‹ Vies des savants illustres du XVIIIe siècleChapitre 1 sur 31 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

l’analyse mathématique ; dans celles do Linné et des Jussieu on est témoin d’une véritable révolution de la botanique, devenue une science de synthèse et de combinaison logique; enfin dans les biographies de Haller, de Bocrhaave, de Buffon et de Spallanzani ou apprécie l’état de la physiologie, de la médecine et des sciences naturelles, au xviii0 siècle.

Avec Lavoisier et Condorcet, avec Bernouilli, Spallanzani et les Jussieu, nous arrivons au xixc siècle. Là doit se terminer la galerie de portraits do savants que nous avions à parcourir avec le lecteur, et qui commence à l’antiquité, pour finir à notre siècle. Ainsi se trouve achevée la publication que nous avions entreprise sous ce titre : Fies des Savants illustres depuis l'antiquité jusqu'au dix-neuvième siècle, avec l'appréciation de leurs travaux.

Pari*, Janvier 1S<0.

NEWTON

Newton est considéré comme le plus beau génie scientifique du xviu* siècle. Complétant l'œuvre de Keppler, il expliqua le mécanisme du monde par une loi générale, absolue, qui ne souffre aucune exception. S’emparant des données astronomiques et mathématiques acquises à la science par les travaux de ses prédécesseurs, et grâce à un procédé nouveau de calcul qu’il avait luimême imaginé, le calcul infinitésimal, il démontra l’existence d’un principe universel, l'attraction, qui gouverne toute la matière, depuis l'invisible atome jusqu’aux globes immenses qui gravitent dans les deux, et il fixa la loi suivant laquelle s’exerce cette attraction. Où l'on n’apercevait que désordre, il fit voir l'harmonie. 11 ramena l’univers à l'unité; il mit en lumière la grandeur et la beauté de son mécanisme, et loin d’amoindrir le suprême auteur de la nature, il le plaça si haut, il montra en lui une telle puissance, qu’il força l’humanité à l’admiration et au respect.

Mais Newton ne fut pas seulement l'homme de l'abstraction, il fut aussi celui de la pratique. Il ne fut pas seulement grand philosophe, il fut encore un expérimentateur de premier ordre. Là est le secret de sa supériorité sur d’autres génies, tels que Descartes et Leibniz. Il poussa jusqu'à la perfection l’art d’observer, de grouper les faits, de séparer le principal de l’accessoire, de passer du particulier au général, et d’en déduire les lois des phénomènes physiques. Ses découvertes sn optique témoignent de la vérité de cette appréciation.

Si Newton eut des égaux dans les sciences mathématiques, il no fut au moins dépassé par personne, dans cet ordre de travaux.

Voltaire qui, l’un des premiers, adopta en France les vues de Newton, a célébré en ces termes la gloire de cet illustra savant :

Confidents du Très-Haut, substances éternelles Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous. Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux?

Un tel hommage, rendu par un tel homme est un brevet d’immortalité!

Isaac Newton naquit à Woolsthorpe, village du comté de Lincoln, paroisse do Colsterworth, le 25 décembre 1652, l'année même de la mort de Galilée. Venu avant terme, comme Keppler, il entra dans le monde avec une constitution trcs-faible, ce qui no l’empécha pas de parvenir à l’dge de quatre-vingt-quatre ans.

Son père, petit fermier du pays, était mort avant la naissance d’Isaac Newton, et au bout de quelques mois de mariage. L’enfant était dans sa troisième année lorsque sa mère, Henriette Ayscough, épousa en secondes noces, Barnalié Smith, recteur de North Whitam. 11 fut alors confié à sa grand'mère, qui lui fit donner, dans les écoles des villages voisins, les premiers rudiments de l’instruction.

A douze ans, il fut envoyé il Grantliam, ville la plus proche de Woolsthorpe, pour y faire des études plus complètes. Sa mère ne songeait guère toutefois à faire de lui un savant. Elle voulait seulement le mettre en état d’acquérir les connaissances nécessaires pour gérer convenablement le petit domaine que son mari avait laissé en héritage à Isaac Newton.

Notre jeune homme ne se montra pas d’abord ce qu’on appelle un bon élève. De son propre aveu, il écoutait fort peu les leçons des professeurs, et était un des derniers de sa classe. Mais une circonstance fortuite, en excitant chez lui l’émulation qui lui

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manquait, lui permit bientôt de conquérir le premier rang. Il avait rcçud'urf de ses camarades, plus avancé que lui, un terrible coup de poing dans l’estomac. Il résolut, pour se venger, de dépasser son brutal condisciple, et dés lors il travailla si bien, qu’en peu de temps il était devenu le premier élève de l’école de Granlham. Voilà un coup de poing bien placé!

Newton montra de bonne heure un goût très-vif pour les arts mécaniques. Aussi partageait-il rarement les jeux des enfants de son âge. Dès qu’il avait un moment disponible, il allait trouver l’apothicaire Clark, chez qui il logeait, à Granlham, et se livrait, dans le laboratoire, à son goût pour la mécanique. Avec des outils qu’il s’était procurés et qu’il maniait avec adresse, il exécutait les modèles de diverses machines. On cite, entre autres, une horloge à eau, une petite voiture marchant toute seule, enfin un moulin à vent. Il avait pris l'idée de cette dernière machine. aux environs de Granlham , où l’on venait d'en édifier une , de construction toute particulière. Le jeune mécanicien avait seulement ajouté au modèle une souris mécanique qui avait son rôle dans la manoeuvre de l'appareil. 11 appelait cette souris le meunier, parce qu’elle mangeait la farine qu’on lui confiait.

Il imagina aussi de lancer, au milieu de l'obscurité de la nuit, un cerf-volant, auquel il avait attaché une lanterne, aGu de faire croire à l'apparition de quelque comète. Newton aimait, on le voit, à mystifier le paysan naïf.

On sera peut-être étonné d’apprendre qu'avec de pareilles dispositions pour les arts mécaniques, le jeune lsaac Newton cultivât la poésie. Rien n’est plus vrai pourtant. Vers l.i fin de son séjour à Granlham, il composa diverses pièces rimées, qui sont aujourd’hui très-recherchées des amateurs.

Une certaine connaissance du dessin lui était indispensable pour réaliser ses inventions mécaniques. Il se mil donc à dessiner, de lui-mêmo et sans guide. Ses progrès furent rapides dans cette voie, et bientôt les murs de sa chambre se couvrirent de copies ou de dessins originaux.

Ainsi occupé à l’école de Granlham, lsaac avait atteint l’âge de quinze ans, lorsque sa mère fut obligée de le retirer de celte école. Elle était devenue veuve une seconde fois, et ses ressources ne lui permettaient pas de subvenir plus longtemps aux frais de l’éducation d'Isaac. Elle se retira à Woolsthorpe, avec sou fils

SAVANTS DU DI X-IIUITI ÉME SIÈCLE

du deuxième lit, et ayant fait revenir de Grantham, Isaac, son Gis allié, elle lui conGa, sans auti-e retard, l’administration du petit bien patrimonial.

Cette tâche ne pouvait qu’inspirer à un jeune homme déjà instruit une certaine répugnance. Diriger une ferme, travailler aux champs, ce n’était pas de ce côté que le portaient ses inclinations. Aussi ne se mit-il que fort mollement à la besogne. Tous les samedis, il se rendait à Grantham, pour vendre au marché de cette ville les proJuits de sa terre. Seulement, à cause de sa *

jeunesse, sa mère le faisait accompagner par un vieux serviteur, qui devait le guider dans ses ventes. Mais il n’était pas plutôt descendu de cheval, que laissant le lionhomme vendre les denrées à sa guise, il s'enfuyait chez son ancien bote, l’apothicaire Clark, et s'absorbait dans la lecture de quelque vieux livre, emprunté h sa bibliothèque. Quelquefois, sans y mettre tant de façons, il s'arrêtait -à mi-chemin de la ville, s’installait sous un arbre ou derrière une haie, pour lire et étudier. Son compagnon allait seul au marché, et au retour, retrouvant son jeune maître à la place où il l’avait laissé sur la route, il rentrait avec lui à la ferme.

A Woolsthorpe, Isaac s’amusait, comme autrefois à l’école do Grantham, à confectionner de petits mécanismes. On montre encore aujourd’hui un petit cadran solaire qu’il avait placé contre le mur de sa maison. J. -B. Biot, l’illustre biographe de Newton, a vu lui-même cet intéressant monument de l’enfance d’un grand homme (1).

La mère de Newton se décida enfin à laisser son Gis se livrer sans contrainte à l'élude des sciences, et voici à quelle occasion.

Lejeune homme, tenant un livre à la main, était un jour enseveli dans une méditation profonde, lorsqu’un de ses on des survient, et, curieux de savoir ce qui le captive à ce point, s'empare de l’ouvrage qu’il est occupé à lire. Il reconnaît alors que son neveu travaille à un problème de mathématiques.

Surpris de voir des goûts si sérieux dans un jeune homme de seize ans, le brave homme insista auprès de la mère d’Isaac, pour qu'elle ne contrariât pas davantage la vocation de son fils, et il eut le bonheur de réussir dans cette tentative.

(I) Mélanges scientifique s et littéraires. In 8\ Pari*, I RT» I. I, j». J‘20.

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Voilà un oncle comme on n’en rencontre pas toujours, et qui a quelques droits à la reconnaissance de la postérité.

Newton fut donc renvoyé à l’école de Grantham. Il y resta jusqu’à dix-huit ans. Il passa ensuite au collège de la Trinité, à Cambridge, où il fut admis au mois de juin 1 GG 1 .

Lorsque Newton entra à l’Université de Cambridge, un professeur éminent, le docteur Barrow, occupait la chaire de mathématiques. Four se préparer à suivre ses leçons, notre étudiant se mit à lire la Logique de Saundersou et le Traité d'optique de lveppler. Il passa ensuite à la Géométrie do Descartes, dont il se rendit maître eu peu de temps, et aux ouvrages de Wallis, particulièrement le Traité remarquable qui a pour titre : De arithmetica infinitorum. Il avait alors vingt et un ans. C'est dans les deux années suivantes qu'il fit ses belles découvertes dans l'analyse mathématique.

Eu janvier 1605, Newton passa du rang de simple étudiant au grade de bachelier ès-arts. Mais quelques mois après, il fut forcé de quitter Cambridge, par la crainte d'une épidémie qui ravageait la ville. 11 se retira, pour attendre la cessation du fléau, dans son domaine de Woolsthorpe, et ne retourna à l’Université que dans l'automue de 1666.

C'est pendant sou séjour dans son pays natal, que lui serait arrivée l’aventure de la pomme, qui tombant sous ses yeux, dans son jardin, lui aurait fait chercher et trouver les lois de la gravitation universelle. Nous dirons un mot, en parlant des travaux de Newton, de ce petit cancan de l’histoire, pour le réduire à sa juste valeur.

Après avoir conquis divers grades universitaires dans les années 1666, 1667 et 1668, Newton fut enfin appelé à remplacer, dans la chaire de mathématiques et d'optique, son maître Barrow, qui se consacra exclusivement à la théologie.

Newton remplit ses fonctions de professeur avec un grand zèle. On raconte que , dans l’espace do vingCsix ans , c'està-dire de 1669 à 1695, il ne s'absenta jamais de l’Université de Cambridge plus d'un mois par an , à l'époque des vacances. Logé et nourri dans le collège, avec 100 livres d’appoiutements, sa tdclic se réduisait à faire, chaque semaine, une leçon publique d’une heure, et à donner quatre heures de répétition aux écoliers qui viendraient les demander. Il lui restait, on

le voit, assez de loisirs pour se livrer à ses travaux particuliers.

En 1671, Sethward, évêque de Salisburv, connu par quelques travaux astronomiques, proposa à la Sociéli1 royale île Londres d’admettre Newton dans son sein» Celui-ci n’avait rien publié encore, mais ses travaux avaient transpiré, et l'on fondait de grandes espérances sur les hautes facultés du jeune professeur do Cambridge. Quoi qu'il en soit, Newton fut élu le 1 1 janvier 1 672, après avoir adressé à la Société royale la description d’une disposition nouvelle du télescope à réflexion, et en môme temps, un modèle de cet instrument. Ce modèle, construit par Newton lui-même, est conservé aujourd'hui comme une relique dans le cabinet de la Société royale de Londres.

Malgré son savoir et son génie, Newton était loin de posséder l’aisance. Ses ressources étaient si bornées, que se voyant dans l’impossibilité de payer la cotisation due par tous les membres de la Société royale de Londres, il envoya au secrétaire Oldenbourg, sa démission de membre de la Société. Cette démission ne fut pas acceptée, et Newton, dispensé de verser aucune cotisation, put continuer à faire partie d’une compagnie dont il était le membre le plus illustre (I).

Le 27 avril 1675, Newton obtint du roi une autre dispense. Pour être professeur agrégé au collège de la Trinité, il fallait entrer dans les ordres. Cette obligation eût gêné notre physicien, qui obtint du roi l’autorisation de se soustraire à la règle.

Ici se place un incident de la vie de Newton, qui le fera apparaître sous un jour tout nouveau. Sous le savant, va se montrer l’homme politique. Voici comment Newton fut jeté dans cette nouvelle voie.

Le roi Jacques II avait résolu de faire dominer en Angleterre la religion catholique, et il poursuivait cette idée par tous les moyens en son pouvoir. U avait ordonné à l’Université de Cambridge de conférera un moine bénédictin, nommé Francis, le grade de maître ès-arts, sans l'obliger au « serment d’allégeance et de suprématie # prescrit par les statuts de l’Université. Mais, jalouse de ses privilèges, l’Université de Cambridge résista. Après

(I) Il faut savoir, pour s'expliquer ce trait, que la Soeiélé royale de Londres n'cM pas, comme l'Académie «les sciences de Pari», subventionnée, entretenue par l’£tat. CY*t une réunion libre de savants, qui, pour conserver leur indépendance, tiennent Uonticur de s’administrer à leur» propres frais.

N3JH!

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s’être bornée à faire des représentations, elle finit par opposer un refus catégorique aux menacesdu roi. Comme Newton avait montré l)eaucoup do fermeté dans cette atfaire, il fut envoyé à Londres, avec plusieurs de ses collègues, pour défendre, devant la haute cour de justice, les prérogatives de l’Université. Ces délégués montrèrent devant la cour une altitude tellement résolue, que le roi jugea prudent d’assoupir l’affaire.

C'est pour témoigner à leur jeune collègue toute leur gratitude, peut-être aussi à cause de son mérite seulement, que les professeurs de Cambridge, qui avaient le droit d'envoyer un des leurs au Parlement, firent porter leur choix sur Isaac Newton.

Nommé en 1688, membre du parlement d’Angleterre, Newtou n’y joua, il faut le dire, qu’un rôle fort obscur. Il n’y avait, dans ce savant profond, ni l’étoffe d’un tribun, ni celle d’un législateur. Il remplit son mandat en conscience pendant les années 1 688 et 1689; mais il se refroidit beaucoup par la suite, et manqua souvent aux séances de 1690 à 1695. Il ne prit la parole qu’une seule fois, et ce fut seulement pour prier l'huissier de la chambre de fermer une fenêtre, d'où venait un courant d’air qui aurait pu enrhumer l’orateur pérorant à la tribune. On ne saurait être plus réservé.

Peu de temps après son entrée à la chambre des communes, Newton eut la douleur de perdre sa mère, et sa santé commença à s'ébranler. Le défaut d’appétit ot de fréquentes insomnies n’attestaient que trop le trouble survenu dans son état. Un accident qui arriva vers cette époque, dut accélérer le mal, et lui donner même un caractère de gravité dont il est impossible de méconnaître l’importance, car il eut une influence profonde sur les facultés intellectuelles de l'homme qui faisait déjà l’orgueil de l’Angleterre.

Comme il était sorti, un soir, pour aller faire ses dévotions à la chapelle, Newton laissa, par mégarde,un flambeau allumé sur son bureau. Pendant son absence, un petit chien, nommé Diamant, auquel il était fort attaché, renversa le flaml)eau, et tous les papiers qui se trouvaient sur le bureau furent consumés. C’étaient précisément ceux où Newton avait consigné les résultats des expériences de chimie qu’il avait faites depuis nombre d’années. On comprendra toute sa douleur, lorsque, revenu dans son cabinet de travail, il reconnut le malheur qui venait de lui arriver. Biot

croit que l'intelligence de Newton reçut une véritable atteinte de ce coup imprévu.

Biot fait remarquer, en effet, qu’à partir de sa quarante-cinquième année, Newton n'a plus fait aucune découverte dans aucune partie des sciences, ce qni est vraiment étrange pour un homme de génie, parvenu à un âge où l'esprit possède ordinairement toute sa maturité et tout son essor.

L’écrivain français cherchait une explication à cette bizarre circonstance, lorsqu’un Hollandais, M. Van Swinden, lui communiqua une note manuscrite de Huvgens, faisant partie d’une espèce de journal, appartenant à la bibliothèque de Leyde, dans lequel le grand géomètre hollandais avait coutume d’inscrire différentes remarques. Cette note , ainsi conçue, donne la clef du mystère concernant la stérilité de l'esprit de Newton pendant la période qui nous occupe.

• Lo 29 mai IC9î, écrit Huygons, M. Colin, écossais, m’a raconté que l’illustre géomètre Isaac Newton est tombé, il y a dix-huit mois, en démence (tn plirenitin), soit par suite d'un trop grand excès de travail, soit par la douleur qu'il a eue d’avoir vu consumer par un incendie son laboratoire do chimie et plusieurs manuscrits importants. JI. Colin a ajouté qu’à la suite de cet accident, s'étant présenté chez l’archevêq ue de Cambridge, et ayant tenu des discours qui montraient 1 aliénation de son esprit, ses amis se sont emparés de lui, ont entrepris sa cure, et l’ayant tenu enfermé dans son appartement, lui ont administré, bon gré mal gré, des remèdes, au moyen desquels il a recouvré la santé, de sorte qu’à présent il recommence à comprendre son livre des Principes. •

Biot crut pouvoir conclure de cette lettre, que l'éclipse momentanée des facultés de Newton explique la stérilité que l’on remarque dans la secorfde moitié de sa carrière scientifique.

Cette conclusion fut vivement attaquée par le biographe anglais d’Isaae Newton, par s if David Brewster, l'éminent physicien, mort en 18G8. David Brewster éleva le conflit à la hauteur d'une question nationale. Prétendre que Newton avait perdu la tète pendant dix-huit mois, cl que son esprit en était toujours resté afl'aibli, c’était, selon lui, porter atteinte à la gloire de l’immortel philosophe. Nous ne saurions partager cette opinion. Pour être un grand génie, on u’en est pas moins homme, et comme tel, on est soumis aux inexorables lois de la nature. Que Newton

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ait ou un instant de folie, il n’y a rien là qui doive surprendre, rien qui puisse lui enlever le mérite et la gloire de ses découvertes.

Il faut ajouter que David Brewster ne fut pas heureux dans le choix de scs arguments. Pour montrer que Newton était sain d'esprit en 1693, il publia des lettres qui prouvent précisément le contraire. 11 en est uue par exemple, adressée au philosophe Locke, qui ne laisse aucun doute cet égard.

Locke était fort lié avec Newton ; mais son Traité de l'entendement avait- soulevé contre lui tous les théologiens anglais. Une seconde édition de cet ouvrage ayant été annoncée en 1693, Newton en prit occasion pour s'exprimer très-vertement sur le compte de son ami et de ses opinions philosophiques. Sans doute, il s'en repentit, car, peu de temps après, il adressa à Locke la curieuse lettre qu'on va lire :

• Monsieur,

filant d'opinion que vous entrepreniez de m’embrouiller ( embroil me u'ilh icomen) avec des femmes, et par d’autres moyens, j’en fus tellement affecté que lorsqu'on me dit que vous étiez malade et que vous n'en reviendriez pas, j’ai dit que ce serait tant mieux si vous étiez mort. Jo vous prie de me pardonner ce manque do charité; car j'ai maintenant la conviction que co que vous avez fait est juste; et je vous demande pnrdon d'avoir eu de mauvaises pensées sur votre compte, et d’avoir prétenduque vous détruisiez la racine de la morale par un principe que vous aviez posé dans votre livre des Idiee, et que vous aviez le projet d'étendre dans un antre ouvrage, comme aussi de vous avoir pris pour un Hobbiste. Je vous demande également pardon d'avoir dit ou pensé qu'il y avait un projet formé de me vendre un emploi, ou do me susciter des tracasseries.

Je suis votre humble et infortuné serviteur,

Newton. *

Londres, sept. 10, 1003.

Ou se figure la stupéfaction de Locke en recevant cette lettre. Il y répondit cependant, le 5 octobre suivant, en assurant Newton de son amitié et en lui offrant de se rendre auprès de lui; a car dit-il, la fin de votre lettre me fait craindre que cela ne vous fût pas totalement inutile. » Il donnait bien à juger, par là, de la pitié compatissante que lui inspirait l’état mental de son illustre

ami. Le même jour, Newton lui répondit de Cambridge, dans les termes suivanls :

« Monsieur,

L’hiver dernier, en dormant Irop souvent près de mon feu, j'ai Uni par déranger mes habitudes de sommeil; et une maladie qui, l'été dernier, a été ici épidémique, a porte ce dérangement au point que, lorsque je vous écrivis, je n'avais pas eu une heure de sommeil depuis une quinzaine entière, et pas une minute depuis cinq jours. Je me souviens que je vous ai écrit; mais pour ce que j'ai dit de votre livre je ne m’en souviens pas. Si vous voulez m'envoyer une copie de ce passage, je vous l’expliquerai si je puis.

Je suis votro très-humble serviteur.

Is. Newton. »

Cambridge, !> octobre 1C8.1.

Cette dernière lettre suffit pour clore le débat. Newton déclare lui-même, eu 1693, qu’il a complètement perdu la mémoire. C’est tout ce que prétendait établir Biot.

Newton avait triomphé de toutes les objections opposées à ses découvertes; sa gloire rayonnait sur l'Angleterre et sur l’Europe ; il était âgé de cinquante ans, et cependant il restait dans la pauvreté. Il n'avait pour vivre et pour acheter les instruments nécessaires à ses expériences, que ses modiques appointements de professeur de TUiiiversité de Cambridge. Il y avait là une obligation pour sa patrie. Cette obligation, un ancien élève de l'Université de Cambridge, Charles Montague, connu plus lard sous le nom de comte d’Halifax, sut la remplir. Quoique moins âgé que Newton, Montague s’était lié avec lui d'abord à l'Université, puis à la Chambre des communes, où ils s'étalent trouvés réunis. Lorsqu'en 1694, Montague parvint au poste de chancelier de l'échiquier, il nomma son ami garde de la monnaie ( warden of lhe mini), avec appointements annuels équivalents à 15,000 francs. Quelques années plus tard, c’est-à-dire en 1669, Newton fut

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nommé grand mailre, c’est-à-dire directeur de la Monnaie, avec un traitement de 1500 livres (37,500).

Voltaire, s’emparant de ce fait, l’a commenté d’une manière assez piquante :

« J’avais cru, dit-il, dans ma jeunesse, que Newton avait fait su fortune par son extrême mérite. Je m'étais imaginé que la cour et la ville de Londres l’avaient nommé, par acclamation, grand maître des monnaies du royaume, l’oint du tout. Isaac Newton avait uno nièce assez aimable, nommée M"» (Jonduitt; elle plut beaucoup au grand trésorier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans uno jolie nièce (1). »

Voltaire est peut-être trop absolu dans son dire, mais on ne peut nier que les attraits de miss Boston (plus tard M“* Gonduitt) n’eussent quelque peu aidé à la nomination de Newton, que recommandaient, d’ailleurs, pour une telle fonction, ses connaissances chimiques.

Miss Baston était une personne très-remarquable, tout à la fois spirituelle et belle. Elle inspira un profond attachement nu comte d’Halifax, elle résida longtemps dans sa maison, et en reçut, à sa mort, un legs magnifique. D’aucuns parlent même d’un mariage secret; mais le fait n’est pas prouvé. Après la mort du comte d’Halifax, elle épousa M. Gonduitt, et tous deux vinrent se fixer auprès de leur oncle, Isaac Newton, jusqu’à son dernier jour.

Quelle que soit la cause qui eût déterminé la subite fortune de Newton, il ne crut jamais la devoir qu’à son mérite.

D’ailleurs, l'emploi de directeur de la Monnaie n’était pas une sinécure. Voulant se donner tout entier à ses nouvelles occupations, Newton se démit immédiatement de sa chaire à l’Université de Gambridge, en désignant àVhiston comme son successeur.

On peut regretter que Newton ait accepté des fonctions publibliques, cardés lors il négligea beaucoup les sciences. 11 disait que les affaires du roi devaient passer avant les siennes propres. Son repos n’eilt pas moins gagné à la conservation de son ancienne indépendance. En effet, des tracasseries sans nombre, des dénonciations et des procès, vinrent l’assaillir de différents côtés. Un certain Chaloner, chargé parle Parlement d’une mission

1 1] Dklianmire phibuaphiqur , article Newton.

spéciale, découvrit une vaste émission de fausse monnaie. Dans l'instruction à laquelle on dut procéder pour rechercher les coupables, Chalouer prononça le nom du directeur de la Monnaie, et finit par l'accuser. Mais la suite de l'instruction laissa voir la perfidie de Cbaloner, qui, reconnu lui-même pour le coupable, fut condamné à mort et exécuté.

Essayer do laver Newton d’une telle accusation serait superflu. Un sut à ce propos que Newton refusa une somme de 6,000 livres (150,000 fraucs), d'un homme qui tentait de le corrompre.

L’année même où Newton fut appelé à la direction de la Monnaie, c’est-à-dire en 1099, l'Académie des sciences de Paris lui accorda une des huit places d’associé étranger qu’elle venait de créer.

Eu 1701, ses collègues de Cambridge l’envoyèrent, pour la seconde fois, à la Chambre des communes, où il passa tout aussi inaperçu que daus la précédente assemblée.

En 1703, il fut nommé président de la Socield royale Je Londres, en remplacement de lord Somers, et pendant vingt-trois ans consécutifs, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, il fut maintenu daus cette dignité, qui faisait de lui le représentant de la science et des savants de la vieille Angleterre.

En 1705, la reine Anne lui conféra le titre de chevalier, avec des lettres de noblesse.

Alors, Newton n’eut plus rien à envier; chacun s'inclinait devant son géuic, et sa réputation était immense en Europe. « Il a été révéré, dit Foutenelle, au point que la mort ne pouvait plus lui produire de nouveaux honneurs ; it a eu sou apothéose. »

Nous avons parlé du savant; voyons maintenant ce qu’était l'homme. Les meilleurs témoignages sous ce rapport nous seront fournis par ses contemporains.

D'après M. Couduilt, Newton était d'une taille moyenne et avait pris, sur la fin de sa vie, un assez notable embonpoint. Œil vif et perçant, physionomie sereine, belle chevelure blanche, cachée sous une perruque, tels étaient les traits distinctifs de sa personne. L'évêque d'Atterbury dit pourtant que, daus les vingt dernières années, ses yeux étaient devenu; ternes et languissants.

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Dans le monde il parlait peu. Ses goûts étaient simples; il mangeait avee sobriété et s’habillait sans recherche. 11 n'avait aucune de ces habitudes qui deviennent une tyrannie après avoir été un plaisir. Si on lui offrait du tabac, il refusait, pour ne se créer, disait-il, aucun besoin inutile. 11 vivait solitairement et était sujet, comme tous les hommes absorbés par de profondes méditations, à de singulières distractions. Quelquefois, au moment de sortir de son lit, une idée lui arrivait, et aussitôt il restait assis sur le bord du lit, à moitié vêtu, et passaitdes heures cnlièies dans cette situation. 11 eût oublié de prendre ses repas si on ne le lui eût rappelé. 11 se persuada un jour qu'il avait dîné, bien qu'il fût à jeun et même qu’il eût grand appétit. Voici, plus au long, cette anecdote.

Son ami, le docteur Stukeley, était venu chez lui, pour diner en sa compagnie. Après avoir attendu longtemps que Newton sortit de son cabinet, le docteur se décide à entamer un po l'et qni se trouvait sur la table ; après quoi, il en remet les restes sur le plat, et recouvre le tout d’une cloche d’argent. Au bout de plusieurs heures, Newton parait enfin, en déclarant qu’il a grand appétit. Il s'assied et soulève la cloche. Mais en apercevant les restes du poulet : « Ah ! s’écrie-t-il, je croyais n’avoir pas dîné. Je vois que je me trompais ! »

Newton était timide : c’est ce qui explique sa reserve dans la société. Ou a un exemple assez singulier de cette disposition d’esprit dans un fait qui se passa en 1711 & la Chambre des communes. Ou discutait un bill relatif à la détermination des longitudes en tner. Appelé pour donner son avis, Newton le fit connaître par écrit, et ne répondit pas un mot aux objections présentées par plusieurs membres. Whîston, placé derrière lui, s’écria : « Monsieur Newton éprouve quelque répugnance à faire connaître son avis, mais je puis atlirmer qu’il est favorable au bill. » Malgré cet appel à sa parole, Newton continua de garder le silence, et le bill fut adopté sans autre commentaire.

Un étranger lui demandait comment il avait découvert les lois de la giavitation : « En y pensant sans cesse, » répondit-il. Il définissait ainsi sa méthode : « Je liens le sujet de ma recherche constamment devant moi, et j'attends que les premières lueurs commencent à s’ouvrir lentement, et peu à peu, jusqu’à se changer en une clarté pleine et entière. »

li SAVANTS DU DIX-HUITIÉME SIÈCLE

Les contemporains de Newton n’ont pas loué son caractère, et l’ont peint quelquefois sous des couleurs très-dures. Tel est, par exemple, Winston, qui fut, il est vrai, un adversaire de ses travaux.

« Newton, écrit ce savant, était du caractère le plus craintif, le plus cauteleux et la plus soupçonneux que j’aie jamais connu. S'il eût été vivant quand j'écrivis contre sa chronologie, je n'eusse pas osé publier une réfutation, car, d'après la connaissance que j’avais de ses habitudes, j'aurais dé craindre qu’il nio luit. »

Ce jugement est empreint d’exagération, car nous ne croyons pas que le philosophe anglais eût jamais voulu se venger des critiques de Whiston en immolant sou critique. On no voit guère de ces drames dans le pacifique domaine des sciences. Mais les épithètes. dont se sert Whiston pour qualifier le caractère de son prédécesseur à Cambridge, paraissent la fidèle expression de la vérité.

Flamsteed, le directeur do l’Observatoire de Greenwich, dont les rapports avec Newton furent un moment très-tendus et trèsdifficiles, porte, en effet, sur lui, une appréciation du même genre.

« Newton m'a toujours paru, écrit Flamsteed, insidieux, ambitieux, excessivement avide de louanges, et supportant avec impatienco la contradiction. »

On ne saurait contester l’exactitude de celte dernière allégation. Il suffit , pour en être convaincu , d'avoir suivi les polémiques de Newton avec Iiooke, lluvgens, Leibniz et autres savants.

On peut aussi reprocher à Newton d’avoir quelquefois manqué de loyauté dans ces discussions. Celle qu'il soutint contre Leibniz, il propos du calcul différentiel, eu donne une preuve surabondante.

La plupart des biographes ont célébré sur tous les tons la modestie du philosophe auglais en se fondant sur la publication tardive de ses travaux. Si Newton a tardé longtemps à les publier, c’est qu’il souffrait des tracasseries que lui avaient valu

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ses premières communications à la Société royale de Londres. Pour avoir la paix, il cachait ses trésors. Ce ne fut que lorsque sa réputation fut solidement établie, qu'il se décida à faire connaître ses découvertes, par la publication d’un ouvrage.

• Je fus, écrivait-il plus tard à Leibniz, si persécuté d’objections et d’interpellations sans tin, à cause de la publication de mes idées sur la lumière, que je résolus de ne pas m’y exposer davantage : m’accusant moi-mémo d’imprudence d’avoir, pour une vaine ombre, perdu ainsi mon repos, un bien si solide et si substantiel. •

Esprit profondément religieux, Newton ne permettait pas que l’on tournât devant lui en ridicule la religion, telle qu’on la pratiquait en Angleterre. Lorsque Halley, qui n’avait pas les mômes scrupules, se laissait aller à des plaisanteries de ce genre, il l’interrompait par ces seuls mots : « J’ai étudié ces choses- là, et vous ne l’avez point fait. »

Newton était charitable, et grâce à l’élévation de son traitement, ainsi qu’à la simplicité de sa vie, il pouvait faire beaucoup do bien, tout en amassant une fortune assez considérable. « Il ne croyait pas, dit Fontenelle, que donner après soi, ce fût donner. » Aussi ne laissa-t-il point de testament, et eut-il toujours pour règle d’assister ses parents 'et ses amis nécessiteux. Ses héritiers, au nombre de huit, dont quatre neveux et quatre nièces, eurent à se partager, à sa mort, la somme, assez ronde, de 32,000 livres sterling (800,000 francs).

Conduitt, le mari de celle de ses nièces qui demeurait avec lui, lui succéda dans l’emploi de directeur de la Monnaie, oû il l’avait suppléé, d’ailleurs, sur la fin de sa vie.

Newton ne s’est point marié. « Peut-être, commo dit Fontetiellc, n’avait-il jamais ou le loisir d’y penser. »

On a longtemps préteuduque Newton n’avait pas eu davantage le temps d’aimer. C’est là une erreur historique, qui a été reconnue de nos jours. Le docteur Stukeley a publié les confidences à lui faites par une Mme Vincent, qui, avant son mariage, avait connu Newton chez l’apothicaire de Grantham, où elle demeurait, en compagnie de plusieurs autres jeunes personnes. Il parait que le savant en herbe s’était épris d’une belle passion pour miss Storey. Ce fut à cause do la modicité de sa

fortuno et de l’incertitude de son avenir qu’il dut renoncer à l'épouser. Mais il eut toujours du plaisir à revoir cette personne, et lorsque parvenu à l'apogée de la gloire, il faisait un voyage dans le Lincolnsliire, il ne manquait jamais d'aller lui rendre visite. Il vint môme plusieurs fois en aide à divers membres de sa famillo, en proie à des embarras pécuniaires.

Jusqu'à l’Age do quatre-vingts ans, Newton jouit d’une assez bonne santé. Il ne se servit jamais de lunettes, et pendant toute sa vie ne perdit qu’une seule dent. Vers sa quatre-vingtième année, il commença à être incommodé d’une incontinence d’urine. Il était pourtant loin d’éprouver de véritables souffrances. Les signes de l’affection do la pierre à laquelle il devait succomber ne se manifestèrent que dans les vingt derniers jours de sa vie.

Fontanelle, dans son Éloge de N eu ton, raconte ainsi la dernière maladie du célèbre philosopho anglais :

a On jugea sûrement, qu’il avait la pierre, et qu’il n’en pouvait revenir. Dansées accès de douleur si violents que les gouttes de sueur lui en coulaient sur le visage, il ne poussa jamais un cri, ni ne donna aucun signe d’impatience; et dès qu’il avait quelques moments de relûclie, il souriait et parlait avec sa gaieté ordiuaire. Jusque-là il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. Il lut les gazettes, le samedi 18 mars, au matin, et parla longtemps avec le. docteur Mead, médecin célèbre. Il possédait parfaitement tous ses sens et tout son esprit; mais le soir il perdit absolument connaissance, et ne la reprit plus, comme si les facultés de sou ûme n’avaient été sujettes qu’à s'éteindre totalement, et non pas à s’affaiblir 11 mourut le lundi suivant (20 mars 1727), ùgé de quatre-vingt-cinq ans.

« Son corps fut exposé sur un lit de parade, dans la chambre de Jérusalem, endroit d’où l'on porlo au lieu do leur sépulture les personnes du plus haut rang, et quelquefois les tètes couronnées. On le porta dans l'abbaye de Welminslcr, le poêle étant soutenu par milord grand chancelier, par les ducs de Montrose et Boxburgh, et par les comtes de Pembroke, do Sussex et de Maclcsfield. Ces six pairs d'Angleterre, qui firent cette fonction solennelle, font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évèque de Itochester fit le service, accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterré près de l'entrée du chœur (1). »

C'est là qu’en 1731 sa famille lui fit élever un monument magnifique, surlequel fut gravée une épitaphe, rappelant ses principales découvertes. Le docteur Robert Smith, son élève, auteur

(I) Coi détails irai ont été transmis à Fontenelle par Conduite

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d’un Traité d’optique, lui lil aussi ériger, devant la chapelle du collège de la Trinité, à Cambridge, une statue un marbre. Sur le piédestal de cette statue, on lit cette inscription :

Qui geii us humanum ingenio superavit.

Chose digne de remarque ! La nation anglaise ne prit aucune part aux honneurs funèbres rendus à Newton; car le tombeau, comme la statue, émanèrentdc l’initiative personnelle. Siquclques seigneurs de haut lignage accompagnèrent le cortège mortuaire du grand physicien, c’est en qualité de membres de la Société royale, et non comme représentants de la Chambre des lords. C’est ce qui a fait dire à Arago :

< Los honneurs qu'on eût prodigués sans réserve à un homme ri" mer s'emparant des galions espagnols ou incendiant une capitale étrangère, 11e furent accordés qu’afec la plus grande parcimonie à celui dont le nom survivra aux plus grandes réputations politiques et militaires du monde entier (1). >

Il résulte de cette revue rapide des traits principaux do la vie de Newton, que le philosophe de Cambridge doit compter parmi les plus grandes ligures de l'humanité. Newton a eu ses faiblesses, et nous n’avons rien fait ici pour les cacher, ni même pour les atténuer; mais qui n’en a pas dans ce monde ? Il faut beaucoup pardonner à un génie qui a étendu, dans 1111e mesure aussi extraordinaire, les bornes de l'entendement humain.

Les travaux qui ont immortalisé Newton sont relatifs à l'astronomie,l’optique et à l’analyse mathématique. C’est dans cet ordre que nous les passerons en revue. Nous dirons quelques mots, en terminant, de ses aperçus sur la physique générale et la chimie, ainsi que de divers ouvrages étrangers à la science, tels (pie sou Traité île chronologie et ses dissertations théologiques. Nous plaçons ses découvertes astronomiques eu première ligne, parce qu’elles constituent, de l’aveu do tous, son principal titre de gloire.

(I) Œuvres cOMjili’t™ : Notice» bingr.i|ilii.|iie*, t. lil, p. 310. New ion .

Mais il ne faut pas oublier qu’elles n’eussent pas été possibles sans les belles méthodes de calcul qu’il avait créées dans sa jeunesse.

La tradition veut que l’idée de la gravitation ait été suggérée à Newton , tout jeune encore, par la chute d'une pomme. On raconte que, se trouvant assis sous un pommier, dans sa ferme de Woolsthorpe , une pomme vint à tomber devant lui.

■ Ce hasard, dit Biot, réveillant peut-être dans son esprit les idées "des mouvements accélérés et uniformes, dont il venait de faire usage dans sa méthode des fluxions, il se mit & réfléchir sur la nature de ce singulier pouvoir, qui sollicite les corps vers le centre de la terre, qui les y précipite avec une vitesse continuellement accélérée, et qui s'exerce encore sans éprouver aucun affaiblissement appréciable sur les plus hautes tours et au sommet des montagnes les plus élevées. Aussitôt une nouvelle idée s'offrant à son esprit, comme un trait de lumière : « Pourquoi, se demanda-t-il, ce pouvoir ne s'étendrait- il pas jusqu'à la lune même, et alors que faudrait-il de plus pour la retenir dans son orbite autour de la terre? » Ce n'était là qu’uno conjecture; mais quelle hardiesse de pensée ne fallait-il pas pour la former et la déduire d'uu si petit accident (1). >

L'anecdoteque rappelleBiot avait été racontée, pour la première fois, par un contemporain et ami de Newton, par Pcmberton, qui fut son éditeur. Voltaire, dans ses Éléments de philosophie, dit qu’elle lui a été attestée par M”* Conduitt, nièce de Newton.

En dépit de cette dernière autorité, nous ne saurions croire à l’authenticité de l’anecdote, c'est-à-dire admettre que la découverte de l’attraction ait tenu à un si mince événement. Supprimez, en effet, le pommier du jardin de Woolsthorpe, et le système du monde resterait à découvrir! Nous pensons, nous, que n’eût-il jamais vu tomber uue seule pomme dans le cours entier de son existence, Newton n’en aurait pas moins découvert et démontré le principe de la gravitation universelle.

Les grandes découvertes ne sont jamais le fait d’un seul homme. Ce n’est qu’après avoir subi une sorte d'incubation dans une foule d’esprits, qu’un homme de génie arrive et formule en règles précises, des principes que chacun est tout préparé à recevoir. La découverte de l’attraction fut formulée et démontrée matbémati-

(1; Biol. Sl' tnnyj icienlifiquet et littéraire», t . 1, 1*. 1.15.

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la

quement par Newton, mais une foule de travaux antérieurs avaient préparé et facilité cette immortelle synthèse.

Depuis longtemps, en effet, cette idée flottait dans l’air des nations savantes. Lorsque Newton parut, elle était mûre, et il n'eut que la peiue de s’en emparer. Tout son mérite consiste à l’avoir démontrée mathématiquement, et à l’avoir merveilleusement généralisée. Il fallait sans doute un poissant génie pour arriver à ce résultat; mais ce n’était pas celui de l'invention. Le génie du calcul et du raisonnement suffisait à cette tâche. On peut affirmer que si Newton n’eût pas existé, un autre se lût trouvé là, un peu plus tard, pour recueillir la gloire qui est échue au philosophe anglais.

On a des preuves nombreuses que le principe de l'attraction universelle avait été entrevu lougtemps avant Newton. Voici d’abord ce que dit Plutarque, dans sa dissertation intitulée De la face de la lune, où il examine pourquoi notre satellite ne tombe pas :

t Et toutefois, il y a le mouvement de la lune qui, no plus ne moins que les pierres et cailloux et tout ce que l'on met dedans une fronde, sont empêchés de tomber parce qu’ou les tourne violemment en rond. Car chaquo corps se meut selon son mouvement naturel, s’il n'y a mitre cause qui l’en détourne. C'est pourquoi la lune ne se meut point selon le mouvement de sa pmilwr, estant son Inclination déboutée et empeschée par ta violence de la révolution circulaire (1). >

Au xvi* siècle, un certain Grots, commentant un ouvrage de Bonardo, De la dimension des sphères célestes, dit « que les corps célestes restent suspendus et en équilibre dans l’espace par une espèce d’attraction magnétique produite par des corps éloignés. » Kopernik définissait la pesanteur « une appétence naturelle dont le divin architecte de l’univers a doué les parties de la matière, afin de les rendre aptes i s'unir pour former des sphères. »

Kepplec assimilait le soleil à un aimant agissant sur les planètes pour les retenir dans leurs orbites, et il avait trouvé que leurs vitesses de circulation varie à peu près eu raison inverse du carré des distances.

(I) Plutarque, traduction d’Amjot.

Dans un ouvrage publié cil IG 55, Bouillaud formule celle loi plus nettement encore. Il dit que « la force du soleil , agissant sur les planètes, est eu raison inverse du carré de leur distance (1). »

Quant à la généralisation do l’idée de la gravité et à son extension à tous les corps célestes, avec un décroissement d’intensité dépen lant des distances, elle est explicitement indiquée, dès IGGG, par Dorelli, dans sou ouvrage sur les Satellites île Jupiter Ilorclli montre très-bien comment les planètes peuvent être retenues et suspendues dans le vide, autour du soleil, de mémo que les satellites autour de leur planète, par l’action d’un pouvoir central, exactement équilibré par la force centrifuge qu’engendre le mouvement de révolution de ces mêmes planètes. I)e cette combinaison de forces, il déduit même, hypothétiquement il est vrai, le mouvement en ellipse et les inégalités des satellites, qu’il juge en partie produits par l’action secondaire du soleil.

Ces aperçus sont très-justes; aussi, Huygens et Newton luimême attribuent-ils à Dorelli l’honneur de la première idée de l’extension du principe de la pesanteur et de son application aux mouvements planétaires.

Enfin la loi de variation de l’attraction en raison inverse du carré des distances, était admise par trois compatriotes et contemporains de Newton, dont les deux premiers fort célèbres, Ilooke, Hallev et le chevalier AVren, quoiqu'il leur fût jmposiblc de la démontrer. On voit même que, dès IGGG, Ilooke s’occupait de vérifier cette loi expérimentalement, en cherchant à constater si le poids des corps variait à diverses distances du centre de la terre, depuis les plus grandes élévations jusqu’aux plus grandes profondeurs où l’on pùt atteindre. Deux mois après, il faisait devant la Société royale île Londres une expérience qui olfrait l'exemple, alors nouveau, d’un mouvement curviligne, produit par la combinaison d'une impulsion primitive avec un pouvoir attractif émané d’un centre. Un long fil terminé par une sphère de bois, figurant un planète, était supendu au plafond de la salle. En écartant ce pendule de la verticale, et lui donnant une impulsion latérale, perpendiculaire au plan de l'écart, on voyait la sphère dé-

(1) Ash'onontin Philolaïcti,

(2) Thcorw* planelnrwn ex causù physiçis deduçhr. Florence, IGGG.

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crire des ellipses , plus ou moins allongées suivant la force de l'impulsion. Plus cette force était grande, plus l'ellipse s’ouvrait ; à uu certain moment, celle-ci devenait un cercle parfait, qui se transformait, le moment d'après, en une autre ellipse, placée à l’inverse de celles de la première série. On voyait ainsi toutes ces courbes se former et se succéder les unes aux autres, par le seul changement des énergies relatives des deux forces, l’une impulsive, l’autre centrale (la pesanteur) qui sollicitait le mobile. C’était une image assez fidèle des orbites planétaires, si ce n’est que dans celles-ci, la force attractive est constamment dirigée vers un des foyers de l’ellipse, taudis que dans l’expérience dont il s'agit, elle se trouvait au centre même de la courbe.

Mais voici uu passage remarquable, placé à la fin d’un ouvrage publié en 1074, et qui prouve avec évidence, que Hooke avait su s'élever, par une série de déductions physiques, à la véritable idée du système de l’univers, idée qu’il ne lui a manqué que d'asseoir sur des preuves mathématiques pour avoir des droits certains à sa découverte.

« J'exposerai, dit Hooke, un système du monde, qui diffère, à beaucoup d’égards, de tous ceux qui sont jusqu’à présent connus, et qui est, en tout point, conforme aux lois ordinaires de la mécanique. 11 est fondé sur trois suppositions. La première, c’est que tous les corps célestes, sans exception, exercent un pouvoir d’attraction ou de pesanteur dirigé vers leur centre, en vertu duquel, non-seulement ils retiennent leurs propres parties, et les empêchent de s'échapper'dnns l’espace, comme nous voyons que le fait la torre, mais encore iis attirent aussi tous les autres corps célestes qui se trouvent dans la sphère de leur activité. D’où il suit, par exemple, que, non-seulement le soleil et la lune agissent sur la marche et le mouvement de le terre, comme la terre agit sur eux, mais que Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne ont aussi, par leur pouvoir attractif, une influence considérable sur le mouvement de la terre, de mémo que la terre en a une puissante sur les mouvements de ces corps. La seconde supposition est que tous les corps une fois mis en mouvement uniforme et rectiligne, persistontà se mouvoir ainsi indéfiniment en ligue droite, jusqu’à ce que d'autres forces viennent plier et fléchir leur route, suivant un cercle, une ellipse ou quelque autre courbe plus composée. La troisième supposition est que tes pouvoirs attractifs s’exercent avec plus d’énergie, à mesure que les corps sur lesquels ils agissent s’approchent du centre dont ils émanent.

Maintenant quels sont les degrés successifs de cet accroissement pour des distances diverses? C’est ce que je n’ai pas encore déterminé

par expérience Mais j’ose promettre à celui qui réussira dans cctto

entreprise, qu’il trouvera dans ce principe, la cause déterminante des

plus grands mouvements que l'univers nous offre, et que son développement complet sera la véritable perfection de l'astronomie (IJ. »

Quoi (le plus net, et ne voit-on pas que si Hooke eût possédé le génie mathématique de Newton, il eût certainement attaché son nom à la découverte de la gravitation universelle?

D’après ce qui vient d’ôtre dit, on voit que, dans la seconde partie du xvm* siècle, le problème général de la gravitation avait déjà été singulièrement élucidé par les études des physiciens et des astronomes. Newton s’en empara, le creusa et le résolut. Voilà la vérité.

Examinons maintenant comment il y fut conduit.

En réfléchissant à ce singulier pouvoir qui attire les corps vers le centre de la terre, et qui s'exerce, sans diminution appréciable, jusque sur le sommet des plus hautes montagnes, Newton fut amené à se demander s’il ne s'étendrait pas jusqu’à la lune, et si ce ne serait pas ce même pouvoir qui retiendrait dans son orbite lo satellite terrestre. Poursuivant ses inductions, il songea que, cette première vue étant exacte, les planètesqui se meuvent autour du soleil, devaient être maintenues de même dans leurs orbites par leur pesanteur vers cet astre. Si un principe général que j'appellerai la pesanteur existe , disait Newton , les planètes doivent avoir des vitesses diverses en différents points de leurs orbites, par la raison que tous les points de l'ellipse sont situés à des distances différentes du soleil. Or Keppler a posé une relation entre les temps des révolutions des planètes et leurs distances au soleil. On pourra donc en conclure la loi de croissance et de décroissance des vitesses, et par suite celle de la pesanteur solaire. En partant de la loi de Keppler, Newton trouva, en effet, que l'énergie de la [«sauteur solaire décroissait proportionnellement au carré de la distance : le calcul venait de lui donner la clef du système du monde.

Ayant déterminé cette loi, Newton voulut l'appliquer à la lune, et voici comment. Sachant de quelle quantité tombe un corps à la surface de la terre, dans la première seconde de sa chute, il calculerait de combien devrait tomber la lune dans le même temps, en affaiblissant la pesanteur suivant la loi du carré.

(1) Estai pour prouver le mouvement de ta terre /*??• des observation*. Londivs, 1671, iu*4\

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Cet élément obtenu, il en déduirait la vitesse du mouvement de circulation de la lune, ou la durée de sa révolution, et si cette vitesse concordait avec celle qu'assignait l’observation, il faudrait en conclure que la terre exerce un pouvoir attractif sur notre satellite !

Pour faire ces calculs, il fallait connaître exactement la mesure du rayon terrestre et la distance de la terre à la lune, exprimée en parties de cette mesure. Malheureusement, à cette époque on ne possédait encore aucune mesure précise de la terre. Le degré du méridien était évalué à 60 milles anglais (297,251 pieds de Paris) ; Newton en déduisit le rayon terrestre égal à 17,031 ,230 pieds, et basa ses calculs là-dessus. Aussi trouva-t-il, pour la force qui retient la lune dans son orbite, une valeur plus grande du sixième que l’observation ne l’assigne, d’après le mouvement de circulation de notre satellite.

Arrivé à ce résultat, Newton ne songea pas un instant que la base de ses calculs pouvait être erronée ; il aima mieux douter de la valeur de son hypothèse. « Je me suis trompé, se dit-il ; la pesanteur n’attire pas la lune en raison inverse du carré de la distance. 11 y a là quelque cause qui m'échappe, et qui modifie, pour la terre et la lune, la loi générale que j’ai découverte. » Lui qui avait rejeté avec dédain la théorie des tourbillons de Descartes, il fut alors tenté d'y revenir.

On n'a pas assez remarqué celte défaillance d'un grand génie. 11 faut l’avouer. Newton manqua de cette foi robuste, de cette conviction inébranlable, qui animent et soutiennent les inventeurs. Ce principe général de l'attraction, si bien fait pour s’imposer tyranniquement à un esprit supérieur, en dehors même de toutes considérations mathématiques, il le renia, dès qu'il le vit en opposition avec ses calculs : ce qui vient à l’appui de notre dire, qu’en astronomie, Newton fut avant tout un mathématicien. On eût aimé entendre Newton s'écrier, à la lin de ses calculs : « Et cependant la terre attire la lune en proportion inverse du carré de la distance ! »

Ceci se passait eu 1666. Après la déception qu'il venait d'éprouver, Newton abandonna, pour un temps, ses travaux astronomiques, et s'occupa exclusivement de mathématiques pures et d'optique. Mais, en 1679, il dut écrire à Hooke, alors secrétaire de la Société royale, au sujet d’un système de physique céleste

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