‹ Vies des savants illustres du XVIIIe siècleChapitre 2 sur 31 · SAVANTS DU DIX-HU1TI K.MK SI KG I, K · texte numérisé non relu

SAVANTS DU DIX-HU1TI K.MK SI KG I, K

qu'on l'avait prié d’examiner; et dans cette lettre il proposait à Honkc de vérifier expérimentalement le mouvement rotatoire de la terre, en laissant toinlier des corps d’une grande hauteur, et observant s’ils descendent rigoureusement suivant la verticale. Si la terre tourne, pensait Newton, ces corps doivent loniljer à l’est du pied de la verticale, car leur force centrifuge est plus grande au départ qu’à l’arrivée, et ils éprouvent nécessairement, durant leur chute, un retard sur le |ioint d'où ils ont été lancés. Newton ajoutait que la trajectoire devait être une sorte de spirale.

Chargé de réaliser cette expérience, Hooke lit remarquer que la déviation devait se produire, non vers l'est, mais vois le sudest, par la raison que, dans tous les points de notre hémisphère où la direction de la pesanteur est oblique à l'axe de la terre, les corps changent do parallèle en tombant, et s'approchent constamment de l’équateur: supposition dont Newton reconnut la justesse et qui a été confirmée depuis. Hooke déclara, de plus, que la trajectoire devait être, non une spirale, mais une ellipse.

C’est par l'intuition seule que Hooke avait été conduit à ce résultat. Ainsi que nous l’avons dit, il admettait depuis longtemps, sans pouvoir le prouver, que le mouvement elliptique des planètes était la conséquence d’une force de gravité propre à chacune d’elles et au soleil, et s’exerçant autour de leurs centres respectifs avec une énergie inverse au carré de la distance; il devait en inférer naturellement que le mouvement des projectiles autour du centre de la terre est également elliptique.

Cette hypothèse, Newton s’empressa de la soumettre à l’épreuve du calcul, et il la trouva fondée. 1! reconnut qu'une force attractive émanée d’un point et agissant inversement au carré des distances, fait nêeeuairement décrire au corps quelle sollicite une ellipse, ou, en général, une section conique dont le centra attractif occupe un des foyers. La loi qu'il avait trouvée était donc vraie, puisqu'elle était une condition tint qua non de la forme des orbites planétaires. Mais alors pourquoi ne s’appliquait-elle pas aux rapports de la terre et de lune? Newton se heurtait toujours à cette impossibilité; il u’en triompha que trois ans plus tard.

Un jour du mois de juin 1682, se trouvant dans la salle des réunions de la Société royale, pour attendre le moment de l’ouverture de la séance, il entendit parler autour de lui, de la nouvelle mesure du méridien que Picard venait d’accomplir eu France,

et des soins tout particuliers que ce géomètre avait apportés à ce travail. Il résultait des opérations de Picard une gravo modification de la longueurdu méridien, et par conséquent une rectification importante de la mesure de la terre adoptée jusque-là.

Newton eut un véritable saisissement d’esprit. L'erreur de ses calculs concernant la gravitation universelle, n’aurait-elle tenu qu’à l’erreur oit l’on était quant aux dimensions de la terre? Aussitôt il prend note des chiffres de Picard, et se hâte de rentrer chez lui, pour recommencer ses calculs de 1666, avec la nouvelle évaluation de la grandeur de la terre. A mesure qu'il avançait dans son travail, l’accord cherché se manifestait plus clairement à ses yeux. Bientôt, il devint si évident, que Newton, en proie à l’émotion la plus profonde, fut hors d’état de continuer ses calculs. Il dut prier un de ses amis d’achever à sa place l’œuvre commencée.

Cette fois, le doute n'était plus permis : l’analogie de la pesanteur, telle qu'elle se manifeste à la surface du globe terrestre, et du pouvoir attractif qui fait équilibre à la force centrifuge de la lune, pour la retenir dans son orbite, cette analogie, disons mieux, cette similitude, éclatait à ses yeux. Newton vit aussitôt se dérouler devant lui, comme dans une vision rapide, toutes les conséquences de celte découverte. 11 vit l’univers tout entier soumis aux lois de la gravitation et conçut d'un seul jet le véritable système du monde.

C’est l’ensemble de toutes ces études, qui révélait aux hommes le véritable mécanisme de l'univers, que Newton consigna dans l’ouvrage peut-être le plus beau qui soit sorti de la pensée humaine. Nous voulons parler des Principes mathématiques de la philosophie naturelle.

Newton hésita longtemps à publier ce livre. Il craignait des réclamations de priorité, comme celles que Hooke avait déjà élevées contre lui, et qui l’avaient fort tourmenté. Ce fut sur les instances de Halley, que Newton se décida à envoyer son manuscrit à la Société royale de Londres.

Le manuscrit de ce grand ouvrage fut présenté à la Société royale , par le docteur Viucent, le 28 avril 1686. La société décida aussitôt qu'il serait imprimé à ses frais, et au mois de mai 1687, les Principes mathématiques de la philosophie naturelle faisaient

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leur entrée dans le monde savant, où ils devaient produire une véritable et salutaire révolution.

Ce livre capital est divisé en trois parties. Dans les deux premières, Newton traite des lois du mouvement et'pose les principes généraux qui sont la base de la dynamique. Tel est le principe d'inerlie de la matière, qui nous apprend qu’un corps immobile ne peut se mettre en mouvement sans recevoir une impulsion venant de l’extérieur ; et qu’après avoir reçu celte première impulsion, il ne pourra jamais s’arrêter ni dévier de la ligne droite, si aucune force nouvelle n'intervient. Deux autres axiomes suivent celui-ci : tout changement apporté à un mouvement est proportionnel à la force qui l’a produit; en d’autres termes, l’action est égale à la réaction.

Dans le troisième chapitre (De mundi syitcmatc), Newton expose, avec leur majestueuse harmonie, les lois du système du monde, fondées sur la gravitation universelle.

Il établit d’abord que la courbe parcourue par tous les corps célestes, daus leur révolution à travers l’espace, résulte de la combinaison de deux forces : l’une d’impulsion primordiale, centrifuge, comme on dit , s’exerçant selon la direction de la tangente à l’orbite; l’autre attractive ou centripète, agissant dans le sens des rayons vecteurs de l’orbite. En ce qui louche la lune, en particulier. Newton la compare à un boulet lancé à une telle distance de la terre, qu’il no puisse plus l’atteindre en tombant, et qu’en vertu du principe d’inertie, il continue à obéir à son impulsion primitive, mais déviée par la force centrale. Décomposant cette force d’attraction propre à tous les corps célestes, il la considère comme la résultante des attractions de toutes leurs molécules; d’où il suit qu’elle est proportionnelle aux masses de ces corps, et que ceux-ci peuvent être, par lu pensée, réduits à des points dans lesquels leur masse tout entière serait concentrée. Deux sphères quelconques, placées dans l’espace, s'attirent donc mutuellement, comme si leurs masses étaient réunies à leurs centres. Ainsi, non-seulement le soleil agit sur les planètes pour les retenir dans leurs orbites, mais tous les corps du système solaire agissent les uns sur les autres, comme autant de centres attractifs. De là résultent, dans leurs mouvements dominants, des perturbations, qui, en paraissant infirmer la grande loi uuivcrsellc, la confirment, au contraire, d'une manière éclatante. Si la luue,

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par exemple, offre (les inégalités dans son mouvement autour de la terre, sous l’influence de l’attraction solaire, elle est aussi influencée par les autres planètes; mais l'action de celles-ci est si faible, qu'on peut la négliger saus erreur sensible. De même toute planète peut être considérée comme subissant seulement l’influence du soleil et de la planète la plus voisine : c’est ce qu’on appelle le problème des trois corps. S’il fallait tenir compte, dans le mouvement do chaque planète, de l’action perturbatrice de toutes les autres à la fois, on se perdrait dans le dédale inextricable de calculs aussi compliqués.

L'attraction est donc la force qui gouverne les mouvements de tous les corps planétaires ; c'est aussi celle qui gouverne la matière sur le globe que nous habitons ; c’est celle qui maintient réunies les molécules de tout ce qui existe dans le sein de la terre ou à sa surface, et qui en forme un tout compacte. Dans ce dernier cas, on l’appelle cohésion.

On voit donc que l’attraction est vraiment universelle, au moins dans notre système solaire, qui est le seul qui se prête à des observations suflisanteset à l’épreuve du calcul. En est-il de même pour les milliers d’autres systèmes qui apparaissent à nos yeux sur la voûte céleste, et dont les étoiles fixes sont les soleils? 11 est permis de le penser, mais non de l'atlirmer.

Quelle est la nature intime de cette force universelle ? Newton ne s’en met pas en peine. Dans la préface placée en tête de la première édition de ses Principes, il a bieu soin d’expliquer qu'il n’entend pas poursuivre cette insaisissable inconnue, — la nature de la force, — mais qu’il n’en veut étudier que les manifestations ; en un mot, que, laissant de côté les causes des phénomènes physiques, il n’en considérera que les effets visibles, méthode excellente et que, malheurensement pour les progrès de la véritable science, on a trop souvent négligée.

• Ce que j’appelle attraction, dit Newton, est peut-être causé par quelque impulsion ou de quelque autre manière qui nous est inconnue. Je ne me sers du mot attraction qu'en général, pour désigner la force par laquelle les corps tendent l’un vers l'autre, quelle que soit la cause de cette force. Car il faut que nous apprenions, pour les phénomènes do la nature, quels corps s’attirent l'un l'autre, et quelles sont les lois et les propriétés de cette attraction, avant qu'il soit convenable de rechercher quelle est la cause efficiente de l'attraction. •

Lu vide, banni de la nature par Descartes, y était ramené par Newton. Il faut, nécessairement, dit le savant anglais, que les intervalles des corps célestes soient vides de toute matière, car autrement cette matière, aussi subtile qu'on la suppose, opposerait une certaine résistance à leur mouvement, et finirait par anéantir complètement leur force d’impulsion primitive.

Pour énumérer et faire comprendre, à l’aide du raisonnement, les belles conséquences que Newton a tirées du principe de la gravitation universelle, il faudrait écrire tout un traité d’astronomie : ou peut diro, en effet, que le géomètre anglais a fondé cette science dans les temps modernes. Contentons-nous donc de mentionner, sans commentaire, ses admirables découvertes.

Newton fit d’abord rentrer les comètes dans la loi générale de l’attraction. Il prouva que ces astres vagaltondsse meuvent autour du soleil dans des sections coniques, dans des ellipses extrêmement aplaties, qui figurent assez bien un système de deux paraboles se regardant par leurconcavilé, et dont les branches prolongées sont unies par deux lignes droites. — 11 montra que le mouvement de rotation do la terre avait dû produire son aplatissement aux pôles, et il reconnut dans cet aplatissement la véritable cause de la //récession des cquino.res ou de la rétrogradation des points équinoxiaux, c’est-à-dire du phénomèno en vertu duquel ces points reculent chaque année de 50" et vont au-devant du soleil, d’où résulte que l’équinoxe arrive plus tôt. — Il expliqua, par l’action combinée du soleil et de la lune, ces mouvements étranges de tluj et de rellux qui animent la mer, montrant qu'il se produit de grandes ou de petites marées, suivant que les actions des deux astres s’ajoutent (aux syzygies) ou se retranchent (aux quadratures) ; ces effets varient aussi en raison de l’élévation du soleil et de la lune au-dessus de l’horizon, et de leur éloignement de la terre dans leurs orbites respectifs. — Enfin Newton put calculer rigoureusement l’intensité de la pesanteur à la surface, des planètes accompagnées de satellites (Jupiter, Saturne), et conséquemment aussi à la surface du soleil. De là, il déduisit les masses de ces différents corps, et il trouva que Saturne et Jupiter ont 78 et 288 fois plus de matière que la terre, taudis que le soleil, à lui seul, en a 308,000 fois plus.

On pensera peut-être que le livre des Principes excita, dès qu'il parut, une admiration universelle. 11 n’en fut rien. Les savants les plus illustres, les plus profonds géomètres des pays étrangers, méconnurent la théorie de l'attraction. Huygcns l'admit entre les corps célestes, mais la rejeta pour les corps tonifiant à la surface de la terre. Leibniz la repoussa formellement ; et à ce propos, il attaqua Newtqn d’une manière très-acerbe. La même théorie fut combattue par Jean Bernouilli et par Fouteuelle, lequel batailla toute sa vie pour le système îles tourbillons de Descartes. Il faut convenir d’ailleurs que, par son style confus, l’ouvrage de Newton prêtait facilement aux fausses interprétations, et qu’il exigeait pour être compris, des connaissances mathématiques variées, que peu de personnes, à cette époque, pouvaient se vanter de réunir.

Nous avons maintenant à examiner Newton sous un autre point de vue. Nous allons le voir, suivant l'heureuse expression de Fontenelle, faire l’anatomie Je la lumière, et déployer un génie supérieur dans des expériences aussi décisives que délicates.

La première édition du Traité d'optique, où sont consignées toutes les découvertes de Newton sur la lumière, ne parut qu’on 1704; mais dès 1660 Newton s’était occupé do ces questions, et dans le cours des années 1G09, 1G70, IG7I, il avait réuni ses observations en un corps do doctrine, qu’il exposa et développa devant ses auditeurs du collège de Cambridge. Vers la fin de 1 67 1 , il donnait à la Société royale de Londres communication d'un mémoire contenant la première partie de son travail sur l'analyse de la lumière. Ce mémoire fut bientôt complété par un second, en novembre 1G72. Le 18 mars 1671 et le 9 décembre 1675, il en adressait deux autres, où il faisait connaître ses expériences relatives à divers phénomènes d’optique, tels que ceux do la diffraction, des couleurs des lames minces, des anneaux colorés, etc. Ces différents mémoires formèrent la base du Traité d’optique, qui parut en 1704.

La découverte capitale de Newton en optique, c’est que la lumière blanche, telle qu’elle nous arrive du soleil , n’est pas homogène, mais qu elle est composée de rayons simples, diversement colorés et inégalement réfrangibles, dont l’ensemble constitue le spectre solaire. L'immortel physicien arriva ù cette conclu—

sion, en faisant toml>er un faisceau de lumière sur un prisme de verre, et recevant le faisceau réfractésur un écran, placé dans une chambre obscure. Il vit alors se peindre sur l’écran une image allongée du soleil, dans laquelle il aperçut distinctement sept couleurs principales, placées dans cet ordre invariable : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Le spectre solaire offre, à la vérité, une infinité de nuances intermédiaires ; mais elles se confondent dans les sept précédentes, qui sont aussi celles de l’arc-en-ciel.

Après avoir décomposé la lumière. Newton la recomposa facilement, il l'aide d’expériences diverses, dont la plus frappaute et la plus simple est connue sous le nom d 'expérience du disque de Newton. Elle consiste à faire tourner très-rapidement un disque de bois ou de carton, partagé en un certain nombre de secteurs coloriés, de façon à représenter, dans leur ensemble, un ou plusieurs spectres successifs. Quand un mouvement de rotation est imprimé à ce disque, on n’aperçoit plus aucune couleur : le disque parait blanc, par suite de la simultanéité des impressions que les diverses couleurs produisent sur la rétine, et qui, se combinant, donnent la sensation qui résulte de leur union, c’est-à-dire le blanc.

On opère la recomposition de la lumière décomposée par un prisme de cristal, soit en plaçant, parallèlement au premier prisme, un second prisme semblable, qui, réfractant les rayons en sens inverse, reproduit le faisceau blanc primitif; ou bien encore en recevant le spectre coloré sur une lentille bi-convexe, qui, faisant converger les rayons simples en son foyer, donne une image blanche du soleil. Ces méthodes, plus directes et plus scientifiques que celle du disque do carton colorié, sont également de l’invention de Newton.

Ayant constaté le fait de la décomposition de la lumière, Newton voulut connaître la cause de cet important phénomène. Pourquoi le faisceau de lumière peut-il être ainsi disséqué, pour ainsi dire, et donner un spectre coloré, après avoir traversé le prisme? Il s'agissait d'éclaircir ce mystère. Newton en eut l’explication par une expérience décisive. Il isola successivement chacune dos couleurs du spectre, en interceptant les autres au moyen d'un écran. 11 reçut ces couleurs isolées sur un second prisme, par lequel elles furent déviées; puis, mesurant cette déviation

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ou ce qu'on appelle en physique 1 ’anyle de réfraction , il constata que cet angle varie pour chaque couleur. 11 en conclut que les diverses couleurs du spectre sont inégalement réfrangibles, d’où il résulte quelles se dispersent après leur réfraction à travers un prisme, et se disposent sur un écran à la suite les unes des autres, dans l’ordre que leur assigno leur réfrangibilité. Ainsi fut expliquée la décomposition du rayon blanc.

Newton acquit encore la preuve, par la mémo expérience, que les couleurs duspectre sont simples, car elles ne sont aucunement modifiées après avoir traversé le second prisme, et restent violettes, bleues ou rouges, suivant qu’on a laissé passer le faisceau violet, bleu ou rouge.

De l’analyse de la lumière, Newton déduisit une explication rationnelle de la couleur des corps et de l’arc-en-ciel.

Jusqu’alors on s’était perdu eu conjectures sur la cause des couleurs. Était-ce une propriété des corps, et fallait-il croire, avec Aristote, qu’un corps est bleu, par exemple, parce qu’il a en lui une certaine qualité qui le fait paraître tel? Bien des gens, môme après la défaite de la scolastique, s’en tenaient à cette explication, qui n’explique rien. Pourquoi, en effet, n’y a-t-il plus de couleurs dans l’obscurité? Pourquoi ces couleurs ne sont-elles visibles qu'à la lumière, si elles résultent d’une qualité inhérente aux objets? L’obscurité suffirait-elle à anéantir une qualité dans un corps? La lumière est donc nécessaire pour que nos yeux aient la perception de la couleur.

Newton partit de là pour résoudre un problème qui défiait, depuis des siècles , tous les efforts de la raison humaine. Il pensa que la réflexion , de môme que la réfraction , pouvait séparer les rayons colorés de la lumière blanche et opérer une décomposition du môme genre. Il eut assez de génie pour se dire que tout le corps éelairé no réfléchit pas nécessairement la totalité des rayons qu’il reçoit; que, suivant sa nature, il absorbe ceux-ci et renvoie ceux-là, et que de cette diversité d’action résulte la différence des couleurs. Ainsi, les feuilles des arbres sont vertes, parce qu'elles réfléchissent, les rayons verts, et absorbent tous les autres; la garance rouge, parce qu’elle ne renvoie que les rayons rouges ; une étoffe noire est celle qui absorbe tous les rayons, et un corps blanc celui qui les réfléchit tous.

SAVANTS DU D1X-IIU1TIÈMB SlKCLK

La couleur dépend doue de la texture, de la composition intime, de l’arrangement moléculaire des corps impressionnés par la lumière. Si nous n'en avons pas la perception dans l'obscurité, ce n'est pas parce (pie nous n'y voyons pas clair, c’est parce qu’alors elle n'existe pas. I,a lumière ne rend pas les couleurs visibles à nos yeux, elle les crée. Un corps non éclairé est forcément noir, il ne devient violet, ou bleu, ou jaune, ou de toute autre couleur, que lorsque nous le mettons en rapport avec une source de lumière. lit voici ce qui le prouve. Prenez un objet de couleur rouge, une brique, par exemple ; placez-la dans l'obscurité, et éelairez-la par l’un des rayons simples de la lumière préalablement décomposée par un prisme, le rayou vert si vous voulez ; la brique ne sera plus rouge, elle sera verte. D'où ressort clairement qu’elle a perdu dans l’obscurité la couleur que nous lui connaissons. 11 en serait de même de tout autre objet.

Voilà la théorie de la coloration des corps, telle qu'elle a été formulée par Xevvton.

On doit également à Newton d’avoir complété la théorie de l’arc-en-ciel, que Descartes avait donnée avant lui, quant à la cause de l’arc, à sa formation et à sa grandeur. Un seul point manquait à l’explication de Descartes : la détermination de la cause en vertu de laquelle sont formées les couleurs de l'arc-enciel. Newton fit voir que les gouttes d’eau suspendues dans l’atmosphère, se comportent comme autant de pietits prismes d’eau, qui décomposent la lumière blanche et produisent une infinité de petits spectres solaires.

Disons à ce propos que Newton se montra injuste envers Descartes; car il voulut le dépouiller du fruit de ses travaux, pour en faire honneur à Antoine de Dominis, archovéque deSpalatro, qui était loin de s’étre avancé autant que notre grand géomètre, dans l’explication du phénomène de l'arc-en-ciel.

Le second livre de l’Optique est consacré à l'étude des couleurs des lames minces et des anneaux colorés. On sait que tous les corps diaphanes, réduits en lames suffisamment minces, paraissent colorés de nuances extrêmement brillantes et irisées. Tels sont le gypse, le mica, la nacre, le verre souillé, l’huile répandue en petite quantité à la surface de l'eau, les bulles de savon, etc. Les savants sont unanimes pour louer le travail de Newton sur co sujet; mais ils regrettent de n'y pas voir mentionné le nom de

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Ilooke, qui le premier a fait naître des anneaux colorés entre deux lentilles superposées.

Newton s’est également occupé avec succès des couleurs engendrées par les lames épaisses. Mais il a été moins heureux dans sou étude des phénomènes de la diffraction et des franges, découverts par le P. Grimaldi, de Bologne, en 1065. Il nie formellement un fait incontestable, à savoir qu'il se forme des franges colorées dans l'ombre des corps.

Sur la question de la double réfraction, c'est-à-dire de la propriété que possèdent certains cristaux, de donner naissance, pour un seul rayon incident, à deux rayons réfractés, de sorte que les objets regardés à travers ces cristaux sont vus en double , sur cette question, disons-nous, il lit aussi fausse route, et les règles qu’il posa ont été rejetées par les physiciens.

Ayant remarqué que certaines substances combustibles, telles que le camphre, l'huile d’olive, l’essence de térébenthine, etc., possèdent un grand pouvoir réfringent, eu égard à leur densité, et ayant constaté la même propriété dans le diamant, Newton en conclut que ce dernier corps devrait appartenir à la classe des combustibles, ce qui, en effet, fut établi plus tard, parles expériences des chimistes. Les admirateurs déclarés de Newton ont vu dans ce fait une manifestation éclatante de son génie. Mais Arago a jeté de l’eau froide sur leur enthousiasme , en faisant remarquer qu’avant l'année 1704, date de la publication du Truite d'optique, le diamant avait été brûlé dans une célèbre expérience faite sous les yeux du grand-duc de Toscane, par deux savants de l’Académie ilel Cimenta. Cette expérience est de 1694, et on la trouve rapportée dans la Minéralogie d'flaüy : elle consiste à placer un diamant au foyer d’un miroir ardent, où il ne tarde pas à être consumé entièrement (1).

Nous avons vu que Newton s’était occupé, en 1671, de la construction d’un télescope à réflexion, et qu'il avait présenté cet instrument à la Société royale de Londres, peu de temps avaut son admission dans cette compagnie. On loua beaucoup cet instrument, qui n'était cependant pas une nouveauté. En effet, le principe en avait été indiqué, dès 1G39, par le P. Mersenne en Fiance, et le géomètre écossais, David Grégory, en avait construit un, qui

(1) Arago, Notices biographiques, 1. 111 «les Œuvres complètes, p. 351.

11e différait de celui de Newton que par une modification sans importance.

L'invention de Grégorv date de 1663 ; il est donc peu probable que Newton n’en ait pas eu connaissance. la justice la plus vulgaire exigeait qu'il mentionnât cette circonstance dans sa communication à la Société royale. C’est ce qu’il ne fit point. Ajoutons que le télescope de Newton n’était pas exempt d’inconvénients dans la pratique, et qu’on s’en servit fort peu.

Les lentilles ordinaires, principalement les lentilles convergentes, ont un défaut grave, connu en physique sous le nom d aberration de réfrangibilité. Elles ne réfractent pas seulement la lumière, elles la décomposent; de sorte qu’elles fournissent des images à contours irisés, et qui, par conséquent, manquent de netteté. Newton posa en principe que ce défaut ne pourrait jamais être corrigé. 11 se trompait, car, en 1758, un opticien français, établi à Londres, Jean Dollond, infirma l’expérience sur laquelle Newton basait son assertion. Il trouva le moyen de rendre les lunettes achromatiques, en superposant des lentilles de composition différente quant à la substance du cristal.

Bien que son esprit fût exact et mathématique par excellence, Newton n’a pu se défendre d’abandonner, au moins une fois, le monde des faits pour celui des hypothèses. 11 a imaginé un système sur la cause de la lumière, pour remplacer celui de Descartes, qui ne lui plaisait pas. Il est vrai qu'il s’excusa d’avoir émis une hypuihèse, en déclarant que, pour lui, il n’en sentait pas le besoin. « Mais, ajoutait-il, comme j’ai cru voir que les têtes de beaucoup de grands savants courent fort après les hypothèses, je dirai celle que je serais porté à regarder comme la plus vraisemblable, si j’étais obligé d’en adopter une. »

La théorie adoptée par Newton est celle de l’émission. Newton admet l’existence d’un fluide impondérable, ou éther, répandu dans toutes les parties de l'espace, et pénétrant jusqu'aux dernières molécules de la matière. C’est ce fluide, éminemment subtil, qui, frappé par les parcelles lumineuses que nous envoie le soleil, s’agite, et produit sur nos yeux l'impression de la lumière. Dans l'hypothèse des ondulations, au contraire, qui est celle de Descartes, de Hooke, de Young, de Fresnel et qu’ont adoptée, depuis les travaux de ce dernier physicien, tous les

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savante modernes, la lumière provient d’uu ébranlement imprimé à l'éther par le soieil, ébranlement qui se transmet de proche en proche, aous forme d'ondulations, tout à fait comparables à celles qui produisent le son dans l'air. Ce sont ces ondulations qui, en agissant sur le nerf optique, déterraineut en nous la sensation de la lumière, absolument comme les ondes sonores, en ébranlant le nerf auditif, déterminent l'impression du sou ou du bruit. Ce système a l’avantage de ne supposer aucune dimiuution de la substance du soleil, et d'assigner une vitesse appréciable à la lumière. 11 donne, de plus, une explication satisfaisante de divers phénomènes lumineux, tels que ceux de la diffraction et des anneaux colorés, dont la théorie de Newton est impuissante à rendre compte.

Nous avons maintenant à dire quelques mots des travaux mathématiques de Newton. Nous n’entreprendrons pas d’en faire une analyse complète, car malgré tous nos efforts pour être clair, nous ne parviendrons sans doute qu’à rester incompréhensible pour la plupart de nos lecteurs. Il faut avoir étudié ces matières pour être capable d'en saisir le sens et la portée. Nous nous bornerons donc à dire que Newton est l’inventeur d’une célèbre méthode d’analyse, connue sous le nom de méthode lies /luxions, et qui seule lui a permis de démontrer mathématiquement la gravitation universelle ; que la formule si employée en algèbre sous le nom de binôme de Men ton, est également son œuvre, et qu’il en a fait de très-belles applications au calcul de la quadrature de l’hyperbole et d’une infinité d’autres courbes; enfin nous ne pouvons passer sous silence sa querelle célèbre avec Leibniz, ausujet de l'invention du calcul différentiel.

Le calcul différentiel est une méthode d'analyse qui présente une grande analogie avec le calcul des (luxions. On s'explique dès lors qu’une discussion de priorité ait pu s'élever entre Newton et son véritable auteur, Leibniz. Un court historique du débat montrera que les plaintes de Newton n’étaient nullement fondées.

Newton tint fort longtemps secrètes ses découvertes mathématiques; il ne commença à les publier qu'en 1704, dans la première édition de son Optique, qu’il faisait suivre immédiatement de ces deux dissertations : De la quadrature des courbes (De i/iiadraturd curvarum ), et Énumération des lignes du troisième

ordre (Enumérai io lineartim lerlii ordinis). En cela, il o)>éissaitàune pensée d’égoïsme, car il voulait se réserver le monopole des découvertes auxquelles pourrait conduire le puissant instrument d’analyse qu’il avait créé. Cependant ses travaux transpirèrent, et en 1676 une correspondance s'engagea entre lui et Leibniz, concernant les résultats qu'il avait obtenus.

Dans ses lettres Newtou parle de sa méthode de calcul d’une manière très-générale. Il n’en donne aucuuo indication ni démonstration, et se contente de l’envelopper dans un anagramme très-compliqué, comme on le faisait alors pour s’assurer la propriété d’une découverte sans la communiquer. Leibniz ne prit pas tant de détours. Répondant à Newton, le 21 juin 1677, il lui exposa franchement sa méthode du calcul infinitésimal, telle qu'il l’avait imaginée. En 1684, il la publia, sous la même forme, dans les Actes de Leipzig, et Newton ne formula aucune réclamation à ce propos. Bien au contraire, il reconnut trèsexplicitement les droits de Leibniz, dans une note, ou scholie, insérée en 1687 dans la prcmièro édition de son livre des Principes.

Mais voilà qu’en 1699, un certain Fatio de Duillier, mathématicien assez médiocre, s’avise de déclarer que Leibniz n'est que le second inventeur du calcul infinitésimal, et insinue qu'il a beaucoup emprunté à Newton. A quoi Leibniz répond en citant le témoignage même de Newton. Les choses en restent là, jusqu’à l'apparition du Traité d’optique, auquel Newton avait joint l’exposé de la méthode des lluxions. Les rédacteurs des Actes de Leipzig insinuent alors, à leur tour, que le calcul des fluxions de Newton n’est qu’une simple transformation du calcul différentiel de Leibniz, et la guerre s’allume sur deux mots.

Keill, professeur d'astronomie à Oxford, soutient hardiment que Leibniz a dérobé à Newton la méthode des fluxions, et qu’il s'est borné à y introduire un changement de notation. Leibniz, indigné, propose aussitôt de soumettre la question au jugement de la Société royale de Londres, c’est-à-dire à un tribunal présidé par Newton lui-même.

Les pièces du procès furent rassemblées avec grand soin et publiées par la Société royale, sous le titre de Commercium epistolicum; mais Leibniz n’avait pas été consulté sur le choix des arbitres, et ceux-ci rendirent un verdict favorable à Newton.

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Évidemment la Société royale , chargée de prononcer sur ce débat, avait subi l’influence de Newton.

A partir de ce moment, Newton se montra plein d’acharnement contre Leibniz. C’est à ce point qu’après la mort de Leibniz (1716), Newton fit imprimer deux de ses lettres manuscrites, écrites l'année précédente, en les accompagnant de critiques fort amères, et qu’en 1725, il fit supprimer de la troisième édition des Principes de philosophie naturelle, la scholie par laquelle il avait expressément reconnu les droits de Leibniz.

Il faut le dire, Newton manqua de loyauté en cette circonstance. On essaierait en vain de pallier l'odieux de sa conduite.

Newton se jouait, avec une étonnante facilité, des problèmes mathématiques les plus ardus. C'était alors l’usage, entre géomètres, de se porter des défis sur des questions de mathématique, pour exercer leur sagacité réciproque. Deux fois, Newton prit part à de semblables tournois, et deux fois il en sortit vainqueur. Eu 1696, Jean Bemouilli «avait proposé à tous les géomètres de l’Europe, de découvrir la ligne le long de laquelle un corps pesant descendrait le plus vite possible, entre deux points donnés, à d'inégales hauteurs. Ce problème, dit le brachysto • chrone , étant parvenu à Newton, il y répondit, dès le lendemain, dans les Transactions philosophiques, en disant que la ligne cherchée était une cycloïde, courte découverte par Pascal, qu’il donnait le moyen do déterminer. Cette solution fut envoyée à Bernouilli sous lo voile de l’anonyme ; mais üernouilli n’en chercha pas longtemps l’auteur. Il reconnut Newton dit-il, tanquam ex ungue leonem (comme on devine le lion à son ongle).

Le second problème des trajeclions fut proposé, en 1716, par Leibniz, qui voulait, disait-il, tdter le pouls aux analystes anglais. Le problème consistait à trouver une ligne courbe telle qu’elle coupât à angle droit une infinité d'autres courbes d'une nature donnée, mais expressibles par une même équation. On raconte que Newton reçut ce problème à quatre heures du soir, et qu'avant de se coucher, il en avait trouvé la solution.

Newton s’est beaucoup occupé de chimie, et aussi, hélas! d'alchimie. Dans une lettre écrite à l'un de ses amis, M. Aston, qui quittait Cambridge, pour voyager sur le continent. Newton parle, en effet, de la transmutation des métaux, comme d'une

chose fort possible, et recommande à sou ami de ne pas manquer de prendre des renseignements sur cette opération, dans tous les pays qu'il traversera. Cette faiblesse ne doit pas empêcher de reconnaître que les travaux de Newton n’ont pas été inutiles aux progrès do la chimie.

C'est dans les Question» naturelle», placées à la fin du Traité (t optique, qu'on trouve consignées ses observations, souvent ingénieuses, parfois profondes, relatives à la chimie. Au moment de ses recherches sur les télescopes, il fit quantité d'essais sur les. alliages, afin de découvrir le plus favorable à la confection des miroirs des télescopes, et il en déduisit des aj>erçu8 très-remarquables touchant la constitution chimique des corps.

Dans l’ordre physique, on doit à Newton des découvertes importantes, dont nous n’avons pas encore eu occasion de parler. Ainsi il a indiqué la manière de rendre les thermomètres comparables, en adoptant deux points fixes comme termes extrêmes de leur graduation. 11 a déterminé la loi du refroidissement des corps solides à des températures peu élevées; enfin il a établi que les phénomènes de fusion et d’ébullition se produisent à des températures constantes, observation capitale, qui constitue l'un des piliers do la théorie de la chaleur.

Newton a plus d’une fois quitté le domaine do la science pure et de la philosophie, pour celui de la fantaisie et de l'imagination. C'est ainsi qu’il consacra un terni» considérable à un système de chronologie et à des ouvrages théologiques, dont le besoin ne se faisait nullement sentir. 11 est k regretter que le grand géomètre ait cru devoir s’engager dans cette voie, où tant d'autres lui étaient supérieurs. Que de secrets n eût-il pas encore arrachés à la nature, s’il eût toujours concentré ses puissantes facultés sur les questions où il ne connaissait point de rival !

Dans sa Chronologie, Newton s’est donné pour but de rajeunir le monde de quatre ou cinq cents ans, s'appuyant sur les observations des anciens astronomes et sur le phénomène de la précession des équinoxes (cette précession est, comme on sait, de 1# en 72 ans); il a placé l’expédition des Argonautes au x* siècle avant J.-C., et non au xiv', comme on l’admettait alors. Par-

NEWTON

tant de là, il a rectifié les dates de tous les événements postérieurs, avec citations nombreuses et commentaires ingénieux à l’appui. 11 dépensa dans celte œuvre des Ilots d'érudition, pour aboutir à des résultats complètement faux.

C’est ce qu’on ne tarda pas à lui prouver. Voici en quels termes Aragojuge la Chronologie de Newton et les écrits théologiques qui Tout précédée ou suivie :

« En général, en dehors îles questions mathématiques pures ou des applications do ces sciences à l’explication des phénomènes naturels, Newton ne montra pas cette incomparable sûreté de jugement, je dirai presque cette impassibilité qu'on admirait en lui. On peut voir comme preuve de ce que j’ose avancer, son système de chronologie si bien réfuté par Fréret, dès les premiers temps de sa publication (1). >

Ainsi que le fait remarquer Biot (2), il n'est point surprenant que Newton se soit laisser entraîner à des controverses religieuses. Cette alliance des sciences exactes avec les discussions théologiques était dans les mœurs du temps, surtout eu Angleterre. On peut citer, comme ayant sacrifié à cette habitude, le grand physicien Robert Boyle ; le géomètre Wallis; Barrow, premier maître de Newton à Cambridge; Hooke, rival de Newton; Whiston, son élève et son successeur dans la chaire de Cambridge ; Clarke, sou élève aussi, et, de plus, le traducteur de son Optique et l’habile défenseur de sa philosophie; Leibniz, enfin, qui discuta avec tant de fougue la question de la grâce avec les jansénitcs et rompit de si nombreuses lances contre Bossuet sur le dogme religieux.

L’ouvrage le plus connu de Newton, dans les matières théologiques, a pour titre : Observations sur les prophéties de F Écriture sainte , particulièrement sur les prophéties de Daniel, et sur l’Apocalypse de saint Jean. L’auteur y interprète les prophéties à sa manière, en substituant le langage commun au langage figuré, employé dans ces morceaux d’éloquence sacrée. Ensuite, rapprochant les prophéties des événements, il montre qu’elles sont toujours justifiées. Les catholiques ne lui pardonneront jamais d’avoir vu l'Église de Rome dans la onzième corne du quatrième

(1) Sotices biographiques, III, page .137.

(2) Mélangés scientifique* et littërnii'e*, t. I, p. 227.

animal de Daniel, ni d’avoir prédit pour l’an 2000 la chute du pouvoir temporel du pape.

Newton a aussi écrit : Mémoire historique sur Jeux altérations notables du texte de l'Écriture, et divers autres traités que Brewster a mis au jour dans sa Vie de Newton. Gcs différentes productions attestent une vaste érudition et une grande habileté à manier le syllogisme; mais elles n’ajouteut absolument rien à la gloire de notre philosophe.

Nous l'avons dit, Newton était sincèrement et profondément religieux; seulement il se faisait une singulière idée à l’endroit du créateur des mondes. Réfléchissant aux effets de la gravitation universelle, aux forces nombreuses qui résultent de l’attraction mutuelle des planètes et de leurs satellites, et qui tiraillent les corps célestes dans tous les sens, il en vint à penser que l'univers portait en lui-même des éléments d'affaiblissement et de désordre, et que le Créateur devait, de temps à autre, y remettre la main, de même qu’un horloger répare les rouages d’une montre qui refuse le service. Leibniz ne s’est pas fait faute de critiquer sur ce point son illustre rival.

• Cette machine de Dieu est même si imparfaite, dit-il en parlant du monde, conçu par Newton, qu'il est obligé de la décrasser do temps en temps, par un concours extraordinaire, et même de la rnccomoder, comme un horloger sou ouvrago; il serad'nutant plus mauvais maître, qu'il sera plus souvent obligé d'y retoucher. Selon mon sentiment, la même force y subsiste toujours et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la naturcei le bel ordre préétabli. >

Heureusement la science est ici d'accord avec la raison. Laplace a prouvé que l'attraction assure, au lieu de les troubler, l’harmonie et la stabilité de l’univers.

Après ce rapide tableau des travaux d’Isaac Newton, nous allons essayer d’apprécier le genre d'influence qu’ils exercèrent sur l’esprit philosophique et scientifique du xvii* siècle, et de dire comment iis furent accueillis par les contemporains de cet homme célèbre.

NEWTON

Un mouvement scientifique extraordinaire se manifesta, dans tous les pays de l’Europe, au commencement du xvni' siècle. Ce mouvement, qui avait le caractère et l’importance d’une révolution, était la conséquence des principes nouveaux que des hommes d’un génie hardi, autant que profond, avaient introduits, pendant le siècle précédent, dans la philosophie générale, ou, comme on l’appelait alors, dans la science des sciences. Keppler avec sa découverte du véritable mécanisme du monde, — Galilée, avec ses travaux variés de physique et de mécanique, — Bacon, avec sa méthode expérimentale, — Descartes, avec son doute méthodique, — appelaient les esprits à l’indépendance, et leur faisaient entrevoir tout un monde nouveau de vérités à découvrir. Ils les poussaient vers l'observation directe et l’examen analytique des faits, dans ces voies où le travail est pénible, mais où les recherches sont fécondes. La science, émancipée, se dégageait alors des entraves et des stériles argumentations de la scolastique. Elle commença à envisager la nature en face, et à philosopher sur la réalité de ses phénomènes. A la philosophie des mots, comme le disait Fonlenelle, succédait la philosophie des choses. La science moderne venait de naître. Elle était essentiellement laïque, non pas seulement parce quelle devait grandir et se développer en dehors des cloîtres et des écoles, mais parce qu’elle se constituait sous un principe nouveau, celui du doute et de l’expérience préalables, tandis que la scolastique demeurait, quant à ses principes, ou à ce qu’elle appelait de ce nom, immobilisée sous le joug du dogmatisme et de l’autorité.

Comme on l’a vu dans le volume précédent de ce recueil, il s’était déjù manifesté, plus d'une fois, de pareilles tentatives d'émancipation scientifique; mais toujours ardemment combattues et violemment réprimées, elles avaicut été étouffées dès leur naissance, et n’avaient duré que le temps de faire quelques martyrs. Le mouvement scientifique du xvm° siècle diffère des tentatives antérieures, en ce que, se produisant avec des moyens plus puissants, et dans des conditions plus favorables, s’abritant sous les grands noms de Descartes, de Keppler, de Galilée et de Bacon, la révolte put devenir cette Ibis une révolution.

Cette révolution trouva tout aussitôt ses chefs, scs organisateurs; mais il faut bien le dire aussi, ses modérateurs très-prudents, conseillers si sages que, vus à la distance de deux siècles, ils nous paraissent aujourd’hui un peu timides. On vit, en effet, la science

émancipée louvoyer quelque temps entre ses principes et les préjugés de l'époque, s’amoindrir pour se faire accepter, et entrer, partout où elle le pouvait, en composition avec la scolastique, qui était, malgré tout, restée chère aux écoles, et qui avait eu pour elle, outre les oracles infaillibles de la Sorlionne, les arrêts, encore plus péremptoires, des cours de justice.

Tant de ménagements étaient peut-être, de la part des savants d’alors, d'une bonne politique, mais il est évident qu'on ne pouvait aller bien loin dans ce système de conduite, saus faire évanouir le caractère, l'esprit, et jusqu’au principe même de la philosophie nouvelle.

La science fut heureusement préservée de celte fiu ridicule, par son organisation, déjà forte et vivace. A Home, à Florence, en Allemagne, à Londres, enfin à Paris, des académies étaient formées, pour examiner les exiiériences et les observations nouvelles, pour enregistrer les faits qui pouvaient contribuer à étendre ou à fortifier les connaissances acquises, pour faire et préparer, en un mot, tout ce qui serait jugé nécessaire à la conservation et à l'avancement de la science. Les novateurs des siècles précédents n’avaient pas eu l'idée de se retrancher dans de pareilles institutions.

« Les académies, dit M. Flourens, sont tilles de l’esprit humain moderne. L’esprit humain moderne date de Bacon, de Galilée, de Descaries; il se continue par Leibuizet par Newton (1). »

Les académies à peine naissantes furent donc chargées, nonseulement de la conservation, mais encore du développement, et, comme le dit M. Flourens, <* de la continuation » de l’esprit de liberté scientifique qui les avait créées. Mais cette dernière partie, la seule difficile de leur tâche, l'ont-elles toujours accomplie avec une intelligente fidélité? L’histoire nous donne, sur cette question, une réponse qui renferme une grave atteinte à l’infaillibilité académique. Elle nous montre eu effet que, dès ses débuts, l’Académie des sciences de Paris s’engagea dans une ornière où elle faillit perdre à jamais le principe de l’esprit scientifique moderne.

Lorsque l’Académie des sciences de Paris se forma, après plusieurs autres qui l’avaient précédée en Italie, en Allemagne et «n

(i) Fontanelle, ou De ta philosophie moderne relativement aux sciences physiques,

ln-12. Pari#, 1817.

Angleterre, presque tous les savants étaient déjà cartésiens en France. Or il y avait deux manières d’être cartésien. L'une, et c’était la bonne, consistait à l’être selon la méthode de Descartes, qui prescrit de rejeter toute opinion faite à priori, et de n’admettre pour vrai que ce que l’on conçoit clairement et distinctement; l’autre , c’était de croire aveuglément et sans examen au système physique que Descartes avait proposé pour expliquer le mécanisme de l’univers. Ceux qui étaient cartésiens de cette dernière façon , oubliaient évidemment que Descartes avait donné à chacun le droit de contrôler son système à l'aide de sa méthode même, et qu’en suivant ses principes, comme le disait Fontenelle, « on se mettait en état d’abandonner ses opinions. » Ces philosophes rétablissaient donc tout simplement, au profit de Descartes , le principe d'autorité dans la science; ils faisaient renaître la scolastique en faveur de la théorie des tourbillons.

C’est ce dernier système qu’adoptèrent les écoles du xvm* siècle, aussi ardentes à disputer sur des mots, que paresseuses d'aller au fond des choses. Peu leur importait que Descartes tint la place occupée précédemment par Aristote, pourvu que l’on pût continuer à jurer in verba magütri. Pendant plus de vingt-cinq ans, les parlements consacrèrent, par leurs arrêts multipliés, ce singulier cartésianisme, qui supprimait l'indépendance de l’esprit philosophique et conservait le principe d’autorité.

L’Académie des sciences de Paris n’avait pas été complice de ce contre-sens, ou plutôt de cette contre-révolution ; mais elle y avait aidé indirectement par son exemple, qui avait été mal compris. La plupart de ses membres, en etfet, étaient cartésiens, mais ils avaient accepté et prôné dans Descartes, plutôt son système physique pour l’explication de l’univers, que sa philosophie proprement dite. Les écoles et les gens du monde avaient suivi cet exemple, de telle sorte que l’on admirait dans Descartes le créateur de la théorie des tourbillons, et fort peu l’auteur du Discours sur la méthode. Aussi le grand rénovateur de la philosophie, le terrible destructeur de toute hypothèse, n'était-il connu du vulgaire et des savants, que par son hypothèse des tourbillons et de la matière subtile, et tout Paris, longtemps après, disait encore, avec Armande, des Femmes savantes :

Moi, le vide à souffrir me semble JilTlcile, Et je goûte bien mieux la matière subtile.

Le vide, c'élait la théorie de Newton sur l’attraction planétaire, théorie op|iosée à celle des tourbillons, et que l'Angleterre avait embrassée avec ardeur, et acceptée aussi exclusivement que l’avait été en France le système de Descartes. C’est ce que Voltaire faisait ressortir en opposant très-spirituellement les deux philosophies l’une à l'autre.

« Un Français qui arrive à Londres, dit-il, trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le momie plein et il le trouve vide. A Paris, on voit l’univers composé de tourbillons et de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de tout cela. Chez nous, c’est la pression de la lune qui cause le Qux de la mer; chez les Anglais, c'est lu mer qui gravite vers la lunel... Chez vos cartésiens, tout se fait par uno impulsion qu’on ne comprend guère; chez Newton, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause (1). >

Le système de Newton finit par triompher, mais non sans une longue opposition, dans l’Académie des sciences de Paris. « Descartes, dit M. Flourens, avait trouvé uno scolastique métaphysique qu’il détruisit, il y substitua une scolastique physique que Newton détruira bientôt (2). »

C’est grâce au Iriomphe de la théorie do Newton, et malgré la fausse route qu’avait involontairement tracée l’esprit académique du xvii" siècle, que la véritable méthode scientifique, fondée sur l’examen et l’analyse des faits, d’après les préceptes de Bacon et do Descartes, fut heureusement sauvée et transmise à notre époque, qui devait en tirer de si admirables fruits. La philosophie scientifique moderne doit donc une véritable reconnaissance h l’immortel auteur des Principes.

On a beaucoup écrit, en Angleterre, sur Newton. L’ouvrage le dernier venu, et qui a résumé les publications antérieures, est dû au physicien David- Brewster, mort on 1868. Il a pour titre : Memoirs of the life, writings and discoveries of Sir Isaac Newton. Cet ouvrage n’a pas été traduit dans notre langue.

Le biographe français de Newton, qui a laissé bien peu ;\

(1) Lettres philo# ophù/ ues. Lu Un* XIV.

(2} Fonte ne lie.

NEWTON

faire à ses successeurs, est J. -B. Biot, dont la notice est insérée dans le tome Ier de ses Mélanges scientifiques. Biot a donné, en même temps, une idée du contenu de l’ouvrage de Brewster.

La notice d’Arago sur Newton, insérée dans ses Notices biographiques (tome III*), n'apprend rien et est fort écourtée.

On consulte encore avec fruit, sur la vie de Newton, l 'Éloge de ce savant, dû à la plume de Foutenelle.

LEIBNIZ

• Ceux qui aiment à entrer dans le détail de» sciences, méprisent lîs recherches abstraites, et ceux qui approfondissent les principes, entrent rarement dans les particularités : pour moi, j'estime également l'un et l'autre (1). »

Ces lignes empruntées au philosophe illustre dont nous allons nous occuper, pourraient servir d’épigraphe à sa biographie. 11 n'en est pas, en effet, qui puissent mieux résumer l’homme, sa vie, ses travaux et la nature de son génie. Porté à s’élever, comme tous les grands penseurs, à ces spéculations sublimes où plusieurs ne rencontrent plus que le vide, Leibniz se sent constamment ramené sur la terre par la curiosité des faits et le souci du détail. 11 a de grandes conceptions, mais il veut que ces conceptions soient pleines, que le concret s'encadre dans l’abstrait, que le réel trouve à se loger dans l'idéal. Un fait, un fait unique, laissé en dehors de la plus belle théorie, lui rend cette théorie suspecte. Menant de front, et avec un égal succès, les deux plus grandes opérations de l'esprit, l'analyse et la synthèse, il sait marcher dans la grande voie où se font les découvertes, et s'y arrêter quand il faut, pour vérifier ce qu’il a trouvé. De cette heureuse et bien rare combinaison du philosophe qui éclaire le savant par ses hautes vues et du savant qui contrôle le philosophe, s’est formée

(1/ Lt ilmii : Lettre à fabbe Faucher , Journal (tes Savant* «lu 2 juin 1682.

LEIBNIZ

l’une des intelligences les plus vastes que le inonde ait vues depuis Aristote.

Godefroi-Guillaume Leibniz (pour écrire ëôu nom comme il l’a toujours écrit lui-méme, au lieu de Leibnitz, qu'on a lu dans presque toutes les éditions de ses œuvres peudant un siècle) naquit à Leipsig, le 21 juin (vieux style), c’est-à-dire, suivant notre calendrier, le 3 juillet 1046. Sou père, Frédéric Leibniz, professeur de morale et assesseur, ou, comme d'autres disent, grellier de l’Université, avait été marié trois lois. Ce fut de la troisième femme, Catherine, tille du jurisconsulte Guillaume Schinach, qu'il eut cet enfant, qui lut baptisé, La veille de la Saint Jean, sous les noms de Godefroi-Guillaume.

Cette cérémonie du baptême fut marquée parun fait particulier, que l’imagination du père se liàla de transformer en merveille. L’enfant, au moment où le prêtre le tenait dans ses bras, leva la tête, l’avança, et reçut le baptême les yeux ouverts, comme s'il eût compris ce que cela voulait dire. Et le père de consigner la chose dans son journal, par le3 lignes suivantes :

« Je prédis que c'est là un signe de foi. Je prédis aussi que cet enfant, pendant sa vie, marchera les yeux levés vers Dieu, qu’il brûlera d’amour pour lui, et que cet amour lui fera fairo des choses merveilleuses pour la gloire du Très-Haut, le salut et la prospérité de son Église. »

Frédéric Leibniz ne vécut pas assez longtemps pour voir l'accomplissement, plus ou moins exact, de sa prophétie. 11 mourut laissant son fils âgé de six ans, avec d'autres enfants. Heureusement leur mère était une femme aussi distinguée par l’esprit que par le cœur. Elle honora sou veuvage en se consacrant uniquement à l'éducation de ses enfants. Elle exerça, dit-on, une inlluence morale très-marquée sur le caractère de Godefroi-Guillaume, qui, par son intelligence pieuse, donuait déjà l»eaucoup à espérer.

Aussitôt après la mort de son père, il avait été envoyé au gymnase de Saint-Nicolas, F école la plus renommée qu’il y eût alors

à Leipsig. U y apprenait le grec et le latin; mais peu satisfait des méthodes de scs maîtres, encroûtés de pédantisme, il se mit lue n tût à étudier eu particulier et à sa manière les grands écrivains de l'antiquité. Il se sentait surtout attiré vers Tite-Live et Virgile. Ces études laites à la dérobée, et non sans lui valoir plus d’une grave remontrance de la £>art de ses régents, s'étaient si bien gravées dans sa mémoire, que sur la Gu de sa vie, il récitait encore des chants entiers de son poêle favori.

11 devint naturellement très-habile en vers latins. On dit qu'en un seul jour il composa, dans la langue de Virgile, un poème de trois cents vers, sans s’y être permis aucune élision, amusement puéril sans doute, mais qui u’était pas à la portée d’un élève vulgaire.

Vers ce temps, un voisin amateur delivres, qui avait été frappé de voir dans ce jeune enfant tant de passion pour la lecture, lui ouvrit sa bibliothcquo. Avec quelle joie, nous pourrions dire encore avec quelle vénération, il eu franchit le seuil 1

f J'allais entin voir, s'écrie-t-il, ces grands hommes de l'antiquité, que je ne connaissais que de nom, et que j'avais tant désiré de voir, Cicéron, Quinlilien, Sénèque, Pline, Xénophon, Platon, et les Peres de l'Église grecque et latine (1). »

D'un autre document, qui peut-être se concilierait avec celui dont les lignes précédentes sont extraites, il semble résulter que c'est dans la bibliothèque laissée par son père, que le jeune Leibniz Gt connaissance avec les grands écrivains de tous les siècles. Voici ce que nous dit à cet égard M. Fou cher de Careil, le savant éditeur de Leibniz, qu'il a tant contribué à compléter par d'infatigables recherches :

€ Un curieux récit autobiographique dont la date est fixée par de sûrs indices historiques, en ICOti, nous permet, dit M. Foucher de Careil, de reconstituer ses premiers débuts eu philosophie. Il résulte de cette autobiographie que le jeune Leibniz, orphelin dès 1 âge de sept ans, fut laissé seul et sans maître dans la bibliothèque paternelle, où il lut au hasard tous les livres qui lui tombèrent sous la main, Vunini d'abord, et Cicéron (De naluni deorum), puis ces initiateurs de hasard écartés, Aristote, Gassendi et Descaries. •

(I) Soùveltes lettres et opuscules inédits, de Leibniz. Paris, Durand, Ix,i7.

LEIBNIZ

VJ

Au reste, il importe assez peu que ce soit avec les livres de sou père ou avec ceux d'un obligeant voisin, que le jeune Leibniz ait cherché à apprendre ce qu'on ne lui apprenait pas au gymnase de Saint-Nicolas. L’essentiel est de pouvoir constater qu’il avait lu tout seul beaucoup de grands auteurs, et principalement des philosophes, avant de commencer un cours de philosophie à l’Université. Lui-môme ne nous laisse aucun doute sur ce point, et donne môme assez de détails sur ses premières études :

< Avant de faire mes classes, dit-il, j’étais déjà versé dans l'histoire et les poètes ; mais dès que je me mis à étudier la logique, je fus frappé de la distribution et coordination des pensées, et autant qu'un enfant de treize ans en peut juger, je soupçonnai qu'il devait y avoir làdessous quelque chose de grand (lj. >

Cette lecture, poursuivie sans guide, d’ouvrages si nombreux et de tous genres, n’eût pas manqué de produire un vrai chaos dans une tête ordinaire ; mais chez Leibniz, elle ne fit que favoriser et développer l’aptiiude universelle que la nature lui avait donnée pour toutes les études les plus diverses.

Cependant, lorsque arrivé à l’àge de quinze ans, il quitta le gymnase, il sentit le besoin de se donner quelques maîtres, pour l’aider à s’avancer avec une certaine méthode, dans le haut enseignement. 11 entra donc à l’Université de Leipsig.

Parmi les professeurs qu’il y trouva, on en cite deux dont les leçons lui furent particulièrement utiles : Jean Kuhnius pour les mathématiques, qu’il savait peut-être suffisamment, mais qu'il enseignait avec peu de clarté; et pour la philosophie, Jacques Thomasius.

Ce dernier était un homme tout à fait hors ligne. Leibniz ne tarda pas à le distinguer de tous les autres maîtres, et s’attacha particulièrement à lui. Après avoir été son élève, il resta son ami et son correspondant jusqu’à la mort de Thomasius, arrivée en 1682. On entendit souvent Leibniz répéter que, si Thomasins eût vécu encore trente ans, il aurait sans doute profité dos découvertes faites dans cet intervalle, et porté la philosophie plus loin qu'aucun de ses contemporains.

Ainsi ce maître, d’après le jugement de son illustre disciple,

(l) Lettre à Vaguer, sur t utilité de la logique.

50 SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE n’était pas du tout une ljoruo, comme colles contre lesquelles la raison se heurtait dans renseignement universitaire de cette époque. Il n’aurait pas, à l'instar de son collègue Kuhuius, coupé court à toute demande d'explication, par cette réponse solennelle : « C’est la règle I » variante nouvelle du Uagisttr dixil.

Cependant Thomasius conseillai Leibniz de s'appliquer, durant un certain temps, à la méthode scolastique, non pour ce qu’elle valait eu elle-même, mais alin de n’être pas arrêté dans la lecture des écrits de la plupart des philosophes, où l'on rencontrait souvent des termes de l’école. L’élève suivit ce conseil et s’en trouva bien. Mais il ne laissa pas de philosopher en particulier daus la solitude. Un passage extrait d’un recueil de diverses pièces inédites, nous donnera le bilan des idées et des progrès de Leibniz, daus sa première période universitaire.

■ J'ai taché, dit-il, do déterrer et de réunir la vérité ensevelie sous les opinions des différentes sectes des philosophes, et je crois y avoir ajouté quelque chose de mieux pour faire quelques pas on avant. Les occasions de mes études, dès ma première jeunesse, m’y ont donné de la facilité. Étant enfant, j’appris Aristote, et même les scholastiques ne me rebutèrent point, et je n’en suis point fâché présentement. Mais Platon aussi avec Plotin me donnèrent quelque contentement, sans parler d’autres anciens que je consultai. Peu après, étant émancipé des écoles triviales, je tombai sur les modernes, et je me souviens que je me promenais seul dans un bocage près de Leipsick, appelé le Rosenlhal, à l’âge de 15 ans, pour délibérer si je garderais les formes substantielles. Enlin, le mécanisme (la mécanique) prévalut, et me porta à m’appliquer aux mathématiques. Il est vrai que je n 'entrai dans les plus profondes qu après avoir conversé avec M. Iluygens, à Paris. Mais quand je cherchai les dernières raisons du mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir qu’il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il fallait retourner à la métaphysique. C’est ce qui me ramena aux cntéléchies, et du matériel au formel, et me fit enlin comprendre, après plusieurs corrections et avancements do mes notions, que les monades, ou substances simples, sont les seules véritables substances, et que les choses matérielles ne sont que des phénomènes, mais bien fondés et bien liés. C’est de quoi Platon et même les académiciens postérieurs et encore les sceptiques ont entrevu quelque chose. Mais ces messieurs, après Platon, n'en ont pas si bien usé que lui. J’ai trouvé que la plupart des sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu'elles avancent, et non pas en tout ce qu’elles nient. Los formalistes, comme les platoniciens et les aristotéliciens, ont raison de chercher la source des choses dans les causes linales et formelles. Mais ils ont tort de négliger les efficientes et les matérielles, et d'en inférer, comme faisaient Henri Morus en Angleterre et quelques autres platoniciens, qu’il y a des phénomènes qui ne peuvent être expliqués

LEIBNIZ

mécaniquement. Mais, de l'autre cùté, les matérialistes, ou ceux qui s'attachent uniquement à la philosophie mécanique , ont tort do rejetor les considérations métaphysiques et de vouloir tout expliquer par ce qui dépend de l’imagination. Je me datte d'avoir pénétré l'harmonie des différents régnes et d'avoir vu que les deux partis ont raison pourvu qu'ils no se choquent point, que tout se fuit mécaniquement et métaphysiquement, en même temps, dans les phénomènes de la nature. Il n’était pas aisé de découvrir ce mystère, parce qu’il y a peu de gens qui se donnent la peine de joindre ces deux sortes d’études. M. Descartes l’avait fait, mais pas assez. Il était allé trop vite dans la plupart de ses dogmes ; et l’on peut diro que sa philosophie n’est que l'antichambre de la ré rite. Et ce qui l’a arrête le plus, c’est qu’il a ignoré les véritables loi» de lu mécanique ou du mouvement, qui auraient pu le ramener. M. Iluygens s’en est aperçu le premier, quoique imparfaitement; mais il n’avait point de go Ut pour la métaphysique. J’ai marqué dans mon livre quo, si M. Descartes s’était aperçu que la nature ne conserve pas seulement la même force, mais encore la même direction totale dans les lois du mouvement, il n’aurait pas cru que l’ftme peut changer plus aisément la direction que lu force des corps, et il serait allé tout droit au système de l'harmonie préétablie , qui est une suite nécessaire de la conservation de la force et de la direction tout ensemble (1). •

La philosophie qu'enseignait Thomasius était un éclectisme raisonné. Comme il s’était aperçu que l’attachement opiniâtre aux doctrines d’une secte quelconque, est le plus grand obstacle aux progrès de nos connaissances, il publia un abrégé historique des écoles de la Grèce, et arrivant au Cartésianisme, qui commençait à passionner les esprits, il s’attacha à montrer ce qui était à prendre et ce qui était à laisser dans cette nouvelle philosophie. Leibniz avait embrassé ce sage éclectisme, se réservant de le varier encore et de le perfectionner à sa manière. On vient de s’apercevoir qu’il ne rend pas tout à fait justice à Descartes. Cependant il procède de lui, et même plus qu’il ne le pense, et il lui emprunte sans aucun déguisement, les explications mécaniques, à l'exclusion des formes substantielles des scholastiques. Mais il mettait Aristote au-dessus du philosophe français, parce que c’était Aristote qui lui avait fourni son point de départ, le principe métaphysique, qu’il plaçait à l’origine de tout, à savoir la nature même de l’existence, par laquelle toute philosophie doit commencer (1). Il trouvait une dilVéreuce entre ce point de départ et celui de Descartes. Il faut savoir qu’à l’époque où vint Leibniz,

(I) A Mu* oriemlum est a notione existent ûe.

52 SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÉGUi

c'ctait presque un acte d'audace que d'oser admirer quelque chose dans Aristote. Le philosophe de Stagyre pavait la rançon de sa grande renommée, et de cette autorité toute-puissante qu’il avait trop longtemps exercée sur les esprits. I,a réaction arriva : elle fut uue révolution, et à ce titre, elle devait souvent dépasser, et dépassa elfeetivement la juste mesure. Aristote fut trop déprécié, nous dirions presque, trop avili C'est à l'époque où les Cartésiens, triomphant sur toute la ligue, roulaient aux pieds ce philosophe, que I,eibniz osa prétendre qu’il renfermait plus de vérités que Descartes. Trouvait-il donc les vérités plus aisées à comprendre dans le philosophe grec que dans le philosophe français? Nous posons cette question parce que Leibniz convenait, à celte époque et même beaucoup plus tard, que Descaries lui était d’une lecture difücile.

. J'avoue, écrivait-il (1079) dans une lettre à l’abbé Toucher, que je n'ai pas encore pu lire ses écrits avec tout le soin que je me suis proposé d'y apporter, et mes amis savent que 'j’ai lu presque tous les nouveaux philosophes plus tôt que lui. Bacon et Gassendi me sont tombés les premiers entre les mains. Leur style familier et aisé était plus conforme à un homme qui veut tout lire; il est vrai que j’ai jeté souvent les yeux sur Galilée et Descartes, mais comme je ne suis géomètre que depuis peu, j’étais bientôt rebuté de leur manière d’écrire, qui avait besoin d’une forte méditation. Et moi, quoique j’aie toujours aimé de méditer moi-même, j’ai toujours eu de ta peine à lire des livres qu’on ne saurait entendre sans méditer beaucoup, parce qu’en suivant ses propres méditations, on suit un penchant nalurel, et on profite avec plaisir, au lieu qu’on est géné furieusement quand il faut suivre les méditations d’autrui. J'aimais toujours les livres quicontenaienl quelques belles pensées, mais qu’on pouvait parcourir sans s'arrêter, car ils excitaient en moi des idées que je suivais à ma fantaisie et que je poussais où bon me semblait; mais j’ai bien reconnu néanmoins qu'il y a des auteurs qu'il faut excepter; et comme sont parmi les anciens philosophes, i’iaton et Aristote, cl des autres Galilée et Descortes. Cependant, ce que je sais des Méditation» métaphysiques et physiques de Descartes .n’est presque venu que de la lecture de quantité delivres écrits un peu familièrement, qui rapportent ses opinions. Et il peut arriver que je ne l'aie pas encore bien comprit, fiènnmoint, autant que je l'ai feuilleté moi-même, j' entrevois nu moine, ce me semble, ce qu’il n'a pat fait ni entreprit de faire (i). «

Ce que vient de dire Leibniz de sou penchant nalurel à méditer par lui- même, et de ses diflicultés à suivre les méditations d'autrui.

(I) Souvdlet lettres et opuscules inédits de Leibniz.

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est certainement le propre de tous les esprits originaux, mais il faut y reconnaître aussi un effet de l'habitude que lui avaient donnée ses premières lectures solitaires faites en toute liberté, et sans direction.

Mais revenons aux premières études de notre jeune philosophe. Nous l'avons quitté au moment où, comprenant la nécessité de mettre un peu de méthode dans ses travaux, il cherche des maîtres, qu’il ne trouve pas toujours. Le seul Thomasius lui avait été utile pour la philosophie et pour la littérature ancienne. En 1663, Leibniz, âgé alors de dix-sept ans, se rendit à l’Université d'Iéna, La chaire de mathématiques était occupée, dans cette Université, par Weigel, professeur plus sérieux que le pédant lvuhnius. Cependant Leibniz ne fît pas avec lui de notables progrès. 11 reçut également les leçons de Bosius, historien et archéologue, et celles du jurisconsulte Falkner.

Il ne demeura qu'un an à peine dans cette savante Université. Mais de retour à Leipsig, il rapportait le goût des études du droit, auxquelles Falkner l'avait initié. Il s’y appliqua donc avec une grande ardeur, laissant à peu près de côté toute autre occupation.

» Comme après mon entrée dans l’Université, dit-il, je me savais destiné à faire une étude de droit, je laissai toutes les autres pour celle-ci. Je m'aperçus que ce que j’avais précédemment appris en histoire me pouvait être d’un grand secours. Ce fut cause, en effet, que j’appris les lois facilement. J’avais un ami assesseur & Leipsig. 11 me menait souvent chez lui, me donnait des actes à lire et m’apprenait à rédiger des jugements. C’est ainsi que de bonne heure je pénétrai dans les secrets de la science du droit. »

Leibniz, néanmoins, ne voulut pas être avocat, ou s’il le fut par scs licences, il se montra encore plus éloigné de plaider que Fontenelle, lequel voulut an moins perdre une cause, pour obtenir de Monsieur son père le droit de ne plus reparaître au prétoire.

Leibniz, aspirant au grade de docteur, dut se soumettre à un stage de cinq ans, suivant les règlements universitaires. Furieux qu’oului eût fait perdre un si long temps, quoique, dans cet intervalle, il eût mené de front beaucoup d’autres études avec celfe du droit, il tint à laisser des traces de sa colère dans les dernières pages de sa Nouvelle méthode d'étudier la jurbprudeuce, où il pré-

tend réduire à deux les cinq années de stage, afin, dit-il, de témoigner son regret et sa honte d’un lustre ainsi employé : ut me lustri hujus pudeat miscreatque.

A la Qn de 166'», sa seconde année de droit, tant à Iéna qu'à Leipsig, il publia un traité sous ce titre : Specimen dijpcultatis in jure, teu quwstiones philosophie améliores ex jure collecta. Cet ouvrage ne semble pas être un hommage rendu aux méthodes suivies dans l’enseignement du droit dans les Universités d’Allemagne, car ce que l'auteur y montre c'est que la plupart des questions de droit, sans la philosophie, ne sont qu’un labyrinthe sans issue. Dans l’antiquité, les créateurs des sciences étaient en même temps les prêtres de la sagesse.

« Puisque Ulpien, ajoute-t-il, a nommé la connaissance du droit la science des choses divines et humaines, il faut qu'il existe un juriste parfait, ou bien la science du juste et de l'injuste surgira malgré le vroit. »

Bossuet, opposant le droit naturel au droit civil, s’était|également écrié : « il n'y a pas de droit contre le droit. » Mais il y avait peutêtre moins de hardiesse à le dire en France qu’en Allemagne, où le fait historique, avec quelque violence qu’il se soit produit, est réputé le droit.

En 1665, Leibniz composa, pour obtenir les grades de bachelier et de licencié en droit, deux thèses de droit romain (celle De conditionnais, et celle du Specimen certitudinis in jure).

Il ne lui rqstait plus qu’à prendre le grade de docteur; mais âgé à peine de vingt ans, il avait besoin d'une dispense d’âgo, aux termes des statuts de l'Université de Leipsig. Il avait tant de raisons de l’obtenir, qu’il ne regardait pas même un refus comme possible. Il se trompait. Excité par sa femme, le doyen s’opposa à ce que cette dispense lui fét accordée. La doyenne trouvait Leibniz beaucoup trop jeune. On se demande encore pourquoi cette dame mettait autant d’importance à ce que sou mari ne reçût pas des docteurs trop imberl>e8. Quoi qu’il en soit, — et ceci est le côté grave de l’affaire, — Leibniz, blessé de ce refus, courut faire ses adieux au vieux Tbomasius, son ami, et s'éloigna de sa ville natale. Il n’y revint plus. De son côté, la ville de Leipsig

laissa partir avec indifférence, et affecta de l’oublier.

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• « On n'a aucune preuve, dit M. Faucher de Careil, que la Saxe ait jamais cherché à regagner Leibniz. Son souvenir à Leipsig est un mythe; c'est en vain que nous avons cherché la maison, la rue où ce grand homme a reçu le jour, porsonne no le sait (1). »

Leibniz alla soutenir devant riîniversité d’Altorf la thèse qu’il ne lui avait été permis de soutenir devant celle de Leipsig. Le sujet en était De casibus perplexis in jure. L'épreuve fut tellement glorieuse pour le candidat, qu’nprès lui avoir conféré, aux acclamations de tous les assistants, le grade de docteur en droit, le recteur lui proposa une chaire de suppléant dans cette même Faculté. Leibniz ne crut pas devoir accepter cette offro. Il aimait mieux continuer à s'instruire en disposant librement de ses journées, que d’instruire les autres, sinon par les écrits qu’il composait chemin faisaut sur toutes sortes de sujets, et avec une prodigieuse fécondité.

D’Altorf Leibniz se rendit à Nuremberg, ville qui réunissait alors plusieurs savants et gens de lettres, dont il pensait que la fréquentation pouvait être utile à son avancement dans les sciences.

A Nuremberg, se trouvait une réunion, plus ou moins mystérieuse, d’amateurs, qui travaillaient à la recherche de la transmutation des métaux. Leibniz se sentit attiré par ces alchimistes. Descartes avait été séduit par les Rose-Croix, Leibniz le fut par les souiïleu' s do Nuremberg, qu’il était plus facile de trouver que les invisibles frères de la Croix.

Aûn que les adeptes d'Hermès Gssent moins de diflicultés à l’initier à leurs mystères, Leibniz se Gt annoncer à eux comme un confrère, et pour justiüer de sa science, il leur écrivit une longue lettre, en apparence très-savante, mais farcie de termes obscurs ou étranges, qu'il avait tirés des écrivains hermétiques les plus célèbres, et qui était à peu près intelligible.

Les membres de la Société de Nuremberg comprirent fort bien cette lettre, que son auteur ne comprenait pas lui-même. Du moins son obscurité leur Gt penser quelle ne pouvait provenir que d’un savant* plus profond et plus avance qu’euxmâmes dans la noble science du grand œuvre. Ils ne se contentèrent pas d’admettre Leibniz dans leur société, ils créèrent,

(I) Biographie universelle de Michaud , article Leibniz.

en sa faveur, une place de secrétaire, avec de très-honnêtes appointements.

Nuremberg fut pour Leibniz la ville des heuréuses aventures. Pendant qu’il y tenait registre des expériences de ses collègues, — et ce travail était instructif pour lui, car il ne faut pas oublier qu’ix cette époque encore , les alchimistes étaient en possession du peu de connaissances qui constituaient la chimie; — il se rencontra à une table d’hôte, avec un chancelier de l’Électeur de Mayence, le baron de Boinebourg. Ce diplomate se lia avec lui, et il l’engagea à le suivre à Francfort, en lui promettant une place avantageuse à la cour de l’Électeur.

Leibniz dit donc adieu à l’art spagyrique et aux mystérieux savants de Nuremberg, qui lui avaient beaucoup appris, en croyant eux-mêmes apprendre beaucoup de lui.

Nous avons dit qu’il composait sans cesse ; c’était, en effet, sa manière d'étudier. Dans la même année où il soutenait sa thèse pour le doctorat à Altorf, il publiait sous ce titre, De nrte combinatoria, un opuscule qui reçut les éloges de Bayle etdeKircher.

■ On aperçoit déjà dans ces opuscules, dit M. Toucher de Cnreil, • les . germes de quelques-unes de ses plus grandes découvertes, les premier» linéaments du calcul diffrientiel, le plan d’une caractéristique universelle, les préceptes de l’art d'inventer, une connaissance approfondie de Keppler, une réfutation de Raymoné-Lulle, la définition etle nom les Monades : res 'juœ non liabtl homogeneum (1). »

Non content do ce travail, Leibniz, en arrivant à Francfort, composa, au milieu des bruits et des mouvements de l’auberge où il était descendu, la première de ses œuvres capitales, sous le titre de Nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurisprudence.

t Ce livre, dit M. Toucher de Careil, dans l’article que nous venons de citer, est toute une philosophio du droit : c’est ainsi qu'il se rattache à l'ensemble de ses travaux; l'origine du droit naturel g est cherchée, non dans le bon plaisir de Dieu, ce gui en ferait un despote fort peu respectable, ni dans la sociabilité humaine, mais dans la raison m/me. Il n’épargne pas les Cartésiens qui ne peuvent s'élever à l'idée du droit, puisqu'ils sont partisans de l'absolutisme ou de l’arbitraire de Dieu. Non moins éloigné de ces doctrines matérialistes.

(t) Biographie universelle de Michaud , article Leibniz.

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comme celles de Hobbes et de Puffondorf, qui détruisent par une autre voie la vérité des principes, et corrompent la nature de ces vérités morales, éternelles en ruinant la foi et l’immortalité do l'Ame, il distinguo trois degrés de droits : le droit ttricl, 1 'équité et la piété ou la probti ; la piété ou l'amour est ainsi le sommet de la justice, et de ce sommet sacré seulement, le prêtre de la justice appelle et salue l'harmonie universelle, A savoir Dieu. Car Dieu et l'harmonie universelle ne font qu'un, comme la source et l'eau qui en découle; la justice et l’amour s'y confondent et le bonheur est en harmonie. »

Boinebourg engagea vivement Leibniz à publier ce livre. Le manuscrit à peine remis aux mains des imprimeurs, Leibniz reçut une lettre de son nouvel ami, lui annonçant que l’Électeur de Mayence l'invitait à venir à sa cour, pour y recevoir des marques de son estime. Notre jeune philosophe se rendit à cet appel.

11 fut très-honorablement accueilli par l'Électeur* auquel, par reconnaissance, il dédia son ouvrage, qu’il compléta l’année suivante, en y ajoutant un nouveau corps de droit, intitulé Corporis jtiris reconcinnandi ratio.

Dans ce dernier ouvrage, Leibniz proposait de réduire le corps entier du droit à neuf chefs, comprenant, le icr, les principes généraux du droit et des actions, — le 2' le droit des penseurs, — le 3° les fragments, — le 4° les droits réels, — le 5° les contrats, — le 6° les successions, — le 7* les crimes, — le 8* le droit public, — le 9* le droit sacré.

Cet ouvrage fut d’autant plus admiré par les savants de l’Allemagne,que l’auteur n’avaitencoreque vingt-deux ans.Ce n’était pourtant que le programme d’une grande entreprise qu’il méditait, et qui n'allait à rien moins qu’à doter son pays d’une législation uniforme. Seulement il aurait fallu, pour réaliser sur ce point l'harmonie qui dominait dans toutes les conceptions de Leibniz, l'accord et le concours de tous les souverains du corps germanique. Cette condition lui ayant manqué, Leibniz dut laisser inachevé son projet d’uuiGcation de l'Allemagne.

C’est ce même projet que le roi de Prusse essaye en ce moment de reprendre, — à son profit, bien entendu.

Quoi qu’il en soit, Leibniz peut être regardé, dès à présent, comme un jurisconsulte consommé, et il va bientôt inaugurer par un coup d'éclat sa carrière de publiciste. Nous ne voulons pas parler d’un mémoire qu'il fit, vers ce temps, à la sollicitation du baron de Boinebourg, pour soutenir les prétentions du prince

Guillaume de Neubourg à la couronne de Pologne, que Jean Casimir avait abdiquée en 16G8. Ce mémoire, publié sous ce long titre : Specimen demonstrationumpolilicanim pro eligendo rege Polonortim noro scribendi genere ad cerlitudinem eractum, n’esWju’une dissertation scolastique, qui ne démontre rien, et dont le seul 1 succès fut d'avoir fait obtenir à son auteur la place de conseiller à

la chambre de révision, à la cour de l’Électeur de Mayence. Boinebourg, en l'embauchant à Nuremberg, au profit de son prince, lui avait promis une position, mais ne lui avait pas dit qu’il dût y arriver d’une manière aussi détournée.

Plus tard Leibniz eut encore le malheur de prendre en main, comine publiciste, une mauvaise cause, mais qui ne lui valut pas autre chose que de la déconsidération. On sait quelle indignation souleva contre elle, dans toute l'Europe, Christine, l'ex-reine de Suède, lorsqu'elle lit assassiner Monaldeschi, son amant, dans le château do Fontainebleau, que la cour de France lui avait accordé comme résidence. Le premier mouvement apaisé, il se trouva des jurisconsultes qui publièrent de savantes dissertations pourjustiiier ce crime, et Leibniz fut du nombre.

D'Alembert exprima avec force les sentiments du public contre ces tristes avocats.

« Je suis fâché, écrit d’Alembert, pour la mémoire de Leibniz et pour l'humanité, de trouver le nom d’un si grand homme parmi les défenseurs d’un assassinat. Je suis encore plus surpris de l’injustice qu’il fait à la cour de France, en assurant que, si on y fut blessé de l’action de Christine, c’est uniquement parce qu’on n’y avait plus le même goût pour elle. La postérité trouvera bien étrange qu’au centre de l’Europe, dans un siècle éclairé, on ait agité sérieusement cette question, si une reine gui a quitté le trône n'a pas conservé le droit de faire égorger ses domestiques tans aucune forme. 11 aurait fallu demander plutôt si Christine, sur le trOne même de Suède, aurait eu ce droit barbare. Question qui eût bientôt été décidée au tribunal de lu loi naturelle des nations. >

Leibniz, qui portait dans toutes les matières la grandeur de son esprit philosophique, avait, en politique et en législation, les idées les plus hautes et les plus généreuses; mais comme il mettait ses idées au service des princes, il était conduit quelquefois à les obscurcir ou à les rétrécir. Du jour où il eut fait la rencontre de Boinebourg, il fut constamment le serviteur politique de quelque prince.

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Fixé maintenant et Lieu pourvu à la cour de l’Électeur de Mayence, à quoi notre philosophe va-t-il consacrer ses loisirs? A beaucoup d’objets, sans doute, car il eu fallait plus d’un pour occuper sa prodigieuse activité ; mais la politique, le droit et la théologie, réclameront surtout, et trop souvent, le secours de sa plume.

La réputation du conseiller de l'Électeur de Mayence commençait à s’étendre en Allemagne. De toutes parts, ceux qui entreprenaient quelque ouvrage sérieux lui demandaient sou avis. C’est ainsi que Blumius, chancelier et président de la cour de l'Électeur palatin, se proposant défaire un Traité du droit canon, ne voulut pas tracer le plan de son ouvrage avant d’avoir consulté Leibniz. Celui-ci se hâta de lui répondre par une lettre qui fut publiée plus tard sous le titre de Epistola ad Dlwnium de historia juris canonici teribenda. Dans cette espèce de consultation, Leibniz engage Blumius de diviser l’histoire du droit canon en deux parties ; la première contenant les raisons qui ont motivé la collection des canons et des autres livres de droit divin, dont se compose le corps de la j urisprudence ecclésiastique moderne ; l’autre consacrée à l'histoire particulière de chaque article de la discipline moderne.

Il avait à peine répondu à Blumius que le baron de Boinebourg vint à son tour l'engager dans une question théologique. Il le pria de l’aider à résoudre les difficultés que lui proposait sur le dogme de la Transsubstantiation, un socinien, le chevalier Wissewatius, petit-fils du fameux Socin.

L'opinion que soutenait le chevalier, c’est qu’avant d’admettre le dogme de la Transsubstantiation, il faudrait avoir établi celui de la Trinité, et il défiait le baron de renverser les arguments qu’il lui adressait contre ce dernier dogme. Le baron se hâtait de repasser les arguments à Leibniz.

Ce dernier prit aussitôt la plume, et composa un opuscule intitulé : La sainte Trinité défendue par de nouveatux raisonnements de logique (1). Notons bien ici que Leibniz ne cherche pas le moins du monde à établir, par forme de raisonnements, le dogme de la Trinité. 11 n’a pas d’autre moyen de l'admettre que la parole de Dieu, c'est-à-dire la révélation. Mais suivant sou habitude d’é-

fl) Sacrosancta Triniias per nova argumenta togicas dépensa.

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largir ses sujets, et de traiter souvent une question à l’occasiond’une autre, il propose, dans sa brochure, des moyens de perfectionner la logique, et il expose les defauts de celle qu’on suivait alors dans les écoles.

Tel est bien l’esprit qui règne dans les ouvrages de Leibniz. Il sait tirer parti de chaque sujet au profit de ses idées propres, et voilà pourquoi tout sujet lui est bon. Plus tard, dans sa fameuse controverse avec Bossuet et Pellisson, laquelle était une tentative faite pour la réunion de toutes les églises chrétiennes, il manquera à la vérité le but, en récusant jusqu’à la fin l'autorité du concile de Trente, qui est la loi de ses adversaires; mais il établira, par des raisons victorieuses, le principe, alors tout nouveau, de la tolérance.

Àu fond, Leibniz, qui se laissait trop volontiers distraire de ses grands travaux scientifiques pour argumenter avec les théologiens, ne tenait pas ses adversaires en grande considération . C’est ce que prouvent les lignes suivantes, que nous trouvons dans ses Nouveaux essais sur f entendement humain :

« Si quelqu'un venait de la lune parle moyen de quelquo machine extraordinaire, comme Gonzalez, et nous racontait des choses croyables de son pays natal, il passerait pour lunaire, et cependant on pourrait lui accorder l’indigénat avec le titre d'homme, tout étranger qu'il serait à notre glohe. Mais s’il demandait le baptême, et voulait être reçu prosélyte de notre loi, je crois qu’on verrait do grandes disputes s'élever parmi les théologiens. Et si le corameroe avec ces hommes planétaires, assez approchants des nôtre», selon M. Iluygens, était ouvert, la question [mériterait un concile universel, pour savoir si nous devrions étendro le soin do la propagation de la foi jusqu’au dehors de notre globe. Plusieurs y soutiendraient sans doute que les animaux raisonnables de ce pays n’étant pas de la race d’Adam, n’ont point de part à la rédemption do Jésus- Christ; mais d’autres diraient peut-être que nous ne savons pas ni où Adam a toujours été, ni ce qui a été fait de toute sa postérité, puisqu'il y a eu même des théologiens qui ont cru que la lune a été le lieu du Paradis ; et peut-être que, par la pluralité, on conclurait, pour le plus sûr, qui serait de baptiser ces hommes douteux sans condition, s’ils en sont susceptibles. Mais je doute qu’on voulût jamais les faire prêtres dans l’Eglise romaine, parce que leurs consécrations seraient toujours douteusos, et on exposerait les gens au danger d’une idolâtrie matérielle, dans l'hypothèse de cette Eglise. >

Heureusement pour lui, Leibniz n'était pas seulement capable des travaux les plus divers ; il avait encore la faculté d'en pour-

>ogIe

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suivre plusieurs dans le même temps. Taudis qu'on le voyait si occupé de jurisprudence et de théologie, il continuait d’étudier les mathématiques. Il faisait réimprimer le traité de Marius Nizolius de Brescello, De veris principiis et Je verd rationc philosophandi contrà pseudophilosophos, avec une préface et des notes, où il cherchait à concilier l’aristotélisme avec la philosophie moderne.

Cette conciliation fut toujours le rêve de Leibniz ; mais on a vu déjà que ses premières recherches pour trouver le rapport qui pouvait exister entre la philosophie d’Aristote et celle de Descartes, n'avaient pas été heureuses. Quoi qu'il en soit, c’est dans cette préface et ces notes que Leibniz fait voir la différence qui existe entre une philosophie qui ne consiste que dans des mots et la véritable science des choses. C'est là aussi qu’il montre l’étude profonde qu’il avait faite des anciens, et établit qu’une erreur d’un grand esprit peut quelquefois être le germe d'une vérité nouvelle.

En 1071 , Leibniz pressait à l’Académie des sciences de Paris, un mémoire sur la Théorie du mouvement abstrait , et à la Société royale de Londres un autre mémoire sur la Théorie du mouvement concret. Dans le premier de ces mémoires, il traitait du mouvement en général ; dans le second, il faisait l'application du mouvement aux divers phénomènes de la nature. Dans tous deux, il admettait le vide, et considérait la matière comme une simple étendue, indifférente au repos et au mouvement. Mais plus tard, il changea d'opinion sur l'un et l'autre point. Il rejeta les théories exposées dans ses deux mémoires académiques, comme des « essais d’un jeune homme encore inexpérimenté en mathématiques. »

Cependant des événements graves se préparaient au centre de l'Europe. Dans le cours de cette même année 1071, Louis XIV effrayait l’Allemagne par ses gigantesques armements. A cette nouvelle, Leibniz sent s'allumer dans son âme le patriotisme allemand, et il jette le cri d'alarme : « 11 faut une coalition contre la Fiance. » Seulement il se trouva que Leibniz avait sonné le

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tocsin trop tôt. Louis XIV était plus prêt à entrer en campagne quo la coalition allemande. Dès l'année suivante il commençait la fameuse guerre, qu'il soutint si glorieusement contre toute l’Europe, et qui ne fut terminée que par le traité de Nimègue.

La politique de Leibniz, qui était peut-être celle des princes qu’il servait, changea alors totalement do face. On n’avait pu arrêter le torrent, on essaya de lui donner un autre cours pour ses débordements futurs. Leibniz conçut alors ce qu’il appelait, peut-être avec quelque emphase juvénile, son invention (l'État, et il rédigea le mémoire qui a pour titre Concitium œgyptiacum, qu’il destinait à être mis sous les yeux de Louis XIV. Ce mémoire fut réellement présenté au roi de France.

Le Consilium « gyptiacum n'est rien moins que le projet d’une expédition en Egypte, par lequel on voulait suggérer à Louis XIV l’idée de rejeter sur l'Orient les forces qu’il tenait toujours prêtes à précipiter sur le Rhin.

Ce fut à Mayence, et à la veille, sinon ^iu bruit des premières victoires de Louis XIV, que notre philosophe rédigea ce manifeste :

« Nous avons retrouvé à Hanovre, dit M. Foucher de Careil, les études préparatoires pour ce projet d’une expédition en Égypte. Elles sont considérables; ses recherches furent immenses; le cabinet de Boinebourg, si bien renseigné par Gravel et ses relations avec la France, dut lui fournir des notes confidentielles sur les projets de Louis XIV, et le dessein d'attaquer la Hollande. Leibniz, frémissant à celle pensée, qui était le présage de grands maux pour l'Europe, et surtout pour l'Allemagne, lui montre du doigt l'Égypte, cette Hollande de l'Oriont, dont la conquête est assurée s'il veut l’entreprendre, et qui lui donnera des avantages plus réels et plus sûrs.

> Après ce premier travail volumineux. Leibniz en lit un second beaucoup plus court, on sommaire, puis une lettre au roi Louis XIV, les seuls qui ont paru jusqu’ici. >

A propos du premier projet, le vrai Concilinm œgyptiacum, M. Foucher de Careil donne, en note, une anecdote curieuse.

On sait que Napoléon Ier exécuta le programme rédigé cent trente ans auparavant par Leibniz, pour le roi Louis XIV. C’est-à-dire qu'il lit cette expédition d’Égypte quo le publiciste allemand avait conseillée à la France de Louis XIV. Or, Napoléon eut un jour la curiosité de savoir ce que le Consilium œgyptiacum était devenu. Pendant que nos soldats occupaient la

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Westphalie, il ordonna au général Mortier de rechercher l’original de ce mémoire fameux. Mais le général se laissa jouer par le bibliothécaire de la trille, qui avait caché en lieu sûr le volumineux manuscrit de Leibniz, et livra seulement au général français la table des chapitres, que Mortier s’empressa d’envoyer en France, avec la lettre à Louis XIV (1).

En 1672, le baron de Boinebourg, protecteur et ami de notre philosophe, l’engagea à se rendre à Paris, tant pour la conduite de certaines affaires dont il le chargeait, que pour y surveiller son fils, qui étudiait à Paris.

A cette époque, Paris réunissait une foule de savants et d'hommes de lettres renommés, presque tous pensionnés par Louis XIV. Un tel voyage entrait donc parfaitement dans les convenances politiques du Leibniz. Mais ni lui, ni son patron, ne pouvaient oublier \eComiliumægyplincum .Donc, avantsondépart, il fut concerté entre eux que Leibniz rédigerait deux extraits de ce mémoire, l’un en français, l'autre en latin; ce qu'il fit. Puis Boinebourg les envoya le 20 janvier 1G72, sans nommer l’auteur du projet. 11 reçut du ministre Pomponne l’accusé de réception, daté de Saint-Germain, 1 2 février de la même année.

« On avait, dit la réponse ministérielle, remis la lettre au roi, qui trouvait là quelque chose de grand pour sa gloire, mais sans l'indication du moyen ; il fallait qu'on s'expliquât, et il daignerait entendre la personne. •

Leibniz part aussitôt, muni d’une lettre pour Pomponne. 11 arrive, et est aussitôt reçu à Saint-Germain. Il expose ses plans, donne les explications dont on avait besoin, l’indication] du moyen, etc. La proposition est entendue , prise en considération , puis rejetée.

Depuis ce mot, si comique, d’un personnage de Molière : « Touchez là, vous n’aurez pas ma fille t » jamais refus n’avait été entouré de formes plus polies. M. de Pomponne répondit à M. de Feuquières, ambassadeur à Mayence, que « depuis saint Louis les guerres saintes avaient cessé d'être à la mode.» Louis XIV réservait apparemment ses moyens pour la guerre sainte qu'il allait, dix ou douze ans plus tard, commencer dans son propre royaume,

(I) Biographie universelle de Miehauil, article Leibniz, par Toucher de Candi.

contre une partie de ses sujets, c’est-à-dire contre les protestants.

Ce que Leibniz avait désormais do mieux à faire eu France, c’était de se tourner du côté des savants. Il n’y manque pas. Alors il reçoit de tous le plus cordial accueil. Chacun veut luifaireles honneurs de ce qu’il sait, à charge de revanche, et Leibniz n’est en reste avec personne. Malebrancho, dans sa cellule de l’Oratoire, l’entretient de sujets philosophiques, — Huet, le grand érudit, le prie de réviser pour lui, quelques auteurs anciens de la collection ad usum Del/ihini ; — chezArnauld, il refait le Pater, et expose le plan de sa future Théodicée; — Clersellier lui laisse prendre copie des manuscrits inédits de Descartes , — Perrier lui confie ceux de Pascal.

Mais les savants dans la fréquentation desquels notre philosophe a le plus de choses à gagner, ce sont les grands géomètres, et particulièrement Huvgens. C’est ce qu’il avoue luimême avec reconnaissance, dans une lettre où il raconte à Bernouilli l’histoire de ses études mathématiques :

« Lorsque je vins à Paris, en 1672, dit-il, j’étais un géomètre autodidacte (qui a étudié tout seul), mais peu expérimenté, n'ayant pas la patience de parcourir la longue série des démoutralions. Étant enfant, j'avais étudié l’algèbre élémentaire d'un certain Languis, puis celle de Blavius; quant à celle de Descartes, elle m’avait paru trop difficile. Il me semblait qu’une confiance assez téméraire s’emparait de moi. J'osais aborder des livres plus profonds, comme la Géométrie de Cavallieri.et les Éléments des curvilignes de Léotaud.quo j’avais trouvés par hasard à Nuremberg. Je voulais nager par moi-mème, sans maître. C’est à peine si j'avais lu l’histoire romaine. Je me Ils alors un calcul géométrique pour trouver la surface des quadrilatères et des cubes, ne sachant pas que Viète et Descartes avaient déjà bien mieux traité celle question. Dans cette ignorance superbe des mathématiques, je n’avais fixé mon attention que sur l’histoire et le droit, me destinant spécialement à leur étude. Los mathématiques, cependant, me donnaient uno distraction plus agréable; j'aimais, surtout, à apprendre et à connaître les machines et à en inventer. C’est à cette époque que je découvris ma machimo arithmétique. C’est alors aussi que Huygens, qui me croyait, je présume, plus capable que je ne l'étais, m'apporta un exemplaire nouvellement édité du Pendule. Ce fut pour moi le commencement ou l'occasion d'une étude géométrique plus approfondie. Pendant que nous nous entretînmes, il me fit voir que je n'avais pas une notion assez exacte des centres de gravité; il me l'expliqua en peu de mots, en ajoutant que Dettouville (c’est-àdire Pascal) avait très-bien traité celte question. Comme j'étais, au plus haut degré, l’homme le plus docile (1), et que, souvent à la lu-

(I) Il prend ce mot dam le «ns latin : eioctfù, facile à instruire.

raière de quelques paroles d'uu seul grand homme, j’avais puisé le sujet d'innombrables méditations, je saisis avec empressement les conseils du grand mathématicien, car il m’avait été facile de voir combien Huygens était grand. Je rougis de me voir ignorer une telle chose, et, voulant sérieusement étudier la géométrie, je demandai Dettouville à Huygens, ainsi que Grégoire de Saint-Vincent, qui se trouvait dans la bibliothèque royale. Sans aucun retard, je suivis les routes frayées par Vincent, et j’admirais les problèmes qu’il avait entrepris, et qu’avait poursuivis Pascal. Je voyais avec plaisir ces sommes, et les sommes des sommes, les solides qui en naissaient et leurs démonstrations. Tout cela mu donnait plus de plaisir que de travail. J'en étais là lorsque, par hasard, je tombai sur une démonstration de Dettouville, très-facile dans son espèce. Mais, quel fut mon étonnement de voir que Pascal avait eu les yeux fermés comme par un sort : car je vis aussitôt que le théorème pourrait s'appliquer généralement à toutes les courbes, bien que les perpendiculaires ne se rencontrassent pas dans un mémo centre. Je m'en vais aussitôt chez Huygens, que je n’avais pas revu depuis, et je lui dis que, ayant suivi ses conseils, je connaissais déjà quelque chose que Pascal ignorait ; et je lui exposai mon théorème général sur le mouvement des courbes, il fut saisi d'étonnement et mo dit que c’était là précisément le théorème sur lequel s’appuyaient ses constructions pour trouver les surfaces des voies paraboles, ellipses et hyperboles. Koberval etBouillaud, ajoute-t-il, n’ont jamais pu ls découvrir. Après avoir loué mes progrès il me conseilla de consulter Dcscarte3 et Slasius, qui

enseignent la manière de faire des équations locales, ce qui, ajoutat-il, est fort commode. J' examinai donc la géométrie de Uescartrs, j’y joignis celle de Slasius, m’initiant dans la géométrie per poslicum. Excité par le succès et la grande quantité de matières qui naissaient sous mes yeux, j’en remplis, dans la même année, quelques oentaines de pages, et je divisai mon travail en deux parties, les amgnablcs et les inatiignablee. Aux assignables, je rattachai tout ce que je faisais dériver des sources auxquelles Cavallieri, Galdin.Torricelli, Grégoire de Saint- Vincent, Pascal, ont puisé les sommes des sommes les transpositions, les cylindres tronqués. Aux inassiguables, ie rattachai ce que j’obtenais par l'emploi dece trianglo,q;ie j'appelais alors caractéristique; j'en déduisis d’autres choses semblables, et c’est Huygens et Wallis qui m'en ont donné la première idée. Peu après, la géométrie de Jac. Grégorius Scot me tomba entre les mains. J'y voyais leinème art (quoique obscurci par ses démonstrations à l'antique) ; enfin, je lus Pascal, et j’y trouvai l'aperçu de la majeure partie de mes théorèmes. J'en fus peu ému, car je vis que c'était un jeu, même pour un novice, une fois initié à ces notions; et puis je voyais bien qu'il y avait des choses plus élevées encore, mai», que pour les expliquer, il fallait une nouvelle méthode de calcul. C’est alors que je lis ma quadrature arithmétique, etd'autros semblables qui furent reçues avec enthousiasme par les Français et les Anglais, mais je ne jugeai pas ce travail digne d'ètre édité. J’en avais assez de ces misères, quand je voyais 1 Océan s'ouvrir devant moi. Vous savez comment les choses se sont passées après, et mes lettres, éditées par los Anglais eux-mêmes, eu sont la preuve. *

Nonsavoiisc.ru devoir reproduire tout au long ce récit, parce qu'il nous montre les sources où Leibniz a puisé ses premières notions de géométrie transcendante. Quant au parti qu'il a su en tirer d'abord, on ne pourrait le connaître qu’en retrouvant cescentaiues de feuillets qu’il nous dit avoir remplis de notes et de problèmes mathématiques. Or, M. Toucher de Caroil a découvert un assez grand nombre de ces papiers dans la bibliothèque de Hanovre, et il estime que ce sont des documents d’un grand poids dans le procès qui est pendant depuis un siècle et demi entre Leibniz et Newton, pour la priorité do l'invention du calcul différentiel.

Ce qui est incontestable, dès à présent, c’est que Leibniz employa très-laborieusement cette première année de son séjour à Paris, qu'il s’y appliqua surtout S une géométrie toute nouvelle pour lui, ignorée encore dans tous les pays de l'Europe, excepté la France, l'Italie et l’Angleterre, et que ce fut même par là qu'il termina ses études. Car nous avons vu que, jusqu'à ce moment, co grand savant étudiait toujours.

L’année suivante (1673) il eut le malheur de perdre son protecteur, le baron do Boinelioiirg. Hien no le retenant plus alors à Paris, il voulut visiter une autre ville savante, et passa en Angleterre.

11 vit à Londres presque tous les mathématiciens les plus justement renommés, Bevlo, Wallis, Grégoire, Harrow, Collins, Oldembourg, et le premier de tous, Isaac Newton. 11 n'eut qu’à se louer de l’accueil obligeant que lui firent ces hommes illustres.

Il venait d’être reçu membre de la Société royale île Londres, lorsqu’il apprit la mort de l'Électeur de Mayence, Jean-Philippe, qui n’avait pas mémo survécu un an à son ministre, le digne protecteur de Leibniz. Cet événement laissait notre philosophe sans ressources, car depuis quatre ans, les appointements qu'il recevait du prince à qui Uoinebourg l’avait donné, constituaient scs seuls moyens d’existence II lui fallut donc quitter, non sans une grande douleur, une ville où il s’était déjà créé tant de relations agréables. II reprit le chemin de Paris.

Hélas ! co n'était pas le port après la tempête. En effet, à peine arrivé, l’argent lui manqua. Se souvenant alors que le duc de Ürunswich-Lunébourg avait voulu le faire entrer à son service, à l’époque où l’électeur de Mayence se l’était attaché, il écrivit au

LEIBNIZ

duc, pour lui exposer sa situation. Le duc, qui avait conservé pour Leibniz tous ses sentiments d’estime et de bienveillance, n’eut rien de plus pressé que de lui répondre, pour lui offrir une place de conseiller, ainsi qu’une pension, avec l’entière lil>erté de demeurer dans les pays étrangers aussi longtemps qu’il le trouverait utile pour lui.

On juge combien une réponse si noble et si généreuse toucha et rendit heureux notre savant. Profitant de la liberté qui lui était donnée, il se remit à l’étude avec les mathématiciens français. Les difficultés de la Géométrie de Descartes ne le rebutèrent plus, et il y trouva celte fois ce que l’auteur y avait mis, et surtout ce qu’il Y avait caché.

Il résulte, en effet, do plusieurs manuscrits de Leibniz, si heureusement retrouvés par M. Toucher de Careil, que ni Descartes, ni probablement Fermât et Iloberval n’ignoraient les secrets du nouveau calcul. A cette époque de science solitaire et peu généreuse, les auteurs cherchaient plus à étonner qu’à instruire. Ils résolvaient les problèmes les plus difficiles sans faire connaître la méthode qui les avait conduits à de pareils résultats. Descaries, tout particulièrement, se vantait de garder pour lui son secret et d’être obscur à dessein. « Malo alios id qmertre , ut si aliquid adhuc negotii inter imestigandum reperirent , pluris inrentiones rerum hic demonstratarum > estiment ; » c’est-à-dire : «Je le laisse à chorcher à d’autres, afin que si la recherche leur donne encore quelque peine, ils en estimeront davantage la découverte des choses qui sont ici démontrées. » Mais sous l’œil investigateur et pénétrant de Leibniz, de pareils secrets étaient bientôt forcés de paraître au grand jour.

« Leibniz, dit M. Foucher de Careil, était arrivé, dés lo milieu de IC73, à savoir que les problèmes direct et inverse des tangentes sont dans une étroite liaison, et que le dernier se peut ramener aux quadratures...»— « Que dès cette époque la Giomttrie de Descartes ait été la principale élude de Leibniz, c’est ce dont il n’est pas permis de douter d’après son témoignage explicite, et c’est ce que prouve un manuscrit totalement inednnu jusqu’ici, qui parait même avoir échappé à M. Gérard!, et qui porto la date évidente de cette période d’étude cartésienne, il est daté de 1071, et intitulé: Inquisitio in methodum que Cnrtesius in ce- «»rit proprietates tunrum ovalium. lib. î, Gcometr. On sait, en effet, que Descartes, dans le livro II de sa (l'iumèlrie, énumère les propriétés trèscurieuses de certains ovales do son invention pour les réflexions et les réfractions dont il est traité dans la Uioplrique. Ces applications

si ingénieuses avaient attiré l'attention île Leibniz. Mais comme Des ■ cartes avait caché la méthode gu i lui avait donné ces lignes et leurs propriétés. Leibniz voulut lui arracher son secret, et fut ainsi mis sur la voie do son immortelle découverte... Il nous décrit lui-même, dans son Inguisitio, la marche iju'il a suivie, ou plutôt cet écrit lui-méme porto la trace des tâtonnements de sa pensée, et marque la voie où il est entré. Or, Leibniz, dés la première page, énonce la possibilité, ou plutôt la conviction, que c'est un ras de la méthode inversa des tangentes... Nous rie croyons pas qu'il y ait dans l'histoire des mathématiques une seule mention de ce fuit important. Leibniz croit, et il le dit, que ce problème posé et résolu par Descartes — devait dépendre de la méthode inverse des tangentes. Il verrait dès lors dans Descaries une première application de cette méthode...

> Après que Leibniz eut reconnu l'identité entre le problème inverse des tangentes et la quadrature des courbes, il se mit à rechercher les méthodes qui avaient servi à déterminer les quadratures, afin de parvenir peut-être par ce moyen à une résolution générale du problème inverse des tangentes. Dans un traité très-étendu, d’octobre 166i : Schediasmadeserierumsummis etseriebus guadraticis, il lèche de parvenir à la méthode ordinairement employée en faisant par la somme des séries des quadratures. Elus tard, dans un écrit des 95, 90. 29 octobre, et 1" novembre 1675, il suppose (et c’est là, dit Gérardt, ce qui paraît être le nœud de sa découverte) qu'on doit considérer la sommo des y comme une ligne inilnimunt petite, et il introduit dans son calcul le signe des sommes, ou le signe intégral. 11 est aussi en possession du signe différentiel dx, djt et comme s'il eût prévu les querelles futures sur la priorité de son calcul, il ajoute : Mirum cum inducant novum calculi à Vietiro pene toto cado diversum. (C'est merveille do voir s'introduire un nouvenu genre de calcul, aussi loin de celui de Vicie que le ciel est loin de la terre.) Donc il savait le prix et l'importance de sa découverte!. .. — Le mémorable jour où elle naquit porte la date du 99 octobre 1675. Il n'est pas sans intérêt pour la France de savoir que c'est à Paris que Leibniz a fait cette grande découverte (1). »

Leibniz, après un nouveau séjour de quinze mois, employés comme on vient de le voir, quitta la France en 1070, et repassa par l’Angleterre et la Hollande, pour se rendre à la cour de son nouveau protecteur.

Arrivé à Hanovre, sou premier soin fut de s'occuper de la bibliothèque du prince. Il la réorganisa à sa manière, et l’enrichit d’un grand nombre d’ouvrages de science et d'histoire, ainsi que de manuscrits rares.

Aimé et estimé d’uu prince qui faisait cas des sciences, et se plaisait lui-même aux expériences de chimie et de physique, Leibniz était à la cour du roi de Hanovre comme dans sou élément. Mais à

II) OKurrct de Leibniz, 1. 1. Introduction.

LEIBNIZ CO

peine commençait-il à goûter les douceurs de cette vie tranquille, que le congrès de Nimègue s’ouvrit, et rejeta notre philosophe dans la politique. Il était, sans doute, dans sa destinée de rendre des services aux princes allemands. Disons d'ailleurs que ceux-ci traitaient assez bien les savants pour avoir le droit de compter sur leur zèle. Leibniz, ayant donc taillé sa plume de publiciste, composa et publia, sous le pseudonyme de Cæsarinus Furstnerius, un ouvrage intitulé du Droit d’ambassade et de souveraineté des princes de l'Empire (Cœsarinii Furslnerii de jure tuprematus et legationis Principum Germiniiæ).

Les princes électeurs jouissaient de la prérogative de se faire représenter au congrès par deux ministres ; les autres princes non électeurs (et c’était le cas du duc de Brunswick) réclamaient le même privilège. Et c'est pour soutenir leurs prétentions que Leibniz composa son ouvrage, dans lequel il s’attachait à prouver que l’origine, la puissance, l’élévation des princes de l’Empire ne permettaient pas qu'on fit une distinction entre eux et les électeurs, quant au droit d’ambassade.

C’était bien là le sujet, mais il ue pouvait finir là pour Leibniz. Suivant son habitude d'ajouter une alTabulation à tous les thèmes qu’on lui donnait à traiter, il s’efforça d’établir, à l’occasion d'une question d’étiquette, que tous les princesde la chrétienté ne devaient former qu'un seul corps, ayant pour chef spirituel le pape, et pour chef temporel l’Empereur. Singulière conclusion de la part d'un luthérieu! Mais peut-être Leibniz n'était-il que philosophe? Quoi qu’il en soit, il parait n'avoir pas tout à fait volé le sobriquet que lui donnait le peuple: Leibniz Glanbnilz (le dernier mot signifie en allemand : qui ne croit à rien).

Peu de temps après le service que Leibniz venait de lui rendre, le prince Jean Frédéric mourut. Sou successeur, le duc Ernest, se garda bien de donner congé à Leibniz. Il lui témoigna les mêmes sentiments de bienveillance que son prédécesseur. Le savant resta donc à cette cour et à la bibliothèque.

C'est le temps oû il s’adonna avec le plus de suite à scs travaux philosophiques. Il entra on correspoudance avec plusieurs savants do l’Allemagne. Plusieurs de ceux-ci se proposaientalors de publier un recueil latin intitulé Acta Eruditorum -, Leibniz concourut à sa fondation, et il en devint, avec Menckenius, le principal rédacteur.

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