RÉAUMUR CONSTRUIT SON THERMOMÈTRE
REAUMUR
Bien que Réaumur n’ait point laissé de traces profondes dans l’histoire des sciences, bien qu’il n’ait attaché son nom à aucune grande découverte ni à aucun système fortementconçu, il n'eu est pas moins resté l’un de savants les plus populaires de la France. Cela tient surtout à ses rares facultés d’observateur et à l’étonnante variété de ses travaux. Ce ne fut point un homme de génie, mais personne n’eut l’esprit plus souple ni plus ingénieux; personne ne passa avec autant de facilité d'une question à une autre ; personne ne possédait un plus haut degré l’art d’interroger la nature et d’en appliquerlesressourcesà l’amélioration du sort de l’humanité. Le cercle de ses études, continuées pendant cinquante ans, embrassa les arts industriels, la physique générale et l’histoire naturelle ; et le nombre des mémoires qu’il publia sur ces diverses branches de la science, est considérable. Ajoutons qu’il eut l’avantage de précéder BufTon, et qu’il dut à cette circonstance d’occuper longtemps la première place parmi les naturalistes français. Nous disons longtemps et non toujours; car il vécut assez pour assister au triomphe de l'historien de la nature, et pour être éclipsé par lui.
René- Antoine Ferchault de Réaumur naquit à la Rochelle, en 1683. Après avoir ébauché ses études dans cette ville, il les continua au collège des Jésuites de Poitiers, et se rendit enfin à Bourges, pour y faire son droit. Son père, qui était conseiller au présidial de la Rochelle, avait espéré lui transmettre sa charge ; mais t. v. 23
déjà le jeune Réaumur se sentait entraîné vers la carrière des sciences. Il fit part de ses goûts à son père, lequel eut la sagesse de ne pointles contrarier, ellui permit même de se rendre à Paris, pour y féconder les heureuses facultés qui le poussaient vers l’observation de la nature.
Réaumur arriva à Paris en 1703, à peine âgé de vingt ans. Gomme il avait spécialement porté son attention sur les mathématiques, c'est par là qu’il commença à se faire connaître. Il présenta quelques mémoires de géométrie à l’académie des sciences. Ces premiers travaux furent tellement remarqués, qu’ils no tardèrent pas à ouvrir à leur auteur les portes de la grave assemblée. Réaumur fut élu en 1 708 : il était alors dans sa vingt-cinquième année.
On s’attendait naturellement à ce qu’il fournit une brillante carrière comme géomètre. On fut donc bien étonné lorsqu’on le vit, au bout de quelques mois, quitter les questions qui avaient commencé sa réputation, pour s'adonner à l’étude de la physique ou de l’histoire naturelle.
Dès 1709, il communiqua à l’académie des sciences le résultat de ses observations sur la formation et l’accroissement iln test des coquillages terrestres ou aquatiques. On ignorait jusqu’alors si cette carapace croissait, comme le reste du corps de l’animal, par intussusception, c’est-à-dire par l’action d’un fluide nourricier venant de l’intérieur, ou bien si elle se formait par l'addition de couches successives à l'extérieur. Réaumur prouva que cette dernière explication était la vraie. Il préludait ainsi à ses admirables observations sur les insectes.
L’année suivante, il montra par quels moyens la plupart des mollusquesse fixent au fond de la mer ou aux rochers, et exécutent leur mouvement progressif. Il fit voir qu’ils sécrètent une espèce de glu, à l’aide de laquelle ils s'attachent à tous les corps étrangers et y adhèrent fortement.
Ges recherches leconduisirentà une découverte assez singulière, à celle du mollusque qui fournit une belle couleur purpurine, analogue à la pourpre des anciens.
Se trouvant un jour au bord de la mer, Réaumur aperçut, sur des pierres, un grand nombre de grains allongés, qui servaient d’asileà des mollusques nommés buccins. Ayantexaminé quelquesunsdeccsgraius, il vitqu’ilscontenaient un liquide jaunâtre, sur
RÉAUMUR
lequel se détachait un point rouge. L’idée lui vint aussitôt qu’on pourrait peut-être en tirer une teinture en rouge pourpre. Il écrasa plusieurs de ces mollusques sur ses manchettes; mais il ne constata rien, sinonqu’il avait sali ses manchettes. Il continua sapromenade, sans songer davantage aux buccins ; maisau boutde quelque temps, en jetant par hasard les yeux sur ses manchettes, il les vit toutes maculées de rouge aux endroits où il avait écrasé les buccins.
Il avait emporté quelques-uns de ces coquillages chez lui, pour les étudier à son aise ; mais lorsqu’il voulut renouveler l’expérience de la teinture, il n’obtint aucun résultat : les linges mouillés par le liquide jaunâtre, ne se coloraient point en rouge. Notre naturaliste s’évertuait en vain à pénétrer ce mystère, lorsqu'ayant opéré par hasard en pleine lumière et au grand air, il vit la couleur pourpre apparaître. Il constata ainsi que l’action de la lumière et de l’air était indispensable à la production de la matière colorante.
De nos jours la liste s’est beaucoup augmentée de ces matières colorantes qui ne peuvent prendre naissance que sous la double influence de la lumière et de l’oxygène de l’air.
Quelque temps auparavant, Réaumur avait été chargé, par l’académie des sciences, d’examiner une invention dont on faisait grand bruit à Paris. M. Bon, premier président de la chambre des comptes de Montpellier, venait de trouver le moyen de faire servir les fils des araignées à fabriquer des tissus. Après avoir rassemblé un certain nombre de coques d’araignées , et leur avoir fait subir une apprêt de sa façon, l’auteur de la découverte avait obtenu une espèce de soie grise, qui recevait bien la teinture, et dont on avait même fait des bas et des gants. Les premiers gants ainsi fabriqués avaient été offerts à la duchesse de Bourgogne.
Restait à savoir si les frais de l’entreprise ne dépasseraient point les profits; en d’autres termes, si l’élève des araignées, en vue d’en utiliser la soie, constituerait une bonne opération industrielle. C’est ce que Réaumur examina.
Il constata d’abord que les toiles d’araignées étaient absolument impropres à la fabrication de la soie, à cause de la ténuité excessive des fils, dont il ne faudrait pas moins de quatre-vingt-dix pour égaler eu force ceux des vers à soie, et pas moins de dix-huit mille pour obtenir un fil à coudre aussi résistant que ceux fournis par ces vers. On ne pouvait donc se servir que des cocons que les
araignées filent autour de leurs œufs. Réaumur reconnut qu'il serait sans doute possible d’utiliser les cocons des araignées pour en tirer un fil textile; mais il s'assura également que la soie ainsi obtenue coûterait beaucoup plus cher que la soie ordinaire, car l’araignée produit douze fois moins de fil que le ver à soie. En outre, la soie de l’araignée est moins brillante que l’autre.
Ces remarques firent abandonner le projet de M. Bon.
Cependant l'empereur de la Chine, ayant eu connaissance du mémoire de Réaumur, voulut en avoir une connaissance exacte. Un missionnaire français le traduisit en langue chinoise, et c’est ainsi que le travail du naturaliste français devint utile à un potentat de l'extrême Asie.
En 1712, Réaumur entreprit des expériences très-curieuses sur la régénération des membres des écrevisses et des homards. Il enferma plusieurs écrevisses dans un petit bassin , et leur coupa une jambe. Au bout de quelques mois, il ne restait aucune trace de cette mutilation : la jambe était remplacée. Réaumur put même observer, jour à jour, la croissance du membre reproduit. Il coupa ensuite, tout ou partie, des pinces et des mandibules de l'animal, et ces organes se réparèrent parfaitement. La chose se passa de la même façon pour les homards. Ainsi fut confirmée l’opinion vulgaire, qui soutenait, à l'encontre des savants, le fait de la reproduction des pattes des écrevisses et autres animaux à carapace solide.
Peu de temps après son entrée à l’académie des sciences, Réaumur reçut la mission de diriger un grand travail dont le gouvernement avait pris l'initiative, et qui devait être intitulé Description de divers arts et métiers. C’est ainsi qu'il fut amené à faire nombre d'observations ingénieuses dont les arts industriels profitèrent largement.
Dans ses Recherches sur l'industrie du cordier, publiées en 1711, Réaumur constata que la force d'une corde est moindre que la somme des forces des cordons qui la composent ; d’où cette déduction, que la résistance d’une corde varie en raison inverse de son degré de torsion. On avait jusqu’alors professé le contraire.
En 1715, il découvrit des mines de turquoises dans le midi de la France. On croyait alors que cette substance, rare et précieuse, était de nature minérale. Réaumur prouva que les turquoises ne sont autre chose que les dents d’un grand animal fossile, aux-
RÊAÜMUR
quelles on donnait une couleur bleue par l’action du feu. Cet animal fossile fut plus tard étudié par Cuvier, et baptisé par le célèbre naturaliste du nom de mastodonte.
La même année, Réaumur porta son attention sur la fabrication des perles fausses. On sait que les perles fausses sont de petites boules de verre, que l'on remplit avec les écailles d’un petit poisson d’eau douce, l'ablette. Réaumur fut ainsi conduit à étudier la formation de cette matière argentée, et à rechercher quelle est, en général, l’origine de la substance qui donne leur éclat aux écailles des poissons. Il trouva qu'après avoir été élaborée dans les intestins. cette matière se répand partout à la surface du corps de l’animal, et qu’elle pénètre, de là, sous ses écailles.
Poursuivant le même ordre d'idées, il chercha, en 1 717, à pénétrer la manière dont se forment les véritables perles. De ses observations il conclut que la présence do perles dans l’intérieur de certaines huitres, est la conséquence d’un état pathologique de ce mollusque. Selon Réaumur, l'influencedes eaux, ou toute autre cause, développe chez les huitres une maladie, qui se traduit par une sécrétion calcaire, provenant de sucs extravasés. Réaumur chercha même à provoquer artificiellement la production des perles, en plaçant des huîtres et d’autres coquillages dans les conditions qui lui paraissaient propres à cette formation; mais ses expériences ne furent point couronnées de succès. Linné, qui avait déjà traité la même question, ainsi que nous l'avons dit dans la vie de ce botaniste, était arrivé à des résultats beaucoup plus avantageux.
La première description exacte de la torpille et de son organe producteur de l’électricité, est due à Réaumur. Seulement, comme on ne possédait alors que des notions très-imparfaites sur l’électricité, Réaumur ne put expliquer l'action singulière qu’exerce cet animal.
En 1718, Réaumur aborda un sujet tout différent. Il étudia l’art des orpailleurs, en d’autres termes, il s’ingénia à déterminer dans chaque rivière de France qui roulait de l’or sur le sable de ses rives, le titre du métal précieux, et à trouver les moyens de le recueillir. Ces recherches sont développées dans un mémoire imprimé dans le recueil de l’académie des sciences, sous ce titre : Histoire des rivières et des ruisseaux du royaume qui roulent des paillettes d’or, avec des observations sur la manière dont on ramasse
ccs paillettes, sur le sable avec lequel elles sont mélées , et sur leur titre.
En 1 720, Réaumur s’occupa des vastes bancs de coquilles fossiles, appelés faluns en Touraine. Il les décrivit sous cette rubrique: Remarques sur les coquilles fossiles de quelques cantons delà Touraine , et sur les utilités qu'on en tire.
Eu 1722, il dévoila la véritable nature d’un corps qui avait dérouté jusqu’alors tous les observateurs. Ce corps, connu à celte époque sous le nom de uostoc , se présente sous l’apparence d’une gelée un peu transparente, de couleur vert foncé. On le rencontre dans les chemins et les allées de jardins , après les grandes pluies d’été. Tant que l’atmosphère reste humide, le nostoc persiste; mais sous l’influence du soleil ou du vent, il se dessèche et disparaît.
Il n’en avait pas fallu davantage pour faire débiter aux anciens naturalistes les contes les plus absurdes. On disait, par exemple, que le nostoc sort spontanément de terre, ou qu'il tombe du ciel. Tournel’ort avait émis l’idée que le nostoc était une plante ; mais Réaumur seul fit connaître la vérité. Il trouva que ce corps mystérieux est une sorte de plante sans racines, qui absorbe très-avidement l’humidité, etqui ne se montre dans tout son développement que lorsqu’elle est suffisamment imbibée d’eau ; dans le cas contraire, elle est presque réduite à néant et disparaît pour ainsi dire complètement, jusqu’à ce qu’une forte pluie vienne lui redonner un nouvel éclat. De là ces apparences illusoires de naissance et de mort.
On sait aujourd'hui que le nostoc est une plante cryptogamique, appartenant à la famille des Algues. L’étude approfondie que M. Thouret a faitedu Nostoc rerruqueux, qui croît dans les ruisseaux des environs de Paris, a fait connaître le mode de reproduction et l'organisation particulière de cette algue, plante essentiellement rudimentaire, puisqu’elle se reproduit par segmentation , par division, comme certains animaux d’ordre inférieur.
C’est l’année suivante que Réaumur publia ses observations sur la phosphorescence de quelques animaux marins, et en particulier, des mollusques nommés pholades.
Au temps de notre naturaliste, on se préoccupait déjà beaucoup de la disparition des forêts, et de la difficulté qu’on trouverait bientôt à se procurer du bois. Réaumur attaqua celte question, et cher-
RÉAUMUR
cha les meilleures mesures à opposer au dépérissement de notre grande végétation. Il exposa ses vues sur ce sujet dans un mémoire intitulé Réflexions sur l'état des bois du royaume, et sur les précautions qu’on pourrait prendre pour en empêcher le dépérissement , et pour les mettre en valeur. Réaumur donna dans cette occasion un nouvel exemple de la facilité avec laquelle il s’assimilait des connaissances qu’il abordait pour la première fois. Ou croirait, en lisant son mémoire, avoir sous les yeux le travail d’un éminent botaniste, doublé d’un praticien consommé.
Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que presqu’à la même époque, il publiait un Moyen de mettre les carrosses et les berlines en état de passer par des chemins plus étroits que les chemins ordinaires, et de se retirer plus aisément des ornières profondes; plus un Écrit sur la nature et la formation des cailloux, et une Description d’une mine de fer du pays de Foix, arec quelques réflexions sur la manière dont elle a été formée. On reconnaît là cette merveilleuse souplesse qui est le caractère distinctif de l’esprit de Réaumur.
L’ouvrage par lequel Réaumur a servi de la manière laplus utile l’industrie française, parut eu 1722, sous le titre : Traité sur l’art de convertir le fer en acier et d'adoucir le fer fondu, ou de faire des ouvrages aussi finis qu'en fer forgé. La fabrication de l’acier était alors inconnue dans notre pays, de sorte que nous étions, pour ce produit, tributaires de l’étranger. Réaumur eut la pensée de soustraire la France à cette sujétion. Après de nombreux essais, il parvint à découvrir le secret de la fabrication de l’acier.
Le Régent de France estimant, avec raison, que le travail de Réaumur constituait un très-important service rendu à notre pays, accorda à Réaumur une pension de douze mille livres. Celui-ci n’accepta cette libéralité qu’à la condition que l’académie continuerait à en jouir après sa mort, et que cette somme serait consacrée à des expériences entreprises pour le perfectionnement de l'industrie. Ce trait fait honneur à Réaumur.
On ne connaissait en France que des procédés fort coûteux pour fabriquer le fer-blanc, qui nous venait tout entier de l’Allemagne. Réaumur s'appliqua à trouver des moyens économiques d'étamer le fer, et il y réussit, en 1725. Des manufactures de ferblauc furent aussitôt établies en France.
Pendant les expériences multipliées qu’il avait dû faire pour réaliser ces deux découvertes, Réaumur avait remarqué que les
SAVANTS Dü DIX- HUITIÈME SIÈCLE
métaux fondus prennent, en se refroidissant, des formes géométriques. Cette observation ne fut pas perdue pour lui ; il publia en 1724 un travail sur la cristallographie métallique.
Il contribua aussi beaucoup à introduire en France l’art de fabriquer la porcelaine, dont la Chine et la Saxe avaient eu jusqu'alors le monopole. Après avoir reconnu que la porcelaine de Chine se compose de deux éléments, dont l’un empêchait la vitrification complète de l’autre, Réaumur fit venir de la Chine des échantillons de ces matériaux, et pria le Régent de donner des ordres pour qu’on en cherchât de semblables dans toute la France. On lui apporta diverses espèces de terres, à l’aide desquelles il parvint à confectionner de la porcelaine; mais il ne put égaler dans cet art ni les Chinois ni les Saxons. Sa tentative ne fut pas cependant inutile. C’est en s'aidant des recherches de Réaumur que, quarante années plus lard, Macquer sut reconnaître dans la terre blanche des environs de Saint-Yrieix, près do Limoges, le précieux kaolin qui alimente aujourd’hui nos fabriques de porcelaine.
Il faut dire aussi que les travaux de Réaumur sur ce sujet eurent un résultat pratique immédiat. L'ingénieux savant avait trouvé le moyen de produire une sorte de porcelaine, connue aujourd'hui sous i le nom de porcelaine de Réaumur, et qui n’est autre chose que du verre blanc rendu opaque. On s’en sert aujourd’hui pour divers usages. C’est en 1739 que Réaumur publia cette invention ; ses premiers mémoires relatifs à la fabrication de la porcelaine datent de 1727.
Réaumur a indiqué unemanièrede conserver les œufs sans altération aussi longtemps qu’on le veut. Il suffit de les enduire d’une couche de graisse, qui empêche l’accès de l’air par les pores de la coquille, et met ainsi les matières intérieures à l’abri de la corruption. Outre son utilité dans l'économie domestique, ce procédé a un grand avantage au point de vue de l’acclimatation des oiseaux exotiques, qui supporteraient diflicilement la fatigue d’un long voyage : on peut se borner à aller chercher les œufs de ces volatiles, pour les faire couver ensuite dans nos contrées.
Cette question particulière conduisit Réaumur à rechercher par quels moyens on pourrait substituer à l’incubation naturelle de la poule, une incubation artificielle, qui aurait pour effet d’organiser sur une échelle immense la production des poulets. Cette
RÉAUMUR
méthode avait été pratiquée depuis un temps immémorial en Égypte; mais les gens de ce pays, qui possédaient ce secret, ne le laissaient point transpirer, et se le transmettaient de père en fils, comme un héritage précieux. On savait seulement que l’éclosion des poulets se faisait dans des fours, chauffés à une température modérée, et maintenue constante pendant un nombre de jours égal à celui que nécessite l’incubation naturelle ; mais on n’était point au fait des détails de l’opération ni des précautions indispensables pour qu’elle réussit à coup silr.
Réaumur entreprit de percer le mystère dont s’entouraient les industriels de l’ancienne Égypte, non point en essayant do surprendre leurs procédés , mais en appliquant toutes les ressources de son esprit à l’étude de ce problème, et en s’efforçantde le résoudre par voie d’expérimentation. Après avoir essayé de la chaleur d’un four, il y renonça complètement pour celle du fumier, qui ne cofite presque rien à produire, et qui, en outre, se rapproche beaucoup de la chaleur développée par la couveuse. 11 plaça au sein d’une couche de fumier, un tonneau défoncé, dans lequel il suspendit, à différentes hauteurs, des paniers remplis d’œufs. S'étant assuré préalablement que la chaleur d'une couveuse était de trentedeux degrés à son thermomètre, c’est-à-dire de quarante degrés centigrades, il s’ingénia à moi n tenir constamment cette température dans son tonneau, et il y parvint en recouvrant celui-ci d’un disque percé de trous, lesquels étaient garnis de bouchons qu’on pouvait retirer à volonté. Pour remplacer les ailes de la mère, après l’éclosion des poulets, il employa une grande boite également placée sur le fumier et tapissée intérieurement d’une peau d’agneau, sous laquelle les petits volatiles allaient se blottir.
Il obtint de cette façon d’excellents résultats, et créa véritablement, en France, l’art de fabriquer des poulets et autres oiseaux domestiques en toutes saisons. Cette invention n’eut pourtant aucune suite, à cause des difficultés pratiques quelle présentait.
Réaumur possédait une très-belle collection d’oiseaux empaillés; il est même le premier, en France, qui ait songé à rassembler un cabinet d’histoire naturelle. Cuvier raconte (l)qu’après la mort de Réaumur, tous ces oiseaux passèrent au Jardin du Roi et qu’ils formèrent longtemps, dans cet établissement, la presque totalité de la collection ornithologique. La plupart des figures
(i) Article Réaumur de la Biographie générale, de Di dot.
coloriées qu'on trouve dans l’ouvrage de Buffon, ont été dessinées d’après ces mêmes exemplaires.
Les remarques journalières que Réaumur était à même de faire sur les oiseaux, le conduisirent à une découverte physiologique très-remarquable. Il moutra en 1752, par des expériences péremptoires, que la digestion s’accomplit d’une façon bien différente chez les oiseaux de proie et chez les oiseaux granivores. Chez les premiers, les aliments arrivent tout entiers dans l’estomac, où ils sont dissous par l’action du suc gastrique ; chez les seconds , au contraire, les parois internes du gosier sont assez puissantes pour triturer les grains et les pulvériser mécaniquement. Des cailloux peuvent même être brisés de cette façon, et la poule nous en donne tous les jours des exemples. Nous avons vu que Spallanzani développa singulièrement ces premiers aperçus de l’acte de la digestion.
Eu physique, Réaumur a attaché son nom à la construction du premier thermomètre véritablement utile, et sous ce rapport, il a beaucoup contribué au progrès de la science. Avant lui, les thermomètres des différents pays n’étaient point comparables entre eux , parce que leur graduation ne reposait point sur une base fixe, adoptée par tout le monde. Le nombre qui exprimait une certaine température, en un pays donné, ne correspondait point à la même température dans un autre pays. Les observations thermométriques, faites eu des points divers, ne pouvaient donc être rattachées les unes aux autres, et ne profitaient exclusivement qu’à leurs auteurs.
Appliquant l’idée déjà émise par Newton, Réaumur basa la graduation du thermomètre sur deux points fixes et constants pour toute la surface du globe. Ces deux points étaient : 1° celui où s’arrête le liquide, lorsque la boule de l’instrument est plongée dans la glace fondante ; 2" celui où il s’arrête, lorsque la boule est plongée dans l’eau bouillante. Comme l’alcool pur se dilate des 80 millièmes de son volume entre ces deux termes de température, Réaumur partagea l’intervalle des deux points fixes en 80 parties égales ou degrés. Le trait inférieur fut marqué 0, et le second 80.
Ainsi ce nombre de 80 n’était pas arbitraire. Chaque degré représentait une fraction exacte de la dilatation de l’alcool parla chaleur. C’est ce que l’on ignore généralement et ce qu’il était bon de rappeler ici.
RÉAUMUR
Cette division de l’échelle thermométrique en 80“ fut plus tard abandonnée, sur les conseils du physicien suédois, Celsius, pour la division centésimalequi est plus commode. Le thermomètre de Réaumur devint ainsi le thermomètre centigrade , ou de Celsius. Les deux instruments ne diffèrent que parce que les deux points extrêmes de l’échelle sont séparés par un nombre inégal de parties; mais ces points sont les mêmes dans l’un et l’autre. Le thermomètre centigrade repose donc sur le même principe que celui de Réaumur, et l’honneur de sou exécution doit revenir au savant français. C’est eu 1731 que Réaumur fit connaître cette invention.
En 1732, il s’occupa de rassembler les observations thermométriques faites en différents lieux du globe. Il posait ainsi les bases de celte partie de la météorologie qui s’occupe de la comparaison des divers climats, au point de vue thermologique, et qui a pour but la détermination exacte des lignes d'égale chaleur ou lignes isothermes. Il fit aussi d’excellentes remarques sur les mélanges réfrigérants, et sur les variations de volume ou de température qu’éprouvent certains liquides lorsqu’on les mêle ensemble.
De tous les ouvrages de Réaumur, ceux qui constituent son principal titre à la célébrité, et qui lui firent longtemps décerner le sceptre de l’histoire naturelle, ce sont ses Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, dont six volumes in-4° parurent de 1734 à 1 742. Le premier, Réaumur, étudia attentivement ces petits êtres, si faibles isolément, mais si puissants par le nombre. Le premier, il dévoila leur structure, leurs métamorphoses, leurs mœurs, parfois si curieuses. Le premier, il nous fit pénétrer dans ce monde infime qui nous enveloppe de toutes parts et menace à chajue instant nos conditions d’existence. Son travail est un inimitable modèle d’observation exacte et minutieuse, comme aussi d’ingénieuse pénétration. Réaumur n’avance rien qu’il n’ait constaté de visu, ou qu’il n’ait établi par des déductions rigoureuses. Il est seulement à regretter que son style n’ait pas toute la limpidité désirable : certains passages sont un peu diffus, mais d'autres sont pleins de charme, et se lisent avec un intérêt sans égal.
Dans les deux premiers volumes, Réaumur parle des chenilles, de leurs différentes formes et de leurs habitudes, de leurs métamorphoses en papillons, ainsi que des insectes qui vivent sur elles en parasites.
Le troisième volume est consacré à l’histoire des teignes et des fausses teignes, dont il existe diverses catégories, et dont les plus connues sont celles qui s’établissent dans les fourrures, dans les vêtements de laine, pour s'y tailler un habit bien chaud, ou • qui se logent dans l’intérieur de corps divers pour en dévorer la substance. Dans le même volume, se trouve la description des pucerons. Réaumur fait connaître, d’après Charles Bonnet, de Genève, que ces animaux possèdent la singulière faculté de se reproduire durant plusieurs générations sans accouplement. Les mouches dont les piqûres produisent les noix de galle sur les arbres, y sont également passées en revue.
Le quatrième volume roule sur les nombreuses espèces de mouches à deux ailes, envisagées à l'état de larve et à celui d’insecte.
La plus grande partie du cinquième renferme l’étonnante histoire des abeilles, de leurs mœurs, de leurs travaux et de leur organisation sociale. Disons en passant, que Réaumur, ayant prié les mathématiciens de lui apprendre la raison de la forme hexagonale des cellules, Kœnig reconnut et prouva que cette forme était celle qui exigeait la moindre dépense de cire. La nature se montre ici le premier des géomètres!
Le dernier volume des Mémoires pourseirirà l'histoire des insectes, est rempli par la description de quelques autres républiques ailées, telles que celles des guêpes, des bourdons, et par l’étude de la fourmi-lion, des demoiselles et des mouches éphémères. Dans la préface de ce volume, Réaumur raconte la curieuse découverte que venait de faire Trembley, et qui n’était autre que celle du polype dont les tronçons reproduisent un animal complet.
L’ouvragede Réaumur resta inachevé. Dans le septième volume, qu’on trouva très-avancé lorsqu'il mourut, mais qu’on ne put publier à cause des lacunes et du désordre qui y existaient, il se proposait de parler des grillons et des sauterelles. Les insectes que nous nommons coléoptères auraient fait la matière des volumes suivants.
A l'apparition de l’immortel ouvragedu Billion l'Histoire naturelle, la gloire de Réaumur fut subitement amoindrie. Elle devait nécessairement pâlir devant l'éclat d’une œuvre aussi brillante que celle de Buffon. Aussi Réaumur ne put-il se défendre d’un vif sentiment de jalousie. On prétend qu’il se serait laissé aller jus-
réaumur étudie: les ouvrages de chenilles processionnaires
RÉ AU MUR
qu’à tremperdans une publication anonyme, ayant pour titre Lettre à «» Américain, et qui était l’œuvre d'un oratorien nommé de Lignac. Dans ce factum Bufl'on et son collaborateur Daubenton sont indignement vilipendés, tandis que Réaumur est porté aux nues.
Réaumur, qui jouissait d’une certaine fortune personnelle, ne voulut jamais accepter d’emplois dans L’État. Il se départit une seule fois de cette ligne de conduite ; mais il y fut amené par des considérations de famille. Pour obliger un de ses parents, qui se trouvait contraint d’abandonner le poste d’intendant de l’ordre de Saint-Louis, il fit l'acquisition de cette charge; mais il se contenta de porter la décoration qui y était attachée, et en laissa les émoluments au dernier titulaire.
Une grande considération entoura, pendant toute sa vie, le naturaliste dont nous venons d’exposer les travaux. Il entretenait des relations avec tous les hommes distingués de l’Europe. Il était d'ailleurs modeste, affable et bon.
< Son crédit, ses connaissances, qui lui avaient tant coûté à acquérir, n’étaient chez lui que comme en dépôt pour le besoin de ses amis: il était si exact à venir s'informer de leur état lorsqu’ils étaient malades, que quelques-uns, qui ne le voyaient pas assez à leur gré, disaient qu’ils souhaitaient avoir la lièvre pour jouir plus souvent de sa présence. Les revers de la fortune arrivés à ses amis ne faisaient que resserrer les nœuds qui l'attachaient à eux (1). >
Réaumur ne se maria point. 11 habitait alternativement sa maisonde campagne, située à Bercy, près de Paris, et la Saintonge, où il avait des terres. Il passait ordinairement ses vacances dans le Maine, au château de la Bernondière, que lui avait légué un de ses amis.
C’est là qu’il mourut, le 18 octobre 1757, à la suite d’une chute de cheval. Il était alors dans sa soixante-quinzième année.
Il léguait à l’académie ses manuscrits. On trouva dans son cabinet 1 38 portefeuilles, remplis d’ouvrages ébauchés, d’observations et de notes de toute espèce, d’une infinité de mémoires sur l’industrie, enfin de la plus grande partie de l’Histoire des arts, presque en état d’être publiée.
(t) Éloge de Riaumur par Graodjean de Fouchy.
BUFFON
Buffon fit pour les sciences naturelles ce que Foutenelle avait fait pour les sciences physiques : il les força de descendre de leur piédestal classique ; par la magie d’un style incomparable, il les répandit dans toutes les classes do la société. Buffon fut pour beaucoup dans ce grand mouvement des esprits qui, vers la fin du xvm" siècle, dirigea les idées vers les recherches du vrai, du juste et du bien. Il mit les sciences naturelles eu faveur auprès d’un public, qui, jusqu'alors, y était resté presque complètement étranger. Avant Bullbn, l’histoire naturelle se présentait, aux yeux de biens des gens, sous les traits d’une personne revêche, parlant un langage à part, aussi difficile à aborder qu'à entretenir. Il fallait être animé d’une grande soif de connaître, pour lier commerce d’amitié avec cette noble dame, à l’aspect si peu engageant. Mais lorsqu’on la vit revêtue de toutes les grâces d'un esprit délicat ; lorsqu’on l’entendit s’exprimer dans le plus pur et le plus majestueux langage; lorsqu’on assista à ce spectacle de pensées profondes, admirablement parées ; lorsqu'on comprit sans effort, lorsqu’on trouva du charme à s’instruire, ce fut un ravissement universel. Lasciencepouvaitdonc être aimable : Foutenelle et Buffon le prouvaient par leurs immortels écrits. Une véritable transformation intellectuelle fut la conséquence de cette révélation soudaine. On se réconcilia avec les sciences, et une connaissance exacte des procédés de la nature vint dissiper des erreurs et des préjugés qui avaient longtemps fait obstacle au progrès de la philosophie et de la raison.
DÜFFON
BUFFON
Telle fut l’influence de Bu flou sur la société de sou temps, et ce mérite sortirait pour assurer sa gloire. Mais ce grand naturaliste a d'autres titres encore à l’admiration de la postérité. Dans le cercle particulier de la science qu’il cultiva , il ajouta beaucoup à l’œuvre de ses prédécesseurs. Il eut des aperçus profonds, et pressentit, par la seule puissance de l'intuition, des vérités que l’observation confirma plus tard. Enfin, ce fut lui qui créa réellement, bien qu’il existât déjà auparavant, cet établissement zoologique qui jouit aujourd'hui dans le monde entier d’uuejuste réputation : il fut l’organisateur du Jardin des Plantes. Buffon est donc l’un des hommes dont la France ait le plus de droit de s’enorgueillir.
Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, naquit à Montbard (dans le département actuel de la Côte-d’Or) le 7 septembre 1707, de Benjamin-François Leclerc de Buffon, alors âgé de vingtquatre ans, et d'une femme très-remarquable, Anne-Christine Marlin, qui mourut après vingt-cinq ans de mariage, sans avoir connu la gloire do son fils. Il apporta, en venant au monde, une constitution vigoureuse, qu’il tenait de ses ascendants paternels. De nombreux cas de longévité ont été signalés dans sa famille. Son père avait vécu jusqu’à quatre-vingt-onze ans, soii aïeul jusqu'à quatre-vingt-dix-huit, et son bisaïeul jusqu’à quatrevingt-douze. Son frère, le chevalier de Buffon, mourut à quatrevingt-onze ans, et sa sœur, M“° Nadault, à quatre-vingt-six. Luimême, enfin, atteignit l’àge de quatre-vingt-un ans, malgré les ébranlements successifs d’une maladie douloureuse.
Le père de Buffon, d’abord écuyer, puis conseiller du roi, puis juge prévôt de la châtellenie de Montbard, ayant été pourvu, en 1720, d’une charge de conseiller au parlement de Bourgogne, allase fixer à Dijon. Son jeune fils, Louis Leclerc de Buffon, le futur naturaliste, fut mis alors au collège dos jésuites de celte ville.
Il y fit d'assez bonnes études. Il avait un goût tout particulier pour les mathématiques, et portait constamment sur lui un exemplaire des Éléments de géométrie d'Euclide. On a raconté
qu’un jour, s’étant élevé, à l’aide d'une corde à nœuds, au faite d’un clocher, il en redescendit tout à coup avec une précipitation telle, qu’il se mit ses mains et ses genoux en sang. La raison de ce bel exploit, c'est qu’il venait de trouver, au haut de son clocher, la solution d’un problème qu’il cherchait vainement depuis la veille, et qu’il avait hâte d’en vérifier l’exactitude.
A vingt et un ans, il se rendit à Angers, pour y faire ses humanités. Mais au tout de deux ans, s’étant querellé, au jeu, avec un Anglais, il se battit en duel. Il eut le malheur de tuer son adversaire, et dut quitter immédiatement la ville. ,
Il revint en Bourgogne , où il no tarda pas à faire la connaissance d’un jeune et riche seigneur anglais, le duc de Kingston, qui voyageait avec un précepteur, instruit et spécialement versé dans les sciences naturelles. 11 obtint aisément de son père la permission d'accompagner, dans leurs pérégrinations , les deux touristes, et il visita ainsi une partie de la France, de la Suisse et de l’Italie. La grandeur et la beauté des spectacles qu’il eut maintes fois sous les yeux, dans le cours de ces voyages, influèrent sans doute puissamment sur sa vive imagination , et déterminèrent sa vocation de naturaliste.
Au commencement de 1732, BufTon se trouvait à Rome, avec ses amis de Londres, lorsqu’il apprit la mortde sa mère. Illrentra aussitôt en France, et s’occupa de rétablir ses affaires, que son père gérait fort mal. Grâce à la donation d’un oncle, conseiller à la Cour des comptes de Savoie, il racheta la terre dont il portait le nom, et se vit bientôt à la tête d'une fortune qui lui assurait une position indépendante.
Sur ces entrefaites, son père se remaria avec une de ses parentes,
Antoinette Nadault. BufTon se montra mécontent de cette union, et tint longtemps rigueur à sa belle-mère, qui ne méritait pas une telle sévérité. Dans la suite, la glace se fondit. Lorsqu’il abandonna son poste de conseiller, le père de BufTon vint demeurer près de son fils, au château de Montbard, restauré par les soins du grand naturaliste.
Jeune, beau, sain de corps et d’esprit, suffisamment riche,
Buffon devait soupirer après la vie de Paris, séjour de la société élégante et des faciles plaisirs. Il vint, en efTet, dans la capitale et s'abandonna, avec l’impétuosité de son âge, aux distractions et aux jouissances mondaines. Il eut des tonnes fortunes, il courut
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les salons et les lieux à la mode», il soupa et joua en folle compagnie.
On peut s’apercevoir, toutefois, que le vide de cette existeuce lui pèsera bientôt, et qu’il ne tardera pas à rechercher dans l’étude de la nature de plus nobles distractions. Voici ce qu’il écrivait, en 1738, à un ami d'enfance, retiré à la campagne :
« Je suis charmé quand je pense que vous vous levez tous les jours avant l’aurore ; je voudrais vous imiter, mais la malheureuse vie de Paris est bien contraire à ces plaisirs. J’ai soupe hier fort tard, et l'on m'a retenu jusqu’à deux heures après minuit. Le moyen de se lever avant huit heures de matin ! Et encore n'a-t-on pas la tète bien nette après ces six heures de repos I Je soupire après la tranquillité de la campagne. Paris est un enfer. >
Pour être juste, il faut cependant reconnaître que Bu (l'on ne se laissait pas absorber en entier par les distractions du monde. Durant les dix-huit mois passés avec le duc de Kingston et son précepteur, il avait appris la langue anglaise, et dès 1733, il s’occupa de traduire la Statistique des végétaux, de Haies, eu tête de laquelle il mit une belle préface.
Eu 1735, il offrit cet ouvrage à l’académie des sciences de Paris, qui l’accueillit avec égards, et lui donna sou approbation. Il en fut de même cinq ans plus tard, époque à laquelle BufTon, ayant fait un voyage en Angleterre, en rapporta la traduction de la Méthode des fluxions, de Newton, qu’il accompagna également d’une préface remarquable.
Depuis 1733, il était membre adjoint de l’académie des sciences dans la classe de mécanique, titre qui équivalait à peu près à celui de membre correspondant de l’Institut d'aujourd'hui. Cet honneur lui avait été accordé à la suite de la présentation d'un mémoire sur le jeu du franc carreau, mémoire que jugeaient ainsi Clairaut et Maupertuis, commissaires : « Ce travail fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d'invention dans l’auteur. »
De 1733 à 1740, Buffon communiqua à l’académie, soit seul, soit en collaboration avec Duhamel, différents autres mémoires, relatifs à des expériences sur les végétaux considérés au point de vue de l’agriculture et de lindustiie. Il étudia, par exemple, l’action de l’écorce de chêne dans le tannage des cuirs, l'ellet des grandes gelées sur les plantes cultivées, la question du reboisement, etc.
Ces travaux lui ouvrirent tout à fait les portes de l’académie des sciences : il y entra, comme associé, le 18 mars 1739, et passa de la classe de mécanique à celle de botanique.
Pendant la même année un autre grand bonheur lui arriva. 11 fut nommé intendant du Jardin du Roi, en remplacement de Dufay, qui venait de mourir, en le désignant pour son successeur. 11 avait ardemment convoité cet emploi, mais il n’espérait point l’obtenir sitôt, Dufay étant presque aussi jeune que lui.
Buffon ne désirait la direction du Jardin du Roi que parce qu'il se sentait la capacité, comme la ferme volonté, de l’organiser sur des bases nouvelles, et d'en faire un établissement digue de la France. En effet, durant cinquante années, il se voua à celte tâche avec une énergie et une sollicitude qui ne se démentirent pas un seul jour. Le Jardin du Roi, fondé par Louis XIII, était devenu sous le règne suivant, une proie pour les médecins de la cour, qui, sans souci de sa prospérité, l’exploitaient comme source de revenus pour eux-mômes. Dufay ne ressemblait en rien à ces mercenaires de science, et s’il eût vécu, les choses se fussent certainement bien modi liées; mais la mort étant venue brusquement le surprendre, tout restait à faire lorsque Buffon lui succéda.
Le nouvel intendant commença par transporter son logement du premierétage dans les combles, oùl'on avait relégué les collections, et celles-ci occupèrent désormais 1a place qui leur était due. Elles s’accrurent bientôt de toute sorte d’envois faits par les voyageurs et les souverains étrangers. Le local étant devenu insutlisant, parsuite de l’accroissement rapide des collections, Buiïou n’hésita pas à émigrer, et à prendre un appartement dans le voisinage. Remarquons qu’il ne gardait rien pour lui-même de ces dons, qui pourtant lui étaient tout personnels ; et lorsqu’on lui en témoignait de la surprise, il répondait : « Je n’ai point d’autre cabinet que celui du roi. » Son désintéressement alla jusqu’à payer souvent de sa bourse les embellissements et les constructions nouvelles qu’il ajoutait aux bâtiments du Jardin. Lorsqu’il mourut, le trésor lui devait plus de 200,000 livres, qu’il avait avancées, et qui ne furent jamais remboursées à tes héritiers. Comme on lui faisait remarquer qu’en agissant de la sorte il nuisait aux intérêts de sou fils : «Le Jardin royal est mon fils aîné, » disait-il. On est heureux d'opposer cette noble conduite à celle de ces méde-
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tins avides qui l’avaient précédé dans l’administration du Jardin.
C’était beaucoup sans doute que de restaurer le temple de la science; mais BulTon n’oubliait point la science elle-même. 11 organisait, dans l’établissement confié à ses soins, cet enseignement solide, qui jouit aujourd'hui encore d’une réputation méritée. De lui seul dépendaient les nominations des professseurs et employés, etil usa toujours de ce pouvoir discrétionnaire avec intelligence et sagesse. Les différentes chaires lurent constamment remplies par des hommes remarquables, tels que Rouelle, Fourcroy, Laurent de Jussieu, Winslow, les deux Daubenton, Laeépède; nous ne citons que les noms les plus connus. Buffon obtint aussi, pour les naturalistes-voyageurs qui lui communiquaient le résultat de leurs observations, le litre de Correspondants du cabinet du roi, distinction tout honorifique, mais qui stimulait le zèle de ces hardis pionniers de la science. C'est de cette façon qu’il utilisa pour sa gloire, et pour le plus grand profit de l’histoire naturelle, les travaux do Poivre, Dombey, Commerson, Bougainville, Sonnerat, Dolomieu et Sonnini, qui ont tant contribuée à la connaissance de la nature exotique.
Après avoir pris les dispositions les plus essentielles, après avoir poussé la réorganisation du Jardin du Roi jusqu’à un point où il suffisait de l'action du temps pour la développer et la consolider, Buffon se retira dans sa chère Bourgogne, pour y composer les ouvrages dont il avait tracé le plan. 11 résidait à Paris les quatre mois de l’hiver; il passait le reste du temps à Montbard, dans un vieux château qui dominait la ville, qu’il avait acheté pour le restaurer et l’approprier à ses besoins ou à ses goûts. L'antique donjon, rajeuni et transformé, devint bientôt un charmant séjour. Des jardins tout émaillés de fleurs, des parcs ombragés de grands arbres, sortirent de terre, comme par miracle, et firent une verte ceinture à l'habitation du philosophe.
Buffon plaça sa bibliothèque dans une haute tour, ayant vue sur la campagne. Madame Necker, avec laquelle il entretint de longues relations d’amitié, nous donne la raison de cette préférence : « M. de Buffon, dit-elle, pense mieux et plus facilement dans la grande élévation de sa tour de Montbard, où l'air est plus pur; c’est une observation qu’il a souvent faite (t).»
(1) M* de Necker, Mélanges, tome III.
Quant à son cabinet de travail, il l’établit sur une sorte de rocher, complètement isolé des autres constructions, et à quarante pieds au-dessus de la terrasse du château. Ce cabinet consistait en une pièce très-simple, lambrissée en chêne et éclairée par trois petites fenêtres, percées au couchant. Buflon allait chaque jour écrire et méditer dans ce lieu inaccessible, aussi élevé que l'aire d’un aigle.
En 1749, parurent les trois premiers volumes de Y Histoire naturelle, contenant la Théorie de la terre et l'Histoire de l'homme. La hardiesse des pensées et la majesté du style, que l’on admire dans ces deux ouvrages, produisirent une impression profonde, et le succès prit immédiatement des proportions inouïes.
« La première édition, écrit Buffon à son ami le président de Ruffey, quoique tirée en grand nombre, a été entièrement épuisée en six semaines; on en a fait une seconde et une troisième. L’ouvrage est aussi déjà traduit en allemand, en anglais et en hollandais. >
Ces ouvrages ouvrirent à BulTon les portes de l’académie française. Il fut élu le 23 juin 1753. Dès 1750, un fauteuil lui avait été offert ; mais il s’était retiré alors devant son compatriote, le poète Piron, qui ne fut point nommé alors, ni dans la suite, et qui s’en vengea par i’épigramme, ou plutôt l’épitaphe anticipée que chacun connaît (1).
Le 25 août 1753, jour de sa réception, Buffon prononça son célèbre Discours sur le style. Disons à ce propos que la tradition a quelque peu altéré sa pensée. L’illustre écrivain n’a point dit : « Le style, c’est l'homme, » comme on le répète tous les jours ; voici ses propres paroles :
« Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme; le style est de l'homme même. Le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. »
'1) f.i-glt Piron qui ne fut rien.
Pas même acailémic icu.
UNE EXPÈltlENCB OE BUFFON
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C’était son propre panégyrique que le nouvel académicien faisait en ces termes. Du reste, ses contemporains en jugeaient ainsi; car on dit, à propos de son élection, que l'académie < s’était donné un maître à écrire. »
De 1753 à 1767, Buffon fit paraître les douze volumes de l'Histoire des quadrupèdes. Il fut aidé dans ce travail par Daubenton, qui s’était chargé des descriptions anatomiques, nécessairement peu séduisantes et mal vues des gens du monde, qui les appelaient les tripailles de M. Daubenton. Le maître s'était réservé les vues d'ensemble et la peinture des mœurs des animaux. Il y réussit au delà de tout ce qu’on peut dire.
Daubenton ne collabora pas aux autres ouvrages de Butl'on. A la suite d'un différend insignifiant, il prit de l'humeur, et se retira.
M. Nadault de Buffon, arrière-petit-neveu et biographe de Buffon, fait remarquer, avec justesse, que l'instinct de l’illustre naturaliste était de voir en grand, et que les détails lui répugnaient. Il cite divers exemples de cette puissance de facultés, de ce besoin de généralisation, qui constitue, en effet, le caractère propre du génie de Buffon.
Buffon, on le sait, en cherchant à retrouver les miroirs ardents d’Archimède, inventa les lentilles taillées en deux ou trois surfaces superposées et concentriques , c’est-à-dire les lentilles à échelons, les mêmes qui sont aujourd'hui en usage pour l’éclairage des côtes maritimes par les phares. Or, quand il voulut soumettre cet appareil à des expériences destinées à reproduire les hauts faits d’Archimède, il fit ces expériences sur des maisons entières, ou sur' des cabanes de chaume, qu’il achetait , pour les incendier à de grandes distances. D’autres fois , c’était sa vaisselle plate qu’il faisait fondre au foyer de ses lentilles.
Pour savoir quel degré de dureté acquiert le bois écorcé , il opéra sur des masses considérables d’arbres, à tel point que la maîtrise des eaux et forêts voulut arrêter ses études ; mais il obtint du roi de les continuer. Ses expériences sur la chaleur sont, par la grandeur de leur échelle, tout à fait en harmonie avec les précédentes.
C’est par suite de cette propension à voir les choses de haut, que Buffon s’attacha des collaborateurs pour les travaux de détails. Sa tâche, à lui, était de réunir les observations en faisceau, de synthétiser, de construire des systèmes.
Il avait pour principe, toutes les fois que cela lui était possible, de soumettre ses théories au contrôle de l’expérience. A l'époque où il préparait son Histoire de* minéraux, il créa des forges importantes à Montbard, et plusieurs fois, il mit cet établissement au service de l’État. En 1768, il fut chargé de rechercher les améliorations à introduire dans la fabrication des canons de la flotte, et douze ans plus tard, toujours sur la demande du gouvernement, il entreprit des essais pour rendre nos aciers propres à soutenir la concurrence anglaise.
En 1770, commença à paraître ï Histoire des oiseaux, dont les neuf volumes se succédèrent jusqu’en 1783.
Dans les cinq années qui suivirent, Buflbn publia l'Histoire des minéraux.
A partir de 1774, il donna, eu outre, sept volumes de supplément, consacrés, les deux premiers, à des mémoires qui avaient déjà paru dans le recueil de l'académie des sciences, et les cinq autres à diverses questions d’histoire naturelle. L’un de ces volumes, publié eu 1778, contient les Époques de la nature, ouvrage admirable, qui mit le sceau à sa réputation de penseur, de savant et d'écrivain, et qui n’est en définitive que la Théorie dé la terre, remaniée et agrandie. Buflon avait alors 71 ans.
Sept ans auparavant, en 1 77 1 , il avait fait une longue et douloureuse maladie : on craignit sérieusement pour ses jours. Voici la façon, peu grammaticale, dont le fait est rapporté dans les Mémoires de Bacliaumont :
« M. de Buflon, de l’académie française, dont les ouvrages lui assurent l'immortalité, est à toute extrémité. Ce sera une grande perte pour les lettres. »
Cette maladie eut l’avantage de montrer à Buflon jusqu’à quel point il était apprécié, et voici comment :
Un de ses amis, le comte d’Augeviller, courtisan émérite, et comme tel, comblé des faveurs royales, profita de la maladie de Buflon pour demander et obtenir sa succession à la place d’intendant du Jardin royal. Or, Buflon destinait cette charge à son fils. Lorsqu’il apprit qu’on en avait disposé sans son assentiment, et surtout lorsqu’il connut le nom du titulaire, il protesta énergiquement, et l'opinion publique s’associa tout d’une voix à son indignation.
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Sa guérison empêcha l'affaire d’avoir d’autre suite. Mais le comte d’Angeviller n’était pas courtisan pour rien. Habitué à flatter le roi et les princes, il sut également flatter le savant qu’il avait offensé, et il voulut que la même main réparât le dommage qu’elle avait causé. Expliquons-nous. Pour rentrer en grâce auprès de Billion, le comte d’Angeviller proposa de lui élever une statue.
Ce projet fut agréé par Louis XV, qui n’avait aucunement trempé dans l’intrigue dirigée contre Buffon, et qui saisit avec bonheur cette occasion de lui manifester son estime. Le roi voulut même que le prix de la statue fût payé sur sa cassette.
La statue fut dressée en 1777, au Jardin des Plantes, c’est-àdire dans l’établissement même réorganisé par Buffon. On la mit au pied du grand escalier, où on la voit encore aujourd'hui. Sur le socle, on avait gravé cette iuscription :
Naturum ampleclitur omnem.
Ce qui signifie :
« Son génie embrasse la nature entière. »
Mais un écolier spirituel répondit à cette flatterie par le proverbe :
« Qui trop embrasse mal étreint. »
Cette critique eut un effet décisif : on se hâta d’effacer le tout, et à la place on écrivit :
Naturœ majestati par ingenium.
« Son génie égale la majesté de la nature, n
Ce qui était encore infiniment trop hyperbolique, et aurait dû être supprimé, comme la première inscription.
11 faut reconnaître que ce fut à l’insu de Buffon, qu'on lui adressa cet hommage insigne, et que la statue fut placée en son absence. Cette ovation obtint, d’ailleurs, l’approbation générale de ses contemporains. Quant à Buffon il ne s'enorgueillit pas outre mesure. Depuis longtemps déjà, il était habitué à respirer
l'encens de la gloire, et la statue qu’on lui élevait, de son vivant, n’était qu’une satisfaction de plus ajoutée à toutes les autres. Il avait la conscience de l’avoir méritée, sans l’avoir sollicitée. Voici ce qu’il écrivait, à celte occasion, au président de Ruffey :
« Je vous remercie de la part que vous avez la bonté do prendre à cette statue que je n'ai, en efTet, ni mendiée, ni sollicitée, et qu'on m'aurait fait plus de plaisirde ne placer qu’aprés mon décès. J'ai toujours pensé qu’un homme sage doit plus craindre l'envie que de faire cas de la gloire. >
Contrairement à ce qui arrive presque toujours, l’immortalité commença pour BufTon avant sa mort. Ses contemporains lui rendaient pleine justice. Il était connu et admiré du monde entier. Les souverains étrangers tenaient à honneur de correspondre avec lui. Ils lui adressaient des présents, ainsi que des échantillons des productions naturelles de leurs Etats. Quelques-uns même recherchèrent son amitié. Frédéric II, le roi philosophe, lui envoyait ses manuscrits, en le priant de les corriger et de lui donner des conseils. Il disait de BufTon : « C’est l’homme qui a le mieux mérité la grande célébrité qu’il s'est si justement acquise. »
L’empereur d’Allemagne, Joseph II, ne manquait jamais de le visiter, lorsqu’il venait en France. Il entrait chez BufTon comme chez un ami. Le plus souvent il trouvait notre grand naturaliste au milieu des collections zoologiques ou dans les serres de botanique, et il lui disait, en entrant sans se faire annoncer : « M. de BufTon, je viens causer sans façon avec vous. »
L’impératrice Catherine de Russie professait une vive admiration pour BufTon, et échangeait souvent des lettres avec lui. Elle lui envoya de riches collections de minéraux, de splendides fourrures, des chaînes et des médailles d’or. Elle voulut aussi posséder son fils à Saint-Pétersbourg, et le jour de son arrivée elle écrivit à son illustre correspondant :
« M. le comte de BufTon, je m'empresse de vous annoncer, par un courrier, l'arrivée de votre fils à Petersbourg. Je le reçois comme le fils d’un homme célubre, c'est-à-dire sans cérémonie; il soupe ce soir tète à tète avec moi. •
Enfin le nom de BufTon exerçait mémo son prestige sur les
UUFPON REÇ )!T D.VN'S LES SERRES ÜU JARDIN DU ROI L'EMPEREUR D’ALLEMAGNE
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gens de guerre, ordinairement peu soucieux des intérêts de la science. Pendant la guerre de l'indépendance américaine, un navire contenant des caisses à son adresse, fut capturé par des corsaires , qui ne gardèrent rien de ce qui lui était destiné , tandis qu’ils s’appropriaient des ballots expédiés au roi d’Espagne.
Buü'on eut également des admirateurs enthousiastes parmi les écrivains les plus célèbres de son temps. Mirabeau a écrit : « M. de Buffon est le plus grand homme de ce siècle et de bien d’autres. » Ht Jean-Jacques Rousseau : « C’est la plus belle plume de son siècle. »
Un jour, le philosophe genevois arriva à Montbard, et s’agenouillant sur le seuil du cabinet de travail de Buiïon, il y déposa un baiser respectueux (1).
Montesquieu estimait aussi beaucoup le génie de Buflon. Parlant des trois premiers volumes de V Histoire naturelle, il avoue qu'il « y trouve de belles choses, malgré le jugement contraire d’un certain nombre de savants français. »
Mais toute médaille a sou revers : Buffon eut des adversaires passionnés, et ses idées furent souvent critiquées. Parmi ses adversaires il faut citer, eu première ligne, Voltaire et d’Àlembert. Dans sa Théorie de la terre, Buffon avait posé en fait qu’on trouve sur les sommets des montagnes les plus élevées, des coquilles et autres débris marins, et il en concluait que la terre avait été autrefois tout entière noyée sous les eaux. Voltaire opposa à cette opinion un argument des plus plaisants : il prétendit que ces coquilles avaient été rapportées de Syrie par des pèlerins, au temps des croisades. Buffon répliqua avec humeur à son antagoniste. Cependant il se reprocha plus tard de s’être laissé emporter, et déclara qu'il regrettait ses expressions, ajoutant qu’il avait toujours eu la plus haute estime « pour un homme aussi rare et qui fait tant d’honneur à son siècle. »
La querelle finit par des compliments réciproques. Voltaire écrivit à Buffon, et l’appela Archimède premier; Buffon répondit qu’on ne dirait jamais Voltaire second. Le tout fut couronné par une plaisanterie de Voltaire : « Je savais bien, s’écria-t-il, que
(!) Hérault de Séchellei, Voyage ù Munlbard, p. 13.
je ne pouvais rester brouillé avec M. de Buflon pour des coquilles ! >
Cependant le philosophe de Ferney ne pouvait résister au plaisir de décocher quelques épigrammes contre le grand naturaliste. Lorsqu’on lui parlait avec éloge de V Histoire naturelle de Buflon : « Pas si naturelle ! » répliquait-il.
D'Alembert n’aimait point Buflon, à cause de ses manières de grand seigneur; il l’avait surnommé le marquis de Tufpère. Aussi prenait-il plaisir à traverser tous ses projets et à critiquer ses ouvrages. Il fut même injuste envers Buflon jusqu’à l’absurdité :« Je ne donnerais pas, disait-il, une obole du style de M. de Buflon (1).»
Causant un jour avec Rivarol :
« Ne meparlez pasde votre Buflon, dece comte de Tuflière, qui, au lieu de nommersimplement le cheval, dit : La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce per et fougueux animal, etc. »
— Oui, répondit Rivarol, relevant avec esprit cette critique, c'est comme ce ridicule J. B. Rousseau, qui dit :
* Des bords sacrés où liait l’aurore » Aux bords enflammés du couchant. •
Au lieu de nous dire tout simplement de l’est à l’ouest ! »
Linné et Réaumur comptèrent aussi parmi les adversaires de Buflon, dont le génie était, d'ailleurs, tout l'opposé du leur. Ce qui fit la gloire de Linné et de Réaumur, c’est le don de l’observation, poussé à ses dernières limites. Au contraire, Buflon brillait par la puissance de la pensée, et la faculté d’étayer des théories hardies sur un petit nombre de faits. Aussi Réaumur reprochait-il à Buflon de trop raisonner, tandis que Buflon reprochait à Réaumur de trop observer (2).
Quant àLiuné, sou antipathie pour Buflon allait si loin, qu’ayant découvert une plante de marais laide et puante, il la nomma, comme nous l’avons dit dans sa biographie, Buffonia. 11 est fâcheux que de si grands esprits n’aient pu parvenir à mieux s'apprécier et se comprendre.
Quoique sincèrement et profondément religieux, Buflon fut
(1) M*' Necker, Nouveaux Mélanges, tom. I, p. 94.
(2) Flourens, Buffon , histoire de ses travaux et de ses idées, p. 280.
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deux fois dénoncé à la Sorbonne : la première fois en 1750, à propos de la Théorie de la terre ; la seconde en 1779, à propos des Époques delà nature. L’un et l’autre ouvrage renfermaient, disaiton, des propositions contraires à la Genèse.
Ces attaques l’émurent fort peu, d’ailleurs. Au sujet de la première, voici ce qu’il écrit à son ami l’abbé Le Blanc :
« ...II paraît une critique aussi amère que mauvaise contre le livre du président Montesquieu; il n'est pas non plus encore hors d’affaire avec la Sorbonne. Pour moi, j’en suis quitte à ma très-grande satisfaction : de 190 docteurs assemblés, j’en ai eu 115, et leur délibération contient mémo des éloges auxquels je ne m’attendais pas... >
Ailleurs, faisant encore allusion à Montesquieu, qu’avait malmené un gazetier janséniste, il écrit au même abbé :
« M. de Montesquieu a répondu par une brochure assoz épaisse et du meilleur ton. Sa réponse a parfaitement réussi; malgré cet exemple, je crois que j’agirai différemment et que je ne répondrai pas un seul mot. Chacun a sa délicatesse d’amour-propre ; la mienne va jusqu’à croire que de certaines gens ne peuvent pas même m’offenser. »
La seconde dénonciation n'eut pas de plus fâcheuse issue que la première. Butlon n’y avait répondu, d’ailleurs, comme à la précédente, que par un dédaigneux silence.
Cette modération, cette réserve, fut la règle de toute sa vie. Il ne s’en était départi qu’une fois vis-à-vis de Voltaire, dans l’affaire des coquilles. On reconnaît ici la marque d’un esprit supérieur, calme dans sa force, et méprisant les attaques des esprits médiocres et envieux.
Ce qui domine dans le caractère de Buffon, c’est l’amour de l’ordre et la passion du travail, deux penchants qui se trouvent souvent réunis. Il est, en effet, impossible de travailler bien et beaucoup si l’on ne règle pas d’une façon méthodique l’emploi de son temps.
Sous ce rapport, personne ne fut plus ordonné que Buffon. Les heures de son lever, de ses repas, de son travail, de sa promenade et de son coucher, étaient immuablement fixées , et il ne s'en départit jamais. 11 apportait le même esprit de méthode et de régularité dans la gestion de sa fortune, dans l’administration du Jardin royal et dans la composition de ses
ouvrages. Il brûlait toutes les notes, tous les extraits de livres de voyages dont il avait fait usage : « Lorsque je mourrai, disait-il, on ne trouvera chez moi aucun papier inutile. J'ai pris ce parti en songeant qu’autrement je m’ensevelirais sous mes papiers !» Habitude que nous recommandons, par expérience, à tous ceux qui écrivent. Brûler tout papier inutile, est le meilleur système pour la pratique des travaux de cabinet.
En 1799, il écrivait à Mm* Necker :
« Vous pourriez croire que c’est l'amour de la gloire qui m’attire dans le desert, et me met la plume à la main; mais je vous proteste que c’est le teul amour de l'ordre, et le désir de finir les ouvrages que j'ai commencés et que j'ai promis au public. »
Buflon se levait, en été, à cinq heures du matin. 11 avait eu beaucoup de peine à prendre cette habitude, car dans sa première jeunesse il aimait passionnément le sommeil. Pour vaincre une paresse qui lui coûtait la meilleure partie de son temps, il imagina un moyen assez curieux. Il promit à son valet de chambre, qui le servit pendant soixante-cinq ans, un écu pour toutes les foisoù il réussirait à lefaire lever avant six heures (lu matin, lui recommandant de ne se laisser intimider ni par ses menaces ni par ses injures. Joseph remplit sa mission en conscience, et employa souvent la force pour tirer son maître eu Las du lit. Un jour, n’en pouvant venir à bout, il lui jeta une cuvette d'eau sur la poitrine et s’enfuit. Buflon fut contraint de se lever pour changer de linge. Aussi répétait-il fréquemment : «Jedoisà Joseph trois ou quatre volumes de Vlliftoirc naturelle. »
Après avoir passé sa robe de chambre, Buflon sortait, et montait dans la tour où se trouvait sa bibliothèque, ou bien à son cabinet de travail, où l’attendait son secrétaire. Il lui donnait des notes à transcrire, dictait la correspondance, ou indiquait seulement en substance ce que chaque lettre devait contenir. Ensuite il relisait et corrigeait ce que le secrétaire avait écrit. S'il n y avait point de correspondance, il méditait et consignait ses idées sur le papier, taudis que son secrétaire copiait ses manuscrits. A huit heures, l’intendant, ou le chef de la domesticité, venait rendre ses comptes ; puis entraient un valet de chambre et un barbier. Tout en se faisant raser, coiffer et habiller, le seigneur de Montbard questionnait ses gens, et prenait plaisir à entendre