'isûlemeat auquel l'obligeait la médiocrité de ses ressources pôconiaires, il se bornait à la société de quelques amis et de quelques femmes, qui cherchaient à attirer chez elles les hommes distingués, pour tenir bureau d'esprit. Il s'était vu ouvrir ainsi le salon de plus d'une femme d'élite, et c'est là qu'il contracta un attachement durable. Nous n'écrivons pas un roman historique sur d'Alembert, mais nous ne pouvons faire l'histoire de sa vie sans parler d'une passion qui en fit le mouvement, quelquefois l'attrait, et le plus souvent la douleur.

Reçu chez la marquise du Deffant, avec un grand nombre de beaux esprits et de phibsophes, d'Alembert y avait trouvé une pauvre fille, qui avait été, comme lui, abandonnée par sa mère, fenune du monde. M"* de l'Espinasse. — c'était le nom de cette demoiselle, — avait été placée comme lectrice chez la marquise du Deffant, alors devenue aveugle. Celle-ci avait l'habitude, bien indifférente, eu égard à son état, de faire du jour la nuit et de la nuit le jour* C'était à dix heures du soir qu*elle se levait poor recevoir les amis ou les convives habituels de ses petits soupen. M^^^ de l'Espinasse se levait une heure avant elle, et se trouvant

D'ALBMBERT 91

■oulci, pendicl cette heure, avec les amis de la marquise, elle eu «vail peu à peu (ait les siens. Peu à peu aassi elle s'habitua à les dans sa petite chambre. Tous étaient charmés de son prit ei de sa conversation, car, à la beauté près. H"* de l^spi* léonissait Imtes les distinctions qui rendent une femme . Se cachait- on de la marquise? Non peut-être dans les coaunencements, mais bien dans les derniers temps, lorsque ces véonions habituelles commencèrent à porter ombrage à la maltresse de la nuDsoo. C'est ce qu'on n'avait pas su prévenir. La marquise, cftnsée. tourna toute sa fureur contre sa lectrice. Elle cria i la trahiM» et déclara qu'elle ne voulait plus réchauffer ce ser^ pent dans son sein. La pauvre fille fut brusquement congédiée, mais non abandonnée. En effet, la plupart des amis de la marquise du DefEuit la suivirent. Il se trouva même un membre de la compagnie qui donna à la jeune lectrice un joli mobilier pour garnir rappartemont que les anciens amis de la marquise da Oeffant avaient loué pour elle.

Cette aventure, grâce à l'éclat qu'elle fit, mit tout à fiait à la le boudoir de W^ de TEspinasse.

€ M^ de rEspioasae, dit Marmontel, tenait chez elle, tous les soirs, assemblée où, à Texception de quelques amis de d'Alembert, le était formé de gens qui n'étaient pas liés ensemble. Elle les avait çà et là dans le monde, mais si bien assortis que lorsqu'ils élaieal réaniSp ils s'y trouTsient en harmonie eomme les cordes d'un

matnmient monté par un maître habile La continuelle activité

de son âme se communiquait à nos esprits, mais avec mesure; son ima^nation en était le mobile, sa raison le régulateur. Elle remuait a ses gré les têtes des Condillac, des Tuigot; d'Alembert était saprès 4*eUe coouie un simple et docile enfant. »

Partageant son temps entre son cabinet de travail et le salon de H*^ de TEspinasse, d*Alembert se bornait à la société de quelques amis. 11 évitait les gens en place avec autant de soin que d'autres les recherchent. Il ne demandait ni fortune ni distinction, heuretrc du plaisir que donne l'étude, et en somme asses content de son sort. Il est vrai que les gens en place le laissaiem parfoitement tranquille et ne lui faisaient aucune offre qui eût pu mettre en péril sa chère indépendance.

La tranquilité de sa vie fut troublée du moment où, satisfait de ses lauriers scientifiques, il voulut reprendre ses études litté-

raires, qu'il n'avait, du reste, jamais entièrement délaissées, afin de se montrer au public sous un autre aspect. D'Alembert, littérateur et philosophe, eut plus de célébrité que d'Alembert géomètre» mais il eut aussi plus d*ennemis.

Des discussions, empreintes d amertume, troublèrent la sérénité de notre philosophe; mais un baume fut mis sur ses blessures, et ce fut par la main d*un souverain étranger, de celui qui se considérait comme le roi des philosophes autant que celui des Prussiens, par Frédéric IL On a déjà vu la première tentative faite par ce monarque pour attirer d'Alembert à sa cour. Il revint à la charge en 1754, par la lettre suivante, qu'il adressa à milord Maréchal, son ministre à Paris :

c Vous saurez qu'il y a un homme à Paris, du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages de la fortune proportionnés à ses talents et à son caractère. Je pourrais servir d'yeux à Taveugle déesse, et réparer au moins quelques-uns de ses torts. Je vous prie d'offrir, par cette considération, une pension de douze cents livres à M. d'Alembert; c'est peu pour son mérite, mais je me flatte qu'il l'acceptera en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la bonté du caractère aux talents les plus sublimes de l'esprit. Vous qui pensez si bien, vous partagerez avec moi, mon cher Milord, la satisfaction d'avoir mis un des plus beaux génies de la France dans une situation plus aisée. Je me flatte de voir M. d'Alembert ici; il a promis de me faire cette galanterie, dès qu'il aurait fait son Encyclopédie. >

Ces derniers mots ajournaient à long terme le voyage de d'Alembert; mais à cela près, cette lettre faisait l'éloge de Frédéric.

La pension offerte en ces termes honorables, fut acceptée, et ce premier bonheur en amena un autre. Le gouvernement français se piquant d'émulation, accorda à d'Alembert une pension d'égale somme, sur le rapport de d'Argenson, ministre vraiment exceptionnel sous ce règne et qui l'eût été sous beaucoup d'autres, car diaprés le témoignage de Condorcet, « il aimait les gens d'esprit, et n'en était point jaloux, parce que lui-même avait beaucoup d'esprit (1). »

(1) Nous feroDf remarquer que cette JuUice rendue à d'Alembert par le gouvernemeut, était tardive, car une pension académique lui était due, aux termes formels des statuts de l'académie des sciences. Laharpe, qui certes n'était pas ami des philosophes, dit que le gouTemement ne céda, dans cette circonstance, qu'aux cris du public et au bout de six mois. 11 «Joute que la pension lui fut accordée asses tard pour qu'on n'en sAt plus gré à personne.

D*ÂLEMBERT 93

En même temps, l'académie des sciences donnait à d'Alembert le titre et les droits de pensionnaire surnuméraire, quoiqu'il n'y eût ancone place vacante, ce qui ne s'était encore fait pour personne.

Tous les bonheurs et tous les honneurs semblent alors arriver à la fois à notre philosophe. La reine de Suède, Ulrique, sœur du roi de France, lui conféra le titre d'associé étranger de l'académie des belles-lettres qu'elle venait de fonder. Mais déjà le discours préliminaire de VBncychpidie avait paru, et l'académie française, devançant la reine de Suède, avait reçu d'Alembert au nombre de ses membres.

Nous entrons dans la seconde période de la vie de d'Alembert, la période littéraire. D'Alembert a brillé dans la science parmi les plos savants; il brillera également, quoique avec un peu moins d*éclat, dans la littérature, parmi les hommes de goût et les bons esprits. 11 ne faut pas croire pourtant que la littérature l'occupera uniquement désormais. Il ne délaissera pas plus les sciences qu'il n'avait réellement délaissé les lettres durant la période sdentiâque de sa vie. Il n'y eut donc jamais la moindre vérité dans ce prétendu bon mot que ses envieux firent circuler à cette [époque, « que d'Alembert était le plus grand littérateur en géométrie, et k plus grand géomètre en littérature. » Ce qui est très-vrai, et ce qui constitue le caractère môme de l'écrivain, chez d'Alembert, c'est qoll veut que la principale fonction des lettres soit d'ezpri* n;er avec dignité et précision des idées vraies, et de contribuer linii à perfectionner la raison. Au xvui* siècle, la littérature, ainsi comprise, attirait Festime du public, et les critiques autorisés la looaîent comme un progrès de ce siècle sur les précédents.

• J'aperçois, dit Laharpe, cinq écrivains illustres, qui, en différentes manières, ont rendu plus ou moins de service à la philosophie : FonteaeUe, qui l'a réconciliée avec les Grftces ; Buffon, qui, comme Platon ei Ptioe, loi prèle le langage de Timagination; Montesquieu, qui a sa appliquer l'un et Tautre aux spéculations politiques; d'Alembert, qui a rangé dans un ordre méthodique les acquisitions de l'esprit Romain, et Condillac, qui a fait briller sur la métaphysique de Locke to ^ les ravons de l'évidence. >

La part de d'ÂÏembert dans l'œuvre encyclopédique est déjà honorablement indiquée dans oes lignes. Le moment est Tenu de préciser le rôle que cet homme ilhistoe joua dans ce vaste monament littéraire et scientifique du siècle dernier.

L'année 1750 avait vu commencer cette grande œuvre coUeo tive des littécateuis, des savants et des philosc^hes du xvui* siècle, que Ton s'est haîbitué de nos jours à placer sous les seuls nome de d'Alemhert et Diderot, les directeurs de l'entreprise. En eflGot, Diderot fut le plus opiniâtre ouvrier dans la construction de ce puissant édifice. D'AÏembert, indépendamment d'une collaboration précieuse, et par exemple de la rédaction de tous les articles concernant les mathématiques, composa seul le frontispice du monument, ce Discours préliminaire^ chef-d'œuvre digne de ce temple de la science. C'est donc avec raison que l'on dit aujourd'hui : l'Encyclopédie de Diderot et de d'AÏembert.

Un écrivain anglais, nommé Ghamber, avait publié, en 1728, sous le titre d'Encyclopédie^ un Dictionnaire des arts «f des sàmces {Chamber's Cjfclopedia)^ qui avait eu un grand succès et phiaienis éditions. Un libraire de Paris voulut faire une tradudion de cet ouvrage, et il proposa à Diderot de s'en charger*

Diderot était alors tout fraîchement échappé de la pdacm de Vincennes, car à cette époque, comme aujourd'hui, les écrivaina français allaient souvent en piisou, sans aucune forme de procès» il est vrai, mais aussi sans amende, en vertu d'une lettre de cachet» qui tenait lieu d'un jugement de condamnation. Diderot accepta ïoiïte du libraire. Cependant, dès qu'il eut le travail entre ses maim, il en changea le plan, il en agrandit la portée, et au lieu de flEdre une simple traduction de VEncydopédie anglaisé, il accomplit, grice à un labeur de vingt années, l'œuvre colossale qui, depuis un siècle, a été tant de fois imitée ou refaite, sans qu'aocnne de ces imitations, même de celles qui ont le mieux mis à profit les progrès des sdenoes modernes, ait pu la faire oublier ou la rendre inutile.

D'AÏembert fut associé un des premiers au projet de Diderot. Il conçut ce plan aussi grandement que son ami, et mieux, il faut le dire, qu'il ne fut possible de l'exécuter. D'AÏembert voulait rassembler, dans un dictionnaire, tout ce que le génie humain avait pu découvrir ou créer depuis la formation des sociétés, tant dans les sciences que dans les arts, les lois et les institutions

D*ÀL£liB£BT 05

pnbHqMB. On donil y ajouter l'ezpoeé des principes de la morale et leurs variétés suiTant les âges et les pays ; — la métaphysiqoe des langues, les règles de la grammaire ; — l'analyse des facultés de Tespiit, — et jusqu'à Thistoire des opinions, qui ont succèssifement dominé dans le monde.

D'AIembert composa le Dùcours préliminaire de t' Encyclopédie^ et lui seul, parmi les collaborateurs de Diderot, était en état de 1 écdra» On a cru le ridiculiser par ce vers :

Tel se orolt Immortel* qui fit une préface.

Quand même d' Alembert n'eût jamais fait autre chose, il pourait répondre qu'une pareille préfiice, — nous ne parlons pas spulement de son étendue, — équivaut à plus d'un beau livre. La niison, la philosophie et la science s'y expriment dans un si bon lar.^^rage, que ce discours est resté le principal titre littéraire de nutre philosophe.

• D'AIembert y trace d'abord, dit Condorcet, le développement de r<spnt humain, non tel que Thistoire des sciences et celle des sociétés Il »iu le présentent, mais tel qu'il s'ofirirait à un homme qui aurait eoibraasé tout le système de nos connaissances, et qui réflécMssaat

- <r Forigine et la halson de ses idées, en formerait un tableau dans . vrdre leplus naturel; il verrait la morale et la métaphysique naître > MS observations «ur lui-onéme; la science des gouvernements et ''«lie des lois, de ses observations sur la société. Excité par ses besoins .: vaudrait acquérir la connaissance des productions de la nature, et >lk des moyens de les multiplier et de les employer. Le désir de •oolager sas maux lui ferait inventer toutes les sciences sur les* jocUm la médecine s'appuie, et dont le but est de perfectionner ou de .* ndre plus sûr l'art de guérir ; l'envie naturelle de connaître les pro- : " -tés las plus générales des corps le conduirait aux variétés de la r-^inât «I de la pliysique. Bientôt dépouillant successivement tous ces

ryê do toatab leurs qualités, pour ne conserver que le nombre et

•«adne, U formerait toutes les sciences mathématiques ; il déter-

' ncratt ensuite, pour chaque science, l'objet qn'eUe doit se propo-

' '. la méthode qu'elle doit suivre, et le degré de certitude auquel

'^ pa«t atteindre. Forcé de les séparer, pour en pouvoir saisir et em-

- >«4«rcha/4ue partie, il observait encore les liens imperceptibles qui ^ .ataant, les secours qu'elles peuvent se prôter, et leur inlluenoe

• La suite ds se discours contient un tableau précis de la marche '-- Kitncisfl depuis leur renouvellement, de leurs richesses à l'époque

. V. I^Alembert en traçait l'histoire, et des progrés qu'elles doivent %îi€i«r encore : Isa grands hommes dea siècles passés y sout jugés

par un de leurs égaux ; les sciences par un homme qui les avait enrichies do grandes découvertes; et la réunion d'une vaste étendue de connaissances, cette manière d'envisager les sciences qui n'appartient qu'à un homme de génie, un style clair, noble» énergique, ayant toute la sévérité qu'exige le sujet, et tout le piquant qu'il permet, ont mis tout le discours préliminaire de V Encyclopédie au nombre de ces ouvrages précieux que deux ou trois hommes au plus dans chaque siècle sont en état d'exécuter. »

Si le programme de d'Alembert avait pu être complètement suivi, l'œuvre indiquée vaguement par Bacon et plus tard désirée par le grand Leibniz, eût été accomplie. Mais on ne peut exiger l'impossible ; V Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert rencontra les obstacles qui s'opposeront toujours à la perfection de toute entreprise de ce genre. Le principal écueil est dans le nombre des collaborateurs qu'il faut associer à un tel travail, et qui nécessairement en compromettent l'unité. Sans parler de la prolixité intempérante de certaines plumes qu'il est impossible de réprimer, et qui usurpent, par la diffusion de leur style, et l'abondance inutile des phrases, la place qu'on ne devrait accorder qu'à des idées substantielles et précises.

On sait, d'ailleurs, avec quelles difficultés extérieures, Diderot et d'Alembert eurent àcompler ; combien de persécutions leur furent suscitées par des gens qui, tenant la science et la philosophie pour suspectes, comme leurs successeurs d'aujourd'hui, avaient presque toujours, au service de leurs haines, l'autorité civile, ou le pouvoir séculier.

Le gouvernement de Louis XV, pour donner satisfaction à ces haines, défendit, après l'apparition du second volume, de conlinuer l'impression du Dictionnaire. Un peu plus tard, cette interdiction fut commuée en une simple défense de publier^ et si les éditeurs furent autorisés à continuer clandestinement l'impression, c'est que le roi de Prusse et l'impératrice de Russie leur avaient offert publiquement des presses dans leurs capil^^t pour l'achèvement de l'œuvre interrompue.

D'Alembert, très-circonspect dans sa conduite, et dont les articles, par leur sujet môme, ne pouvaient donner prise aux attaques du clergé ni de la Sorbonne, se fit pourtant, par son article Genève^ une querelle littéraire, qui troubla un instant sou repos. Il avait beaucoup loué, dans cet article, la constitution que la république de Genève s'était donnée, la douceur de ses lois lo

rô|iilté de ses magistrats. Un seul point Tavait choqué. Genève se refusait le plaisir du spectacle, et il se demandait où les chefs de la cité prenaient le droit d'interdire à des citoyens, qui se vantaient d'être libres, un pareil genre de divertissement. Il ne pouvait comprendre qu'une ville où l'esprit de la philosophie moderne s'était répandu même parmi le peuple, restât encore, sous ce rapport, telle que Calvin l'avait endoctrinée et façonnée au XVI* siècle. J.-J. Rousseau, citoyen de Genève (m partibus) fut choqué de cette ingérence de d'Alembert dans les affaires de la république. Il aimait la dispute littéraire ou philosophique, et la cherchait avec autant de soin que son adversaire en mettait k l'éviter. J.-J. Rousseau écrivit contre d'Alembert une philippique des plus véhémentes, qui est considérée encore aujourd'hui comme un chef-d'œuvre d'éloquence.

Le succès de la Lettre sur les spectacles de J.-J. Rousseau fut immense, et il redoubla quand on lut la pâle réponse de d'Alembert. Il faut reconnaître que d'Alembert fut littéralement aplati. Il ne pouvait, malgré tout son mérite, éviter un pareil sort dans un duel contre un écrivain de premier ordre, qui ne se trouvait jamais plus de chaleur ni d'éloquence que lorsqu'il soutenait un juuadoxe.

D'Alembert était, à ce point de vue, tout l'opposé de Tim* mortel philosophe de Genève, c L'art d'écrire, a-t-il dit, n'est que Tart de penser, et celui de l'éloquence ce n'est que le don de réunir une logique exacte et une âme passionnée, v On ne saurait ni mieux penser, ni mieux dire. Malheureusement d'Alembert avait toutes les qualités dont il parle, excepté la passion.

Peu de temps après la publication du Discours préliminaire de rEnqfclopédie^ d'Alembert fît paraître ses Mélanges de philo^ utphii, t histoire et de littérature. Cet ouvrage, assez étendu, comprenait une partie qu'on en sépara souvent, sous le titre à* Éléments ie philosophie^ où il développe les premiers principes des différentes sciences et leurs vraies méthodes respectives.

< n est peu de livres, dit Condorcet, qui, dans un si petit espace, iMif«nut:nt plus de vérités; et l'auteur, par la clarté avec laquelle il l^s expose, par la propriété des expressions et la précision de son style, a su rendre les vérités usuelles et accessibles aux lecteurs les moins liUDiliaiiséd avec les idées abstraites. >

Les Éléments de philosophie ftirent lus par le roi de Prusse, qui témoigna de sa profonde estime pour ce livre et de Tattentiou avec laquelle il l'avait étudié, en proposant à l'auteur certaines difiScultés, qui déterminèrent d*Alembert à y joindre des éclaircissements et des suppléments, qui ont été imprimés dans les autres éditions. Depuis le Discours de la méthode de Descartes, aucun ouvrage n'avait paru plus propre à faire sentir le vide de ce qu'on appelait dans les collèges Cours de philosophie.

Les Mémoires sur Christine de Suède^ qui suivirent de près la publication des Mélanges de philosophie^ nous font connaître la manière dont d'Âlembert voulait qu'on écrivit l'histoire. Ce serait sans doute la manière la plus philosophique, mais nous doutons qu'elle &t fortune dans notre xix® siècle, où des historiens, remarquables d'ailleurs par de hautes facultés, ont accoutumé le public à rechercher le pittoresque et le menu détail des faits. Voici comment l'auteur fait la leçon à ceux qui, de son temps, sous prétexte de couleur locale, s'amusaient à raconter tons les laits les plus insignifiants.

t Un homme d'esprit, dit -il, très-peu versé dans l'histoire, se consolait dans son ignorance, en considérant que ce qui se passe sous nos yeux serait de l'iii^toire un jour. Il serait à souhaiter que tous les cent ans on fit un extrait des faits historiques réellement utiles, et qu'on brûlât le reste. Ce serait le moyen d'épargner à notre postérité l'inondation dont elle est menacée, si on continue d'abuser de l'imprimerie pour apprendre aux siècles futurs des choses dont on ne s'embarrassait guère dans les siècles où elles se passaient. Je ne doute point qu'un désir si raisonnable ne soit pour bien des savants un erime d^ lèse-érudition, digne des injures et des anathèmes da tous les coiApilateurs; mais j'en appelle de ces anathèmes au jugement des siècles. >

En combattant l'abus de la maxime scribitur ad nananim,

non ad probandum^ d'Alembert dut se faire quelques ennemis parmi les écrivains de son temps ; car il y avait déjà au xvm' si^' cle, des auteurs qui prétendaient réduire l'histoire « à une espèce de gazette, exacte pour les faits et le style. » Us voulaient aussi que l'historien s'abstint de toutes réflexions et les laissât à ceux qui lisent.

• Pour moi, dit d'Alembert, à oe propos, je crois que le vrsi inoyflp de suggérer des réflexions au lecteur, c'est d'en faire. Tout oonsi»** ^ savoir les ménager. •

Un antre ouTrage que d*AIembert publia vers la même époque, ini anoore contribuer à lui faire de nouveaux ennemis parmi la geat littéraire. Nous youlons parler de son Esui iur la mdété des gf^a deleitm avec les grands. Ici, ce n'est plus à tel ou tel système, à tel ou tel genre de littérature, que l'auteur s'attaque ; >-'est la dignité même des gens de lettres qu'il veut maintenir et sauvegarder, en dépit d'eux-mêmes et dans l'intérêt général de la ^rofesaion.

La réserve qu'il leur recommande dans leurs rapports avec les grands personnages et les gens en place, ne fut pas du goût le ceux de ses confrères qui croyaient trouver gloire et profit dans : 1 fréquentation des bommes illustres par leur naissance ou puisv.nts par leur fortune. Jusque-là ils avaient cru pouvoir subir <;>aa honte les divers genres d'humiliation qui, dans un pareil * *it, aont inséparables des avantages reçus. Us furent blessés de vjir ezpœer aux yeux du public des liens peu avouables qu'ils ./osaient rompre, ou qu'ils ambitionnaient secrètement de , rUrr.

I/Alembert était pourtant resté encore au-dessous de la vente. A ceux qui l'accusaient d'avoir exagéré le despotisme des grands ^: rasserrissement qu'ils exigent des hommes d'esprit, une femme ie la oonr répondit : € S^il m avait consulté^ je lui en aurais appris tiemimmiiage. »

« Pent-ètre, dit Condorcet, devons-nous on partie à cet ouvrage le '^ ir gament qui s'est fait dans la conduite des gens de lettres et qui r«aiotila vers la même époque. Ils ont senti que toute dépendance : • rMMmelle d'un Mécène leur était le plus beau de leurs avantages, :« liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu'ils l'ont tr iTée, et d'exposer dans leurs ouvrages, non les prestiges de l'art 1 «criffe, mais le tableau de leur àme et de leurs pensées. Ils ont re- \<'>acé à ees épltres dédicatoires qui avilissaient l'auteur, môme lors-

«' «'ouvrage pouvait inspirer l'estime ou le respect; ils ne se per- L tient plus ces flatteries, toujours d'autant plus exagérées, qu'ils ff ^/'nsent davantage au fond du coeur de l'homme puissant dont ils ...radiaient la protection; et, par une révolution heureuse, la bassesse • t devenue un ridicule que très peu de gens de lettres ont eu le cour%^ de braver. »

On a encore, de d*Alembert, des Réfleiiens ttir Télocutien orateire ft te sfyl^, et la Traduction de quelques morceaux de Tadte. Nous a^ oos lu œ dernier essai, qui, malgré la concision de la phrase et la

netteté de Texpression, ne nous a paru qu'un assez médiocre spécimen de Tart de traduire. Tacite n'a pas seulement pour lui la concision, il a la couleur et la force, gualilés qui manquent à la version de d'Alembert.

Condorcet nous apprend, toutefois, qu'on en jugea autrement parmi les philosophes et les gens du monde, et qu'on tomba d'accord « qu'il n'y avait personne qui, par son genre d'esprit et la précision de son style, fût plus en état d'entendre Tacite et plus digne de le rendre. » Malgré Téloge absolu que Condorcet décerne à d'Alembert, nous trouvons q^e les philosophes ont été ici indulgents pour leur confrère.

Un événement qui signala l'année 1762, fournit à d'Alembert l'occasion d'une nouvelle publication littéraire, qui fit beaucoup de bruit. Un arrêt du parlement de Paris, confirmé par Louis XV, après de longues hésitations, avait ordonné la dissolution de la société de Jésus. Cet arrêt déclarait abusifs les vœux des jésuites. Les membres de la société dissoute étaient sécularisés, leurs biens aliénés et vendus. La plupart des parlements de France, les uns plus tôt, les autres plus tard, traitèrent de même les jésuites. Quelques-uns les chassèrent sans aucune forme de procès. Dans son ouvrage sur la Destruction des jésuites en France^ d'Alembert fait preuve d'une grande impartialité. Il raconte les faits, mais sans rien exagérer. On pourrait même croire, malgré ses efforts pour tenir la balance exacte entre les jésuites et leurs adversaires, les jansénistes, qu'il inclinait volontiers du côté des premiers. En cela, d'Alembert était fidèle à la politique des encyclopédistes. N'aimant ni les jésuites ni les jansénistes, mais redoutant avec raison que si une de ces sectes arrivait à évincer l'autre, elle se retournât avec plus de fureur contre la philosophie, ils s'attachaient à garder entre les deux pai'tis une impartialité, qui n'était, après tout, qu'une forme de leur indifférence pour les querelles théologiques.

L'impartialité de d'Alembert ne contenta ni les jésuites ni les jansénistes; mais tandis que les premiers se tenaient paisibles dans leur défaite, les seconds, rendus féroces par leur victoire, ne manquèrent pas de se conduire comme les encyclopédistes l'avaient prévu. Us firent aux philosophes une guerre acharnée Le gouvernement de Louis XV laissa le public s'amuser de cette guerre philosophique, pour détourner sou attention de oelle, autre-

DALEMBERT iOl

ment importante, qu'il faisait' alors lui-même au roi de Prusse. Cette guerre, du reste (la guerre de sept ans), se termina, Tancée siÛTante, par le Traité de Paris^ dont la France, vaincue, dut subir les conditions humiliantes et ruineuses.

Le vainqueur, Frédéric II, put se flatter un moment qu'un des plus beaux prix de sa victoire serait d'Alembert. Tant que les hostilités avaient duré entre la Prusse et la France, il n'avait pas voulu insister pour décider le philosophe, si maltraité qu'il fût ^•ar le gouvernement de son pays, à venir occuper, à Berlin, la j'Iaœ de président de l'Académie, qu*on avait laissée vacante tout • xprès pour lui, depuis la mort de Maupertuis. Mais à la conclusion de la paix, Frédéric II pensa que tous les scrupules qui avaient pu retenir d'Alembert, étaient levés. Il reprit donc sa correspondance avec lui, et le pressa de remplir la promesse qu'il lui avait faite, de venir passer quelques mois à sa cour.

D'Alembert ne put résister à une si flatteuse sollicitation : il se mit en route pour Berlin.

On raconte qu'à son arrivée, la première question que le roi lui a Iressa fut celle-ci : « Les mathématiques fournissent-elles quel- ']ue méthode pour calculer les probabilités en politique T » A quoi le géomètre répondit qu'il ne connaissait point de méthode appli- «^ableà cette matière; mais que s'il en existait quelqu'une, Fréiéric venait de la trouver fausse : « car, dans la dernière guerre, lui dit-il, vous avez, Sire, battu les probabilités. »

D'Alembert accompagna le roi de Prusse à la cour de Brunswick, et dans plusieurs villes de l'Allemagne. Durant ces voyages, le rm renouvela sans cesse, et toujours en vain, ses offres magni- Spies. D'Alembert n'avait pas oublié ce qui était arrivé , dix années auparavant, à Voltaire, dans cette même cour, et la façon -avalière dont le roi avait traité ce grand homme qui, lui aussi, aTait été attiré là par toutes sortes de démonstrations flatteuses, ft^compagnées des offres les plus séduisantes. Il n'avait, d'ailleurs, jour persister dans ses refus, qu'à se souvenir de ce qu'il avait * rit lui-même dans son Essai sur la société des gens de lettres avec ksjrands.

Pour colorer honnêtement sa résistance aux désirs de Frédéric, il représenta au roi qu'il y avait dans l'académie de Berlin des hommes du plus grand mérite, dignes, à tous égards, de suc*

102 SAVANTS DU DIX-HUITIÊME SIÈCL

céder à Maupertuis dans la présidence» et qu^il ne voulait, ni ne devait, les priver de cette place.

Frédéric voyant d'Alembert lui échapper, persista néanmoins à lui déclarer que cette place l'attendrait toujours. Quelgiies jours avant le départ du philosophe, il lui écrivit la lettre suivante :

c Je suis fâché de voir approcher le moment de voire dépari, ei je n'oublierai point le plaisir que j'ai eu de voir un vrai philosophe : j*ai été plus heureux que Diogène, car j'ai trouvé l'homme qu'il a cherché depuis si longtemps ; mais il part, il s'en va. Cependant je conserverai la place de président de l'Académie, qui ne peut être remplie que par lui. Un certain pressentiment m'avertit que cela arrivera^ mais qu'il faut attendre jusqu'à ce que son heure soit venue. Je suis tenté quelquefois de faire des vœux pour que la persécution des élus redouble en certains pays : je sais que ce vœu en quelque sorte est criminel, puisque c'est désirer le renouvellement de l'intolérance, de la tyrannie et de ce qui tend à abrutir l'espèce humaine. Voilà où j'en suis... Vous pouvez mettre fin, quand vous voudrez, à ces souhaits coupables, qui blessent la délicatesse de nos sentiments Je ne vous presse point, je ne vous importunerai pas, et j'attendrai en silence le moment où l'ingratitude vous obligera de prendre pour patrie un pays où vous êtes déjà naturalisé dans l'esprit de tous ceux qui pensent, et qui ont assez de connaissance pour apprécier votre mérite. »

Frédéric.

L'heure attendue par Frédéric II ne vint jamais. L'amour d'une vie libre et tranquille avait plus d'attraits pour d'Alembert, qu'une clef de chambellan.

Notre digne philosophe avait déjà donné une preuve éclatante de son désintéressement à la fin de Tannée précédente. Il avait refusé cent mille livres de rentes que lui oflfrait la czarine Catherine II, pour se charger de l'éducation de son fils, le grandduc de Russie. L'ambassadeur de l'impératrice à Paris, le comte de Saltikof, n'ayant pas réussi dans une première ouverture, Catherine fit elle-même une seconde démarche auprès du philosophe, par la lettre suivante, écrite de sa main :

€ Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter, pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous ôles, je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeurs et honneur dans ce monde : à vos yeux, tout cela est peu de chose et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderai comme très*petite la conduite de la

D'ALEMBEHT 103

rrtne Christine, qu'on a tant louée, et souvent blftmée à Juste titre. Mais dtre né ou appelé à contribuer au bonheur et même à l'instructioo d*un peuple entier, et y renoncer, c'est refuser, ce me semble, de faire le bien qae tous avez à cœur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité : permettez-moi de vous dire que de ne point se préler à la servir quand on le peut, c'est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité; je sais que la cause n'en est que Tamour du repos pour cultiver les lettres et Ta* mitié. Mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis ; je vous promets et à eux aussi tous les agréments et facilités qui peuvent dépendre de moi; et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos que chez vous. Vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse, et à la reconnaissance que vous lui devez; mais le prince n'a pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce lils me tient fort à cœur, et vous m'êtes si nécessaire, que peut-être je vous presse trop. Pardonnes mon indiscrétion en faveur de la cause, et soyez assuré que c'est rtrstime qui m'a rendue si intéressée.

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