CATHERINE
P. 8. Dans toute cette lettre. Je n'ai employé que les sentiments que J'ai trouvés dans vos ouvrages; vous ne voudriez pas vous coniitflire. >
Cette lettre flatteuse n'eut d'autre résultat que de procurer une grande gloire aux lettres et à la philosophie. D*Âlembert refusa les offres brillantes de la czarine. Il communiqua la lettre impériale à l'académie française, et celle-ci décida, d'une voix nnaniine, qu'on l'insérerait dans ses registres comme un monument qui honorait la compagnie tout entière dans la personne de l'un de ses membres.
L'homme scientifique et l'homme littéraire nous étant connus chez d'Alembert, nous terminerons en esquissant sa physionomie morale*
Le désintéressement extraordinaire de notre philosophe n'avait pas contribué à l'enrichir. Son revenu, à la fin de sa vie, était très-médiocre, et avec le peu qu'il possédait il trouvait encore moyen de faire beaucoup d'actes de bienfaisance. Celait peut* éire riiomme le plus foncièrement humain qu'où eût Jamais
connu, et sur ce point, il agissait comme il pensait. Sa bienfaisance était une partie intégrante de sa philosophie. Voici, suivant Gondorcet, la philosophie de d'Alembert sur ce point :
c n établit pour principe de morale robligation de ne pas regarder comme légitime l'usage de son superflu, lorsque d'autres hommes sont privés du nécessaire; et de ne disposer pour soi-même que de la portion de fortune qui est formée, non aux dépens du nécessaire des autres, mais par la réunion d'une partie de leur superflu, i
En môme temps qu'il écrivait cela, d'Alembert ne se contentait pas de pourvoir aux besoins de sa vieille nourrice; il contribuait encore aux frais d'éducation des enfants de son premier maître de pension, tombés dans l'infortune. Très-souvent il aidait de sa bourse, en même temps que de ses conseils, déjeunes étudiants, qui se recommandaient à ses yeux par leurs besoins et leur ardeur pour l'étude des sciences.
Nous avons eu l'occasion d'indiquer trois des éléments, qui constituent le fond de cette âme noble et pure : l'amour de la liberté, le désintéressement, la bienfaisance. Ajoutons maintenant une circonspection extraordinaire, nous dirions volontiers une appréhension pusillanime de tout ce qui pouvait menacer son repos :
c M. d'Alembert, dit Gondorcet, croyait, comme Fontenelle, que l'homme sage n'est pas oubligé de sacriûer son repos à l'espérance incertaine d'être utile; qu'il doit la vérité aux hommes, mais avec les ménagements nécessaires pour ne point avertir ceux qu'elle blesse de se soulever et de se réunir contre elle; que souvent, au lieu d'attaquer de front des préjugés dangereux, il vaut mieux élever à côté d'eux les vérités dont la fausseté de ces opinions est une conséquence facile à déduire; qu'au lieu de porter à l'erreur des coups directs, il suffît
d'accoutumer peu à peu les hommes à raisonner juste Il regardait
l'amour de l'occupation, le goût du repos, celui de la vie privée, comme les barrières les plus sûres qu'on pût opposer aux vices ; il craignait que ceux qui aspirent à des vertus plus éclatantes ne se trompasssent eux-mêmes, ou ne cherchassent à tromper les autres, et que l'amour trop inquiet du bien public ne fût souvent une ambition déguisée. >
Ne pas jwrter à Cennemi des coups directs^ désapprouver ceux qui aspirent à des vertus plus éclatantes, voilà certainement la profession sincère d'un homme « qui habite les temples sereins de la philosophie, » comme le disait Lucrèce. Permis à lui de
préférer les douceurs de son repos olympien à tous les honneurs de la lutte et du martyre, et de tenir prudemment fermée devant le peuple une main toute pleine de vérités. Mais ce tempérament si peu héroïque, était-il hien ce qui convenait à la philosophie d'un siècle aussi troublé que celui où vivait d*Alembert, et qui fut, surtout dans sa dernière moitié, l'époque d'une rénovation radicale de toutes les idées philosophiques, politiques et sociales? Nous ne le croyons pas, et nous sommes presque sûr que d'Âlembert ne le croyait pas toujours lui-même.
Quoi qu'il en soit, on va reconnaître qu'ici encore, toute sa conduite est parfaitement d'accord avec sa profession de foi. La polémique que lui suscita son article Genève^ avait été le premier, et fut le seul trouble qu'il eut à éprouver comme collaborateur de VEnafclopédie. Il ne voulut pas entrer plus avant dans l'action. Par une déférence craintive pour l'autorité qui avait suspendu cette publication, il abandonna les fonctions d'éditeur de VEncycicpidief qu'il avait jusque-là partagées avec Diderot, et laissa ce dernier achever son œuvre comme il pourrait. Il déclara vouloir se renfermer uniquement, à l'avenir, dans les mathématiques, et il tint parole, malgré tous les efforts de ses amis, et de Voltaire lui-même.
Ce qu*il y a d'étrange, c*est que d'Alembert était assurément Tesprit le plus hardi de tous les philosophes du xvin* siècle. Plus incrédule que Diderot, qui avait de temps en temps quelque accès de foi et des boutades de sentiments religieux, d'Alembert nous apparaît armé d'une conviction froide, réfléchie, raisonnée; seulement il ne laissa jamais transpirer ses opinions dans ses écrits. Il obéissait ainsi à la règle de conduite qu'il s'était tracée, et qui consistait à éviter le chemin qui mène à la prison de Vincennes. Mais ses opinions se révèlent en toute liberté, dans sa correspon* dauce avec Voltaire, que l'on a publiée après la mort des deux philosophes. C'est dans ces lettres, si spirituelles, qu'il faut chercher le catéchisme de d'Alembert. C'est là que le fameux refrain Écrasons t infâme l revient avec une triste et monotone fréquence.
Mais même dans sa correspondance avec le grand homme de Femey, d'Alembert ne dépouillait pas en entier son naturel. Il excitait constamment Voltaire à le dépasser en hardiesse ; si bien «|ue ce dernier s*en apercevant, l'appela Bertrand dans ses lettres, et signa, lui-même : Raton. C'était une allusion à leurs rôles res-
pectifs, car Voltaire et d*Âlembert représentaient assez bien les deux animaux de la fable de La Fontaine.
Cependant la comparaison n'était pas juste sur un point. Sans doute d'Alembert évitait avec le plus grand soin de se brûler les doigts, mais il ne croquait aucun des marrons que son compère Voltaire tirait du feu.
En 1772, d'Alembert fut nommé secrétaire perpétuel de Tacademie française. Il crut que ses fonctions lui faisaient tm devoir de reprendre l'histoire de l'Académie française, qui avait été commencée par Pélisson, continuée par d'Olivet jusqu'en 1700, et abandonnée, depuis cette époque, par leurs successeurs.
Écrire la vie de tous les membres de la compagnie depuis le commencement du siècle, telle était la tâche que se donnait d'Alembert. Ce travail était pénible autant ingrat; car la plupart de ces hommes étaient fort obscurs. Ces immortels étaient bien morts, même ceux qui, de leur temps, avaient eu quelque vie littéraire. L'académie française, depuis sa fondation, s'est toujours laissée aller à admettre un certain nombre de personnages qui n'ont jamais rien écrit, et elle n'a garde de laisser tomber aujourd'hui cet usage en désuétude.
Les biographies des académiciens publiées par d'Alembert sous le titres à' Éloges^ forment deux gros volumes, et sont de toutes les œuvres littéraires de l'auteur celles qu'on lit le plus aujour* d'hui, grâce aux faits nombreux et aux anecdotes qui les remplissent. On y trouve quelques portraits bien tracés, et les osa^ des écrivains appréciées avec une saine critique. "Nî'»'" malheureusement l'exception^ surtout dans les demi Si Ton en excepte son immortel Discours préliminaire clopMie^ d'Alembert n'est vraiment littérateur que dan de science. Là seulement, il trouve la langue qui coi matières qu'il traite. Ses Éléments de géométrie sont plus que l'Essai sur les gens de lettres.
Les lectures que d'Alembert donna de ses Éloges dev demie française, obtinrent, dans le commencement, un t succès, parce que pour le public du jour, c'était une n Mais il eut le grand tort de fatiguer la curiosité de son i c Dans l'espace de trois ans, dit Gondorcet, près de soi éloges furent achevés. » C'était beaucoup trop, quand mf
eussent été bons. Se croyant maître de son public, d'Âlembert se gêna de moins en moins avec lui. Peu à peu les applaudissements diminuèrent; mais il ne comprit pas ce premier avertiasement. Enfin le public, fatigué de se voir traité un peu trop sans façon, changea tout à coup la nature de ses manifestations, et l'Ht^toire de F Académie française fut de nouveau interrompue.
c Ce mortifiant accueil, dit Laharpe, le décida, dans ses dernières années, à un silence forcé, qu'il eût été prudent de se prescrire plus tôt »
Les écrivains ne sauraient trop se redira, après cet exemple et tant d'autres, que la faiblesse de Tâge n'est pas un titre à Tindulgence du public. On l'accorde à la jeunesse, en faveur des espérances qu'elle fait naître ; mais rien ne plaide pour la vieillesse que la pitié. On croit faire assez pour elle en lui commandant le repos. C'est ce qui arriva à d'Âlembert.
Notre philosophe devenu vieux chercha ses dernières consolalions dans la société de ses amis et de ses amies. Nous avons dit que dès l'aurore de sa célébrité, il s'était vu ouvrir les salons fr/quentés par la société la plus distinguée, et qu'il passa sa vie AUX pieds de M''* de Lespinasse.
Il l'aimait éperdument ; il n'eut même jamais d'autre passion. Mais son ardente maîtresse ne l'imitait pas. Elle eut plusieurs atta bements de cœur, et comme il arrive toujours, ce ne fut pas le plus vrai, le plus tendre qu'elle sut partager. D'Alembert sut tout, pardonna tout, et ne se rebuta jamais. Les Guibert eurent leur temps, et s'envolèrent ; les Morce eurent leur temps, et mour rurent. D'Alembert seul ne déserta point, et ne put mourir.
Cependant cette fenmie, ondoyante et diverse dans ses passions, et dont d'Alembert ne fut jamais peut-être que le platonique amant, se sentait dépérir. Elle s'affaiblissait chaque jour, elle était épuisée. Un matin, d'Alembert la trouva à demi expirante. Il connaissait toutes ses infidélités, mais elle voulut les avouer encore, comme pour mettre son indulgence et son amour à une d'rnière épreuve. Le philosophe pleura à ses pieds, pardonna, et elle mourut.
Ia' sensible d'Alembert ne se consola jamais de la perte de son amie, (^omme il se ]>laignait à un interlocuteur de la solitude funeste à laquelle sa vie était désormais condamnée, et comme celui-ci, (Mjur le consoler, croyait devoir lui rappeler toutes lesinfi*
délités de la défunte : a Oui, répondit-il, M^^ de Lespinasse était changée, mais je ne Tétais pas; elle ne vivait plus pour moi, mais je vivais toujours pour elle. »
Pauvre humanité ! pauvre philosophie I
La santé de d'Alembert avait toujours été faible. Le chagrin, la vieillesse et les infirmités gui raccompagnent, tout se réunissait pour rendre bien tristes ses derniers jours. Le régime sévère qu'il s'étaitimposé, l'abstinence de toute liqueur fermentée, et l'habitude de ne manger jamais qu'un seul mets, simplement apprêté, toutes ces précautions n'avaient pu prévenir un dépérissement précoce. Il ne survécut que six ans à celle qu'il ne cessa jamais de pleurer. Après de longues et cruelles souffrances, le 29 octobre 1783, âgé de soixante-six ans, il mourut de la pierre, sans avoir voulu se faire opérer.
D'Alembert mourait comme Fénelon, c'est-à-dire sans argent et sans dettes. Toutefois, ayant fait quelques dispositions à ses derniers moments, il nomma pour ses exécuteurs testamentaires, Gondorcet et Watelet, ses confrères de l'académie des sciences. Entre autres legs faits à divers amis, il laissait l'un des portraits que lui avait envoyés le roi de Prusse, à M°* Destouches, veuve de son père, dont elle était la seconde femme. C'était un souvenir des marques de considération et d'amitié que cette dame lui avait toujours données.
Quant à sa mère, Claudine de Tencin, elle était morte avant lui. Quand d'Alembert était devenu célèbre, elle avait offert de le reconnaître pour son fils; mais d'Alembert, lui, ne la reconnut jamais. Il ne voulut d'autre mère que la femme du vitrier Rousseau. Il disait : « Je suis le fils d'une bonne femme qui ne m'a pas donné le jour, mais qui m'a donné le pain. »
Dans le nombre si considérable des beaux génies qui ont agrandi et fécondé le champ de la science, au xviii® siècle, deux noms, ceux de d'Alembert et d'Euler, brillent d'un éclat particu* lier, et dominent de très-haut tous les autres, par leurs découvertes, soit dans les mathématiques pures, soit dans les sciences physico-mathématiques.
D'Alembert et Euler sontdeux gloires, pour ainsi dire parallèles. Ils naissent presque en même temps, *dans les premières années du xvm* siècle, et après une longue et laborieuse carrière, remplie de travaux analogues et souvent identiques, ils meurent tous les deux dans la même année, à moins d'un mois d'intervalle.
Q faut ajouter tout de suite qu'à part ces ressemblances, tout diflere entre ces deux grands hommes, à commencer par les circonstances qui accompagnèrent leur naissance. Avec Euler, nous n'avons plus, comme avec d'Alembert, l'enfant d'origine inconnue, conçu dans le mystère, abandonné par la honte, et sauvé par le hasard ou par une providence qui tient à cacher sa main, aventures qui semblent une mise en scène calculée pour animer, d*une façon merveilleuse, l'avènement d'un homme de génie.
Léonard Euler naquit très-régulièrement, et de la manière la plus honnêtement bourgeoise, le 15 avril 1707, dans la ville de Bàle, en Suisse, chez ses parents, mariés en légitimes noces, Paul Euler
et Marguerite Brûcker. L'année suivante sa famille se rendit, avec l'enfant, dans un village voisin de Bàle, à Riechen, dont son père venait d'être nommé pasteur. Ce fut là qu'il passa les premières années de son enfance.
Paul Euler avait étudié les mathématiques à Bàle, sous Jacques Bernouilli, et il possédait des connaissances assez étendues dans cette science. Il lui fut donc facile d'en enseigner les éléments à son fils, ce que Thonnéte pasteur ne manqua pas de faire^ dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions.
Fils d'un père instruit, qui voulut être son premier maître, Léonard Euler avait aussi de qui tenir du côté maternel, s*il est vrai, comme le croit Nicolas Fûss, son gendre et son biographe, que Marguerite Brûcker appartint à la famille des savants distingués qui ont porté ce nom en Allemagne.
Le même auteur compte encore au nombre des circonstances les plus favorables à Euler, l'avantage d'avoir passé ses premières années au sein de sa famille, à Biechen.
c C'est à ce séjour champêtre, dit-il, dans un pays où les progrès de la corrnption ont toujours été lents, joint à l'exemple de ses pa* rents, qu'il a dû probablement cette simplicité de caractère, et cette pureté de mœurs, digne du premier âge, qui l'ont distingué toute sa vie, et qui ont sans doute contribué à le mettre en état de fournir la carrière longue et brillante qui a immortalisé son nom (1). >
On ne visait pas encore si haut dans la famille d'Euler. L'excellent pasteur ne songeait pas à ifaire de son fils un savant. Il ne rêvait point pour le jeune Léonard de plus hautes destinées que pour lui-même, et il le préparait pour l'état ecclésiastique. Seulement, comme il ne voulait pas qu'il fût un Ignorant, il lui enseignait, avec beaucoup de zèle, tout ce qu'il avait appris luimême. Les mathématiques étant justement ce qu'il avait le plus approfondi, il mena si bien et si loin son jeune fils dans cette branche de nos connaissances, qu'il éveilla le génie de Léonard, et avec le génie l'ambition de se soustraire au sort que la prévoyance paternelle avait voulu lui préparer.
Dès que Léonard sut à fond tout ce qu'il lui était possible d'ap-
(1) Nieolas Fftn : Éioge de Af. Léonard Bukr, mec WM iùte complète deeee (m* vrages, in-4^ Saiiit-Pétersbour^, 1783.
EULER m
prendre à Riechen, sa famille l'envoya à Bâle, pour y faire sa phikaophie.
Cette ville, de beaucoup la plus populeuse de toutes celles des cantons helvétiques» possédait depuis longtemps une Univeiaité célèbre, qui fut même la seule en Suisse jusqu'à la fondation de celle de Zuricli, en 1833. C'était, comme on dit aujourd'hui, un centre scientifique des plus importants. Le jeune Euler suivait asndûmoit la plupart des cours qu'on y professait, et grAoe à la mémoire extraordinaire dont il était doué, il savait s'approprier si fKâlement et si rapidement toutes les leçons étrangères à la géoBélrie, qu'il pouvait consacrer presque tout son temps à Félnde de cette science. Aussi y fit-il des progrès si étonnants que le professeur le distingua Inentôt de tous ses auties discipies.
Ce profiasBOur était Jean Bernouilli, frère puîné et élève de Jacques Bernouilli, le même qui avait, comme nous venons de le dire, enseigné les mathématiques à Paul Euler.
Cette considération, jointe aux rares dispositions que montrait Léonard, dut sans doute militer en faveur de la demande que lui fiiinit son jeune auditeur, de lui donner des leçons particulières.
Léonard Euler fut donc admis i venir tous les samedis chet son profiasseur, pour entendre développer ce qu'il ne comprenait pas foiBsamment dans les ouvrages qu'il lisait, ou dans les leçons des tttns proCpsMUis. Pareil secours avait manqué à d'Alembert, qui MUS a raconté lui-même avec quelle peine il avait dû étudier seul dans les livres, cette science de l'analyse mathématique, où il detait se fidre un nom immortel.
En 1 723, Léonard Euler, alors âgé de seize ans, cbiini le gode de maître es arts, après avoir prononcé un discours latin, dont le siget était la p&îfofopAts de Newton comparée à celU d$ Descarim.
Cependant le pasteur de Riechen n'avait pas renoncé à fSûre de son fils un homme d'Église. Ce fut pour se conformer à ses volontés que Léonard se livra, pendant quelque temps, à l'élude de la théologie et des langues orientales. Mais il ne pouvait se détacher de la géométrie, et il finit par obtenir de son père la perimafam de s*y consacier exclusivement.
Oa la voit dès lors s'appliquer aux mathématiques avec une ardeur nouvelle. Son professeur continue à lui venir en aide pour diflkuités qu'il rencontre.
Il faut reconnaître que la famille des Bernouilli mérita bien alors du jeune Euler, qui, à la vérité, ne l'oublia jamais. Nonseulement il trouva dans cette famille tous les secours scientifiques qui pouvaient aider son génie naissant, mais il y contracta des amitiés qui ne lui furent pas inutiles, à une époque où, bien moins encore qu'aujourd'hui, l'état de savant constituait une profession, et pouvait assurer l'existence.
Jean Bernouilli avait, au nombre de ses disciples, ses deux fils Nicolas et Daniel, plus âgés qu'Euler de quelques années. Celuici contracta avec eux une étroite amitié. C'étaient des savants, dignes de leur père et de leur oncle, Daniel surtout, le plus jeune des deux, dans lequel Euler trouva toute sa vie un rival de gloire, rival très-souvent victorieux, et jamais envié. Nicolas et Daniel se trouvaient donc mûrs pour les fonctions du professorat, lorsque leur jeune ami continuait encore à recevoir les leçons de leur père. Le nom de Bernouilli, répandu dans tout le monde savant, était, d'ailleurs, pour eux, une recommandation puissante.
L'impératrice de Russie, Catherine P®, réalisant un projet déjà formé par Pierre le Grand, son mari, venait de créer une académie des sciences à Saint-Pétersbourg. Les deux fils de Jean Bernouilli y furent appelés en 1725, l'année même de la mort du czar, à qui Catherine succédait.
Euler ne put voir partir sans regret ses deux amis. Il eût ardemment désiré les suivre, mais ils ne le quittèrent pas sans lui promettre d'employer tout le crédit dont ils pourraient disposer pour lui trouver en Russie une position digne de son mérite.
Dès l'année suivante, ils se trouvèrent en mesure de lui tenir parole. Us lui annoncent, en effet, dans une lettre, qu'il n'a plus que peu de temps à attendre pour être appelé, comme eux, en Russie, et ils lui conseillent de s'occuper jusque-là de quelques études de médecine. Aussitôt Euler se fait inscrire sur la liste des étudiants en médecine de Bâle, et il suit avec ardeur les leçons des professeurs de l'Université de médecine.
Cette année 1 727 dut être bien employée par Euler, car tout en se livrant à cette étude nouvelle, concurremment avec celle de ses mathématiques, il trouva le temps de composer une dissertation «tir la nature et la propagation du son^ ainsi qu'un mémoire que l'académie des sciences de Paris jugea digne de l'accessit, sur une question relative à la mâture des vaisseaux. Enfin sur une autre
ijnestion, il soutint une thèse pour concourir à la chaire de physique vacante à l'université de Bàle.
Nicolas Fûss, son biographe, nous donne à entendre que, diaprés le résultat de ce concours, la chaire lui était due. <c Heureusement pour notre académie, dit Fûss, le sort qui décide à Bàle, des places, tant dans la magistrature que dans l'université, lui fut contraire. »
Feu de jours après ce contre- temps, Euler quitta sa patrie, pour se rendre à Saint-Pétersbourg. L'année 1727 n'était pas ^ oulée qu'il arrivait dans cette capitale» pour y prendre possession d*uûe chaire de professeur-adjoint de mathématiques.
Voilà donc notre savant entré dans sa véritable voie, et Ton peut dire dès à présent que chacun de ses pas, dans la carrière des sciences, sera pour lui un succès et souvent un triomphe.
Il eut toutefois le chagrin de ne plus trouver à Saint-Péterslourg qu'un seul des deux amis qui l'y avaient précédé. Nicolas Bemouilli avait déjà été victime de la rigueur du climat.
Bientôt un autre événement vint lui inspirer des craintes pour la position nouvelle qu'il était allé chercher si loin. L'impératrice Catherine 1^, veuve de Pierre le Grand, mourut le jour oà il mettait le pied sur les terres de l'empire de Russie. Qu'allait devenir l'académie que cette princesse avait à peine fondée ; et quel serait le sort des savants étrangers, au milieu d'une cour encore peu civilisée, et dans un pays sans cesse troublé par des rén>lutions, qui, pour n'être que des révolutions de palais, n'eu »''taient pas moins tumultueuses et souvent sanglantes? C'est que« malgré la nature despotique du gouvernement de la Russie, la loi qui doit régler la succession à l'empire, ou n'existait pas alors, ou n'existait que pour donner aux partis Taudace de la violer.
Euler vit alors sa position tellement menacée qu'il songea un moment à prendre du service dans la marine russe. En effet, il bllait vivre, et le savant n'avait apporté que sa science en ce lointain pays. Un amiral lui avait déjà assuré la place d'officier de Taiaseau. Fort heureusement les craintes qu'avaient eues les savants se dissipèrent. Pendant la courte vie du prince enfant, qui avait succédé à Catherine I^*, l'académie de Saint-Pétersbourg vécut, d une manière précaire, à la vérité, mais enfin elle vécut.
Quelques années plus tard, elle s'afiermil tout à fait sous le
règne de la .czarine Anna J. Wauowna et le gouvernement tyrannique de Biren, duc de Gourlande, son redoutable favori.
La terreur que le farouche Biren répandait autour de lui, pesait également sur les membres de l'académie de Saint-Pétersbourg. Leurs talents suffisaient à les rendre suspects. Pour les tenir sous son autorité, Biren les faisait présider par un personnage de son choix, qui n'étant nullement un savant, était plus apte encore à les discipliner. C'était le cas pour eux de se réfugier dans la science, et de s'en envelopper comme d'un favorable brouillard, qui devait rendre leurs pensées invisibles à leur soupçonneux président. Us n'y manquèrent pas, surtout Euler, qui, par la nature de son esprit, trouvait peut-être un attrait plutôt qu'un sacrifice, dans cette nécessité de paraître ignorer comment la Russie était gouvernée par son terrible Richelieu.
Ce régime despotique avait laissé dans l'esprit de notre savant une très-forte empreinte ; car se trouvant, plus tard, à la cour du roi de Prusse, Frédéric II, comme il ne répondait que par monosyllabes à la reine-mère, qui l'interrogeait, la princesse s'en plaignit à lui *.
a Pourquoi donc ne voulez-vous pas me parler ? lui demanda* t^Ue.
— Madame, répondit Euler, parce que je viens d'un pays où, quand on parle, on est pendu. »
Grâce à son silence prudent, Euler put donc planer dans une atmosphère sereine, au-dessus des tourmentes de la politique russe. Dès l'année 1733, la troisième du règne d'Anna, il fut nommé président en titre, à la place de son ami Daniel Bernouilli, qui se retirait dans son pays, où ses talents et la savante famille dont il portait le nom, ne pouvaient le laisser tomber dans l'obscurité : un théâtre, tel que celui de Saint-Pétersbourg, n'était nécessaire ni à son existence ni à sa gloire.
Cette même année 1 733 est la date d'un autre changement dans la position d'Euler. Il se maria. La fenmie qu'il épousa était une demoiselle Gsell, sa compatriote, fille d'un peintre que le ciar, Pierre P% avait attiré en Russie.
Notre savant venait de se condamner à la stabilité, car l'homme marié doit rester là où il espère faire vivre sa famille. Celle d'Euler devint bientôt nombreuse. C'est, en efi'et, un trait caractéristique de ce grand bonune, d'avoir été aussi fécond à procréer