UN ÉPISODE DU VOYAGE DK LINNÉ EN LAPONIE
LINNÉ
lada la chaîne du Spitzberg, près de Walliwar, où il vit le soleil se lever et se coucher presque sans aucun intervalle, et où il trouva tout un monde nouveau de végétaux rares. Il suivit les versants septentrionaux des monts, toujours à pied, jusqu’à la hauteur du Finmark de Norwége, traversa cette contrée et se rendit à Torrfsord, sur les bords de la mer du Nord. Là, il s’embarqua pour "Saleron. Mais les vents et les flots ne lui permirent pas d’aller au delà de Rorstad ; il reprit alors le chemin des montagnes, toujours occupé de récolter des plantes et des minéraux.
Un jour, comme il herborisait dans la montagne, un Lapon le suivit et lui lira traîtreusement un coup de fusil. Linné, qui n’avait pas été atteint, prit son couteau de chasse, et courut droit à l’assassin, qui prit aussitôt la fuite. Mais dans sa course rapide, le jeune botaniste n’avait pas aperçu une large crevasse, que les neiges recouvraient eu partie. Il tomba dans cet abîme.
Heureusement, quelques habitants de la montagne entendirent ses cris, et on parvint à le retirer, avec des cordes, du fond du précipice. Il en fut quitte pour une très-forte contusion à la cuisse droite.
Notre voyageur traversa de nouveau le Spitzberg, se'Sirigea vers le Nord, atteignit Kaitom, et revint sur les bords de la rivière Lulea.
Il séjourna ensuite à Calix, où il trouva un inspecteur des mines, nommé Swanberg, qu’il avait déjà rencontré dans ses excursions. Swanberg l’initia à l’art de l’exploitation des mines.
Après s’être ainsi reposé deses fatigues, Linné reprit son voyagew par Tornea. Il aurait voulu se mettre en route pour traverser l’Allemagne et aller parcourir les Alpes; mais l’hiver le força de renoncer à ce projet. Contraint de revenir sur ses pas, il suivit la route maritime de l’est, visita Kemi, Ulea, Carleby, Wasa, Bjorneborg et enfin entra dans Abo.
Dans cette dernière cité vivait un de ses anciens condisciples Mcnnander, qui fut plus tard évêque d’Upsal. En reconnaissance de ses leçons d’histoire naturelle qu’il avait reçues de Linné, Mennander l’aida de son argent.
Après avoir pris huit jours de repos, Liuné se rendit, par Trajecte, dans l’île d'Aland, atteignit Grisselhamm et rentra enfin dans Upsal, après un voyage extrêmement important par ses résultats scientifiques, malgré la nullité des moyens dont avait pu disposer le voyageur.
Linné remit à la Société royale des sciences d’Upsal la relation manuscrite de cette expédition. Centdouze écus lui furent comptés pour en couvrir les frais.
Les titres qu’il venait de se faire à la reconnaissance des savants étaient pourtant si peu appréciés à Upsal, que Linné eut toutes les peines du monde à obtenir une bourse gratuite que venait de créer, pour les étudiants pauvres, un savant d’Upsal, nommé Wriède. On réduisait à dix écus pour la première année, la rente composant cette bourse, et pour l'année suivante elle fut réduite à rien, par l'infidélité des employés de l'académie d’Upsal.
Le premier ouvrage que Linné publia, fut l 'H or tus Uplandicus (sire enumeratio plantarum exoticarum Uplandiœ quæ in liortis t el a y ris coluntur, imprimis autan in horto Academico Upsaliensi 1731). Dans cet ouvrage, les plantes sont disposées suivant le système sexuel.
Arrivé à ce point de la vie de notre botaniste, nous croyons devoir présenter un aperçu du système de classification des plantes fondé sur la considération des orgaues de la fleur et du fruit, système dont on lui doit l'invention, et que nous retrouverons dans tous les ouvrages descriptifs qu’il publiera par la suite.
Le système de Linné repose sur la considération des organes de la fécondation, dont l’élément mêle est représenté par l’étamine, ou plutôt par le pollen que celle-ci contient, et dont l’élément femelle est représenté par le pistil, ou plutôt par l’ovule qui s’y trouve contenu. Jusque-là ces organes avaient été négligés, et leurs fonctions physiologiques, si longtemps ignorées des naturalistes, ne venaient que tout récemment d’être découvertes.
On regarde le système de classification végétale de Linné, comme uniquement fondé sur le nombre des étamines. Cependant Linné, tout en empruntant à ces organes les principaux caractères pour la classification des plantes, invoque d’autres particularités de structure.
Il fonde d’abord son système de distribution des plantes sur des étamines et des pistils ( phan&ogamie ) ou sur leur absence apparente (cryptogamie) . 11 considère les rapports des étamines avec le pistil: elles sont séparées des étamines dans une lleur différente, ou rapprochées dans la même fleur. Il considère les rapports des étamines entre elles, leur adhérence par les filets ou par les
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anthères et leur grandeur. Le nombre absolu des étamines ou des pistils ne vient qu’ensuite. C’est ainsi que Linné forma vingt-quatre classes , et qu’il subdivisa ensuite chaque classe d’après d’autres considérations puisées soit dans les étamines, soit dans les pistils.
Telles sont les idées générales sur lesquelles repose la classification botanique de Linné. Essayons maintenant d’en donner une explication précise.
Linné divise d’abord tons les végétaux connus en deux grands groupes : ceux dans lesquels les étamines et les pistils sont visibles, et qu’il nomme groupe des phanérogames , et ceux dans lesquels ces mêmes organes sont cachés, et qu’il nomme groupe des cryptogames. Ces derniers ne forment toutefois qu’une seule classe de son système, la vingt-quatrième.
Parmi les plantes dont l’ensemble constitue les vingt-trois autres classes, les unes ont les fleurs hermaphrodites, les autres sont unisexuées.
Les plantes à fleurs unisexuées ont les fleurs mêles et femelles réunies sur le même individu ; il y a unité d'habitation, ou monœcie, comme l’indique le nom de la classe à laquelle se rapportent le Chêne, le Buis, le Maïs, le Ricin, etc., et qui forme la vingtunième (la monœcie). Les fleurs mêles et femelles sont sur deux individus différents: il y a dualité d’habitation, ou diœcie, comme l’indique le nom de la classe à laquelle appartiennent la Mercuriale, le Dattier, les Saules, etc., et qui est la vingt-deuxième (la Diœcie).
Une classe, qui n’est qu’une combinaison des deux précédentes, renferme les plantes qui offrent, sur un ou plusieurs individus, des fleurs mâles, femelles et hermaphrodites: c’est la vingttroisième, ou Polygamie, dans laquelle viennent se ranger le Frêne, la Pariétaire, le Micocoulier, etc.
Les plantes à (leurs hermaphrodites ont lesétamines et les pistils portés les uns sur les autres, comme les Orchidées, l'Aristoloche : elles constituent la vingtième classe (Synundrie) ; ou bien ces organes ne sont point adhérents entre eux.
Dans ce dernier cas, les étamines sont libres ou adhérentes entre elles.
Lorsqu’elles sont libres, elles sont ou égales entre elles ou inégales.
Si les étamines sont égales, leur nombre détermine les onze premières classes du système.
La douzième et la treizième classe sont fondées sur le nombre et le mode d'insertion des étamines. Voici le nom de ces diverses classes :
Une étamine ilans chique fleur. Inclusse.
Deux staminé* 2* clause.
Trois étamines. 3* classe .
Quatre étamines. . 4' classe.
Cinq étamines 5* classe.
Six étamines 6* classe.
Sept étamines 7* classe.
Huit étamines 8* classe.
Neuf étamines 9* classe.
Dix étamines U)* classe.
Onze à dix- neuf étamines Il» classe.
Vingt éta- / sur le calice... 12* classe.
mines ou 7 sur le récepplus, insérées ( tacle 13* classe.
Monandrie (Hippuris, Canna).
Diandiiie (Jasmin, Lilas).
Triandric (Blé, Orge, Iris).
Tktiunurie (Garance, Caillelait).
I'entandrie (Bourrache, Ciguë).
Hexamiiiik (Lis, Muguet).
Heptandrie (Marronnier U'Inde).
Olto.ndrie (Bruyère).
E.'fRâANDMB (laurier).
hfXAMum: (OKillet, Lyclinis).
Dodéca.xdrie (Salicaire).
IcoSANDniE (Myrlhe, Rosier).
Polyandrie (Anémone, Pavot).
Linné a fondé deux autres classes sur l’inégalité des étamines libres: la Didynamie (quatorzième classe), qui comprend le Thym, la Lavande, la Digitale, la Scrofulaire, plantes ayant quatre étamines, dont deux plus grandes; la Tetradynamie% qui comprend la Giroflée, le Cresson, le Chou, qui ont six étamines, dont quatre plus grandes.
Lorsque les étamines sont adhérentes entre elles, cette adhérence a lieu par leurs anthères ou par leurs filets. Les plantes qui rentrent dans le premier cas, comme le Bleuet, le Pissenlit, la Grande Marguerite, appartiennent à la dix-neuvième classe (Syngénrsie). Celles qui rentrent dans le second forment trois classes: la Monadelphie (seizième), dans laquelle tous les filets sont soudés en un seul corps, comme dans la Mauve; — la Diadelphie (dix-septième), dans laquelle les filets sont soudés en deux corps comme dans le Pois et le Polygala ; — la Polyadtdphie (dixhuitième), dans laquelle les filets sont soudés en plusieurs corps, comme dans l'Oranger.
Les vingt-qualre classes étant ainsi fixées, Linné subdivise chacune d'elles, d’après des considérations tirées, pour les treize premières classes, du nombre des styles ou des stigmates distincts ; — pour la quatorzième ( Didynamie ), do la disposition des graines, tantôt nues (ou du moins qu’il considérait comme
telles), tantôt renfermées dans un péricarpe; — pour la quinzième ( Tétradynamie ), de la forme du fruit; — pour les seizième, dix-septième, dix-huitième et vingtième, du nombre absolu des étamines; — pour les deux suivantes, du nombre absolu des étamines ou de leur adhérence entre elles; — pour la vingt-troisième classe ( Polygamie ), de la distribution des fleurs hermaphrodites et unisexuelles sur un mémo individu ou sur deux ou trois individus différents. La dix-neuvième classe (Sy ngénésie) est divisée comme il suit :
Fleurs toutes hermaphrodites pistiles, Polygamie égalé (salsifis, laitue, chardon).
Fleurs hermaphrodites fertiles dans le disque, fleurs femelles fertiles à la circonférence : Polygamie superpue (tanaisie, armaise, leneçon).
Fleurs hermaphrodites fertiles dans le disque, fleurs neutres, stériles à la circonférence : Polygamie frustrante (centaurée, soleil).
Fleurs hermaphrodites stériles dans le disque, fleurs femelles fertiles à la circonférence : Polygamie necessaire (souci).
Fleurs pourvues d’un calice propre et agrégées sous un calice commun: Polygamie séparée (echinops).
Fleurs séparées : Monogamie (jasione, hobélie, violette).
Le système de Linné repose en grande partie, on le voit, sur la considération des organes de la fécondation, organes négligés jusque-là et dont les fonctions physiologiques, si longtemps ignorées, venaient, depuis peu, comme nous l’avons dit, d’être mises en évidence.
Linné introduisait, en mémo temps, dans la langue et la nomenclature botaniques, une réforme admirable. Il réduisait le nom de toute plante à deux mots : le premier, substantif, désignant un genre; le second, adjectif, désignant une espèce de ce genre. Avant Linné, en effet, on faisait suivre le nom du genre d’une phrase tout entière, destinée à caractériser l'espèce. A mesure que le nombre des espèces augmentait, les phrases s’allongeaient à perte de vue. C’est absolument la confusion qui s'introduirait dans la société et dans le langage, si au lieu de désigner, comme nous le faisons, chaque individu par un nom de famille et un nom de baptême, on supprimait le nom de baptême, pour y substituer rénumération de plusieurs qualités distinctives de la
personne; comme si parexemple.au lieu de dire Durand (Pierre), Durand (Louis), Durand (Auguste), nous disions : Durand le grand blond , Durand le bon chanteur, Durand le dissipe, etc., etc.
La nomenclature litiuéenne, ou binaire, est donc un des plus grands litres de gloire de son immortel auteur. Dans les cadres du système de Linné on a pu faire entrer toutes les plantes découvertes après lui ; et c’est là une prouve irrécusable du mérite de celle classiGcation artificielle des espèces végétales.
La classification des plantes que nous venons d’exposer a reçu le nom de système ou dcclassification artificielle, parce qu’elle groupe les genres d’après un petit nombre de leurs rapports, et non d’après l'ensemble de ces mêmes rapports. Elle permet plutôt de distinguer les genres les uns des autres, que do faire connaître chacun d’eux d'une manière intime. Elle insiste'beaucoup sur leurs différences, peu sur leurs ressemblances. Entre les genres ainsi rapprochés, il n’existe aucune analogie essentielle. Le jonc prend place à côté de Y épine-vinette, parce que ces deux plantes ont chacune six étamines et un seul style. La vigne se range à côté de la pervenche, parce qu’elles ont chacune cinq étamines et un style. La carotte s'associe au groseillier, etc. Or, il n’y a entre les plantes ainsi rapprochées aucun lien naturel, aucun rapport essentiel ; il n’y a que des traits de ressemblance isolés dans l’organisation , et qui peuvent également se trouver réunis dans une foule do plantes très-dilTérentes.
Linné était doué d’un jugement trop sain , d'un tact trop exquis , pour ne pas sentir lui-même les défauts de ce mode artificiel de classification. Il devina, par la force de son génie, l’existence de groupes végétaux supérieurs aux genres, et liés entre eux par un grand ensemble de rapports. Il appela ces groupes ordres naturels; c’est ce qu’on appela après lui les familles naturelles. Il essaya même de distribuer les plantes d’après une classification naturelle, c’est-à-dire en ordres.
Après la mort et pendant la vie de Linné, bien des botanistes se sont efforcés de découvrir sur quel principe il avait fondé ses ordres naturels, c’est-à-dire ont cherché à retrouver la clef ou le principe caché de ses ordres; mais personne n’v a réussi. Linné lui-même n’eut jamais à cet égard des vues bien arrêtées. Il créa ses ordres par une sorte d’instinct supérieur propre à l’homme de génie, par- cette espèce de divination que finit par
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acquérir tout naturaliste, tout savant, qui possède une connaissance vaste et approfondie des êtres qu’il passe sa vie à observer.
Linné créa donc ses ordres naturels, sans avoir eu de plan prémédité, sans avoir consulté aucun ensemble bien défini d’organes. C’est ce que parait prouver l’entretien suivant qu’il eut avec un de ses élèves , nommé Gisèke, entretien qui nous a été conservé, par Gisèke lui-même, et qu'il ne sera pas sans intérêt de rapporter. Nous laisserons parler chaque interlocuteur :
« Linné. Est-ce que vous croyez, mon cher Gisèke, pouvoir donner le caractère d’un seul de mes ordres?
Gisèke. Oui, sans doute : par exemple celui des Ombellifères.
Linné. Et quel est-il ?
Gisèke. Celui-là même d’étre ombellifères, c'est-à-dire de porter des fleurs disposées en ombelle.
Linné. Fort bien; mais ne vous rappelez-vous pas quelques plantes dont les fleurs sont aussi en ombelle et qui cependant n’appartiennent pas à cet ordre ?
Gisèke. Il est vrai, je me souviens de quelques-unes; j'ajouterai donc deux semences nues.
Linné. Alors V Echinophore ne sera pas de cet ordre, car elle n’a qu’une semence dans le centre du pédoncule, et cependant c’est une ombellifèro ; et oà mettrez-vous VEnjnyium f
Gisèke. Parmi les Agrégées.
Linné. Point du tout. C’est très-certainement une ombellifère. car elle a un involucre, cinq étamines, deux pistils, etc. Quel sera donc son caractère ?
Gisèke. De telles plantes doivent être rejetées à la fin d'un ordre pour servir de passage à un autre. L’Enjngium joindrait les Ombellifères aux Agrégées.
Linné. Oh I oh ! ceci est autre chose, c’est toute autre chose de connaître les passages et de donner les caractères. Je les connais très-bien, et je sais comment l’un doit être joint à l'autre.... Il y avait autrefois ici un de nos élèves nommé Fagraux, et qui maintenant est à Saint- Pétersbourg, jeune hommo très-laborieux. Il s'entêta du projet de découvrir la clef de mes ordres, il y travailla près de trois années et m’envoya son rêve. Pour moi, j’en ris bien. Enfin, je sais une chose, c’est que si je donnais une seconde édition de mon livre, je donnerais une seconde disposition de mes ordres. »
Dans une lettre de Linné au même botaniste , on trouve les lignes suivantes :
« Vous me demandez les caractères de mes ordres, mon cher Gisèke; je vous aooue que je ne saurais les donner. »
Si l'on considère que les caractères distinctifs invoqués par
Linné se reconnaissent facilement sur la plante, — que les divisions auxquelles ils ont donné lieu s’enchaînent méthodiquement, — et que dans les cadres de cette classification on a pu faire entrer toutes les plantes découvertes après l’inventeur de ce système, — on comprendra tout le mérite de la classification qu’on lui doit. On s’expliquera qu'elle fit oublier toutes celles qui l'avaient précédée, et qu'elle demeurât seule en usage jusqu’à l'époque, relativement récente, où elle a dû céder la place au seul mode rationnel de classification, c'est-à-dire à la méthode naturelle.
En 1733, Linné résolut d’enseigner la minéralogie, qui n’avait jamais été professée à l’Université d’Upsal. Il eut de nombreux élèves, auxquels il demandait pour tout honoraire moins d’un écu de Suède.
Une place de professeur-adjoint étant dévenue vacante à l'Université de Lund, Linné fut proposé par Rudbeck, pour occuper ce poste. Mais un professeur, nommé Rosen, qui ressentait une vive jalousie contre un jeune homme qu’il considérait, à juste titre , comme le plus redoutable des rivaux, lit donner la place à un de ses élèves.
Pour se consoler de cette injustico , Linné résolut d’entreprendre de nouveaux voyages. Il s’arrêta à Fahlun pour visiter les mines si célèbres de cette contrée. Pendant le jour il descendait dans les mines, et il passait les nuits dans l’usine métallurgique.
En 1734, il revint à Upsal, pour y classer les minéraux qu'il avait recueillis dans ses voyages, et disposer le Systema lapiduin qu’il venait de commencer.
Mais la haine de Rosen le poursuivait toujours. Ce terrible adversaire demanda et obtint un arrêté de l’Université, interdisant à l’avenir l’enseignement aux personnes étrangères à l’académie d’Upsal. Il espérait, eu faisant perdre ainsi à Linné tous ses moyens d’existence, lui porter le dernier coup, et s’en débarrasser à jamais.
Ce calcul perfide fut déjoué. Le baron de Reuterholin chargea Linné d’exécuter un voyage scientifique en Dalécarlie, et tout aussitôt, un grand nombre d'étudiants se présentèrent pour accompagner leur jeune professeur.
Linné choisit sept .jeunes gens, fixa l'emploi de chacun, et
partit. A son retour, il remit au baron de Reuterholm le journal fidèle de son voyage et les observations qui s’y trouvaient consignées.
Linné avait résolu de se fixer à Fahlun. Il y ouvrit un cours de minéralogie. Ses profondes études l'avaient conduit à créer une classification particulière qu’il suivait, dans ce cours.
Les leçons de minéralogie de Linné étaient fort suivies. La rétribution qu'il recevait de quelques élèves, et l’exercice de la médecine, l’aidaient à vivre. Pour le pauvre professeur de Fahlun, cette existence nouvelle n’était pas sans charmes. Mais Jean Browalius, aumônier et précepteur des enfants du baron de Reuterholm, l'engagea à sortir de cette position obscure. 11 lui conseilla de se faire recevoir docteur en médecine, et de travailler à sa fortune.
Seulement il fallait de l'argent pour prendre le grade de docteur. Browalius conseilla donc à Linné de contracter un mariage avantageux.
R y avait alors à Fahlun, un médecin, nommé Moore, ou Montas, selon le nom latinisé. On le disait riche, mais il était simplement le moins pauvre de tous les habitants de la ville. Ce qui est certain, c'est que Morœus était le plus instruit de tous les médecins de la Suède. Linné alla le voir plusieurs fols ; et il en fut toujours bien reçu, car leurs goûts et leurs connaissances allaient de pair.
Morœus avait deux filles. L’aînée avait été demandée en mariage par un gentilhomme du pays; mais elle se montrait peu sensible à ses hommages. Â l’aspect de celte jeune fille, Linné sentit son cœur s’ouvrir à des sensations nouvelles. Il aima. La jeune fille le paya de retour, et lui engagea sa foi. Mais notre jeune savant était si pauvre qu’il n’osait la demander en mariage.
Il parla cependant. Morœus fit à sa demande une réponse évasive. Pressé plus vivement, il déclara à Linné qu’il le trouvait trop pauvre et trop peu connu pour consentir à lui accorder la main de sa fille; mais il ajouta que si, au bout de quelques années, le jeune homme avait acquis ce qui lui manquait, il verrait sans déplaisir cette union. Il assura que sa fille lui garderait sa foi pendant trois années, et qu'après ce temps, elle prononcerait ellemême définitivement.
Heureux de cette promesse, Linné disposa tout pour sou départ
et bientôt, emportant les tendres vœux de la jeune Tille, il quitta FahlunetlaSuëde. Cetaiten 1735.
Il commença par visiter son village natal, Stenlirohult, et alla pleurer sur le tombeau de sa mère, morte depuis environ six mois, à l’âge de quarante-cinq ans. Il se rendit ensuite à Lubeck , par Helsengborg, et de là à Hambourg, dont il visita avec grand plaisir les jardins et les musées.
Une aventure qui lui arriva, à propos d'une curiosité du musée du bourgmestre Anderson, le lit quitter cette ville plus promptement qu’il ne l'aurait voulu.
Dans le musée du bourgmestre Anderson, était un animal monstre qui faisait l’admiration du pays. C’était une hydre à sept têtes , les têtes étant portées sur autant de cols distincts. Le corps, sans ailes ni nageoires, ressemblait à celui d’un serpent, et reposait sur deux pieds. Linné n’eut pas de peine à reconnaître que cette prétendue merveille u’était qu’un grossier produit de l’art, et il ne craignit pas de dévoiler le mystère. Mais le bourgmestre lui sut très-mauvais gré d’avoir réduit à néant la pièce rarissime de ses collections. 11 entra, à ce sujet, dans une colère si violente, que le naturaliste voyageur, pour échapper à sa vengeance, jugea prudent de quitter Hambourg. Il s’embarqua aussitôt à Altona, pour Amsterdam
Il essuya, dans ce court trajet, une horrible tempête. Le vaisseau qui le portait, fut bien près de périr.
Après ‘avoir séjourné quelques jours dans la capitale de la Hollande, il se rendit à Harderwyk (province de Gueldres) où il existait une petite Université. C’est là qu’il se fit recevoir docteur en médecine. La thèse qu’il publia à cette occasion, a pour titre : De nova liypothesi febrium intermittenlium.
Linné avait dû compter six cents écus pour les frais de sa réception, et cette terrible saignée avait épuisé sa bourse. Il fut tiré de sa détresse par un de ses camarades, Sholberg. Continuant ses voyages, il se rendit à Harlem et à Leyde.
Dans cette dernière ville habitait un savant botaniste, nommé Gronovius. Linné lui communiqua le manuscrit de son Systema naturæ , ouvrage fondamental, qui devait immortaliser son auteur. Gronovius, frappé de l’importance de ce grand travail, offrit de le faire imprimer à ses frais; ce qui fut accepté sans retard par notre jeune savant.
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Le Systema naturw (seu régna tria naturœ systematicc proposita per clauses, ordines, généra et species ) parut donc pour la première fois, en 1735, à Leyde, par les soins de Gronovius. Ce notait, toutefois, qu’un abrégé, en forme de tables, composé seulement de douze pages in-folio. Linné posait, à vingt-huit ans, les bases du grand édifice qu’il éleva plus tard pour les progrès des sciences naturelles. Il distribuait, d’après ses principes, les trois règnes de la nature.
Le règne minéral, placé en tâte, était divisé en deux groupes : 1° les pierres, comprenant les sels, les combustibles et les métaux; 2° les fossiles, dans lesquels se rangeaient lés terres, les concrétions et les pétrifications. Le règne végétal y était distribué d'après son système, dit sexuel. Enfin, le règne animal était réparti en quadrupèdes, oiseaux, reptiles, poissons, insectes et vers.
Les genres des auimaux étaient déjà distingués par des caractères, mais les espèces n’y étaient pas nommées. Pour les végétaux, il n’y avait encore que des noms de genres.
Linné travailla constamment, depuis cette époque, à perfectionner et à étendre cette ébauche, en appliquant à tous les genres et à toutes les espèces, à mesure qu’il les connaissait, des caractères précis et des synonymies exactes. Cet ouvrage eut, pendant la vie de Linné, douze éditions, dont quatre seulement furent originales et non de simples réimpressions.
D’après le conseil de Gronovius, son nouvel ami, Linné alla se présenter à Leyde, à l’illustre Boerhaave, et dès ce moment la fortune commença à lui sourire. Boerhaave l’accueillit avec bouté. Il voulait même le retenir en Hollande; mais Linné refusa cette offre. Il repartit pour Amsterdam, muni de lettres de recommandation de Boerhaave pour le professeur Burmann et le riche Clifïort.
Burmann reçut Linné à Amsterdam, avec grande distinction. Il lui offrit la table et le logement, et le retint sous divers prétextes. Ce fut pendant qu’il habitait chez ce savant, que parurent les Fmdamenta botanica et la Bibliotlteca botanica, commencés tous deux chez Rudbeck, en 1730.
Voici le titre exact du premier de ces ouvrages : Fundamenta botanica quw majorant operum prodromi instar theoriam scientiw botanicæ per brèves aphorismos tradunt. ( Fondements de la bota-
nique, prélude d’ouvrages plus considérables, et qui expose dans de courts aphorismes la théorie de la science .)
365 aphorismes résument, dans le Fundamenta botanica, la science de la botanique. C’était le résultat de sept années d’études et de l’examen de huit mille espèces de plantes. Linné s’applique, dans cet ouvrage, à classer toutes les parties des plantes, et surtout celles de leur fructification ; à faire connaître leur mode de fécondation ; à tracer les règles qu’il faut suivre dans la détermination de leurs caractères et dans leur dénomination, à signaler leurs différences, à rappeler les variétés à leurs espèces primitives, et à faire connaître leurs vertus médicinales.
Le second ouvrage que Linné publia, à celte époque, renferme le développement de la première partie du Fundamenta. Voici le titre exact de ce livre curieux : Hibliotheca botanica recensens libros plus mille de plantis, liuc usque éditas, secundum systema auctorum naturales in classes, ordines, généra et species dispositos, additis editionis loco, tempore, formd, lingud. ( Bibliothèque botanique, dans laquelle on trouve plus de mille ouvrages sur les plantes, disposés suivant le système naturel des auteurs, par classes, ordres, genres et espèces, avec l'addition du lieu et de la date de l’édition, du format et de la langue dans laquelle chaque ouvrage est écrit.)
Linné, qui avait la fureur de tout classer, classe dans cet ouvrage jusqu’aux auteurs qui ont écrit sur la botanique. 11 distribue les écrivains botanistes en seize groupes, à savoir :
1° Les pères (les anciens botanistes grecs, latins, etc.); 2° les commentateurs (ceux qui ont éclairci les ouvrages des pères); 3° les ichniographes (ceux qui ont figuré les plantes); 4“ les descripteurs (ceux qui ont décrit les plantes sans faire aucun système); 5° les monographes (ceux qui ont écrit particulièrement sur une seule plante); G0 les curieux (ceux qui ont publié des plantes rares); 7° les adonistes (ceux qui ont décrit les plantes de quelques jardins particuliers); 8° les floristes (ceux qui ont écrit des flores, c'est-à-dire décrit les plantes qui croissent spontanément dans quelque canton particulier) ; 9° les voyageurs ; 10° les philosophes (ceux qui ont réduit la botanique à des principes élémentaires et en ont formé une science); 11° les systématiques (ceux qui ont réuni les plantes en différents groupes, d’après l’observation de certains rapports); 12» les nomenclateurs ; 13° les anatomistes;
14° les jardiniers;. 15° les médecins ; 16° les anormaux (qui ne peuvent entrer dans aucune des classes précédentes).
La préface contient une histoire abrégée de la botanique, présentée sous un jour très-singulier, avec des images et des métaphores bizarres, où l’on retrouve toute la vivacité d'imagination de l’auteur.
« La botanique, dit Linné, peut être comparée à ces plantes qui ne fleurissent que tous les siècles : tels sont par exemple certains palmiers. Elle poussa d’abord quelques feuilles séminales sous le règne d’Alexandre. Après la guerre de Mithridate contre les Romains, les vainqueurs la transportèrent à Rome, et les feuilles radicales commencèrent à paraître. Mais comme on cessa de la cultiver, la plante se flétrit et ne fit plus aucun progrès. Elle quitta le ciel de l’Italie et fut transportée en Asie, de là en Arabie, où elle végéta jusqu’au xn» siècle. Elle fut alors portée en France où elle languit pendant trois siècles.
» Les feuilles radicales nées A Rome se séchèrent et la plante allait périr. Enfin, vers le xvi« siècle, elle donna une fleur (Césalpln) petite et faible, et sur une tige courte et grêle qu’un souille agitait et pouvait abattre, et cette fleur ne fut suivie d'aucun fruit. Au xvn« siècle cette tige superbe si longtemps attendue, commença a s’élever, mais elle ne portait que quelques feuilles éparses et aucun bouton n’annonçait une fleur. Mais, ù bonheur, au premier printemps de celte heureuse époque, et lorsqu'une douce température avait succédé auxglacesde 1 hiver, cette tige donna une nouvelle fleur à laquelle succéda un fruit (Bauhin), qui parvint presque à la maturité. Peu après, cette lige glorieuse fut eutourée de verticilles d’où sortirent des fleurs nombreuses, etc. •
Linné adresse, dans sa préface, ses remerciments aux protecteurs généreux qui ont facilité l’accomplissement de son œuvre, à Sprekelsend, de Hambourg; AGronovius, de Leyde, et surtout au professeur Hurmann, ainsi qu’au riche Clilfort.
Nous venons de prononcer le nom d'un homme que les botanistes chérissent encore, pour avoir aidé Linné dans la période difficile de son existence. Arrêtons-nous un moment pour le faire connaître A nos lecteurs.
Clilfort était un banquier de Leyde, qui avait un goût passionné pour la botanique. A peine eut-il fait la connaissance du naturaliste suédois qu’il voulut le loger dans sa maison, et Linné accepta ses avances, avec le consentement de Burmaun. Il vécut dès lors à l’abri du besoin, et put s'occuper en paix de terminer ses travaux.
Clilfort possédait à Hartecamp, entre Leyde et Harlem, un t. v. H
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jardin magnifique, dont l’entretien lui coûtait annuellement douze mille florins. Il mit le botaniste suédois à la tête de ce jardin et de sa bibliothèque.
Ce noble bienfaiteur, dont Linné a immortalisé le nom, lui donna bientôt les moyens d'entreprendre un voyage scientifique en Angleterre.
Arrivé à Londres en 1730, Linné visita le beau musée d’histoire naturelle de Sloane, puis les jardins d’Oxford, où il recueillit un grand nombre de plantes nouvelles.
11 se lia avec les savants les plus distingués du pays, et notamment avec le docteur Shaw, qui avait exploré une grande partie des côtes d’Afrique, et qui se mettait au rang des élèves de Linné, à cause des grands avantages qu’il avait retirés de l’étude du Systema naturœ. Shaw accueillit Linné, à Oxford, avec beaucoup d'empressement et d’amitié; mais notre voyageur n’eut pas à se louer autant de Sloane, ni de Dillenius.
Boerhaave avait donné à Linné nne lettre pour Sloane, que l’on conserve encore dans le Muséo botanique de Levde, et qui est ainsi conçue :
« binnœus gui lins tibi dabit litteras, est unicè digntis le ridere, unicè dignus a te v ideri; gui vos videbit simul, videbit ho min u m par nu simile vix dabit orbis » (Celui qui vous remettra cette lettro est seul digne de vous voir, seul digne d'élrevu de vous. Celui qui vous verra ensemble verra deux hommes tels, que l’univers en produirait à peine deux semblables).
En dépit de cette chaude introduction, qui flattait autant le botaniste anglais que le voyageur suédois, Sloane reçut assez mal l’ami do Boerhaave.
Dillenius le traita plus mal encore.
Jean-Jacques Dillen, plus connu sous le nom de Dillenius, était un botaniste de premier ordre. 11 avait mis le sceau à sa renommée eu publiant le plus bel ouvrage qui eût encore paru sur les Mousses. Mais ce grand naturaliste n’était pas un homme aimable. Ii reçut Linné avec froideur, et lui écrivit souvent, plus tard, en termes peu ménagés.
Pour donner une idée des duretés que Dillenius se croyait eu droit, eu égard à son âge, d’adresser au jeune Linné, nous reproduirons ici quelques passages de ses lettres :
LINNÉ ail
« Vous a vezaccompli, écrivait Dillenius, en 17S7.au botaniste suédois, de grandes choses, et c’est ce qui m’engage à vousdiro qu’il faut étudier de plus en plus les espèces. Je ne doute pas que vous-mème ne bouleversiez quelque jonrvotre propre système.... Les différences sexuelles sont, suivant moi, frivoles, superflues et même nuisibles ; elles ne peuvent servir de caractère. Quel est l'objet de tout cet étalage? Ce sont de véritables puérilités. C’est bien assez qu’elles aient fait tourner la tète d’un botaniste, de Vaillant (1). •
Dillenius lui écrivait encore, le 17 août de la même année.
• Autant votre Flore de Lnponie m’a été agréable, autant votre Crilica bolaniea m'a déplu. Pourquoi mo l’avoir dédiéo? Je n’ai point désiré cet honneur. Ne deviez-vous pas mo faire connaître que vous aviez ce projet ? Ignorez-vous combien je déleste ces sortes do politesses? J’espère que vous n'avez chargé de cette dédicace que bien peu d’exemplaires? Peut être même ne so trouve-t-elle qu’en tète de celui que vous m’avez envoyé. S’il en était autrement, je désirerais que vous fissiez disparaître ces phrases de parade que je prendrais en mauvaise part Je sais que la nomenclature botanique est sem-
blable aux écuries d'Augias, que Gesner et Hoffmann n'ont pas été capables de nettoyer; il faudrait pour cela une érudition qui ne s'acquierl que par de longues et opiniâtres études ; et ce ne sera ni des mains négligentes, ni des mains pressées qui pourront y parvenir. Vous vous jetez inconsidérément à travers tout cela et bouleversez
la science sans résultat Si vous voulez soigner votre réputation,
soignez vos ouvrages et n'allez pas si vite...
» Vous augmentez chaque jour la confusion si nuisible à la science. Lisez attentivement, avant de faire vos descriptions, celles qui ont été faites avant vous, étudiez-lcs et vous vous montrerez à l'avenir plus soigneux. •
Dillenius croyait-il donc parler à un élève? Linné respecta la vieillesse de ce maître discourtois. 11 lui répondit en termes respectueux, mais fermes, et dans lesquels on reconnaissait la rectitude de son jugement et la bouté de son cœur.
Linné quitta l’Angleterre, rapportant à Leyde de belles collections de plantes vivantes, dont il enrichit le jardin de Cliffort.
Traité comme un fils par Cliffort, il arrangeait les herbiers, augmentait et coordonnait les plantes du jardin du riche banquier de Leyde.
En 1737, il publia des ouvrages remarquables sur lesquels nous devons nous arrêter un moment.
(I) Lettre du 18 novembre 1737.
Toutes ces lettres, ainsi que la plupart des documents originaux rapportés dans cette partie de notre notice, sont extraits de l’ouvrage de M. Fée, au chapitre Correspondance de Linné.
Le premier est le Généra plantarum (Généra plantarum earuw que characleres naturales secundum numerum, figurant, situm et proportionem omnium fructificalionis partium.) ( Les genres des plantes et leurs caractères naturels, d'après le nombre, la figure, la position et la proportion de toutes les parties de la fructification.)
Cet ouvrage, l’un des plus considérables de Linné, a été réimprimé cinq fois, de son vivant. La première édition contenait 945 genres; la cinquième, corrigée et augmentée (1754), en contenait 1,105; la sixième, publiée par l'auteur en 1764, contient 1,239 genres.
Ilaller a jugé ainsi le Généra plantarum :
* Linné en établissant les genres sur une étude rigoureuse de la nature, se plaça par ses travaux au-dessus de Tournefort, de Itay, Rivinius et Magnol ; aussi les matériaux qu'il a préparés pourront-ils servir à tous les systèmes à établir à l’avenir. »
Le second de ces ouvrages est la Flore de Laponie, dont voici le titre exact : Flora Lapponica , exhibons plantas per Lapponiam crescentes, secundum systema sexnale, collectas ilinerc impensis socielatis regiœ litterariœ et scienliarnm Sueciœ, anno 1732; inslituta, additis sgnomjmis, et locis natalibus omnium, descriptionibus et figuris rariorum, tiribus mcdicatis et œconomicis plurimarum. Ainsi. 1737, «n-8°. (Flore de Laponie, indiquant , selon le système sexuel, les plantes qui croissent en Laponie, et récoltées dans le voyage fait aux frais de l’académie royale de Suède, arec les synonymes, le lieu natal, les descriptions et les figures de celles qui sont les plus rares.)
La préface de cet ouvrage contient le récit du voyage de Linné en Laponie, et ses remercîments aux membres de l'académie de Hollande, qui avaient fait graver à leurs frais les douze planches contenant cinquante-huit plantes les plus rares des régions du Nord. Il est précédé d’un préambule, dans lequel on trouve la description géographique et physique de la Laponie. Ce livre est plein d’observations curieuses sur les Lapons; sur leur genre de vie , leurs mœurs , leurs maladies , les animaux du pays, les usages économiques et médicinaux de plusieurs plantes, etc.
Linné rapporta de la Laponie 537 espèces botaniques, et il en découvrit plus de cent dont les observateurs suédois qui l’avaient précédé avaient ignoré l’existence.
LINNÉ
Nous ne devons pas oublier de citer parmi celles-ci une espèce que le docteur Gronovius dédia à Linné et que l’on trouve gravée dans ce volume, sous le nom de Linnœa boréal is. C'est une petite plante de la famille des Caprifoliacées, qu’on trouve également dans les Alpes du Valais, près de Genève , au mont Saint-Gotliard, etc.
La liberté que prenait Linné de changer les noms des genres de plantes, mécontentait les botanistes, ses contemporains. Il y était pourtant contraint par les lois qu’il avait établies dans ses Fundainenta. Dillenius avait été particulièrement blessé de cetto innovation. Linné, qui avait une haute opinion de la valeur du botaniste anglais, et qui a dit de lui : « Il n'y a en Angleterre que Dillenius qui sache ce que c’est qu'un genre et qui y fasse attention, » lui dédia un ouvrage nouveau, qu’il publia sur la classification. Ce volume avait pour titre : Crilica botanica in t/nti nomina plantarum generica et spécifiai et variantia exami ni subjicinntur, selectiora confinnantur , iniligna rejiciuntur, si mu Ig ne doc trinacircà denominationem plantarum traditur. 1737, in- 8°. {Critique botanique dans laquelle on examine les noms des genres, des espèces, des variétés des plantes; les meilleurs sont confirmés, les mauvais rejetés; on expose aussi la doctrine pour la dénomination des plantes.)
Linné explique dans ce livre, les motifs des réformes qu’il est forcé d’apporter dans la botanique nouvelle.
Le Crilica botanica , dans lequel Linné se montra sévère, en rejetant une foule de noms botaniques qui étaient en contradiction avec l’esprit de la réforme qu’il exécutait, lui fit beaucoup d’ennemis. Il eut contre lui tous les savants dont il avait choqué l'amourpropre.
Ce fut aussi en 1737 que Linné publia le plus magnifique de tous ses ouvrages, V Hort us Cli /fort inus, dont voici le titre complet : llortus Cliffortianus plantas txhibens quas in hortis tant riris quam siccis , Hartecampi in llollandid cotait vir nobilis et generosus Gcorgius Cli/fort. J. V. D. reductis varietatihus ad species, specicbus ad généra, generibus ad classes, adjectis locis plantarum natalibus, differenliisque specierum. Amst. 1737. ( Jardin de Cli/fort, dans lequel on publie les plantes que le noble et généreux Cli/fort cultive à llartecamp en Hollande; on a ramené les variétés aux espèces, les espèces aux genres, les genres aux classes, et on a ajouté
le lieu où croissent les plantes ainsi que leurs différences spécifiques.)
Cet ouvrage, qui fut imprimé aux frais de ClifTorl, est orné d’un élégant frontispice et de belles planches.
Ce fut encore à la même époque que Linné prit la résolution de publier l'ouvrage que sou ami Arledi avait préparé sur l'Ich- Ihyologie, et qu’une mort déplorable l’avait empêché déterminer, comme nous l’avons dit au début de celte notice.
M. Fée, citant les Mémoires autographes de Linné, dans le volume qui nous sert de guide, raconte ainsi comment Artedi et Linné s’étaient trouvés en rapport, et comment la vie du jeune naturaliste fut fatalement terminée :
« Artédi eut le bonheur de rencontrer Linné à Londres, et il reçut de lui quelques secours en livres, en habits et on argent. Séba. pharmacien allemand, lixé à Amsterdam, avait récemment prié Linné de concourir à l'achèvement du troisième volume de sou Thésaurus, celui où il traite des poissons. Le naturaliste suédois, qui n’avait jamais aimé l'ichtyologie, refusa, et présenta Artédi comme la personne la plus capable de remplir la tùche qu’on voulait lui imposer. Artédi fut agréé et sa fortune devint meilleure. II ne restait plus que six poissons à décrire, lorsque ce malheureux jeune homme, sortant un soir de chez Séba, tomba dans un canal (graclil) et se noya. Linné inconsolable se rendit à l'auberge où logeait son ami, pour y réclamer ses manuscrits, que l'hôte ne voulut point donner, prétextant une dette île deux cents llorins. Séba refusa de les payer et Linné ne put obtenir de lui que cinquante llorins pour les frais d’enterrement; mais ClilTort, plus riche ou plus généreux, dégagea les manuscrits, sur la prière qui lui en fut faite par Linné, et celui-ci s'occupa aussitôt de les mettre en ordre (1). >
Les poissons étaient disposés par Artedi suivant une méthode entièrement neuve, que Linné adopta avec quelques légers changements depuis la première édition de sou système jusqu’à la dixième. Artedi donnait, dans cet ouvrage, des preuves d’un zèle et d'une application qui faisaient vivement regretter sa perte. Linné, dans un abrégé de la vie de ce savant placée en tête de son Iclitlnjologie, parle de sa mort prématurée en termes touchants, qui font autant d’honneur à l'un qu’à l’autre, et que nous ne pouvons résister au plaisir de rapporter ici :
« Je revenais, en 1Î28, de Lund à Upsal, dit Linné, dans celte préface, et voulais me livrer à l'étude de la médecine; je demandai le nom de celui qui l'einportnit sur tous les autres par sou
(I) Vie de Liant}, \, ‘26 [Mémoires autographe*.)
LINNÉ
savoir; chacun me nomme Artédi. Je brille de le v.oir ; il pleurait la mort de sou père. Je le trouve pâle, défait et les cheveux épars; il ressemblait il Kai, tel que nous le représente la gravure. Jeune encore, il avait l'esprit unir et profond, les mœurs et les vertus antiques. La conversation tomba bientôt sur les pierres, les plantes, les animaux. Je fus enchanté des observations curieuses que, dés la première fois, il ne craignit pas de mo communiquer. Je lui demandai son amitié : il désirait la mienne. Nos coeurs furent bientôt d'accord, et nous cul tivûmes pendant sept mois, à Upsal, cette amitié sainte avec la mémo ardeur et les mômes charmes. J'étais son meilleur ami, et personne plus que lui ne m'était cher. Que cette intimité nous était précieuse ( avec quel plaisir nous la voyions se fortifier et s'accroître I La différence même de nos caractères nous était utile. Son jugement était plus sévère que le mien, il observait lentement, mais uvec plus de soin; même émulation nous animait. Comme jo désespérais de devenir aussi instruit que lui dans la chimie, j'abandonnai cette science: il cessa aussitôt d’étudier la botanique, à laquelle je consacrais toutes mes veilles. Nous .continuâmes à explorer ainsi les diverses parties des sciences ; et quand l’un de nous se voyait vaincu par l'autre, il le proclamait comme son maître. Nous nous disputions le prix de l’ichtyologie; mais bientôt je fus forcé de lui rendre les armes, et de lui abandonner cette partie de l’histoire naturelle, ainsi que celle des amphibies. Je réussissais mieux que lui dans la connaissance des oiseaux et des insectes, aussi ne s'en occupa-t-il presque plus ; mais comme nous marchions égaux dans la lithologie et l'histoire des quadrupèdes, nous nous livrâmes simultanément à cette étude. Dès que l'un de nous faisait une observation, il la communiquait â son ami, et peu de jours se passaient sans que l’un n’apprit à l'autre quelque nouveauté curieuse et piquante.
» Ainsi stimulés, le succès couronnait nos efforts. Chaque soir, malgré la distance de nos logements, nous nous communiquions nos peines et nos plaisirs. Cet heureux temps dura peu; jo partis pour la Laponie, il s'embarqua pour l’Angleterre et me lit légataire de se» manuscrits ainsi que de ses livres.
> En 1735, jo vais à Leyde ; j'ignorais ou était Artédi et le croyais à Londres. Je le revois soudain et lui conto mes aventures; it m'apprend les siennes. 11 était pauvre et nullement en état de prendre ses degrés eu médecine. Je le recommande à Séba, qui se l'attache pour publier son ouvrage sur les poissons , et Artédi va le joindre à Amsterdam.
> Mes Fundnmenta bolanica à peine achevés, je me hâte de les lui communiquer; il mo fait voir sa Philosopliia ichtyologicn, et se propose <le terminer au plus vite l'ouvrage de Séba, pour y mettre la dernière main. Il me montre tous ses manuscrits, que je n’avais pas encore vus ; l’heure me pressait, et je commençais à prendre un peu d'impatience de ce qu'il me retenait si longtemps. Ah I si j'avais su que ce fussent ses dernières paroles, combien j’aurais voulu prolonger cette dernière entrevue !
» Quelque temps après, comme il revenait de souper chez Séba par une nuit obscure, il tomba dans le canal; personne ne le vil et il y périt.
• Ainsi meurt dans les eaux le plus grand des ichtyologLtes, qui
avait toujours fait ses délices de l’étude des êtres qui vivent au sein de cet élément.
• J’apprends son sort ; jo vole et vois ses tristes restes. Jo fondis en larmes, et résolus aussitôt de sauver sa gloire. J’ai tenu mes engagements. Ce fut avec bien des peines que je me procurai ses papiers; son hôte voulait les vendre à l’encan. M. Clilfort les a achetés et me les donna. Je dérobai tout le temps que je pus aux occupations qui m'accablaient, pour revoir les ouvrages de mon malheureux ami. Qui pouvait mieux éditer ses œuvres que moi, tout plein de sou style, de ses idées, de sa méthode et de sa manière? Je passai six mois en Hollande, pour donner celte édition; heureux de remplir le devoir d’un ami, et d’acquérir une mémoire éternelle ù celui qui m'était ravi pus une mort si prompte. Je serais joyeux d’avoir enlevé à l’oubli le plus grand ouvrage qui existe en ce genre. Artédi a rendu cette science la plus facile de toutes, et c'était celle qui offrait le plus de difficultés. Plût au ciel qu’il existât plusieurs Artédi pour décrire le règne animal tout entier! (I) »
Boerliaave, qui aimait et admirait Linné, lui proposa, à cette époque, de se rendre à Surinam, dans les Indes, pour y occuper une position de médecin. Linné refusa, tout en regrettant cette occasion de récolter tant de matériaux précieux qu’il aurait trouvés dans une région encore peu connue, et riche en productions naturelles. Sur sa recommandation, son ami Bartsch, de Kœnigs- ]>erg, se rendit à Surinam ; mais ce fut pour y mourir. Linné lui dédia un genre qui fait partie de la famille actuelle des Rinanthacées.
• J'ai appelé cette plante Bartsia, dit Linné, dans une de ses lettres, dit-il, pour consacrer la mémoire de ce jeune homme doué des avantages extérieurs les plus séduisants et né pour être un jour l’orgueil de la patrie. Je fus assez heureux pour lui inspirer le goût de l'iiistoire naturelle, pour laquelle il développa une intelligence merveilleuse.... A peine arrivé à Surinam, cet infortuné jeune homme se trouva en butte aux persécutions de je ne sais quel gouverneur, qui ne lui laissa aucun moment de loisir. Trompé dans ses espérances les plus chères, Bartschius succomba au bout de six mois, non à l’intluence funeste du climat, mais aux mauvais traitements dont on l'accablait. >
(t) Cité par M. Féo ( Vie de Linné, pages 258-tCI).
LINNÉ
Linné passait à Leyde une existence heureuse. Bien traité par Cliffort, qui l’entourait de tout le bien-être possible, vivant dans l’intimité de Boerhaave et de Van Swieten, jouissant de la considération des naturalistes hollandais, il recevait les marques les plus llatteusesde l’admiration des savants, car on venait de lui décerner le titre de membre de l ‘académie des curieux de la nature, avec l’épithète de second Dioscoride. ( Dioscorides ser.undus.)
Pendant le séjour de trois années qu'il avait fait en Hollande, il avait entrepris des travaux immenses. 11 avait, àcette époque de sa vie, plus écrit, plus découvert, plus réformé, que lesauteursqui avaient consacré au travail la plus longue existence. Il était entouré d’une foule de savants et d’élèves, qui se plaisaient à l’entendre. à le consulter. Ou professait publiquement dans l’université de Leyde, sa méthode et ses principales idées de réforme.
Linné, cependant, prit, à cette époque, la résolution de quitter Leyde. C’est que le climat de la Hollande ne convenait pas à un suédois. Il se vit donc dans la nécessité de dire adieu à ClifTort son bienfaiteur et son ami.
t Libre d’aller à Leyde aussi souvent qu’il le voulait, nous dit M. Fée, pour y entendre le grand Boerhaave, il avait doux chevaux pour faire ce voyage, et parcourir Amsterdam et ses environs. Cliffort lui avait donné des domestiques, un cuisinier, de beaux appartements dans le château de Harlecamp, avec la faculté de recevoir qui bon lui semblait, mais rien ne put le retenir. Cliffort voyant que Linné voulait le quitter, promettait de le garder indéfiniment, afin qu'il pût suivre & loisir les cours de botanique de Boerhaave, et promettait qu'après la mort du vieux professeur Serrurier, il lui ferait obtenir la chaire d’Ulrecht. Linné, malgré ces séduisantes promesses et la considération dont il jouissait auprès des naturalistes hollandais, qui le regardaient comme leur oracle, se décida à prendre congé du Cliffort. il soupirail après le repos, et sentait bien que le climat de Hollande ne convenait pas à un Suédois. Il reçut en quittant Ilartecamp, cent ducats pour l'IIortus clifforliamit (1). »
Linné voulait visiter la France. Avant de se melt re en route il alla prendre congé de tous ses amis.
(1) Vie de Linné (page 28, Mémoires autographes).
A Lcyde vivait alors toute une société de savants : le docteur Gronovius, — le médecin Vau Swieten, — Lawson, voyageur infatigable et esprit supérieur, — Licberkühn, habile constructeur d’instruments de physique, et possesseur de microscopes incomparables, — Kramer, qui étudiait toutes les sciences avec un égal succès, — enfin son cher Bartsch, homme d’une humeur enjouée et qui ressentait le goût le plus vif pour les sciences naturelles. C'est dans ce cercle d'hommes distingués que vivait et se plaisait le botaniste suédois. Il nous dit lui-même que leurs conseils, leurs encouragements, leur amitié, lui rendaient le travail agréable et facile.
C'est dans ces circonstances qu’il publia, en 1738, les Classes plontamm et l’ Ichlhyologie de sou ami Artedi, mort dans les circonstances que nous avons racontées.
Le Classes plantarum est un ample commentaire de la seconde partie des Fundamenta botanica. Voici son titre complet : Classes plantarum seu systemata plantarum omnia a fructificnlione desumpta , quorum 10 universalia et 13 parlialia, compendiosè proposita secundum classes, ordines et nomina generica, cum clave cujttsvis melhodi et synonymie genericis. 1738. ( Les classes des plantes, ou tous les systèmes des plantes tirés de la fructification, au nombre de 16 universels et 13 partiels, exposés très en détail selon les classes, les ordres et les genres, avec la clef de chaque méthode et les synonymes des genres.)
Cet ouvrage contient une revue détaillée de tous les systèmes de botanique depuis Césalpin (1583), jusqu’à Linné lui-même. Les systèmes expliqués avec le plus de détails, sont ceux de Césalpin, Morisson, Ray, Knant, Herman et Boerhaave, liivin, Rumphius, Ludwig, Knant, Tournefort, Pontedera, Magnol, enfin Linné. La distribution des végétaux, d’après le système de l’auteur, avec quelques essais de méthode naturelle, termine l’ouvrage.
h' Ichthyologie d'Artedi fut rédigée, non sans beaucoup de peine, par Linné, sur les notes autographes laissées par cet ami fidèle et regretté.
Voici le titre exact de ce dernier ouvrage : Pétri Artedi Sueci medici Ichtyologia : sire opéra omnia de piscibus, scilicel bibliotheca ichtyologica. Philosophia Ichtyologica-, généra piscium: synonymia specierum. Omnia in hoc genere perfecliora qunm untca alla. Posthuma vindicaeit, rccognovit, couptni.it et edidit,
Carolus Linnœus. [Ichthyologie de Pierre Artedi, médecin suédois , ou collection de tous ses ouvrages sur les poissons, savoir : la bibliothèque ichthyologique ; la philosophie ichthyologique; les genres des poissons; les synonymes des espèces et leur description. Toutes ces choses dans un état complet plus qu’on ne l'avait vu jusqu'ici. Charles Linné a rassemblé ces écrits posthumes de l'auteur, les a rédigés et édités.)
Linné résistait aux efforts que ses amis faisaient pour le retenir en Hollande, lorsqu’il appreud tout à coup qu’un ami perfide cherche à lui ravir sa fiancée. Ce fut pour lui un motif de plus de presser son départ. Mais une fièvre le prit et le mit à deux doigts de la mort.
Pendant cette maladie, Van Swieten et Boerhaave lui donnèrent des soins et le guérirent.
Pendant sa convalescence, Cliffort vint le voir, et fit de nouveaux efforts pour le retenir. Mais ses instances furent inutiles.
Au moment de quitter Loyde, Linné alla prendre congé de Boerhaave. 11 trouva ce grand homme malade d'une hydropisie de poitrine. Rassemblant le peu de forces qui lui restaient, Boerhaave prit la main de Linné, et la portai ses lèvres, eu disant :
■ J’ai rempli ma carrière et tout ce qu’il m'a été donné de pouvoir faire, je l'ai fait; que Dieu te conserve, toi à qui il reste encore une plus longue tâche à remplir. Ce que le monde savant voulait de moi il l'a obtenu, mais il attend bien plus encore do toi, mon cher fils. Adieu, adieu, mon cher Linné I.... >
Ayant ainsi reçu l'adieu suprême du grand médecin qui avait toujours été sou protecteur etsou ami, Linné partit pour la France.
Arrivé à Paris, il fut reçu avec empressement par les Jussieu.
On a raconté sur la première entrevue de Linné avec Bernard une anecdote fort curieuse. Linné n’ayant pas rencontré chez lui le vénérable Bernard pour lui remettre une lettre d'introduction dont il était porteur, alla le trouver dans les serres du Jardin du roi. Quand il entra dans la serre, Bernard de Jussieu faisait publiquement l'analyse de divers végétaux exotiques, et il tenait dans ses mains une plante qu’il n'avait pu encore déterminer, et qui semblait l'embarrasser. Alors Linné s'avançant, dit, à haute voix, au professeur :
« Il <pc planta facicm halet americanam. »
Bernard de Jnssieu surpris, se retourne brusquement, et dit à son interrupteur :
• Linnœus es!
— Ita, domine ! » répondit Linné.
Aussitôt la leçon fut interrompue, et le visiteur reconnu pour qui il était reçut de Bernard de Jussieu le plus cordial accueil.
C'est ainsi que la visite de Michel Ange fut devinée par un sien ami, à la seule inspection d’un cercle qu’avait tracé sur un tableau noir la main du grand artiste.
Linné examina, à Paris, les herbiers de Tournefort et de Vaillant. Il fut mis en relation avec Réaumur, avec Aubryet, habile dessinateur qui avait été le compagnon de Tournefort pendant ses voyages, et avec la veuve du botaniste Vaillant. Bernard de Jussieu ne quitta presquo pas l'illustre voyageur. Ils visitèrent ensemble les environs deTrianon, de Fontainebleau et de Saint- Germain. On les vit entourés d’élèves nombreux, parcourir les sites des environs de Paris, et cueillir une foule de belles plantes que la nature refuse à la Suède.
Linné garda un long souvenir de la réception amicale que lui avaient faite les Jussieu. 11 leur dédia un genre de plante ainsi que des ouvrages, et il les lit recevoir membres correspondants de l'académie d'Upsal.
Dufay conduisit Linné à une séance de l'académie des sciences. Quand elle fut terminée, on lui apprit qu’il venait d’être nommé membre correspondant de l’académie.
Après un séjour qui dut lui être à la fois utile, agréable et flatteur, Linné pensa à retourner en Suède. Il se rendit à Rouen, où il s’embarqua. Poussé parun vent favorable, il traversa heureusement le Sund, et entra dans le port d'IIelsingborg.
A peine arrivé, il alla visiter son vieux père à Stenbrohult. Il s'v reposa quelques jours, et partit ensuite pour Fahlun.
Il devait retrouver à Fahlun la fille de Morœus, sa jeune et fidèle fiancée. La cérémonie des fiançailles fut célébrée dans la maison paternelle ; puis Linné se rendit à Stockholm.
Linné, connu du monde savant tout entier, et déjà salué du nom de prince des botanistes de l'Europe, aurait dû trouver en Suède un accueil empressé. Mais, on le sait, nul n’est prophète en son pays. Linné était à peine connu à Stockholm, et personne ne faisait le moindre clTort pour se rapprocher de lui.
TU MNNŒUS ESI
LINNÉ
Il avait espéré pouvoir s’établir dans la capitale de la Suède et y exercer la médecine. Mais il comprit bien vite qu’il n’avait rien à attendre de ce côté. La seule faveur qu’il obtint de ses compatriotes, fut sa nomination à l’académie des sciences d’Upsal, le 4 octobre 1738.
Cependant la position de Linné changea en 1739. Grèce à la protection du comte de Tessin, maréchal de la diète, il fut nomme professeur à l’Ecole des mines de Stockholm, place qui rapportait 100 ducats par an. 11 devait faire deux cours publics, l'un de botanique, pendant l’été, l’autre de minéralogie, pendant l’hiver.
Le comte de Tessin, qui fut toujours pour Linné un Mécène affectueux, le fit nommer ensuite médecin de l’amirauté, avec un traitement fixe. Son noble protecteur lui donna, en même temps, un appartement dans sa maison. Il le reçut fréquemment à sa table, et le mit eu relation avec les personnages influents de la Diète suédoise.
Dès lors Linné put exercer à Stockholm la médeciue avec profit. Sa clientèle, qui s’étendit peu à peu, finit par lui rapporter jusqu’à neuf mille écus par an, c’est-à-dire plus que le montant des honoraires de tous les médecins de Stockholm.
La prospérité que Linné avait attendue si longtemps, était enfin arrivée. Le docteur Morceus n’avait donc plus de raison de lui faire attendre encore la main de sa fiancée. Linné partit pour Fahlun, et son mariage se fit, le 26 juin 1739, à la campagne de son beau-père. Linné avait trente-deux ans, et il attendait depuis cinq ans la main de sa jeune épouse.
Un mois se passa à Fahlun, au milieu des fêtes qui célébrèrent un mariage si désiré; puis le moment vint de reprendre le travail, et Linné revint à Sockliolm, avec sa femme.
Il fit, en 1740, un cours de botanique, qui dura tout l’été, et pendant l’hiver, un cours de minéralogie. Ces cours, le service de médecin de l’Amirauté et sa nombreuse clientèle, ne lui laissaient aucun relâche.
Cependant ce n’était pas à Stockholm que Linné avait rêvé de passer sou existence. La chaire de botanique de l’université d’Upsal était celle qu'il avait toujours ambitionnée. Son vœu fut réalisé en 1741.
Ayant obtenu lo poste, objet de tous ses désirs, il partit pour Upsal, et pour inaugurer son enseignement, il prononça devant l’université son discours Sur la nécessite des voyages dans la pairie ( Oratio de peregrinationum intrà patriam necessitale). Dans ce discours, écrit avec une singulière vivacité de style, Linné montre à ses élèves le vaste champ d'objets que leur pays leur offre à étudier dans le domaine de la médecine, de la physique, de la minéralogie, de la zoologie, de la botanique.
Linné montait h l’âge de trente-quatre ans, dans la chaire de l’Université d’Upsal. Il devait l’occuper trente-sept ans, sans cesse entouré d’élèves, dont il se faisait autant d’ainis, voyant de jour en jour accroître sa réputation, et profitant de tous les moyens qu’elle lui donnait pour perfectionner ses ouvrages, ou pour étendre le domaine de la science des végétaux. Le célèbre naturaliste parlait avec chaleur, et son savoir était si vaste que mômesurdes points eu apparence les moins importants, il savait captiver l’attention. Ses élèves avaient pour lui une admiration, qu’accompagnait une affection réelle. Linné était leur protecteur, en même temps que leur maître. Un jour, l’un de ses élèves, Gisèke, celui même dont nous avons parlé plus haut à propos des ordres naturels, venait prendre congé de lui , après le cours de botanique de l’année 1771. 11 présente à Linné un billet de la banque de Suède, en paiement des leçons qu’il a reçues de lui. Mais Linné le refuse, et sur les instances de son élève, il lui dit :
« Je vous prie de m’avouer franchement si vous êtes riche ou si vous ne l’êtes pas, et si cet argent vous est nécessaire pour retourner en Allemagne. Si vous pouvez vous en passer, donnez le billet à ma femme. Mais si vous êtes pauvre, Dieu sait si je voudrais prendre de vous seulement une obole ! »
En 1742, Linné rétablit le jardin botanique d’Upsal et l’agrandit. On creusa des bassins, on aligna de belles et nombreuses avenues, ou bâtit une orangerie. La maison du vieux professeur Rudbeck, qui ressemblait de loin à un nid de hiboux, fut abattue,
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et reconstruite d'une manière plus convenable, pour servir d’habitation à Linné. Le jardin fut enrichi de plantes nombreuses, disposées d’après sa classification. Un musée d’histoire naturelle fut créé pendant les trois années suivantes.
Lu 1745, parut la Flore suédoise , ouvrage qui fut réimprimé en 1755, avec des additions considérables.
La première éditiou contenait 1140 plantes; la seconde en compta 1290. Cet ouvrage a servi de modèle h tous les auteurs qui ont composé, depuis, des catalogues loe.lux , surtout à ceux qui ont suivi le système de Linné. Voici son titre exact : Flora suecica exhibent plantas per regnum Sueciœ crescentes, systematicè curn dijferentiis specierum , synonymie auctorum . nominibus inr.olarum , solo locorum , usu pharmacopœorum , Ilolmiæ.
(Flore suédoise indiquant systématiquement toutes les plantes qui croissent dans le royaume de Suède , arec les caractères des espèces, les synonymes des auteurs, le lieu où elles croissent, et leurs usages en médecine.)
En 1740, Linné fil paraître la Faune suédoise : Fauna Suède i, sistens animalia Sueciœ regni; mammalia, ares, amphibia, pièces, insecta, termes; distributa per classes et ordines, généra et species. Ilolmiæ 1746. (Faune suédoise, contenant les animaux du royaume de Suède; mammifères, oiseaux, amphibies, poissons, insectes, vers, distribués en classes, ordres, genres et espèces.)
Cet ouvrage a été considérablement augmenté en 1761. Un n’avait jamais vu une zoologie locale aussi étendue, ni aussi complète. Linné y donne à chaque animal, comme il avait fait à chaque plante, un nom spécifique, exprimant autant qu’il est possible, son véritable caractère. Il rapporte les synonymes des meilleurs auteurs. Les insectes forment une grande partie de ce catalogue; il y en a 1700 espèces, toutes indigènes, caractérisées méthodiquement.
En 17 47, Linné fut nommé membre de l’académie de Berlin et médecin du roi (archiàtré).
Le hasard ayant fait passer entre ses mains un herbier consistant en cinq gros volumes de plantes, il découvrit que c’était la collection que le professeur Paul Hermann avait rassemblée dans l’ile de Ceylan, pendant le voyage qu’il avait fait aux frais de la compagnie des Indes hollandaises. Cet herbier avait été perdu pendant 70 ans. Il était tombé entre les mains de Gunther, apo-
thicaire (lu roi (le Danemark, qui l'avait envoyé à Linné, pour en nommer les plantes. Linné publia le résultat de son travail sous ce titre de Flore de Ceylan : Flora Zeylanica sistens plantas indiens Zeylonœ insulte qnœ olim , 1670-IG77, leclœ ftierc à Paulo Hermanno, professore botanico Leydensi; demum post 70 annos àGunthero orbi reddilæ, Holmiœ 1747, «n-8°.
En même temps que la Flore de Ceylan, parut la relation d’un voyage que Linné avait exécuté l'année précédente, pendant la belle saison, dans le Gottland occidental.
Quand le grand naturaliste suédois fut nommé professeur à Upsal, le jardin botanique ne contenait pas plus de 50 plantes exotiques. Sa correspondance avec les principaux botanistes de l’Europe, lui en procura bientôt un grand nombre d'autres. On peut voir combien ses soins enrichirent le jardin en peu d’années eu jetant les yeux sur le catalogue du jardin d’Uptal, qu’il publia sous ce titre : llortus Upsaliensis, e.rhibens plantas erolicas horto Upsaliensi Académies, à Carolo Linnœo illatas ab anno 1 7 42 in annum 1748; additis differentiis , synonymie , liabitulionibus liospitiis, rariorumque descriptionibus in gratiam studiosœ jurenlutù. Holmiœ 1748, in-8°. ( Jardin à’ Upsal, contenant les plantes exotiques apportées an jardin de l’académie (T Upsal, par Charles Linné, depuis ï année 4742 jusqu’à l’année 1748, avec les synonymes , les lieux quelles habitent , ceux dans lesquels on les cullire, les descriptions de celles qui sont les plus rares pour faciliter les progrès de la jeunesse studieuse .)
A cette époque, Linné remplissait avec un grand éclat, le rôle pour lequel la nature l'avait formé. 11 possédait de riches collections et une vaste bibliothèque. 11 professait avec ardeur et avec succès. Il avait une femme qu'il aimait tendrement, des enfants qui grandissaient heureusement sous ses yeux. Grâce à sa puissante impulsion, la botanique était cultivée à Upsal avec une ardeur sans égale, et ses élèves se comptaient par centaines.
On faisait de fréquentes excursions dans les environs d’Upsal, pour trouver des plantes, desinsectes, des oiseaux. Les herborisations avaient lieu les mercredi et samedi de chaque semaine. On partait à l'aube du jour, pour ne revenir qu'à la nuit. Les élèves rentraient en ville, portant des fleurs sur leurs chapeaux, et, précédés des instruments d’herborisation, ils accompagnaient leur professeur jusqu’à sa demeure.
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Au mois d'avril 1749, la diète nationale ordonna à Linné de faire un voyage en Scanie. A son retour, il visita Stenbrohult. Mais son père n’était plus; Samuel, le second de ses fils, l’avait remplacé dans ses fonctions de pasteur du canton.
C’est à cette époque que Linné publia sa Matière médicale :
Materia medica, liber I, de plantis digestus... ( Matière médicale contenant les plantes). C’est une sorte de manuel pratique, à l'usage des étudiants.
Ce fut également en 1749 que parut le premier volume des Anuenitates academicœ, sea disserlationes varice physicœ et botanicœ, in-8°. (Aménités académiques, ou recueil de dissertations sur différents sujets de physique, de médecine et de botanique.) Voici l’origine de ce recueil.
Au moment où ses élèves devaient soutenir leurs thèses , Linné les faisait travailler, sous ses yeux, à des recherches dont il avait choisi le sujet, et dont il leur traçait le plan. Plusieurs de ces dissertations expliquent et commentent certaines parties de ses ouvrages. Ces thèses académiques ( amœnitates academicœ) étaient présidées par Linné lui-même, et elles ont la mémo autorité que ses propres écrits. Portant toutes sur des sujets les plus variés de l’histoire naturelle et de la physique, elles sont rédigées avec un goût et un savoir infinis.
Linné fit continuer longtemps ce recueil, qui compte sept volumes; le dernier parut à Stockholm en 1769. La physiologie végétale, l’économie des plantes, celle des animaux, la philosophie de l’histoire naturelle, y trouvent les matériaux les plus précieux, toujours présentés d’une manière ingénieuse, dans un langage aussi singulier qu’attachant.
Nous citerons le titre de quelques-unes des cent cinquante thèses qui composent les sept volumes des Amœnitates, pour donner une idée de la variété des sujets qui y sont traités.
Le Bouleau nain (1743). — Monographie de celte plante.
Le Figuier (1744). — Monographie de cet arbre.
Pélorie. — Curieuse histoire d’une forme de Linaire, dans laquelle l’éperon unique de la Heur ordinaire, est remplacé par cinq éperons semblables, en sorte que la fleur est régularisée dans son ensemble. Linné, tout en reconnaissant dans la plante même, la Linaire commune, ne sut expliquer cette curieuse transformation, et il créa le mot Pélorie pour désigner cet état, qui n’est qu’un t. v. 15
retour accidentel à ce qu’on peut considérer comme le type régulier de la fleur.
Sponsalia plantarum (1746). — Cette dissertation sur les Noces des plantes comprend un exposé étendu des preuves et des expériences sur lesquelles repose la doctrine sexuelle des végétaux.
Lires plantarum (1747). — Cette dissertation sur les Vertus des plantes contient une théorie générale sur les propriétés des plantes. On y démontre que souvent ces propriétés correspondent à des particularités déstructuré propres à certains groupes végétaux.
OEconomia naturce (1749). — Là se trouvent des vues très-élevées sur les rapports mutuels de tous les êtres, et sur leur concours au Lut général de l’univers.
Gemmœ arborum (1749). — Cent huit espèces d'arbres et d’arbrisseaux sont classées ici d’après les bourgeons et d’après les différences qu’ils présentent dans leur forme et leur structure; ce qui permet de reconnaître les espèces pendant l'hiver, alors qu’elles ont perdu leurs feuilles.
Pan suecicus (1749). — Dans cet écrit sont signalées les plantes de la Suède qui peuvent servir de nourriture aux troupeaux.
Maleria medica a regno animali (1750).
Sapor medicamentorum (1751).
Odores medicamentorum (1752).
Incrementa botanices (1753). — Histoire des progrès de la botanique depuis son origine jusqu’à Linné.
Canis familiaris (1753). — Cette histoire familière du chien est un modèle complet des descriptions zoologiques faites d’après les principes de Linné.
Stationes plantarum (1754). — On distingue les stations botaniques en stations sylvestres, aquatiques, alpines, des plaines et des montagnes.
Cervus Tarandus {le Benne) (1754).
Ovis {la Brebis) (1754).
Somntts plantarum (1755). — Le sujet de cette importante dissertation sur le Sommeil des plantes attira l’attention de tous les curieux de l’Europe. Les anciens n'avaient presque rien dit sur les propriétés qu’ont les feuilles de certaines plantes, de prendre pendant la nuit une position différente de celle qu’elles affectent le jour. C’est Linné qui constata le premier le phénomène avec précision, qui l’étudia sur diverses espèces, et qui publia ses ob-
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servations dans le carieux mémoire que nous signalons ici. Ou a attribué à la fille de Linné la première observation de ce phénomène, mais le fait n’est pas prouvé.
Calendarium Florœ (1756). — En dressant la liste des plantes selon l’époque à laquelle a lieu la floraison de chacune, Linné a formé ce qu’il a spirituellement nommé le Calendrier de Flore. Ces tables de l'époque de floraison furent dressées d’après des observations faites sur les plantes indigènes de la Suède, dans le jardin d’Upsal. Nous n’avons pas besoin de dire, d’après l’influence qu’exerce sur la floraison la température de chaque pays, que ce calendrier n’a quelque apparence d’exactitude que dans le lieu pour lequel il a été composé.
Migrationcs ai'ium ( Migrations des oiseaux ) (1757).
Nectaria florum [Nectaires des /leurs) ( 1 7G2) . — Linné nommaitainsi des productions do la fleur, d’origine très-diverse, dont le caractère général est de sécréter le suc sucré que l’on connaissait autrefois sous le nom de nectar. Ces organes avaient été complètement négligés jusqu’à lui.
Prolepsis plantarum (1760). — Dans cette dissertation, Linné donne le développement d’un principe, indiqué par lui, en ces quelques mots : Principium florum et foliorum idem est (Le principe des fleurs et des feuilles est le même). Ce principe est une des plus grandes vérités de la science des végétaux. Le génie de Goethe devait en offrir plus tard le commentaire le plus ingénieux et le plus élégant. Depuis Linné et depuis Goethe , tout le monde admet aujourd’hui que la nature, pour créer les fleurs et leurs organes, n’a pas besoin de recourir à des formations nouvelles; mais que de simples modifications lui suffisent pour métamorphoser les feuilles en corolles, en pétales, en étamines et en carpelles. L’organogénie végétale actuelle repose presque tout entière sur cette grande vérité naturelle.
Les quelques dissertations, dont nous venons d’indiquer le titre et l’objet, suffiront pour montrer l'importance du recueil connu sous le nom d’;t mœnitates academicœ.
En 1750, un violent rhumatisme mit en danger la vie de notre savant. Il s’en guérit par l’usage des fraises. La maladie revint l’année suivante et môme une troisième année, mais plus bénigne, et les fraises lui réussirent toujours.
C’est pendant l’année 1750 que LiDné livra à l'impression sa Philosophie botanique , ainsi que le Voyage en Scanie.
La Philosophie botanique doit être regardée comme un traité complet de tout le système linnéen pour la botanique. Il a pour titre Philosophia botanica , in qui explicantur fun/lamenta botanica cum definitionibus partium eremplis terminorum, observationibus rariorum adjectis figuris, Stock et Amst. 1751. In- 8°. ( Philosophie botanique, dans laquelle on explique les éléments de la botanique, avec des définitions des parties, des exemples, des termes, des observations sur ceux qui sont les plus rares et des figures.)
Voici le contenu de cet ouvrage célèbre :
Ch. i. Bibliotheca. Partie du livre déjà plus amplement traitée dans la Bibliotheca botanica. — Ch. h. Systemata( systèmes). Coup d’œil sur les systèmes botaniques. — Ch. in. Planlæ (les Plantes). L’auteur explique les termes dont il se sert pour décrire les différentes espèces de racines, de tiges, de feuilles, etc. — Ch. iv. Fructificatio (la fructification). Linné y décrit les parties de la fleur et du fruit, et y dépeint tous les termes employés pour exprimer leur nombre, leur figure, leur proportion, leur situation et leurs usages. — Ch. v. Sexus (le Sexe). Abrégé de ce qu’en a dit Linné dans le Sponsalia plant arum. — Ch. vi. Characteres (caractères). Règles et définitions pour établir les caractères des classes, des ordres et des genres. — Ch. vu. Nomina (noms). Règles pour former systématiquement les noms génériques, et ceux des classes et des ordres. — Ch. vm. Differentiœ (différences). Règles pour établir les caractères spécifiques des plantes. — Ch. ix. Varietates (variétés). Règles pour distinguer les variétés des espèces. — Ch. x. Synonyma (synonymes). Règles pour la disposition des noms synonymes dans les ouvrages de botanique. — Ch. xi.Adumbrationes. — Ch. xn. Pire* (Vertus). Les propriétés des plantes.
Le volume se termine par dix planches représentant les différentes formes des feuilles et leurs différentes positions sur la tige, ainsi que les dessins de plusieurs sortes de racines, de tiges, de fleurs, etc.
On trouve à la fin du volume quelques fragments curieux, tels que : 1° Conseils aux jeunes botanistes ; — 2° Méthode pour former un herbier ; — 3° Méthode pour faire des excursions botaniques ; — 4° Méthode pour conduire un jardin botanique ; — 5° Plan pour les naturalistes qui voyagent et pour la rédaction d'unjour-
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nal; — 6“ Idée (l’un botaniste accompli, liste de quelques-uns des principaux botanistes ; — 7° Métamorphoses du végétal.
Ce grand ouvrage a été très-souvent réimprimé, et il en existe une multitude de commentaires. Haller a dit de la Philosophie botanique : k Ce livre est immense et subsistera éternellement. » Cuvier l'a apprécié en ces termes :
« Cet ouvrage où, à travers les difficultés d’un langage fort différent du latin ordinaire, quelquefois obscur par son extrême concision, autant que par les allusions et les métaphores dont il est rempli, on trouve à chaque page des preuves de la finesse d’esprit la plus rare et de la profondeur d’observation la plus étonnante, a joui d'un succès dont on peut dire qu’il n'y avait eu d'exemple auparavant. Il estdevenu en quelque sorte une loi fondamentale reconnue de tous les botanistes et à laquelle ils se conforment avec soin, pour leurs descriptions, pour l'emploi de leurs termes et jusque dans le choix des noms qu’ils sont sans cesse obligés de créer pour désigner les plantes que Linné n’a point connues. L’autorité de ce livre est encore en pleine vigueur sur tous les points malgré la grande quantité de végétaux que de nombreux voyages ont procurés depuis sa publication etquoique des observateurs habiles aient ajouté une infinité de faits à ceux qui étaient connus à cette époque. »
On trouvera peut-être ici avec plaisir les Instructions de Linné sur les excursions botaniques. Tout y est minutieusement et brièvement indiqué, depuis le costume du botaniste, jusqu’à l’heure du repos des herborisateurs.
• Excursiones bolanicæ a variis varié instituuntur, nobis sequentes in usu surit.
Feslitus : levissimus, laxossimus, botanicis proprius (ubi licet) negotio aptlssimus (1).
Instrumenta et tibri : Systems naturæ, Flora, faunaque regionis.
Microscopium, acus botanica, cutellus botanicus, plumbago.
Vasculuin Dilleniauum, papyra colligata, capsula cum acidulia pro insectis.
Tempus : a frondescentia arborum, excepto Sirio, ad earum defoliationem.
In hebdomade omni, æstatis bis, veris semel ab hora 7 matutina in horarn 7 verspertinam.
Leges : sero venientis, discedentis, absentis divisionis, pransionis hora 2, quietis in h. 4 secrctarii.
Fia : congressus, dispersa ambulalio, stationes milliaria ad summum duo cum dimidio.
(I) Ttinica brcvis ; fcmoralia tcnuissima profila ab hypochoudris ad uloi; calcei levés; pilous umfiraculo amplissimo aut umbella, no via, calor, æstus, sudor, délassent.
Collectio : planta) pnecipuè florentes, musci, etc. Insccta, ampbibiu. pisces, aviculæ,plumbo occisæ. Petræ, minera, fossilia imprimis terne.
Demonilratio': singula a professore ûat intra horæ 1/2. Indigitentur collecta naturalia omnia cum numeris e libris characteres essentiaies generis et speciei singularia iu objeto obscrvanda. Usus œconomicus, medicus primarius. •
En 1751 , Linné eut une violente attaque de goutte. 11 fut guéri par un remède qui n’est à la portée que des vrais botanistes. Un de ses élèves était revenu du Canada, avec de riches collections, Linné, malgré son accès de goutte, sortit de son lit, pour les examiner. L’aspect de ces trésors botaniques réjouit son âme au point de lui rendre la santé.
Pendant cette même année, la reine de Suède, qui ressentait un goût très-vif pour l'histoire naturelle, avait acheté de belles collections de coquillages et d’insectes des Indes. Elle chargea Linné de les classer. Notre botaniste fut ainsi forcé de s'occuper de conchyliologie, étude à laquelle il n'avait jamais pensé, et qu’il entreprit sans aucun guide.
Pendant son séjour à Drottninghom, où la reine l’avait appelé, Linné conversait tous les jours avec sa souveraine. Il se sentait presque devenir courtisan, métier pour lequel il avoue n’avoir jamais eu la moindre vocation. Il mettait, en ce temps-là, la dernière main au Species plantarum.
Linné était le seul homme qui eût à sa disposition les matériaux nécessaires pour entreprendre un aussi grand travail. Il s'y consacra sans relâche pendant deux années consécutives.
La publication du Species plantarum eut lieu en 1753. L'ouvrage portait ce titre : Species plantarum exhibens plantas rilè cognitas, ml généra relatas cum differentiis spécifiais, nominibus tricialibus, synonymis selectis, locis natalibus secundum systema sexuale digestas. Holmim 2 vol. in- 8°. ( Les espèces des plantes, indiquant les plantes bien connues, rapportées à leurs genres avec les différences spécifiques; les noms triviaux, les synonymes choisis, et le lieu où elles croissent, rédigés sutiuRf le système sexuel.)
Dans la préface, Linné témoigne sa reconnaissant des renseignements qu’il a reçus, et il rend compte des efforts qu’il a faits pour achever cet ouvrage. Il indique les contrées qu'il a parcourues, les jardins botaniques qu’il a visités, les herbiers qu’il a examinés en Suède, en Hollande, en Angleterre, en
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France ; les noms des élèves qu’il a formés, leurs voyages. Il termine sa préface en remerciant de toutes les graines et de toutes les plantes qui lui ont été généreusement envoyées de toutes les parties du monde par différents botanistes.
La môme préface se termine par une apostrophe à ses ennemis et à ses critiques, qui est la plus belle réponse qu’un homme de talent puisse faire à d’injustes critiques. Nous la traduisons pour qu’elle serve d’exemple et de conseil aux hommes de mérite attaqués par l’envie :
« Je n’ai jamais, dit Linné, renvoyé à mes ennemis les traits qu'ils m'ont lancés. Les critiques, les injures, les mauvaises plaisanteries et les attaques de l’envie, qui ont toujours été la récompense des travaux des grands hommes, je les ai souffertes avec tranquillité. Rien de tout cela ne m'a enlevé seulement un cheveu. D'ailleurs, comblé d’éloges par les botanistes les plus fameux, comment ne supporterai-je pas les méchants, ceux qui doivent rentrer dans la poussière à l’aspect de la gloire de ces hommes illustres. L’Age auquel je suis déjà parvenu, ma profession et mon caractère, me défendent de relever le mauvais gant de mes adversaires. En histoire naturelle les erreurs ne peuvent se défendre, ni les vérités se cacher : c’est a la postérité que j’en appelle. *
Le Species plantarum contient toutes les plantes que Linné connaissait alors; elles formaient seulement 7,300 espèces.
C’est là que Linné a commencé à donner à chaque plante ce qu’il appelle un nom trivial. C'esi une seule épithète qui exprime, autant qu’il est possible, la différence qui sépare la plante des autres espèces congénères. L’invention de ces noms triviaux aida singulièrement la mémoire des botanistes du dernièr siècle. En effet, avant l’adoption de ces noms, on employait de très-longues phrases, pour désigner les espèces. Voulait-on parler, par exemple, d’une Graminée que l'on appelle aujourd’hui, selon la nomenclature Linnéenne, Poa bulbosa, on disait: Gramen Xerampclinum, Miliacea, prœtenui ramosague sparsa partie ula, si ve Xerampelino, congener, arvense, œstivum, gramen minutissimo semine ! Quel chaos n’était pas une science qui, pour désigner une espèce, avait besoin d’un semblable appareil.
« Rien n’était plus maussade et plus ridicule, a dit à ce propos J.-J. Rousseau, lorsqu’une femme ou quelqu’un de ces hommes qui leur ressemblent, demandait le nom d’une herbe ou d’une fleur de jardin, que la nécessité de cracher, en réponse, une longue tirade de mots latins, qui ressemblait à une évocation magique. >
Les noms populaires qui furent donnés aux plantes, par Linné, n’étaient rien moins que des rayons de lumière jetés au milieu des antiques obscurités de la botanique. Devant cette idée, devant ce trait de génie, qui révolutionnait la science, qui la rendait possible, les savants, amis des ténèbres, fermèrent les yeux. Les noms triviaux comme les appelait le botaniste d’Upsal, rencontrèrent beaucoup de difficultés; mais Linné les surmonta bientôt. L’adoption de ces noms vulgaires soulagea si bien la mémoire qu’on ne voulut plus suivre en botanique d’autre auteur que Linné.
Le botaniste d’Upsal fut, en 1753, décoré de la main du roi, de l’ordre de l'Étoile polaire. Cette distinction n’avait été accordée jusqu'alors à aucun savant.
Pendant la même année, il fut reçu membre de la Société royale de Londres.
En 1754, il obtint une preuve flatteuse de l’étendue de sa réputation. Le roi d'Espagne l’invita à aller s’établir à Madrid, et à y professer l’histoire naturelle. 11 lui offrait une pension de 2,000 piastres, des lettres de noblesse, et le libre exercice de sa religion. Mais, Suédois de cœur, Linné réservait ses taleuts à sa patrie.
Linné était arrivé à un tel degré de réputation que les ressources scientifiques lui arrivaient de tous les côtés. Son influence était telle, l’amour de la science qu’il savait inspirer à ses élèves était si grand, qu’il suffisait d’un mot de lui pour leur faire entreprendre des voyages botaniques dans les régions les plus lointaines du globe. Les voyageurs lui expédiaient de là leurs collections. C’est ainsi que Hassequity parcourut la Syrie , l’Égvpte et la Palestine; — Terustrœm, Tornesius et Osbeck, parcoururent la Chine; — Rolatider, Surinam; — Lœflling, l’Espagne et l’Amérique septentrionale; — Forskall, l’Arabie;
— Thumberg, le cap de Bonne-Espérance, Batavia et le Japon ;
— Sparmann, les mers du Sud, etc., etc.
En 1755, Linné fut nommé membre de l’académie impériale de Saint-Pétersbourg. L'ambassadeur de Russie se rendit luimême à Upsal, pour lui en remettre le diplôme. Il reçut encore le diplôme de membre de l’académie de Stockholm, avec un prix pour sou mémoire sur les Moyens de fertiliser la Laponie.
En 175C, le grand naturaliste suédois fut anobli. C’est à cette
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occasion qu’il quitta le nom latinisé de Linnœiis pour celui de Linné.
En 1 758, le comte de Tessin lui offrit une médaille qu'il venait de faire frapper en commémoration de la dédicace du premier volume de la dixième édition du Systema naturæ. Cette médaille portait le buste de Linné, avec trois couronnes.
Linné acheta, à cette époque, le château de Salja. Après les herborisations, les bandes joyeuses des élèves de l’Université d’Upsal allaient se reposer sur les pelouses de ce château. Le professeur commençait par examiner les plantes récoltées ; puis on dressait une table, chargée de laitage et de fruits. Les élèves qui avaient trouvé les plantes les plus rares, ou qui en avaient déterminé le plus grand nombre, s’asseyaient à la table du maître. Le reste de la troupe mangeait debout, espéraut mériter quelque jour l’honneur do s’asseoir à côté du professeur.
Linné publiait, à la même époque, ses mémoires intitulés : Tœtlia , Pan, llorologiumFloræ, etc. Il rédigeait également un mémoire qui ne fut pas imprimé et qui a pour titre : De perlarum ortu (de l’origine des perles). Linné annonce, dans ce mémoire, qu’il a provoqué la formation des perles dans le Mya margariti fera, mollusque fort commun dans les eaux douces des pays septentrionaux, en perforant sa coquille et l’abandonnant ensuite à lui-même.
On a dit que le procédé expérimenté par Linné pour produire artificiellement des perles, en blessant l’animal renfermé dans la coquille , fut appliqué sur une assez grande échelle, et quo la Suède retira de grosses sommes du commerce des perles artificielles du Mya margaritifera. Quelques biographes de Linné assurent même qu’il dut ses lettres de noblesse à cette seule découverte. Le fait est très-contestable. Linné était trop connu du roi de Suède pour qu’une découverte particulière l’eût signalé, plutôt que la longue suite de ses travaux, aux distinctions que les souverains accordent aux hommes célèbres de leur patrie.
En 1759, Linné eut le plaisir de voir son fils unique, Charles, nommé démonstrateur du jardin botanique d’Upsal.
Eu 1760, il obtint le prix que l'académie de Saint-Pétersbourg avait proposé sur la question : de sexu plantarum.
En 1762, il fut nommé membre étranger de l’académie des sciences de Paris, honneur dont aucun Suédois n’avait encore
2oi SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
joui. Les personnes qui étaient en même temps que lui revêtues «le cette dignité, étaient : Morgagni, Bernouilli, Euler, Maccleslield, Poleni, Haller et Van Swieten.
Eu 1703, Linné fils, âgé de vingt et un ans, fut nommé professeur et suppléant de son père. Et ce père constatait lui-même, avec bonheur, que les riches collections, sa bibliothèque et ses manuscrits, avaient un digne conservateur.
L’année suivante, Linné fut atteint d'une pleurésie, dont il aurait peut-être été victime, sans les soins du docteur Rosen. Cet ancien adversaire de Linné fut, dans cette occasion, son sauveur. Aussi le malade reconnaissant conçut-il dès lors pour Rosen une vive affection.
Linné alla passer le temps de sa convalescence à sa maison de campagne de Hammarby. On y célébra le vingUcinquième anniversaire de sou mariage.
En 1766, Linné donna la douzième édition du Sgstema naturœ, la dernière qu'il ait revue, et la plus achevée. Voici son titre exact : Systema naturœ, per régna tria naturœ tecundum classes, ordines , généra, et spectescum characteribus,differenliis , synonymie, locis. Holmiæ 1 766, 1 ; 1767, II; 1768, III. [Système de la nature contenant les trois règnes divises en classes, ordres, genres et espèces avec leurs caractères, leurs différences spécifiques, les synonymes et les lieux.)
Cuvier apprécie en ces termes la partie du Systema naturœ consacrée au règne animal :
« Dans le régne animal, Linné avait des mérites particuliers, qui auraient pu lui donner une prééminence non moins grande que celle dont il jouit en botanique. Ses divisions de tous les ordres étaient plus conformes aux rapports naturels; il classait pour la première fois un grand nombre d’espèces; pour les insectes surtout il était le premier qui fût doscendu jusqu’à caractériser et nommer les espèces particulières. >
Cependant Linné trouva dans Buffon un rival d’une incomparable éloquence. D’ailleurs, la zoologie, beaucoup moins cultivée alors que la botanique, ne pouvait lui procurer autant de sectateurs, ni une célébrité aussi grande. Ce n’est donc qu’insensiblement que le mérite de ses travaux en zoologie parvint à se faire jour.
Le tome I" du Systema naturœ comprend, dans cette édition,
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le règne animal, sur lequel nous venons d’indiquer succinctement le jugement de Cuvier. Sans en présenter ici l'analyse, nous nous bornerons à faire remarquer que Linné range l’homme dans l’ordre des Primates. Il décrit l'homme, ainsi que ses différentes variétés, avec sa méthode et son exactitude ordinaires.
Le philosophe français La Mettrie blâma vivement le naturaliste suédois d’avoir rangé l’homme parmi les animaux, avec le cheval et le porc. Il s’écria, en parlant de Linné: « Cheval toi-mémet » A quoi Voltaire, qui était présent, répondit ; « Vous conviendrez que si M. Linné est un cheval, c'est le premier de tous les chevaux. »
Le tome II* du Syslema naturœ est relatif aux végétaux. Cette partie avait été traitée d’une manière très-abrégée dans toutes les éditions antérieures à la dixième. L’auteur, après la clef des classes, avait seulement donné la clef des genres, sans leurs caractères essentiels. C’est cette partie du Systema qui obtint le plus de succès. On admira beaucoup le naturaliste suédois pour la précision avec laquelle il caractérisait les genres, et pour son idée, vraiment lumineuse, de désigner chaque espèce par un nom trivial. Nous avons insisté déjà sur ce point à l’occasion du Species.
Le tome III* comprend le règne minéral, que Linné divise en trois classes : Petrœ, Minerœ, Fossilia ( pierres , minéraux, fossiles). Chaque classe est distribuée en différents ordres, et le tout comprend cinquante-quatre genres. C’est la partie du Systema naturœ qui, à cause d’une classification trop arbitraire, eut le moins de succès auprès des naturalistes.
En 1769, Linné fit terminer l’établissement d’un musée d’histoire naturelle dans sa maison de campagne, à Hammarhy. Il y plaça ses différentes collections, qui attirèrent une foule de curieux. Les murs des salons et ceux de sa chambre à coucher étaient couverts de peintures à fresque, représentant les plantes les plus remarquables de l’Amérique et des Indes orientales.
Autour de l'habitation on avait planté un jardin qui renfermait les végétaux propres aux régions du Nord, et que Linné appelait son Hortus Sibériens. La vue s’étendait de là sur un paysage magnifique, égayé par de nombreux villages, où logeaient les élèves de Linné. Upsal et le fleuve Sala apparaissent au loin; les hautes montagnes delà Dalécarlie terminent l'horizon.
Le musée d’histoire naturelle de Hammarby est depuis longtemps dispersé, et dans la maison de campagne, qui existe encore, on ne trouve plus que la chaire où Linné donnait ses leçons. Sur la porte d’entrée sont les armoiries qui furent imposées à notre savant, quand il obtint ses titres de noblesse.
En 1770, Linné eut à subir une maladie assez grave; mais il se rétablit promptement. Le roi de France, Louis XV, fit demander, par l’ambassadeur de Suède, des nouvelles de sa santé. Le conseiller d’État Schefler écrivait de Paris, le 25 février 1771 :
* Pendant mon séjour à Versailles, le roi de France s'est informé plusieurs fois de la santé de Varchiatre (1). Indépendamment de cette marque de bienveillance, il a voulu savoir dans quel état se trouvait le Jardin botanique. Ce n'est pas tout, S. M. ayant recueilli de sa propre main diverses graines, m'a prié dévoua les faire parvenir à Upsal, en me disant: i Je crois que cela fera plaisir à monsieur l'archiàtre, jo vous charge de les lui envoyer. »
Linné reçut les graines annoncées. Elles renfermaient cent trente espèces ; différentes plantes vivantes les accompagnaient.
En 1774, le Pape, qui d’abord avait défendu lesécrits de Linné dans les États de l'Église, donna l’ordre de suivre son système dans l'enseignement, et fit môme remplacer le professeur de botanique du jardin de Rome, parce qu’il ne connaissait pas suffisamment la méthode linnéennc. En môme temps, Buffou, ennemi déclaré de Linné, était, bon gré mal gré, obligé de faire arranger les plantes du jardin du Roi, suivant le système du botaniste suédois, comme cela se pratiquait déjà, du reste, dans la plupart des jardins botaniques de la France.
Cependant le moment était venu où cette brillante intelligence allait s'éteindre.
Au commencement du mois de mai 1774, en donnant une leçon, dans un de ses cours particuliers, Linné eut une légère attaque d’apoplexie. Il reconnut lui-même qu’il ne pourrait pas se
(I) C'est-à-dire médecin du roi de Suède. On se rappelle que Linné portait ce titre.
LINNÉ
rétablir complètement. Cependant, vers Noël, il se sentit mieux, et se remit au travail avec ardeur, pour classer et décrire de riches productions naturelles que le roi de Suède venait de lui faire parvenir, et qui remplissaient plus de deux cents caisses.
Pendant l’été, le roi vint à Upsal, pour voirie plus grand des naturalistes, et il passa avec lui toute une après-midi. Linné boitait, marchait avec peine, se taisait comprendre dillicilement et pouvait à peine écrire.
Linné demanda sa retraite en 1776. Mais le roi ne voulut pas l’accorder. Il doubla son traitement et lui donna deux grandes fermes pour lui et ses enfants. Mais, comme il le dit lui-même dans les dernières lignes de ses Mémoires autographes, il était si malade « qu’il pouvait à peine parler à ses élèves ; la fièvre tierce se joignait à la paralysie, et sa faiblesse était extrême. »
Linné ne conserva pas jusqu’au tombeau l’intégrité de ses facultés intellectuelles. On raconte que, tombé dans une sorte d’enfance, il relisait ses propres ouvrages, en admirait le style, et demandait qui en était l’auteur, ajoutant qu’il aurait été heureux d’écrire d’aussi belles pensées.
Vers la fin de 1776, un étranger, qui visita ce grand homme, lui présenta son album, en le priant de vouloir bien y écrire son nom. Linné traça son nom; puis il ajouta, après sa signature, le mot professor, écrit moitié en lettres latines et moitié en lettres grecques. On a conservé ce monument de la décadence d’un beau génie.
Vers la fin de 1777, il perdit entièrement l’exercice de ses facultés. Il en avait, d’ailleurs, joui longtemps, car son premier ouvrage remonte à l’année 1731, et son dernier est de 1775. C’est un intervalle de quarante-quatre ans d’activité et de productions scientifiques.
Au commencement de l’année 1777, Linné, habitant Upsal, prononçait des paroles sans suite quelquefois, même inintelligibles. Il avait oublié jusqu’à son nom. Il avait cependant quelques moments lucides. Lorsqu’il recevait quelque élève distingué, ou lorsqu’on lui parlait d'un fait important d’histoire naturelle, sa figure s’éclairait, et ses yeux brillaient un instant du feu de l'intelligence.
La saison étant plus avancée, on conduisit le grand homme, redevenu enfant, à sa campagne de Hammarby. Il y passa tout
l’été. Quand le temps le permettait, on le transportait dans son musée. Il était heureux de parcourir des yeux ses livres et ses collections.
Il se trouva mieux en automne et revint à Upsal.
Au commencement de l’hiver, Linné sortait encore de temps en temps, en voiture; mais le cocher avait ordre de ne pas le conduire au delà des barrières de la ville. Eu décembre 1777, il se fit placer sur un traîneau, et força son domestique à le conduire à Salja, à une lieu de la ville. Sa famille, ne le voyant pas rentrer à l’heure accoutumée, envoya à sa recherche. On le trouva à Salja, assis sur la couverture de son traîneau, près de la cheminée du fermier, et fumant tranquillement sa pipe.
Linné avait donné là le dernier signe de sa volonté. On eut de la peine à le ramener à Upsal. Il y mourut le 10 janvier 1778, à l’àge de soixante-dix ans, sept mois et dix-sept jours.
Linné emporta dans la tombe les regrets de tous ses concitoyens et ceux des savants du monde entier. Le roi de Suède fit frapper une médaille en son honneur, et lui rendit un hommage, très-rare alors, de la part des souverains : il parla de la mort de Linné, dans le discours qu’il prononça à l'ouverture des États.
* L'université d’Upsal, dit le roi, a aussi attiré mon attention. J’ai institué dans son sein une nouvelle chaire, mais, hélas! j’ai perdu un homme dont la renommée remplissait l’univers et que la Suède sera fière à jamais do compter parmi ses enfants. Upsal se rappellera longtemps tout ce qu’elle dut de célébrité à celui qui porta le nom de Linné. >
La médaille que le roi de Suède fit frapper à cette occasion, offrait, sur la face, le buste de Linné, et sur le revers Cybèle, entourée de plantes et d'animaux, avec cette légende : Upsaliæ die 10 januarii 1778; regejubente.
Par l’excessive bonté de son cœur et la finesse de son esprit, Linné a mérité de figurer parmi les hommes les meilleurs qui aient jamais vécu. Pour le faire bien connaître , nous citerons un récit plein d'intérôt d’un écrivain suédois, Fabricius, qui vécut près de ce grand homme de 1762 jusqu’en 1764.
Dans ce curieux document, Fabricius donne le portrait de Linné, nous fait connaître son caractère et la tournure de son esprit.
LINNE
« .... Pendant tout ce temps, écrit Fabricius, je n’ai point passé un seul jour sans le voir ou sans assister à ses leçons. Je le suivais à la campagne, accompagné do deux amis étrangers aussi bien que moi. L’hiver nous étions logés à Upsal vis-à-vis sa maison; il venait nous voir presque tous les jours sans cérémonie, en robe de chambre rouge et en bonnet vert garni de fourrure, sa pipe à la main. Sa conversation était vive et agréable; il nous amusait du récit de beaucoup d’anecdotes relatives aux naturalistes suédois, ces étrangers qu’ilavait autrefois connus; il aplanissait les difficultés que nous rencontrions fréquemment dans le cours do nos études et nous favorisait souvent de ses instructions particulières. Dans nos entretiens il n'était pas rare do le voir éclater de rire : la gaieté brillait sur son visage et son àme se déployait avec une franchise et une liberté qui montraient son inclination naturelle pour la société! la vie que nous menions à la campagne n’était pas moins agréable. Nous logions dans une chaumière de paysan à peu de distance de sa maison. En été Linné se levait ordinairement à quatre heures, il venait fréquemment nous voir à six et, après avoir déjeuné, faisait des leçons sur les ordres naturels des plantes jusqu'à dix. Alors nous l'accompagnions aux rochers voisins où il était suffisamment occupé à décrire et à détailler leurs différentes productions jusqu’à midi, heure où il avait coutume de dîner. Nous nous rendions ensuite chez lui et passions la soirée dans sa compagnie.
Tous les dimanches nous recevions la visite de Linné et de toute sa famille. Nous avions toujours alors un paysan qui jouait d'une espèce de violon et nous dansions dans une grange, avec une satisfaction infinie. Quoique à la vérité notre bal ne fût pas des plus brillants, notre société des plus nombreuses, notre musique des plus excellentes et que nos menuets et nos danses polonaises ne fussent pas fort diversifiés cependant nous n’y goûtions pas peu de plaisir. Le vieillard qui, d’ordinaire, était assis, nous regardant en fumant sa pipe avec mon ami Zoega, se levait de temps en temps et se joignait à la danse polonaise dans laquelle il surpassait de beaucoup les plus jeunes de la compagnie. Ces jours heureux ne sortiront jamais de ma mémoire, je m'en souviendrai toujours avec le plus grand plaisir.
Linné était petit de taille et le paraissait encore plus par l’habit court qu’il portait. Il était mince mais bien fait, et, lorsque je le connus l'ùgo avait déjà commencé à sillonner son front. Il avait l’air ouvert et presque toujours serein et les yeux les plus spirituels que j'aie jamais vus. Ils étaient petits à la vérité, mais perçants au delà de toute expression : leurs regards lisaient jusqu’au plus profond de mon àme. Il avait l'àme noble, l’esprit vit et fin. Sa grande prééminence sur les autres hommes consistait dans le rapport non interrompu de ses idées ; toutes ses paroles et toutes ses actions étaient réglées avec ordro et, pour ainsi diro, systématiques. Il avait, dans sa jeunesse, une mémoire prodigieuse; mais il commença de très-bonne heure à la perdre. Je m aperçus plusieurs fois qu'il ne pouvait se rappeler les noms de ses plus intimes amis; et un jour, entre autres, je le trouvai dans un grand embarras : il venait d'écrire une lettre à son beau-père dont il avait absolument oublié le nom.
Son coeur était ouvert à toutes les impressions de la joie; passionné pour la société, il aimait beaucoup la plaisanterie, il était gai
et aimable dans la conversation; il avait de l'imagination et possédait l'heureux talent deconter et de placer à propos les anecdotes II avait les passions très-violentes; il était vif et colère, mais il s’apaisait aussitôt. Son amitié était ardente et inaltérable plus particulièrement encore pour ses disciples favoris; il a été assez fortuné pour no trouver que très-peu d’ingrats et l'on sait de quel zèle ses disciples payaient son amitié et combien de fois ils se sont engagés dans sa défense.
Quoique son amour pour la gloire fût sans bornes et que son adage ordinaire fût famam exlendere factis, son ambition n’eut cependant d'autre objet que la prééminence littéraire et ne dégénéra jamais en un orgueil offensant et Insatiable. Le rang auquel il fut élevé par la faveur de son souverain ne lui fut agréable que comme une marque de sa haute réputation dans les sciences. Dans les sujets relatifs à la botanique, il ne souffrait que très-impatiemment la moindre contradiction : il recevait cependant avec reconnaissance les remarques de ses amis et s’en servait pour perfectionner ses œuvres, il dédaignait les attaques de ses adversaires et ne leur répondait jamais : il les abandonna à l'oubli où ils sont depuis longtemps ensevelis. Il se donnait lui-même des éloges assez volontiers et se plaisait à être admiré; ce qui parait avoir été sa principale faiblesse. Son amour pour la louange était fondé sur la confiance qu’il avait en son mérite, sur ses succès en histoire naturelle et sur la réputation qu’il savait avoir acquise, d’être le premier auteur systématique de son siècle. Tournefort, comme il me l’a souvent répété, fut le maître que dés sa jeunesse il se proposa d’imiter mais que bientôt il surpassa de beaucoup.
Dans sa manière de vivre il était modéré et économe ; on l’a même accusé d’avarice. Pour moi je l’excuserai aisément d'avoir un peu trop aimé l’argent, dont il avait si longtemps et si cruellement éprouvé le besoin. On peut dire aussi pour sa défense que l'habitude d’une extrême parcimonie qu’il avait contractée dans la nécessité la plus pressante, lui était ensuite restée et qu’il lui fut impossible de s'en délivrer, même au sein de l’abondance. Je ne me suis cependant jamais aperçu que sa frugalité dégénérât en une véritable avarice, et je puis alléguer mon propre exemple comme une preuve du contraire. Il refusa si obstinément, ce que moi et mes amis lui devions, pour les leçons qu’il nous avait données durant tout l’été que nous fûmes obligés après avoir fait tous nos efforts pour l'engager à recevoir cet argent, de le laisser secrètement chez lui. »
On trouve d’intéressants renseignements sur le portrait physique et le caractère de Linné dans une pièce que ce grand homme écrivit lui-même vers la fin de sa vie, dans ce style précis, concis et aphoristique qui lui était propre. Voici ce morceau précieux :
• Occipite gibbo, ad suturam lambdoideam transverse depresso, pili in infantia nivei; dein susci in senio canesccntes. Oculi brunei, vivaces, acutissimi ; visu eximio. Frons in senio rugosa. Verruca obliterata in buca dextera et alia in nasi dextro laterc. Dentes débiles, cariosiab adontalgia hæreditaria in juvente.
LINNÉ
2il
Animus promptus, mobilis ad iram et, lætitiam et mœrores, cito placatæ; hilaris in juventute nec in senio torpidus, in rebus agemlis promplissimus ; incessu levis, agilis.
Curas domesticas committebat uxori, ipse naturæ productis uniee intentus; incepla opéra ad iiuem perduxit nec in itinere respeiit. •
L’esprit de Linné était prodigieusement Gn. Il nous sufGrade citer pour leprouver, quelques traits. Dans sa réforme scientifique, il eut ii dédier un grand nombre de genres, et il marqua toujours ces désignations du sceau de l’esprit et de l’à-propos. Il nomma Bauhinia un genre de plantes à feuilles bilobées, à cause des deux frères Baubin, également célèbres et amis ; — Rivina, une plante toujours verte, parce que Riviu sut acquérir l’immortalité parses ouvrages; — Commelina, une plante dont la fleur montre trois pétales, deux fort grands et un troisième presque imperceptible, parce que, de trois frères, deux seulement parvinrent à illustrer le nom de Commelin ; — Pisonia , une plante hérissée d’épines, enmémoirede Pison, critique acerbe et souvent injuste; — Plukenetia , une plante extrêmement irrégulière dans sa forme, parce que le botaniste Plukenet avait des idées bizarres ; — Buffonia, une plante âcre et vénéneuse, en souvenir de Bufl'on, qui s’était montré son constant ennemi, etc.
Linné avait dédié un genre à l’un de ses disciples, nommé Browall. Ce Browall, prêtre de profession, était, dans l’origine, humble et modeste. Linné appela la première espèce Browallia, délaissa (abaissée vers la terre). Mais Browall ayant, par la suite, obtenu successivement une cure, puis un dècanat, puis enfin un évêché, Linné, pour marquer cette rapide élévation, nomma uuo seconde espèce de Broicallia elata. Enfin Browall, fier de ses dignités, oublia ce qu’il devait à Linné , son maître, s’emporta jusqu’à critiquer amèrement ses travaux. Alors Linné qualifia d'alienata une troisième espèce aux formes bizarres et aux caractères ambigus. Telle fut la seule réponse de Linné aux diatribes de son ancien élève et de son ancien ami.
Jean-Jacques Rousseau regrettait de n’avoir point imité la modération si sage et ce « dédain transcendant » du professeur d’Upsal : « Que ne l’ai-je imité, disait-il, j'y aurais gagné quelques jours de bonheur et des années de tranquillité. » Tout le monde sait que Rousseau, se croyant poursuivi par la haine et la malveillance des hommes, échappait à ses inquiétudes en fuyant t. v. 18
au fond des bois « l'approche des humains » ; qu’il trouvait le calme dans l’étude des plantes, et que la botanique lui inspira des pages charmantes, les Lettres sur la botanique, qu’on aime toujours à relire. Le 21 septembre 1771, J. -J. Rousseau écrivait à Linné :
< Recevez avec bonté. Monsieur, l'hommage d'un très-ignare mais très-zélé disciple de vos disciples, qui doit en grande partie à la méditation de vos écrits, la tranquillité dont il jouit au milieu d’une persécution d’autant plus cruelle qu'elle est plus cachée et qu’elle couvre du masque de la bienveillance et de l’amitié, la plus terrible haine que l'enfer excita jamais. Seul avec la nature et vous, je passe dans nos promenades champêtres des heures délicieuses et je tire un profit plus réel do votre Philosoyhia botanica, que do tous les livres do morale.
J’apprends avec joie, que je ne vous suis pas tout à fait inconnu et que vous voulez bien même me destiner quelques-unes do vos productions. Soyez persuadé, Monsieur, qu'elles feront ma lecture chérie et que ce plaisir deviendra plus vif encore, par celui de les tenir de vous. J’amuse ma vieille enfance à faire une petite collection de fruits et de graines. Si parmi vos trésors il se trouvait quelques rebuts, dont vous voulussiez faire un heureux, songez à moi: je les recevrai, Monsieur, avec reconnaissance, seul tribut que je puisse offrir, mais que le cœur dont elle part ne rend pas indigne de vous.
Adieu, Monsieur, continuez d’ouvrir et d'interpréter nux hommes le livre de la nature. Pour moi, content d'en déchiffrer quelques mots, à votre suite, dans la famille du règne végétal, je vous lis, je vous étudie, je vous médite, je vous honore et je vous aime de tout mon cœur, j .
J.- J. Rousseau. »
Admirable lettre, à l’honneur de la botanique, à l'honneur de l’immorlel Liuné, à l’honneur de l’immortel Jean-Jacques 1 Nous «avons montré tout à l’heure Linné plein de déférence et de bonhomie dans la dédicace de ses genres et de ses espèces. Le brillant tableau de la nature qu’il traçait en traits ineffaçables, élevant son esprit à de sublimes hauteurs, lui inspirait quelquefois des pages admirables. Telle est celle qui ouvre le Syttemit naturœ :
« Éternel, immense, sachant tout, pouvant tout, que Dieu se laisse entrevoir et je suis confondu.
J’ai recueilli quelques-unes de ses traces dans los choses créées ; et dans toutes, dans les plus petites même quelle force! quelle sagesse I quelle inexprimable perfection I
Les animaux, les végétaux et les minéraux empruntant et rendant à la terre les éléments qui servent à leur formation ;
La terre, emportée dans son cours immuable autour du soleil dont
LINNE
elle reçoit la vie; le soleil lui-même tournant avec les autres astres et le système entier des étoiles suspendu et mis eu mouvement dans l'abîme du vide par celui qu'on ne peut comprendre;
Le premier moteur, l’ètre des êtres, la cause des causes, le conservateur, le protecteur universel et le souverain artisan du monde. Qu’on l'appelle destin, on n’erre point; il estcelui de qui tout dépend :
Qu’on l'appelle nature, on n’erre point encore, car il est celui de qui tout est né :
Qu’on l’appelle providence, on dit vrai; car c’est sa seule volonté qui soutient le monde! >
Les écrits de Linné ont cette concision , cette précision , cette force et cette justesse dans les termes, qui entraînent le charme, le respect et la conviction du lecteur.
Ce qu’il faut peut-être le plus admirer dans Linné, c’est la grâce. C’est à Linné que nous devons les titres d e Flore, de Faune et de Pan, donnés aux livres qui traitent des plantes, des animaux et des arbres des forêts. C’est lui qui créa ces mots poétiques de Noces des plantes, Sommeil des plantes, Calendrier de Flore, que nous avons à chaque instant sur les lèvres.
Le système de classification des plantes de Linné fit une révolution dans la botanique. 11 régna seul dans la science jusqu’à la fin du xvni” siècle, et rendit extrêmement populaire le nom de son auteur. On a critiqué ce système, on a reproché à Linné d’avoir groupé les genres d’après un petit nombre de rapports^ c’està-dire d’après les pistils et les étamines seulement, et non d’après l’ensemble de leurs rapports. On a dit qu’il aurait dû insister davantage sur des différences que sur des ressemblances, et qu’il a trop souvent rapproché des plantes entre lesquelles il n’existe aucune analogie essentielle.
Tout cela est juste; mais Linné le savait parfaitement. Il ne dissimulait pas qu’il avait fondé un système , c’est-à-dire un mode de classification artificielle, et non une méthode naturelle. En cela, il n’avait eu d’autre but que do rendre facile la détermination et le classement des végétaux. Son système, en taut que système, était le plus simple, le plus clair, le plus attrayant, le plus philosophique qu’on pût imaginer. Tout le monde sait aujourd’hui que Linné regardait la méthode naturelle, celle qui rapproche les genres d’après l’ensemble de leurs rapports, comme l’expression suprême de la botanique phylographique. Le dialogue que nous avons déjà cité entre lui et sou élève Gisèke, en est une preuve suffisante. Il avait conçu, par la force de son génie, par une
sorte d’instinct supérieur, l'existence de groupes végétaux plus élevés que les genres, et liés entre eux par un grand ensemble de rapports. Il en forma des ordres naturels. Seulement il ne sut pas donner la clef, la raison de ces ordres. C’est surtout pour avoir posé le principe de la méthode, c’est-à-dire celui de la subordination des caractères, que Bernard et Laurent de Jussieu ont été considérés avec juste raison comme les inventeurs de la méthode naturelle.
Mais son système de classification des plantes n’est pas le principal titre de gloire de Linné. Par ses observations innombrables, par ses voyages, par ses écrits, par son enseignement public, par sou commerce intime, le naturaliste d’Upsal fut le prince des botanistes de sou temps. C’est à son incessante et heureuse fécondité; c’est à Tardent amour pour la science dont il embrasait tous ses disciples et tous ses lecteurs ; c’est à l’étude distincte qu’il a faite de chaque espèce et au soin qu’il mit à en distinguer les variétés ; c’est à la régularité et au détail de ses caractères de genres ; c’est à l’énergique précision de la langue technique qu’il avait créée; c’est à la lumineuse simplicité de sa nomenclature binaire ; c’est à la profondeur philosophique de ses aperçus, que Linné doit le juste et incomparable empire qu’il a conquis en botanique. Il fut un inventeur, un réformateur, un législateur ; et tel est l’éclat d e la lumière qu’il a jetée sur la science des végétaux, qu’elle 11e s’est point affaiblie encore.
Linné, qui avait beaucoup d’amis, eut aussi ses détracteurs. En France, les principaux furent Adanson, Buffon et La Mettrie.
Adanson se fit particulièrement remarquer par l’injustice de ses critiques sur les travaux de Linné. Élève et admirateur de Tournefort, Français comme lui, Adanson préférait le système de Tournefort à celui du botaniste d’Upsal. Mais il ne paraît pas qu’Adanson, esprit si original d’ailleurs, ait jamais bien compris le rôle immense que Linné venait jouer sur la scène du monde savant.
Buffon figura toujours parmi les antagonistes de Linné. Quel rapport pouvait-il exister entre Buffon, qui n’admettait ni les méthodes, ni les systèmes, et dont la pensée aimait à se répandre en longues et admirables périodes, et Linné, pour qui le classement et la division étaient Tordre et la lumière, et qui mettait un fait dans chacun de ses mots ?
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Nous avons dit comment Dillenius accueillit les réformes du grand botaniste suédois. Haller fut un autre adversaire de Linné. Haller supportait impatiemment ce qu’il appelait « l’insupportable domination » de l'homme qui se faisait dictateur pour fonder la science, et qui arrivait au but qu’il s’est proposé à force de génie et de courage.
Les notes discordantes de cette critique se perdent néanmoins dans le concert d'hommages et d’admiration dont Linné fut entouré, et nous ne les mentionnons ici que pour être complet.
Le lecteur se demandera peut-être ce que sont devenues, après la mort de Linné, les collections de son musée d'histoire naturelle. Il voudra peut-être savoir ce qu’est devenu cet herbier des types de plantes, que le botaniste d’Upsal a décrites dans son Systema natures, et qui est encore consulté avec une sorte de vénération, par les botanistes de tous les pays. Cet herbier appartient aujourd’hui à la Société Linéenne de Londres.
On peut s’étonner que la Suède n'ait pas tenu à honneur de conserver les collections de ce grand naturaliste ; quelle ait laissé passer en des mains étrangères un si glorieux héritage, qui appartenait à sa patrie plus encore qu'à sa famille. Voici comment les collections et l’herbier de Linné passèrent de la Suède à l'Angleterre.
Le musée de Hammarby, comprenant ses livres, sas manuscrits et toutes ses collections d'histoire naturelle, resta en la possession de la famille de Linné, jusqu'à la mort de son fils, Charles Linné, arrivée en 1783. Celui-ci, qui ne s’était pas marié, le laissa en héritage à sa mère et à ses sœurs. Craignant peut-être que le gouvernement ne les obligeât à céder ce musée à l’Université d’Upsal à un prix inférieur à celui qu’elles désiraient en obtenir, ces honorables dames s’empressèrent de les offrir, en Angleterre, au physicien sir Joseph Banks, pour une somme de mille guinées (environ 20,000 francs).
Frustrer son pays d'un aussi intéressant héritage, pour quelques milliers de francs de plus ou de moins, est une assez triste pensée.
Quoi qu’il en soit, parmi les personnes qui fréquentaient assidûment la maison de sir Joseph Banks, se trouvait un jeune homme, nommé Smith, qui avait un goût prononcé pour l’histoire naturelle. Sir Joseph Banks lui proposa de faire cette acqui-
sition, qui devait lui faire grand honneur. Smith se rendit à ses instances. Il fut convenu que, moyennant 900 guinées, le musée entier de Linné lui serait remis, sauf un petit herbier qui avait été fait par le jeune Charles Linné, pendant la vie de son père, et qui contenait seulement des doubles de la grande collection.
Cependant quelques personnes, en Suède, commençaient à comprendre que la perte de ces collections était, non-seulement un dommage, mais encore une honte pour le pays. Le baron Alstrœmer et le docteur Sloaf, à Golhembourg, offrirent de les racheter au même prix que celui offert par Smith. Mais la veuve de Charles Linné et ses filles s’étaient empressées de conclure ce triste marché. Bien plus, dans la crainte du retour du roi de Suède, Gustave III, ou des ordres qu’il aurait pu donner poursusprendre le départ des collections, l'exécution du marché conclu avec Smith, se lit en secret. L’emballage des objets et leur embarquement furent exécutés avec mystère et la nuit.
Ou a prétendu que Gustave III, roi de Suède, ayant appris que les collections de Linné étaient en route pour l’Angleterre, dépêcha une frégate à la poursuite du bâtiment anglais chargé des richesses dont ou dépouillait sa patrie. Une vignette qui accompagne un portrait de Smith, placé eu tête de son Compendium Florœ Britannica, représente même deux vaisseaux; dont l’un fait force de voiles à la poursuite do l’autre. Au bas, on lit cette légende : The purtuit of lhe ship conlaining Linnœ an collection, byerder of the King of Swcden.
Celte anecdote est piquante et originale, mais elle a le défaut d'avoir été démentie par Smith lui-même, daus une conversation qu’il eut à ce sujet avec le botaniste de Candolle. D’après Smith, les collections embarquées à Upsal, le 4 août 1784, restèrent à la douane de Stockolm jusqu'à la fin de septembre, et pendant cet intervalle, le roi de Suède ne prit aucune mesure pour les retenir.
Si le gouvernement suédois montrait aussi peu de souci de sa gloire, en laissant-échapper ainsi le musée de Linné, le gouvernement russe s’honora, au contraire, par les efforts qu’il fit pour les obtenir. L’Impératrice Catherine II avait décidé, sur la proposition du naturaliste Pallas, qu’une « somme illimitée » serait offerte pour les collections du grand naturaliste. Mais les négociations avec Smith étaient déjà entamées, et la mère et les filles de Linné crurent devoir rester fidèles à leur parole.
LINNÉ
Dans le mois d'octobre 1784, les collections de Linné destinées à Smith , arrivèrent donc à Londres. Elle3 étaient renfermées dans vingt-six grandes caisses. Plus de 3000 insectes, comprenant nu grand nombre de ceux décrits par Linné; près de 1800 espèces de coquilles; 2400 échantillons de minéralogie; un herbier d'environ 19000 échantillons, de nombreux manuscrits, 1600 ouvrages représentant plus de 2000 volumes, composaient ces collections, dont l'inestimable prix était dans leur origine et non dans leur valeur intrinsèque.
Tous les ouvrages de Linné étaient chargés d'une grande quantité de notes manuscrites, particulièrement les Systema naturæ, Species planlarum, Philosophia botanica, etc. Parmi les manuscrits, se trouvaient entre autres des Mémoires autographes sur la vie de Linné, écrits de sa propre main. Ces mémoires, comprenant les trente premières années de la vie de Linné, ont été traduits par M. Fée, dans lanotice dont nousavons fait ample usage pour cette étude biographique. Il y avait aussi la collection des lettres, au nombre de 3000, qui avaient été adressées à Linné. L'herbier se composait de toutes les plantes décrites dans le Species.
Smith conserva pendant toute sa vie ces collections avec un soin scrupuleux, et comme un dépôt dont il se sentait responsable envers le monde savant.' A sa mort, l’herbier de Linné fut proposé à la Société Linéenne de Londres , et en 1829, cette société acheta pour 78,000 francs, non-seulement l’herbier, mais encore toutes les collections de plantes, et la bibliothèque de Smith lui-même.
Rien n’a été changé è la disposition de l’herbier de Linné, qui occupe encore dans les galeries de la Société Linnéenne, les mêmes cases et les mêmes armoires qui la renfermaient au temps de Smith. Il n’est pas aujourd’hui de botaniste, visitant l’Angleterre, qui ne se fasse un devoir d’aller, comme en pèlerinage, visiter l’herbier de l’immortel naturaliste d’Upsal.
BOERHAAVE
Boerhaave, ce grand médecin qui jouit au xvm* siècle d’une si prodigieuse renommée qu'on lui écrivait de la Chine, avec cette simple suscription : an docteur Boerhaave en Europe ; ce naturaliste renommé qui réunissait autour de sa chaire de l’Université de Leyde, une foule attentive d’étudiants venus de toutes les parties du monde; cet homme illustre qui fut une des gloires ies plus brillantes et les plus pures de la Hollande, est, il faut en convenir, singulièrement oublié de nos jours. Les médecins seuls lisent ses écrits, et son nom n’éveille plus aucun souvenir dans la masse du public.
Boerhaave fut cependant le plus grand médecin du xvm' siècle, et l’un des hommes les plus complets parmi les savants de toutes les époques. Par l'étendue et la variété de ses connaissances, par l’importance de son enseignement, et par son étonnante aptitude pratique, il exerça une influence profonde sur la médecine de son temps, et il agit, par ses nombreux disciples, sur les générations suivantes. Si sa renommée s’est éclipsée dans la postérité, il put, du moins, pendant quarante années de sa vie, goûter le bonheur d’une célébrité universelle.
Hermann Boerhaave naquitle 31 décembre 1608, dans le bourg de Voorhout, dépendant de la ville de Leyde, en Hollande. Son père, qui était pasteur de ce bourg, descendait d’une famille flamande qui était arrivée il Leyde pour y exercer le commerce, à
bobuhaavk
BOERHAAVE
l’époque de la révolution des Pays-Bas. D’un premier mariage contracté en 1663, il avait eu six enfants, dont cinq filles et un garçon, lequel était le jeune Hermann. Sa femme étant morte en 1673, il se remaria, et eut quatre autres enfants; de sorte que le nombre des enfants se trouva porté à dix.
Par un heureux hasard, qui ne se réalise que trop rarement, la seconde épouse de Jacques Boerhaave voua une égale tendresse à ses propres enfants et à ceux de la défunte. Elle fut pour tous indistinctement une mère attentive et soigneuse, et se concilia ainsi, de leur part, une affection sans réserve.
Le pasteur de Voorhout, père de Boerhaave, était fort instruit, et comme il n’avait point de fortune, il se chargea de l’éducation de ses deux fils, Hermann et Jacques. Ayant reconnu de bonne heure dans Hermann d'excellentes dispositions pour l’étude des langues, il prit la résolution d'en faire un ministre du culte, tandis qu’il destinait le second à la médecine. Mais ce fut le contraire qui arriva : Hermann devint un médecin illustre, et Jacques succéda à son père dans ses fonctions ecclésiastiques.
A onze ans, Hermann connaissait déjà le grec et le latin, et il avait pénétré assez avant dans l’étude do l’histoire. Mais ses progrès furent retardés par une maladie qui lui survint vers l’âge de douze ans. C’était un ulcère à la cuisse gauche. Pendant sept ans le mal dé6a tous les remèdes. A la fin, le jeune Boerhaave voyant les médecins impuissants à améliorer son état, prit le parti de se soigner lui-même. Ayant bassiné son ulcère avec de l'eau contenant du sel en dissolution, il se guérit en peu de temps. Est-ce là, comme l’a dit Fontenelle, un présage de l’avenir qui l’attendait (1)? Peut-être cette guérison rapide fut-elle simplement provoquée par la révolution qui accompagna, chez le jeune malade, l'avénement de la puberté.
En 1682, Hermann Boerhaave n'ayant plus rien à apprendre de sou père, fut envoyé à l’Université de Leyde, pour y continuer ses classes. 11 travailla avec tant d’ardeur, qu’à l’âge de quinze ans il avait terminé sa rhétorique.
Sur ces entrefaites, un grand malheur le frappa : il perdit son père, et se trouva, faute de ressources, dans l’impossibilité de poursuivre ses études. Heureusement un ami de son père, Jac-
(i) Éloge de Boerhaave.
ques Trigland, théologien distingué, compatit à son infortune, et le recommanda chaleureusement à l’un des premiers magistrats de la ville de Leyde, Van Alphen, qui voulut bien se charger de son avenir.
Comme notre étudiant ne songeait pas encore à abandonner la voie que lui avait tracée son père, il continua de se préparer à l’état ecclésiastique. 11 se perfectionna dans l’étude du grec, apprit la philosophie et la théologie, l’hébreu et le chaldéen. Le goût des mathématiques lui étant venu, il aborda ce genre d’études avec une véritable passion.
A l’âge de vingt ans, en 1088, il se fit remarquer, en public, dans un discours académique prononcé sous la présidence de son professeur de grec. Il obtint de l’Université, pour ce discours philosophique, une médaille d’or.
Reçu, l’année «uivante, docteur en philosophie, il composa sa thèse inaugurale sur la distinction de l’âme et du corps.
Cependant il sentit bientôt qu’il devait se créer des moyens d’exislence, afin de ne pas rester plus longtemps à la charge de ses protecteurs. 11 se mit à donner des leçons de mathématiques, qui subvinrent en partie à ses besoins.
A l'occasion de ses leçons, il se trouva en rapport avec un citoyen important de Leyde, Jean Vanderberg, qui le prit en amitié, et lui fit confier le travail du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Vossius, que la ville de Leyde venait d’acquérir. Hermann Boerhaave avait alors 22 ans.
C’est seulement à cette époque qu’il commença l'étude de la médecine. Il obéissait, en cela, aux conseils de Vanderberg ; mais il est à croire que le souvenir de sa maladie et les réflexions quelle lui suggéra, furent pour quelque chose dans cette détermination. Il s’était convaincu, par sa propre expérience, de l’impuissance des médecins de son temps, et se sentait la noble ambition de les surpasser.
On sera peut-être surpris d'apprendre que Boerhaave n’eut presque point de maîtres, et qu'il se forma en quelque sorte de lui-même, dans cet art de guérir qu’il porta si haut. Réduit aux leçons de professeurs médiocres, il lui était impossible de s'en contenter, et il résolut de chercher dans les livres un enseignement plus conforme à ce qu’il observait dans la nature.
Il commença par étudier l’anatomie dans Vésale et Bartholiu.
BOERHAAVE
Il suivit les dissections qui se faisaient à l’école de médecine de l’Université, et disséqua môme chez lui. Cependant, il ne donna pas à l’anatomie toute l’attention nécessaire, et resta toujours assez médiocre anatomiste.
Ayant acquis ces connaissances préliminaires, Boerhaave se mit à lire, dans un ordre déterminé, les plus importants ouvrages de la médecine ancienne et moderne. Commençant par les plus récents, et remontant progressivement vers l’antiquité, il arriva ainsi jusqu’à Hippocrate. Il découvrit alors que tous les auteurs s’étaient inspirés des préceptes du Père de la médecine , et il se prit d'une profonde admiration pour lui. Il dévora ses écrits, et s'assimila ses doctrines. Parmi les médecins ses contemporains, son auteur favori fut l’anglais Sydenham.
Il étudia ensuite la botanique et la chimie, ayant toujours le soin de contrôler ses lectures par l'expérience.
En 1693, il alla se faire recevoir docteur en médecine à Hardewiek. Sa thèse avait pour sujet /’ importance de l'observation des excréments dans les maladies. Il voulut prouver, en traitant un pareil sujet, que le médecin ne doit négliger aucun moyen de diagnostic. On put ainsi se faire par avance une idée de la conscience qu’il apporterait à l’exercice de son art.
Quoique docteur en médecine, Boerhaave, accoutumé à respecter la volonté de son père, ne voulait pas renoncer à la carrière religieuse. Mais un travail considérable s’était accompli dans son esprit. L’étude des sciences avait éveillé chez lui des pensées nouvelles. Il sut porter la critique dans les matières de théologie, et dès ce moment, il fut perdu pour le saint ministère. On pouvait, d’ailleurs, le pressentir déjà à la dissertation qu’il entreprit sur cette question : « Pourquoi le christianisme, prêche autrefois par des ignorants, a-t-il fait tant de progrès, et en fait-il aujourd'hui si peu, prêché par des savants ? » C’était là une question indiscrète, et Boerhaave ne pouvait dissimuler qu’elle le mettait en interdit avec l’Église. Il entrevit des luttes et des discussions; de sorte que sa résolution d'embrasser l'état ecclésiastique commença d’être fortement ébranlée.
Une autre circonstance l'amena à renoncer décidément à la théologie.
Un jour, comme il descendait la Meuse, en bateau, il entendit un de ses compagnons de voyage attaquer avec beaucoup de vivacité,
mais arec maladresse, la doctrine philosophique de Spinosa. II ne put s’empêcher d’interpeller le discoureur, et de lui demander s’il avait lu Spinosa. Son interlocuteur fut forcé de convenir qu’il n’avait pas lu une ligne de ce philosophe. Seulement cette déclaration coûtait beaucoup à son amour-propre, et pour couvrir sa confusion, il accusa Boerhaave d’être un adepte de Spinosa. Malgré ses dénégations, Boerhaave fut donc atteint et convaincu de spinosisme par toute l’assistance.
Cette scène avait bien peu d'importance en elle-même ; cependant elle suffit à dégoûter Boerhaave des querelles philosophiques et thôologiques ; ce qui prouve que le fil qui le retenait encore attaché à l’Église était bien léger.
Quoi qu’il en soit, à partir de ce jour, notre docteur se voua complètement à l’exercice de l'art de guérir. Pendant plusieurs années, tout en s'efforçant de se créer une clientèle médicale, il continua à donner, pour vivre, des leçons de mathématiques. 11 employa ses loisirs forcés à augmenter la somme de ses connaissances, qui étaient déjà considérables, et il acquit ainsi ce fonds solide et brillant à la fois, sur lequel s’éleva bientôt sa réputation.
Boerhaave avait trente-trois ans lorsqu’il obtint, en 1701, par le crédit de ses amis, la place de répétiteur d’une chaire de médecine à l’Université de Leyde. Il prit pour texte de son discours d'inauguration, le Génie ef Hippocrate.
Boerhaave réunissait en lui toutes les qualités du professeur. On admirait la rigueur de ses définitions, l'enchaînement de ses idées, son élocution brillante, son érudition profonde et variée, et surtout l’art d’instruire en intéressant, le secret qu’il possédait de ranimer l'attention des auditeurs par des traits empruntés à la poésie ou à l’histoire. C’était peut-être le professeur le plus accompli qui eût encore paru dans les écoles de médecine. Aussi sa renommée s’étendit-elle rapidement. Les étudiants accouraient à Leyde de toutes les parties de l’Europe, pour entendre sa parole éloquente et recueillir ses leçons pratiques. L'amphithéâtre où il enseignait fut trop petit, et il fallut l’agrandir. Bien plus, on raconte que l'enceinte de la ville de Leyde n’étant plus en rapport avec l’aflluence d’étrangers qu’attirait la réputation de Boerhaave, on dut reculer cette enceinte. Ce fait en dit plus à lui seul que tous les éloges, sur le prestige qu’exerçait en Europe le nom de ce médecin illustre.
BOERHAAVE
En 1703, l'académie de Grouingue offrit à Boerhaave une chaire de médecine; mais il ne voulut point quitter l’Université de Levde, bien qu’il n'y fût encore que professeur adjoint. La ville de Leyde lui sut gré de cette fidélité. Elle augmenta ses émoluments, et lui promit la première chaire vacante.
A l’occasion de cet événement, Boerhaave inaugura son cours par un discours sur la nécessité des considérations mécaniques en médecine (De usu ratiocinii mechanici in medicina). C’est dans ce discours que l’on trouve les premiers germes de son opposition au système d’Ilippocrate, et les débuts de cette médecine physicochimique qu’il devait imposer à ses contemporains.
La révolution qu’avaient opérée dans les sciences les idées de Descartes, de Keppler, de Bacon et de Galilée, n’avait pas encore atteint la médecine. Boerhaave accomplit cette révolution, en essayant de rattacher l’art médical à la mécanique et à la chimie. Déjà, il est vrai, une tentative avait été faite dans cette direction par deux écoles rivales : l’école des chimistes, qui avaient renversé les théories de Galien, et celle des mécaniciens, qui reconnaissait pour chef l'Italien Bellini. Pour caractériser le genre de révolution que Boerhaave introduisit dans la médecine du xvm° siècle, écoutons un écrivain compétent, le docteur Isidore Bourdon :
■ Boerhaave, dit Bourdon, créa des hypothèses hydrauliques pour expliquer le libre cours ou le cours entravé des liquides vivants, et des hypothèses chimiques pour rendre raison de l’altération des humeurs. Il supposa dans nos liquides des globules appropriés aux vaisseaux qui les renferment ou qui leur livrent passage; et lorsqu’il survenait une fluxion, une inflammation ou une tumeur quelconque, Boerhaave expliquait ces anomalies en disant qu’il y avait eu erreur de lieu, voulant dire par là qu’un globule, s'étant apparemment trompé de vaisseaux, avait passé dans un conduit destiné à des globules d’une autre espèce. S’agissait-il, par exemple, d’une ophthalmie, Boerhaave attribuait celte inflammation de l’œil au passage malencontreux des globules rouges dans des vaisseaux destinés ii des globules incolores (1). »
C’est alors qu’on vit apparaître une foule de mots qui sont à peu près bannis aujourd’hui du langage médical, mais qu'on retrouve encore dans la conversation courante. Il y eut des acrimonies, des
( 1 ) Illustres médecins et naturalistes des temja modernes, par I*id. Bourdon, in 12, Paris, 1844, p. 472.
désobstruants, des incisifs, des fondants, etc. Boerhaave expliquait tout par sou système, et l’entrainement fut assez grand pour que chacun l'adoptât sans restriction.
Nous n’avons pas besoin de dire quel était le vice du système cliimico-mécaniquc du médecin de Leyde. Boerhaave ne tenait pas assez compte de la force propre de la vie, force qui n'a rien de commun avec les actions mécaniques et chimiques. 11 faisait de l’accessoire le principal, et subordonnait ce qui devait dominer.
Eu 1709, Boerhaave obtint enfin, à l’Université de Leyde, une chaire. 11 fut nommé professeur titulaire de médecine et de botanique.
Il inaugura ses leçons par un nouveau discours : Sur la simplicité de la médecine, qui contrastait singulièrement avec celui que nous signalions tout à l’heure, et qui prouve que ses idées s'étaient modifiées assez profondément avec le temps. Revenant au culte d’Hippocrate, Boerhaave établit, dans ce discours, qu’il faut ramener la médecine à sa simplicité native, et la baser uniquement sur l’observation des faits, comme le recommande le grand médecin de Cos. Il renonçait donc quelquefois à son système favori, et savait rendre justice aux grandes idées de la médecine traditionnelle.
Boerhaave professait en môme temps la médecine et la botanique. Il contribua beaucoup aux progrès de cette dernière science, sinon par ses recherches personnelles, du moins par les encouragements qu’il prodigua aux savants qui la cultivaient spécialement.
Les idées de Tournefort étaient alors en grande faveur. Boerhaave, obéissant à cette influence, distribua les plantes du jardin de Leyde, selon la classification du botaniste français.
Boerhaave est un des premiers botanistes qui aient accordé de l’importance aux caractères tirés des étamines. Il augmenta considérablement les collections du jardin de Leyde, et en donna plusieurs catalogues. Il publia aussi des descriptions et des figures de plusieurs plantes alors ignorées, et on lui doit môme quelques genres nouveaux. Il eut, comme nous l’avons dit, la gloire de protéger Linné, dont il sut apprécier le génie naissant. Il facilita les voyages du naturaliste suédois par les chaudes recommandations qu’il lui remettait pour les hommes importants de tous les pays que Linné devait parcourir.
Boerhaave avait quarante ans lorsqu’il publia ses deux ouvrages
BOERHAAVE
principaux, les Institutions de médecine el les Aphorismes de médecine. Le premier (Institutions médias in usum annuœ exercitationis domesticum ) parut en 1708; le second ( Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis, in usum doctrines domesticœ) date de 1709. Le succès de ces deux ouvrages fut immense. L’un et l’autre eurent uu grand nombre d’éditions en diverses langues. Ils furent même traduits en arabe. La Mettrie a donné, en 1743, une édition en français des deux ouvrages réunis, sous le titre d'institutions et Aphorismes de Doerliaare.
Les deux ouvrages du médecin de Leyde ont trouvé de profonds et brillants commentateurs. Les Institutions ont été commentées par Haller, et les Aphorismes par Van Swieten ; l’un et l’autre étaient les disciples de Boerhaave.
Les Institutions résument les leçons de Boerhaave sur la théorie de la médecine. Le maître y expose l’ordre que doit suivre dans ses études, celui qui se prépare à l’exercice de la médecine. Après avoir tracé l’histoire de l’art, d'une façon magistrale, mais rapide, il aborde, dans cinq chapitres successifs, le détail des connaissances nécessaires pour l’exercice de l’art de guérir. Dans la partie physiologique, qui est la moins achevée, parce qu’elle repose sur l’anatomie, que Boerhaave connaissait mal, il décrit les organes, et rend compte des diverses fonctions qui entretiennent la vie. L’auteur traite ensuite des altérations de ces mêmes fonctions, des signes de la santé et des maladies, de l’hygiène préventive et curative, et donne enfin quelques indications relatives à la thérapeutique. C’est là que se trouvent coordonnées toutes les vues de Boerhaave sur les actions mécaniques et chimiques ; c’est là qu’il ramène tous les faits à un objectif unique et qu’il les réduit en un système, qui est, on peut le dire, aussi faux que séduisant.
Une méthode rigoureuse, une érudition immense, enfin une grande largeur de conceptions, telles sont les hautes qualités qui firent la fortune de cet ouvrage.
Les Aphorismes sont à la médecine pratique ce que sont les Institutions à la médecine théorique. Boerhaave y donne une classification des maladies, en commençant par les plus simples et arrivant, de degré en degré, aux plus compliquées. Il les décrit d’une façon laconique, mais claire et précise. Il en indique les symptômes et les conséquences, remonte ainsi aux causes, et en expose le traitement. C’est un résumé fidèle et complet de tous les
maux qui peuvent nous atteindre. Le style de cet ouvrage est correct et son arrangement naturel. L’érudition s’y montre à chaque page. Cet ouvrage, réuni au précédent, renferme toute la doctrine du médecin de Leyde.
En 1711, Boerhaave fut nommé recteur de l’Université. A l'expiration de son rectorat, il prononça un discours, où il établit que l’observation seule peut nous conduire à la découverte de la vérité dans les sciences. Ici encore l’influence d’Hippocrate reparaît, et ce ne sera pas pour la dernière fois.
Pendant la môme année, Boerhaave, tout eu conservant les deux chaires de médecine et de botanique, devint titulaire de celle de clinique, en remplacement de Bidloo, qu’il suppléait depuis longtemps déjà. Sur ses instances, on ouvrit aux étudiants un hôpital dont l’accès leur avait été interdit, et il y donna, deux fois par semaine, des ^leçons cliniques. Abandonnant complètement les idées dogmatiques qui faisaient le fond de son enseignement universitaire, il se produisit alors avec éclat comme praticien.
C’est dans les salles de cet hôpital, que Boerhaave donna cette preuve de tact médical, qui a été souvent racontée.
Comme il faisait un matin sa visite, il s’aperçoit que plusieurs jeunes filles, frappées par le spectacle d’une de leurs voisines, en proie à une attaque d’hystérie, sont menacées, à leur tour, de convulsions, et que toutè la salle est sur le point d’être saisie par les mômes accidents spasmodiques. Cette espèce de contagion des troubles nerveux n’est pas rare. On a remarqué, par exemple, que, dans la cérémonie de la première communion, si l’une des jeunes communiantes est prise d’attaque de nerfs, toutes ses compagnes sont bientôt saisies des mêmes accidents, si l’on ne se hâte pas de soustraire à leurs yeux le spectacle de la jeune malade.
C’est ce qui allait se produire dans la salle de l'hôpital de Leyde, mais avec beaucoup plus de gravité. Boerhaave jugea avec raison qu’il n’en arrêterait les effets qu’en agissant fortement sur l’imagination des convulsionnaires. Il ordonne donc qu’on lui apporte un fourneau rempli de charbons ardents. Il place dans le fourneau des tiges de fer, qui ne tardent pas à rougir. Puis, saisissant une de ces barres rougies, il la brandit, en s’écriant d’une voix tonnante : « Vous voyez ce fer rouge 1 la première de vous qui ne se tiendra pas tranquille, en portera les marques sur