BOERHAAVE ET LES FEMMES HYSTERIQUES DE L’HOPITAL DE LEYDE
BOERHAAVE
le visage ! » Aussitôt les convulsions cessèrent comme par enchantement.
Si Boerhaave n’a rien fourni de son propre fonds à la science anatomique, il n’est pas cependant resté tout à fait étranger à ses progrès. En introduisant dans la médecine, et en faisant accepter de tous les explications mécaniques et hydrauliques, il força les anatomistes A étudier de plus près les formes des organes, et à les représenter avec plus de précision. Morgagni, Vasalva, Winslow, Albinus, etc., ressentirent le contre-coup de ses théories, et perfectionnèrent, grâce à lui, la connaissance du corps de l'homme. On lui doit d’ailleurs de bonnes éditions des ouvrages de Vésale, d’Eustache et de Bellini. Dans une discussion entre Ruysch et Malpighi, sur la structure des glandes, il prit parti pour ce dernieV.
Titulaire de trois chaires, qui lui donnaient assurément un très-grand travail , Boerhaave ne se trouvait pas encore assez occupé. En 1718, il accepta la chaire de chimie que l’Université de Leyde voulut lui conüer. Selon son habitude, il prononça, eu inaugurant cette chaire, un discours : Oratio de chemin suos errores expurgante. Il veut prouver, dans ce discours, que les erreurs de la médecine doivent être corrigées par la chimie, et il n’excepte pas de ces erreurs de la médecine celles qui sont lo fait de la chimie ellemême; thèse bizarre qui lui fut suggérée par ses hypothèses chimiques sur la nature des maladies.
Boerhaave, comme chimiste, s’éleva à de grandes hauteurs. Ses Éléments de chimie sont pour lui un titre indestructible de gloire devant la postérité. Le premier, il affranchit la chimie des nuageuses spéculations et du style ampoulé des alchimistes. Le premier, il basa cette science sur l’expérience et l’observation des faits. Le premier, il en exposa les principesavec une méthode rigoureuse et dans un langage accessible à tous. Eu un mot, il constitua la chimie comme science particulière, ce qui n’avait pas encore été fait, et les écrivains chimistes qui vinrent après lui n’eurent qu’à perfectionner son œuvre. 11 rassembla un nombre considérable de faits, la plupart nouveaux et dus à ses observations ; il entreprit des analyses et des expériences multipliées. Ce qu’on ne doit pas moins admirer, et ce qui est le signe du vrai savant, il n’admit aucun résultat qu’il n’en eût vérifié surabondamment par luimême, l’exactitude. On cite une expérience que Boerhaave t. v. 17
répéta, dit-on, huit cent soixante-dix-sept fois! Nos chimistes . n’en sont plus là aujourd’hui; aussi combien y a-t-il, parmi eux, de Boerhaaves?
La partie des Éléments de chimie , consacrée aux corps organisés, est très-complète pour l’époque où elle a été écrite, mais celle qui concerne le règne minéral présente des lacunes.
Boerliaave eut le tort de rejeter la pesanteur de l’air. En cela, il s’écartait de ses habitudes d’observateur, car il lui eût suffi de répéter les expériences de Pascal et de Boyle pour constater la réalité du phénomène de la pesanteur de l’air.
Les Éléments de chimie n’en sont pas moins une œuvre des plus remarquables.
C’est en 1732 que Boerliaave publia ce livre. Il ne s’y décida d'ailleurs que pour mettre à néant des ouvrages qui circulaient sous son nom, et qui avaient’été composés par quelques-uns de ses élèves, sur le texte imparfait de ses leçons.
Arrêtons-nous un instant pour contempler la prodigieuse activité de Boerhaave. Il professe la médecine, la botanique et la chimie; il fait, deux fois par semaine, sa clinique d’hôpital ; il s’astreint, pendant la l>elle saison, à des démonstrations en plein air sur les plantes. Dans son laboratoire il expérimente, dans son cabinet il compose des discours. Il publie de nombreux mémoires, réédite plusieurs auteurs anciens, et tient même lieu de libraire à quelques-uns de ses contemporains. H entretient une correspondance avec tous les savants de l’Europe, et donne des consultations à une foule de malades, venus de toutes les parties du monde. Il sait le hollandais, l’allemand, le français, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le latin, le grec, l’hébreu et le chaldéen. Il sait la théologie, il sait l’histoire universelle. Il connaît la métaphysique, les mathématiques, la physique, la chimie, la botanique, la médecine, et tout cela d’une façon supérieure. Nous pouvons le répéter, y a-t-il de nos jours beaucoup de Boerhaaves !
On comprend quelle prodigieuse renommée dut acquérir un tel homme. Ses élèves, venus des contrées les plus diverses, portaient sa gloire dans tous les lieux de l’univers, et les vaisseaux hollandais répandaient son nom dans les plus lointains pays.
Comme nous le disions en commençant , on lui écrivait de la Chine, avec cette simple suscription : « A» docteur Boerhaave, en Europe, » et la lettre arrivait à son adresse. Aucun person-
BOERHAAVE
nage important ne passait en Hollande, sans Tenir rendre visite à l'illustre médecin de Levde. Le czar Pierre Ier s’entretint avec lui pendant plusieurs heures, et le grand-duc de Toscane eut le même honneur. À aucune époque, on ne vit une réputation médicale aussi répandue, car il ne faut pas oublier que les communications entre les peuples éloignés étaient alors rares et difficiles.
Dès 1715 l’académie des sciences de Paris s’était mise en relation avec Boerhaave ; mais elle ne lui décerna le titre d’associé étranger qu’en 1728, à la mort du comte de Marsigli. Deux ans plus tard, il fut également admis dans la Société royale de Londres, qui l’aurait depuis longtemps appelé dans son sein sans le mauvais vouloir de Freind, son président, lequel, en sa qualité de médecin célèbre , était peu empressé de recevoir un rival près de lui. La Société royale dut attendre que son président fût descendu dans la tombe pour admettre parmi ses membres le professeur de Leyde.
Boerhaave publia, en 1734, dans les recueils de ces deux compagnies, divers travaux relatifs à la chimie, particulièrement trois Mémoires sur le mercure.
C'est ce dernier travail de chimie qui le conduisit à étudier attentivement les maladies contre lesquelles le mercure est l’agent spécifique. Le résultat de ses observations fut un ouvrage sur la syphilis, qui fut grandement utile, vu la connaissance imparfaite qu’on avait alors de cette maladie et du traitement qu’elle réclame.
A l’occasion de la peste de Marseille, Boerhaave composa un Traité sur la peste, qui parut en 1728. Ce redoutable fléau étant venu à s’abattre sur la ville de Leyde, Boerhaave soigna les malades avec tant de sagacité, qu’il réussit à éloigner l’épidémie. Il fut toutefois victime de sou dévouement, car il contracta la peste.
Dès qu’il se sentit atteint de l’épidémie, il appela plusieurs de ses confrères, leur indiqua, par écrit, la marche qu’aurait sa maladie, avec toutes ses complications et le traitement qu’il fallait appliquer. Il donnait ces instructions pour être suivies lorsqu’il n’aurait plus l'usage de sa raison. Ses prescriptions ayant été ponctuellement exécutées, Boerhaave échappa à la mort.
Cependant l’infatigable savant avait trop présumé de ses forces en voulant faire à lui seul l’office de toute une Faculté. Pliant sous le poids de ses travaux excessifs, il tomba do nouveau grave-
ment malade, en 1722. Une violente attaque de goutte, compliquée d’une paralysie des jambes, le tint au lit pendant cinq mois.
Ses concitoyens lui réservaient, au moment de sa guérison, une ovation qui devait remuer bien délicieusement son cœur. Le jour de sa première sortie, toute la ville de Leyde fut illuminée, comme aux jours des grandes fêtes nationales. Voilà de ces triomphes qui en disent plus long que tous les panégyriques.
Éprouvé de nouveau par la maladie, en 1727 et eu 1729, Boerhaave fut contraint d’abandonner les chaires de botanique et de chimie, qu’il avait occupées durant tant d’années avec un éclat sans égal. Nommé, une seconde fois, recteur, en 1730, il prononça un discours : De medici serritute, le dernier et le meilleur de tous ceux qu’il a composés , où il enseigne que le médecin doit suivre les mouvements de la nature. Il revenait ainsi au naturisme d’Hippocrate, qu’il n’avait jamais, d'ailleurs, abandonné dans la pratique. Il est, en effet, très- remarquable que Boerhaave ait toujours oublié, devant le lit des malades, toutes ses théories mécaniques , et qu’il n'ait jamais eu recours , dans ses traitements, qu’à la plus sévère observation des faits.
Boerhaave resta longtemps célibataire. 11 avait quarante-deux ans lorsqu’il épousa la tille unique d’Abraham Drolenvaux, échevin de Leyde.
De cette union naquirent quatre enfants , dont une fille seulement. La fille survécut seule.
En 1738, Boerhaave ressentit les atteintes de la maladie qui dçvait l'emporter. 11 fut pris tout à coup d’une difficulté de respirer, qui ne fit bientôt que s’accroître. La respiration lui manquait dès qu’il voulait se reposer ; en sorte qu’il était contraint de résister au sommeil, de peur d’être étouffé s’il s’y abandonnait. Il éprouvait les plus cruelles souffrances ; mais il ne manifestait d'autre sentiment que celui de la résignation. Il eut la force de consoler ses parents et ses amis. Enfin le délire le prit, et il rendit le dernier soupir le 23 septembre, à l’âge de 70 ans.
Plusieurs contemporains de Boerhaave, — Albert Schultens. Burton, — le docteur Maty, — ont raconté la vie do cet homme célèbre, et nous ont laissé des détails très-intéressants sur son caractère et sur sa manière de vivre. Ils nous dépeignent Boerhaave
BOERHAAVE
comme un homme d’une tonne corpulence et d’un tempérament robuste, à l'œil vif, au teint rosé, à la physionomie avenante, au maintien digne, et à l'aspect vénérable, lorsque l’Age eut blanchi ses cheveux. Une gaieté douce, reflet d’une tonne conscience, régnait sur son visage, lors même qu’il traitait les plus graves sujets. Le charme répandu sur toute sa personne, son organe agréable, sa diction pure , son geste sobre ou ample selon les cas , son élocution facile, sa profonde érudition, ses fines railleries, la précision et l'enchaînement de ses pensées, faisaient de l’illustre professeur de Leyds le type de l’orateur scientifique.
Boerhaave avait l’habitude de faire chaque jour une promenade à cheval; cet exercice lui était précieux au milieu de ses occupations sédentaires. Quand 1 état de sa santé lui interdit le cheval , il le remplaça par des promenades à pied. 11 était aussi très-amateur de musique, et jouait bien de la flûte.
En dehors de ces récréations, tout son temps était donné au travail et à quelques amis. Il étudiait le matin et le soir ; l’intervalle était partagé entre scs malades et ses élèves. Il vivait trèssimplement, quoique possesseur d'une fortune immense.
Boerhaave laissa, en mourant, deux millions de florins à sa fille. On est parti de là pour l’accuser d’avarice ; mais il est facile de réfuter cette imputation. La source de ses richesses s’explique naturellement par son immense clientèle. Il est tout simple que cette nation hollandaise, éminemment laborieuse et chez qui l’aisance était si généralement répandue, rétribuât largement ses services. D'ailleurs Boerhaave donnait des consultations à tout ce que l’Europe renfermait de plus considérable par le rang et l’opulence, môme aux rois et aux empereurs. 11 n'est donc pas surprenant qu’avec une telle clientèle , il eût amassé une fortune considérable. Un Anglais étant venu le consulter, Boerhaave lui conseilla , pour tout remède , de prendre do l'exercice en conduisant un bateau à la rame , et l’Anglais, qui s’était bien trouvé du conseil, récompensa Boerhaave par le don d’une maison de campagne (1).
L’accusation d’avarice lancée contre Boerhaave tombe, d’ailleurs, devant les marques de générosité qu’il donna en maintes .circonstances. Il éditai ses frais la Botanique parisienne, de Yail-
(l) Dictionnaire d*s sciences médicales. Biographie, t. II, p. 328.
lant, que ce savaut lui avait léguée, comme au seul homme capable de le comprendre, et il y joignit de fort belles planches gravées.
Il lit imprimer également à ses frais et avec la môme richesse, l'Histoire physique de la mer, du comte Marsigli, h qui il avait succédé';! l’académie des sciences de Paris. Il agit do môme pour le remarquable ouvrage de Svvammerdam, Historia insectorum, sive Biblia naturæ, en tôle duquel il plaça une préface de sa main. Enfin il adonné de nombreuses éditions d'ouvrages anciens, qui lui coûtèrent certainement plus qu’elles ne lui rapportèrent, entre autres celle d’Arétée de Cappadoco, sur les causes, les signes et les remèdes des maladies. Il avait môme projeté, de concert avec Grœnewelt, savant docteur en médecine et eu droit, do publier tout entière la Bibliothèque des médecins grecs-, mais cette œuvre resta inachevée.
t Si ses élèves tombaient malades, dit Fontcnelle, il était leur médecin, et il les préférait sans hésiter aux pratiques les plus brillantes et les plus utiles. Il regardait ceux qu'il avait à instruire comme les enfants adoptifs & qui il devait son secours; et en les traitant, il les instruisait encore plus efficacement que jamais (ij. >
Il avait, en effet, pour ses disciples une tendresse presque paternelle. Il ne se croyait point quitte envers eux lorsqu'il avait terminé son cours. Pendant ses leçons, il observait tous ses élèves; s’il reconnaissait chez l’un d'eux quelques aptitudes particulières, il s’intéressait à lui et lui prodiguait des encouragements de toutes sortes.
Son cœur était excellent. La sincérité dans les affections et la reconnaissance dos bienfaits, étaient portées, chez Boerhaave, àun très-haut degré. Il parlait avec une chaleur extrême de ceux qui avaient guidé scs premiers pas, de Van-Alphen, de Vanderberg , et aussi de son frère Jacques, qui l’avait beaucoup aidé dans ses ■travaux de laboratoire, service qu’il reconnut en lui dédiant ses Éléments de chimie. Il n’était nullement infatué de son génie, il évitait de parler de ses travaux, et il se montrait indulgent pour les travers ou les fautes d’autrui. Très-pacifique par nature et par raison, il ne se mettait jamais en colèro, et ses conseils étaient toujours empreints de la plus grande modération. Il eut des ennemis,-
(1) Éloge de Boerhaave,
BOEIUIAAVE
quel homme supérieur n’en a pas? mais il n’usa jamais envers eux de ces procédés que justiCe parfois la violence de l’attaque, et qui enveniment la discussion, pour l'amusement de la galerie. Il s’efforça constamment de les ramener par des explications sincères, qu’il rendait publiques. S’il avait affaire à des gens animés d’un parti pris, il les laissait de côté.
■ Il désarmait, dit Fontenelle, la médisance et la satire; en les négligeant, il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d’un grand feu, et s’éteignent aussitôt quand on ne souille pas dessus. »
La ville de Leyde a élevé au savant qui l’a tant illustrée, un monument d’un goût sévère, et qui répond à la simplicité de celui qui dort sous ses assises. Ce monument se compose d’une urne placée sur un piédestal de marbre noir, et entourée de six ligures, dont quatre symbolisent les quatre dges de la vie, et les deux autres la médecine et la chimie. Une draperie de marbre blanc porte les emblèmes de diverses maladies. Sur une des faces du piédestal, on voit un médaillon, où Boerhaave est représenté avec cette inscription, qui rappelle sa devise favorite : Simple x sigillum veri (la vérité toute nue). Plus bas, on lit ; Salutifero Boerhaacii genio sacrum. (Ce monument est consacré au génie salutaire de Boerhaave.)
HALLER
* Autant Linné, a dit Cuvier (t), a été remarquable par la sagacité qu’il a apportée dans la distinction des êtres, et autant Buü'on l’a été par l’élévation de ses vues et par la pompe de son style, autant on peut dire que Haller s’est distingué par l’immensité de son savoir et la variété prodigieuse des objets qu’ont embrassés ses travaux. Il a été anatomiste, physiologiste, botaniste, poète, bibliographe, romancier même, et dans tous ces genres, il a obtenu un rang très-dislingué. »
Alltertdo Ilaller était Suisse. Il naquit à Berne le IG octobre 1708. Ses parents, qui comptaient depuis longtemps parmi les patriciens de la ville, s'étaient toujours distingués par leur zèle pour la religion, et avaient souvent occupé les charges les plus importantes de la république. Son père était avocat. 11 confia l'éducation do son plus jeune fils Albert (il avait quatre enfants) à un précepteur, nommé Abraham Baillod. C’était un homme sombre, mélancolique et sévère.
Albert annonça de très-bonne heure les plus rares dispositions. Ce fut un enfant précoce. A quatre ans, il lisait et expliquait la Bible aux gens de la maison de son père. Dès qu’il put écrire, il rangea par ordre alphabétique tous les mots qu’il apprenait, et
(I) Histoire des sciences naturelles, t. IV*, page 202, in-8, Pari», ISM.
HALLER
IIALLER
dont il avait obtenu l'explication. Il composa ainsi une espèce de vocabulaire clialdéen, hébraïque et grec, auquel il eut souvent recours dans un âge plus avancé de sa vie.
A dix ans, il composa des vers latins et allemands, qui étonnèrent ses maîtres. Il se vengea alors du pédantisme et des rigueurs de son précepteur, en faisant de lui un portrait satirique, en vers latins. A douze ans, il avait extrait du Dictionnaire historique de Moreri et surtout de celui de Bayle, l'histoire des savants les plus célèbres.
Tels furent les jeux de l’enfance de Haller. Les recherches les plus pénibles, les connaissances les plus sûres dans les langues de l'antiquité, voilà ce qui remplaça la balle, le cerceau, le petit tambour. Il fut homme à un âge où les autres sont enfants.
Il avait treize ans, quand son père, qui n'avait d’autres revenus queceux deses places, mourut, le laissant presque sans fortune. Des événements de cette nature sont communs dans les États républicains, où la considération étant personnelle, les fils, qui n'héritent presque jamais des hautes positions de leur père, sont tenus de les mériter par de nouveaux services.
Albert de Haller avait été destiné par ses parents à l’état ecclésiastique. Il acheva ses études, avec les enfants du peuple, dans le collège de Berne. Il excita l’attention do ses professeurs et l’admiration de ses condisciples par de véritables prouesses littéraires. On raconte qu’un jour, comme on lui avait donné un texte français à traduire en latin, il le rapporta traduit en grec, avec la plus grande pureté.
Ayant terminé ses classes à quatorze ans, on l’envoya passer quelque temps à Bienne, chez le docteur Neuhams, savant médecin, père d'un de ses jeunes amis.
Lo jeune homme continuait à s'occuper des études sérieuses dont nous venons de parler, et en même temps il se livrait à la poésie. 11 avait déjà écrit des tragédies, des comédies, et même un poème épique de quatre mille vers, dans lequel il cherchait à imiter Virgile.
Le feu ayant pris à la maison où il demeurait, il courut, au péril de ses jours, sauver ses manuscrits et ses œuvres poétiques. On raconte que relisant, quelque temps après, les productions qu’il avait ainsi dérobées aux flammes, il brûla plusieurs de ces pièces, et particulièrement des satires. Les trouva-t-il indignes comme
ÎGG
ouvrage littéraire, ou bien ce genre de littérature répugnait-il à la bonté de son cœur '! On l’ignore.
Cependant ses parents exigèrent bientôt qu’il se choisit un état. Par ses connaissances, par la justesse et l’activité de son esprit, par la hauteur de son intelligence, il était également propre à toutes les professions libérales. Aussi fut-il très-embarrassé pour le choix qu’on lui imposait.
Cependant son penchant vers l’étude de la nature, joint sans doute aux conseils du docteur Neuhams, le décidèrent à étudier la médecine.
C'est dans ce dessein qu'il partit pourTubingue, en 1723.
Alexandre Camerarius, grand philosophe, et Duvernoy, anatomiste habile, professaient alors à l’Université de Tubingue. Il reçut do ces deux maîtres ses premières leçons d’anatomie et de médecine.
Eu 1724, Daniel Ceschvvitz, professeur à la Faculté de Halle (Saxe) , avait cru découvrir un conduit salivaire derrière la langue. Le premier acte public du jeune Albert de Haller fut une réfutation de cette erreur anatomique. Duvernoy se joignit à son disciple, pour démontrer que le prétendu conduit n’existe ni dans l’homme, ni dans les quadrupèdes.
Pendant sou séjour à Tubingue, il arriva à Haller une aventure qui ne fut pas sans inüuence sur le reste de sa vie. Il fut entraîné dans une partie de débauche. Après avoir pris sa part de l’égarement commun, il revint à la raison. Voyant alors, autour de lui, ses amis en proie au délire et à l'abrutissement de l'ivresse, il éprouva tant de honte et de douleur, qu’il résolut de ne plus boire de vin. Cette résolution, il la tint fermement pendant toute sa vie.
Duvernoy, qui enseignait l'anatomie et la botanique au jeune Haller, lui avait inspiré une grande admiration pour Boerhaave. Les Instituts du célèbre professeur de Leyde servaient de base aux leçons de Duvernoy. Ce fut un trait de lumière pour le jeune Haller, qui résolut d'aller entendre à Leyde le professeur célèbre, qui attirait autour de sa chaire toute la jeunesse de l’Europe savante.
Il arriva à Leyde en 1725. Quel admirable séjour, quelle mine féconde d’études que la ville de Leyde au xvin* siècle ! Hoerhaave, comme nous l’avons dit dans la biographie de ce grand homme, y enseignait la médecine et la botanique avec un succès prodi-
HALLER
gieux; son savoiret son éloquence étaient renommés dans l’Europe entière. Bernard Albinus, que l’on regardait comme l'un des premiers anatomistes de son temps, par l’étendue, la profondeur de ses travaux et l’utilité de ses découvertes, y enseignait l’anatomie. Ruysch, nonagénaire, mais toujours laborieux et actif, se montrait comme un enchanteur au milieu de ses admirables résurrections anatomiques, qui recevaient de ses mains le sceau de l'immortalité. Ajoutez à cela le riche laboratoire de chimie de Boerbaave et un l)eau jardin botanique, et vous comprendrez tout ce que Leyde devait promettre à un esprit de la trempe de celui de Haller.
Les leçons d’ Albinus, les préparations de Ruysch accrurent son goût pour l’étude de l’organisation animale, tandis que les conférences de Boerhaave lui inspiraient la passion de la botanique.
Entretenu dans ses résolutions de travail, par des grands hommes qu’il avait sous les yeux, éclairé dans ses études par les riches matériaux qui l’entouraient, Haller travailla avec tant d’ardeur, que sa santé en fut dérangée. Pour se rétablir, il dut entreprendre un voyage dans l’Allemagne méridionale, avec deux de ses compatriotes.
De retour à Leyde, il se remit au travail, et peu après, le grade de docteur lui fut conféré. 11 n’avait que dix-neuf ans ! Le sujet de sa thèse était cette question d’anatomie qu'il avait déjà discutée à Tûbingue, c’est-à-dire la veine linguale qui avait été prise pour un conduit excréteur.
Suivant l’excellente coutume de son temps, qui consistait à imposer à la jeunesse désireuse de s’instruire, des voyages dans l’Europe savante, Haller partit, en 1 727, pour l’Angleterre. Sloane présidait alors la Société royale de Londres ; Douglass et Cheselden étaient deux membres distingués de la môme compagnie. Haller se lia intimement avec eux, pendant son séjour à Londres. Il passa ensuite quelque temps à Oxford. Son esprit s’éclairait auprès des hommes illustres de cette Université, et ses études médicales se perfectionnaient par la fréquentation des hôpitaux.
Le même esprit d’investigation et d’ardente curiosité conduisit bientôt en France le jeune et laborieux Suisse.
Il y connut particulièrement le chimiste Geoffroy, les botanistes Antoine et Bernard de Jussieu, ainsi que les chirurgiens
Jean-Louis Petit et Ledran. Il assista aussi aux cours d'anatomie de Winslow, dont il aimait à se dire l’élève.
Haller aurait sans doute prolongé son séjour à Paris s’il no s'était vu, en quelque sorte, obligé de s’en échapper, à la suite d’une aventure désagréable.
Il n’y avait pas alors, dans l’École de médecine de Paris, d amphithéâtres d'anatomie où les élèves et les docteurs eussent la liberté de se livrer aux dissections. Souvent les élèves emportaient chez eux des membres ou des parties du corps humain pour les étudier. C'est ce que fit un jour Haller. Malheureusement son voisin de chambre, poussé par une curiosité indiscrète, perça une ouverture dans la cloison qui les séparait. Noire homme fut frappé d’effroi et même d’horreur, au spectacle de son voisin disséquant un membre humain. Il fitciter le jeune homme en justice. Haller, étranger et ignorant les lois de la France, était assez embarrassé d’obéir ou de résister à cette citation juridique. Il prit le parti de sortir de cette maison, et de se tenir caché dans un autre quartier de la ville. Cependant cette contrainte ne tarda pas à l'ennuver, et il se décida à quitter Paris, où il ne revint jamais (1).
Il se rendit à Bile, pour y suivre les cours de Jean Bernouilli, qui était alors l’oracle des mathématiciens de la Suisse.
La prodigieuse flexibilité et la puissance de l’esprit de Haller le rendaient apte aux genres d’études les plus opposées. Ce naturaliste, cet anatomiste, n’eut pas plutôt reçu les leçons de Bernouilli, qu’il s’initia, avec ce maître, gux hautes mathématiques, et sonda les mystères abstraits du calcul intégral et différentiel. Haller avait un besoin passionné de savoir, comme d’autres ont un besoin passionné d’ainusements.
On a trouvé dans la bibliothèque de Haller, des manuscrits qu’il avait composés à Bâle, sur l’arithmétique et la géométrie, avec des annotations de l’ouvrage sur les Infiniment petits, du marquis de l'Hôpital.
Haller croyait trouver dans les mathématiques la vérité à sa source primitive, et il voulait s’abreuver do ses eaux salutaires.
(1) Haller a parlé «le celle aventure dans les terme* suivants : « Hanc dUcendi ap porlunitatem maligna curiositai operarii t urbnvit qui, effossn parictc , quid ngerem speenlntus, meum nonien ad viras publier* securitati prœfectos detulit; ut graves pogna* forte triremes effuqerem Inteudum mihi fuit et des e rendu cadavera. u (Ut 0 lia thêta anatomien, t. Il, p. i%.)
HALLER
Heureusement, J. Bernouilli se fit un cas de conscience d’arracher son savant compatriote à l’étude de la nature. 11 le laissa seulement s'abandonner quelque temps encore à son goût pour les sciences exactes, estimant que les mathématiques reposeraient l'ardeur de ce jeune esprit, et le dirigeraient selon une méthode rigoureuse. Et quand on sait tout ce que les découvertes de Haller ont de solidité, ses raisonnements de vigueur et ses idées do justesse, on reconnaît que Jean Bernouilli n’avait pas mal agi en voulant fortifier l'esprit de son jeune compatriote par l’étude des hautes mathématiques.
Pendant qu'il habitait Bile, Haller remplaça dans son cours d'anatomie le professeur Mieg, qu’une maladie empêchait de monter dans sa chaire, et il fit avec Jean Gesner, dans la partie méridionale et occidentale des Alpes, un véritable voyage botanique.
Haller revint à Berne, sa ville natale, après une absence de cinq ans. 11 s’y livrai l’exercice de la médecine, avec l’activité qu'il mettait à toute chose utile, et avec le succès qui l’accompagnait partout. On a dit, néanmoins, qu’il était peu porté à l’exercice de la médecine, parce que sa sensibilité s’affectait trop facilement ;i la vue des souffrances des malades.
Malgré ses travaux et sa gloire naissante, la ville de Bile lui refusa, en 173-4, un service d’hôpital, qu’il demandait, bien qu’il eût déjà professé publiquement l’anatomie. Ajoutons qu’il disputa sans succès, pendant la même aunée, une chaire de belles-lettres.
Ces injustices éprouvées par Haller au milieu de sa ville natale n’ont rien qui nous étonne ; ce qui nous surprend, c’est que l’on songeât, quelque temps après, à les réparer, en lui accordant la direction d’un hôpital et de la bibliothèque publique. Il remplit ces fonctions jusqu'en 173G.
Haller faisait alors, tous les ans, avec ses élèves, un voyage dans les Alpes. 11 rassemblait ainsi les matériaux de sa Flore helvétique.
Depuis 1732 jusqu’à 1740, Haller écrivit beaucoup de morceaux de poésie. Il ne s'occupait, dit-on, de ce genre de travail, que pour se consoler des peines et des dégoûts que lui suscitait l’envie.
Ses poésies, publiées d’abord sous le voile de l’anonyme, furent
attribuées à un poêle allemand, connu sous le nom de Murait. Pour donner uno idée de leur valeur littéraire, nous dirons qu’elles furent traduites en différentes langues, et eurent vingtdeux éditions ! Le poète peint les charmes de la nature et les regrets de la patrie absente. Dans uu poème eu trois chants, il cherche l'origine du bien et du mal. Dans un autre il décrit les Alpes et les mœurs des habitants de ces montagnes. Voici quelques fragments des Alpes :
« Essayez, mortels, do corriger votre sort; profitez des inventions de l'art et des bienfaits de la nature ; animez par des jets d'eau vos parterres fiourist taillez de vusles rochers d’après les lois de l'ordre corinthien ; jetez sur vos pavés de marbre de riches tapis de l’erse; buvez des perles dans des coupes d'émeraude; appelez le sommeil par désaccords des plus doux; aplanissez des montagnes ; changez en parcs des champs fertiles; que tous vos désirs soient remplis : vous serez pauvres dans l'abondance et misérables au milieu de vos richesses. L’âme fait elle-même son bonheur : les choses extérieures ne sont pour elle que l’occasion du plaisir ou de la peine : une humeur égale adoucit les chagrins les plus amers tandis qu’un esprit inquiet empoisonne tous les plaisirs... Sur les cimes glacées de la Eurca est le grand réservoir de l’Europe qui par des fleuves abondants nourrit les deux grandes mers. L’Aar y prend sa source, et se précipitant avec un bruit elfroyable couvre dans scs chutes rapides les noirs précipices de son éblouissante écume. Les mines secrètes des Alpes dorent sa course et mêlent à ses ondes cristallines le métal le plus précieux; le fleuve, chargé d'or, en jette des grains sur ses bord3, comme un sable grisâtre couvre les rivages ordinaires. Le berger voit ces trésors. Oh ! exemple pour le monde ! il les voit et les laisse passer. »
11 ne manquait à Haller qu’un théâtre plus vaste pour recueillir le juste fruit de ses travaux, et s’y montrer ce qu'il était. Bientôt il n’eut rien à désirer sous ce rapport. Le roi Georges II, voulant rendre à la ville de Gœttingue, autrefois florissante, la splendeur dont le temps l’avait dépouillée, y établit, en 1736, une Université, qui ne tarda pas à briller d’un certain éclat. Le roi avait placé à la tête do cette université un savant de mérite, le baron do Muuchausen, qui, pendant trente ans, la dirigea si bien, qu’elle fut longtemps la plus florissante de l'Europe.
Munchausen, voulant donner à l’Université de Gœttingue un prestige rapide, avait appelé les hommes les plus éminents de son temps à en occuper les chaires. Il y attira Haller, dont la réputation était déjà faite, bien qu’il n'eût encore publié aucun
HALLER
de ses grands ouvrages. Haller fut chargé, à Gœttingue, de renseignement de l’anatomie, de la chirurgie et de la botanique.
Ce ne fut pas saus regret que Haller se décida à quitter sa patrie, à arracher une jeune femme qu’il aimait, à sa famille et à son pays. Mais il ne pouvait se flatter, en restant ;i Berne, de pousser bien loin ses travaux. Ce qui le décida le plus à partir, c’est la difficulté qu’il rencontrait à se procurer des cadavres pour ses dissections.
Haller quita donc la Suisse, où il ne devait rentrer que dixsept ans plus tard.
Il entra à Gœttingue sous de bien malheureux auspices. Cette ville avait été florissante autrefois, lorsqu’elle appartenait à la ligue anséatique, et qu’elle était ville d’industrie et de manufacture. Mais la guerre l’avait ruinée. Tout s’y trouvait dans un tel état d’abandon, que les rues mêmes n’étaient point pavées. Comme il pénétrait dans la ville, sa voiture versa. Sa femme, Marianne Wysi, qui était enceinte, fut grièvement blessée dans la chute. On l’emporta à demi morte. Quelques jours après elle rendit le dernier soupir.
Haller ne se consola jamais de cette perte. Il adorait sa femme, et cette fin terrible le plongea dans la plus amère douleur. Il a composé, sur cet événement funeste, une élégie touchante, dont nous rapporterons quelques lignes.
«... Combien do fois en t’embrassant avec ardeu r, mon cœur s'écriai l en frémissant : « Hélasl s’il fallait la perdre! » Et je l’ai perdue! oui, mon deuil durera lorsque le temps aura séché mes larmes : le cœur connaît d’autres pleurs que ceux qui couvrent le visage. Le premier amour de ma jeunesse, le souvenir de ta douleur, l’admiration de tes vertus sont une dette éternelle pour mon cœur. «
Haller ne pouvait trouver que dans le travail des consolations contre un pareil malheur.
Dès le principe Haller avait établi le plan de ses travaux.
La physiologie avait été longtemps livrée à l'esprit de système; et une métaphysique ignorante avait souvent caché le vide de ses
idées sous un prétentieux et pédantesque étalage de mots. Haller voulait substituer à ces théories des faits bien observés, bien constatés, et aux faux systèmes de ses contemporains une doctrine logiquement déduite de l’expérience.
11 suivit ce plan avec activité, et il fut vraiment créateur en physiologie. Nous le verrons produire successivement une foule de mémoires sur des points particuliers, avant d'embrasser la physiologie dans toute son étendue.
Si Haller fut créateur par l’originalité de ses travaux, il le fut encore en analysant, en vérifiant, en jugeant les travaux des autres observateurs; eu sorte qu’à une admirable fécondité, tirée de son propre fonds, il sut joindre les trésors d’une érudition immense, dont ou n’avait pas encore vu d’exemple. Nous énumérerons, à mesure qu’ils sortiront de son inépuisable plume, les travaux de toutes sortes, dus à cet esprit encyclopédique.
Le premier ouvrage que nous ayons à mentionner fut, pour ainsi dire, un hommage rendu par Haller à l’enseignement de Boerhaave.
Haller avait suivi deux cours du célèbre professeur de Leyde, et rédigé ses leçons. Son manuscrit était très-connu à Leyde, et on le pressait dele publier. Haller collationna son manuscrit avec les cahiers de quatre disciples distingués de Boerhaave ; il rassembla leurs différentes leçons, compara les textes, vit les changements que les années y avaient apportés, et en fit un tout bien lié. Cet ouvrage a pour titre Hermani Boerhuare prælecliones Academicœ in proprias instituliones rei medicæ. L’ouvrage entier comprend six volumes, qui traitent des principales fonctions physiologiques chez l’homme. Le premier volume parut à Gœttingue, en 1739. Le dernier volume parut en 1744. Tous ces volumes paraissaient toujours trop tardivement au gré du libraire, qui pressait l’auteur, et ne lui laissait même pas mettre la dernière main à son œuvre. C’est ce que Haller fait remarquer lui-même, ajoutant que cetto précipitation a pu empêcher l’ouvrage d’avoir toute la perfection désirable.
Nous n’avons pas besoin de dire que Haller ne fut pas, dans cet ouvrage, le simple éditeur de Boerliaavé; il s’attacha à faire connaître les sources où son maître avait puisé, et y ajouta toutes les découvertes. On y remarque une érudition immense, qui trahit la main de Haller.
TnMT DE BONTÉ DE HALLER
HALLER
Cet ouvrage engagea Haller dans une dispute scientifique qui fit grand bruit. Hamberger, professeur de physiologie à léna, dans une thèse sur le mécanisme de la respiration, avait ajouté à des erreurs anciennes de nouvelles erreurs de son cru. En traitantcette matière, dans ses Commentaires, Haller avait attaqué, avec un grand succès, les idées de Hamberger. Celui-ci fit à ses contradicteurs une réponse injurieuse. Haller riposta par des expériences, ce qui était la meilleure des répliques. Hamberger ne put que leur opposer un pamphlet plein de lièl, suivi d'odieuses invectives, que Haller laissa sans réponse.
Haller se reposait de ses expériences de physiologie par l’étude de la botanique. 11 allait souvent herboriser, dans les Alpes, avec un jeune docteur de ses amis, nommé Gesner. On raconte à ce sujet une anecdote qui fait bien connaître la tendresse de lame de Haller.
Un jour, après avoir épuisé ses forces dans une herborisation pénible, Gesner succombant à la fatigue, s’endort sur la neige, au milieu d’une atmosphère glacée. Haller vit avec une inquiétude mortelle son ami plongé dans un sommeil qui pouvait le conduire à la mort ; son cœur lui suggéra le moyen de le dérober au danger. Malgré l’extrême intensité du froid, il se dépouille de ses vêtements et en couvre Gesner. Quand ce dernier se réveilla, il se jeta avec une reconnaissante effusion dans les bras de Haller, qui avait fait certainement preuve d’un grand courage en s’exposant à un danger mortel pour sauver son ami.
Les excursions commencées dans les Alpes, en 1714, le conduisirent à former un herbier complet, composé de vingt volumes de feuilles. C’est de cet herbier qu’il a extrait les plantes qu’il décrivit, et qui servirent do base à sa Flore helvétique [Enumeratio metltoiliea stirpium llelceliæ indiqenarum).
Cet ouvrage forme deux volumes in-folio, orné d’un grand nombre de planches. Il est accompagné d'un exposé historique de tout ce qui avait été écrit sur les plantes des Alpes, depuis Othon Brunfels jusqu’à lui.
« Ce beau livre, dit Sennebier , est le fruit de quatorze ans do travaux. Je ne parle pas des voyages périlleux qu'il suppose, mais je vois son auteur infatigable lire et relire les ouvrages de deux cent soixante-huit botanistes; citer chronologiquement et d’une manière détaillée chacun de ces autours lorsqu'ils parlent dos deux mille cinq
cents espèces de plantes appartenant à la Suisse; deviner souvent celles dont il trouve les noms ou les descriptions, au travers des noms différents qu’on leur assigne et souvent des peintures fausses qu'on en fait; indiquer, avec autant d'exactitude que de brièveté, les usages médicinaux de chacune; joindre à tous ces détails la plante elle-même soigneusement conservée (1). »
C’est en 1742 que Haller fit paraître ce grand ouvrage.
En 1743, il publia le Système de botanique du jardin deGoetlingue. Il avait lui-même distribué méthodiquement les plantes de ce jardin.
En 1749, il réunit ses observations isolées sur divers genres et espèces de plantes et sur leur fructification, en un volume intitulé Opuxcula botanica.
Haller admirait beaucoup Linné, mais il était partisan de la méthode naturelle en botanique. 11 la cherchait, et s'il ne la découvrit pas, il en comprenait au moins les immenses avantages. Il n'adopta donc jamais le système de classification artificielle du botaniste d’Upsal. La correspondance qui s’établit entre ces deux grands hommes, est d’un grand intérêt. Nous allons la parcourir, car elle nous montrera l’unetl’autre de ces savants sous des aspects intimes et particuliers, qu’il est assez curieux de mettre en évidence.
Nous sommes en 1737. Linnéapublié, eu 1732, la Flore deLapponie; en 1735, le Systema natures; en 1730, le Fundamenta botu nica, enfin en 1737, le Généra plantarum, le Crilica botanica cl VHortus Cliffortianius.
Linné fait un envoi de ses ouvrages à Haller, et lui demande des renseignements sur les semences des mousses, qu'il avoue ne pas connaître. Cette lettre abonde en renseignements précieux sur plusieurs plantes, et renferme les caractères génériques de Vllalleria, plante dédiée à son illustre correspondant, et appartenant au groupe des Scrofulariés. Linné annonce qu il travaille à sou llortus Clifforlianius, qui devait paraître la même année.
Le 24 mai 1737, Haller apprend à Linné qu’il s’occupe du Synopsis des plantes de la Suisse, et qu’il a vu les semences des Hépatiques, des Marchantia et des Muscoides.
Linné lui répond le 8 juin. Il s’étend sur la nomenclature. Il
(1) Eloge historique (f Albert l!alier} Genève 1778.
HALLER
rejette les terminaisons en oïdcs, que Haller employait « parce qu’il n’aime pas les noms qui traînent une longue queue après eux » et que « les noms appendiculaires bouleversent et troublent la mémoire. » Linné ajoute avec malice :
« Ne doit-on pas craindre qu'on étende cette nomenclature vicieuse au règne animal, et qu'on en vienne & appeler le canard une petite oie anscroides, le cygno une grosse oie anseraslrum ? Pensez, je vous prie, aux inconvénients qui résulteraient d’un pareil abus. Je ne puis m’empècher de sourire quand je pense à ce botaniste qui, trouvant un ronvoli ulut à tige redressée, se crut par cela seul autorisé à former un nouveau genre, qu'il nomma convolvuloidet . >
Linné touche ensuite à un sujet qu’il avait fort à cœur, c’està-dire à son système de classification des plantes.
< Je vous sais opposé, ajoute-t-il, à mes innovations relatives à la nomenclature, et disposé à écrire contre elles. Les botanistes n'avaient jamais abordé complètement la doctrine des noms : cette partie de la science étant demeurée intacte, je m’en suis emparé. Si l’on réunissait la totalité des noms génériques qui ont été adoptés et changés depuis Tourncfort jusqu'à ce jour, on en trouverait plusieurs milliers. Quello est donc la cause de ce peu de stabilité? Je la trouve dans l’absence totale de règles destinées à fixer la synonymie botanique. Tous les noms spécifiques sont vicioux, rien n’est plus certain; et nos successeurs s’en convaincront. Si donc ceux-ci doivent être changés, pourquoi ne changerait-on pas les noms génériques reconnus faux ? Peut-on penser que les écrivains qui viendront après nous, adopteront, seulement parce que l’ancienneté leur aura donné une sorte de sanction, des noms tels que monolasiocallenomonophyllorum hyppophyllocarpodendron ; je vous le demande, peut-on tolérer des noms barbares, des noms terminés en queue, des noms bâtards? »
Haller, dans sa réponse, reconnaît qu’en effet, on a poussé trop loin le mode de nomenclature en oïdes, et il parle en ces termes de son amour pour la botanique :
< J’ai dirigé toute mon attention sur les plantes de Suisse, mais en partageant mon temps entre la botanique, l’anatomie et l’exercice de la médecine; bien différent en cela de vous qui êtes un prêtre entièrement dévoué au culte de Flore; j’ai étudié la botanique en dépit de tous les obstacles, depuis 1728, année pendant laquelle j’entrepris un péniblo voÿage de deux cents lieues, à pied, à travers les Alpes. Ma famille a toujours condamné mes goûts et pourtant je ne me repeus pas de les avoir satisfaits, je regrette même de n'avoir pas eu plus de temps à donner à cette étude favorite. >
Lorsque le Synopsis helvetica parut, Linné écrivit à Haller une longue lettre, qui débutait ainsi :
« S'il est vrai que vous soyez certain de mon affection et de mon estime, quoique vous ne m’ayez jamais vu, vous prendrez eu bonne parties remarques que je vais -faire sur votre dissertation. Il m'a suffi de la parcourir pour m’assurer de la grandeur de l’entreprise, et pour voir qu’aucun botaniste, à l’exception de Dillenius, ne pouvait vous être comparé. Vous méritez de grands éloges, et, si je fais la part de la critique, c’est uniquement dans l’intérét de mon instruction : ce qui me reste à vous dire ne sera connu que de vous et de moi. >
La plupart des observations annoncées par Linné étaient présentées sous la forme de doutes ; mais Haller a reconnu lui-même qu’elles étaient presque toutes fondées. 11 s’excusa, dans sa réponse, sur le trouble de son âme à l’époque où il composa cet ouvrage critique; car c’est alors qu’il venait de perdre une épouse adorée.
Cependant ce n’est pas sans amertume qu’il relève certaines critiques de Linné :
« Vous qui semblez prendre tant de plaisir à me critiquer, avezvous bonne gritee à parler de l’indulgence que se doivent les botanistes?... Vous me censurez amèrement en défendant Pontedera, et quand vous me bl&mez d’avoir noté les erreurs de Dillénius et de Vaillant, vous semblez oublier que vous-mèmo les critiquez à chaque instant sans adopter jamais aucun de leurs noms. >
Cette lettre est du 12 septembre, et c’est dès ce moment que commença d'éclater entre nos deux savants, une mauvaise humeur, qui se changea peu à peu en ilne sorte d’animosité. Mais cette animosité n’était pas du côté du botaniste d’Upsal, qui, au mois d’octobre dé la même année, écrivait à Haller :
« La lettre dans laquelle vous me dites que j’ai écrit dans des intentions malveillantes, m’a fait bouillir lo sang dans les veines. J’atteste le Tout-Puissant qu’aucun botaniste n’est placé plus haut dans mon estime et ne m’est plus cher que vous ! Ne pensez pas mal de moi. Vous me paraissiez être d’un caractéro franc et je comptais que vous recevriez de moi, comme je l’aurais reçu de vous, tout ce qui se présente à une plume qui glisse avec rapidité sur le papier dans des heures de loisir... Jugez-moi mieux, je ne suis pas méchant et si j’étais mal disposé pour quelqu’un, certes ce ne serait pas pour vous. »
HALLER
Cependant en 1740, Haller ne semblait pas mal disposé pour Linné, car il lui disait :
« Je ne puis vous en écrire plus long aujourd’hui; j'ai perdu une femme qui m'était chère par ses manières, ses qualités personnelles elles rapports de famille que je lui devais; puissiez- vous, longtemps heureux avec votre Morcea (1), jouir de votre réputation si justement méritée! et puisse le suprême régulateur de toutes choses ne pas vous faire connaître avec autant de sévérité qu’à moi, qu'il n’est rien icibas qui puisse nous rassurer contre les terreurs d'une inévitable et menaçante éternité : réputation, richesses, attachements les plus chers ne sont rien ; la faveur divine est tout. >
Eu 1746, un ennemi déclaré de Linné, le docteur Rosen, vint à Berne , et réussit à brouiller les deux savants. La lettre de Haller qui termine cette correspondance, fera comprendre cette rupture.
• J'ai vu dernièrement, écrit Haller, le 8 avril 1746, votre Flore de Suède, et j'ai observé avec plaisir les nombreuses plantes dont vous y faites mention; il ne m'a pas été aussi agréable de me voir si fréquemment et si exclusivement réfuté dans un ouvrage aussi court, et de lire une foule de phrases qui ne sont rien moins qu’amicales. Ce n’est pas de la sorte que j'en use avec vous lorsque nous diirérons d'opinion. Croyez-moi, eu vous comportant ainsi, vous servez la cause de vos ennemis qui sont nombreux et moins impuissants que vous ne le supposez... Vous m'attaquez sans cesse et avec une intention évidente de me blesser. Mais considérez, mon cher Monsieur, combien il me serait aisé de faire tourner ces critiques contre vous-même, qui n'avez sans doute tenu mon livre que quelques minutes entre vos mains. •
Au reçu de cette lettre, Linné vit bien qu’il perdait un ami. Il dédaigna de se justifier d'imputations injurieuses et sans aucun fondement; mais il ne cessa pas pour cela, sa correspondance purement sciencilique avec Haller, et il ne cessa jamais de témoigner publiquement son admiration pour lui. On lit dans la préface de sa Flore de Zélande.
« En Allemagne et parmi les botanistes suisses, Haller est signalé comme un second Boerhaavo... il est connu du monde entier, comme le plus infatigable des savants, et il est aujourd'hui sans rival dans la médecine et l’anatomie. Considéré comme botaniste il a cer-
(I) Linné avait dédié à sa femme un genre nommé Monta, parce qu’elle était fille du médecin Slorœus.
tainement examiné et décrit un plus grand nombre de plantes que toute autre personnes. C’est bien injustement que l'on m'a accusé d'avoir écrit contro cet excellent homme. Je désire que tout le monde sache que je tiens et que j'ai toujours tenu ses publications eu haute estime et que je suis même chaque jour occupé à les étudier. Jamais, jamais travaux plus importants n'ont paru dans aucune ville de l'Allemagne. >
Linné donna d'autres marques de son estime pour Haller, dans le cours de l’ouvrage que nous venons de citer, la Flore de Zélande. Mais le savant de Berne répondit assez mal à ce témoignage.
• Vous déclarez, écrivait-il à Linné, à cette occasion, que vous m'aimez, et que vous m’êtes dévoué : pourtant j'ai vu dans votre dissertation que vous me blâmiez amèrement d’avoir réuni les passiflores et les curcubitacées; puis vous m'adressez une lettre pleine de phrases piquantes. Si c'est là votre manière d'exprimer votre amitié, comment donc exprimez-vous votre haine? >
Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse de la correspondance de ces deux illustres savants. Nous l’avons citée parce qu’il est toujours curieux de connattrc les grands hommes dans l’intimité de leur vie littéraire. Il est certain que Linné redoutait beaucoup les attaques de Haller contre son système de classification des plantes, et qu’il n'aurait pas été fâché, pour cette raison, de rester son ami. « Ai-je jamais rien écrit contre la classification que vous suivez ?» écrit-il à Haller. Il proteste, ailleurs, que la méthode naturelle doit être préférée à tout système artificiel de classification, et il ajoute avec une certaine noblesse : « Vous auriez plus à perdre que moi dans ces débats ; car je puis sans rougir recevoir des conseils sévères de vous ; en serait-il de même pour ceux que je pourrais vous donner ? »
On chercherait en vain dans les lettres de Linné quelques expressions fâcheuses contre Haller. Au contraire celles de Haller sont semées de phrases pleines d’amertume. Il faut même ajouter que Haller eut le tort de publier des lettres confidentielles, ce qui porta à Linné, déjà âgé, un coup qui ébranla sa santé, et lui occasionna sa première attaque d’apoplexie.
En résumé, Linné voulait être l'ami de Haller, qu’il admirait ; mais ce dernier voyant en Linné un rival, en possession de la faveur universelle du mondesavant, eut la faiblesse d’en être jaloux, et de supporter impatiemment la renommée du botaniste d’Upsal.
HALLER
Par sa conduite envers Linné, Haller, en cette circonstance, a donc mérité les reproches de l’impartiale postérité.
Cet aperçu sur les relations de Linné avec Haller serait incomplet si nous ne faisions connaître quelques-uns des jugements publiés pat Haller sur les principaux ouvrages du naturaliste suédois. On y verra que sa critique est parfois trop vive et porte à faux. Il n'en a pas moins reconnu l’importance des travaux de Linné.
A l’occasion de la Flore de Laponie, Haller s’exprime ainsi :
« Ce fut en 1732, que Linné produisit cet opuscule. Il avait entrepris une grande réforme botanique, et il atteignit presque complètement son but. Doué par la nature d’une ilme ardento, d’une imagination très-vive et d’un esprit systématique, il parvint, aidé par la puissance de son génie et par une foule de circonstances favorables, qui mirent dans ses mains uno prodigieuse quantité d’objets précieux, à opérer une révolution en histoire naturelle, et il eut, lui vivant, lo plaisir de voir plusieurs de ses contemporains adopter scs nouvelles idées : il ne faut pas se dissimuler qu’il décrivit, mieux qu’on ne l’avait fait avant lui, les plantes et leurs diverses parties, etc. Ce fut dans la Flora Lapponita que l’on vit pour la première fois les classes principales fondées sur les étamines, et leurs subdivisions sur les pistils, en considérant leur nombre, leur situation et quelquefois même leur proportion (1). •
A l’occasion du Systenia naturœ, Haller écrit :
* Dans cet ouvrage, fruit d’un travail immense, Linné établit les genres et en trace tous les caractères; l’ordre qu’il suit, s’écarte beaucoup de la nature puisqu'il morcelle toutes les classes naturelles en rassemblant les plantes les plus dissemblables et en séparant celles qui ont le plus d'affinités entre elles (2). •
Quant au Généra plantarnm, Haller l’a jugé en ces termes :
« Linné, en établissant ses genres sur une étude rigoureuse de la nature, se plaça par ces travaux au-dessus do tout ce qu'avaient fait Tournofort, Ray, Rivin et Magnol; aussi les matériaux qu’il a préparés pourront servir à tous les systèmes établis à l’avenir. >
(1) Bibliotheca botanica , 1772, t. H* in-4» p. 21 f .
(2) Celle critique rigoureuse était injuste, car Linné avait déclaré lui-même, que le système botanique sexuel était simplement destiné h donner tes moyens de reconnaître facilem ail les plantes, et qu’en attendant la création de la méthode natuelle, il fallait se contenter des systèmes, c'est-à-dire des classifications artificielles.
A propos de la Philosophie botanique, il s’exprime ainsi :
* La Philosophie botanique est un ouvrage immense et subsistera éternellement. Linné l’eût rendu bien plus complet, s’il eût voulu avoir confiance aux hommes instniits dans la connaissance des plantes et qui en avaient vu, dans les contrées méridionales, une grande quantité d'étrangères à la Suède, où Linné n'avait pu les étudier. »
Toutes ces critiques prouvent que Haller était, non-seulement un botaniste distingué, mais, de l’aveu même de Linné, un maître dans cette science.
Ce qui étonne le plus, quand on examine les nombreuses productions de Haller, c’est la rapidité avec laquelle il passait d’un objet à un autre. A peine arrivé à Gœttingue, il s'était occupé de l’organisation d’un amphithéâtre d’anatomie, dans lequel il allait disséquer tous les jours. Les meilleurs élèves suivaient ses dissections. Il les dirigeait et les associait à ses recherches. Il avait, en même temps, des dessinateurs, qui travaillaient sous ses yeux. C’est ainsi qu’il composa son grand ouvrage intitulé Icônes academicœ (figures d'anatomie) qui parut à Gœttingue de 1744 à 175G, en huit cahiers.
« Cet ouvrage est réellement le premier, a dit Cuvier, où l'anatomie ait été dessinée et gravée comme elle mérite de l'étre. •
Yésale avait donné des gravures sur bois, dessinées, a-t-on dit, par un grand maître, le Titien, ou du moins, par l’un de ses meilleurs élèves. Le trait en est admirable ; mais l'anatomie étant encore peu avancée, au temps de Vésale, elles ne représentaient que d’une manière superficielle la structure, si complexe et si délicate, du corps humain.
D’autres auteurs avaient donné des figures mieux gravées ; mais, si l’on en excepte Ruysch et Albinus, aucun n’était arrivé à la perfection. Les dessins mêmes de Ruysch etd'Albinus pêchent par le manque d’ensemble. Les organes sont parfaitement représentés, mais ils sont trop isolés des autres organes. S’il s'agit des muscles, par exemple, la gravure représente avec une rigueur et une vérité saisissantes, toutes les fibres, leurs insertions et leur distinction en fibres charnues, tendineuses et aponénevrotiques;
HALLER
mais on ne voit que les muscles; il n’y a ni veines, ni artères. On ne trouve donc pas dans ces planches une représentation complète de la nature. Ce qui fit l’originalité et la supériorité des planches de Haller, c’est qu’il sut joindre la perfection du dessin à la représentation rigoureuse de l’ensemble des organes, et de leurs rapports avec les parties voisines.
Haller travailla dix-sept ans à ce véritable monument élevé à l’anatomie. L’ouvrage a pour titre Icônes analomicoe quitus prœcipuè partes corporis hnmani exquisita cura delineatw continentur. Dans le premier fascicule, on remarque une belle planche du diaphragme et de la moelle épinière; dans le second, une image exacte de toutes les branches du tronc maxillaire jusqu’alors peu connu ; dans le troisième, les ramifications nombreuses des artères de la face et celles des artères bronchiques et œsophagiennes, dont personne avant Haller n'avait parlé avec autant d’exactitude; dans le quatrième l’exposition de toutes les artères de la moelle épinière et de l'œil, etc.
La nature semble obéir à des règles constantes en ce qui concerne les formes des êtres vivants. Cependant elle s’en écarte parfois, et de là résulte ce que l’on nomme les monstruosités. Du temps de Haller, les savants étaient partagés en deux opinions, pour expliquer ces anomalies de l'organisation. Les uns regardaient les monstres comme le résultat de la déviation de formes, qui étaient pourtant normales dans le principe; les autres plaçaient la défectuosité dans les germes mômes des organes. Haller réunit ses observations et ses idées sur ces sortes d’écarts de la nature, dans un ouvrage qui fut imprimé à Gœltingue en 1745. 11 se déclare partisan de la doctrine qui place le siège de la défectuosité dans les germes.
Ce fut en 1746 que Haller publia ses célèbres expériences sur la respiration [De respiratione expérimenta anatomica quitus aeris inter pulmonem et pleuram absentia demonstratur, et mnscnlorum intercostalium intemorum ojjicium asseritur). Gœtlingue, 1746.
M. Milne-Edxvards dans sa remarquable Physiologie comparée , porte le jugement suivant sur les expériences que fit Haller concernant le mouvement des côtes et le rôle des divers muscles daus la production des phénomènes de la respiration.
Haller nous dit le physiologiste français, démontra expérimentalement que la plèvre costale n’est pas séparée de la plèvre pul-
mouaire par un espace vide ou par do l’air, ainsi que l’avaient pensé Morgagni, Haies et Hamburger. IL lit un travail trèscomplet et Irès -exact sur la cloison contractile qui s’étend de la colonne vertébrale au sternum et qui se fixe au bord postérieur du système costal, c’est-à-dire sur le diaphragme. Il lit beaucoup d’observations sur le jeu des diverses parties de la pompe thoracique, et il contribua plus que tout autre à expliquer le mécanisme complet des phénomènes respiratoires.
• Toutes les conclusions auxquelles il arriva ainsi, dit M. Milne- Edwards ne sont pas bien fondées, mais Haller a bien établi quelques faits d’une grande importance et son travail ne laisse pas que d’avoir été très-utilo à la science. »
Après s’être servi pendant longtemps des Instituts do Boerhaave dans ses leçons, Haller publia à Gœttingue, eu 1 747, ses Premiers éléments de physiologie. Ce n’était qu’un résumé de son cours.
Ce manuel dans lequel Haller indiquait déjà la marche qu’il suivit plus tard dans sa grande Physiologie , a pour titre : Primas lincœ physiologiœ in usum prœlectionum Academicarum . Il eut plusieurs éditions en Allemagne, et fut traduit en plusieurs langues. Il en existe une traduction française par Pierre Tarin (Paris, 1752j, d’après la première édition, et une nouvelle traduction par Bordenave (1768).
A ces productions de sou propre fonds, Haller joignait la traduction d’ouvrages étrangers, ou le recueil des travaux anciens, dont la collection devait intéresser les progrès des sciences et des lettres. Les bornes de cette biographie ne nous permettent pas même de rappeler ici le grand nombre d’ouvrages dont il fut l’éditeur (1).
Dans les préfaces, soit de ses propres ouvrages, soit de ceux qui onl été publiés par ses soins, on trouve toujours des idées
(I) Pendant son séjour à Gccttingue, en 1744, il donna une édition, très- augmentée, d’un ouvrage do botanique de Kupp, fort estimé. Dans la même année, il publia un recueil de consultations données par ltoerliaavc. En 1745, il dirigea l’édition d’un ouvrage allemand, dans lequel on a réuni tout ce qui est relatif à l’histoire des dessins et planches de botanique et aux artistes qui s’en sont ocoupés en Allemagne. Eq 1746, il publia le traité de Boerhaave sur les Maladies des yeux. Dans l'excellente collection de Breslau, réimprimée par ses soins, il donna, en 1747, une édition des Nouveaux journaux de Gœttingue et mit en télé un discours contenant des réflexions sur la censure des livres. En 1749 il fut l’éditeur de* Poésies de Worlhof; eu 175Ü delà traduction allemande d cV Histoire naturelle de BufTon, et d’uu ouvrage de Ferney, intitulé : Triomphe de T évidence et même d’une collection de voyages.
HALLER
neuves, exprimées dans un style choisi. C’étaient là les distractions de cet esprit vif et ardent; l’immensité du labeur ne semblait qu’un jeu pour lui.
Haller, en publiant un coin ment;, ire développé d'un ouvrage de Boerhaave sur la manière d' étudier les différentes parties de la médecine [Hermani Boerhaave methodus studii medici cum amplissimis auctariis , 1751, deux volumes in-4°), donne, dans cet ouvrage, la liste d'un nombre prodigieux d’auteurs, et il désigne le degré de mérite de chaque écrivain par une ou plusieurs étoiles.
Si l’on songe que Haller jugeait des auteurs vivants, on doit penser à quelles inimitiés dut l’exposer la question des étoiles ! La vanité des étoiles, dans le monde savant, est plus dillicile encore à satisfaire que celle des étoiles du théâtre, selon une expression du jour.
Une des plus utiles entreprises littéraires de Haller, est celle qui consista à réunir en un corps d’ouvrage les dissertations publiées par l’Université de Gœttingue. Les thèses relatives à l’anatomie, qu’il fit imprimer, composent huit volumes in-4° ; celles qui concernent la chirurgie forment cinq volumes. Celles qui se rapportent à la médecine pratique, forment sept volumes. Ce travail l'occupa pendant dix années, de 1747 à 1756.
Enfin, c’est à Gœttingue, en 1752, que Haller publia ses premiers aperçus sur sa découverte de la sensibilité el de l'irritabilité, recherches auxquelles il donna plus tard tout le développement nécessaire. Écoutons, à ce sujet, Cuvier, qui fut le Haller de notre siècle :
• Dans un premier mémoire présenté à la Société royale de Girttingue, dont il était président, dit Cuvier, Haller établit ses nouvelles doctrines, savoir que la contractilité, l'irritabilité et la sensibilité, sont des propriétés distinctes, indépendantes les unes des autres et affectées en partie à des éléments différents du corps. Ainsi, selon lui, sont sensibles ; le cerveau, les nerfs, et par le moyen des nerfs, les portions du corps animal dans lesquelles elles se rendent, telles que la peau, les muscles, l'estomac, les intestins, la vessie, les uretères, l'utérus, le vagin, le pénis, la langue, la rétine et le coeur; mais le cœur est très-peu sensible, et sa sensibilité n’est nullement proportionnée à son irritabilité. Les glandes, les autres viscères sont aussi très-peu sensibles.
> Sont insensibles au contraire : l’épiderme, le tissu cellulaire, la graisse, les tendons, les membranes, la dure-mère, la pie-mère, que jusque-là, l’on avait crue au contraire un des sièges principaux de l'action nerveuse. Les ligaments, le périoste, le péri crâne, les os, la
moelle, lu cornée, l'iris même dont le mouvement si délicat produit par la lumière semblait être, ou un effet de la sensibilité ou un effet d’une grande et vive irritabilité toutes ces parties sont aussi considérées comme insensibles. Enfin, les artères et les veines elles-mêmes, pour toutes celles de leurs portions qui ne reçoivent pas des nerfs sont placées au nombre des parties insensibles.
» Sont irritables, c’est-à-dire se contractent, palpitent, prennent la forme serpontante, le cœur, les muscles, le diaphragme, l’estomac, les intestins, le canal thoracique, les vaisseaux lactés, la vessie, les sinus muqueux de l'utérus, l'utérus, les parties génitales, mais avec quelque chose do particulier.
» Ne sont pas irritables les nerfs, l’épiderme, la peau, les membranes, les artères, les veines et le tissu cellulaire; les viscères qui ne sont pas les intestins, par exemple, les conduits excrétoires, n'ont qu’une irritabilité très-faiblo.
» En résumé, la sensibilité, suivant Haller, est absolument propre aux nerfs et aux parties dans lesquelles ils se rendent, tandis que l'irritabilité est absolument propre aux fibres charnues. Ainsi, sont à la fois, sensibles et irritables toutes les parties où il y a ensemble des filets nerveux et des fibres musculaires, telles que les muscles, le cœur, les intestins, qui ont toujours une couche musculaire, le diaphragme qui n’est qu'un muscle, la vessie qui est enveloppée de muscles, etc. »
La théorie de Haller sur la sensibilité et l'irritabilité ne tarda pas à se répandre, et elle fit une révolution en physiologie. Mais comme elle renversait tous les systèmes, sans en excepter celui de Stahl, qui était alors adopté en France, en Angleterre, en Écosse, en Italie et eu Allemagne, elle ne passa pas sans beaucoup de contradictions.
Delius, professeur à Erlangue, publia, en 1752, un opuscule dans lequel il exprimait des doutes sur la théorie liallérienne de l'irritabilité. Lecat obtint, en 1753, un prix à l’académie de Berlin, sur la question suivante : Quel est le principe de l'action musculaire? et son travail n’était qu’une critique de la doctrine de Haller. En 1756, Krause, professeur a Leipzig, attaqua Haller dans la traduction môme qu'il donna de son mémoire. En 1756, Vaudelli,de Padoue, se prononça également contre Haller. Urbain Tosetti, de Rome, publia, en 1755, une petite brochure tendant à prouver que le tendon d’Achille et la dure-mère ne sont point irritables. Un médecin de Paris, tout à fait inconnu, soutint, en 1757, une thèse dans laquelle il attaquait la théorie de l'irritabilité. Neveu, de Prague, s’éleva contre Haller avec beaucoup de
(1) Histoire des sciences naturelles, in-8, Paris 1813, tome IV p. 229.
HALLER
véhémence. Bikker et Van deu Bos, de Leyde, adoptèrent quelques uns des principes du professeur de Gœttingue et rejetèrent les autres. De Haen s’éleva aussi contre Haller.
Le grand physiologiste ne crut pas devoir dédaigner ce dernier opposant. Il lui adressa une réponse, à laquelle de Haen répliqua avec peu de mesure. Haller ne releva pas ces attaques. II ne voulut pas se défendre contre les personnalités que lui adressait le médecin de l’empereur Joseph, Yarchiatre autrichien, comme on appelait de Haen.
De tous ses contra'dicteurs, celui qui causa le plus de déplaisir à Haller, fut La Mettrie, médecin français, célèbre par son esprit et ses opinions matérialistes. La Mettrie avait publié un ouvrage intitulé Y Homme-machine et il l'avait dédié à Haller, dont il disait avoir été l’élève et l’ami. Il prétendait devoir au professeur de Gœttingue la connaissance des grandes vérités que contenait son livre. Haller, homme profondément religieux, regarda cette déclaration comme une insulte. 11 était au moment de publier un écrit pour se laver du titre de fauteur du matérialisme qu’on lui imputait si gratuitement devant l'Europe, et pour réfuter les calomnies du philosophe français, lorsque son adversaire mourut.
Pour le dire en passant, Haller n’aimait pas les philosophes. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ce qu’il a écrit sur Jean- Jacques Rousseau :
• Votre Rousseau me parait un fanatique affectant la singularité, privé d’ailleurs volontairement du culte divin et peut-être même de la lecture des livres saints, et livré à dos mécontentements perpétuels qui ont aitîri son esprit...
• ...Je n’ai pas lu le livre de M. Rousseau, qui a l'art de donner un ton persuasif à des idées que la réflexion sait mettre ;'t leur juste prix. J’ai lu ce qu’il a écrit contre les sciences. Mais je sais l’histoire du moyen âge, et je connais les républiques de Iroquois et des insulaires de la mer Pacitique, et je suis charmé de ne pas vivre parmi eux. Le malheur dos hommes vient d'un instinct inséparable et nécessaire donné à chaque individu, celui de faire sa volonté. Ces volontés se croisent chez le Uuron comme chez le Parisien; et des passions également fortes n’ont pas les mômes adoucissements dans l’état de nature. >
Voici maintenant son opinion sur Voltaire:
« J’ai lu la préface déplacée de Pierre le Grand. On voit bien que de
quelque héros qu’il puisse s’agir, M. de Voltaire se présente toujours vis-à-vis de lui même et en fait son premier objet. Les haines contre les hommes et contre la foi, se placent entre lui et le véritable objet de son ouvrage. Il ne voit qu’elles... Ces philosophes sont bien méchants : tous les jours je m’en convainc. Je vois les manœuvres de Voltaire contre Mauperluis; celles de Maupertuis contre Voltaire et moi; le faste arrogant do d'Alenibert, de IJuffbn et de Diderot. A quoi sert donc la philosophie? à nous enfler, disait l'apôtre. Elle n’a pas changé depuis dix-sept coûts ans. »
Voltaire répondit bien spirituellement aux attaques de Haller. Un jour, un étranger se présente chez lui, 'et raconte qu’il a vu à Berne le grand physiologiste. Voltaire le félicite sur le bonheur qu’il a eu de voir un grand homme :
« Vous m’étonnez, dit l’étranger ; M. de Haller ne parle pas de vous de la même manière.
— Eh bien, réplique Voltaire, il est possible que nous nous trompions tous les deux ! »
(jette digression nous a éloigné de la théorie de Haller sur l'irritabilité. La controverse que Ut naître cette doctrine physiologique eut l’avantage de provoquer de nombreuses expériences, et d’enrichir ainsi la science de beaucoup de faits nouveaux. Quant à la doctrine en elle-même, quelles que soient les modifications de détail que des travaux postérieurs lui aient fait subir, elle n’en demeure pas moins la base de la théorie moderuo de la sensibilité. Il n’est pas inutile de dire, en effet, qu a partir de Bichat, l’idée de l'irritabilité de Haller a repris sa place dans la science. Seulement le mot d’irritabilité a été remplacé par celui de contractilité.
Indépendamment de ces grands travaux qui l’occupèrent pendant son séjour à Gœtlingue, c’est-à-dire depuis 1736 jusqu’en 1753, Haller publia plusieurs autres dissertations, qui auraient suffi pour assurer la gloire d'un physiologiste. Telles sont ses recherches sur la circulation du sang dans la propre substance du cœur, — sur la forme de la valvule d’Eustache aux différents âges ; — sur la membrane moyenne du fœtus et sur le tissu qui réunit le chorion à l’utérus ; — sur le réservoir du chyle; — sur la membrane pupillaire du fœtus; — sur l’origine du nerf intercostal ; — sur certaines productions de l’épipoploon voisines du cerveau ; — sur la sensibilité respective du cerveau et du cervelet, etc.
Au milieu de ces travaux multiples, Haller trouvait le temps
HALLER
de fonder à Gœttingue plusieurs établissements scientifiques. 11 obtint, en 1751, que les chirurgiens fussent érigés en collège, et il en fut nommé président. Il créa la Société royale des sciences de Gœtlingue, dont il fut aussi le président, et qui devint une des plus célèbres académies do l'Europe. 11 fit créer un hôpital et une clinique pour les accouchements ; il fonda une école destinée aux artistes qui désiraient s’exercer à faire des dessins anatomiques et botaniques.
Des travaux aussi multipliés et aussi importants devaient procurer au professeur de Gœttingue une célébrité universelle. Aussi presque toutes les académies de l’Europe s’empressèrent-elles de se l’associer. Georges II, alors roi d’Angleterre, l’avait nommé premier médecin dans l’électorat de Hanovre, en 1739. 11 lui donna plus tard le titre de conseiller aulique, et demanda pour lui à l’Empereur d’Allemagne, des lettres de noblesse, qui furent expédiées en 1749. Cependant Haller ne consentit jamais à placer devant son nom le titre de baron. Sa gloire volait de bouche en bouche : il ne voulut pas l’alourdir par ce titre pesant.
Différentes Universités essayèrent do disputer à Gœttingue l’homme qui l’illustrait devant l'Europe. Dillenius le désigna, en 1747, comme son successeur dans la chaire de botanique à Oxford. L’année suivante on le pressa de se fixer h Utrecht, avec le titre de chancelier de l’Université. Peu de temps après, le roi de Prusse, Frédéric II, essaya, mais en vain, de l’attirerà Berlin. Le roi de Prusse avait cependant laissé Haller libre de fixer luimême les conditions auxquelles il consentirait 5 honorer Berlin de sa présence et de son enseignement.
De toutes ces marques de distinction, celle qui flatta le plus l’amour-propre de Haller fut le choix qu’on fit de lui, quoique absent, comme membre du conseil souverain de Berne.
Hailer avait passé dix-sept ans dans l’Université de Gœttingue. 11 en faisait la gloire et remplissait, avec un zèle qui ne se démentit jamais, les fonctions de plusieurs chaires réunies, ainsi que la
direction des divers établissements qu’il avait fondés. Cependant l'état de sa santé lui faisait désirer un changement. Le climat de Gœttingue lui était défavorable. Au mois de mars 1753, il demanda au régent du Hanovre l'autorisation de quitter Tüniversité de Gœttingue.
Il n’y avait qu’un seul pays au monde qu’il pût préférer à Gœttingue : c’était sa patrie. C’est donc à llerne qu’il se rendit.
Son retour causa dans sa ville natale une joie universelle. Peu de temps après, comme membre du conseil souverain, il obtint, par le sort, la place de gouverneur de la maison de ville. Le hasard conspirait avec les vœux de ses compatriotes, pour faire honneur à cet homme illustre.
Tout autre que Haller se serait reposé après tant de fatigues. Le gouvernement de Herne semblait l’y inviter, en lui faisant faire quelques voyages utiles au public comme àsa santé. II reprit pourtant ses dissections auatomiques et ses herborisations.
Les immenses travaux de ce grand homme ne devaient pas rester isolés. C'étaient les pierres de l’édifice que cet architecte magistral devait élever à la science. 11 en avait indiqué le plan, dix ans auparavant, dans son Abrège' de physiologie. Ce plan fut mis à exécution, avec toute sa rigueur, dans un ouvrage qui peut être cité comme un des chefs-d’œuvre de l’espritliumain. C’est de 1757 à 1 706 que Haller fit paraître àLausanne, le monument de la physiologie du dernier siècle, qui peut être également considéré comme le monument du nôtre, caril n’a pas été égalé de nos jours.
Les Élément a physiologies corporis humani se composent de neuf volumes in-quarto, et cet immense cadre suffit à peine à l’auteur pour exposer ses connaissances sur leméoanisme du corps humain. Les détails des phénomènes ; les descriptions anatomiques ; l’histoire des découvertes ; celle des erreurs de l’esprit humain exposées sous le nom de système; les citations, prodigieusement nombreuses, de tous les passages des auteurs où il est question des moindres matières relatives à la science; Tordre, la méthode, la précision du style, voilà ce qu’on trouve dans cet ouvrage immortel,' qui opéra dans la physiologie une révolution universelle. Ce traité est de tontes les œuvres publiées sur la science de l’homme, le plus riche eu faits positifs ; c’est une de ces œuvres impérissables que Ton ne doit point espérer voir remplacées, même après une intervalle de plusieurs siècles.
HALLER
Eu même temps qu’il publiait sou grand ouvrage, Haller accomplissait de nouvelles découvertes. Pendant qu'il s’occupait d’un volume, il faisait les expériences qui s’y rapportaient, et quand il ne pouvait faire entrer l’exposéde ces expériences dans la rédaction de son livre, il en publiait séparément la description. C’est ainsi qu’il réunit plusieurs dissertations sous le titre de Opéra amlomica minora, qui parurent à Lausanne, en trois volumes in-4°, de 1762 à 17G8.
Ce recueil est un des plus précieux que l’on possède sur toutes les parties de l’anatomie. Il contient environ quarante dissertations, avec les descriptions des expériences exécutées par l’auteur. Telles sont par exemple ses Expériences sur le mécanisme de la respiration et sur les parties sensibles et irritables du corps. Telles sont aussi ses expériences sur la formation des os et sur la génération. Il réunissait dans le même ouvrage des recherches sur le cerveau, sur l’œil des oiseaux et sur d’autres organes des oiseaux, des poissons et d’autres animaux. On trouve dans le même recueil les belles observations qu’il avait publiées en 1758, en français, sur la formation du cœur chez le poulet. Elles font connaître toutes les modilications que l’œuf éprouve dans l’incubation, sujet admirable de recherches qui avait été traité par Fabrice d’Aquapendente, par Harvey, par Malpighi, et qui devait être abordé, après Haller, par beaucoup d’autres physiologiles.
Eu 1768 il donna une nouvelle édition de la Flore de Suisse. (Historia stirpium indigenarum Ilelvetiœ, Berne 1768, trois volumes in-folio avec un volume do planches). On y trouve la description de 2468 plantes, parmi lesquelles plus de cent étaient nouvelles. Haller s’y surpasse dans l’indication des synonymes.
Les ouvrages botaniques de Haller n’eurent pas tout le succès qu’ils méritaient, parce que l’auteur n’adoptait pas la nomenclature linnéenne. Mais les figures et les analyses des fleurs sont excellentes pour l’époque.
Ce fut pour se délasser de ces grands travaux que Haller, en 1772, 1773 et 1774, rédigea ses Réflexions sur la meilleure forme possible de gouvernement. Il les publia en trois volumes, qu’il appela ses trois romans. Les deux premiers ont pour titre , Usong et Alfred, le troisième : Fabius et Caton. Dans les deux premiers il cherche à donner l’idée d’un gouvernement absolu sous un maître vertueux ; t. v. 19
dans le troisième il établit une comparaison entre l'aristocratie et la démocratie, et il conclut en faveur de la première.
Peu de temps après, Haller rédigea plusieurs articles pour le Supplément du dictionnaire encyclopédique. Ou trouve dans les journaux allemands de Gœttingue, plus de quinze cents articles dus à son infatigable plume.
Les derniers ouvrages qu’il lit paraître, sont de pure érudition. Sa bibliothèque de botanique. ( Bibliotheca botanica, qud scripta ad rem herbariam facientia a rerutn initiis recensentur ) fut publiéeà Zurich, en deux volumes in-4°, dontle premier parut eu 1771 et le second en 1772. La première partie s'étend jusqu’à Touruefort, la seconde depuis ce botaniste jusqu’au temps de Haller.
Ce lut également à Zurich que parurent, en 177 5 et 1775, les deux volumes iu-4° de sa Bibliothèque anatomique. Cet ouvrage est remarquable par la prodigieuse quantité de faits brièvement indiqués, et par les jugements profonds portés sur la plupart des auteurs.
La Bibliothèque de chirurgie (Bibliotheca chirurgien , qud scripta ad artem chirurgicam fatientia a reruin initiis recensentur) fut publiée en deux volumes in-4°, à Bâle et à Berne, en 1774 et 1775. Haller n'était pas chirurgien, et pourtant ce livre est un des plus remarquables que compte la chirurgie.
La Bibliothèque de tne'decine pratique ( Bibliotheca medicinm practicoe, qud script a ad partent medicinæ practicœ facientia a rerum initiis ad annum 177 5 recensentur) fut publiée à Berne et à Bâle en 1770, 1777, 1779 et 1780, en quatre volumes in 4°.
Haller a rendu un grand service à la médecine pratique par la publication de cet ouvrage, dans lequel une seule épithète luisullit pour peindre chaque auteur. L'ordre chronologique qui y règne est avantageux en ce qu’il indique l’ordre à suivre dans la lecture des auteurs. Seulement comme il est combiné avec l'ordre scolaire, c’est-à-dire comme l’auteur a divisé son ouvrage en autant de parties qu’il y a eu de chefs d’école en médecine, il eu résulte de grandes difficultés quand on veut y faire des recherches.
Ecoutons sur les Bibliothèques de Haller le jugement de Cuvier.
« Les bibliothèques de Ilaller, dit Cuvier, sont quelque chose de prodigieux pour le nombre immense des ouvrages qui y sont mentionnés. 11 serait impossible aujourd'hui à un homme quelconque, même
HALLER
enemploy;1.,tbeaiicoup de collaborateurs, de faire de pareils recueils. Il fallait que Haller eût toutes les ressources de la bibliothèque de Gottnigen et les secours d'un grand nombre d’élèves qui travaillaient pour lui, qui allaient recueillir de tous côtés le titre des ouvrages et des notes sur leur contenu pour composer une collection aussi extraordinaire : il y cite cinquante-deux mille ouvrages différents... Pour quiconque veut étudier profondément une des sciences auxquelles elles sont relatives les bibliothèques de Haller sont un trésor inestimable ot iiid '-pensable; car sans elles il est presque impossible de connaître 1 histoire de ces sciences, connaissance sans laquelle on est exposé à commettre beaucoup d erreurs et surtout à se donner beaucoup de peine pour découvrir des choses déjà découvertes (lj. «
La république de Berne avait donné, en différents temps, à Haller plusieurs places dans ses tribunaux et dans les emplois’ publics! En 1 758, la direction d’une province lui fut accordée. Il y simplifia les procédés suivis dans l’exploitation des salines, et "diminua ainsi les dépenses ; il y fit aussi dessécher des marais et faire des plantations.
Nommé, en 1762, gouverneur du canton de l’Aigle, Haller y rendit d importants services. La rédaction du code des lois de cette république fut achevée par ses soins, et il détermina par des essais faits en grand, qu’il communiqua, en 1764, à l’académie de» sciences de Paris , la meilleure manière de préparer le sel par évaporation. Sa description des salines de l’Aigle a été traduite en français par Deleuze.
A Berne, Haller contribua puissamment à la fondation d’un hospice pour les orphelins, ainsi qu’à l’établissement d'une école dans laquelle la jeunesse patricienne était élevée aux frais du gouvernement. Il désira que son plus jeune 61s y reçût son éducation. Il obtint du gouvernement une pension extraordinaire en faveur du clergé du pays de Vaud, réduit depuis longtemps à la détresse. 11 fut nommé membre du conseil secret où se traitaient les affaires de l’Etat, et chargé, en cette qualité, de calmer les inimitiés qui existaient entre les deux républiques de Genève et de Berne.
Cuvier parle en ces termes de Haller, comme homme public.
« Ses principes de gouvernement étaient ceux de l'aristocratie ah solue . il leur sacnhait même son intérêt personnel et il eu donna hi
(1) Histoire des sciences naturelles, l. IV, p. 218.
m SAVANTS du dix-huitième siècle
nreuve dans une circonstance mémorable. Les familles patriciennes île Berne et quelques familles nobles du pays de Vaud, avaient seules le droit d'acheter des fonds seigneuriaux, ce qui. en contribuant au maintien de l'aristocratie, dépréciait considérablement la videur des tci res Haller, qui était lui-mème proprietaire d une seigneurie aurait oaimé à l'abolition du privilège; néanmoins il vota pour le conserver, mais il fut seul de son avis. On dit que c'est l'unique occasion ou son ordrdon ne l'ait pas emporté dans les délibérations pub iques Au reste il apportait à la rigueur de sa théorie politique les tempe rame'nts pratiques qui peuvent seuls prolonger 1 existence d une anstwitie exclusive, une justice exactement impartiale, une amabilité parfaite et une grande libéralité. Ses subordonnés l'aimaient beaucoup et les sujets de Berne ne se seraient probablement jamais plaints de leur gouvernement s’ils n’avaient eu que de tels maîtres. •
Cependant, le vide que Haller avait laissé à Gœttingue faisait désirer vivement son retour dans l’Université. Le roi Georges III lui fit proposer, en 1764, de revenir dans cette ville. 11 écrivit même, en 1769, au sénat de Berne, pour l’engager a lui rendre
Berne employa, pour retenir l’homme qui faisait sa gloire, un si honorable lien, qu’il fut impossible à Haller de résister. Par une disposition dont il n’y avait pas encore eu d'exemple dans l’État de Berne, on rendit un décret par lequel Haller était nus en réquisition perpétuelle pour le service de la république. Bientôt après, on créa une charge particulière en sa faveur, avec la clause formelle quelle serait supprimée à sa mort.
Voilà dans quelle honorable situation, digne d’une république et digne de Haller, ce grand homme passa le reste de ses jours dansla ville natale. Ilvivaitau milieu de la considération universelle entouré de ses onze enfants et de ses élèves, recevant les hommages de toutes les personnes de distinction qui voyageaient en Suisse. L’empereur Joseph II, qui avait ^ sans
voir Voltaire, lui rendit visite : l’impératrice Mane-Thérese avait prescrit cette conduite à son fils, à cause de la différence des sentiments religieux de ces deux grands hommes.
Haller était, en effet, fort religieux, et il n avait jamais voulu se lier qu’avec des hommes attachés à la foi chrétienne. U lisait assidûment la Bible, dont on lui doit une édition. Non-seulement H» la religion contre La Mettrie, mais il écrivit contre Voltaire au sujet de la Révélation. Les profonds sentiments religieux n’étaient pas rares chez les grands hommes du stecle
HALLER
dernier : les opinions et la conduite de Newton, de Descartes, d’Euler et de Leibniz en ont donné d’éminentes preuves.
Haller avait choisi pour devise la métamorphose de la chenille en papillon, avec ces mots : Non tota périt I exprimant ainsi sa ferme conviction de l’immortalité de l’étre humain.
Cependant les infirmités de l’dge se faisaient sentir chez l’illustre savant. En 1776, la goutte, dont il avait déjà essuyé de violentes attaques, se porta sur la vessie, et lui fit éprouver plusieurs incommodités, qui l’obligèrent à rester chez lui. Il couchait dans sa bibliothèque et y prenait ses repas. Il y travaillait avec ses élèves, avec ses enfants, avec sa femme, qui avait appris à dessiner et à peindre, afin de se rendre utile à son mari. Il était le centre d’activité et d'impulsion de tout ce monde qui travaillait pour lui et avec lui. Dans un corps épuisé, son âme conservait toute sa vigueur, son esprit toute sa netteté.
C’est dans ces conditions qu’il fit paraître la seconde édition de sa grande Physiologie.
Haller faisait usage d’opium pour calmer ses douleurs. Il étudia sur lui-même, en profond observateur, les effets de ce remède, et il en consigna les détails, ainsi que ceux de sa maladie, dans les Mémoires de la Société de Gatlingue.
Voyant ses forces diminuer de jour en jour, il comprit toute la gravité de son état. Il conjura son ami, le docteur Rosselet, médecin de Berne, de lui parler à ce sujet sans déguisement. Celui-ci n’osa lui cacher la vérité, et fixa à la fin do l’automne l’époque du dénoûment fatal. Haller, calme et résigné , continua de partager ses moments entre des occupations littéraires et scientifiques, et des exercices de piété.
L’avant-veille de sa mort, il avait tracé, d’une main défailllante, les lignes que voici :
i Je prie le célèbre mélecin Tissot de m’écrire par le premier courrier sur l’apparence du danger et les chances de guérir. Ce sera un effet de votre ancienne amitié... Je vous embrasse... 11 y a de la vie encore, mais trop peu, et... fréquemment... pour guérir, être entraîné., redoutable. >
Aux approches de la mort , Haller paraissait surtout occupé de suivre le progrès du dépérissement de ses organes. Sa main
gaucho posée sur l’artère du bras droit, il suivait lui-méme la diminution des battements do son pouls. Tout d'un coup, il dit au docteur Rosselet : « Mon ami, l’artère ne bat plus. » Ainsi, Haller constata scientifiquement le moment où il cessait de vivre.
Ses dernières heures furent très-calmes. Il mourut avec la conviction certaine qu’il allait entrer en possession des biens éternels. Ce fut le 12 décembre 1777, à huit heures du soir, qu’il expira, en prononçant le nom de Jésus !
Haller mourait à soixante-dix ans : vingt petits-fils et deux arrière-petits-fils l’entouraient à ce moment suprême.
Il avait eu trois femmes. Nous avons raconté comment il perdit la première, et comment il adoucit sa douleur en peignant dans des vers, remplis d’une mélancolie douce et profonde, les grâces et les vertus de Marianne Wyss, qu’il avait épousée en 1731. En 1738, c’est-à-dire deux ans après le fatal accident do Gœttingue , il épousa Élisabeth Bühner, fille d’un banneret de Berne. Mais elle mourut au bout de quelques mois de mariage.
Haller ne resta veuf pour la seconde fois que trois ans. Il épousa, en 1741, Sophie-Amélie Teiehmeyer, fille d’un professeur d'Iéna , qui lui donna onze enfants.
On blâma quelque peu Haller de ce troisième mariage :
» Cependant, dit Condercet, il ne s'est trouvé peut-être inférieur en délicatesse à ceux qui le condamnaient le plus amèrement, que pour avoir cherché des consolations publiques et légitimes. Il semblait qu’on lui eût pardonné plus aisément trois maîtresses que trois femmes. »
La santé de Haller ne fut jamais robuste. Elle resta même très-faible jusqu’à l’Age de douze ans. II souffrit, pendant plusieurs années, de maux de tête continuels. Il éprouva souvent des accès d’une fièvre violente ; mais il surmontait toujours la faiblesse de son tempérament par la sévérité de son régime. Ou ne lui reprocha jamais d’autres excès que ceux du travail.
Haller était d'une taille au-dessus de la moyenne. Sa physionomie était pleine de noblesse et d’expression. La vivacité de ses yeux annonçait à la fois sa pénétration et sa sensibilité. Il joignait à une certaine force physique une activité extraordinaire.
Sa mémoire tenait du prodige. En 1776, venant d’éprouver
HALLER
une chute, il voulut reconnaître si ses facultés n’avaient pas été affaiblies par cet accident, et il se mit, pour éprouver sa mémoire, à écrire les noms de tous les fleuves <jui so jettent dans l'Océan. Il ne fut content que lorsqu’il se fut assuré, par la carte de géographie, qu’il n’avait oublié aucun nom (1).
Il parlait et écrivait très-correctement le français.
« Les articles qu'il a donnés dans le hupiilèment de la grande Encyclopédie sur l’anatomie et la physiologie, a dit Cuvier, sont des modèles d’élégance, de clarté, de précision, en mémo temps que d’une justesse grammaticale très-remarquable surtout dans un étranger. »
11 ne possédait pas moins bien l’anglais et l’italien, et il entendait encore plusieurs langues vivantes, il avait appris le suédois à plus de quarante ans, seulement en causant avec quelques élèves de Suède, pendant les dissections d'anatomie. Son latin est remarquable par la netteté et la concision. 11 possédait nonseulement ce grand nombre de langues dont nous venons de parler, non-seulement celto multitude effrayante de faits qui composent l’anatomie , la physiologie et la botanique ; mais encore tout ce que l’antiquité, l’histoire, la géographie, les constitutions et les législations des peuples, ont de plus varié. Il étonna un jour des étrangers eu leur nommant toutes les dynasties orientales dont a parlé l'historien (iuignes.
Donstellen a fait de Haller le portrait suivant :
« Rien do plus beau que son regard, qui était à la fois perçant et sensible. C'était, do tous los hommes que j'ai connus le plus spirituel et le plus aimable.' Sou immense savoir avait la grâce de l'impromptu. 11 vivait habituellement dans sa vaste bibliothèque, où on le trouvait presque toujours écrivant. Il y était presque toujours seul. Un jour que je le trouvai écrivant, j’eus avec lui une conversation sur le libre arbitre. Touten tne parlant il continuaitd'écriro. On apporta les papiers anglais; le voilà à lire ces papiers sans quitter la plmne ni la conversation. Je fus si étonné de sa présence d'esprit que lorsqu'il eût fini la gazette, je la pris et lui demandai la permission de l'interroger sur le contenu île quelques articles. 11 avait tout retenu. »
Si l’on ajoute à ces traits particuliers et intimes de la personnalité et de la vio do Haller, les gigantesques travaux d’érudition
(!) Isidore, Bourdon, Illustres médecins et naturalistes des temps modem s, in- 18. Paris 1811. Huiler, p. 221.
qu’il accomplit, la force d’attention, de pénétration et de justesse qu’il mit dans ses recherches expérimentales, on ne s'étonnera pas qu'on ait pu dire de lui ce que Plutarque a dit d’Aristote : Neque cœlæ, neque terri , neque mari cuicquain relinquere voluit incognitum.
L’empereur Joseph II acheta, pour l’Université de Pavie, qui les possède encore, les vingt mille volumes qui composaient la bibliothèque de Haller. C'est ainsi que, de nos jours, le gouvernement français acheta la bibliothèque de Cuvier, qui était tout aussi considérable.
Ce n'est pas sans raison que nous réunissons, en terminant cette biographie, les deux noms de Haller et de Cuvier. Ces deux génies ont entre eux la plus grande analogie, par la nature et le nombre de leurs travaux et par leur puissance de travail. Haller a laissé toutefois un bagage scientifique tellement colossal que l'œuvre de Cuvier lui-même no saurait lui être comparée quant à l'étendue et à la variété.
On a écrit en Allemagne d’excellentes biographies de Haller, mais elles n’ont pas été traduites eu français.
L'Éloge de Haller par Seunebier est le seul ouvrage, écrit en français, qui renferme des aperçus développés sur la vie et les travaux de ce grand physiologiste. Nous possédons un Éloge de Haller par Vicq d’Azyr *, un Éloge par Condercet et un autre du baron Louis*. Mais toutes ces notices sont fort incomplètes, et nous avons dû, pour apprécier les divers travaux scientifiques de Haller, recourir aux ouvrages dans lesquels ces découvertes sont exposées et jugées , particulièrement au Traité de physiologie comparée de M. Milne-Edwards, et à l'Histoire des sciences naturelles de Cuvier.
(I) Éloges historiques, recueillis par Moreau (de ta Sarthe). Paris, in-8‘, 1805, t. Il, p. 304-351.
(J) Eloges lus dans les séances publiques de t Académie royale de chirurgie, de 1750 à 1792, recueillit par K ré il. Dubois. Iu-8-, Paris, 1859, p. 265-278.
SP ALL ANZANI
SPALLANZANI
Lazaro Spallanzani, l’un des plus grands physiologistes des temps modernes, naquit le 12 janvier 1729, à Scandiano, petite ville de la Toscane, située à deux lieues de Reggio, et à quatre lieues de Modène. Son père était avocat. Sa mère, Lucia Cigliani, était née à Colorno, dans le duché de Parme.
11 lit ses premières études dans la maison paternelle. A quinze ans on l’envoya à Reggio, où il étudia la rhétorique et la philosophie, sous la direction des jésuites. Ses maîtres, flattés de ses progrès rapides, le jugeaient digne de soutenir la gloire de leur ordre; mais l’élève se refusa à toute espèce d’engagement, et passa à l’Université de Bologne.
Il y avait alors dans cette Université une femme célèbre, Laura Bassi, qui était sa cousine, et qui professait la physique expérimentale. Elle faisait soutenir et défendait elle-même publiquement, des thèses, qui étaient l'abrégé de son Traité de physique. Son érudition, aussi bien que la facilité avec laquelle elle donnait la solution des questions les plus difficiles, étonnaient les savants étrangers. Une foule d’élèves assistaient à ses cours, avec l’attention et le respect que commandaient ses lumières et ses talents.
Laura Bassi eut pour son jeune cousin les soins d'une tendre parente, d'une amie véritable et d’un maître éclairé. Spallanzani sut en profiter. 11 se mit au premier rang de ses condisciples, en
soutenant publiquement une thèse brillante, aux applaudissements de l’auditoire. Les professeurs de Bologne l’admirent dans leur cercle intime; quelques-uns môme le chargèrent de les remplacer dans les leçons qu’ils no pouvaient donner.
Le jeune étudiant apprit, à cette époque, le grec et le français, sous le docteur Bianconi. 11 consacrait tous ses moments à la lecture des chefs-d’œuvre de l’antiquité; et c’est dans celle lecture qu’il puisa cet amour de la forme littéraire qu’on retrouva plus tard dans ses écrits.
Par suite de l’usage qui destine les enfants à la profession de leur père, Spallanzani devait entrer au barreau. 11 étudiait donc à Bologne, la jurisprudence, et suivait les cours de droit. Mais la sécheresse de ces matières ne pouvait captiver cet esprit chercheur et original. A force de prières, il obtint do son père l’autorisation de suivre le penchant qui l’entraînait vers l'étude de la nature.
Lazaro Spallanzani s’engagea dans les ordres religieux ; mais il ne dépassa pas les ordres mineurs : seulement il porta pendant toute sa vie le titre d’abbé.
En 1751, il fut chargé d'enseigner à Reggio, la logique, la métaphysique et le grec.
11 enseigna pendant six ans dans la ville de Reggio, consacrant à l’observation de la nature le temps que lui laissaient ses leçons. Quelques découvertes qu'il lit, vinrent ajouter à sa passion pour l'histoire naturelle. Ses premières recherches sur les animalcules qui prennent naissance dans les infusions de matières végétales exposées à l’air, fixèrent l’attention de Haller et de Charles Bonnet. Ce dernier, par un commerce de lettres, le dirigea dans ses travaux, et bientôt il l’annonça à ses amis comme promettant un naturaliste hors ligne.
Pour ne pas s’éloigner de sa famille, Spallanzani refusa les otrres que lui firent les Universités de Parme, de Coïmbre et de Saint-Pétersbourg. 11 voulait rester en Toscane. Bientôt, il fut mis en possession d’une chaire à Modène. C’était en 1760; il avait alors trente-deux ans.
Spallanzani eut toujours le goût des voyages. En 1762, il se mit à parcourir les Apennins. Il mesura la profondeur d’un lac, et exposa ses idées sur l’origine des sources. Il publia, en 1705, le Recueil d’observations microscopiques concernant le sys-
SPALLANZANI
tème de Xeedhnm et de Du/fon. 11 établit, dans ce travail, par des expériences ingénieuses, l’animalité des êtres microscopiques dont avaient parlé Needham et Bullon. 11 envoya cet ouvrage à Charles Bonnet, qui, sur cet opuscule, reconnut qu'il avait deviné juste en prédisant un avenir brillant au naturaliste de Modène. Dès ce moment, il se forma entre eux une intimité qui dura autant que leur vie.
Pendant la même année, Spallanzani fit paraître une dissertation latine [de lapidibus nb aqud resilientibut) pour démontrer que les ricochets ne sont point produits par l’élasticité de l’eau, mais qu’ils sont l’eiïet naturel du changement de direction que la pierre éprouve dans son mouvement, lorsqu'après avoir frappé le liquide, elle remonte la courbure de l’eau formée par le choc.
L’étrange phénomène de la reproduction des membres amputés, chez certains animaux, fixait beaucoup alors l’attention des savants. Spallanzani aborda ce sujet en 1708. Dans son Prodromoli an opéra da imprimera’ sopra le riproduzioni animali, il trace le plan des expériences dont il s’occupait alors sur cet important sujet. Il enseignait dans ce travail, la méthode à suivre dans ce genre de recherches, et il faisait connaître plusieurs faits inattendus. Il confirmait les régénérations multipliées du polype et du lombric (ver de tenu). Il annonçait que le polype d’eau douce se reproduit à l’infini, et revit en autant de morceaux qu’il a été possible de le diviser.
Les expériences de Tremblay et de Bonnet avaient tracé la voie dans cette direction ; mais des animaux d’une organisation plus complète fournirent à Spallanzani des résultats, sinon plus étranges , au moins plus nouveaux. Entre ses mains des crapauds recouvrèrent leurs pattes , des lézards leur queue, le limaçon ses cornes, l’escargot terrestre les cornes, les lèvres et la bouche. La salamandre aquatique parut renouveler le prodige de l’hydre de Lerne. Le corps de ces animaux présente une série de vertèbres osseuses, qui décroissent en volume depuis la tête jusqu'à la queue. Les salamandres aquatiques, comme les autres reptiles, ont un cœur, un système artériel et veineux ; leurs membres thoraciques et al>domiuaux sont composés d’une multitude de petits os. Malgré la complication de cet organisme, Spallanzani fit voir que les salamandres possèdent à un haut degré la faculté de reproduire leurs membres amputés.
Non-seulement la salamandre peut renouveler ses quatre jambes, sa queue, ses mâchoires, armées de dents aiguës ; mais encore elle recouvre ces mômes parties, après une première amputation. En sorte que si l’on coupe successivement ses extrémités, on compte, après deux mois, jusqu’à cent os ainsi reproduits.
Tous ces faits étonnent encore aujourd’hui, quoiqu’on ait eu le temps dose familiariser avec eux.
Le monde savant était encore sous l’impression de ces curieuses découvertes, lorsque Spallanzani, en étudiant la grande Physiologie de Haller, résolut de s’occuper de la circulation du sang.
Les animaux à sang froid furent les premiers sujets de ses observations. Il soumit à son examen les salamandres, les grenouilles, les rainettes, les lézards, etc.
Avant lui, le cours du sang pendant la vie, n’avait été vu que dans la membrane mésentérique de quelques animaux. Il le suivit dans le tube intestinal, le foie, la rate, les ventricules du cœur, le poumon, etc. Il examina les progrès de la circulation à mesure que les canaux artériels et veineux se développent, que le cœur augmente d’énergie et que l'animal prend de l’accroissement.
Les différences qui existent dans l'organisation des animaux à sang froid et des animaux à sang chaud, lui faisaient désirer soumettre aux mêmes expériences ces derniers animaux. Mais sur quel animal de cet ordre pouvait-il observer le mouvement du sang avec la même facilité que chez les lézards, les grenouilles et les salamandres? Il réussit à reconnaître le cours du sang dans les artères et les veines du mésentère des petits chats. Mais l’épaisseur des membranes ne permettait de voir que confusément le mouvement du liquide sanguin, et Spallanzani serait peut-être resté dans l’incertitude et la même ignorance sans un hasard heureux.
« En répétant pour son instruction les belles observations de Haller sur la formation du poussin et voulant bien me montrer l’accroissement progressif de ses organes, mon ami Dezia, dit Spallanzani, me présenta, un jour, un œuf couvé, dans lequel on remarquait plus facilement les premiers linéaments de l’embryon, le cœur doué les battemonts et le cordon ombilical parsemé d'un réseau magnifique de vaisseaux.
• Ce spectacle, aussi étonnant que nouveau, frappa mon imagination. Je mis l’œuf sur le porte-objet du microscopo do Lyonet; et malgré
SPALLANZANI
l’éclat do la lumière qui m'environnait, je vis d'une manière si distincte la circulation du sang dans les veines, et les artères que transporté d’une joie inattendue, je crus cette fois pouvoir m’ecrier moi aussi : r-ijnxa, iujwui, j'ai trouvé, j’ai trouvé ! >
Spallanzani fit cette découverte en mai 1771. Le mouvement de circulation du sang se manifestait avec tant d’évidence par ce nouveau procédé, qu’il parvint à répéter, avec l'embryon des oiseaux, les principales observations du cours du sang qu'il avait faites sur les salamandres, les grenouilles et les lézards vivants.
L'identité des phénomènes fut si complète, que les naturalistes n’hésitèrent plus à appliquer aux animaux à sang chaud, et par conséquent à l’espèce humaine le résultat des faits que Spallanzani avait observés sur les animaux à sang froid. Ainsi fut entièrement hors de doute le phénomène de la circulation du sang chez tous les animaux.
11 serait trop long de rapporter ici toutes les expériences de Spallanzani sur la circulation du sang chez les animaux vivants. Quelques-uns des résultats qu’il obtint s’accordent avec ceux obtenus par Haller, d’autres s'en éloignent. Spallanzani, après avoir constaté ces divergences, essaya de les expliquer par la différence des procédés et la multiplicité de ses propres expériences sur des êtres variés.
« A Dieu ne plaise, dit-il, que je veuille ternirla gloire de cet immortel écrivain. Kn indiquant la cause de la diversité de nos résultats, j'ai plutôt en vue ma propre justification, que le nom de Haller rend si nécessaire. >
Haller était si convaincu de l’importance des recherches de Spallanzani, qu’il lui dédia le quatrième volume de sou immortelle Physiologie. Le grand naturaliste de Berne s’honorait lui-même en honorant son rival.
La publication de l’ouvrage de Spallanzani sur la circulation du sang, avait répandu dans toute l'Europe savante la célébrité de l’auteur. L’impératrice Marie-Thérèse, qui venait de rétablir sur un plan plus vaste l’Université de Pavie, et qui voulait y appeler des professeurs illustres, fit inviter Spallanzani à venir occuper, dans cette Université, la chaire d’histoire naturelle. Spallanzani accepta ce poste.
Spallanzani était un professeur éminent; il s’occupait de ses leçons une année à l'avance. Une éloquence simple et vive animait
sa parole. Aussi, un grand nombre d'étudiants accoururent-ils à Parie pour suivre ses leçons.
11 prit pour texte de son premier cours public, l'ouvrage de Charles Bonnet, Comtemplations de la nature. Il développa les idées philosophiques de l’auteur, et confirma ses théories par des expériences nouvelles. 11 traduisit même en italien l'ouvrage du naturaliste suisse. Cette traduction parut en 17G9 et 1770, en deux volumes.
C’est en exposant le système de Charles Bonnet sur la génération des corps organisés, que Spallanzani sentit la nécessité d’entreprendre de nouvelles recherches sur la génération. 11 publia, en 177G, le résultat de ses expériences, dans ses oposcoli di fi s ica animale e regetabile , qui sont le développement d’une partie des observations microscopiques qu’il avait déjà mises au jour.
Nous nous arrêterons un instant sur les belles recherches de Spallanzani concernant les infusoires. Le physiologiste italien a jeté les plus vives lumières sur la structure, l’origine et les fonctions de ces êtres. Eu même temps qu’il renversait les théories de BufTon et de Needham, il se posait en adversaire d’une doctrine qui, sous le nom de tlieorie de la génération spontanée, a fait beaucoup parler d’elle de nos jours.
On conçoit aisément rétonnementetl’admiralion qu’éprouvèrent les observateurs qui, les premiers, découvrirent, grâce au microscope, les milliers d’êtres vivants qui grouillentdans les infusions de matières organiques. Leuwenhoek, le père de la micrographie, avait fait, vers la fin du xvil” siècle, la decouverte de ces êtres singuliers. Cinquante ans plus tard, Baker et Treinbley les étudièrent de nouveau. Hill,Joblot, Sckafier, Roesel, Ledermulleret Wrisberg, publièrent aussi des observations sur ces animaux microscopiques.
Nous venonsde caractériser ces petits êtres en les rangeant dans le règne animal ; cependant Bullou leur contestait les attributs de l’animalité. 11 ne voyait dans ces êtres que les particules d’uue matière active et vivante, ou ce qu’il appelait les molécules organiques. L’anglais Needham se passionna pour cette hypothèse, qu’il étendit beaucoup. Needham disait qu’il y a dans la matière une force chargée de la formation et du gouvernement du monde organique. Il ajoutait que c’est celte force qui, en mettant en mouvement toutes les parties de la matière, y excite une espèce de vitalité distincte de toute autre sensation. 11 rapportait à cette force
SPALLANZANI
tous les phénomèues des fonctions de l'économie vivante, et faisait surtout remarquer son énergie dans la création de nouveaux êtres organisés. Needham lirait de la naissance des animalcules dans les infusions une preuve en faveur de sa théorie. Il croyait avoir démontré, par ses expériences, que ces petits êtres ne s’y produisaient point par des germes propres, mais qu’ils étaient dés à la force qu’il appelait régulatrice.
C’était à peu près la génération spontanée, qui a été de nos jours mise de nouveau à la modes; seulement elle était alors appuyée d'uno explication théorique, taudis que les partisans modernes de la génération spontanée admettent le fait, sans s’occuper aucunement de l’expliquer. Car, dire que la matière s'organise par elle-même, c’est ne rien dire. Les précurseurs de cette doctrine, au xviiic siècle, tentaient au moins d’en fournir une explication.
Quoi qu’il en soit, Spallanzani combattit le système de Needham. 11 démontia que les infusoires sont des animaux ovipares ou vivipares, qu’ils se multiplient par division, et que ce sont leurs germes disséminés dans l’air, qui viennent peupler les infusions. En d’autres termes, Spallauzaui trouva la réponse convaincante que l'on oppose aujourd’hui aux partisans do la génération spontanée. Il démontra que des germes sont les producteurs des infusoires. Ces germes flottant dans l’atmosphère, se développent et se multiplient quand ils viennent à tomber dans les infusions organiques exposées à l’air.
Le naturaliste italien s’est assuré que ces êtres ont un mouvement propre, qui s’accélère ou se ralentit à leur gré; que chaque espèce se distingue par des allures particulières, par des formes qui lui sont propres et par des instincts différents. Il a démontré que ces animalcules se nourrissent, rendent des excrétions, augmentent en volume et se multiplient, comme nous l’avons dit plus haut, par des œufs, par des petits vivants ou par division. Il a vu qu’ils sont tués par ce qui donne la mort aux insectes, comme les odeurs, les liqueurs spiritueuses, l’étincelle électrique; et que quelques-uns même supportent mieux la chaleur et le froid que la plupart des autres animaux.
C’est par des expériences aussi nombreuses que variées que Spallanzani démontra l’animalité des infusoires, et renversa, en même temps que les idées de Needham, la vieille théorie de la génération spontanée.
Spallanzani n'en avait pas encore fini avec ce monde inconnu dont il révélait les merveilles. 11 soumit à ses investigations ces petits êtres qui fourmillent dans le liquide fécondateur des animaux, et que Leuweuhoek avait découverts le premier.
Il entreprit ensuite une série d’expériences sur ce qu’il appela la mort et la ressuscitation alternative des rotifires. Nous devons exposer avec quelque détail cette dernière découverte.
En observant au microscope l’eau bourbeuse retenue dans les gouttières, des toits, Leuweuhoek y avait trouvé des animalcules bizarres, qui portaient sur le côté de la tête, deux disques, garnis d’une frange de cils vibratiles, dont les mouvements produisaient l’effet optique d’une roue tournant avec rapidité. C’est de là qu’est venu le nom de rotiferes. Leuwenhoek avait remarqué que si l’eau dans laquelle nagent les rotifires, vient à s’évaporer, ces petits êtres se dessèchent et semblent mourir; mais qu’ils semblent revivre si l’on humecte de nouveau la poussière dans laquelle ils sont renfermés. Spallanzani s’attacha à l'observation de ce phénomène extraordinaire que Leuwenhoek n’avait fait qu'ellleurer. Il étudia les rotifères en micrographe exercé et en physiologiste profond.
Non-seulement Spallanzani put en desséchant alternativement les rotifères et en leur rendant l'eau, tuer (en apparence) et ressusciter les rotifères, mais il découvrit qu’ils ressuscitaient toujours quel que fût le temps pendant lequel ils étaient restés à sec.
• J’ai fait sécher onze fois le même sable, dit Spallanzani, et je l’ai mouillé aussi souvent. J'ai toujours vu la mort des rotifères suivre le dessèchement de l'eau et leur vie recommencer lorsqu’on humectait le sable.
» J’ai encore, ajoute-t-il, du même sable que j’avais mis en expérience il y a quatre ans. Je l’ai conservé très-sec dans un petit verre fermé; cependant, après l’avoir humecté, les rotifères y ressuscitèrent très-promptement. »
Les rotifères qui habitent les toits des maisons et des bâtiments exposés aux intempéries des saisons , doivent être doués d’un tempérament bien robuste, pour résister aux froids les plus piquants , comme aux plus fortes chaleurs. Spallanzani fit, à ce sujet, de curieuses expériences. Il constata que ni le froid des plus rigoureux hivers, ni les rayons les plus ardents du soleil , n’empêchent les rotifères secs de ressus-
SPALLANZANI 303
citer ; tandis que non desséchés, ils périssent dans les mômes conditions.
« Je tirai, nous dit-il, d'une gouttière oxposée au midi, le sable des rotifères qui avait éprouvé pendant vingt-neuf jours la chaleur du soleil au cœur de l'été. Cette chaleur ne leur nuisit point, car, après avoir trempé ce sable avec de l’eau, je trouvai un très-grand nombre de ces animaux qui étaient tous vivants.
> Je mis encore un peu de ce sable dans des tubes de verre trèsminces hors d’une fenêtre exposéo au midi où la réverbération d’un mur voisin excitait une chaleur plus forte, et je les laissai là pendant tout l'été. Durant quelques-uns des jours les plus brûlants, le thermomètre monta à 40°: mais cette chaleur ne lit aucun mal aux rotiféres.
» Après avoir mouillé le sable qu’ils habitent avec de l’eau, ils y parurent avec la même vivacité, la môme promptitude et la même abondance que dans d’autres sables placés sur le mémo toit du septentrion et qui avaient éprouvé rarement ou presque jamais l'action des rayons solaires.
» Je conclus donc que la chaleur de l’été n’étc point aux rotifères la faculté de ressusciter ; mais en est-il de même lorsqu’ils sont ressuscités? Cette chaleur leur est-elle également supportable?
» J'ai encore exposé ces tubes avec le sable et l'eau où une foule de rotifères nageaient dans ce même lieu si chaud, dont j'ai parlé. L'effet fut bien différent. Au bout d'une demi-heure, la chaleur du soleil, qui indiquait 40, tua ces rotifères. Il n’en est donc pas de même des rotifères desséchés et privés de vie que de ces mêmes animaux en vie et en mouvement. >
Spallanzani, par contre, ayant pris sur un toit, dans les plus grands froids de l'hiver, du sable gelé, fit fondre le mélange, et en retira un grand nombre de rotifères vivants.
Il alla plus loin. Il soumit un morceau de sable gelé à un froid artificiel de — 19 degrés. Les animaux contenus dans ce sable gelé se ranimèrent dès que la glace fondit.
Spallanzani multiplia à l'infini ses observations sur les animaux « qu’on peut tuer et ressusciter à son gré. »
Nous ne nous arrêterons pas sur tontes les'observationscontenues dans son ouvrage sur les Animalcules , mais nous ne saurions résister au plaisir de reproduire ici la première page du chapitre sur les animalcules des toits. On y sentira l’importance que Spallanzani attachait à ce genre d’études, et la passion qu'il éprouvait pour la recherche de la vérité dans la nature.
• Le sable des tuiles, dit-il, la fango des fossés et des marais, qui passent aux yeux du vulgaire pour des matières très-viles, deviennent
pour l'observateur philosophe une source do merveilles par les êtres rares qu'on y trouve. C'est aux fossés et aux marais qu’on doit les polypes à bras, à masses, en entonnoir, à bulbes, à nasse, à panache. C'est là qu'on trouve les vers d’eau douce, les vers en bateau, le mille-pied à dards. Ces animaux ont confondu l'esprit humain par leurs merveilles et ils ont créé une nouvelle philosophie. Le sable des tuiles, quand il ne servirait d'habitation qu'aux rotifères, n'en serait pas moins illustre et moins fameux. Un animal qui ressuscite après sa mort cl qui, dans de certaines limites, ressuscite autant qu’on le veut est un phénomène aussi inouï qu’il parait d’abord invraisemblable et paradoxal ; il confond les idées les plus reçues sur l'animalité, il en produit de nouvelles et il devient un objet aussi intéressant pour les recherches du naturaliste que pour les spéculations du métaphysicien. La valeur et la célébrité de ce sable augmentent quand on sait qu’il contient d'autres animaux qui ont, comme le rotifère, la faculté de ressusciter; de telle manière qu'on peut presque dire que tous les animaux que ce sable nourrit sont destinés à l'immortalité. >
Spallanzani termine ses deux volumes surles A nimalcules par une Histoire Je moisissures. Il fait voir la semence des mousses flottant dans l’air, ce qui détruit l'hypothèse de leur génération spontanée. Il fait remarquer également quecesplantes microscopiques se distinguent de la plupart des autres végétaux, par leur tendance à croître dans toutes les directions, sans être soumises à la loi, presque universelle, de la perpendicularité des tiges au terrain.
Il peut paraître singulier aujourd’hui que Spallanzani ait cru devoir faire des essais très-nombreux et très variés pour démontrer que la poussière noire contenue dans les petites têtes des moisissures, sont les semences de ces champignons. C’est que du temps de Spallanzani, le fait était admis sans preuves suffisantes par les uns, et le plus souvent nié par les autres.
« Pour moi, dit en terminant Spallanzani, je serais heureux si entre autres choses j’avais résolu la question sur la vraie origine des moisissures les plus communes ; elle n’avait pas été bien discutée, elle avait jeté quelques personnes dans l'erreur ancienne et dangereuse des générations spontanées. >
Chargé de la direction du cabinet d’histoire naturelle de l’Université de Pavie, Spallanzani était dépositaire d’un trésor, qui, pour ainsi dire, n’existait pas. Il en jeta les fondements, etee musée qui lui dut sa naissance et ses accroissements, acquit bientôt une célébrité européenne.
En 1779, le zélé naturaliste parcourut la Suisse et le pays des
SPALLANZANI
Grisous. 11 vint alors à Genève, où il passa un mois avec ses amis, Tremblev, Bonnet, île Saussure et Sennehier. Ce dernier garda un vif souvenir de cette réunion, comme le montre cette page, écrite avec le cœur.
« Mon âme, dit-il, venait au-devant de cello de ces grands hommes. Je me plaisais à lour entendre dérouler le lit de leurs grandes penséeset je m'animais en réfléchissant sur les grandes vues qu'elles faisaient naître. II serait utile de rapporter ces conversations amicales pour l’honneur de ceux qui les tinrent, et l’instruction de la postérité ; mais il sera toujours important do savoir que les beaux génies savent savourer les douceurs de l'amitié et trouvent leurs délices dans les épanchements du cœur comme dans la découverte des mystères do la nature. >
Spallanzani retourna en Italie par le moiilSaint-Gothard, après être allé à Berne, rendre un pieux hommage aux cendres de Haller.
De retour à Pavie, en 1 780, il publia deux nouveaux volumes de ses Dissertazioni ili fis ica animale e r eijetale. Le premier volume traite de la digestion , le second de la génération des animaux et des plantes.
La digestion, cet acte supérieur à l’aide duquel le corps humain puise continuellement dans le monde externe la source de ses forces, avait été expliquée par les anciens physiologistes d'une manière obscure ou bizarre. Il s'agissait de soumettre à l’expériinentatiou directe cette fonction si importante, et encore à peu près inconnue.
Les premières recherches expérimentales sur la digestion avaient été faites par Réaumur.
On savait, par les expériences du naturaliste français, que nous avons déjà rapportées dans cet ouvrage, que des corps très-durs, introduits dans l’estomac de certains oiseaux, sont usés et réduits en poudre. Connaissant les muscles puissants qui entourent ou constituent l’estomac de ces animaux, on en concluait que la digestion, chez tous les animaux en général, est un acte de trituration. Mais comment expliquer, avec cette théorie, Indigestion chez l'homme et chez les animaux dont l’estomac n’a que des parois minces et membraneuses? Xe pourrait-nlleêtredueà l'action d'un suc digestif? Réaumur avait mis ce fait hors de doute, par une expérience élégante. Il faisait descendre dans l’estomac de
certains oiseaux, des morceaux de viande enfermés dans un tube métallique, et soustraits, de cette manière, à toute pression de la part Je l’estomac. Ces morceaux de viande étaient parfaitement digérés. La simple trituration n’expliquait donc pas l’acte disgestif.
Telle était la conclusion à laquelle Réaumur avait été conduit. Cependant ses expériences étaient incomplètes, et il était réservé à Spallanzani d’achever l’œuvre à peine commencée.
Les animaux à estomac musculeux furent l’objet des premières recherches de Spallanzani. Il confirma, par d’ingénieuses expériences, l’opinion de Réaumur que la trituration des graines dans l’estomac des oiseaux granivores, 11e peut être produite que par la pression des parois de l'estomac. Il lit avaler à plusieurs oiseaux de l’espèce des gallinacés, différentes graines de céréales placées dans des tubes de métal ouverts par les deux bouts, et maintenues néanmoins dans leur cavité par des fils de fer croisés et formant grillage. Défendues par cet appareil, les graines ne subirent aucune altération remarquable ; tandis que, administrées isolément, elles étaient constamment brisées par la seule puissance de l’estomac.
Spallanzani montra, par des expériences extrêmement curieuses, la force des parois stomacales chez certains oiseaux. Des tubes de fer-blanc bouchés à leurs extrémités par des lames circulaires, et introduites dans l’estomac d’un coq d’Inde, furent trouvées dans un tel état d’altération que les lames circulaires, non-seulement en étaient détachées, mais encore étaient en partie rompues, écrasées et bizarrement contournées.
Il fondit à la lampe d'émailleurdes globules de verre assez épais, pour ne pas se briser quand on les jetait avec force contre terre. Au bout de trois heures de séjour de ces globules dans l’estomac des chapons et des poules, il les trouva réduits à de petits fragments.
A ces corps polis, il substitua des corps aigus tranchants. Dans une balle de plomb, il fixa douze grosses aiguilles d'acier, qui débordaient la balle, et il fit avaler cette espèce d’armure à un coq d’Inde, qui la garda un jour et demi dans son estomac, sans paraître eu éprouver aucun mal. En eiret son estomac n’avait pas reçu la plus légère blessure de ce barbare appareil, qui fut d’ailleurs trouvé entièrement démantelé, toutes les aiguilles étant rompues et séparées de la balle de plomb.
SPALLANZANI
Une expérience analogue, faite avec une balle de ploml) armée de douze petites lames de lancettes, donna les mêmes résultats.
On voit de quelle force, de quelle pression, de quel degré de résistance, jouissent les parois stomacales chez certains oiseaux.
Spallanzani se préoccupait du rôle que jouaient dans la digestion des oiseaux granivores, les nombreuses petites pierres que l’on y trouve toujours. On avait pensé jusque-là qu'elles servaient à briser les grains; mais Spallanzani reconnut l'inexactitude de cette explication. 11 prit des pigeons sortant de l'œiiT, cl les enferma dans unecage, pour les empêcher d’avaler les pierres du sol, selon l’habitude de ces oiseaux. Au bout d’un mois, il leur lit avaler des tubes de fer-blanc, et des globules de verre. Aucun de ces oiseaux n’avait de pierres dans sou estomac, et pourtant les tubes furent déformés et les boule? de verre rompues.
11 faut conclure de là que les pierres sont inutiles aux oiseaux pour la trituration de leurs alimeuts, puisque sans cet auxiliaire ils pulvérisent les corps les plus durs. Les cailloux qu’on trouve toujours dans l’estomac des gallinacés, ne sont pas le résultat d'un acte prémédité de l'animal, ils ne proviennent que de leur présence fortuite dans les aliments.
Après avoir démontré que les aliments dont se nourrissent les canards, les poules, les oies, les pigeons etc., sont triturés par l’action mécanique des muscles de l'estomac, Spallanzani prouve que cette trituration n’est qu'un auxiliaire, et non la cause essentielle de la digestion, et que cette fonction s’exerce principalement par le liquide que sécrète l’estomac, c’est-à-dire par le suc gastrique.
Noifc ne le suivrons pas dausses expériences, toutes ingénieuses, toutes concluantes; mais nous ne pouvons nous empêcher de mentionner la plus curieuse : nous voulons parler des digestions artificielles.
Spallanzani remplit do suc gastrique deuxtubesdeverre.il mit dans l’un de ces tubes de petits morceaux de chair de chapon, et dans l’autre des grains de blé écrasés. Puis, pour leur communiquer la température de l’estomac, il plaça les deux tubes sous ses aisselles, et il les laissa dans cette position, pendant trois jours. Il constata alors que la viande contenue dans un des tubes était eu grande partip dissoute dans le suc gastrique, et que le reste avait perdu sa rougeur naturelle et était devenu
très-tendre. Il aurait suffi d’un jour encore pour que toute la chair fût entièrement dissoute par cette sorte de digestion artificielle.
Les expériences de Spallanzani sur les digestions artificielles ont été, de nos jours, variées de bien des manières, et l’on a dépassé de beaucoup les résultats obtenus par le célèbre physiologiste italien ; mais il ne faut pas oublier que Spallanzani est le premier auteur de cette découverte merveilleuse.
Pour obtenir le suc gastrique dont il avait besoin en grande quantité, Spallanzani employait de petits morceaux d’éponge enfermés dans des tubes, qu'il faisait avaler à des corneilles. Au bout d’un certain temps de séjour dans l’estomac , ces oiseaux rejetaient l’éponge par le vomissement. L’éponge exprimée alors fournissait le suc gastrique. En faisant avaler à cinq corneilles sept à huit tubes garnis de leurs éponges, Spallanzani obtenait, au bout de trois heures et demie, quand les tubes avaient été vomis naturellement par l'oiseau, un poids de 480 grains de suc gastrique.
Pendant le mois de juin, il exposa au soleil deux petits vases de verre pleins de suc gastrique des corneilles; dans l’un, il mit de petits morceaux de chair, et dans l’autre de la mie de pain.
< L’action du soleil pendant neuf heures, dit-il, produisit un grand effet sur cette digestion que je voulais produire artificiellement. Une bonne partie de la chair était réduite en une espèce de colle qui coulait entre les doigts; il n'en restait que le noyau ou lu partie du milieu qui était encore fibreuse et qui avait quelque consistance. Mais elle perdit cela le lendemain. La chaleur solaire fut désignée pendant ces deux jours par le quarante et le quurante-cinquiÿne degré du thermomètre Dans la comparaison que je fis en mettant la
chair dans l'eau et en l'exposant ainsi au soleil, je m'aperçus au bout de deux jours d'une division très-superficielle... Mais elle n’était rien en comparaison de celle qu’avait produite le suc gastrique... La chair sentait mauvais, ce que je n’observai point dans les dissolutions opérées par le suc gastrique. »
Dans une série d'autres expériences, Spallanzani s’occupa de la digestion chez les animaux à estomac membraneux, c’est-àdire les grenouilles, les salamandres, les couleuvres, les vipères et les poissons, aussi bien que chez les moutons, les bœufs et les chevaux, les chats, les chiens, les chouettes, les ducs, le faucon, l’aigle, etc.
r t fi
Kl' ALL ANZANI FAIT DES EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION CHEZ LES UISEAUX
Digiti;
SPALLANZANI
ail
Il fallait pourtant arriver à expérimenter sur l’homme. Avant Spallanzani toutes les expériences manquaient absolument sur la digestion humaine : on n’avait fait que des conjectures et des hypothèses.
« En réfléchissant, dit Spallanzani, aux expériences qu’on pouvait faire sur l'homme et à celles qui devaient être les plus importantes, il m’a paru qu’elles pouvaient so réduire à deux chefs principaux, c’est-à-dire d'avoir du suc gastrique de l’homme pour répéter les expériences que j’ai faites avec celui des animaux et à avaler des tubes remplis de différentes substances végétales et animales afin de voir lus changements qu'elles auraient subis en sortant par l’anus. Je pensai de faire ces expériences sur moi-même, mais j’avouo que celle des tubes me fit craindre quelque danger; je savais que des corps arrêtés dans l’estomac sans se digérer, avaient produit des cli'ets funestes et étaient sortis au bout d’un temps assez long par le vomissement. Je me rappelai les cas où des corps semblables avaient été arrêtés dans les intestins, mais aussi des faits contraires et journaliers m’encourageaient à tenter ces expériences; je voyais que des noyaux très-durs, comme ceux des cerises, des griottes, des nèfles, des prunes, étaient impunément avalés par les enfants et les paysans, qu'ils passaient fort bien par l’anus et qu'ils n’avaient jamais occasionné la moindre incommodité. Au milieu de ces combats, les derniers faits que j’ai rapportés m'engagèrent à surmonter ma répugnance. »
Spallanzani avala aussi de petites bourses de toile contenant des matières nutritives, ainsi que de petits tubes de bois remplis de chair :
« Je n’avalai d'abord qu’un seul petit tube, dit-il, où j'avais mis trente-six grains de chair de veau cuite et mâchée : il sortit heureusement au bout de vingt-deux heures... » Dans une autre expérience, Spallanzani remplit un tube de viande, l’avala, le garda dix-sept heures dans son corps. < Je n’aperçus pas, dit-il, que ce morceau de voau cuit et mâché eût perdu son suc, mais je le trouvai gélatineux et défait... Le goût do cette gelée était doux
Par ses nombreuses expériences faites sur lui-même, avec un courage et une audace qui donnent la mesure de son dévouement à la science, Spallanzani établit cette vérité fondamentale, que la digestion se fait chez l’homme, sans le secours d’aucune force triturante, et par la seule action du suc gastrique,
Pour se procurer le suc gastrique humain et essayer avec ce liquide des digestions artificielles, Spallanzani tirait ce suc de son estomac par le vomissement, excité le matin et à jeun.
« Je préférai irriter ma gorge avec mes deux doigts ce qui me ferait vomir plutôt que d'avaler de l’eau tiède qui se serait mêlée avec le suc gastrique. J'employai deux fois ce moyen de cette manière et j'eus une quantité de suc gastrique suflisante pour entreprendre quelques expériences dont je parlerai. J’aurais bien voulu répéter cet exercice pour avoir encore mon suc gastrique, mais j’éprouvai un sentiment si pénible, et des convulsions générales et surtout de l’estomac, même pendant plusieurs heures après le vomissement, que ma curiosité ne put vaincre ma répugnance. >
Ne pouvant exposer avec détails les innombrables recherches de Spallanzani concernant la digestion, nous emprunterons à l’ouvrage de M. Milne Edwards (Physiologie comparée) l’exposé des principales découvertes du naturaliste de Pavie dans cet ordre de recherches.
Spallanzani démontra que la digestion peut s’opérer quand les aliments introduits dans l’estomac sont soustraits à l’action mécanique de cet organe, et accessibles h des fluides seulement. —
11 constata que la digestion peut s’effectuer dans l’estomac d’un cadavre contenant du suc gastrique, aussi bien que dans celui d’un animal vivant. — Il parvint à opérer dans un vase inerte, des digestions artificielles, en faisant agir sur de la viande le liquide extrait de l’estomac de divers animaux. — Il reconnut que la désagrégation des matières alimentaires qui amène leur transformation en chyme, ne dépend pas de leur putréfaction, que le suc gastrique s’oppose, au contraire, à cette décomposition putride des substances organiques. — Il fit voir enfin que la digestion n’est pas accompagnée des signes ordinaires de la fermentation, et que les phénomènes physiologiques qui se passent dans l’estomac sont essentiellement dus à la propriété dissolvante qui est l’apanage du suc gastrique.
L’admirable travail du physiologiste de Pavie renversait tout l’échafaudage d’une foule de théories ténébreuses sur lesquelles les médecins avaient jusque-là bâti les procédés de traitement les . plus mal conçus. C’est à Spallanzani qu’il faut rapporter, comme à leur source première, toutes les découvertes que l’on a faites depuis sur ce point fondamental de la physiologie. Les expérimentateurs de nos jours ont confirmé les résultats mis en lumière par Spallanzani; et la chimie organique est venue, plus récemment, achever l’explication théorique de tous les phénomènes de Indigestion chez l’homme et chez les animaux.
SPALL ANZANI
Nous avons examiné avec soin les magnifiques travaux de Spallauzani sur la digestion ; nous serons plus sobre de détails sur ses découvertes concernant la génération.
Il débuta, dans ces recherches difficiles, par l’étude de la reproduction chez les grenouilles, les crapauds et les salamandres.
« Peut-être, dit-il, <le3 personnes délicates éprouvent-elles quelque dégoût à entendre parler de crapauds, de ces animaux si laids en apparence. Ils auraient peut-être préféré qu’on les entretint d’animaux plus agréables ou qu’on touche avec plaisir; mais le naturaliste n’a aucune prédilection pour les productions de la nature; il les observe toutes indifféremment. Les idées de dégoût et de laideur ne sont pas dans la nature mais dans notre imagination : chaque créature quelque vile qu'elle paraisse a une beauté indélébile; elle est l’ouvrage du grand architecte et Pétrarque dit fort bien que toutes les choses qui concourent à faire l'ornement du monde sont sorties parfaites des mains de leur éternel souverain. *
Spallauzani découvrit que la fécondité des germes, citez ces animaux, s'opère hors du corps de la femelle, à mesure de la ponte. Il réunit des matériaux précieux pour l’histoire de la génération chez les batraciens, et fit une étude particulière de leurs mœurs et des circonstances qui les accompagnent ou qui exercent sur eux quelque iullueiice.
Spallauzani fut le premier qui pratiqua avec succès des fécondations artificielles. Ayant mouillé avec la liqueur fécondatrice d’un mâle, les œufs sortis du corps des grenouilles, il les rendit féconds. Il multiplia ses observations, varia ses essais, et fit une profonde étude des circonstances qui favorisent ou empècheut la fécondation chez les batraciens.
Il ne se borna pas, dans ses expériences de fécondation artificielle, à expérimentersur les batraciens; il opéra sur les œufs de papillon du ver à soie, et arriva jusqu’aux grands animaux dont les germes, artificiellement fécondés par ses ingénieux artifices, se développèrent et naquirent au terme fixé pour la gestation.
C'est par des milliers d’expériences que Spallanzani jeta la lumière sur les mystérieux phénomènes de la génération animale.
« Chacun, dit-il, dans l'Introduction de son ouvrage, répète que la génération est un mystère qui parait destiné plutôt A exciter notre admiration qu’A devenir le sujet de nos recherches. Cette pensée favorise beaucoup l’inertio des paresseux. (juand l’on considère le
:îI4
mystère de la génération dans les temps passés, il faut convenir qu’il était enveloppé des ténèbres les plus épaisses ; mais Haller et Bonnet y ont répandu de la lumière et quoique je sois bien éloigné de croire les avoir dissipées, cependant j’aime à penser que j'ai diminué leur épaisseur et que j'y ai fait jaillir quelques rayons. »
Les expériences que ce grand physiologiste tenta sur la reproduction des plantes, firent également beaucoup de bruit dans le monde scientifique. Spallanzani a été le créateur d'une théorie qui porte le nom de parthénogenèse. 11 avait cru pouvoir conclure de ses expériences sur le chanvre, l’épinard, la pastèque, etc., que les graines pouvaient être fécondées sans que le pollen eût agi sur le pistil. Des observateurs modernes (Thuret, Naudin, etc.) avaient cru devoir adopter les idées de Spallanzani à ce sujet; mais de nos jours, grâce à de nouvelles recherches, des doutes les plus sérieux, les plus légitimes, s’élèvent contre la théorie de la parthénogenèse.
Nous suspendrons un moment l’exposé des innombrables recherches de Spallanzani, pour dire quelques mots de la personne de cet illustre savant.
Les voyages scientifiques étaient un des moyens qu’affectionnait le physiologiste de Favie, pour ajouter à la somme de nos connaissances. En 1781 il entreprit un voyage, dans le but d'augmenter les collections de son cabinet d’histoire naturelle. 11 partit, au mois de juillet, pour Marseille, et de là revint à Gênes. Il passa ensuite à Carrare, pour observer les carrières de marbre. 11 revint par la Spezzia, rapportant à Pavie une immense collection de poissons et de crustacés, qu’il déposa dans le Musée. 11 visita, dans les mêmes vues et avec le même succès, les eûtes de l'Istrie, en 1782, et les Apennins en 1783.
Ses voyages ne lui procuraient pas seulement des collections qui enrichissaient le cabinet de Pavie, ils lui procuraient les occasions de faire des découvertes nouvelles. C’est ainsi qu'il signala ( Opuscoli scelti ) les rapports qui existent entre le lluide électrique et la cause des secousses provoquées par la Tor-
SPALLANZANI
pille. C’est dans le cours de ses voyages qu'il fit des observations sur différents mollusques, les alcyons, les millépores, les madrépores, les gorgones, les corallines, enfin sur la phosphorescence de la mer, qu’il attribua à 'la présence, au sein des eaux, de certains animaux spontanément lumineux.
Kn 1785, l'Université de Padouo offrit à Spallanzani la chaire d’histoire naturelle que la mort d’Antoine Vallisnieri laissait vacante, en lui promettant des honoraires plus considérables que ceux qu'il recevait il Pavie. Mais l'archiduc Ferdinand, qui gouvernait alors la Lombardie, doubla ses émoluments, pour le retenir à Pavie, et lui permit d’accompagner à Constantinople le chevalier Zuliani,qui venait d’être nommé haile de la république de Venise.
Heureux de cette occasion d’entreprendre un nouveau voyage scientifique, Spallanzani s’embarqua le 22 août 1785. Sur le navire qui le portait, il se livra à diverses observations des productions marines qu’il rencontrait, aussi bien que des accidents météorologiques dont le hasard le rendait témoin.
Le bâtiment ayant relâché à Corfou, Spallanzani profite de ce séjour pour visiter l’ile. Il cherche en vain le palais d’Alcinoüs et ses jardins, chantés par Homère. Le temps n’a respecté que la fontaine qui venait y répandre la fraîcheur et la fertilité.
On remet à la voile; Céphalonie et Zanthe ont bientôt disparu. Mais tout à coup un orage s’élève, et le vaisseau est jeté sur le rivage do l'ancienne Cythère.
Cependant le vaisseau reprend sa route et s’engage dans l’Archipel. Il mouille dans les eaux de plusieurs de ses lies. Spallanzani descendit sur les rivages de Troie, pour visiter les lieux chantés par Homère. En parcourant cette région célèbre, il fit des observations géologiques très-originales.
Il arriva à Constantinople le 1 1 octobre, et n’y séjourna pas moins de onze mois. Les phénomènes physiques et moraux de ce pays captivaient singulièrement son esprit. Il parcourut les bords des deux mers, et gravit les collines voisines. Il visita l’ile de Chalki, où il découvrit une mine de cuivre, dont les Turcs ne connaissaient pas l’existence. Il parcourut l’ile de Principi, où il trouva une mine de fer ignorée.
Après un long séjour dans ces contrées de l’Orient, Spallanzani chargea sur un vaisseau les productions de tout genre qu’il avait
ramassées. Il prit ensuite la route d'Allemagne, traversa la Bulgarie, la Valachie, la Transylvanie, la Hongrie.
Dans ces pays, peu sûrs, sa marche fut souvent arrêtée; mais il ne reculait pas devant les dangers et les aventures des grands chemins. Il s’arrêta neuf jours à Bucharest.
Mauroceni, hospodar de Valachie, qui aimait les sciences, le reçut avec distinction. 11 lui lit présent de plusieurs raretés de son pays, et lui fournit des chevaux et une escorte.
Spallanzani séjourna assez longtemps en Hongrie. Il visita les nombreuses et riches mines dont ce pays abonde, et ht une précieuse collection de métaux et de minéraux de toutes sortes.
A Vienne, l'empereur Joseph II l’accueillit avec la plus graude distinction. Les ministres, les ambassadeurs et les savants de la capitale, vinrent lui rendre hommage.
Spallanzani rentra à Pavie après vingt et un mois d’absence. Les étudiants vinrent au-devant de lui hors de la ville, et l'accompagnèrent jusqu’à sa demeure, en manifestant bruyamment la joie que leur faisait éprouver le retour d’un maître illustre.
Pendant l’absence de ce grand homme, la calomnie avait osé aiguiser ses traits contre lui : on l’avait accusé d’avoir soustrait quelques pièces rares du cabinet d'histoire naturelle de Pavie. Une telle insulte ne pouvait atteindre un homme qui s’épuisait en voyages, pour enrichir ce même musée, et reculer les bornes de l'histoire naturelle. Cependant un décret du gouvernement proclama son innocence, et punit ses lâches dénonciateurs. Cette circonstance était certainement pour quelque chose dans l’accueil triomphal que Spallanzani recul à son entrée à Pavie.
Dans l’été do 1 788, une grande éruption du Vésuve s’annoncait : Spallanzani résolut d'aller voir do près ce redoutable phénomèue.
Il arrive à Naples, gravit les flancs du Vésuve, étudie le cratère de volcan, examine les laves encore coulantes, et essaie d’en déterminer la température. Il parcourt ensuite les champs phlégréens avec le physicien Breslack, examine les laves de la Solfatare e t les vapeurs qui s’eu exhalent, la mofette de la grotte du chien, le lac d’Agnano, Misèue, les lies d'ischia et Procida.
L'Etna était, en ce moment, en éruption, comme le Vésuve. Spallanzani s'embarque pour la Sicile, surmonte tous les obstacles pour escalader la montagne, et arrive jusqu’aux bords du cra-
oogle
sPALl.ANZANI OBSERVE UNE ÉRUPTION DE L'ETNA
SPALLANZANI
1ère. 11 regarde, il examine, il observe en savant. Pnis il jette un regard de poète sur le magnifique spectacle qui se déroule à ses pieds. Écoutons Spallanzani nous dépeindre la grandeur de ce phénomène imposant et terrible :
« Placé, nous dit-il, sur ce grand théâtre, je contemplais avec délices ces différents points de vue. J'éprouvais une satisfaction, un plaisir, une volupté inexprimables. L'atmosphère était sans nuage; le soleil approchait du méridien ; le thermomètre marquait dix degrés; je me trouvais dans la température la plus amie de l'homme ; et l’air subtil que je respirais comme s’il eût été entièrement vital, produisait en moi une gaieté, une vigueur, un bien-être tels que je me croyais transporté dans les régions célestes. »
S'arrachant à la contemplation de ce sublime phénomène de la nature, Spallanzani partit pour les lies Éoliennes, où il séjourna trente-cinq jours. Les volcans et les minéraux ne sont pas les seuls objets qui le frappèrent;- il embrassa d’un coup d’œil toutes les productions de ces contrées, étudia les mœurs et les usages des habitants, calcula leur population, examina leur commerce, leur agriculture et leur industrie.
Pendantl'automne de 1 790, il parcourut les Apennins modenais. Les feux de Barrignzo, les salses de Reggio, de Querzola, de Maino, le pétrole de Montzibio, fixèrent principalement son attention.
Il n’était pas possible d’étudier sur les lieux la figure et les propriétés de tant de substances minérales, que notre infatigable voyageur avait rapportées de ses excursions multiples. C’est à Ravie qu’il examina et soumit à l’analyse les différents produits dont il avait fait une si riche collection.
Les voyages de Spallanzani dans les Deui-Sicites et dans quelques parties de l’Apennin, ont été publiés par l'auteur, à Ravie; ils forment six volumes iu-8°.
En 1795, Spallanzani entreprit de curieuses expériences sur les chauves-souris. Il avait remarqué que ces animaux , artificiellement privés de l’usage de leurs yeux, volaient, se dirigeaient, évitaient les obstacles, avec la même adresse et la môme précision de mouvement que s’ils eussent joui de la vue. Croyant avoir démontré, par la voie de l’exclusion, que les autres sens ne pouvaient remplacer la vue dont ces animaux étaient privés, il attribua
d'abord ce phénomène à l’action particulière d'un sixième sens. Mais il inclina pins tard, d'après les ingénieuses recherches de Jurine, vers l’opinion que l’ouïe pourrait bien être leur guide.
L’hypothèse la plus généralement admise aujourd’hui c’est que les chauves-souris se dirigent dans leur vol au milieu de l’obscurité, l’aide du sens du toucher, dont sont éminemment douées leurs grandes ailes membraneuses.
Les divers travaux dontil a été jusqu'ici question, ne représentent pas toute la série des recherches do Spallanzani. Il suivait avec intérêt les progrès de la chimie, et s’attacha même avec passion il l’étude de cette science. Il s’occupa aussi des phénomènes de la respiration animale. Il y travailla pendant trois ans, mais il mourut avant d’avoir terminé ses recherches. Les registres do ses dernières expériences lurent confiés à Sennebier, qui en tira les matériaux d’un ouvrage intitulé Rapports de l'air arec les êtres organisés.
Spallanzani avait fait des observations comparatives sur la respiration d’un grand nombre d’animaux, les uns terrestres, les autres aquatiques : des annélides, des mollusques, des crustacés, des insectes, des poissons, des reptiles et des oiseaux. Il trouva que chez tous, l’oxygène est nécessaire à la vie ; que toujours ce gaz est absorbé dans la respiration, et que toujours il est remplacé par de l’acide carbonique.
Un des plus illustres géomètres des temps modernes, Lagrange, avait pensé que la chaleur produite dans le corps d’un animal doit se dégager dans toutes les parties où le sang circule — que pour entretenir dans la profondeur de tous les organes, la combustion, cause de ce dégagement de chaleur, l’oxygène doit se dissoudre dans le sang, pondant le passage de ce liquide dans les poumons, puis se combiner peu à peu avec les éléments organiques du sang lui-même; — enfin que l’acide carbonique ainsi produit dans l’intimité du système circulatoire, doit être entraîné par le sang veineux, et s’en dégager quand il arrive aux poumons.
Cette hypothèse n’était pourtant qu’une vue de l’esprit. Les belles reclierhes de Spallanzani sur la respiration de quelques animaux inférieurs éclairèrent parfaitement la question soulevée par Lagrange. Spallanzani montra que les colimaçons produisent de l’acide carbonique lorsqu'ils sont plongés dans de l’azote pur ou
SPALLANZANI
3iu
dans l'hydrogène, et que l'acide carbonique est exhalé dans ces gaz, en quantité aussi grande que lorsque les animaux sont renfermés dans un vase plein d’air.
Spallanzani avait également reconnu que les grenouilles produisent do l’acide carbonique, étant plongées dans des gaz autres que l’oxygène. Mais ces découvertes ne suffirent pas à l’éloigner de la théorie de Lavoisier, qui localisait dans les poumons le phénomène chimique de la respiration.
Spallanzani put s’assurer, par des expériences multipliées, que les poissons et les crustacés ne respirent pas uniquement à l’aide de leurs branchies, mais que ces animaux absorbent encore de l'oxygène par toute la surface de leur corps. Il reconnut mémo que chez les serpents, la quantité d’oxygène absorbée par la peau est parfois plus considérable que celle qui est absorbée par le poumon, et que chez les oiseaux et les mammifères, aussi bien que chez les insectes, la surface cutanée est également une des voies par lesquelles l’oxygène pénètre dans l’organisme. 11 constata enfin, que des phénomènes du même ordre se produisent chez les animaux vivants, lors du contact de l'air avec les tissus qui, dans l’état naturel de l’organisme, sont soustraits à l’action directe de l’atmosphère : les muscles par exemple.
Ces dernières expériences étaient faites sur de malheureux reptiles écorchés vifs.
Spallanzani vit aussi sur des grenouilles et sur des tritons, que la vie de ces animaux peut se prolonger sous l’eau, lors même qu’on leur a extirpé les poumons, et que, réduits à 11e respirer que par la peau, iisconsommeut de l’oxygène et produisent de l’acide carbonique, comme le font les individus dont l’organisme est resté intact.
Spallanzani trouva que l’absorption de l’oxygène par la peau , chez les reptiles, est parfois plus active que l’absorption par les poumons, et que la vie peut se prolonger de la sorte pendant uu temps considérable. Il constata encore que les branchies sont le siège de phénomènes respiratoires quand ces organes sont en contaetavec l’air, aussi bien que lorsqu'ils sont plongés dans l’eau.
L’énumération complète des résultats obtenus par cet infatigable chercheur, nous entraînerait hors du cadre de cet ouvrage : mais nous ne saurions passer sous silence ses observations sur les animaux hibernants.
Spallanzani reconnut que la respiration chez les animaux en proie à l’engourdissement hibernal, devient presque nulle quand cet état est porté à son plus haut degré. Il ne pouvait, en effet, découvrir aucune altération dans l'air d’un récipient où une marmotte profondément engourJie avait séjourné trois heures. Il constata que la respiration de ces animaux peut être suspendue longtemps, et que les gaz délétères qui les asphyxieraient promptement, s’ils étaient en pleine activité vitale, ne les tuent pas. C'est ainsi qu’il laissa dans l’acide carbonique, pendant quatre heures sans la faire périr, une marmotte en léthargie.
Les mammifères ne sont pas les seuls animaux qui puissent éprouver, sous l'influence du froid, cette étrange suspension des caractères de la vie. Spallanzani fit de curieuses expériences sur les colimaçons qui passent l’hiver immobiles et dans un état léthargique, et il reconnut que leur respiration est alors presque nulle. Mais quand ils se réveillent, ils absorbent de l'oxygène et exhalent de l’acide carbonique, en quantité trèsnotable, et alors ils périssent assez promptement si on les prive d’air atmosphérique.
La plupart desinsectes présentent quelque chose d'analogue quand ils sont à l’état de chrysalide ou de nymphe. Spallanzani a constaté que l'abeille, à l’état de chrysalide, consomme beaucoup moins d’oxygène et produit beaucoup moins d'acide carbonique qu’elle ne le fait à l'état de larve ou à celui d’insecte parfait.
L’accroissement d’intensité de la combustion respiratoire, à la suite de l'ingestion des aliments, fut constaté par Spallanzani. Il compara pour cela les produits de la respiration chez des colimaçons qui étaient à jeun depuis plusieurs mois, cl chez les mêmes animaux qui, après avoir jeûné plusieurs moisf venaient de manger abondamment.il constata aussi une activité beaucoup plus grande dans la respiration, chez les chenilles qui mangent et qui courent, que chez celles qui cessent de prendre de la nourriture et sont immobiles.
Ajoutons que Spallanzani a montré, par de nombreuses expériences, l'influence de la température surla respiration ; cette influence est telle que chez les animaux à sang froid, l’absorption de l’oxygène est proportionnée à l’élévation de la température. L’influence stimulante de la chaleur sur l'activité du travail respiratoire, est surtout remarquable chez les insectes.
SP AL L ANZANI
SH
Spallanzani s’occupait de tou tes ces recherches, et il avait môme déjà rédigé une partie des mémoires que Sennehier a fait connaître au public; il continuait ses expériences sur les reproductions animales; il avait presque terminé son voyage à Constantinople et en Suisse; il avait rassemblé des matériaux nombreux pour une nouvelle histoire de la mer ; mais si bien remplies que fussent toutes les minutes de sa vie, la nature ne devait pas en prolonger plus longtemps le cours.
Le 3 février 1799, Spallanzani, après avoir fait quelques visites à des amis, se coucha plus tôt qu’à l'ordinaire. Il passa une nuit très-agitée, ne dormit presque point, et ressentit une vive douleur dans le bas-ventre. A sept heures du matin, il perdit l’usage des sens. Ses amis intimes, le professeur Tourdes, médecin français établi à Pavie, et le célèbre Searpa, firent, pour le sauver, tout ce qu’on pouvait attendre de la science et de l’amitié ; mais ce fut en vain.
Le 7 février, Spallanzani recouvral’usage de ses sens, et reconnut ses amis. Mais ses idées étaient confuses et sa mémoire extrêmement affaiblie. Le lendemain, il remplit ses devoirs religieux, et fit quelques arrangements de famille.
Trois jours s’écoulèrent sans accident, et le calme paraissait succéder à l’orage. Mais le 1 1 février les symptômes redoublèrent avec une violence eftrême. La moitié du corps fut paralysée, et Spallanzani rendit le dernier soupir.
Il mourait plein de gloire. Les Italiens les premiers avaient su rendre justice à leur compatriote; ses écrits avaient été ensuite traduits et admirés en France, en Angleterre, en Allemagne. Les principales académies de l’Europe lui avaient adressé leurs diplômes. Haller lui avait dédié un des volumes de son immortel ouvrage, et Bonnet lui avait dit : «Vous avez découvert plus de vérités en cinq ans que des académies entières en un demi-siècle. »
Spallanzhni était d’une haute stature. Sa démarche était noble et fière; sa tête était volumineuse et les saillies de son front trèsproéminentes. Les sourcils étaient épais, noirs et hérissés, les yeux enfoncés, mais vifs et pétillants. Son visage était plein et rond, sa physionomie pensive, son col court, ses épaules élevées. Il avait de l’embonpoint ; les muscles de ses membres étaient forts et prononcés.
Sa conversation n’était pas seulement instructive, mais agréable t. v. 21
et brillante. Sa vie était sobre et frugale. Il aimait particulièrement la solitude. Cependant il ne fuvaitpas la société. 11 cherchait môme celle des femmes qui se faisaient remarquer par leur esprit ou leurs connaissances. Telles étaient Mme Vadori, aussi intéressante par son esprit et par sou goût éclairé pour les lettres, que par ses grâces et sa beauté , — Mme Albrizzi, — M”0 Gri»mondi, — enfin la malheureuse marquise de Fonseca, si savante eu botanique et dans toutes les sciences naturelles, qui fut immolée à Naples, par les fureurs de la réaction royaliste. 11 s'était attaché, dans les derniers temps de sa vie, à une jeune actrice, dont la voix était ravissante, et qui avait quitté le théâtre pour se livrer à son goût pour la poésie.
Nous terminerons cet exposé de la vie et des travaux de Spallanzani, par le jugement qu'a porté sur lui Jean Sennebier, à la fin do sa notice biographique sur ce grand homme :
« Si l'on juge Spallanzani, dit Jean Sennebier, par le nombre de ses ouvrages et leur variété, on le trouve immense. Un érudit peut empiler volume sur volume sans avoir eu une idée originale. Mais un naturaliste, qui a peint la nature d'après elle-raôme, qui a découvert ses secrets, a marché au milieu des ténèbres que son génie seul éclairait. Forcé do chercher la route, de l'orienter, de la déblayer, il est seul créateur de tout ce qu'il découvre, malgré les efforts de ses sens, de l'autorité, de la nature conspirant ensemble pour l’égarer, et il serait toujours errant autour de la vérité, si son unie n'était pas exercée par l'étude, excitée par l'imagination et soutenue par le jugement.
» Si l'on juge Spallanzani parles objets qui l'ont occupé, ce sont les plus importants et les plus difficiles, la génération des animaux et des plantes, la circulation du sang, la digestion, la respiration, les reproductions animales, les animalcules spermatiques, ceux des infusions, la minéralogie, les volcans, la combustion, la description de plusieurs animaux inconnus, d’une foule de crustacés, de tostacés, la solution do plusieurs problèmes physiques et chimiques qui n’en avaient pointencore. On peut pendant quelques années faire l’histoire d'un objet particulier sans avoir des talents extraordinaires; mais traiter tant de sujets obscurs d'une manière originale, arracher tant de voiles, découvrir tant de vérités; c’est annoncer une rare énergie et avoir des ressources qui ne sont pas communes. Les grands hommes ne font des ouvrages si nombreux et si beaux que parce que toutes leurs heures sont marquées par do grandes idées, que toutes leurs pensées sont des jets de lumière qui éclairent de toutes parts les objets et que tous leurs regards on pénètrent toutes les parties.
» Si l’on juge Spallanzani par sa méthode, c’est notamment la plus ingénieuse, la plus facile, la plus sévère; il ne laisso jamais aucun doute parce qu'il ne peut en supportor aucun, et il montre toujours
SP ALL ANZANI
dans la nature la solidité de ses explications; ses découvertes ont déjà bravé la sagacité des observateurs et la perspicacité de l'envie. C'est dans l’ensemble de ses travaux qu’on aperçoit ses vastes conceptions. Ils sont toujours lo développement heureux d'une grande idée qui se rattache d'elle-même aux grands principes de l'histoire naturelle et, comme il prend soin de faire remarquer ce lien, on croirait qu’il possède le plan de l'univers dont il détache quelques parties pour les mettre sous les yeux du vulgaire.
» Enfin, si l’on juge Spallanzani par le style qui est encore un trait caractéristique du génie quand il est pur, clair, coloré et mélodieux; les compatriotes de ce naturaliste placent ses ouvrages à coté de ceux qui sont les mieux écrits. >
Spallanzani fut inhumé dans l’église paroissiale de Scandiano, sa ville natale. Son frère Nicolas Spallanzani, qui l'avait aidé dans ses travaux, lui fit élever uu mausolée portant une longue inscription dédicatoire en latin, oCt sont, pour ainsi dire, condensés tous les titres de Spallanzani à la reconnaissance de la postérité.
Les couvres de Spallanzani, publiées en français, forment 5 volumes (1787-1800). Dans un de ces volumes se trouve l’ Éloge de Spallanzani par Sennebier. Une édition des Œuvres inédiles de Spallanzani , en langue française, formant 6 volumes in-8, a été publiée en Italie (Milan, 1825-1826).
Un excellent Éloge de Spallanzani a été écrit par le docteur Alibert : il est placé en tête de ses Éloges historiques composés pour la Société médicale de Paris (1). Le docteur Lourdes, médecin français établi à Pavie, ami de Spallanzini, a écrit, en 1799, une Notice sur la vie littéraire de Spallanzani, qui renferme l>eaucoup de détails intéressants sur le célèbre physiologiste.
Plusieurs Éloges académiques ont été consacrés, en Italie, au naturaliste de Pavie ; nous passerons leurs titres sous silence. Nous dirons seulement que le docteur Luigi Brera a cru devoir donner une Relation de la dernière maladie de Spallanzani. Son opuscule a pour titre : Storia délia malattia e morte di Lazaro Spallanzani (2).
(1) ! vol. in-8, Paris 1806.
(2) In-8*, Pavia, t801.
LES QUATRE JUSSIEU
La famille des Jussieu est originaire d’un petit bourg situé au milieu des montagnes du Lyonnais qui séparent le bassin de la Loire de celui de la Saône. Les Jussieu étaient, de père en fils, depuis des siècles, notaires au hameau de Montrotier. Vers 1 080, un des membres de cette famille, nommé Laurent, alla s’établir à Lyon, comme maître en pharmacie. Il s’y maria, et fut père de seize enfants. Trois de ces enfants, Antoine, Bernard et Joseph, ont compté, à des titres différents, parmi les botanistes les plus célèbres d’uue époque pendant laquelle cette science brilla d'un très-vif éclat. Nous avons à tracer la biographie de ces trois naturalistes et celle de leur neveu, Laurent de Jussieu.